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lundi 14 janvier 2013

Jünger et l'Allemagne secrète

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En tête de sa compagnie, en 1941, Ernst Jünger, capitaine dans la Wehrmacht, défile à cheval rue de Rivoli. 

La polémique qui s'est déclenchée à propos d'Ernst Jünger, remet à l'avant-plan, une fois de plus, les fantasmes nés de la guerre civile européenne et du passé qui ne passe pas, mais, pire encore, les fantasmes plus insidieux générés par l'incompréhension totale de nos contemporains face à l'histoire politique et culturelle de ce siècle. À Jünger qui est aujourd'hui, à 100 ans, le plus grand écrivain européen vivant, on a reproché d'être, dans le fond, un complice des nazis. Pour clarifier cette question, il nous apparaît opportun de récapituler, depuis le début, l'histoire des activités politiques et culturelles de Jünger, le héros de la Première Guerre mondiale, un des rares soldats de l'armée impériale, avec Rommel, à avoir reçu la plus haute décoration militaire allemande, l'Ordre “Pour le Mérite”.
Le thème des premières œuvres littéraires de Jünger est l'expérience de la guerre, dont témoigne notamment son célèbre roman Orages d'acier. Ces livres de guerre lui ont permis de devenir en peu de temps l'un des écrivains les plus lus et les plus fameux de l'Allemagne. En outre, Jünger est rapidement devenu l'un des chefs de file du nouveau nationalisme, suscité par les conditions de paix très dures imposées à l'Allemagne. Il réussit à forger une série de mythes politiques représentant la synthèse ultra-révolutionnaire de tout ce que la droite allemande avait produit à cette époque.
Ordre ascétique et mobilisation totale
L'écrivain évoluait entre les bureaux d'études de l'armée, les groupes paramilitaires et nationaux-révolutionnaires, et réussissait à fusionner plusieurs projets politiques : celui du philologue Wilamowitz visant la création d'un État régi par un Ordre ascétique ou une caste sélectionnée d'hommes de culture et de science, celui de Spengler visant le contrôle et la domination des nouvelles formes technologiques en train de transformer le monde, celui du poète Stefan George chantant une nouvelle aristocratie, celui de Moeller van den Bruck axé sur la nécessité de rénover de fond en comble le “conservatisme” ou plutôt sur la nécessité de lancer une “révolution conservatrice”, formule inventée par le poète Hugo von Hoffmannsthal et traduite par Jünger en termes ultra-nationalistes et guerriers.
Pourtant, Jünger, influencé par la furie iconoclaste de Nietzsche, propose à l'époque de détruire totalement la société bourgeoise, ce qui lui permet d'utiliser aussi les mythes politiques de la gauche, dont l'idée bolchévique suggérée par Lénine, soit la mobilisation totale et militaire de l'État, utilisée auparavant en Allemagne par le Général Erich Ludendorff [organisateur de l'économie de guerre en 1916] ; chez Jünger, cette mobilisation totale deviendra la mobilisation totale de tout ce qui est allemand. Enfin, il utilise le mythe du travailleur-soldat, déjà loué par Trotsky ; Jünger l'adopte et le propose, transformé par la pensée du philosophe Hugo Fischer. Cette synthèse de Lénine, Trotsky et Fischer deviendra Le Travailleur, au moment même où Jünger est l'allié du national-bolchévique Ernst Niekisch. Il faut encore noter que la pensée philosophique et politique de Heidegger a été profondément influencée par ce célébrissime essai de Jünger, qui moule audacieusement en une puissante unité philosophique la technique, le nihilisme et la volonté de puissance.
Parallèlement, l'écrivain se propose d'unifier tous les mouvements nationalistes allemands ; c'est cette intention qui explique sa tentative initialement favorable à Hitler ; il suffit de penser à la dédicace rédigée de son livre de 1925, Feuer und Blut (Feu et Sang) à l'intention du “Führer national” Adolf Hitler, même si l'année précédente, il avait désapprouvé la décision des nazis d'adopter des méthodes légales et craint une trahison nationale-socialiste à l'égard de la pureté des idéaux nationaux-révolutionnaires. Quoi qu'il en soit, en 1927, Hitler propose à Jünger un siège au Parlement, mais l'écrivain ne l'accepte pas parce qu'il refuse le parlementarisme et toute forme de parti. Après 1933, Jünger se retire complètement de la politique parce qu'il est trop élitaire, aristocratique et révolutionnaire pour accepter qu'un mouvement de masse s'accapare de ses idées ; par ailleurs, il se sent trop impliqué dans bon nombre d'idées nationalistes pour pouvoir critiquer ouvertement le nouveau régime.
En 1939, cependant, Jünger semble vouloir intervenir directement, de manière critique, dans le régime nazi, en publiant son roman Sur les falaises de marbre. Selon un philosophe allemand contemporain, Hans Blumenberg, Jünger a rassemblé dans ce roman toutes les allusions aux événements de l'époque dans un scénario mythique, surtout après l'élimination des opposants à Hitler lors de la “Nuit des longs couteaux”, décidant ainsi de n'opposer plus qu'une résistance animée par la pure force de l'esprit. Un spécialiste plus connu du nazisme, George L. Mosse affirme que Jünger, dans ce roman, rejette les idées de sa jeunesse et retourne au protestantisme. En réalité, les choses sont beaucoup plus complexes.
L'Ordre des Maurétaniens
De fait, Jünger, en 1938, dans la seconde version de son livre Le cœur aventureux, fait allusion pour la première fois au mystérieux Ordre des Maurétaniens, une élite mystique de mages savants et guerriers, qui deviendra le protagoniste collectif du roman Sur les falaises de marbre, et, par la suite, de tous les autres romans de l'auteur. En premier lieu, nous devons souligner que Jünger et les révolutionnaires nationalistes de sa génération sont obsédés par le mythe politique d'un Ordre qui régit l'État et guide les masses. Les Maurétaniens sont à mi-chemin entre les Templiers et les Chevaliers Teutoniques, ils sont l'incarnation de ce mythe.
Donc, en 1938, Jünger écrit qu'au lieu de rester coincé dans ses chères études, il va s'introduire dans le milieu des Maurétaniens, qu'il définit comme des polytechniciens subalternes du pouvoir, parmi lesquels il nomme Goebbels et Heydrich, un des chefs de la SS. Ce n'est dès lors pas un hasard si Carl Schmitt écrit, dans son journal, que les Maurétaniens sont une allégorie des SS. Jünger, en outre, ajoute textuellement qu'« une équipe sélectionnée des nôtres est au travail dans les lieux secrets du plus secret Thibet ». Effectivement, à cette époque, existait une organisation culturelle liée à la SS, dénommée l'Ahnenerbe (Héritage des Ancêtres), qui organisait entre autres choses des expéditions plus ou moins secrètes au Thibet, et était reçue par le Dalaï Lama en personne. Par ailleurs, il faut signaler que cette structure avait été mise sur pied, au départ, par un ami de Jünger, Friedrich Hielscher, le chef spirituel des jeunes nationalistes allemands, avant d'être incluse par Himmler dans les institutions SS. Mais quand paraît le roman-pamphlet Sur les falaises de marbre, certains nazis, ignorant ces faits, réclament la tête de Jünger, qui sera défendu par le “Maurétanien” Goebbels, et ensuite par Hitler lui-même, qui, ne l'oublions pas, avait confessé à Rauschning, stupéfait et atterré, avoir fondé un Ordre mystérieux. Nous sommes donc en présence d'un mystère historiographique et politique du XXe siècle.
Conflit interne chez les Maurétaniens ?
Le roman de Jünger est probablement le témoignage d'un conflit politique et culturel qui se déroulait à l'intérieur du noyau dirigeant national-socialiste, et aussi, sans doute, à l'intérieur même de cet Ordre mystérieux, pour savoir comment imposer et diriger la politique intérieure et extérieure du IIIe Reich. Jünger, qui plus est, considère que l'un des protagonistes du roman, le Maurétanien Braquemart, est semblable à Goebbels, et que la figure démoniaque et destructive du Forestier peut être ramenée à Staline. Ensuite, en 1940, il attribue la victoire fulgurante des troupes allemandes en France à la Figure du Travailleur, décrite dans son livre Der Arbeiter. En 1942, il fait rééditer son essai sur La mobilisation totale, au moment même où Hitler mobilise totalement et désespérément tout ce qui est allemand. Ce conflit interne entre les Maurétaniens, dans lequel Jünger entendait bel et bien intervenir en publiant son roman-pamphlet, s'est avivé pendant la durée du conflit, à cause des conséquences catastrophiques de la guerre voulue par Hitler et non par les autres membres de l'Ordre des Maurétaniens. Voilà pourquoi Jünger et son ami Hielscher en sont arrivés à comploter contre le Führer : ils voulaient désespérément éviter le destin tragique qui allait frapper l'Allemagne, ou au moins l'atténuer.
Le 20 juillet 1944
Jünger, en effet, fut l'un des organisateurs de la tentative de coup d'État du 20 juillet 1944, qui aurait dû avoir lieu après l'attentat contre Hitler. À Paris, où il est officier d'état-major dans le Haut Commandement des troupes d'occupation, centre du complot contre Hitler, Jünger écrit l'essai La Paix qui est, en fait, le texte politique essentiel de ce complot, et dont le manuscrit avait été lu et approuvé par Rommel, le seul officier supérieur capable de mettre un terme à la guerre sur le front occidental et à affronter la guerre civile. Mais le complot échoue, Rommel est contraint au suicide parce qu'il est condamné à mort. Le Maurétanien Hielscher est arrêté à son tour. Jünger semble vouloir nous dire que le Prince Sunmyra, un des auteurs malchanceux de l'attentat contre le Forestier dans le roman-pamphlet, peut être comparé au Colonel von Stauffenberg, l'auteur malchanceux de l'attentat contre Hitler. Claus von Stauffenberg, héros de la “Résistance allemande”, était un disciple de Stefan George, donc un représentant de ces Maurétaniens qui s'étaient donné le devoir de préserver l'Allemagne secrète. Et Hitler ne pouvait pas condamner à mort l'Allemagne secrète, incarnée dans l'œuvre et la personne de Jünger.
 (article extrait de l'Italia settimanale n°13/1995)

lundi 29 octobre 2012

Tannenberg-Grunwald, aux sources de l'identité polonaise

En 1410, à Tannenberg, Grunwald pour les Polonais, l'armée du roi de Pologne Ladislas II Jagellon écrasa les chevaliers teutoniques. Sylvain Gougenheim consacre un livre à cette bataille, devenue un symbole de la nation polonaise.
Premier septembre 1914, Tannenberg. La 8e armée du général Hindenburg vient d'écraser la 2e armée russe du général Samsonov. L'histoire est connue : la bataille offrait la Prusse orientale aux Allemands... La guerre commençait bien pour eux. Le lendemain, Hindenburg reçoit la Eisernen Kreuzes, la Croix du Mérite. Puis, après la bataille des Lacs Mazures, le voilà commandant des armées du front oriental...
La réalité était belle, il fallait l'entourer d'une part de mythe. Le colonel Hoffmann, aide de camp du futur général en chef, Luddendorf, suggéra à ce dernier d'appeler le premier des grands combats de l'armée allemande « Tannenberg » L'intention d'Hoffman était claire : il s'agissait d'effacer une autre bataille de Tannenberg, celle du 15 juillet 1410 qui opposa dans la région les troupes lituano-polonaises et l'Ordre teutonique. Luddendorf, qui s'attribua la paternité du nom, lança à l'occasion : « Sur ma proposition, la bataille fut appelée "la bataille de Tannenberg ", en souvenir de ce combat devant l'alliance des armées lituanienne et polonaise. L’Allemand permettra-t-il encore à nouveau que le Lituanien, et surtout le Polonais, profitent de notre impuissance pour nous bafouer ? La séculaire culture allemande doit-elle disparaître ? » Cela s'appelle au moins une vengeance, sinon un parti pris idéologique visant à effacer une humiliation inscrite dans les mémoires.
Une bataille inscrite dans l'art et la mémoire
Pourtant, il est assez difficile d'établir un lien entre les chevaliers teutoniques, ordre militaire au service de la papauté, et l'armée prussienne des débuts du XXe siècle... « L'idéologie, écrit Sylvain Gougenheim, n'est pas l'histoire : la bataille de 1410 ne fut pas une avant première de celle de 1914 ; elle vaut, par son importance, d'être connue pour elle-même. » De fait, les passionnés d'histoire militaire et d'histoire médiévale prendront un plaisir certain à lire ce nouvel opus de l'excellente collection L'Histoire en bataille, publiée aux éditions Tallandier.
Comme souvent dans l'histoire militaire, les noms des défaites ou des victoires changent d'un camp à l'autre. Pour les Polonais, Tannenberg s'appelle la bataille de Grunwald. Celle-ci présida à la fondation de la nation polonaise avec, à sa tête, le fameux roi Ladislas II Jagellon, dont le nom fut donné à une des plus vieilles universités d'Europe. Grunwald est à l'histoire de la Pologne, ce que Poitiers est à la nôtre. Elle renvoie à la résistance du pays aux invasions extérieures et fait figure de référence dans l'histoire romantique du XIXe siècle, alors que la Pologne était écartelée entre la Prusse, l'Autriche et la Russie.
Spécialiste de l'histoire militaire, auteur notamment d'une monographie consacrée aux chevaliers teutoniques, Gougenheim a aussi été la victime du politiquement correct en remettant en cause les canons de l'influence de l'Islam dans l'Occident médiévale. S'ensuivit une cabale universitaire absolument ignoble et totalement inédite contre son œuvre. Or, comme le prouve encore l'ouvrage qu'il vient de consacrer à Tannenberg, son travail est toujours documenté, très bien écrit et concis. L'auteur offre une vision complète des rapports de forces à la veille du conflit, des tentatives de pacification entre les parties et de l'affrontement final. Il décrit le champ de bataille, mais aussi la guerre secrète que se livrent les espions des deux camps, l'armement des combattants, les techniques et les stratégies de combat...
L'affirmation de son identité
Ce livre nous plonge littéralement dans la réalité médiévale guerrière.
Mais comme tous les grands faits militaires, la bataille s'est ensuite inscrite dans la littérature, l'art et les mémoires. Et ce n'est pas la moindre des qualités de cet ouvrage que de nous décrire cette évolution jusqu'au XXe siècle. Le lecteur se trouve ainsi mêlé à cette nation souffrante mais courageuse qui, au fil des âges, n'a cherché qu'une chose : l'affirmation de son identité.
Christophe Mahieu monde & vie 20 octobre 2012
Sylvain Gougenheim.Tonnenberg, 15 juillet 1410, Tallandier, coll. L'histoire en batailles, 263 pages, 18,90 €.

dimanche 2 octobre 2011

L’origine des ordres religieux militaires

Au début du XIe siècle, deux évêques, Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai formulaient en des termes voisins la théorie des trois ordres ou, mieux, des trois fonctions : la société chrétienne était composée de ceux qui prient, de ceux qui combattent et commandent, et de ceux qui travaillent : oratores, bellatores, laboratores ; une société en trois groupes hiérarchisés et solidaires. Un siècle plus tard, en 1120, neuf chevaliers conduits par Hugues de Payns, un champenois, fondaient à Jérusalem la chevalerie des “pauvres compagnons de combat du Christ et du Temple de Salomon” ; l'ordre du Temple était né. Qu'ils aient été Templiers, Porte-Glaive, Teutoniques, chevaliers de Calatrava, d'Alcàntara ou de Santiago, Hospitaliers de Saint-Jean…, ces hommes de foi et d'épée ont en quelque sorte transcendé cette dichotomie entre oratores et bellatores. Après avoir soulevé maints débats au Moyen-Âge, cette ambivalence est devenue un thème de recherche pour les historiens contemporains ; certains y trouvent une influence du ribât musulman, alors que d'autres les analysent comme une synthèse de la réforme grégorienne et de la croisade. L'historien Alain Demurger nous en dit plus sur les origines de cette chevalerie.
Une nouveauté radicale
À l'issue de la première croisade et de la prise de Jérusalem en 1099 aux dépens des “infidèles” - ainsi appelait-on les musulmans, qui ne partageaient pas la foi chrétienne - sont fondés les États latins d'Orient : Édesse, Antioche, Jérusalem qui est un royaume, et enfin Tripoli. Les pèlerins chrétiens affluaient dans une Jérusalem désormais sous contrôle chrétien pour visiter les lieux marqués par la vie terrestre de Jésus : Bethléem, le Jourdain, le Mont des Oliviers, le Saint Sépulcre. D'Acre ou de Jaffa à la ville sainte, les routes n'étaient pas sûres. Le premier objectif annoncé par Hugues de Payns et ses compagnons étaient de protéger et défendre, au besoin par la force, ces pèlerins ; mais ils voulaient agir ainsi tout en menant une vie religieuse et en respectant une règle. Bien vite d'ailleurs, au-delà de ces opérations de police, les templiers sont amenés à participer aux combats pour la défense des États latins contre leurs voisins musulmans.
Le problème posé était sérieux : était-il possible d'exercer le métier des armes sous l'habit religieux ? Était-il licite de réunir dans un même institut l'orator et le bellator ? Comme toujours on peut expliquer cette “nouveauté” radicale par des facteurs endogènes ou par des facteurs exogènes.

L'ordre religieux-militaire, fils de la réforme grégorienne et de la croisade… ?
On peut trouver dans la société occidentale des XIe et XIIe siècle les raisons du développement des ordres religieux-militaires : essor économique accompagné de la mise en place des structures seigneuriales ; hiérarchisation, par les institutions féodales, de la classe des maîtres, les seigneurs ; pour imposer leur contrôle sur la paysannerie, les seigneurs se servent des chevaliers de leur familia ou “maisnie”. Ce sont des spécialistes du combat à cheval, mais ils vont se hisser dans l'échelle sociale et leur éthique va bientôt conquérir la catégorie des puissants. Enfin il y a l'Église, l'Église de la réforme grégorienne. Une réforme qui vise à corriger les abus et les insuffisances du clergé, mais aussi à organiser et à contrôler l'ensemble de la société chrétienne. L'Église fait sa place aux bellatores et à son avant-garde agressive qu'est la chevalerie. Il s'agit de rendre l'Église libre et indépendante des laïcs mais dans le même temps d'assigner à ceux-ci une mission compatible avec leur genre de vie et leur état de combattant et conforme aux intérêts de la chrétienté, de l'Église qui l'encadre et de la papauté qui la dirige. Il s'agit de christianiser la violence et d'offrir une voie de salut à ceux qui en usent.
L'idéologie trifonctionnelle faisait sa place aux combattants. L'ordre religieux-militaire canalise et sacralise leur activité au service de l'Église. Entre ces deux pôles, il y a deux maillons intermédiaires : le mouvement de la paix et de la trêve de Dieu qui régule la violence des chevaliers et leur impose des interdits ; la croisade, œuvre de paix également, mais positive en ce sens qu'elle oriente la violence chevaleresque vers une œuvre pieuse, pacificatrice et unificatrice de la chrétienté : libérer Jérusalem, délivrer le tombeau du Christ de l'oppression des infidèles. L'ordre religieux-militaire est le point d'aboutissement de la croisade et de la réforme car il offre une ascèse propre aux laïcs. Il transforme le croisé dont le vœu de croisade est temporaire, en un miles christi, un “chevalier du Christ” qui prononce des vœux - irrévocables - d'obéissance, de chasteté et de pauvreté et accepte de vivre selon une règle. Ce sont des religieux, non des moines ; ils restent des laïcs car ils ne sont pas ordonnés prêtres ; seuls les frères chapelains, indispensables à l'encadrement spirituel, le sont.
Cette nouveauté est cependant si radicale et si contraire à l'idéologie trifonctionnelle qu'elle a choqué. Le cistercien Isaac de Stella y voit une « monstruosité » ; Guigues, le prieur des Chartreux s'inquiète d'une évolution pleine de dangers ; son opinion rejoignait d'ailleurs le premier sentiment de saint Bernard qui ne voyait pas l'intérêt d'une telle institution alors que s'offrait au laïc pieux qui voulait faire son salut, le cloître cistercien. Plus généralement certains n'acceptaient pas l'idée que l'on verse le sang au nom du Christ ; ils rejoignaient sur ce point la position de l'Église byzantine hostile à l'idée même de la croisade.
Le christianisme primitif a condamné la violence ; mais il a dû évoluer et définir - avec saint Augustin, puis Isidore de Séville - la notion d'une violence légitime. Pourtant, au XIe siècle encore, l'emploi de la violence, même en situation légitime, restait un péché exigeant pénitence. Constatant ce fait, des historiens ont pensé que le renversement opéré avec la croisade et l'ordre religieux-militaire - la violence, la guerre contre l'infidèle deviennent des formes de la pénitence - était tellement contraire à la tradition chrétienne que seule une influence extérieure pouvait l'expliquer. Parmi les facteurs exogènes susceptibles d'avoir pesé sur la création des ordres religieux-militaires en Occident, on trouve le ribât.

… ou élaboré sur le modèle du ribât musulman ?
Apparu dès 750, le ribât a longtemps été décrit comme une sorte de couvent-forteresse jalonnant les frontières de l'Islam, où des hommes pieux faisaient retraite et servaient militairement pour une période donnée en vertu de l'obligation coranique de djihâd - ou guerre sainte - qui est une notion complexe ; on cite ceux de Sousse et M onastir sur la côte tunisienne. Dès 1820 José Antonio Condé voyait dans le ribât musulman le modèle de l'ordre religieux-militaire. Ses théories, abandonnées, ont connu une nouvelle jeunesse avec l'anthropologie historique. Pour les anthropologues, la question de l'influence dans les domaines culturels ne se pose pas dans les termes documentaires familiers aux historiens ; l'existence de traits identiques, liés de façon identique dans deux cultures différentes mais voisines prouve une influence ou une diffusion. Il ne s'agit pas évidemment d'une influence directe, d'une copie pure et simple d'un modèle. Pour Elena Lourie le ribât ne pouvait pas être repris tel quel par le monde chrétien ; ce dernier devait se le réapproprier, le réinventer pour le rendre conforme à ses propres normes. L'union de la prière et du combat, le service temporaire, le bâtiment lui-même sont trois éléments majeurs du ribât repris, mais transformés, pour être intégrés à la tradition monastique (bénédictine) chrétienne. Pour Elena Lourie les confréries de chevaliers, nombreuses dans l'Espagne de la reconquête, sont le chaînon reliant le ribât à l'ordre du Temple. Ainsi la confrérie de Belchite - du nom d'un château - a été créée par le roi Alphonse le Batailleur pour défendre les abords de Saragosse reconquise en 1118 et réunit des chevaliers accomplissant un service militaire permanent ou temporaire et vivant selon une règle religieuse.
Séduisante, cette théorie souffre cependant de quelques défauts. La définition du ribât est bien plus complexe ; il n'est qu'exceptionnellement un couvent-forteresse ; c'est un lieu, ou un bâtiment quelconque parce qu'on y fait ribât. Ainsi en péninsule Ibérique de nombreux lieux sont appelés rabida, arrabida, rapita sans que l'on y trouve d'édifices spécifiques ; le mot s'applique aussi à des lieux et à des actions totalement dépourvus de caractère militaire. Autre problème posé par la théorie d'Elena Lourie, celui de la chronologie et des lieux. Ce sont des auteurs espagnols s'appuyant sur des exemples espagnols ou maghrébins qui sont à l'origine de cette idée d'influence. Les ordres religieux-militaires espagnols de Calatrava, Alcàntara, Santiago, fondés après 1150 au moment de la grande offensive sont à l'origine des confréries de chevaliers, semblables à celle de Belchite. L'ordre du Temple cependant est né en 1120 - avant même Belchite - et en Syrie-Palestine. Et si le ribât est connu dans ces régions, il n'a pas du tout, ou il n'a plus, les mêmes formes ni les mêmes fonctions que dans l'Islam occidental. Je pense donc que c'est en amont, au niveau des rapports entre djihâd islamique et guerre sainte chrétienne qu'il faut chercher l'idée d'une influence, d'une diffusion, plutôt qu'au niveau ribât/ordre religieux-militaire. Ceci dit, certaines caractéristiques des ordres espagnols, mais aussi du Temple et de l'Hôpital - particulièrement bien installés dans les États de la Couronne d'Aragon et cela dès 1130 - peuvent avoir des rapports avec certaines expériences musulmanes : les confréries de chevaliers par exemple ou l'importance très grande de la catégorie des frères ad terminum, “servant à terme”, dans les ordres du Temple et de l'Hôpital.
Abandonnons donc cette piste. Les facteurs propres à l'évolution de la société occidentale suffisent pour expliquer l'origine du concept d'ordre religieux-militaire. En précisant bien cependant que c'est dans une société occidentale « transportée » en Orient par la croisade et confrontée aux problèmes nés du succès de cette croisade que cette expérience neuve de la chrétienté occidentale s'est développée.
“Une chevalerie d'une espèce nouvelle vient de naître et cela dans cette région qu'autrefois 'le soleil levant, présent dans la chair, a visitée d'en haut.” (Saint Bernard, Éloge de la nouvelle chevalerie)

À l'ombre du Saint Sépulcre de Jérusalem
Dès qu'ils se furent rendus maîtres de Jérusalem, les Latins installèrent un patriarche latin et un chapitre de vingt chanoines au Saint Sépulcre ; des biens, des terres, des droits furent affectés à l'un et à l'autre, en Orient comme en Occident. Pour les protéger, les chanoines s'adressèrent à des chevaliers croisés restés sur place, comme cela se faisait en Occident : pensons aux “chevaliers de Saint Pierre” à Rome. Tout près du Saint Sépulcre, un hôpital, fondé dans les années 1070 par des marchands d'Amalfi, hébergeait et soignait les pèlerins. Trois fonctions étaient donc rassemblées autour du Saint Sépulcre : la fonction spirituelle, exercée par les chanoines, la fonction hospitalière et la fonction militaire, confiée à des chevaliers du siècle. Très vite, ce que Kaspar Elm a appelé le « consortium augustin » du Saint Sépulcre, du nom de la règle de Saint Augustin suivie par les chanoines, éclate : le pape Pascal II, en 1113, érige l'hôpital en chef de l'ordre indépendant des hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, ordre voué à la charité ; et en 1120 le groupe de chevaliers formé autour d'Hugues de Payns, s'affranchit, avec l'accord du patriarche et du roi de Jérusalem Baudouin II, de la tutelle des chanoines du Saint Sépulcre pour former l'ordre du Temple. Un texte peut-être quasi contemporain de l'événement, interpolé dans la chronique d'Ernoul, décrit parfaitement ce qui s'est passé :
“Quand les chrétiens eurent conquis Jérusalem, un assez grand nombre de chevaliers se rendit au temple du Sépulcre […] et ils obéissaient au prieur du Sépulcre […]. [Puis] ils prirent conseil entre eux et dirent : “Nous avons quitté nos terres et nos amis, et sommes ici venus pour élever et exalter la loi de Dieu. Et nous sommes ici arrêtés pour boire et pour manger et pour dépenser sans rien faire. Nous n'agissons pas ni ne faisons œuvre d'armes alors qu'il en est besoin en la Terre. Et nous obéissons à un prêtre et ne faisons pas œuvre d'armes. Prenons conseil et faisons l'un de nous Maître […] qui nous conduira en bataille quand il faudra”.” (Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, chap. II).

Le concile de Troyes et saint Bernard
Bien que soutenu par le roi Baudouin II, la « pauvre chevalerie du Christ » végète ; elle doit obtenir la reconnaissance de l'Église pour devenir enfin légitime. En 1128-1129 le maître du Temple Hugues de Payns vient en Occident ; en janvier 1129, un concile provincial réuni à Troyes, en présence de saint Bernard et de nombreux abbés cisterciens, reconnaît le nouvel ordre et lui donne une règle. Peu après, saint Bernard, convaincu de la validité de l'expérience des templiers, écrit pour eux son “Éloge de la nouvelle chevalerie” dans lequel il exalte leur genre de vie et leur mission. Dès lors le succès est foudroyant et les donations se multiplient, en Champagne et Bourgogne, en Anjou, mais aussi en Angleterre, en Provence, en Catalogne, au Portugal. En 1139 la bulle Omne datum optimum du pape Eugène III achève ce processus de légitimation commencé à Troyes dix ans auparavant. Ce n'est qu'une fois ce processus achevé que d'autres ordres religieux-militaires peuvent naître. La transformation de l'ordre de l'Hôpital en ordre religieux-militaire n'a donc pu intervenir qu'après 1129, voire 1139. Elle est intéressante en ce sens que l'Hôpital conserve sa fonction hospitalière à laquelle il associe la fonction militaire. Par la suite, d'autres ordres religieux-militaires apparaîtront, en Terre sainte mais aussi sur les terrains où les chrétiens luttent contre les musulmans, comme en Espagne, et contre les païens, comme sur la Baltique. Les ordres ainsi créés suivront soit le modèle purement militaire du Temple, c'est le cas de l'ordre de Calatrava et de ses affiliés Alcàntara et Avis en péninsule Ibérique, ou des Porte-glaives en Baltique ; soit le modèle hospitalier et militaire de l'Hôpital, c'est le cas des Teutoniques, créés en Terre sainte mais actifs aussi en Baltique. Il y a une parenté entre les ordres religieux-militaires et les hôpitaux, hospices et autres maisons Dieu qui prolifèrent en Occident : dans les structures - avec la direction d'un maître - et dans le recrutement, ces ordres et institutions s'adressant principalement à des laïcs. Et les ordres religieux-militaires ne seront pas sans influencer les ordres mendiants, franciscains, dominicains, augustins apparus au XIIIe siècle.


Source du texte : CLIO.FR