samedi 14 mai 2011

Ce que j’ai vu et entendu à Rome deux jours avant la mort de Mgr Lefebvre

Au moment où de nouvelles menaces, auxquelles l’épiscopat français n’est sans doute pas étranger, se précisent contre Saint-Nicolas-du-Chardonnet, signe visible, à Paris, et donc le plus médiatisé de l’oeuvre de Monseigneur Lefebvre, le Libre Journal apporte une pièce inédite au dossier des relations entre la Tradition et le Saint Siège. Le récit d’une ultime tentative de réconciliation que Winfried Wuermeling entreprit le 22 mars 1991. Ce texte a été établi à partir d’un rapport rédigé de mémoire par W. Wuermeling dans les instants qui suivirent l’entrevue.
Les protagonistes ignoraient évidemment à ce moment-là que l’Evêque de fer allait gagner, deux jours plus tard, sa Patrie céleste.
J’arrivai à Rome le vendredi 22 mars 1991. Deux semaines auparavant, j’avais entendu Mgr Perl au téléphone :
- Nous avons eu, voilà trois semaines, la visite de votre évêque, Mgr Thomas ; il semble que les choses s’arrangent très bien à présent.
- Premièrement, lui avais-je répondu, Mgr Thomas n’est pas notre évêque mais l’évêque de Versailles ; notre évêque à nous est Mgr Thierry Jordan, de Pontoise. Deuxièmement, ne savez-vous pas qu’à Port-Marly le chauffage et l’électricité sont toujours coupés et que le curé conciliaire a intenté un procès civil contre la Tradition ? Vous appelez ça “s’arranger” ? Vous n’êtes pas informés à Rome ! Voilà ce qui arrive quand on ne passe que par la nonciature…
Mgr Perl m’avait donc accordé, en tant que délégué du Comité Sainte-Geneviève, un rendez-vous auprès de la Commission pontificale Ecclesia Dei, présidée par le cardinal Mayer.
Sainte-Geneviève, paroisse florissante jusqu’à VatIcan II, avait été délaissée par les fidèles, louée par l’évêché de Pontoise aux musulmans qui en firent une mosquée Quûba, puis vendue au maire communiste d’Argenteuil qui la rasa, malgré les prières des catholiques agenouillés autour du chantier de démolition.
Un Comité Ste-Geneviève s’était constitué en vue de sa reconstruction ; une quête nationale avait été lancée dans ce but et, en attendant, nous occupions, chaque mois, une église du Val-d’Oise dans l’espoir que l’évêque Jordan consentirait finalement à nous donner un lieu où un prêtre de la Fraternité sacerdotale St Pie X pourrait célébrer la messe de toujours.
L’évêque s’obstinant, j’étais venu à Rome en appeler de cette attitude qui s’aggravait d’un refus de communion opposé, sur ordre de Mgr Jordan, par le curé de Garges-lès-Gonesse à deux paroissiens suspects de sympathies pour Mgr Lefebvre.
L’entretien allait donc porter à la fois sur la situation de la Tradition en France et sur la situation de Mgr Lefebvre, sujets indissolublement liés.
“Si vous n’exigiez pas des prêtres de St Pie X, les choses s’arrangeraient”
Le cardinal Mayer se déclara horrifié par l’abandon de l’église aux musulmans mais lorsque, lui rappelant que le cardinal Pappalardo venait de livrer l’église San-Paolino de Palerme (Sicile) aux musulmans, je lui demandai comment on pouvait accorder aux islamistes des lieux de prières refusés aux catholiques, seul un silence consterné me répondit.
- Si vous ne réagissez pas dans cette incroyable affaire, prévins-je, nous, les laïcs, nous le ferons. Nous sommes mille, demain nous serons dix mille…
- Si vous n’exigiez pas des prêtres de la Fraternité sacerdotale St Pie X, convint le prélat, les choses s’arrangeraient plus facilement.
- Nous avons perdu confiance en vos prêtres ! A Garges-lès-Gonesse, paroisse traditionnelle, l’évêque avait délégué “pour dire la messe en latin” un desservant qui, au bout de trois ans, annonça : « Maintenant, vous êtes plus mûrs, nous allons commencer à vous habituer à Vatican II dans cette paroisse. Par exemple, par une concélébration de temps à autre… » Eh bien, Eminence, des prêtres comme cela, nous n’en voulons pas. Sinon, dans cinq ans, il nous faudra repartir de zéro. Nous voulons des prêtres sûrs, qui nous prêchent tout l’Evangile, tous les dogmes, toute la morale. Actuellement, il n’y a qu’une seule adresse pour cela dans l’Eglise : la Fraternité sacerdotale St Pie X.
- Quand nous étions jeunes séminaristes, se souvint le cardinal, nous étions aussi très attachés à la liturgie, aux processions, aux dévotions, etc. Mais, en même temps, nous nous sommes dit que, sur certains points, il faudrait quand même moderniser un peu… Chez vous, on est souvent pointilleux dans les gestes et les formes du rite. C’est ridicule et borné.
- Eminence, j’étais à l’église St-Joseph à Pékin, il y a trois ans. Si vous aviez vu ces gens si attachés à notre sainte messe, vous auriez pleuré. Il ne leur reste plus rien que cela, le rite. Et nous, nous serions dans une autre situation ? Et sainte Jeanne d’Arc, ne croyez-vous pas qu’elle s’est mise à genoux pour recevoir, de façon “bornée”, comme vous osez le dire, le Seigneur sur la langue, excommuniée qu’elle était ? Je vous prie d’avoir un extrême respect pour les personnes qui s’accrochent de façon “bornée” au rite pendant cette crise de l’Eglise. C’est souvent l’expression d’une foi absolument pure. Si vous voulez savoir ce qui se passe dans nos âmes, Eminence, dites-vous que nous nous sentons comme Jeanne après son excommunication, avec le seul Christ comme consolation. Eminence, cette excommunication de Mgr Lefebvre était une erreur gravissime ; il faut qu’elle soit très rapidement invalidée !
- Comment pouvez-vous parler d’une erreur de l’Eglise ?
- Le cardinal Ratzinger lui-même a dit, au cours d’une conférence aux évêques latino-américains, mexicains, je crois : « Quelle erreur avons-nous faite pour que cette séparation se soit produite ? Ou plutôt quelles erreurs sommes-nous en train de commettre pour que cela perdure ? » Si le cardinal Ratzinger dit cela, c’est qu’il est convaincu que des erreurs ont été commises par l’Eglise. Pourquoi donc vous, Eminence, qui êtes un saint homme, et Mgr Lefebvre qui l’est aussi, comme vous venez de le reconnaître, n’employez-vous pas vos saintes volontés à trouver une solution ensemble ? Nous, laïcs, sommes déchirés par cette guerre de paragraphes. Si c’est le même Esprit-Saint qui remplit vos coeurs, à vous et à Mgr Lefebvre, une solution doit pouvoir se trouver pour sortir de là.
- C’est triste, mais Mgr Lefebvre ne veut pas venir ici pour discuter.
- C’est vous qui ne voulez pas l’accueillir. Pouvez-vous assurer, Eminence, que le Pape est prêt à recevoir Mgr Lefebvre pour trouver une solution ?
Mgr Mayer se récria :
- Mais enfin, je ne peux pas prendre d’engagement pour le Pape !…
- Certes, mais vous pouvez convaincre le Pape de daigner écouter Mgr Lefebvre à qui, de mon côté, j’essayerai de parler à Pâques ? Il faut que cette excommunication cesse avant qu’il ne soit trop tard. Si Mgr Lefebvre disparaissait, les choses pourraient empirer. C’est vous qui porterez la responsabilité de cette déchirure, par omission. C’est rare dans l’histoire de l’Eglise.
Le cardinal promit de tenter une démarche auprès du Pape. Il me dit également que le cardinal Thiandoum, successeur de Mgr Lefebvre à Dakar, avait « pleuré » chez lui au motif que Mgr Lefebvre « ne voulait absolument pas revenir ».
“La liberté de conscience ne vaut que pour les autres, pas pour nous”
Je fis remarquer qu’effectivement, si l’on attendait du prélat d’Ecône un voyage à Canossa, ce n’était pas envisageable.
Mgr Mayer me dit alors :
- Mgr Lefebvre m’a dit lors du Concile qu’il était d’accord avec 80 % des résolutions. Aujourd’hui, il est contre à 100 %. Pour lui, tout est mauvais dans l’Eglise. Mgr Lefebvre se trompe d’adversaire : il lutte contre l’Eglise au lieu de lutter contre les athées.
- Vous vous trompez ! Nous sommes au coeur de l’Eglise et nous l’aimons profondément. Le Pape est notre Pape, vous êtes notre cardinal, notre évêque est notre évêque. Nous prions à chaque sainte messe pour Sa Sainteté : “Pro Pape nostro… pro Antistite nostro…” Nous le chantons entre les Christus Vincit. Vous pouvez nous chasser autant de fois que vous voulez, le soir même nous serons là pour frapper à la porte : “Père, c’est ton fils”. C’est dur à entendre pour ceux qui veulent nous exclure mais jamais nous n’abandonnerons notre Eglise. Pourquoi pensez-vous que nous n’achetons pas une salle de cinéma à transformer en chapelle ? Pourquoi croyez-vous que nous occupons tant d’églises ? Parce que ce sont les nôtres !
- Mais vos actions sont violentes, vous chasseriez la messe selon le nouveau rituel…
- Nul besoin de la chasser. Elle disparaitra, faute de fidèles. C’est déjà le cas. Vos églises se vident. Quant à la “violence”, c’est un mensonge. Jamais nous ne sommes violents dans nos occupations. Nous entrons toujours après la dernière messe paroissiale, nous ne cassons rien, nous n’agressons personne. La seule violence a eu lieu contre nous dans la cathédrale de Pontoise, le 1er juillet 1990. Par contre, la violence de l’Evangile, de la Parole de Dieu, nous ne la refusons pas. C’est une Violence dont la lutte physique n’est qu’une pâle image. Cette violence spirituelle, c’est celle de l’Esprit-Saint, et si c’est Lui qui nous inspire, nous ne pourrons que gagner.
- Oui, répondit simplement le cardinal.
Plus tard, parlant du rôle de subsidiarité des laïcs dans le cas de fautes des supérieurs hiérarchiques, j’allai jusqu’à dire qu’un jour nous descendrions à Rome faire la grève de la faim sous le portail de la Piazza Sant’Ufficio où se tiennent le Saint Office du cardinal Ratzinger et la Commission du cardinal Mayer.
- Toujours des ultimatums ! soupira le cardinal.
- Oui, car le Royaume de Dieu presse et les âmes se perdent !
- Mais, dit-il, vous nous desservez auprès des autres évêques qui nous montrent les articles des journaux et disent qu’ils ne veulent pas de ces traditionalistes-là.
- C’est vraiment le comble ! Nous vous desservons ?! Le fauteuil sur lequel vous êtes assis, Eminence, a été consolidé par Mgr Lefebvre ; votre église St-Eugène, à Paris, n’existe que parce que St-Nicolas-du-Chardonnet existe, votre chapelle de L’Hermitage à Pontoise n’a fini par être ouverte par l’évêque qu’en réponse à nos actions dans le Val-d’Oise… et c’est nous qui vous desservons !
Puis, comme nous en venions à évoquer la liberté de conscience, le cardinal eut ce propos étrange et intéressant :
- Mais Mgr Lefebvre comprend mal cette liberté ; naturellement, elle n’est valable que pour les autres, pas pour nous. Par exemple, en Arabie Saoudite, nous serions heureux que les autorités reconnaissent la justesse de ce principe ; l’Eglise y gagnerait.
- Si vous pensez vraiment cela, lui dis-je, il faut le dire. Mais je ne crois pas que vous oserez le dire au monde. Selon vous, la Vérité n’est la Vérité que si les gens l’acceptent dans leur for intérieur. Je ne suis pas d’accord. La Vérité n’est pas relative. C’est là toute l’ambiguïté de ce décret conciliaire. Excusez-moi de parler de mon père, que vous avez connu : il était de cette génération de chênes, de ces catholiques debout. Ministre de la Famille, en Allemagne après la guerre, il a, pendant douze ans, sous le grand chancelier Adenauer, imposé la morale chrétienne au pays. Il a interdit la pornographie, les préservatifs, la drogue, l’avortement… Il ne s’intéressait pas à la question de savoir si les gens acquiesçaient, il s’intéressait à la vérité. Il a menacé douze fois de démissionner si telle ou telle loi ne passait pas au Conseil des ministres. La treizième fois, on l’a mis dehors mais l’Allemagne a pu ainsi rester propre pendant douze ans. Les enfants ne furent pas pourris par les salauds publics comme c’est le cas aujourd’hui. C’est de ministres comme cela que nous avons besoin, d’évêques comme cela, de Papes comme cela. Et que nous proposez-vous ? La “liberté de conscience” !
“Monsieur, si vous êtes avec Mgr Lefebvre, je ne puis rien pour vous”
De nouveau, je réclamai davantage de dialogue avec la Tradition.
- Mais, regardez Mgr Perl, me dit le cardinal il a passé trois mois à dialoguer avec Mgr Lefebvre, pour rien. Et vous voudriez que l’on continue à dialoguer ?
- Oui, c’est votre devoir, et celui de chaque évêque. Il faut chercher la brebis que l’on considère perdue. Comme Jésus. Il faut dialoguer “non seulement sept fois, mais sept fois sept fois”. Vous ne pouvez pas vous laver les mains comme Ponce Pilate. Il y a urgence, Monseigneur !
Le cardinal remarqua que Mgr Jordan était l’un des quatre évêques de France à avoir célébré personnellement la messe St Pie V :
- Eh bien, dis-je, si ces quatre évêques sont vos seules colonnes de la Tradition en France, vous n’êtes pas bien partis. Nous avons, nous, quatre évêques d’un autre calibre qui ne célèbrent que la messe St Pie V, mais vous les rejetez.
Alors, le cardinal me posa l’inévitable question :
- Répondez-moi clairement, monsieur : êtes-vous pour Mgr Lefebvre ou pour le Pape ?
- Eminence, je suis pour le Pape ET pour Mgr Lefebvre. Ce problème n’est pas dans ma tête mais dans la vôtre. Je ne vois même pas comment on pourrait être pour Mgr Lefebvre et contre le Pape, compte tenu de sa fidélité exemplaire. Je dis “fidélité” et non pas “obéissance”, et je ne vous ferai pas l’injure de rappeler que, selon saint Thomas d’Aquin, la désobéissance peut être pour un chrétien un témoignage de fidélité. Même envers le Pape. Dans les choses infaillibles, vous ne trouverez pas plus fidèles que nous à l’Eglise. Mais, pour ce qui concerne la partie faillible, des signes graves nous amènent à douter et nous forcent à questionner nos consciences.
Et je mentionnai alors les fausses doctrines du nouvel évêque de Würzburg, Mgr Kasper, sans susciter aucune réaction.
- Dans l’Eglise, dit cependant le cardinal, il ne s’agit pas seulement d’obéir aux choses infaillibles mais bien aussi aux choses faillibles. Regardez, moi-même, croyez-vous qu’il m’est agréable d’être appelé à Rome à soixante-dix-neuf ans pour une mission aussi importante que celle de la Commission Ecclesia Dei ?
- Je ne pense pas, en tout cas, qu’il faille obéir aveuglément aux hommes mais seulement à ceux dont les ordres sont conformes à la Volonté de Dieu. Je compare donc en conscience leurs ordres avec les préceptes divins, et j’agis en conséquence. Souvent, dans le cas de l’Eglise actuelle, je me vois forcé d’agir autrement. C’est la magnifique liberté des laïcs, comme je me permets de le redire.
Puis, à mon tour, je posai la question de fond :
- Cardinal Mayer, dites-moi, oui ou non, est-ce que la Tradition n’est pas vraiment catholique ?
Il sembla ne pas comprendre et Mgr Perl dut répéter la question, ce qu’il fit très exactement. Il répondit alors :
- Naturellement… Puis, il reprit :
- Monsieur, si vous êtes avec Mgr Lefebvre, je ne puis rien pour vous et je me demande si cet entretien a un sens.
“Refuser la communion et excommunier sont deux choses différentes”
- Nous excommunier est une chose, dis-je, mais nous donner des coups de pied comme à des chiens galeux, comme c’est le cas dans le Val-d’Oise, est autre chose. Et c’est pour cette autre chose que je demande aussi votre intervention. Oui ou non, nous autres laïcs, dans la mouvance de Mgr Lefebvre, sommes-nous également excommuniés ?
Ce n’est pas le cardinal qui me répondit mais Mgr Perl :
- Normalement non, il n’y a que les six évêques.
Puis, se rendant compte de son erreur :
- Refuser la communion et excommunier, ce sont deux choses différentes…
- Il y a des excommunications, dis-je, qui ne valent rien devant Dieu. Celles de sainte Jeanne d’Arc et de Mgr Lefebvre. Et il y a des communions qui sont une horreur devant Dieu, comme celles des divorcés, des avorteurs, etc. A ce propos, Eminence, comptons les pilules dans les sacs des femmes dans les églises conciliaires et dans les églises de la Tradition ! Et on verra où sont les vraies déchirures dans l’Eglise. Face à cela, ces histoires de paragraphes canoniques que vous nous jetez à la figure sont un détail ridicule dans l’histoire du Salut ! Je suis étonné qu’ici, à Rome, on ne regarde pas l’essentiel.
Je revins alors au Comité Ste-Geneviève.
- Si l’évêque ne veut pas nous aider de manière positive en nous louant une église, qu’au moins il ne gêne pas ceux qui sont prêts à le faire. A Eaubonne, le maire a fait restaurer l’ancienne église paroissiale Ste-Marie où le curé ne trouve pas le temps de célébrer. Le maire nous l’attribuerait bien mais l’évêque refuse. Eminence, dis-je en le fixant dans les yeux, comment jugez-vous un évêque qui préfère laisser cent quinze églises de son diocèse sans prêtre plutôt que de les ouvrir à la Tradition ?… C’est ça, la haine, Monseigneur !
- Considérez aussi qu’il n’est pas facile d’être évêque, me dit-il.
- Et vous voulez que je sois de ce côté-là ? demandé-je. Si vous aviez été avec nous quand, devant la Basilique de la Sainte-Tunique d’Argenteuil fermée à ses paroissiens pour éviter notre présence, nous avons célébré la sainte messe devant le portail, sous un soleil merveilleux ! Ah, c’était vraiment catholique : le chant grégorien, le Credo, le grand autel, les enfants de choeur, deux cent trente-cinq communions, les bannières proclamant la présence de tous nos Saints et Saintes, la dévotion, la communion à genoux… Même les gens de la paroisse nous ont rejoints (après avoir quitté la messe à la sauvette que l’on avait exilée dans un gymnase proche). Nous étions émus aux larmes. Comparez cela à la messe protestantisante de quarante ou cinquante personnes de chaque dimanche, à l’intérieur de cette Basilique.
Savez vous qu’une semaine plus tard une femme-pasteur a prêché dans cette même Basilique ? Eminence, vous entendez ? Une protestante peut prêcher dans une église catholique où nous, catholiques, n’avons pas le droit de célébrer la sainte messe de toujours !…
Et que l’on ne nous parle pas de sécurité, la sainte Tunique est tellement bien gardée qu’elle fut volée pendant plus de six mois et retournée contre rançon. Nous voulons refaire de cette Basilique le centre d’un pèlerinage mondial vers la sainte Tunique de Notre Seigneur.
Le cardinal me demanda :
- Comment osez-vous exiger la démission de votre évêque ?
- Parce qu’il est devenu un casseur dans l’Eglise, il faudra qu’il parte.
- Ce n’est quand même pas vous qui l’en sortirez ?
- Non, mais, d’une part, il n’est pas interdit de prier pour qu’il parte (et Dieu a encore son mot à dire, que je sache), et, d’autre part, nous informons ce que j’appelle “la conscience catholique française” qui existe encore dans ce pays.
Montrant à nouveau le livre des cent trente articles de journaux concernant notre combat, j’ajoutai :
- Il se peut qu’il craque devant la pression publique de l’opinion catholique. Vous rassemblez 7 % des Français dans les églises mais songez aux 93 % d’autres “catholiques”. Savez-vous de quel côté ils penchent ? La vraie catholicité est sans complexe, sans compromissions, sans remords. Nous avons fondé une association, l’UNEC (Union des nations de l’Europe chrétienne), afin de lutter contre l’avortement dans toute l’Europe, avec tous les chrétiens. Nous nous rendons, sous les bannières de l’UNEC, sans la moindre gêne, aux messes “diplomatiques” de St-Pierre-de-Montmartre à Paris où l’on fait du bon oecuménisme, si l’on peut dire. On n’y cache pas la Vierge Marie, au contraire. Avant le début de la messe, tous les diplomates (y compris les musulmans) sont conduits vers la statue de la Vierge - là où saint Ignace a fait sa “veillée d’armes” - où l’on dit une prière. On insiste sur le crime de l’avortement, la nécessité de la paix, l’impossibilité de la paix sans le respect de la Vie. Puis, tous assistent à la sainte messe catholique. Vous voyez, nous ne sommes pas si… “bornés”, dis-je au cardinal. Le vrai oecuménisme, c’est d’amener les nations à Jésus et à sa Mère. Partout où cela se fera, nous serons de votre côté.
Je l’informai alors que nous avions réussi à rassembler dans l’UNEC - extension internationale du Comité Ste-Geneviève - des protestants allemands, des évêques orthodoxes français, des évêques polonais, un évêque de Suisse - Mgr Tissier de Mallerais - pour lutter ensemble face aux terribles attaques actuelles contre le christianisme et le Christ. Saint Pie V avait-il fait autre chose en rassemblant tous les chrétiens (dont certains guerroyaient entre eux) pour la bataille de Lépante ?
- Eh bien, les seuls qui ne veulent pas participer, ce sont les évêques français. Parce que, disent-ils, « il y aurait un évêque de Lefebvre ». Alors, dites-moi, Eminence, les “bornés”, ils sont de quel côté ? Nous, nous sommes catholiques. C’est-à-dire universels, embrassant tout, rassemblant tout, fidèles à tout. Comment excommunier le catholicisme de l’Eglise catholique ? C’est ignoble. Il faut que cela cesse.
Le cardinal regarda sa montre ; c’était le signe que l’audience accordée prenait fin.
Je remerciai mes interlocuteurs et je demandai au cardinal sa bénédiction, qu’il m’accorda volontiers. En partant, dans la porte, me trouvant seul avec Mgr Perl, je lui redis :
- Il est toujours bon de se parler. Merci. Gardons le contact, si vous le voulez bien.
Il me répondit aimablement :
- Bien sûr, dès que l’occasion se présentera.

Je ne savais pas, alors, que celle occasion nous serait donnée à peine cinquante-six heures plus tard par Dieu qui appela Son serviteur, Mgr Marcel Lefebvre, à la Vie Eternelle.
par Winfried Wuermeling, Secrétaire général de l’UNEC

1149 : Le rêve évanoui

Partant en croisade, Louis VII fut accompagné par Aliénor. Mais sa femme était devenue son mauvais génie… Moins de deux mois après leur séparation, Henri Plantagenet s'appropria la dot échappant au roi de France.
Cette année-là, la douzième de son règne, Louis VII, vingt-neuf ans, rentrait le coeur bien douloureux de la deuxième croisade dans laquelle il s'était engagé deux ans plus tôt avec enthousiasme. Le royaume franc de Jérusalem était alors en grand péril et les musulmans venaient de s'emparer d'Edesse. Le grand saint Bernard de Clairvaux avait prêché avec fougue à Vézelay à la demande de pape Eugène III, et l'on était parti joyeux avec une armée de soixante-dix mille hommes, s'ajoutant à celle aussi nombreuse de l'empereur germanique Conrad III.
Bravoure
Louis VII avait commencé par accomplir des prodiges de bravoure, comme au mont Cadmos, le 6 janvier 1148, où il s'était défendu tout seul, juché sur un rocher, contre une troupe d'assaillants. Mais les fourberies de l'empereur de Byzance avaient découragé Conrad III, lequel était rentré chez lui, et l'armée du roi de France était arrivée à Antioche exsangue et affamée.
Le drame pour Louis allait venir de ce que la reine Aliénor était du voyage ! Nous avons dit dans la dernière AF 2000 l'événement extraordinaire qu'avait représenté en 1137 le mariage de Louis avec l'héritière du vaste duché d'Aquitaine. Tous les espoirs semblaient alors permis pour la monarchie capétienne. Et les jeunes gens s'aimaient follement… Toutefois, la belle princesse, férue des contes et légendes à la mode, rêvait d'un mari qui pût sans cesse l'éblouir. Louis s'était alors senti poussé à se montrer toujours plus ferme tant contre les féodaux qui relevaient trop la tête que contre les communes tentées de devenir insurrectionnelles, notamment à Poitiers (terre d'Aliénor !). En ces années où Paris brillait d'un éclat exceptionnel, où s'installait le goût de fêtes élégantes, où les étudiants de l'Europe entière étaient attirés par l'Université, et où se livraient de grands débats d'idées (pensons à Abélard et saint Bernard…), la reine était hélas en train de devenir le mauvais génie du roi.
Elle avait entraîné celui-ci dans une affaire sordide : sa propre soeur, Pétronille, rêvait de remplacer la nièce du comte de Champagne dans le lit du comte de Vermandois. Louis, pour soutenir cette ardente belle-soeur avait dû guerroyer contre le comte de Champagne, et porter ainsi la responsabilité d'un horrible massacre dans l'église de Vitry. C'est autant pour expier cette faute que pour se montrer héroïque aux yeux d'Aliénor qu'il avait voulu partir en croisade et souhaité qu'elle l'accompagnât. Le malheur est qu'à Antioche, Aliénor avait retrouvé son jeune oncle Raymond de Poitiers dont le charme ne la laissait pas indifférente… Point aveugle, le roi voulut emmener sa femme de force à Jérusalem et l'on ne songea plus à reprendre Edesse aux musulmans… L'échec était piteux.
Mésentente
De Paris où il exerçait la régence, l'abbé Suger demandait au roi de revenir. Celui-ci s'y décida en 1149, mais Aliénor, que la mort au combat de Raymond de Poitiers avait rendue enragée, ne prit pas le même bateau. Louis, pas assez brillant en amour, ne pouvait plus la satisfaire… Pourtant les époux se retrouvèrent à Tusculum, près de Rome, où le pape tenta l'impossible pour les réconcilier, allant jusqu'à bénir le lit où il leur offrit de passer la nuit ! Pendant deux années encore, Suger allait essayer de sauver ce ménage, mais à sa mort en 1151, Louis et Aliénor engageraient une procédure pour faire dénouer par Rome leur lien conjugal. Évoquant une lointaine consanguinité (remontant à la femme d'Hugues Capet !), le concile de Beaugency prononça la nullité du mariage en 1152, tout en reconnaissant la légitimité de leurs deux filles, Marie et Alix, futures comtesses de Champagne.
Passage outre-Manche
Aliénor emmenait toutefois dans ses bagages le Poitou, l'Auvergne, le Limousin, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne ! Et qui allait être le nouvel élu de son coeur, qu'elle épouserait le 18 mai, moins de deux mois après sa séparation d'avec Louis ? C'est tout juste croyable : Henri Plantagenêt (un arrière-petit-fils de Foulques le Réchin, à qui Philippe 1er avait enlevé son épouse Bertrade.
Cet Henri, à peine vingt ans, sans doute bel homme, mais peu scrupuleux et peu raffiné, venait d'hériter des comtés d'Anjou et du Maine, et aussi du duché de Normandie récemment conquis par son père Geoffroy. Plus inquiétant, sa mère était Mathilde d'Angleterre, fille du roi Henri 1er Beauclerc, lequel, juste avant de mourir, reconnut le droit à la couronne anglaise de son gendre Geoffroy, défunt, donc du fils de ce gendre, c'est-à-dire Henri !
Voilà donc dés Noël 1154, lors d'un sacre grandiose à Westminster, Henri et Aliénor, roi et reine d'Angleterre ! C'est donc cette brute de Plantagenêt qui recevrait la dot échappant à Louis VII. Avec cela, la moitié de la France devenait anglaise… Louis VII, qui, lui, avait une grande force morale, allait-il se laisser abattre ? Nous verrons que non dès le prochain numéro…
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 au 29 juillet 2009

vendredi 13 mai 2011

Arkaïm : la cité mystère de l’Europe

Une partie de notre histoire toujours soumise à l’omerta d’une caste.
Les organisateurs se sont-ils sérieusement enquis de la possibilité ou ont-ils essuyé un refus ? Toujours est-il que l’exposition sur Arkaïm, que nous avions brièvement évoquée, ne parcourra pas les musées de France pour faire connaître ce site archéologique exceptionnel. Elle a été démontée par l’Institut de paléontologie humaine de Paris et l’université d’Etat de Tchéliabinsk, le laboratoire départemental de préhistoire du Lazaret. Tous les objets ont quitté le musée des Merveilles à Tende et les confins des Alpes Maritimes pour reprendre la route de la steppe russe.
Nous éprouvons de l’amertume pour cette issue et aussi pour être le seul média à la stigmatiser, comme nous avons été le seul, avec la presse locale, à signaler cette exposition doublement inédite. C’était la première fois que l’occasion était donnée en France de prendre une connaissance détaillée de découvertes spectaculaires et de mesurer leur importance. Peu de monde l’aura vue. Elle en aurait éclairé plus d’un.Les objets ont repris la route
Quand on demandait à Charles de Gaulle de délimiter l’Europe, le fondateur de la Vème République était plus précis dans ces considérations que les politiciens actuels. Il répondait qu’elle allait de l’Atlantique à l’Oural. L’archéologie lui donne raison. Arkaïm est un élément probatoire de cette réalité en même temps qu’une des pièces majeure du puzzle continental dont la reconstitution, commencée au XIXe siècle, est loin d’être achevée pour réévaluer l’histoire ancienne des Européens dépréciée pendant de longs siècles et ans.
On savait que, entre -3 600 et -2 200, les steppes qui s’étendaient des Carpates et du Danube au Fleuve Jaune, soit une ceinture de 7.000 km de long sur 1.000 km de large, devenus l’Ukraine et la Russie Méridionale jusqu’à l’Oural, étaient occupées par des cultures pratiquant l’agriculture et l’élevage, recourant à la construction de tumuli funéraires, ayant domestiqué le cheval et pratiquant la métallurgie.
Après avoir évoqué des campements saisonniers, au mieux des fortifications faites de plusieurs enceintes de pierre entourant des maisons de fondations de pierre, l’archéologie, pour rester spectaculaire, faisait un saut directement à la grande culture scythe du 1er millénaire. A l’époque où s’édifiaient, les premières grandes pyramides égyptiennes sur le versant méridional, on était accoutumé à sous-estimer ce qui existait au nord.
Le miracle d’Arkaïm : une cité sort du sol presque intacte
Tout à fait accidentelle puisque le lieu était devenu un vaste chantier à vocation hydrologique, la découverte d’Arkaim en 1987 va être un coup de tonnerre. On savait que cette « Contrée des Cités » recélait, à la latitude de Magnitogorsk et sur une distance de 400km, une vingtaine de sites occupés, distant les uns des autres d’une quarantaine de kilomètres. Mais les fouilles n’avaient donné que des résultats modestes. Et voilà que, discernable seulement des airs, émerge une cité qui se distingue des autres par l’état d’intégrité unique des ses ouvrages de fortification et ses sépultures, son architecture saisissante de modernité et son système de traitement des commodités, sans commune mesure avec les villages bâtis à la même époque qu’on nous avait présentés jusque là.
Et d’abord ses formes étranges : deux cercles enchâssés sur un puissant système défensif ingénieusement ramifié par des liaisons. Dans l’arrondi, des rangées d’habitations de forme parallélépipédique, accolées et orientées vers le noyau, avec une distribution précise de pièces dotées de foyer, des matériaux ignifuges sur les murs, un système alimentation et d’évacuation hydraulique branché en réseau. En partie centrale de cette ville, susceptible d’abriter 2.500 personnes, une esplanade de forme géométrique et dégagée : une sorte de forum.
Cette découverte  soulève aussi de multiples interrogations. A commencer pat le choix des formes. Quelle signification donner à une architecture inédite et d’abord à ces cercles concentriques qui renvoient tout aussi bien à une formalisation symbolique en érection à la même époque et à des milliers de kilomètres à l’Ouest, à Stonehenge. Mais renvoient aussi à l’Est du monde par son analogie avec une pièce de monnaie chinois ou à un mandala tibétain.
Une place dans la géographie sacrée ?
Dans la symbolique de la tradition, la roue représente le temps, l’univers, le cosmos dans lequel s’inscrit l’ordonnancement spatial du carré, c’est à dire de la croix, renvoyant au quatre points cardinaux. La construction d’Arkaïm et même la position géographique relèverait-elle, comme s’interroge Paul Catsaras dans la revue « Hyperborée » (CRUSOE 4642 route de Roquefavour 13122 Ventabren), d’une géographie sacrée et, par sa latitude et son orientation polaire, appellerait-elle un parallèle avec Stonehenge, déjà citée, et Tiahuanaco dans la Cordillère des Andes ?
Ces questions, on peut le déplorer, ne semblent nullement préoccuper des archéologues comme Jean Paul Demoule. 15 ans après, ce professeur de la Sorbonne se contente, dans un ouvrage tout récent dont il a la direction scientifique et sur lequel nous reviendrons - « L’Europe un continent redécouvert par l’archéologie » Gallimard) - d’indiquer que ce site « a transformé notre vision de l’âge du bronze des steppes en montrant de cités de forme inusuelles à l’élaboration complexe ». Comment et pourquoi ? Nous ne le saurons sans doute jamais, en tout cas en provenance de ces sectes scientifiques où règne une omerta sur bien des aspects de la pré et proto-histoire de l’Europe. Dégagez il n’y a rien à voir !
Mais, derrière la première série de questions, s’en profilent de plus fondamentales. Quels étaient les peuples qui ont façonné ces constructions  et quelle était leur origine? Que pensaient-ils ? Que parlaient-ils ? En quoi croyaient-ils ? Là encore, n’allons surtout pas chercher la réponse dans le travail de monsieur Demoule qui, soit n’a pas regardé, soit n’a rien vu des dessins ou des signes sur les objets, les poteries : cercles, carrés, losanges, triangles, zigzags et, « horresco referens », svastikas.
Les savants de l’ex-Union Soviétique, peut être même d’anciens communistes, ont été plus rapides dans leurs investigations sur les rites funéraires, l’organisation sociale. Ils sont aussi plus loquaces, se permettant de « supposer les prémices d’un pouvoir détenu par un chef de tribu unique et d’une certaine hiérarchisation avec l’existence d’une élite. L’autorité de ce groupe d’individus n’était pas fondée sur des contraintes économiques mais sur des valeurs religieuses traditionnelles.
Les cauchemars de Mr Demoule et le berceau de Zarathoustra
Les membres de l’élite tenaient le rôle de prêtres et disposaient également d’une position importante dans le domaine militaire. La richesse des sépultures féminines permet de percevoir que les femmes possédaient un statut social important. Il est même possible qu’il y ait eu des femmes prêtresses. »
Tout cela leur « semble correspondre à l’émergence  des sociétés divisées en trois classes : les guerriers, les prêtres et les artisans, typiques des civilisations indo-européennes ». On comprend que Jean Paul Demoule fasse des cauchemars, lui qui s’emploie à ne jamais prononcer ce terme dans ses travaux, dont on mesure tout de suite la sincérité.
Sommes-nous face aux représentants de la plus ancienne civilisation caucasienne, dans « le berceau du prophète Zarathoustra », comme l’avancent certains scientifiques enthousiastes ? Rappelons que dans les hypothèses avancées sur la localisation du foyer d’origine de l’indo-européen, qui se définit d’abord comme une réalité linguistique, mais avec forcément des locuteurs d’un type physique caractéristique, sur lequel nous ne nous étendrons pas ici, l’école de Marija Gimbutas élit justement l’aire géographique d’Europe centrale et de Russie méridionale.
Fait hautement symptomatique : deux visiteurs de marque se sont déplacés à Arkaïm : Vladimir Poutine et le Premier ministre indien Sing. Quel rapport entre les deux ? Le premier voit dans Arkaïm la capitale d’un « empire aryen » ; aryanité que le second endosse comme base de la culture polythéiste de l’Inde moderne. Rappelez-vous d’Arkaïm, faites en un but de voyage et même de pèlerinage. Le nom fera encore parler de lui. Peut être même que Jean Paul Demoule viendra à contrition et finira par cracher le morceau. 

La déportation de la population basque par la Révolution française Un oubli du « devoir de mémoire »

Vous souvenez-vous de tous ces « Infâmes » ? Ceux de Sare, Itxassou, Ascain et d'autres encore ? Grande est la misère au royaume de France ! Au nom d'Itxassou, certains, gourmets à n'en pas douter me crient : « Ah ! Les bonnes confitures de cerises noires… » Le rouge ne devrait-il pas leur monter aux joues ? Itxassou, Espelette, Biriatou, Aïnhoa… Leurs habitants déportés. Tous ces morts au cœur et à l'âme suppliciés par la Révolution française…. A tous nos amis Basques, en ce mois d'avril nous disons « On dagizula » !
Et grâce à notre ami Alexandre de La Cerda  nous entamons le devoir de mémoire que nous vous devons ! Terre de « fors » (libertés pour un bien commun), peuple fidèle à la foi de ses pères…
La Vendée, grande meurtrie parmi les « meurtries » est connue de tous… Mais le « Pays » Basque ne doit pas être oublié ! Un « Pays » qui sous la monarchie française avaient préservé ses traditions ancestralesDevenu français en 1451, le Labourd pouvait se prévaloir, par exemple, du règlement des successions en tenant compte du droit d'aînesse, dont bénéficiait tant la fille aînée que le fils aîné, moyennant d'assurer une contrepartie aux autres frères et soeurs célibataires. Les Basques ne connaissaient pas la féodalité, et jouissaient d'une véritable constitution, sous la direction de leurs assemblées élues, veillant « jalousement » à leurs « fors », vivant fièrement leur langue et leur foi catholique…
Un grand merci à Alexandre de La Cerda.

Portemont, le 14 avril 2011
La déportation de la population basque par la Révolution française
Un oubli du « devoir de mémoire »

Le 22 février 1794, un arrêté des « représentants du peuple » Pinet et Cavaignac décrétait « infâmes » les communes de Sare, Itxassou et Ascain, et ordonnait l'éloignement de tous leurs habitants à plus de vingt lieues.
La mesure fut aussitôt exécutée : après avoir été entassés dans leur église, 2.400 habitants de Sare furent conduits dans 150 charrettes à Saint-Jean-de-Luz et Ciboure où ils furent soumis aux quolibets, vexations et lapidations des membres de la « Société Révolutionnaire » de la commune rebaptisée « Chauvin-Dragon ». 
Parqués dans les églises et d'autres bâtiments désaffectés, ils furent bientôt rejoints par des milliers d'autres compatriotes arrachés à leurs foyers de Saint-Pée, Itxassou, Espelette, Ascain, Cambo, Macaye, Mendionde, Louhossoa, Souraïde, Aïnhoa, Biriatou etc…
Saint-Jean-de-Luz et ses environs ne constituèrent qu'une première étape sur le chemin de croix des malheureux. Bientôt s’ébranla sur les routes le long cortège des déportés accompagné de charrettes où l'on avait jeté vieillards, enfants en bas-âge et grabataires. Des femmes accouchaient sur ces charrettes ou, en pleine nuit, sur la pierre nue, dans le froid !

L'itinéraire fut spécialement établi de manière à traverser des quartiers mal famés, notamment à Saint-Esprit, où une population trouble et famélique leur réserva le plus terrible des accueils… L'hiver 1794 fut particulièrement rigoureux, et les prisonniers mouraient en chemin comme des mouches, particulièrement les plus jeunes et les vieillards. On relève encore parmi les inscriptions tombales des cimetières jalonnant le parcours des suppliciés : Françoise Larregain, d’Ascain, 2 mois. Françoise Duhart, d’Ascain, 8 mois. Pierre Darhamboure, d’Ascain, 7 mois. Etienne Lissarade, d’Itxassou, 7 ans. Jean Garat, 3 ans. Michel Camino, de Sare, 11 ans. Michel Etchave, 9 ans. Martin Etcheverry, de Sare, 80 ans. Jean Delicetche, de Souraïde, 80 ans, etc. Les enfants qui réussissaient à survivre à ce cauchemar étaient livrés à eux-mêmes.

L'arrivée des survivants à destination  églises et bâtiments désaffectés du Béarn, des Hautes-Pyrénées, des Landes, du Gers, du Lot-et-Garonne, jusque dans le Cantal et au-delà - ne signifia aucunement la fin de leurs tribulations, bien au contraire.
Un nouvel arrêté des autorités révolutionnaires, pris le 24 mai 1794, prévoyait l'organisation générale de la déportation : les détenus devaient être employés à des travaux publics et particuliers et ne pouvaient quitter la commune à laquelle ils étaient assignés, à peine de six ans de fer pour les hommes, six ans de prison pour les femmes, avec au préalable, une exposition d'une heure pendant trois jours « sur l'échafaud, au regard du peuple ».
II serait aujourd'hui difficile de s'imaginer les horribles conditions d'existence et de survie de ces malheureux entassés dans les églises (229 dans la seule église de Capbreton) dans le froid, sans nourriture, au milieu de populations étrangères, au moins par la langue, sous la surveillance d'autorités hostiles ; la liste des décès ne faisait que s'allonger…

 Vers la fin du supplice

Il fallut attendre quelques huit mois pour qu'enfin le 28 septembre 1794, les « représentants » Baudot et Garrot mettent fin à l'internement des Basques et les autorisent à rentrer chez eux. La ruine était totale, les maisons dévastées, pillées et brûlées, la terre en friche ou les récoltes volées, les bourgs vidés de leur population. Pour le seul village d'Itxassou, une liste officielle dénombrait 271 déportés et 211 émigrés ; car nombreux étaient les Basques qui avaient cherché leur salut dans les provinces voisines de Navarre et de Guipuzkoa pour éviter la déportation. De timides mesures de répartition n'aboutirent pratique­ment jamais, quel­ques responsables furent vaguement inquiétés. La colère des victimes s'exprime parfaitement dans le « Sarako iheslarien Kantua » ou chant des fugitifs de Sare ; quant à Salvat Monho, il regrette dans « Orhoitzapenak » (mémoires) que « ne soit pas permise la plus ancienne des lois (celle du talion, ndlr.), de rendre à chacun ce qu’il nous a fait ! »

 Les prodromes de la tragédie

Comment expliquer les causes profondes de la déportation criminelle d’une population civile qui aurait sans doute valu à ses auteurs, en d’autres temps, un « procès de Nuremberg », bien que l’enlisement sans fin de celui des Khmers rouges au Cambodge et l’impunité générale des responsables communistes semblent accréditer sérieusement une systématisation, à notre époque, des « doubles standards » d’appréciation et de jugement ?
Tout d'abord un divorce profond des populations basques avec le pouvoir parisien révolutionnaire qui jugeait que les transformations souhaitées et l'élimination des anciennes forces vives ne s'accomplissaient pas assez rapidement.
Sans doute, l’accélération des événements intérieurs entraînant une nette radicalisation du pouvoir central avait-elle de quoi surprendre l’opinion publique « moyenne » - dans l’ensemble plutôt modérée - du département nouvellement créé des Basses-Pyrénées.

Une modération enrageante

La situation à Bayonne est parlante à cet égard.

Pôle marchand et libéral, les Protestants n’y furent par exemple guère inquiétés lors des guerres de religion qui avaient au XVIe siècle enflammé durablement toute la région alentour ; l’église de Saint-Jean-Pied-de-Port et celles de Chalosse, pour ne citer que celles-là, portent encore les séquelles des dévastations causés par Montgomery et ses troupes de Réformés.
Or, en ce XVIIIe siècle finissant, les nécessités du négoce et le voisinage de la frontière avaient conduit de nombreux étrangers à Bayonne dont les plus remuants étaient « utilisés  » par les Girondins pour activer la propagande révolutionnaire dans leur pays d’origine.
Les Juifs de Saint-Esprit avaient déjà oublié que leur début d’émancipation était dû à la volonté de Louis XVI (et qu’ils avaient été plus d’une fois soutenus par les tribunaux royaux dans leurs querelles prolongés contre les marchands bayonnais, en particulier à propos du chocolat) : ils étaient donc disposés à servir la Révolution - tant qu’elle ne compromettrait pas leurs intérêts - et il feront durement sentir leur animosité envers les colonnes de déportés qui traverseront Saint-Esprit.
Quant aux députés représentant le nouveau département à la Convention, le procès du roi donna un aperçu de leur « modération » : Casenave, Conte, Meillan, Neveu, Pémartin et Sanadon se prononcèrent tous contre la peine de mort remplacée par la détention et le bannissement à la paix.
Cependant, les menaces européennes qui firent triompher en France la politique belliqueuse et l'extension de la guerre fit prendre de nouvelles mesures de « défense nationale », exaspéra les discordes politiques et porta le gouvernement central à déléguer des conventionnels aux frontières et à l'intérieur. Avant même la déclaration de guerre à l'Espagne en mars 1793 et surtout après cette date, ces commissaires aux armées organisèrent peu à peu, pièce par pièce, en appliquant et en complétant les décrets, le gouvernement révolutionnaire dans les Basses-Pyrénées.

Alexandre de La Cerda   http://www.lesmanantsduroi.com/

lundi 9 mai 2011

14 mai 1796 Edward Jenner invente la vaccination

Le 14 mai 1796, un médecin de campagne anglais invente la vaccination.
Edward Jenner (47 ans) inocule par scarification du pus prélevé sur la main d'une femme à un enfant de 8 ans, James Phipps (8 ans).
La femme, Sarah Nelmes, avait été infectée par sa vache, Blossom, atteinte de la vaccine ou variole des vaches (en anglais, «cow-pox»).
Cette maladie bénigne était courante chez les valets de ferme qui trayaient les vaches et entraient en contact avec les pustules des pis. Or, ces valets avaient la réputation d'être épargnés lors des épidémies de véritable variole.
Cette maladie était responsable en ces temps-là de dizaines de milliers de morts par an rien qu'en Europe (la descendance du roi Louis XIV avait ainsi été décimée par la variole en 1712).
James Phipps contracte la vaccine sous la forme d'une unique pustule et en guérit très vite.
Trois mois plus tard, indifférent au «principe de précaution», Edward Jenner lui inocule la véritable variole. À son grand soulagement, la maladie n'a aucun effet sur l'enfant. C'est la preuve que la vaccine l'a immunisé contre la variole en entraînant la formation d'anticorps propres à lutter contre l'infection.
L'approche empirique de Jenner
Des médecins avaient déjà eu dans les années précédentes l'idée d'inoculer à un patient une affection bénigne pour le préserver d'une maladie plus grave.
Edward Jenner, qui a appris d'une employée de laiterie les particularités du «cow-pox» et vacciné le petit James Phipps, escj le premier qui a l'audace de diffuser le principe de la vaccination dans le public.
Il publie à ses frais An inquiry into the causes and effects of the variolae vaccina (Enquête sur les causes et les effets de la vaccine de la variole) et jette les bases de l'immunologie appliquée à la variole. Il se satisfait d'une approche empirique et ne se soucie pas d'aller plus avant dans la compréhension du phénomène. Il appelle «virus» le facteur mystérieux de la vaccine (d'après un mot latin qui signifie poison).
Quittant son village natal de Berkeley, dans le Gloucestershire, Jenner se rend ensuite à Londres où il vaccine gratuitement des centaines de sujets. Bientôt ruiné, il revient exercer la médecine à Berkeley où il finit honorablement sa vie.
Rapide diffusion de la vaccination
Entre temps, la pratique de la vaccination s'est très vite répandue en Europe et en Amérique, contribuant au recul des épidémies.
À Boston, aux États-Unis, un disciple enthousiaste, le médecin Benjamin Waterhouse, vaccine sa propre famille dès juillet 1800. L'année suivante, il convainc le président Thomas Jefferson d'en faire autant. 80 ans plus tard, Louis Pasteur découvrira les fondements théoriques de la vaccination et en améliorera la pratique en vaccinant contre la rage le petit Joseph Meister en 1885.
À ce jour, les grandes campagnes de vaccination contre la variole ont pratiquement éliminé ce virus de la surface de la terre.
Camille Vignolle. http://www.herodote.net/

dimanche 8 mai 2011

Georges Dumézil, l’historien des origines

Ex: http://tpprovence.wordpress.com

Immense savant, il parlait les langues les plus rares. Sa théorie de la « trifonctionnalité » indo-européenne entre le prêtre, le guerrier et le marchand reste une grille d’analyse de nos sociétés.

Quoi de commun entre Rome et l’Inde, entre un Irlandais et un Iranien ? En dépit des religions, des mœurs, des usages et des traditions qui les séparent aujourd’hui, un vaste espace symbolique et idéologique, découvert et exploré seulement au XXe siècle par un navigateur de l’esprit que n’effrayèrent jamais les tourmentes suscitées par ses audaces théoriques : Georges Dumézil (1898-1986).
Cet érudit, tout à sa recherche attaché, réussit le tour de force de traverser son temps sans jamais succomber aux sirènes du marxisme – il n’avait guère de considération, c’est un euphémisme, pour un Jean-Paul Sartre -, non plus qu’aux errances nombreuses de la corporation des « intellectuels » donneurs de leçons. Proche à la fois de l’historien Pierre Gaxotte et du philosophe Michel Foucault, suffisamment libre pour saluer Charles Maurras, il pratiqua ces «amitiés stellaires» chères à Nietzsche qui impliquent un certain aristocratisme, insupportable aux dévots de tous les camps.
Bordelais par son père, angevin par sa mère, Dumézil naît à Paris, mais l’enfance de ce fils d’officier se déroule en province, au gré des affectations militaires : collège de Neufchâteau, lycées de Troyes et de Tarbes, puis retour à Paris, au lycée Louis-le-Grand, pour préparer le concours de l’Ecole normale supérieure, qu’il intègre en 1916. Elève officier à l’école d’artillerie de Fontainebleau, il participe aux combats de la Grande Guerre puis passe l’agrégation de Lettres au mois de décembre 1919.
Une thèse sur l’ambroisie, la boisson des dieux
D’abord professeur au lycée de Beauvais, il poursuit sa carrière à l’université de Varsovie – où, lecteur de français, il prépare une thèse de doctorat consacrée à l’ambroisie, la boisson des dieux, publiée plus tard sous le titre Le Festin d’immortalité-, à l’université d’Istanbul où il enseigne pendant six ans et, enfin, à l’université d’Upsala, en Suède.
Dumézil regagne la France en 1933. Grâce à l’entremise du grand indianiste Sylvain Lévi – «mon sauveur», dira-t-il ! -, il est élu directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études avant que d’occuper la chaire de civilisation indo- européenne créée pour lui au Collège de France. Il y enseignera de 1949 à sa retraite, en 1968. Dix ans plus tard, il sera élu à l’Académie française au fauteuil de l’historien et diplomate Jacques Chastenet.
Linguiste, ethnologue, anthropologue, philologue, mythologue, Dumézil se définissait modestement comme un «comparatiste» et un «scribe», dont le domaine de recherche se situait en bordure de la préhistoire et de l’histoire, cette «ultra-histoire» déjà «éclairée par les premiers documents écrits», comme il le confiait au journaliste Didier Eribon dans un recueil d’Entretiens.
C’est en 1938 qu’il eut l’intuition qui allait orienter l’ensemble de sa recherche et de sa vie. En Inde, trois castes sont garantes de l’harmonie sociale : les prêtres, les guerriers et les agriculteurs-producteurs. Dans la Rome archaïque, avant la période étrusque, trois dieux sont associés : Jupiter, le plus sacré, Mars, le dieu de la guerre, et Quirinus, le dieu de la masse du peuple telle qu’elle s’organise dans les curies.
La «trifonctionnalité» ou «tripartition fonctionnelle» était mise en évidence : depuis l’Inde jusqu’à l’ouest de l’Europe, la quarantaine de langues que maîtrise Dumézil atteste d’une organisation commune originelle d’«Indo-Européens» dont on ne sait à peu près rien, sinon qu’ils furent animés par ces trois «schèmes» aussi bien culturels et religieux que politiques.

Plus précisément, Dumézil évoque «trois domaines harmonieusement ajustés qui sont, en ordre décroissant de dignité, la souveraineté avec ses aspects magiques et juridiques et une sorte d’expression maximale du sacré; la force physique et la vaillance dont la manifestation la plus voyante est la guerre victorieuse; la fécondité et la prospérité avec toutes sortes de conditions et de conséquences qui sont presque toujours (…) figurées par un grand nombre de divinités parentes…».
La Nouvelle Droite l’a fait connaître au grand public

Cette tripartition se retrouve dans les théologies, les mythes, les symboles, les épopées, les légendes, les rites et les contes, de la Scandinavie à la Perse. La division de l’ancienne France en trois ordres – clergé, noblesse, tiers état – peut elle-même être interprétée comme la résurgence de ce «vieil archétype» que la Nouvelle Droite, dans les années 1970, annexerait abusivement à son « néopaganisme » européen.
Parallèlement à ces travaux, Dumézil part apprendre le quechua en six mois au Pérou et se passionne surtout pour les coutumes et les langues du Caucase, la «deuxième vocation» de sa vie, dit-il, au point qu’il songe, un temps, à abandonner ses chers Indo- Européens. Il s’efforce en particulier de sauver l’oubykh, langue qui compte quatre-vingt-deux consonnes pour trois voyelles et dont il connaît le dernier locuteur. C’est avec lui, Tevfik Esenç, qu’il publie des études descriptives et comparatives sur Le Verbe oubykh après avoir travaillé à une grammaire, envisagé l’écriture d’un dictionnaire et rédigé, de 1960 à 1967, les Documents anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase.
La réédition, en un volume, de trois grands livres de Dumézil dans la collection « Mille et une pages » de Flammarion – « Loki », considéré par Claude Lévi-Strauss comme son «discours de la méthode»,  « Heur et malheur du guerrier et, surtout, « Mythes et dieux des Indo-Européens », admirable choix de textes réalisé par Hervé Coutau-Bégarie en 1992 – est l’occasion de mesurer toute l’ampleur d’une pensée dont la Renaissance a été à la fois le modèle et l’espérance.
«Si j’avais à me choisir de saints patrons dans cette forme d’humanisme, écrivait Dumézil, je m’abriterais volontiers, pour la prudence et la tolérance, derrière Erasme et Montaigne, sages et modérés dans le triste affrontement des fanatismes.» Que n’ont-ils été plus nombreux, au siècle dernier, à partager une telle profession de foi ! »
Mythes et dieux des Indo-Européens, précédé de Loki et Heur et malheur du guerrier, de Georges Dumézil, Flammarion, 832p., 29€.
Par  Rémi Soulié – Le Figaro Magazine
Source : Métamag. via http://euro-synergies.hautetfort.com/

Desouche Histoire : La libération d’Orléans (8 mai 1429)

Lorsque naît Jeanne d’Arc en 1412, c’est au cœur d’un monde troublé : en 1378 s’est ouvert le Grand Schisme d’Occident qui voit s’installer un pape à Avignon et un autre à Rome (jusqu’en 1417) ; à l’Est, les Turcs menacent l’Occident ; et en France, le roi Charles VI est atteint de folie. Du fait de la maladie du souverain, ce sont les grands seigneurs qui tiennent la réalité du pouvoir (notamment les ducs de Bourgogne – Jean sans Peur à partir de 1404 – et d’Orléans).
Au début du XVe siècle c’est une guerre civile qui éclate entre les Armagnacs et les Bourguignons. Ces deux partis se sont formés autour de Louis puis Charles d’Orléans (pour le premier) et de Jean sans Peur (pour le second). Le premier parti défend l’idée d’un État fort et ferme envers ses ennemis, les seconds insistent plus sur les libertés et l’idée de réforme. Plus grave, les deux partis n’hésitent pas à faire appel aux Anglais.
I. Anglais et Français, Armagnacs et Bourguignons
En Angleterre, si Henri IV (1399-1413) incarne le parti de la guerre, les troubles intérieurs l’empêchent d’intervenir sur le continent. En revanche, avec l’avènement d’Henri V (1413), les hostilités reprennent. Revendiquant la couronne de France, il profite de l’anarchie politique française pour mener ses opérations. En 1415, il remporte la bataille décisive d’Azincourt puis conquiert la Normandie (1417-1419).
En 1420, l’assassinat de Jean sans Peur par les Armagnacs jette les Bourguignons dans le camp anglais. La même année, Henri V et Philippe de Bourgogne se jurent la paix à Troyes et déshéritent le dauphin (futur Charles VII), la couronne devant revenir à Henri V à la mort de Charles VI. Lorsque le roi « fou » meurt, la moitié nord du royaume et une partie de l’Aquitaine sont occupées, le dauphin n’étant que le petit « roi de Bourges ». Henri V meurt lui aussi en 1422, quelques semaines avant Charles VI. Son fils Henri VI doit assumer la double couronne, ce qui choque une partie de l’opinion française (le principe dynastique est violé) mais aussi anglaise (qui craint que le roi ne privilégie le continent au détriment de l’île).
Entre l’accession au trône de Charles VII en France et le siège d’Orléans, victoires et défaites alternent des deux côtés. A partir de 1427, le duc de Bedfort, chef de guerre anglais, se donne pour objectif de forcer le passage de la Loire, et pour cela de faire sauter le « verrou » que constitue Orléans (début du siège en octobre 1428). Charles VII songe alors à se réfugier en Dauphiné, voire hors de France.
II. D’un petit village de Lorraine à la Cour du Roi
Jeanne d’Arc est née en 1412 à Domrémy de l’union de Jacques d’Arc, laboureur aisé et d’Isabelle Romée. Le village est alors tenu par le capitaine de Vaucouleurs Robert de Baudricourt et est resté dans le giron du Valois. A 12 ou 13 ans, elle entend des voix célestes lui demandant d’obéir à Dieu : l’Archange saint Michel et les saintes Catherine et Marguerite. Ces voix lui révèlent qu’elle doit chasser les Anglais hors de France mais elle décide de les ignorer dans un premier temps. C’est lorsqu’elle en parle à son oncle que celui-ci décide de l’emmener chez Baudricourt.
Incrédule, le châtelain la renvoie chez elle. Ce n’est qu’un an plus tard, lorsque l’on commence à parler du siège d’Orléans par les Anglais, que le capitaine fait revenir la jeune fille, cette-fois escortée par des villageois qui ont pris cause pour elle.
Après une entrevue avec le duc Charles de Lorraine, le capitaine décide de l’emmener à Chinon. Elle y est le 6 mars 1429. Jeanne aurait reconnu le roi déguisé en courtisan et mêlé à sa Cour. Elle le rassure quant à sa légitimité : « De Messsire, je te dis que tu es le vrai héritier de France, et fils du roi. Et Il m’envoie à toi pour te conduire à Reims ». D’abord prudent, le roi, poussé par son confesseur Gérard Machet (qui prend l’affaire au sérieux), et après avoir pris l’avis de théologiens et de docteurs, décide de laisser à Jeanne sa chance. Elle reçoit une armure, une épée, et fait peindre sur un étendard le Christ entre deux anges et fait inscrire « Jésus, Maria ! ». Plusieurs hommes de guerre (le duc d’Alençon, La Hire, Gilles de Rais, …) offrent leurs services.
Ce qui reste de l’armée royale est alors à Blois. L’armée venue de Chinon s’y agrège puis fait route vers Orléans, sur le point de tomber dans les mains anglaises. Les eaux de la Loire sont importantes : Jeanne gagne la ville en barque le 29 avril, tandis que l’armée royale l’accompagnant retourne à Blois.
III. Jeanne d’Arc à Orléans
Carte du siège d'Orléans
Carte du siège d’Orléans. Cliquez pour agrandir (la carte s’ouvrira dans un nouvel onglet).


Jeanne d’Arc adresse à Henri VI, Bedford et Talbot un message : « Rendez à la Pucelle ci envoyée de par Dieu les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France… Je suis ci venue de par Dieu le roi du Ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France ! » A ce moment-là, la Pucelle n’a pas fait ses preuves et le message déclenche l’hilarité chez l’ennemi.
C’est le 4 mai que l’armée royale est de retour avec des vivres, avec à sa tête Boussac. Elle contourne la ville par le Nord et attaque la bastide Saint-Loup (à l’Est d’Orléans) tenue par John Talbot. Jeanne d’Arc, lorsqu’elle apprend que le combat fait rage, fait une sortie et donne une victoire aux Français sur les Anglais qui commençaient alors à redresser la situation. Jeanne est cependant furieuse qu’on ait pris l’initiative de l’attaque à son insu, et le fait savoir.
Pourtant c’est encore sans elle que les chefs de guerre se concertent le 5 et prennent la décision d’attaquer la bastide des Augustins (au Sud). Jeanne finit pourtant par deviner le projet, et c’est elle qui donne l’assaut le 6 au matin qui se conclut, après une heure de combats, par une nouvelle victoire. Jeanne envoie alors une nouvelle lettre à l’ennemi mais il lui répond sans détour d’aller garder ses vaches, sans quoi elle serait livrée aux flammes.
Le 7 mai est décisif : le capitaine de la ville Raoul de Gaucourt refuse de sortir pour un nouvel assaut, prétextant l’attente de renforts supplémentaires, mais Jeanne n’est pas de cet avis et ordonne l’assaut des Tourelles (qui verrouille le pont au Sud). Elle part en première ligne, saisit une échelle qu’elle place contre la muraille et y grimpe. Un carreau d’arbalète lui transperce l’épaule et la jette à terre. Elle se croit morte et pleure. Les Français déferlent alors sur l’enceinte anglaise tandis que Jeanne leur cri : « Tout est à vous, et y entrez ! ». Le lendemain (8 mai), les Anglais lèvent le siège.
IV. Après Orléans
En 1429, la levée du siège d’Orléans paraît être le premier coup d’arrêt donné depuis longtemps à l’expansion anglaise. La nouvelle des exploits de Jeanne d’Arc (Orléans, Patay,…) parviendra aux oreilles de Christine de Pisan, retirée dans un couvent, qui versifiera sur ce renouveau attendu : « L’an mil quatre cent vingt et neuf / reprit à luire le soleil. / Il ramène le bon temps neuf / Que on n’avait vu du droit oeil / Depuis longtemps… » Réfugié à Lyon, le chancelier de l’Église de Paris se demande si l’on peut soutenir la Pucelle et conclut positivement « parce que sa cause finale est des plus justes : rendre le roi à son royaume, repousser et vaincre justement les plus odieux des ennemis. »
Après la libération d’Orléans, les chefs de guerre se posent la question de la poursuite de la campagne pour l’année. Frileux après les déboires passés (Azincourt…), la plupart entendent se contenter d’Orléans. Jean de Dunois, bâtard d’Orléans, arrive néanmoins à convaincre les chefs à poursuivre l’équipée, qui mènera au sacre de Charles VII à Reims…

Sources :
FAVIER, Jean. La guerre de Cent Ans. Fayard, 1980.
GOBRY, Ivan. Charles VII, la reconquête de la France. Tallandier, 2001.

samedi 7 mai 2011

6 novembre1793 : L’arroseur arrosé

Après avoir été condamné à mort par le Tribunal Révolutionnaire, Philippe-Égalité est guillotiné le jour même. Lui qui se croyait plus malin que tout le monde est écrasé, à son tour, par la machine infernale qu'il a largement contribué à mettre en marche.
Emporté par le délire idéologique du jacobinisme, il a voulu faire table rase de ses racines, y compris de son nom. Car celui qui a pris le nom ridicule de Philippe-Égalité s'appelle en réalité Louis-Philippe d'Orléans. C'est-à-dire qu'il descend du fils cadet de Louis XIII, Philippe II d'Orléans, son arrière-grand-père étant le Régent, Philippe III d'Orléans. Né en 1747, ce prince du sang a porté successivement le titre de duc de Montpensier jusqu'en 1752, de duc de Chartres jusqu'en 1785, de duc d'Orléans jusqu'en 1791 avant de prendre le nom étrange de Louis Philippe Joseph, prince français, auquel il renonce en 1792 pour devenir Louis Philippe Joseph Égalité.
Ces changements successifs ne sont pas anodins : après avoir suivi une tradition familiale liée à ses origines, il coupe les ponts avec le monde de l'Ancien Régime, contre lequel il nourrit un ressentiment tenace. Il s'estime en effet victime d'injustices à répétition. Ce libertin amateur de tous les plaisirs entend jouer un rôle politique, en prenant la tête de ceux qui critiquent la monarchie, accusée de tourner au “despotisme”. La reine Marie-Antoinette répond en traitant avec dérision ce gros homme qui, très riche mais perpétuellement endetté par des dépenses excessives, cherche à faire argent de tout. II installe ainsi des boutiques sur le pourtour des jardins de sa résidence du Palais-Royal, au cœur de Paris, qui devient vite le rendez-vous des agitateurs politiques, des trafiquants et agioteurs, des dames de petite vertu.
Philippe d'Orléans tisse ses réseaux d'influence et, par exemple, se fait recevoir comme grand-maître d'une Franc-Maçonnerie qui recrute beaucoup dans les années qui précèdent la Révolution et qui marquent ses débuts. Utilisant sans vergogne la démagogie, Orléans est élu aux États-Généraux, où il manifeste une hostilité totale à la monarchie. C'est dans les jardins du Palais-Royal que s'organisent les premières journées révolutionnaires et Camille Desmoulins, lançant à la foule une proclamation enflammée, y improvise, le 12 juillet 1789, une manifestation qui va déboucher sur la prise de la Bastille. Début octobre, des agents du duc d'Orléans attisent le mécontentement des Parisiens, provoqué entre autres par la hausse du prix du pain. Les 5 et 6, des cortèges de manifestants, conduits par des femmes, vont chercher à Versailles le roi, la reine et le dauphin pour les ramener à Paris. En 1791, après la fuite à Varennes, le peuple de Paris est invité le 17 juillet à signer une pétition réclamant la déchéance de Louis XVI. Le duc d'Orléans est soupçonné d'en avoir été l'instigateur. En tout cas il participe désormais régulièrement aux séances du club des Jacobins.
Devenu « Philippe Egalité », il est élu député de Paris à la Convention, où il siège chez les Montagnards, aux côtés de Robespierre, de Marat, de Saint-Just et du boucher Legendre.
Il vote l'abolition de la royauté, puis la condamnation à mort de Louis XVI — ce qui surprend  même  les plus virulents   des   Montagnards. Lorsqu'il vote, le 10 mars 1793, la création du Tribunal Révolutionnaire, il contribue à mettre en place un système terroriste qui va le broyer, comme bien d'autres. Son fils Louis-Philippe s'est compromis avec l'intrigant Dumouriez et accompagne celui-ci lorsqu'il passe à l'ennemi en demandant la protection de l'armée autrichienne. Le déshonneur en rejaillit sur son père, désormais tenu en suspicion malgré tous les gages qu'il a donnés. Décrété d'accusation par le Comité de Salut public, pour crime de conspiration contre la République, devant le Tribunal Révolutionnaire de Paris, Philippe-Égalité est condamné à mort. Selon des témoins, il a pris grand soin de sa toilette et de sa coiffure poudrée avant de monter sur la charrette devant le conduire à l'échafaud.
Pierre VIAL. Rivarol du 26 novembre 2010

mardi 3 mai 2011

Staline le monstre froid

Le Figaro Magazine - 05/02/2011

Successeur de Lénine, Joseph Staline a régné sans partage sur l'Union soviétique de 1929 à 1953. Bolchevique de la première heure, ce dictateur est responsable d'innombrables crimes contre l'humanité.

S'il n'était pas mort, Georges Frêche aurait-il été jusqu'au bout de son projet ? Aux statues qu'il avait fait installer à Montpellier (Jaurès, de Gaulle, Churchill, Roosevelt et Lénine), il voulait ajouter Staline. L'ancien maire de la ville, capable de toutes les provocations, brandissait un argument : « Sans lui, on n'aurait pas gagné la Seconde Guerre mondiale. » Du vivant du dictateur soviétique, c'est pour cette raison que l'Occident faisait silence sur ses crimes : 7 millions de déportés de 1929 à 1953, 6 millions de morts de famine entre 1931 et 1933 et 1 million en 1947, 1,8 million de morts en camp de 1929 à 1953, et 1 million de fusillés de 1929 à 1953, dont 750 000 en 1937-1938...

Il y a huit ans, Simon Sebag Montefiore, un historien britannique, spécialiste de la Russie, avait publié à Londres une remarquable biographie de Staline. Traduite en 25 langues, parue en français en 2005, cette somme - ouvrage de référence, mais d'une lecture aisée - est désormais disponible au format de poche (1). Edvard Radzinsky, un homme de théâtre et de télévision russe, est aussi l'auteur de best-sellers historiques. On lui doit notamment un Nicolas II (2002) et un Alexandre II (2009) qui ont été publiés en français. A partir de divers fonds d'archives et de témoignages de proches et de survivants, il a écrit un livre qui constitue une introduction à la vie de ce monstre froid que fut Joseph Staline (2).

Né le 6 décembre 1878 (il se rajeunira d'un an dans ses biographies officielles), Joseph Djougachvili, surnommé Sosso par sa mère, est originaire de Gori, en Géorgie. Son père est un cordonnier alcoolique et violent, qui bat sa femme : on murmure qu'elle se console avec le parrain du garçon, qui serait son vrai père. Entré à 16 ans au séminaire de Tiflis, le jeune Joseph se montre d'abord bon élève. Cinq ans plus tard, devenu athée et marxiste, il refuse de passer ses examens. Exclu du séminaire, Joseph Djougachvili ne sera pas prêtre, mais il adorera une divinité : la révolution.

Sous le pseudonyme de Koba, il entame une carrière d'agitateur, organisant des grèves et n'hésitant pas à braquer des banques afin de renflouer les caisses du Parti social-démocrate, auquel il a adhéré dans la fraction bolchevique. En 1905, en Finlande, il fait la connaissance de Lénine. L'année suivante, il est l'instigateur de l'assassinat du gouverneur militaire du Caucase. En 1907, à la suite d'un nouveau hold-up, il est arrêté. Condamné à l'exil intérieur, il s'évade et rejoint sa femme à Bakou. Epousée trois ans plus tôt, elle ne résistera pas à une épidémie de choléra, en 1909, mort qui affectera sincèrement Koba et le poussera un peu plus dans l'engagement radical. Cinq fois arrêté, cinq fois évadé de Sibérie, ce révolutionnaire professionnel, membre du Comité central du parti, adopte un nouveau surnom : Staline, « l'homme de fer ».

De nouveau déporté en 1913, il se trouve en Sibérie quand éclate la révolution de février 1917. Libéré, Staline gagne Saint-Pétersbourg où il se range dans le sillage de Lénine, sans jouer toutefois de rôle important au moment de la révolution d'Octobre. En 1918, chargé de réquisitionner du blé, il fait incendier les villages récalcitrants et fusiller leurs habitants. La même année, la Géorgie et la Transcaucasie ayant pris leur indépendance à la faveur de la révolution, il en assure la reconquête militaire.

En 1922, quand Lénine est frappé d'une attaque cérébrale, Staline se présente comme le dépositaire de sa pensée. Lorsque le fondateur du bolchevisme disparaît, en 1924, une lutte au couteau s'engage pour sa succession. Associé à Kamenev et Zinoviev, Staline évince d'abord Trotski. Un an plus tard, il écarte à leur tour Zinoviev et Kamenev. En 1929, ayant placé ses vassaux au Politburo, il est le maître du Kremlin, tout en devenant le dirigeant du mouvement communiste international. Parfait léniniste, Staline va gouverner selon les principes de son mentor : parti unique, chef unique, liquidation des opposants. A l'occasion de son cinquantième anniversaire, celui qu'on va appeler le « Petit Père des peuples » institue le culte de la personnalité. « Devenu tsar, écrit Edvard Radzinsky, il a décidé d'être en même temps un dieu. Ainsi se crée la Sainte-Trinité bolchevique: Marx, Lénine et lui. Les dieux de la terre. »

La suite, on la connaît : systématisant le caractère totalitaire du parti-Etat communiste, le tyran, dont les historiens soulignent le sadisme personnel, met au point une mécanique politique et policière qui va broyer des millions d'êtres. Répression de masse, dékoulakisation, camps de concentration, travail forcé, purges : l'Union soviétique est une vaste prison où tous ont peur de tous.

Allié à l'Allemagne nazie en 1939, Staline est surpris, en 1941, quand la Wehrmacht attaque. Devant la déroute de l'Armée rouge, il doit faire appel au patriotisme russe, et même sortir quelques popes du goulag, afin de mobiliser son peuple. Après la guerre, la terreur reprend de plus belle, se teintant d'antisémitisme lors du complot des blouses blanches. Il faut lire les pages hallucinantes où Simon Sebag Montefiore décrit la mort du dictateur, en 1953, et les règlements de compte au sein de sa garde rapprochée dont faisait partie Khrouchtchev, qui lui succédera. « Ils avaient tous du sang sur les mains », souligne l'auteur.

Georges Frêche avait raison : c'est avec Staline que l'Ouest a gagné la guerre contre Hitler. Il oubliait cependant de préciser que cette victoire, si nécessaire, avait été remportée, à l'Est, par un autre criminel contre l'humanité. Ce sont les paradoxes de l'Histoire.

Jean Sévillia  http://www.jeansevillia.com

lundi 2 mai 2011

La Grande Guerre / Libres journaux des tranchées

Chose assez peu connue : pendant toute la durée de la guerre, à compter des tout premiers jours, les poilus ont trouvé le temps et le courage de fabriquer une vraie presse du front, journaux autographiés, tirés, polycopiés ou même imprimés, qui ont été publiés dans les tranchées, entre deux sorties, au milieu des bombardements.
Ces extraordinaires témoignages furent rassemblés dans Tous les Journaux du front et publiés par la librairie Berger-Levrault dans ses ateliers de Nancy, ouverts depuis le début de la guerre et qui ne cessèrent pas de fonctionner malgré les zeppelins, les taubes et le bruit du canon depuis le commencement d’août 1914.
Ce serait d’ailleurs une belle idée de les rééditer.
La couverture du volume, en couleur, reproduisait un très joli dessin : un troupier, sac au dos, prêt à sortir de la tranchée, et qui, la pipe à la bouche, assis sur un sac de sable, écrivait sur ses genoux ses impressions et ses boutades.
Les poilus publièrent ainsi plus de soixante journaux, avec des moyens de fortune, la plupart illustrés par des artistes de talent qui croquaient des types d’après nature, entre deux gardes, entre deux marmites.
Le premier en date fut L’Echo de l’Argonne dont le n° 1 parut le 25 octobre 1914, ce qui en fait le doyen des journaux du front. Il était tapé à la machine à écrire sur du papier à report, transporté sur la pâte à reproduction et reproduit à la diable sur du papier chandelle. On y trouve des expressions amusantes dans le genre des boutades d’Aurélien Scholl : « Le soldat Cavé va au feu… comme la porcelaine ».
Puis L’Echo des Tranchées parut le 30 novembre 1914, fondé par Paul Reboux, auteur des fameux A la manière de…, recueil de pastiches qui, depuis, ont fait école et dont l’un des plus talentueux successeurs fut Michel Perrin.
Les premiers numéros contiennent des lettres d’encouragement de personnalités de l’époque : Poincaré, Henri de Régnier, Edmond Rostand, Théodore Botrel et même Millerand. Avis était donné que le supplément était interdit aux jeunes filles… de moins de quarante ans et l’on y trouvait un remarquable dictionnaire de l’argot des tranchées qui, lui aussi, mériterait une étude. Autre titre en vogue : Le Poilu, rédigé à l’arrière à Châlons-sur-Marne, imprimé et dont le tirage dépassait treize mille exemplaires.
On y trouvait de ces nasardes que les combattants adressent à la camarde qui vient à chaque instant les frôler de son aile.

FABLE EXPRESS
Par un obus brutal, un fantassin novice
Eut la tête emportée à ses débuts au feu.
Renonçant aux galons, il quitta le service.
Morale:
Il faut savoir se contenter de peu.
L’Echo des Guitounes, organe officiel du 144e de ligne, se vantait d’être « le seul possédant un appareil frigorifique spécial lui permettant, en toute saison, de fournir des nouvelles fraîches ». On y lit, sous la rubrique “Dernier communiqué de l’agence Wolff” (agence de presse allemande), cette charge des délires de la propagande :

Un Taube, ce matin, s’élevant plein d’audace,
Est allé survoler Quimper et Tarascon.
En revenant il a crevé le Ballon d’Alsace.
Plus rien à signaler sur le reste du front.
Ainsi, page après page, l’héroïsme côtoyait la fantaisie débridée. Dans Le Poilu enchaîné né quelques jours après que le journal de Clemenceau, L’Homme libre, eut pris le titre de L’Homme enchaîné, on lisait aussi bien ce poème :

La Tranchée ? Un des plus beaux lieux que je connaisse
Pour le fier rendez-vous de toute la jeunesse.
C’est la terre de France avec ses flancs ouverts,
Le creuset où se fonde un nouvel univers,
C’est le sillon profond où couve la Victoire :
Pour les uns le tombeau, pour les autres la gloire !
que ce quatrain humoristique :

A SARAH BERNHARDT
Jalouse d’héroïque gloire,
Quand tous les mutilés sont rois,
Elle veut entrer dans l’Histoire
Avec une jambe en bois.
ou que cette petite annonce parue sous la rubrique “Brevets d’invention“ :
La Poilue, brosse pouvant servir pour la chaussure, les armes, les cheveux et les dents. Dépôts dans toutes les compagnies.

L’extraordinaire est que les hommes aient trouvé l’extraordinaire courage de s’amuser à ces petites blagues alors qu’ils attendaient leur tour de sortir de la tranchée pour bondir à l’attaque des Allemands, en sachant que plusieurs d’entre eux n’allaient pas revenir et que ce sourire était peut-être le dernier qui illuminait le visage de leur voisin.
par Serge de Beketch  Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 108 du 21 octobre 1996