Affichage des articles dont le libellé est de La Tour du Pin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est de La Tour du Pin. Afficher tous les articles

vendredi 6 décembre 2024

La Tour du Pin... contre le traité Mercosur !

 

La tour du pin gar

En relisant les textes du marquis René de La Tour du Pin (véritable théoricien du royalisme social et du corporatisme français) décédé il y a tout juste cent ans, le 4 décembre 1924, quelques lignes me sautent aux yeux, et me paraissent d’une grande actualité en ces temps de débats sur les traités de libre-échange dont celui avec le Mercosur n’est que le dernier exemple en date. Après avoir évoqué la nature du contrat de travail en France et ce qu’il pourrait (et devrait) être, La Tour du Pin souligne, à raison, que « les traités internationaux doivent être conclus, non pas dans l’intérêt du fisc, ni même dans celui du consommateur, mais avant tout en vue de la protection morale et matérielle que le travailleur doit rencontrer dans l’État chrétien » (1). Au-delà du temps, cette phrase écrite en 1882 n’a rien perdu de sa valeur, et il n’est pas inutile de la rappeler, mais aussi d’en montrer, en quelques lignes, le sens et la portée, tout en la contextualisant et, pourquoi pas, en la réactualisant.

Dans sa pensée, qui est profondément enracinée dans une foi catholique très vive, La Tour du Pin place l’homme-producteur, l’homme créateur de richesses, maître de sa production sans en être forcément le destinataire, avant celui qui doit en profiter par l’achat et l’usage, l’homme-consommateur : c’est, aujourd’hui, l’exact inverse dans notre société de consommation qui privilégie la consommation au détriment des conditions de travail et de vie du producteur lui-même, mais aussi au dépens de la nature, des ressources d’icelle, qu’elles soient souterraines et extraites du sous-sol ou de surface et récoltées, récupérées ou prélevées. Dans ce système dans lequel il s’agit de « consommer pour produire » et de « faire consommer pour produire », le producteur de base est trop souvent négligé, voire largement exploité et considéré, dans les temps de crise de consommation, comme une variable d’ajustement susceptible d’être éjecté socialement du système et de la possibilité d’être à son tour et en rétribution de sa peine, un consommateur…

Dans la logique contemporaine du libre-échange, s’applique le terrible principe de la « liberté du travail » qui, l’histoire et la philosophie économiques le rappellent à l’envi, n’est nullement la liberté des travailleurs ni la qualité du travail elle-même, mais la liberté du capital qui s’impose au travail et aux travailleurs, en salariant ces derniers selon les nécessités des propriétaires de capitaux et selon les revenus qu’ils espèrent en tirer, dans une logique de profit qui, parfois, ne tourne qu’au désir d’une profitabilité toujours plus grande, voire démesurée au regard des conditions de travail et de salaire imposées aux travailleurs, parfois très éloignés du marché final de consommation, dans le grand et terrible jeu de la mondialisation. C’est vrai dans le monde de l’industrie, ça l’est aussi dans celui de l’agriculture désormais intégrée quasi-totalement (en particulièrement dans les pays développés, du Nord comme du Sud) à la globalisation commerciale, au risque de favoriser les grandes féodalités de l’agroalimentaire et d’étouffer les petits et moyens producteurs, cultivateurs comme éleveurs.

Or, les grandes puissances économiques étatiques (2), souvent de moins en moins politiques et de plus en plus gestionnaires, s’abandonnent aux facilités de la fiscalité comme une excuse à leur propre impuissance face aux acteurs dominants de la mondialisation, et elles espèrent ainsi donner l’illusion de la maîtrise d’un système que, généralement, elles ne contrôlent plus. En fait, ce constat est surtout vrai dans les États les plus anciennement industrialisés et démocratiques (à des degrés divers, selon les histoires particulières des États et de leur entrée dans la modernité consommatoire) et la France, qui longtemps resta fidèle à cette double idée que sa politique ne se faisait pas à la Corbeille (3) et que « l’intendance suivra » (4), paraît désormais moins assurée sur cette logique pourtant nécessaire : le fait d’avoir déléguée une part de sa souveraineté à des institutions monétaires européennes et de se retrouver apparemment incapable de préserver son pré carré législatif et éco-diplomatique à cause de ses engagements « européens », contredit la citation de La Tour du Pin, sans l’invalider dans sa nécessité, bien au contraire !

Le traité Mercosur, qui risque bien d’être imposé par l’Union européenne à la France d’ici peu, et cela malgré le refus affiché du président de la République et des parlementaires français il y a quelques jours encore, en est la triste démonstration : ce traité de libre-échange, qui n’est ni écologique ni social (5), est souvent vanté par ses promoteurs comme le meilleur moyen de faire des affaires pour les consommateurs européens mais aussi sud-américains, quand la question du sort des producteurs de base (­6) est trop souvent éludée, voire évacuée. L’on sait pourtant que ce traité se traduira aussi par des désespérances paysannes et par des dévastations écologiques, au nom d’un Développement qui ne peut être durable, et cela par essence même…

Face à cela, il ne nous est pas possible d’être indifférents ou neutres, et nos prédécesseurs nous donnent quelques clés d’explication et nous fixent quelques devoirs militants. La Tour du Pin, dont il paraît tout à fait utile de relire les principaux textes regroupés dans quelques ouvrages dont le fameux « Vers un ordre social chrétien », souvent évoqué par son sous-titre « Jalons de route », s’inscrit dans cette logique que l’Église rappellera à sa suite dans l’encyclique Rerum Novarum de 1891 et qui veut que le travail assure au travailleur le pain quotidien (et un peu plus même) pour toute la famille, et qu’il ne doit pas être source de malheur et d’exploitation mais d’accomplissement… Est-ce choquant de vouloir ce qui semble de bon aloi et de bonne justice, éminemment sociale ? Dans un monde capitaliste qui, comme le souligne aussi La Tour du Pin, semble être, avant tout, « la souveraineté de l’argent », le combat pour une bonne pratique de la justice sociale n’est pas un « divertissement d’activiste », il est la condition même d’une vie sociale équilibrée. La Tour du Pin, en catholique conséquent, évoque l’État chrétien protecteur du travailleur : au regard de l’histoire de la France, cet État ne peut être que royal. Et il n’est obligatoire d’être soi-même chrétien pour le reconnaître et l’approuver : le souci politique de la justice sociale suffit à conclure de la même manière pour une Monarchie royale éminemment sociale, non par conjoncture mais par nature…

Notes :

(1) : Extraits de « Vers un Ordre social chrétien ; Jalons de route, 1882-1907 », Marquis de La-Tour-du-Pin La Charce, édité à la Nouvelle Librairie Nationale, 1907.

(2) : Je précise étatiques, car désormais les grandes puissances économiques sont, surtout, des FCT (Firmes Capitalistiques Transnationales), peu enclines à se soumettre (sauf honorables exceptions) aux États eux-mêmes et à leurs règles sociales : nous voici revenus au temps des grands féodaux qui s’émancipent des nécessaires devoirs sociaux qui, normalement, incombent aux puissants envers les moins aisés ou les plus fragiles, et, au-delà, envers le bien commun…

(3) : Le surnom de la Bourse, dans des temps pas si anciens que cela…

(4) : Selon la fameuse formule attribuée au général de Gaulle qui, en lecteur ancien de Maurras et en conformité avec la tradition capétienne – au moins sur ce plan… - considérait que le bon usage du « politique d’abord » était le meilleur moyen d’assumer et d’assurer les charges et devoirs de l’État et la protection de la nation et de ses citoyens, et de faire « de bonnes finances »…

(5) : Ce n’est d’ailleurs pas la motivation ni le but d’un tel accord…

(­6) : Je ne parle donc pas des grandes sociétés soucieuses de s’ouvrir de nouveaux marchés à moindres frais, au bénéfice de leurs propriétaires comme de leurs actionnaires, mais bien plutôt des petits et moyens agriculteurs, qu’ils soient français, européens ou, de l’autre côté de l’Atlantique, brésiliens ou uruguayens, qui risquent de faire les frais de ces échanges inégaux et, finalement, économiquement comme socialement injustes.

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2024/12/la-tour-du-pin-contre-le-trait%C3%A9-mercosur-.html

jeudi 14 novembre 2024

Hommage à René de La Tour du Pin

 

You are currently viewing Hommage à René de La Tour du Pin

René de La Tour du Pin, durant toute sa vie, s’est attaché à construire une doctrine sociale visant à restaurer une manière de vivre où le citoyen reprendrait ses pouvoirs usurpés par la République. Le travail, disait-il, « n’a pas pour but la production des richesses mais la sustentation de l’homme, et la condition essentielle d’un bon régime du travail est de fournir en suffisance d’abord au travailleur, puis à toute la société, les biens utiles à la vie ». Ah Monsieur de La Tour du Pin si vous saviez…

C’est en décembre 1924, après une existence à souhaiter que l’homme décide de nouveau dans sa commune et son métier de ce qui le concerne, qu’il s’est éteint, à Lausanne.

Avec le temps, la pensée de René de La Tour du Pin s’est un peu estompée, les mentalités actuelles aidant bien en cela, mais elle n’a jamais été oubliée. Elle demeure, pour les royalistes, une référence notoire. Et, alors qu’une « libération nationale » des Français, redevenus responsables de leur destin – contre l’emprise des partis ne faisant qu’édicter des directives toujours plus insupportables, et parfois venues de Bruxelles –, devient vitale en 2024, l’Institut d’histoire des monarchies et le Groupe d’action royaliste – en partenariat avec La nouvelle Revue Universelle – proposent, à l’occasion du centenaire de sa mort, un après-midi d’hommage à René de La Tour du Pin, qui aura lieu samedi 7 décembre prochain au cours duquel interviendront, entre autres, Jean-Philippe Chauvin, Joël Broquet, Philippe Delorme et Patrice Vermeulen.

Le nombre de places est toutefois limité alors, pour de plus amples renseignements, nous vous conseillons de contacter l’un ou l’autre des organisateurs, notamment via https://www.actionroyaliste.fr/

https://www.actionfrancaise.net/2024/11/13/hommage-a-rene-de-la-tour-du-pin/

dimanche 13 mars 2022

En relisant René de La Tour du Pin (Abel Rivener)

 

Abel Rivener est aussi l’auteur d’un ouvrage consacré à Charles Péguy.

Quiconque parmi les catholiques veut s’engager en politique devrait lire René de La Tour du Pin. Mais qui est René de La Tour du Pin, s’interrogeront déjà certains ? René de La Tour du Pin (1834-1924), issu d’une famille qui comptait une quinzaine de généraux, entre à Saint-Cyr en 1852. A vingt ans, il en sort officier et s’illustre rapidement en Crimée, puis en Italie en 1859.

Il est ensuite affecté en Algérie sous les ordres du colonel de Sonis. En 1870, il participe à d’importants combats. Fait prisonnier à Metz, il est envoyé en captivité à Aix-la-Chapelle. Il y retrouve un ami officier, le vicomte Albert de Mun. Ces deux officiers profitent de leur temps de captivité pour lire des ouvrages des ouvrages contre-révolutionnaires.

Rentrés en France, René de La Tour du Pin et Albert de Mun, toujours officiers, vont s’intéresser à la condition ouvrière. La Tour du Pin devient le président de l’œuvre des Cercles catholiques ouvriers et élabore une doctrine d’ordre social chrétien – en cherchant à dégager les grandes lois de la vie économique, sociale et politique -, pour qu’elle se traduise par une reconstruction sociale sur des bases justes, morales et chrétiennes.

Tirant des leçons de l’Histoire, René de La Tour du Pin montre que le véritable ordre social chrétien doit être corporatif. L’essentiel de ses vues économiques, sociales et politiques fut regroupé dans son livre Vers un ordre social chrétien.

Abel Rivener présente ici cette pensée par un choix de textes tirés des nombreux articles ou discours composés par René de La Tour du Pin. Une pensée bien actuelle pour ceux qui voudraient redresser la France.

En relisant René de La Tour du Pin, Extraits de ses écrits Pour une France nouvelle, Abel Rivener, éditions Dominique Martin Morin, 255 pages, 19,50 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/en-relisant-rene-de-la-tour-du-pin-abel-rivener/73501/

mardi 26 mai 2020

Comment M. de La Tour du Pin est de l'Action Française ?

« Ce n’est pas Monsieur de La Tour du Pin qui est de l'Action Française ; c'est l'Action Française qui est de La Tour du Pin » (Maurras). La place du commerce et plus largement de l'économie dans la société a de tous temps été l'objet de débats. Aujourd'hui, l'économie mène le monde. Elle est au-dessus de la politique. Ne dit-on pas que nous sommes dans une « société de consommation » ? Les conséquences de cette société sont importantes pour chacun d'entre nous. Pas seulement parce que nous sommes tous des consommateurs, mais surtout parce que notre statut (d'employé comme de patron) en dépend. La Révolution et notre société placent l'individu isolé face à un monde en quête uniquement de jouissance. Les abus, l'exploitation apparaissent très vite. La vie sociale ou économique, son organisation, ses lois, ses limites doivent nous préoccuper.

Nous avons aujourd'hui des lois sociales, des associations professionnelles, des syndicats, etc, mais ce n'a pas été toujours le cas. Lors de l'industrialisation de la France, l'ouvrier, le salarié se retrouva dans la misère. Notre époque ne paraît pas aussi terrible. Il y a néanmoins une crise économique, une crise du travail. « La mondialisation est-elle une fatalité ? » titre M. Guillemaln pour un colloque.

Me Antoine Murât, déjà auteur du Catholicisme social en France. Justice et charité (éditions Ulysse 1980), nous offre fort à propos, avec La Tour du Pin en son temps (1) une introduction à la pensée de l'un de nos plus grands « catholiques sociaux », dont Léon XIII s'inspira pour rédiger son encyclique Rerum novarum.

René de La Tour du Pin fut en effet à l'origine du mouvement du catholicisme social. Engagé dans l'œuvre des cercles catholiques d'ouvriers aux côtés d'Albert de Mun, de Maurice Maignen, il désire non pas secourir charitablement les ouvriers, mais leur apporter un juste revenu, une vie décente. Organisations, lois, associations, tout va être mis en œuvre pour atteindre cet objectif. Il faut se battre contre les puissances financières, contre les socialistes qui s'opposent à toute avancée dans la législation du travail pour garder leur emprise sur le prolétariat. Les thèmes d'étude ne manquent pas :justice et charité, salaire et contrat de travail, questions agricoles, biens de famille, propriété immobilière, capitalisme, usure, corporations.

Deux erreurs guettent le volontaire de ce travail rester sur le plan purement doctrinaire et ne pas tenir compte des prédécesseurs dans le domaine. La Tour du Pin, comme le souligne Me Murât, a constamment cherché non seulement à établir des règles, mais à les appliquer à les pratiquer C'est avant tout par l'observation qu'il établit ses règles, proposant ensuite des moyens concrets de les mettre en œuvre. Méthode que Maurras mettra en avant sous le nom d'empirisme organisateur.

Cette méthode, La Tour du Pin la tient d'un de ses maîtres, Frédéric Le Play Novateur dans le domaine social, La Tour du Pin ne l'est pas dans l'étude. En reprenant des travaux plus anciens, il progresse davantage car il n'a pas à tout rechercher Me Murât insiste sur ce point dans le chapitre concernant le Sillon, mouvement de jeunes catholiques motivés mais qui ont superbement ignoré leurs prédécesseurs, dont La Tour du Pin. Erreur qu'il ne faudrait pas renouveler aujourd'hui. D'où l'importance de l'ouvrage que nous livre Me Murât. Sa lecture ne peut qu'encourager notre travail, l'étayer C'est un livre somme toute indispensable à quiconque s'intéresse à l'économie.

René de Surville. Écrits de Paris N° 715

(1) Antoine Murât, La Tour du Pin en son temps. 384 pages, 29 €. Via Romana éd., 5 rue Maréchal Joffre, 78000 Versailles.

vendredi 15 mai 2020

L'Action Française face à la question sociale. Partie 3 : Dépasser la lutte des classes.

6a00e54f0f7ad688340264e2da7522200d-800wi

Si l’on s’en tient à l’histoire des manuels scolaires ou du « politiquement correct », l’Action Française est, sur le plan social, conservatrice plus que sociale, et son monarchisme ne serait que la volonté de revenir à un ordre ancien constitué de privilèges et de hiérarchies établies une fois pour toutes en des temps lointains, voire immémoriaux : la réalité n’est pas si simple et l’AF encore moins simpliste, malgré les caricatures que certains, y compris se revendiquant du maurrassisme, ont pu donner d’elle. Il lui est même arrivée de frayer avec les syndicalistes révolutionnaires des années 1910 ou avec des « insurgés » des années 30 qui prônaient un véritable renversement du « désordre établi » et de la « démocratie capitaliste et bourgeoise », sans pour autant renoncer à une organisation « corporée » de la société du travail français, évidemment prioritairement dans le cadre national...

L’Action française ne s’arrête pas à la défense de la nation pour préserver les travailleurs : elle prône la fin du libéralisme du « renard libre dans le poulailler libre » par la mise en place d’une organisation sociale corporative qui rende aux producteurs leur juste place dans la société et leur assure la garantie de leur insertion dans la société, non comme simples consommateurs indifférenciés mais comme producteurs reconnus pour leurs qualités et dans leurs particularités professionnelles et sociales. Dans cette conception corporative, les classes sociales ne sont pas niées mais elles sont appelées à la conciliation, dans le cadre de la production et de la nation : le refus de la lutte des classes comme principe moteur de la société et des avancées sociales en faveur des travailleurs ne signifie pas que La Tour du Pin et ses successeurs de l’Action française méconnaissent l’égoïsme possible des classes dirigeantes ou dominantes, au contraire ! La Tour du Pin n’hésite pas à évoquer, comme Maurras après lui, la possibilité pour l’État de « tordre le bras » à celles-ci, si la justice sociale l’exige… Ce dernier, qui se veut disciple du premier, est d’ailleurs fort sévère avec une part de la bourgeoisie qui peut être aveugle sur la question sociale : « La bourgeoisie ne comprend pas la question ouvrière, et cela, faute de la voir ». Mais il ne s’agit pas, au contraire des marxistes, d’en appeler à la disparition des classes bourgeoises ou possédantes : « Je ne crois pas qu’il faille flétrir la bourgeoisie ni désirer qu’elle disparaisse. A quelque classe qu’on appartienne, on doit en être comme de son pays (…). Les classes moyennes composent, par le nombre et aussi par l’activité, l’élément prépondérant de notre patrie. (…) S’il faut faire mea culpa (ndlr : à propos de la Révolution et de ses conséquences sociales contemporaines), qu’on le fasse en commun et sans se renvoyer la balle. Il ne s’agit pas de récriminer, mais de réparer. » Cette volonté d’aller de l’avant et de « réparer » marque la différence d’avec l’esprit révolutionnaire (jacobin ou marxiste) qui, lui, veut « du passé, faire table rase ».

Dans cette conception maurrassienne des classes sociales et de la recherche d’une concorde nationale, et dans le cadre d’une monarchie à instaurer et enraciner, « les classes peuvent devenir des corps », selon La Tour du Pin, et la monarchie royale doit être cet État minimal garantissant une société libre et corporée, ainsi que l’exercice des libertés locales et professionnelles, et reconnaissant la légitimité de l’organisation des travailleurs, en syndicats ou à travers des corporations (ou associations professionnelles au sein d’un même corps de métier), sans que l’État ne soit autre chose qu’un initiateur, un arbitre suprême au-dessus des intérêts particuliers et le protecteur du bien public national (celui du Travail français sous toutes ses formes productives, industrielles, agricoles ou commerçantes).

La justice sociale n’est pas, alors, un alibi mais un élément fort de la légitimité nouvelle de la Monarchie, comme le signalait Marcel Bianconi dans la presse d’AF il y a près de cinquante ans : « Il le faudra bien s’il veut que se refasse, entre le peuple et lui (le roi), ce solide mariage d’amour et de raison auquel nous devons les plus grandes heures de notre histoire ». C’est aussi tout le sens de la phrase célèbre de Firmin Bacconnier : « la monarchie sera populaire, ou elle ne sera pas ! ».

(à suivre)

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2020/05/laction-fran%C3%A7aise-face-%C3%A0-la-question-sociale-partie-3-le-refus-de-linstitutionnalisation-de-la-lutte.html

dimanche 12 mai 2019

Perles de Culture n°212 avec un écrivain, Martin Peltier, et un grand poète, Patrice de La Tour du Pin

Avec « La fin de l’homme blanc », Martin Peltier nous offre une fresque historique étonnante des années 1900, marquées par la défaite russe devant les Japonais. Isabelle Renaud-Chamska nous introduit avec son charme habituel à l’œuvre du poète Patrice de La Tour du Pin et l’éditeur, François Xavier Durye, nous dit certains de ses poèmes.

dimanche 6 mai 2018

LA TOUR DU PIN ET LE SALUT PAR LE CORPORATISME :


Publish at Calaméo or browse the library.
  • Introduction
« Une propagande vraiment apostolique consiste à gagner à une entreprise des esprits neufs et des cœurs encore libres, à les enflammer de sa passion, à les soutenir de son énergie, à les diriger par son jugement, à être en un mot l’âme d’une association que l’on va organiser et développer dans son cadre à mesure qu’elle se recrute par ses premiers zélateurs. C’est là qu’est le secret d’une action vraiment puissante sur les idées et les institutions, qu’il s’agisse soit de les battre en brèche, soit de les réformer, soit de les mettre en honneur… » (La Tour du Pin)
Voici quelques passages de René de la Tour du Pin, que mon vieil ami Antoine Murat analysait dans son ouvrage « La Tour du Pin en son temps ». J’ai tiré de ces écris quelques lignes que je livre à ceux qui me liront. Ce que souhaitait Antoine et ce que je souhaite aussi, c’est d’en extraire l’esprit qui anime les saines solutions sociales et économiques dont notre pays peut s’inspirer, s’il décide de se redresser d’une pente inéluctable vers la mort, qu’entraîne le libéralisme financier. Nous avons longuement discutés ensemble. Je connaissais Maître Murat depuis les années 80, depuis la parution de son volume « Le Catholicisme Social en France » où je ferai part de son intervention d’alors. Il fut chef de groupe Camelot et eut sous ses ordres Guy Steinbach, qui me relatait ses souvenirs. Maître Murat, l’année de ses 100 ans m’écrivit le 9 juin 2008, l’émotion qu’il eut de partager ses repas avec moi au pied de son hôtel parisien, des Arènes de Lutèce, lorsqu’il venait sur Paris : « Je ne saurais oublier ni les paroles ni vos démarches…Tant de gentillesse et de dévouement sans ostentation, tant de fidélité et de désintéressement au service de la Cause, celle de la France et du Roi, sont des signes de la Providence. Un encouragement du Ciel… ». Je retourne à Maître Murat l’honneur qu’il me fit, me sentant bien humble, devant tant de compliments, j’essaierai d’être digne de sa mémoire. Il tint d’ailleurs à remettre en priorité l’insigne souvenir des Camelots du Roi à « Fanfan », officialisé plus tard par Guy Steinbach en personne. J’ai souvenir de son passage dans des locaux où il s’adressa fier et digne, devant un auditoire de jeunes qui, pour la plupart ne comprenaient pas l’importance de ce moment, cela motiva d’ailleurs, la création du « Groupe d’Action Royaliste », fruit d’une volonté créatrice. Il fut donc à l’origine, de notre existence aujourd’hui, par ses conseils et recommandations, comme François Algoud, Jean D’Orgeix, Guy Steinbach, Lavo et Jean Marie Keller. Si le « GAR » existe, c’est grâce à eux. Ils furent mes motivations pour continuer inlassablement, humblement, le travail que nous apportons à la cause du Roi…
Depuis la Révolution, certains maux apparaissent dans la vie professionnelle tels que :
  • L’accroissement du prolétariat
  • la désorganisation des familles
  • la désaffection des ouvriers aux patrons
  • L’instabilité des rapports
  • La décroissance de la capacité professionnelle
  • L’insécurité de l’exploitation
  • Les indices de la décadence économique après la consommation de la décadence morale, l’ensemble des phénomènes les plus néfastes de la désorganisation sociale apparaissent sous des formes variées
  • Les délocalisations…
Les causes en sont partout les mêmes dans la rupture des liens sociaux, l’individualisme, bref les fruits du libéralisme conquérant notre société depuis la Réforme, privilégiant le visible à l’invisible et mit au pouvoir par la Révolution. Le principe du régime corporatif est « dans la reconnaissance d’un droit propre, tant à chaque membre de l’association qu’à celle-ci dans l’Etat et à l’Etat envers celle-ci. C’est là le principe qui présidait à toute l’organisation du Moyen âge… ». Le monde médiéval se composait d’un enchevêtrement de droits et devoirs correspondants à des contrats entre collectivités pourvues chacune de privilèges, traitant entre elles, avec leurs membres pour l’édification d’un statut commun. Apprentis, compagnons ou maîtres, avaient leurs propres droits garantis par les statuts associatifs des corporations et sauvegardés par leur magistrature. L’ouvrier avait une « possession d’Etat », un titre comme l’ont aujourd’hui les avocats et médecins. Rappelons que ces associations avaient un capital, un patrimoine corporatif permettant de subvenir aux nécessiteux du métier, aux femmes perdant leur mari où aux enfants du métier. D’autre part ce patrimoine, financier, biens matériels et immobilier, permettait d’assurer l’apprentissage, les formations, les déplacements et bien d’autres choses encore. Faudrait-il parler du vol honteux que firent les révolutionnaires sur ces biens qui manquèrent aux ouvriers durant le scandaleux XIXème siècle antisocial de la république triomphante. Les révolutionnaires supprimèrent aussi les structures protectrices des corps de métier, faisant de l’ouvrier possesseur de son travail, un prolétaire-esclave livré à une « bourgeoisie », libérale victorieuse, transformant la société traditionnelle en société de masse, prolétarisée, numérotée, conditionnée, robotisée. Proudhon rajouterai : contrôlé, amendé, emprisonné, fusillé… Il est temps de retrouver le chemin oublié, de la reconnaissance de la capacité professionnelle du salarié comme de l’entrepreneur. La création du patrimoine corporatif participant à la prospérité de l’industrie. Le régime corporatif offre ce double avantage de « l’arrêt de la décadence économique par la loyauté de la concurrence et la prospérité du métier, l’arrêt de la décadence morale par la conservation des foyers et le retour à la vie de famille. »
« Le capitalisme est aujourd’hui pratiqué dans toute l’économie sociale qui ne tend uniquement qu’à faire porter des rentes au capital et, pour cela, qu’à diminuer le prix de revient du produit en se procurant à meilleur marché possible, la matière première et la main-d’œuvre et employant du produit le moins possible de l’une et de l’autre en qualité et en quantité… la concurrence, dit-on, est l’âme de la production ; mais elle existait aussi bien jadis, même avec le monopole corporatif qui, d’une part, ne permettait pas la surélévation au-delà du juste prix parce que les magistratures publiques y veillaient, et, d’autre part, ne toléraient pas la décadence du produit parce que les jurandes y tenaient la main. Il y avait concurrence entre les maîtres de la même corporation à qui livrerait, aux mêmes conditions de tarif pour la main d’œuvre, la matière première, et la vente, le meilleur produit. » (La Tour du Pin)
METHODE VIVANTE et CONCRETE !
OBSERVATION du PASSE pour le PRESENT !
COMPARAISON (EMPIRISME), ANALYSE (causes et risques)
CRITIQUE des RESULTATS !
JUGEMENTS et REMEDES
Le libéralisme est le fruit de l’individualisme sauvage rejetant toute vie communautaire, d’entraides sociales. Au nom des valeurs abstraites de la République, comme liberté-égalité-fraternité, on a détruit et pillé les anciennes corporations, qui assuraient l’équilibre des rapports sociaux. Au nom de la fausse croyance du « laisser faire, laisser aller », les libéraux ont jeté l’individu hors du métier organisé, pour le soumettre à la « libre concurrence », à « l’homme-masse », bref au joug de l’argent.
Cette voie oubliée et non enseigné, et pour cause, est celle de nos racines historiques, celle de la vie, celle des coutumes qu’édifièrent nos pères à travers cette magnifique construction nommée France. Le « vrai » revient toujours parce qu’il est naturel et contre les idéologies matérialistes de mort et d’exploitation de son prochain. Cette œuvre doit être connue et j’espère que ma modeste extraction et mes commentaires, vous inciterons à découvrir le chemin de notre libération car « Notre jour viendra ! »…
 Frédéric Winkler

samedi 6 février 2016

François René de la Tour du Pin (1834 - 1924)

Le lieutenant colonel René de la Tour du Pin Chambly, marquis de la Charce, est né le 1er avril 1834 à Arrancy, non loin de Laon en Picardie.
Il est issu d’une vieille famille dauphinoise, catholique et royaliste, il entre à Saint-Cyr en 1852. Jeune officier, il sert sous le Second Empire en Crimée, en Italie et en Algérie avant de participer à la guerre contre la Prusse en 1870. Fait prisonnier cette même année, lors de la chute de Metz, il sympathise en captivité avec Albert de Mun. En septembre 1871, de la Commune, alors qu’il est encore capitaine aide de camp du gouverneur militaire de Paris, il s’engage, à la demande de Maurice Maignen (des Frères de Saint Vincent de Paul) dans l’ « Œuvre des cercles catholiques d’ouvriers » avec son ami de Mun. Son action est alors inspirée des travaux de Frédéric Le Play. En 1877 il est nommé attaché militaire en Autriche Hongrie et rencontre le « comte de Chambord », prétendant légitimiste au trône de France, dans son exil de Frohsdorf. À Vienne il est également marqué par l’influence des catholiques sociaux autrichiens, le plus représentatif d’entre eux étant le baron Karl von Vogelsang (1818-1890) qui anime la revue Vaterland.
En 1881, il démissionne de l’Armée et se retire sur ses terres d’Arrancy, dont il sera maire. À la mort du  comte de Chambord, en 1883, La Tour du Pin reporte logiquement sa fidélité royaliste sur l'aîné des Orléans, Philippe d’Orléans,  comte de Paris  qu’il rencontre à Eu. Au début 1885, de passage à Rome, il est reçu par le Pape Léon XIII. En 1891, contrairement à Albert de Mun, il refuse le Ralliement des catholiques français à la République. Le futur maréchal Lyautey, qui publie au même moment son Rôle social de l’officier, largement inspiré de l’expérience des « cercles catholiques » demeurera pareillement fidèle à ses idées royalistes.
En 1892 le marquis épouse sa cousine, Marie de La Tour du Pin Montauban. La même année, il rencontre pour la première fois le jeune Charles Maurras, encore républicain, amorce d’une correspondance qui devait se poursuivre jusqu’à la mort du colonel. Une fois l’Action française fondée en 1899, La Tour du Pin apporte son concours. Il livrera ainsi trois études à la Revue grise d’AF entre 1904 et 1906, sur la noblesse, la représentation professionnelle et l’organisation territoriale de la France. En 1907 il publie son maître livre, imposant recueil d’articles écrits à partir de 1882 : Vers un ordre social chrétien. Le marquis René de La Tour du Pin meurt à Lausanne le 4 décembre 1924 à 90 ans révolus.
L’ Action française constituera la principale postérité de la pensée de La Tour du Pin. Comme dira Charles Maurras : « Ce n’est pas La Tour du Pin qui est à l’Action française, c’est l’Action française qui est de La Tour du Pin. » La pensée de la Tour du Pin marquera également le général de Gaulle. En 1970, Edmond Michelet, ministre du général, faisait remarquer à ce sujet « s’il est un personnage que le général de Gaulle connaît mieux que Marx, c’est peut être le très ignoré aujourd’hui La Tour du Pin »
La Tour du Pin et Albert de Mun sont les grands représentants de l'école des catholiques sociaux. Tous deux s'inspirent dans leurs écrits et dans leur action des travaux de Frédéric Le Play et puisent leur sagesse dans les enseignements spirituels et sociaux de l'Eglise.
La contribution de marquis de La Tour du Pin à la Contre-Révolution réside essentiellement dans sa doctrine économique et sociale.
Le fil conducteur de cette doctrine est à chercher, comme il en fait la remarque, dans la lutte acharnée qu'il a menée contre le libéralisme sous toutes ses formes et principalement contre sa forme économique. Il a condensé l'essentiel de sa pensée dans un maître-ouvrage intitulé : "Jalon de route vers un ordre social chrétien".
Partageant avec son maître Le Play la conviction que "la vie sociale de l'homme se meut autour d'un axe dont les deux pôles sont le foyer et le métier",  le marquis et colonel de la Tour du Pin en a justement déduit que le régime d'économie libérale, qui se fonde sur la loi de l'offre et de la demande, aussi bien en matière d'emploi qu'en matière de ventes et d'achats, " fonctionne à l'inverse de la loi naturelle et divine" .
Cette erreur, au sujet de la loi de l'offre et de la demande, est bien le signe que l'économie d'inspiration libérale repose sur des principes aussi néfastes que faux. Le libéralisme se trompe, en effet, dès l'origine, quand il définit l'économie comme " chrématistique ", c'est-à-dire comme science des richesse car il méconnait ainsi la finalité profonde du travail humain. Le véritable objet de l'économie n'est pas exclusivement ni direstement la richesse mais l'homme car " le travail n'a pas pour but la production des richesses mais la sustentation de l'homme " . Il est vrai qu'en définissant ainsi la science économique les libéraux ne commettent pas une simple erreur, ils procèdent à une opération de diversion et de camouflage car " que signifient dans la vie économique la liberté du travail, la liberté du commerce, la liberté de la propriété, si ce n'est la facilité au déchaînement de toutes les cupidités contre toutes les faiblesses " ?
Comme tous les grands contre-révolutionnaires, La Tour du Pin voit dans l'individualisme la racine du libéralisme. Son originalité consiste à mettre en relation l'individualisme libéral avec une certaine conception matérialiste de la propriété.
Il en résulte que la lutte contre  le libéralisme doit passer par le rejet des " erreurs philosophiques, politiques et économiques dont le capitalisme nous a empoisonnés ".A cette conception de la propriété, il est indispensable d'opposer la conception traditionnelle et chrétienne que le jeune La Tour du Pin avait reçue de son père et fidèlement gardée : " Rappelle-toi toujours que tu ne seras que l'administrateur de cette terre pour ses habitants " .
La solution que La Tour du Pin préconise pour mettre un terme à la question sociale ne consiste évidemment pas à remplacer le libéralisme par le socialisme qui n'en est, à ses yeux, que le " contre-coup " et l'insupportable aggravation.
Elle ne consiste pas davantage dans une attitude exclusivement morale, comme l'était encore le patronage de son maître Le Play, mais dans l'instauration d'un régime corporatiste moderne.
Grâce à La Tour du Pin, les Français devraient aujourd'hui savoir qu'il existe, non pas deux, mais trois écoles d'économie politique :
" celle où l'on considère l'homme comme une chose ", c'est le libéralisme,
" celle où on le considère comme une bête ", c'est le socialisme,
" celle ou on le considère comme un frère ", il s'agit alors du corporatisme.

vendredi 29 novembre 2013

Le libéralisme vu par le cardinal Billot

[On lit au livre des Juges (12,5-6) que les gens de Galaad, ayant vaincu ceux d’’Ephraïm, convinrent entre eux que pas un de ces derniers ne s’échapperait vivant. Ils avaient occupé tous les gués du Jourdain, et lorsque quelqu’’un se présentait pour passer, ils lui demandaient de prononcer le mot schibboleth (épi). Les hommes d’’Ephraïm prononçaient siboleth et ils étaient égorgés sur le champ.]
« C’est bien aussi ce qui se passe à l’’entrée du camp du libéralisme, écrit le cardinal Billot dans son De Ecclesia Christi paru en 1910. À ceux qui veulent entrer, on dit : Dis donc schibboleth, qui se traduit sécularisation de la société. Mais il importe de savoir s’ils le prononcent bien ou mal. Or les catholiques libéraux ont en cela un défaut de prononciation et ne sont pas capables d’’émettre la parole sacramentelle comme il faut ».
Le cardinal cite Louis Veuillot à qui il a emprunté la référence biblique :
« Ils jurent volontiers par les principes de 89 ; ils disent même les immortels principes. C’’est le schibboleth qui donne entrée au camp du grand libéralisme. Mais il y a manière de le prononcer, et nos catholiques n’’y sont pas tout à fait… C’’est pourquoi ils prononcent mal le schibboleth, et pourquoi la Révolution ne leur ouvre pas. La Révolution est plus juste envers eux qu’’ils ne le sont eux-mêmes. Elle les flaire catholiques, elle leur fait l’’honneur de ne les pas croire, lorsqu’’ils veulent convaincre qu’’ils le sont si peu que personne, hors de l’’Église, n’’en verra rien, et qu’’ils joueraient très bien leur personnage d’’athée dans cette forme idéale de gouvernement sans culte et sans Dieu ».
Louis Veuillot, L’’Illusion libérale § 32-34
Après le Ralliement, les catholiques, les divers conservateurs, tous ceux qui acceptaient la République ou se résignaient à vivre avec, mais en souhaitant la rendre présentable, habillée chez un bon tailleur après avoir renoncé aux oripeaux des tricoteuses, voulurent entrer dans le système électoral, mais perdirent au jeu. Ils ne savaient pas prononcer schibboleth. La République des républicains les accepta à sa table, en bout de table, et en fit des dupes parce qu’’ils portaient en eux un dualisme : le libéralisme politique, certes, mais non le libéralisme métaphysique. Ils acceptaient un système sans adhérer aux principes essentiels de ce système. Ainsi la Droite, qui refusait le jacobinisme, qui refusait le laïcisme, fut écartée du pouvoir.
Est-ce la constance dans l’’entraînement au fil des ans ? Est-ce la fréquentation des socialistes et des communistes à partir de 1944 ? Une certaine “droite” sait depuis cinquante ans prononcer correctement le mot fatidique. L’’électorat conservateur ne voit pas bien ce qui lui arrive et suit, parfois en traînant les pieds.
C’’est ce que n’ont pas compris MM. de Villiers et Le Pen après tous les honnêtes gens qui ont cru qu’’on pouvait mettre du bon vin dans les outres républicaines et gagner un jour de bonnes élections”. Ils peuvent faire au système en place telle ou telle concession, ils peuvent chanter la République et la Démocratie : pour les vrais républicains, ils chantent faux car ils ne savent pas prononcer schibbolet. On les laisse en marge, ils ne sont même pas admis à la table démocratique car le régime s’’est radicalisé, on leur porte quelques restes pour faire croire qu’’ils participent à la fête.
Le futur cardinal Billot était professeur à l’’université grégorienne de Rome lorsqu’’il publia son livre. Le chapitre sur l’’erreur du libéralisme, dont nous avons cité un passage, est un grand texte de philosophie politique. On peut le trouver traduit en français car le livre, dans l’’atmosphère intellectuelle de la Rome du temps, a été écrit en latin. Le livre du Père Billot pousse jusqu’’à l’’essence de la Révolution française en citant Clemenceau : « Depuis la Révolution nous sommes en révolte contre l’’autorité divine et humaine, avec qui nous avons d’’un seul coup réglé un terrible compte le 21 janvier 1793. »
Si saint Thomas et Louis Veuillot sont abondamment cités, La Tour du Pin et Le Play le sont également. On relèvera dans le livre une grande page de Charles Maurras sur la logique qui mène le libéralisme à détruire les libertés. Oui, Maurras cité dans un livre intitulé De Ecclesia Christi, l’’Église du Christ, composé en 1910 par un père jésuite, professeur de théologie dogmatique et futur cardinal !
Gérard Baudin L’’Action Française 2000 du 1er au 14 mars 2007

mardi 13 août 2013

Seule la Monarchie est "populaire" !

Les “conquêtes” du Front populaire... Laissez nous rire ! Tout juste des mesures, certes pas toutes mauvaises, mais accordées par des démagogues aux abois à des semeurs de troubles beaucoup plus désireux d’’exploiter la misère ouvrière que de lui porter remède. En fait, plusieurs des lois votées en 1936-1937 auraient pu l’être depuis longtemps, si les débats n’avaient été bloqués par la gauche, et, bien souvent, le centre.
À cela rien d’’étonnant pour quiconque fait remonter la question sociale à sa véritable origine, c’est-à-dire 1789. Il s’est agi cette année-là de conditionner les Français à être “libres”, libres non plus au rythme des vieilles libertés, naturelles, familiales, corporatives, provinciales, paroissiales, mais de la “Liberté” d’’hommes sans attaches et sans transcendance, réduits à l’état d’individus, libres de tout, même de mourir de faim. Cet individualisme forcené eut sa charte dans la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789, au nom de laquelle furent votés, deux ans plus tard, le décret Allarde supprimant les corporations et jurandes, ainsi que les maîtrises, les octrois et les aides, et surtout ce monstre de sottise que fut, le 14 juin 1791, la loi Le Chapelier proclamant : « L’’anéantissement de toutes espèces de corporations de citoyens du même état ou profession étant l’’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir en fait sous quelque prétexte ou quelque forme que ce soit. » Donc interdiction aux citoyens de prendre délibérations ou conventions sur « leurs prétendus intérêts communs » (sic) lesquelles seraient « inconstitutionnelles, attentatoires à la Liberté et à la Déclaration des droits de l’’homme et de nul effet ».
“Martyrologe ouvrier”
De ce jour, l’’historien Jean Dumont a daté le commencement d’’un « martyrologe ouvrier ». Car la loi fut votée sur fond de répression de grèves d’ouvriers réclamant du pain ! Les décennies qui suivirent furent celles de la révolution industrielle : plus les patrons devenaient puissants, plus l’’ouvrier restait isolé. Le travail devint une marchandise dont le prix variait selon le mécanisme de la libre concurrence. Le règne absolu de Mammon… avec le retour à l’’esclavage : enfants de dix ans douze heures par jour à l’’usine, hommes et femmes trimant quatorze à seize heures par jour pour des salaires de misère, pas même de repos dominical, menace constante de chômage……Pratiquement personne dans le monde politique ni dans celui des affaires n’avait conscience de la cruauté d’’un tel sort. C’’était l’’avènement du libéralisme, cette philosophie issue des principes de 1789, fondée sur la raison individuelle divinisée, toute tournée vers l’’exaltation de l’’individu, considérant toute solidarité comme une contrainte, et professant que de la recherche par chacun de son bien particulier sortirait le bien général, comme si le “Progrès” faisait automatiquement concourir l’’addition des égoïsmes à l’’intérêt général.
Dans ce monde soumis à la loi d’’airain, et, qui plus est, en train de se déchristianiser, apparut au XIXe siècle le socialisme, lequel n’’était qu’un avatar du libéralisme profitant de la destruction des sociétés concrètes pour préconiser l’’étatisme, la lutte des classes, et pour les plus “avancés”, l’’idée que seule la violence peut arracher aux patrons des concessions. Pour quiconque s’’enferme dans une telle optique, le Front populaire peut évidemment apparaître comme une victoire du “peuple”… Lequel déchanta bien vite !
À la pointe du combat social
Il serait temps de rendre justice à ceux qui, les premiers, voulurent briser cette spirale infernale, et à qui les classes laborieuses ne savent pas qu’’elles doivent beaucoup plus qu’’aux hommes de 1936. N’’oublions jamais que le premier grand texte social date du 20 avril 1865, deux ans avant le Capital de Karl Marx ; il émanait de l’’héritier des Capétiens, Henri V, Comte de Chambord, et, sous forme d’’une Lettre sur les Ouvriers, réclamait contre les nouveaux féodaux la reconstitution de corporations libres, sous l’’arbitrage d’’un État fort et indépendant. En somme, des organisations de métiers, au sein desquelles, dans la complémentarité des services, patrons et employés se rencontreraient pour résoudre, dans le souci du bien commun et sans tout attendre de l’’État, les questions relatives aux salaires, aux heures de travail, à l’’entraide, aux caisses de retraite, à l’’apprentissage, etc.
Ces leçons réalistes, tirées de la grande tradition royale et chrétienne, ne furent hélas pas écoutées par ceux qui, contre pourtant une forte opposition de gauche, votèrent en 1884 la loi Waldeck Rousseau autorisant les syndicats, mais sans préciser si ceux-ci seraient verticaux, donc mixtes, ou horizontaux, purement ouvriers, additionnant des individualismes dans un esprit de lutte des classes. C’’est hélas ce mauvais esprit qui prévalut à une époque où, de toutes façons, les pères ou grands-pères des hommes de 36 se souciaient beaucoup plus de créer l’’école laïque pour apprendre au peuple à penser “républicain”, que d’’aider ce même peuple à vivre décemment dans ses familles, ses usines et ses ateliers.
Toutefois, les grandes idées lancées par le comte de Chambord ne restèrent pas lettre morte, toute une cohorte de catholiques sociaux en était imprégnée : Frédéric Le Play, Maurice Maignen, Albert de Mun et surtout René de la Tour du Pin, marquis de La Charce, militèrent pendant des décennies pour un ordre social chrétien. Ils aidèrent largement le pape Léon XIII dans la préparation de son encyclique Rerum novarum (15 mai 1891) qui, juste un siècle après l’’ignoble loi Le Chapelier, dénonçait la « misère imméritée » et rappelait aux États leur devoir de laisser se constituer des organisations professionnelles.
Pionniers des lois sociales
L’’action des catholiques sociaux, presque tous royalistes, connut aussi une réelle efficacité au Parlement, et ce, dès le début du XIXe siècle. Le 22 décembre 1840, Alban de Villeneuve Bargemon, alors député du Nord, demandait de ramener la journée de travail de 15 à 12 heures, proposait un repas au milieu de la journée, et réclamait un jour de repos par semaine. Il fallut attendre 1848 pour que ses propositions aboutissent.
En 1872, tous les élus monarchistes soutinrent une proposition de loi d’’Ambroise Joubert interdisant d’’employer des enfants de moins de 10 ans et de faire travailler la journée entière des enfants de moins de 13 ans. La gauche y fit échec.
La même année, le baron Chaurand, député de l’’Ardèche, déposait une proposition de loi sur le repos dominical. Projet refusé, les “modérés” s’’étant courageusement abstenus.
Quant à Albert de Mun, il multiplia entre 1886 et 1891 les propositions de loi réduisant le temps de travail des enfants et des femmes. Il scandalisa ses collègues en préconisant dès 1890 la journée de 8 heures ! Ses propositions sur la suppression, par exemple, du travail de nuit pour les femmes et les enfants n’’aboutirent qu’’après 1900.
Il faut encore dire que c’’est à la droite catholique et monarchiste qu’’on doit les premières lois sur les logements insalubres (22 avril 1850), sur les caisses de retraite (18 juin 1850), sur les sociétés de secours mutuels (15 juillet 1850), sur les accidents du travail (1898), sur les retraites ouvrières (1902)… Citons aussi Léon Harmel qui prit la première initiative de salaire familial (1891) dans son usine de Val des Bois, suivi en 1910 par les Michelin à Clermont Ferrand. Émile de Romanet, à Grenoble, entre 1917 et 1920, alla plus loin : il mit au point avec d’’autres patrons le système des caisses de compensation, premier exemple d’’allocations familiales, suivi en 1921 par Charles de Montgolfier dans ses papeteries d’’Annonay. Il fallut attendre 1932 pour que le système fût appliqué à tous les salariés.
En 1930, six ans avant le Front populaire, Xavier Vallat, député de l’’Ardèche, s’’acharnait à faire passer dans la loi sur les assurances sociales en discussion l’’idée que le travailleur doit se préoccuper de l’’avenir des siens, donc avoir l’’esprit d’’économie et la volonté d’’épargne, et se créer un patrimoine. Son contre-projet fut repoussé, mais en dépit de son caractère individualiste, la loi fut votée contre l’’opposition d’’une grande partie du patronat, de l’’extrême gauche, et de la CGT !
Qu’’en conclure, sinon que comme apôtres du combat social, les bavards du Front populaire font bien pâle figure, et même une inquiétante figure, comparés aux Français fidèles aux grandes traditions capétiennes.
Michel Fromentoux L’’Action Française 2000 du 18 au 31 mai 2006
* Lire :
- Xavier Vallat : La Croix, les Lys et la peine des Hommes, Éditions Ulysse, Bordeaux, 1982.
- Antoine Murat : Le catholicisme social en France, Éditions Ulysse, 1980.

jeudi 21 février 2013

1873 : Restauration manquée

Le comte de Chambord se dit prêt à tout sacrifier, hormis son honneur. Aussi refuse-t-il qu'on lui arrache des mains le drapeau blanc, l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc.
Cette année-là, Henri V, comte de Chambord, dejure roi de France depuis le 2 août 1830, laissa passer l'occasion d'une restauration de la monarchie par son obstination, trop souvent mal comprise, à maintenir le drapeau blanc.
Les couleurs de la Révolution
Il est vrai qu'après tant de guerres où les Français s'élevèrent jusqu'à l'héroïsme sous les plis du drapeau bleu, blanc, rouge, cette attitude peut surprendre. Mais au XIXe siècle, ces couleurs étaient encore pour beaucoup celles de la Révolution et des guerres napoléoniennes. On avait oublié que, sous l'Ancien Régime, les drapeaux des régiments n'étaient pas uniformes et que le blanc était seulement la couleur du commandement. On avait aussi oublié que le drapeau tricolore était antérieur à la Terreur et que ce fut Jean-Frédéric de La Tour du Pin- Gouvernet, ministre de la Guerre en 1790 et d'une fidélité admirable à Louis XVI, qui en dota l'armée. Certains se souvenaient d'avoir vu Louis XVIII lui-même rentrant à Paris en 1814 une cocarde tricolore à son chapeau... qu'il enleva lorsqu'il vit les maréchaux de l'ex-Empire exhiber la cocarde blanche !
On a osé dire que le petit-fils de Charles X, exilé à Froshdorf, ne voulait pas vraiment régner. C'est si faux que lorsqu'en février 1871, les Français eurent élu, pour préparer le redressement après la défaite, une chambre de 400 monarchistes contre 240 républicains, Henri V s'était empressé, de venir en France et de lancer dès le 5 juillet, de son château de Chambord, un très beau manifeste où il disait aux Français désabusés par tant de ruines qu'« on ne revient pas à la vérité en changeant d'erreur », et qu'il était prêt pour aider son pays à tout sacrifier hormis son honneur, ajoutant : « Je ne laisserai pas arracher de mes mains l'étendard d'Henri IV, de François Ier et de Jeanne d'Arc. [...] C'est avec lui que s'est faite l'unité nationale. [...] Je l'ai reçu comme un dépôt sacré du vieux roi mon aïeul, mourant en exil ; il a toujours été pour moi inséparable du souvenir de la patrie absente ; il a flotté sur mon berceau, je veux qu'il ombrage ma tombe. »
La faute des "ducs"
Au-delà du tissu, il y avait donc une question de principe. Le comte de Chambord était loin d'être un personnage obtus. Nous avons lu dans notre dernier numéro sa Lettre aux ouvriers (1865) tout inspirée de la grande tradition capétienne du roi père de peuple ; il ne voulait pas, s'il devait régner, être privé de la liberté d'aider les humbles à se libérer de la chape de plomb que leur imposaient alors les grands industriels "libéraux", lesquels reconstituaient au moyen de l'argent- roi la grande féodalité. Or, précisément, la majorité élue était pour son malheur divisée entre légitimistes et orléanistes, et le parti de « MM. les ducs » (Audiffret-Pasquier, Decazes, Broglie...), en somme le parti orléaniste, entendait bel et bien imposer avec le centre-droit une monarchie à l'anglaise où l'assemblée serait souveraine ! Le prince refusait de monter sur le trône « ficelé comme un saucisson » ou comme une sorte de maire du palais. Il voulait régner et gouverner.
Le 5 août 1872, Philippe, comte de Paris, petit-fils de Louis-Philippe, s'était rendu à Froshdorf : il avait salué le comte de Chambord comme le « seul représentant du principe monarchique » ajoutant que « nulle compétition ne s'élèvera[it] dans notre famille ». La réconciliation entre Bourbons et Orléans était dès lors accomplie. Le problème dynastique était résolu.
Les élus royalistes crurent le moment venu de créer une commission en vue de préparer la constitution royale. Charles Chesnelong, député d'Orthez, alla le 14 octobre 1873 à Salzbourg la présenter au comte de Chambord qui l'approuva mais maintint sa position sur le drapeau. En dépit de quoi le comte de Damas fit façonner cinq carrosses pour le couronnement...
La République s'incruste
27 octobre : nouvelle déclaration de Prince, cette fois-ci plus explicite sur la question du drapeau : « Je ne puis consentir à inaugurer un règne réparateur et fort par un acte de faiblesse. » La commission mit fin alors, courageusement !, à ses travaux. Le comte de Chambord vint néanmoins incognito le 9 novembre à Versailles chez le comte de Vanssay et demanda à rencontrer le maréchal de Mac-Mahon, président de ce qui n'était encore ni en fait ni en droit une république. Le prince pensait se faire acclamer par la Chambre, mais Mac- Mahon n'osa pas tenter ce qui eût ressemblé à un coup d'État... C'est ainsi que la chambre vota le septennat du président, croyant laisser au comte de Chambord le temps de mourir et au comte de Paris, qui n'avait pas les mêmes soucis avec les couleurs, le temps de devenir l'héritier. Mais la République, passée à une voix de majorité par le biais de l'amendement Wallon le 30 janvier 1875, allait s'incruster... Des royalistes divisés, des féodaux voulant une monarchie selon eux et obligeant du fait même le Prince à se crisper sur le symbole du drapeau : voilà un aspect de ce que Maurras appelait le « guignon français ».
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 4 au 17 novembre 2010

samedi 14 juillet 2012

Redécouvrir La Tour du Pin

Tandis que la crise financière gouverne le monde, on redécouvre avec intérêt La Tour du Pin, qui voulait bâtir une oeuvre de justice et d'ordre, et non un simple mouvement d'action charitable. Catholique social, il soulignait néanmoins que son action n'avait rien de théologique.
Le marquis de La Tour du Pin comptait parmi ses ancêtres d'illustres personnages dont une quinzaine de généraux. On comprend qu'il se destinât à la carrière des armes. Mais l'exemple et l'enseignement de son père le préparaient aussi à son engagement social : « Souviens-toi, lui répétait-il quand ils parcouraient ensemble le domaine familial, que tu ne seras jamais sur cette terre qu'un administrateur pour ses habitants. »
Officier à vingt ans
Officier à vingt ans, affecté à l'École d'état-major, sous-lieutenant en Crimée, il servit pendant la campagne d'Italie. Comme il maîtrisait parfaitement l'allemand, on l'envoya aux grandes manoeuvres prussiennes puis en mission à la cour de Wurtemberg où il put constater la haine de la France chez les représentants de la Prusse. Il publia un article « Au drapeau ! » dans lequel il poussait un cri d'alarme mais la censure édulcora son texte.
En 1870 il participa à plusieurs combats et fut cité à l'ordre du Corps d'armée. Après la capitulation de Bazaine à Metz il fut prisonnier sur parole en Allemagne avec Albert de Mun ; ils découvrirent l'oeuvre d'Émile Keller et le mouvement catholique social de Mgr Ketteler.
Rentré en France, La Tour du Pin reprit du service . La barbarie de la Commune et la sauvagerie de la répression à laquelle se livra la bourgeoisie libérale le confirmèrent dans ses préoccupations sociales. Il fit la connaissance de Le Play et participa avec Albert de Mun au Cercle des jeunes ouvriers de Maurice Maignen. En 1872 fut fondé le premier des Cercles catholiques ouvriers à Belleville, à deux pas du mur des Fédérés. Ce fut un succès ; les Cercles furent bientôt nombreux et l'oeuvre fut connue hors de France. Nommé attaché militaire à Vienne en 1877, la Tour du Pin profita de sa situation pour étudier la vie sociale d'un empire où se parlaient quatorze langues officielles. Frohsdorf étant tout proche, il allait rendre visite au comte de Chambord. Lorsqu'il quitta Vienne, le colonel devint agent du prince en France et démissionna de l'armée après une proposition de coup d'État qu'il fit de la part du Prince et dont le secret n'a pas été complètement percé. Le comte de Chambord n'était pas apathique et fataliste.
La Tour du Pin reprit sa place à la tête de l'OEuvre des Cercles catholiques ouvriers. Comme il ne concevait pas que la question sociale pût être séparée de la question politique, il eut des problèmes avec ceux qu'il appelait les « idéophobes » et qui entraînaient Albert de Mun vers l'action quotidienne avec le moins de doctrine possible. La Tour du Pin voulait bâtir une oeuvre de justice et d'ordre et non un simple mouvement d'action charitable. Il y eut de vives discussions sur la justice et la charité : certains l'accusèrent de « socialisme » !
En 1896 fut fondé le Réveil français ; quelques années plus tard, les idées de La Tour du Pin passèrent du Réveil, alors déclinant, au vieux mais solide journal royaliste, la Gazette de France.
Dans ses Lettres de l'Étranger (1880), La Tour du Pin se préoccupait du Kulturkampf à la française qui menait à une rupture de l'État avec Rome et il exhortait les catholiques à préparer la résistance à la persécution. Mais dans la troisième lettre il soulignait que l'action politique des catholiques en vue de la restauration d'un ordre social chrétien n'a rien de théologique. Soumis à l'autorité doctrinale de l'Eglise, les catholiques ne sont pas soumis au Saint-Siège en tant que citoyens. La Tour du Pin tenait à affirmer cette autonomie politique parce qu'il avait senti que le pape chercherait à détourner les Français de la cause monarchique.
Le Ralliement...
La politique du ralliement prit un caractère officiel le 16 février 1892. Le lendemain, La Tour du-Pin adressait à la Gazette de France et au Journal de l'Aisne une adhésion publique à la déclaration de la Droite royaliste qui refusait l'acceptation automatique de la République. De Mun se rallia mais l'amitié des deux hommes resta intacte. Moins d'un an après, le colonel, qui s'était retiré, reprenait sa place dans l'OEuvre. À l'assemblée générale, il déclara : « Le pape a eu ses grenadiers, il a eu ses voltigeurs ; souffrez qu'il ait aussi ses grognards. » Mais deux ans plus tard, il se retirait définitivement. Dans ses Jalons de route, il évoque son éloignement en des termes empreints d'une élégante délicatesse où transparaît le gentilhomme et le chrétien. La revue L'Association catholique se sépara de l'OEuvre des Cercles.
Partageant son temps entre la propriété familiale d'Arrancy dont il fut le maire et de longs séjours à Paris, il continua son activité politique et sociale (fondation en 1897 du cercle Tradition et Progrès).
Il vit se former dans son salon parisien le petit groupe qui allait devenir l'AF. « Maurras, écrit-il dans une lettre, est pour moi à la hauteur des plus grands penseurs, nos maîtres. » Intraitable sur son indépendance vis-à-vis de toute formation, il fut touché d'apprendre la réaction de Maurras un jour où quelqu'un disait dans un étonnement feint : « Comment ! M. de La-Tour-du-Pin est de l'Action Française ? » « Ce n'est pas M. de La Tour du Pin qui est de l'Action française ; c'est l'Action française qui est de lui. » Il défendit en 1913 les généraux auprès desquels il avait servi contre Émile Ollivier qui cherchait à disculper Bazaine en chargeant ses lieutenants (le capitaine de La Tour du Pin avait déposé au procès du maréchal Bazaine).
Maire sous l'occupation
En 1914, à quatre-vingt-six ans, le lieutenant-colonel de La Tour du Pin demanda à reprendre du service : il rappela son expérience du travail d'état-major, sa connaissance de l'allemand et de l'italien mais l'invasion allemande prévint la réponse ministérielle. Il resta à son poste pour accomplir son devoir de châtelain et de maire, traita avec l'administration prussienne et avança l'impôt que l'ennemi leva sur le village. Il défendit les habitants autant qu'il le put, organisa une boulangerie municipale. Menacé d'une évacuation forcée devant l'offensive française qui se préparait, il notait en 1916 : « Ce serait le plus sage pour la vie sauve ; mais c'est l'abandon du poste social... » Après trente-quatre mois d'occupation, ce fut quelque temps après la déportation, transformée en libération vers la Suisse grâce à la Grande-Duchesse douairière de Bade, fille de l'empereur Guillaume Ier. Après la guerre il reviendra plusieurs fois dans son village qu'il aidera à se relever de ses ruines. Il s'éteint à Lausanne le 4 décembre 1924. Frédéric Le Play fut l'initiateur de la critique scientifique des erreurs sociales de la Révolution. Il découvrit, par une suite d'inductions, que les sociétés humaines se composent de familles et non d'individus et que l'ordre social a des lois qui lui sont propres. La Tour du Pin ajouta à Le Play l'esprit pratique, militant, la critique du libéralisme et le sens de l'État. C'est un des maîtres de la Contre- Révolution, et non des moindres.
Gérard Bedel L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 1er au 14 juillet 2010

lundi 19 mars 2012

Retrouver René de La Tour du Pin

Voici un ouvrage doublement exceptionnel, le fruit de la rencontre par-delà les générations d'un grand soldat et d'un grand avocat, tous deux soucieux des remèdes politiques à la peine des hommes dans un monde de plus en plus dominé par l'Argent. L'auteur, Me Antoine Murat, brillant orateur d'Action française, à la veille de son centième anniversaire – car il est né la même année que L'Action Française quotidienne ! – a voulu, grâce à l'aide affectueuse et attentive de son petit-fils l'abbé Christian Thouvenot, recteur de l'Institut universitaire Saint-Pie X, laisser aux hommes d'aujourd'hui le témoignage de l'admiration qu'il a éprouvée tout au long de sa carrière d'avocat pour celui qui fut son maître en questions sociales, le colonel René de La Tour du Pin-Chambly, marquis de La Charce (1834-1924).
 
Aux prises avec son temps
Me Murat, dans cet ouvrage que préface notre ami l'historien René Pillorget, fait vivre son héros sous nos yeux, nous invite à partager ses observations et nous conduit selon la plus pure application de l'empirisme organisateur cher à Maurras à adopter ses conclusions toutes naturelles, totalement exemptes d'idéologie. Transmis par son père, le sens chrétien des obligations envers autrui ne quitta jamais La Tour du Pin au cours de sa carrière militaire, qui le conduisit des champs de bataille de Magenta, de Solférino, d'Algérie aux durs moments de la défaite de 1870, puis de la captivité à Aix-la-Chapelle, puis dans l'horreur des exactions de la Commune et de la répression impitoyable qui s'ensuivit. Ensuite il fut nommé attaché militaire à l'ambassade de France à Vienne.
Il sut toujours profiter des rencontres qui se présentaient, que ce fût à Paris avec ses amis le comte Albert de Mun, comme lui disciple de Frédéric Le Play, et Maurice Maignen, ardent animateur des conférences Saint-Vincent de Paul, qui dans le cadre de l'oeuvre des cercles ouvriers venait en aide aux ouvriers livrés à la misère et à l'isolement par la loi Le Chapelier, ce cadeau de la Révolution de 1789 ! – ou que ce fût en Autriche et en Suisse avec des catholiques sociaux dégagés des utopies libérales, dont quelques grands évêques qui firent appel à lui pour préparer la grande encyclique "sociale" que Léon XIII publia en 1891, Rerum Novarum – ou que ce fût encore à Frohsdorf avec l'héritier des rois de France Henri V comte de Chambord...
 
L'ordre corporatif
Le Prince avait dès 1865 publié une Lettre sur les ouvriers, véhémente protestation contre la législation individualiste, contre la concurrence effrénée, contre le privilège industriel, tous ces maux auxquels, dans la grande tradition capétienne, il opposait l'association, la constitution volontaire et réglée de corporations libres. Ce langage allait être celui de La Tour du Pin, car ce gentilhomme de vieille lignée était royaliste. Et non par nostalgie ! Me Murat l'oppose au maladif Chateaubriand : La Tour du Pin, lui, « vit aux prises avec son temps. Il sait que la royauté est nécessaire, que la Révolution est un mal, le mal du monde moderne. Royaliste de sentiment et de raison, d'instinct et de volonté, il consacre ses forces à instaurer une monarchie représentative, à la fois traditionnelle et actuelle. »
La Tour du Pin voulait ce régime pour en finir avec l'école économique qui considère le salarié comme une « chose » (loi de l'offre et de la demande), et avec celle qui le considère comme une « bête » (collectivisme égalitariste), afin de pouvoir le considérer comme un « frère » recevant ce qui est « nécessaire à la subsistance d'une famille laborieuse dans la société humaine, pour chacune selon sa condition » selon les moeurs chrétiennes. Dans cet esprit, un autre pionnier, Émile de Romanet, allait créer à Grenoble la première caisse en France d'allocations familiales, tandis que nombre de députés catholiques et monarchistes, qui apparaissent dans ce livre, allaient se montrer à l'avant-garde des grandes lois sociales.

Contre les féodalités
La leçon de La Tour du Pin reste qu'en matière sociale, les bonnes intentions les plus charitables ne suffisent pas. Il faut, pour qu'elles débouchent sur une véritable justice sociale, qu'elles soient étayées par des institutions. D'où son grand projet d'un « ordre corporatif » fondé sur les nécessités les plus naturelles, avec à la base le foyer et l'atelier, puis les cantons et les provinces largement décentralisées fondant une juste représentation du pays réel devant un État lui-même libéré de toutes considérations électoralistes, donc royal, pour être réellement arbitre et chef et protéger le peuple contre les féodalités qui "font" l'opinion.
N'oublions pas que c'était le temps où la République préférait "instruire" le peuple plutôt que de lui donner les moyens de vivre décemment. Ce soldat aristocrate, catholique et royaliste, en qui l'Action française se retrouve exactement, était en avance sur son temps et ses positions sociales effarouchaient les bourgeois libéraux, comme aujourd'hui encore, pensons-nous, ce livre exaspérera une droite "bien pensante" qui ne veut pas voir que le libéralisme devenu européiste, mondialiste et "délocalisateur" fait le malheur du travailleur français et que le refus de concevoir une organisation corporative des métiers débouche sur un pullulement de corporatismes qui n'en sont que la féodale caricature. On le voit : Me Murat nous incite à des réflexions de grande actualité. Qu'il en soit loué !
MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 12 au 18 juin 2008
* Antoine Murat : La Tour du Pin en son temps. Éd. Via Romana, 384 p.,
29 euros.

mardi 26 octobre 2010

L’écologie sociale de La Tour du Pin

La Tour du Pin … Sous ce nom à tiroirs se cache l'un des plus profonds penseurs de la question sociale en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Antoine Murat a passé sa vie dans la fréquentation des écrits du marquis. Après plusieurs monographies, il nous offre une synthèse inédite sur la Tour du Pin et son temps.

Charles-Imbert-René de La Tour du Pin (1834-1924) est l'une des principales figures de l'esprit social chrétien. Alors que la lutte faisait rage, aux plus hautes instances, entre un libéralisme sans entrailles, qui se présentait comme l'héritier légitime de la Révolution française, et un socialisme revendicateur, prêt à organiser ici et maintenant la nouvelle fête révolutionnaire, La Tour du Pin était habité, lui, par la conviction que c'est le christianisme qui détient la clef de la question sociale. Cette conviction, il la voulait non pas idéologique mais avant tout pragmatique. Recueillant les leçons que Frédéric Le Play avait administrées à l'Empire finissant, La Tour du Pin s'est voulu d'abord observateur empirique de la réalité sociale. Loin de l'entraîner à la culture de je ne sais quelles idées généreuses, détachées du réel, sa foi avait donné à l'officier supérieur qu'il était un goût inné pour l'observation des faits sociaux. Inconvénient de cette méthode : bien des textes de La Tour du Pin portent la marque des circonstances qui les ont fait naître. On peut s'ennuyer à compulser ces études que lui-même a voulu appeler des « jalons » vers un ordre social chrétien. Il faut remettre ces observations dans leur contexte et brosser le portrait de la Tour du Pin en son temps, sous peine de n'y rien comprendre.

L'homme : une chose, une bête ou un frère ?

Antoine Murat excelle à restituer, en toile de fond de la doctrine qu'il expose, l'époque qui l'a vu naître. Première scène, à Frohsdorf, lieu d'exil : le jeune officier, attaché militaire français en Autriche, petit-fils du dernier ministre de la guerre de Louis XVI, rend visite à Henri V, petit neveu de Louis XVI. La pensée sociale du comte de Chambord doit beaucoup à la Tour du Pin.

Deuxième scène : la guerre de 1870. Cette fois, c'est, à Rezonville, le courage du soldat, ramassant un étendard dont personne n'ose plus se charger qui émeut le lecteur. Troisième scène : le mariage. À 58 ans, le marquis épouse la dame de ses pensées, sa cousine germaine enfin devenue veuve. Chevaleresque tout cela ? En diable.

Au-delà des principes éternels de ce que l'on a pu appeler la politique naturelle, au-delà des vertus traditionnelles qui sont celles de sa race, pétries de christianisme, ce sont les faits qui importent à La Tour du Pin pour construire une théorie. Certes, la civilisation chrétienne a existé. La question est de savoir comment elle doit se manifester de nouveau : « Il y a trois écoles irréductibles en philosophie sociale : celle où l'on considère l'homme comme une chose ; celle où on le considère comme une bête et celle où on le considère comme un frère. »

II serait trop long de considérer les exemples que notre auteur ne manque pas de donner à l'appui de son assertion. À propos des premiers - les libéraux - parmi lesquels, il faut le souligner, de nombreux catholiques bien en cour, il conclut : « Ceux-là ne conçoivent comme principes de la vie économique que les transformations de la lutte pour la vie qui sont la loi de la matière organique. » « Les autres - ce sont les socialistes - ni songent qu'à la conservation et au bien-être de l'espèce, ce qui est la tendance de l'animalité. » La perspective de La Tour du Pin se trouve dans une troisième voie, résolument anti-individualiste : « Quant à nous, nous concevons l'humanité vivant à l'état organique de corps social, dont toutes les parties sont solidaires, se prêtant par conséquent assistance entre elles, parce que c'est leur loi de vie naturelle aussi bien que morale. »

Cette troisième voie est la plus évidente. Elle demeure introuvable pourtant depuis un siècle et demi. Mais à force d'avoir le dernier mot, l'Attila libéral va finir par constater que l'herbe n'a pas repoussé sur son passage. Viendra alors peut-être le temps d'une véritable écologie sociale, celle dont la Tour du Pin et Charles Maurras après lui ont rappelé les principes. Celle qu'il faudra mettre en œuvre sans idées préconçues, pour la survie morale de l'humanité.

Joël Prieur Minute du 25 juin 2009
Antoine Murat, La Tour du Pin et son temps, Via romana, 388 pp., 34 euros port compris. Sur commande à : Minute, 15 rue d'Estrées, 75007 Paris.

mercredi 2 septembre 2009

Aux origines du catholicisme social français

Beaucoup l'ont oublié, mais le catholicisme social doit beaucoup moins aux démocrates chrétiens qu'aux royalistes français du XIX' siècle, dont la réflexion et l'action n'ont eu de cesse de s'opposer, comme La Tour du Pin, à un « régime économique [...] qui repose sur l'usure » et consacre « la souveraineté de l'argent »

Sans parler même de Benoît XVI, certains catholiques, qu'on qualifierait bientôt de sociaux, n'auront pas attendu Léon XIII, et la publication, le 15 mai 1891, du premier grand texte de ce qui devait devenir la doctrine sociale de l'Eglise, à savoir l'encyclique Rerum Novarum, pour agir et dénoncer tout à la fois, dès le XVIII' siècle, les doctrines qu'on n'allait pas tarder à nommer libéralisme et socialisme. Si l'expression de « catholicisme social » n'est employée qu'à partir de 1890, à la veille de la publication de cette encyclique, la réalité qu'elle recouvre lui est bien antérieure.
Dans la pratique, deux courants catholiques peuvent revendiquer cette paternité du catholicisme social. Ceux que l'on qualifiera rapidement de réactionnaires, dans la mesure où ils s'opposeront au libéralisme aussi bien politique qu'économique ; et, plus tardivement, les milieux dits progressistes qui, tout en défendant la démocratie, rejetteront le libéralisme économique.
Les premiers, dont les figures les plus connues demeurent, encore aujourd'hui, Albert de Mun et François-René de La Tour du Pin, sont, à l'origine, essentiellement monarchistes ; et même légitimistes - dans la pratique, le point qui séparera principalement ces deux chefs de file sera le Ralliement à la République voulu par Léon XIII. Lors d'un congrès organisé à Reims, les 5 et 6 décembre 1896, par la Réunion d'Etudes Sociales, le père de Pascal, jésuite, qui célèbre la messe inaugurale, déclare notamment : « Je suis très social parce que royaliste, peut-être plus que parce que catholique. Comme catholique je m'occuperais plutôt de questions de charité que de justice. »

Défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent

Ces contre-révolutionnaires, qui voient découler logiquement la misère ouvrière de la Révolution (et notamment de la loi Le Chapelier interdisant les associations d'ouvriers et les corporations), entendent défendre l'ouvrier contre la dictature aveugle de l'argent. Parmi eux, et dans la foulée de Mgr Ketteler dont Albert de Mun découvrit l'œuvre lors de sa captivité en Allemagne, nommons, parmi tant d'autres, l'avocat Pierre-Antoine Berryer (« fils »), Charles Périn, Charles de Coux, le vicomte Armand de Melun, cofondateur de la Société d'économie charitable et promoteur des premières lois sociales ou, avant lui, le vicomte Alban de Villeneuve-Bargemont, préfet de Lille sous la Restauration, puis député légitimiste sous la monarchie de Juillet, qui, le 22 décembre 1840, sera le premier, bien avant que la militante socialiste Flora Tristan ne lance l'idée de « lutte des classes », à oser poser le problème ouvrier devant la Chambre des députés, à l'occasion de la discussion d'un projet de loi relatif au travail des enfants dans les manufactures : « Si l'on recherche les causes nombreuses de cette misère ainsi généralisée et perpétuée, on est forcé de reconnaître que la première et la plus active de toutes se trouve dans le principe d'une production presque sans bornes, et d'une concurrence également illimitée, qui impose aux entrepreneurs d'industrie l'obligation toujours croissante d'abaisser le prix de la main-d'œuvre, et aux ouvriers la nécessité de se livrer, eux, leurs femmes et leurs enfants, à un travail dont l'excès ne suffit pas toujours à la plus chétive subsistance. »
Après eux, Frédéric Le Play, qui parcourt l'Europe en tous sens pendant un quart de siècle pour étudier la condition ouvrière à travers la famille et le travail, fonde l'économie sociale, et l'abbé Maignen, frère de Saint-Vincent de Paul, crée le Cercle des jeunes ouvriers, avant d'attirer au catholicisme social, au lendemain des luttes sanglantes de la Commune, deux officiers : François-René de La Tour du Pin, qui deviendra le principal doctrinaire du catholicisme social, et Albert de Mun. Ce dernier, devenu député du Morbihan, défendra devant la Chambre de nombreuses lois sociales sur l'interdiction du travail de nuit pour les femmes, sur celle de faire travailler des enfants de moins de dix ans, sur le repos dominical, etc.

A l'individualisme, opposer l'association...

Tous trouveront, dans la Lettre publique sur les ouvriers publiée en 1865 par le comte de Chambord, héritier du trône de France, matière à confirmer leur royalisme social. Ce dernier, rappelant que « La royauté a toujours été la patronne des classes ouvrières », n'entendait-il pas « à l'individualisme opposer l'association ; à la concurrence effrénée, le contrepoids de la défense commune ; au privilège industriel, la constitution volontaire et réglée des corporations libres » ?
René de La Tour du Pin résumera simplement la question en affirmant que « l'objet de l'économie politique est d'organiser le monde de l'utile conformément à la justice et en vue du bien commun ».
Albert de Mun se ralliera plus tard à la République, pour obéir au souhait de Léon XIII, tandis que La Tour du Pin, demeuré royaliste, inspirera la jeune Action française : « Ce n'est pas Monsieur de La Tour du Pin qui est de l'Action française ; c'est l'Action française qui est de lui ! », s'exclame Charles Maurras.
En pratique, et conformément à ce principe, la corporation reste, pour la plupart de ces catholiques sociaux, la meilleure organisation politique et sociale du travail.
A l'autre bout d'une chaîne qui, aux yeux de nos contemporains, pourra paraître bien ténue, se trouvent d'autres catholiques sociaux, appelés tantôt progressistes, tantôt libéraux, et qui, sous la conduite des Lacordaire, Ozanam, Lamennais, Montalembert... (puis, après le Ralliement, par des hommes comme Léon Harmel), entendent développer un catholicisme social qui évoluera, pour certains, tels Marc Sangnier, jusqu'à un socialisme chrétien, mais qui aura la caractéristique d'être, en tout état de cause, républicain. Tout en s'étant, au fil du temps, singulièrement étiolée, c'est aujourd'hui la seule branche dont subsistent des reliquats constitués, se revendiquant de la démocratie chrétienne, tels l'UDF ou, dans le milieu syndical, la CFTC.
Olivier Figueras monde & vie . 29 août 2009