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vendredi 28 octobre 2011

Le Communisme occulte, un entretien avec Oleg Chichkine


Oleg Chichkine, est un historien moscovite dont les travaux portent principalement sur les années 1920/1930 et sur les liens entre l’occultisme et les services secrets soviétiques. Il est collaborateur des revues Soverchenno secretno, Oracul, Ogonek, Segodnya et prépare un ouvrage qui portera comme titre Le Communisme occulte.
Christian Bouchet : Vous affirmez que dans les années 1920/1930 le GPU s’est servi des sociétés secrètes …
Oleg Chichkine : Gleb Bokiy, le chef du service le plus secret du GPU, le Spetzotdiel, était un des dirigeants de la société secrète la Fraternité unie du travail. Il était communiste depuis 1901. Avant la révolution, il était franc-maçon dans une loge de Saint Petersburg.
L’histoire de son initiation est la suivante. En 1906, il a organisé dans l’Institut de géologie où il était étudiant, un groupe bolchevique clandestin sous la couverture d’une cantine gratuite pour les étudiants. La police a découvert l’existence du groupe bolchevique et Gleb Bokiy a été arrêté. Il avait un ami Paviel Mokievsky qui était un médecin et un hypnotiseur connu, ainsi que le responsable de la chronique philosophique dans la revue La Richesse russe qui était un journal d’orientation libérale. Paviel Mokievsky a donné trois mille roubles - une somme importante pour l’époque - comme caution pour libérer Gleb Bokiy. Or c’est ce même homme qui avait initié Gleb Bokiy en maçonnerie dans les premiers grades.
Les membres des degrés supérieurs connaissaient tous les initiés des degrés inférieurs mais pas le contraire. Un certain Bartchenko, dont on parlera par la suite, était maçon, au grade de Rose-Croix, dans la même loge, donc logiquement il devait être au courant de l’initiation de Gleb Bokyi par Paviel Mokievsky.
Cette organisation maçonnique était indépendante de celle de Papus mais coexistait avec celle-ci que dirigeait Moebens. La loge où avait été initié Gleb Boki avait son origine au XVIIIème siècle. Parmi ses hauts dignitaires du degrés de Rose-Croix, on trouvait Roerich, des orientalistes comme Oldenburg et le prince Tcherbatskoï.
Bartchenko que nous avons précédemment cité, quitta la loge en 1914. Il s’intéressait à l’idée de Shambhala. Après la révolution, Bartchenko devint un propagandiste bolchevique auprès des marins de la flotte de la Baltique. Il leur parlait de l’histoire de Shambhala de manière si enthousiaste qu’un comité de marins écrivit une lettre ouverte au Comité international des affaires étrangères des soviets pour organiser une expédition à Shambhala. Les membres de ce comité se portaient même volontaires pour libérer Shambhala du capitalisme ! Les documents sur cette affaire peuvent être consultés aux archives du Ministère des affaires étrangères.
En 1921, Bartchenko a organisé une expédition en Laponie soviétique. L’objet de ses recherches devait être l’étude de « l’hystérie arctique » (nom scientifique que l’on donnait alors à certaines manifestations du shamanisme comme la transe et l’hypnose). Il découvrit à cette occasion une vallée avec de nombreux menhirs où l’on sacrifiait encore des cerfs. Bartchenko pensa qu’il avait trouvé des restes d’une civilisation plus ancienne que l’égyptienne. Cela rentrait dans les idées sur les cycles de Papus.
Quand il est revenu à la civilisation, il a publié un compte rendu de ses découvertes dans La Gazette rouge vespérale sous le pseudonyme de X. Il a alors été contacté par Blumkine, un agent des services secrets qui s’était illustré précédemment en tuant l’ambassadeur allemand le baron Mirbach le 6 juillet 1918. Blumkine est venu chez Bartchenko et lui a proposé de collaborer avec les services secrets soviétiques et pour ce faire d’aller à Moscou. Avec Lounatcharski, Blumkine a organisé un laboratoire de biophysique dans l’enceinte du musée polytechnique de Moscou. Un personnage central de ce labo était Oldenburg. Malgré le fait qu’il ait été membre du gouvernement provisoire socialiste-révolutionnaire/menchevik, il était tenu en haute estime par les bolcheviques.
Quand Bartchenko est venu à Moscou, il y a eu une querelle entre lui et Oldenburg qui étaient pourtant issus de la même loge maçonnique. Bartchenko est donc retourné à Saint Petersburg et a choisi comme logement le temple bouddhiste tibétain de cette ville. Il a été initié au vajrayana par de hauts représentants de l’ambassade de Mongolie, Lama Naga Naven - qui était favorable à l’indépendance du Tibet occidental - et Hayan Hirva - celui-ci avait été initié au martinisme et était membre de la loge La Grand fraternité de l’Asie; après la seconde guerre mondiale il sera le chef des services secrets de Mongolie -. Ces gens là ont dit à Bartchenko qu’ils souhaitaient l’intégration du Tibet au sein de l’URSS, dans une grande fédération eurasiatique. À la même époque, Bartchenko a été en contact avec Chandorovski, un martiniste disciple de Gurdjieff, (celui-ci le cite dans Rencontre avec des hommes remarquable) qui était juriste par profession, violoniste par passion et secrétaire du Soviet des ouvriers et paysans de Iessentuki. Il a proposé à Bartchenko d’être le chef d’une structure similaire à une loge maçonnique qui serait la réplique de l’organisation de Gurdjieff fondée au Caucase et dont le nom serait la Fraternité unie du travail. Les responsables de cette fraternité furent Bartchenko, Chandorovski et Alexandre Kondihein - un astrophysicien -.
Deux semaines après la fondation de la loge, Bartchenko a eu la visite de Blumkine et celui-ci lui a proposé pour la seconde fois d’entrer dans les services secrets soviétiques du fait de ses recherches sur l’hypnose et la télépathie.
En décembre 1924, Bartchenko est venu à Moscou et a fait un discours à l’école du GPU où il a proposé d’organiser des recherches scientifiques sur la télépathie et sur le magnétisme, ainsi qu’une expédition à Shambhala.
Bartchenko a proposé à Gleb Bokiy d’entrer dans sa Fraternité, en plus de Gleb Bokiy qui a rejoint le conseil des dirigeants de la Fraternité, a aussi adhéré à celle-ci Moskvine, un membre du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, et l’adjoint du dirigeant du Comité populaire des affaires étrangères Stomoniakov. Les rituels utilisés provenaient de Gurdjieff, mais la symbolique était empruntée aux ouvrages d’Anastasius Kircher. Le nom ésotérique de Gleb Bokiy était Vostokov (Parole d’Orient) et son signe était Saturne.
Le GPU utilisait ce groupe pour ses liens internationaux et en particulier avec l’Orient pour sa politique étrangère.
CB.: Y a-t-il eu des liens entre ce groupe et les Constructeurs de Dieu ?
OC.: Lounatcharski habitait dans la même maison, au même étage que Blumkine. Lounatcharski aurait été maçon comme Tchitchérine. Il a joué un rôle dans le transfert de Bartchenko à Moscou.
Certains auteurs l’ont accusé d’avoir organisé des messes noires sur la tombe de sa fille décédée, mais il ne s’agissait sans doute que de séance de spiritisme …
Il n’est pas inutile de faire référence aussi ici à Alexandre Bogdanov, de son vrai nom Malinovski, un des idéologues du Parti communiste bolchevique, considéré un temps comme l’égal de Lénine (qui le critique dans son livre Matérialisme et empiriocriticisme). Membre du groupe ultra-gauchiste En avant !, il est une des têtes des Constructeurs de Dieu avec Lounatcharski.
Ecrivain de romans de science fiction, il est l’auteur de L’Etoile rouge, Ingénieur Menni, etc. où il décrit le socialisme réalisé sur la planète Mars, un socialisme représenté comme le gouvernement occulte d’une société secrète d’initiés nommés les Frères inconnus; une banque du sang qui répartit de manière permanente le sang des membres entre eux et permet la régénération permanente de ceux-ci; une théurgie des ingénieurs comme classe de nouveaux initiés.
Ses romans en fait relataient ses croyances profondes, dont celle que le plus grand ennemi du socialisme c’est la mort du corps. Après la prise du pouvoir par les bolchevique, il se fit nommer directeur de l’Institut de transfusion du sang et décéda le 13 avril 1928 - il était né le 10 août 1873 - lors d’une transfusion sanguine collective !…
CB.: Et avec les Cosmiques, y eut-il aussi des liens ?
OC.: Ils se réclamaient de la même autorité, le savant Tchigevski, un disciple de Federov le fondateur des Cosmiques, qui vouait un culte scientifique au soleil et qui a fondé l’Institut du soleil d’URSS, et leurs travaux scientifiques étaient parallèles.
Un cousin de Gurdjieff, nommé Mercurov, était sculpteur. C’est lui qui réalisa le masque mortuaire de Lénine. Il était aussi à la fois membre de la Fraternité de Bartchenko et un admirateur de Tchigevski. Tout se tient …
CB.: Et avec la Synarchie ?
OC.: Saint Yves d’Alveydre a rencontré Dordzhiyev, un conseiller du Dalaï Lama. Dordzhiyev est connu pour avoir introduit en Europe l’idée de Shambhala.
Guénon a fait remarquer dans Le Roi du monde qu’Ossendovski ne pouvait pas connaître Saint Yves d’Alveydre car aucun de ses livres n’avaient été traduits en Russe. Or l’oeuvre de Saint Yves d’Alveydre fut traduite dès 1912. De surcroît il n’est pas exclu qu’Ossendovski, homme cultivé, maîtrisa fort bien les langues étrangères.
En Russie, avant la révolution, les idées de Saint Yves d’Alveydre étaient connues d’un large public occultiste, cela d’autant plus que la femme de Saint Yves d’Alveydre, la comtesse Keller, était russe.
Bartchenko qui avait lu Saint Yves d’Alveydre, fait un parallèle entre le communisme et la société rêvée par ce dernier. On peut en conclure à l’existence d’une manipulation des partisans de Saint Yves d’Alveydre par le GPU, d’ou la création d’une loge nommée Aggartha au sein du Grand Orient de France considérée comme manipulée par le GPU.
CB.: N’a-t-on pas aussi parlé de contacts entre Roerich et le GPU ?
OC.: Les rapports entre Nicolas Roerich et le GPU sont maintenant avérés. Il est acquis que Roerich, qui est devenu une gloire nationale russe, était un agent d’influence soviétique en Inde.
CB.: Que sont devenus tous ces personnages dont nous venons de parler ?
OC.: Blumkine a été accusé de trotskisme et fusillé en 1929, Bokiy a été fusillé en 1937, Bartchenko a été accusé d’avoir organisé une loge « maçonnico-fasciste » et a été fusillé le 30 avril 1938, Mercurov lui est mort de mort naturelle en 1952 après être devenu le plus célèbre sculpteurs de monument à Lénine et à Staline.
Christian Bouchet http://www.voxnr.com/

mardi 21 juillet 2009

Chronologie sur Staline et l'URSS jusqu'à 1938

1879: naissance de Josip Vissarionovic DJOUGACHVILI en Géorgie; père cordonnier, né serf. Séminaire orthodoxe pour études gratuites. D'abord militant nationaliste géorgien (donc anti-russe!), puis militant marxiste.
1906: il devient «révolutionnaire professionnel» bolchevik, et sera arrêté 5 fois par la police tsariste. Lénine apprécie son intransigeance sans scrupules et son absence de prétentions intellectuelles critiques ; il le surnomme Staline = d'acier.
févr.1917: la Révolution le libère de Sibérie. Revenu à Petrograd, il est rédacteur à la Pravda, organe bolchevik; sa position est favorable à la collaboration avec le Gvt provisoire (comme les mencheviks) jusqu'au retour de Lénine en avril. Dès ce moment, il se soumet aux Thèses d'Avril, et en devient un exécutant énergique.
nov. 1917: Staline a un rôle effacé dans la Révolution d'Octobre, contrairement à Trotski. Puis Lénine le nomme commissaire au Rabkrin , organisme de surveillance de l'administration et des organisations de travailleurs : sentant le danger de la « bureaucratisation délirante » qu'il avait mise en place pour imposer le «communisme de guerre» (1) , Lénine voulait un exécutant énergique pour contrôler... la nouvelle bureaucratie qu'il met en place afin de contrôler la première ! Staline applique brutalement les méthodes énergiques préconisées par Lénine.
1922: dans un pays sorti de la guerre civile mais totalement épuisé, détruit, sous-alimenté, le XIe Congrès du Parti décide la NEP, «nouvelle politique économique » (retour au marché libre pour «laisser souffler» l'économie (2)). Staline est élu Secrétaire général du Parti communiste, poste administratif . Mais Lénine est victime d'une attaque du cerveau (avec hémiplégie) : la fonction de Staline devient alors politique. De plus, il surveille étroitement le grand chef malade, et censure son information. Staline s'allie («1e troïka») avec Zinoviev et Kamenev, tenants de la NEP, contre Trotski, partisan d'une accélération de la Révolution avec collectivisation et planification (3). Staline renforce le caractère hiérarchique du Parti, qui constitue un Appareil soumis au Secrétaire général (4).
janv. 1924: mort de Lénine. Staline organise des funérailles grandioses, augmente le poids du Parti et y fait entrer des ouvriers qui voient leur adhésion comme une promotion sociale. Son mot d'ordre est de consolider « la Révolution dans un seul pays », contre Trotski (qui voudrait, grâce au Komintern (5), une extension internationale de la Révolution, et à l'intérieur une «Révolution permanente» contre la tendance de l'appareil du Parti de se constituer en classe dominante). [Les communistes européens, en grande majorité, soutiennent à fond l'URSS, désormais patrie du prolétariat dirigée par le grand Parti frère dont les directives sont sacrées. L'URSS est considérée par tous les staliniens comme une citadelle assiégée par le capitalisme. Les communistes de tous pays, sous l'autorité de Moscou, feront tout pour l'aider.]
1926: Zinoviev et Kamenev, écartés du pouvoir, et désormais persuadés qu'il faut industrialiser et planifier, se rapprochent de Trotski : c'est la «2ième troïka» ou «opposition de gauche». Staline les fait exclure du Parti, fait déporter Trotski et poursuivre ses partisans (les trotskistes sont souvent des intellectuels). Le Parti, «épuré» de ses intellectuels, devient de plus en plus une caste privilégiée d'origine ouvrière. Jusqu'ici, Staline a soutenu la Nep, les koulaks (paysans indépendants) et toléré les «nepmen », commerçants enrichis par la Nep. Mais, en 1928, la tension entre le pouvoir et les nouveaux privilégiés s'aggrave : réquisitions de récoltes, taxations sévères, à quoi répondent refus de livraisons et trafic parallèle clandestin. La crise est aiguë, l'économie asphyxiée. C'est alors que Staline, adoptant tout à coup les idées de l'opposition de gauche qu'il a éliminée, se lance à fond dans la collectivisation : c'est le grand tournant. Le Parti force les paysans à se réunir en KOLKHOZES (fermes collectives) et SOVKHOZES (fermes d'Etat). Résistance massive des paysans, qui abattent leur bétail etc. Les récalcitrants sont soumis à la «dékoulakisation» (5 à 10 millions de paysans déportés et/ou massacrés de 1929 à 1934 d'apr. J-J Marie). Famine gigantesque.
Simultanément industrialisation forcée, avec PLAN QUINQUENNAL de développement (1928-1933), aux directives utopiques, chaotiques. La mise sur pied d'une vaste industrie lourde (énergie = pétrole + charbon + hydro-électricité, et sidérurgie) au détriment de l'industrie légère ou de consommation, s'accompagne d'une énorme propagande en faveur de la productivité (exaltation du stakhanovisme, du nom de l'ouvrier Stakhanov qui abattait 14 fois plus de charbon que les autres) et d'un renforcement de la bureaucratie (6) (rétablissement du «livret ouvrier» par ex.), tout en dénonçant la bureaucratie. L'OGPU, police politique, joue un rôle décisif non seulement dans la «mise au pas» de la population par la terreur, mais dans l'économie, remplissant les camps («goulag ») d'«ennemis du peuple», «koulaks» ou «saboteurs», qui constituent une main d'oeuvre gratuite, mobile, exploitable : l'OGPU devient le plus grand entrepreneur d'URSS. Le premier grand régime totalitaire (7) est en place.
[1927-1930: Le Parti communiste chinois, assez puissant dans les villes, reçoit de Staline l'ordre de collaborer avec le «Kuo-min-tang» (Guomindang, parti nationaliste). Or une fois désarmé, le PCC est exterminé par le général guomindang Tchang-Kaï-shek - cf La Condition humaine de Malraux. Du coup, après cette défaite, les directives de Moscou aux «partis frères» vont être de refuser toute alliance avec d'autres partis de gauche, de lutter «classe contre classe», c'est-à-dire le parti communiste-prolétarien seul contre tous les autres, et surtout contre les sociaux-démocrates ou «social-traîtres», ou même «social-fascistes». Le résultat de cette politique en Allemagne, de 1930 à 33, sera de laisser le nazisme prendre le pouvoir...]
1934: L'assassinat de Kirov, le plus proche collaborateur de Staline (8), est présenté comme la preuve d'un «Complot» d'intensité croissante qui réunit le Capitalisme moribond et le Trotskisme, et qui agit à tous les niveaux du parti.
[On a distingué dans les textes staliniens des années 1930 deux types de langage :
1) le discours de la «métahistoire», c'est-à-dire détaché du réel, consistant à dire que le socialisme instauré en 1917 conduit progressivement à l'abondance. Exemple-type : la phrase constamment citée de Staline « La vie est devenue meilleure, la vie est devenue plus joyeuse ». Comme la réalité ne correspond pas à ce langage, il faut y ajouter
2) le discours de la «subhistoire», consistant à expliquer, par le complot «hitléro-trotskiste», tous les dysfonctionnements du système. Alors chaque cadre, chaque responsable va craindre d'être désigné comme membre du complot, et ne va espérer s'en tirer que par une totale servilité à l'égard des supérieurs, en accusant lui-même d'autres responsables. N. Werth, Etre communiste.., ch. 5, 6, et Soljenitsyne.]
1936-37 : les grandes purges opérées par le Guépéou (GPU, police politique qui succède à la Tchéka) frappent les cadres administratifs et techniques et, au sommet de la pyramide hiérarchique, tous ceux qui pourraient être les rivaux de Staline. Lors des procès (1936: procès du «contre-terrorisme-trotskiste-zinoviévien» ;
1937: procès du «centre antisoviétique trotskiste» etc), les accusés ont presque toujours reconnu et amplifié leur culpabilité, s'accusant, contre toute vraisemblance, des complots les plus noirs. Les explications données à ce comportement étrange sont diverses : Soljenitsyne dans l'Archipel du Goulag insiste sur la terreur dans les prisons, le chantage sur la famille, l'espoir entretenu mensongèrement d'être gracié si on avoue. N. Werth (Etre communiste..) insiste sur le consensus, dans tout l'appareil et même chez les accusés, sur la subhistoire : « puisque tout va mal malgré les efforts du peuple, c'est qu'il y a un coupable, et c'est peut-être bien moi ! ». L'ensemble des procédés mis au point en URSS dans les années 1930 pour obtenir du prisonnier une soumission totale et des aveux publics "sincères" est appelé "lavage de cerveau" (brainwashing); il comporte la privation de sommeil, les interrogatoires répétitifs (avec une lampe devant les yeux) où, pendant des mois, on exige de façon lancinante de l'accusé qu'il avoue une faute, sans lui dire laquelle. Affaibli, il finit par être persuadé d'être coupable, et quand finalement on précise ce qu'il doit avouer, soulagé de "comprendre" sa faute, il y adhère (9).
Il y a aussi des purges dans les classes populaires, surtout des régions non-russes, selon des critères ethniques : les archives ont révélé récemment que la police politique fixait d'avance des «quota» de condamnés à mort pour chaque district ! La masse des déportations de certaines ethnies (Tchétchènes, Cosaques etc) fait qu'on peut même parler d'entreprise génocidaire.
La purge de l'armée (exécution du maréchal Toukhachevski et de 4 maréchaux sur 5 existants, et, dit-on, de 35000 officiers) résulterait d'une provocation des services secrets hitlériens, qui auraient inventé et transmis à Staline une trahison de l'état-major soviétique.
1938 : fin du 2e Plan quinquennal. L'URSS est profondément bouleversée; le Parti et l'Armée, peuplés de cadres fraîchement promus et tremblants, pratiquent le «culte de la personnalité» à l'égard de Staline.
Une grande partie de l'activité économique est obtenue par le travail forcé, dans cette gigantesque organisation de camps dont Soljenitsyne a diffusé mondialement le nom : le Goulag (de Glavnoie Oupravlenie Lagerei : direction des camps). Dès 1919, ces camps de "travail correctif", dirigés par la police politique, remplacent les prisons et sont implantés surtout dans l'extrême-nord (îles de la mer Blanche) ou en extrême-orient, où les conditions sont particulièrement inhumaines. La mortalité y est effrayante. Nombre de détenus, d'ap. Quid 2003 p. 1263 : en 1930 : 1,5 million; 1933 : 3,5 millions; 1938 : 11,5 millions; 1941 : 13,5 millions.
Les avis des historiens divergèrent longtemps quant à la réussite économique de cette période : certains, même anti-staliniens, étaient impressionnés par les grandes réalisations de l'industrie lourde, centrales hydro-électriques géantes et combinats métallurgiques (10); d'autres voyaient la faiblesse de la consommation et l'inutilité des réalisations mégalomanes faute d'un circuit de distribution. Depuis 1990, devant le délabrement des installations héritées des soviétiques (Tchernobyl et autres centrales nucléaires ; gazoducs sibérien qui ont des pertes d'env. 25%) mais surtout l'effrayante dégradation de l'environnement (disparition de la mer d'Aral, des terres noires d'Ukraine, de la taïga, empoisonnement du lac Baïkal, pollution atmosphérique), on a dû cesser de vanter l'économie «prolétarienne».
[Mais ne vantons pas trop, non plus, le système (néolibéral) qui a pris sa place ! Sous Staline, la population augmentait ! Depuis une vingtaine d'années les Russes livrés à eux-mêmes, invités à prendre des initiatives individuelles mais soumis au chômage, à l'incertitude, à des pénuries parfois aussi graves que sous le stalinisme, voyant la corruption envahir tout, ne savent souvent plus que faire, et ne veulent presque plus avoir d'enfants. Aujourd'hui (2005) nombreux sont ceux qui regrettent l'époque stalinienne.]
A l'extérieur de l'URSS, l'information était rare, et les opinions se partageaient de façon tranchée entre l'horreur du bolchevisme (cf Hergé: Tintin chez les Soviets) et le culte du Père des Peuples ou Grand Frère, Staline (Louis Aragon, les Partis Communistes occidentaux, etc.).
Notes :
(1) Communisme de guerre : système autoritaire que Lénine avait mis en place pendant la guerre civile pour faire marcher l'économie - confiscations, réquisitions de vivres et de chevaux dans les villages, directives aux usines pour une production accélérée. Les paysans préfèrent manger leur bétail que le livrer, le commerce de distribution disparaît : famine

(2) Avec la NEP le commerce et le petit capitalisme peuvent reprendre : celui qui a des marchandises les offre, celui dont l'offre correspond à la demande s'enrichit. La situation s'améliore vite, mais des inégalités se créent. On nomme nepman celui qui s'enrichit.

(3) Si on supprime la concurrence capitaliste, il faut que les entreprises aient un autre moyen de savoir que produire : ce sera la planification , dit Lénine d'abord, puis Trotski. Chaque unité recevra des directives, sur cinq ans, pour développer sa production de façon qu'elle se coordonne avec les autres.

(4) Lénine s'en inquiète. Dans un moment où il n'est pas surveillé par Staline, il dicte le fameux testament de Lénine qui dit : méfiez-vous du camarade Staline, il est trop dur. C'était trop tard...

(5) Komintern (= 3e Internationale communiste) organisation créée en 1918 à Moscou, dont le 1er dirigeant fut Trotski. Son but : étendre la révolution bolchevique au monde entier.

(6) Il est très difficile pour un jeune d'aujourd'hui vivant en démocratie de se rendre compte de l'horreur destructrice d'une bureaucratie sans scrupules dont tout dépend.

(7) Le mot Etat totalitaire a été inventé dans l'Italie fasciste. Il faut bien distinguer le totalitarisme du XXe s. de l'absolutisme et des despotismes qui l'ont précédé. A l'autorité sans limite du Chef (avec "culte de la personnalité"), le totalitarisme ajoute
1) une propagande (meetings monstres, spectacles orchestrés, radio, procès publics des ennemis du peuple, embrigadement de la jeunesse dans des activités collectives) qui s'empare de la totalité des esprits : on ne peut plus penser par soi-même;
2) un système efficace de surveillance-dénonciation, avec une police omniprésente (écoutes téléphoniques, micros cachés, avantages donnés aux délateurs, méthodes pour obtenir des aveux), avec un acharnement contre les intellectuels, les artistes, les esprits entreprenants. Toute critique exprimée conduit à la mort, et les citoyens «normaux» adhèrent entièrement à l'exaltation du régime. Dès les années 1930 certains ont vu que le totalitarisme existe à la fois à l'extrême-gauche lénino-stalinienne et à l'extrême-droite hitléro-fasciste. Alors qu'ici, chacun de nous est tantôt une personne individuelle choisissant ses modèles et capable de refuser certains choix, tantôt un atome de la foule qui se précipite dans la même direction comme la vague, dans la société totalitaire il n'y a plus que la foule.

(8) L'assassinat de Kirov a fait couler beaucoup d'encre. La conviction semble se faire, de plus en plus, que c'est Staline qui l'a fait tuer, car personne n'avait de raison de vouloir la mort de ce collaborateur peu visible, et aucun suspect ne l'a approché. Mais pourquoi Staline a-t-il fait tuer son plus proche collaborateur ? Ce mystère est au coeur du totalitarisme : avait-il besoin d'une mise en scène dramatique pour renforcer son pouvoir ? La dictature semble avoir besoin de la délation, de l'accusation, pour fonctionner, et ses chefs s'entre-déchirent.

(9) Des hommes aussi solides que Kamenev et Zinoviev ont fait, à leur procès, des aveux invraisemblables sur le ton le plus convaincu. Actuellement le terme "lavage de cerveau" s'utilise pour dénoncer les procédés de certaines sectes qui obtiennent une soumission totale de leurs membres. Cette technique est née dans les années 1930 dans un but politique, mais aujourd'hui il serait inutile, pour une dictature totalitaire, d'organiser un procès public avec aveux, car tous les journalistes dénonceraient le lavage de cerveau. Les dictatures actuelles préfèrent les disparitions...

(10) Les immenses lacs de retenue hydro-électrique sur les fleuves russes sont visibles sur les cartes scolaires; les habitants évacués subissaient un déracinement cruel. Le plus grand combinat de l'Oural dépensait 30 % du charbon uniquement pour son transport avant la fonte du minerais ! Mais si, selon la doctrine marxiste, la mission de l'homme est de lutter contre la nature, tout cela est bon !
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