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dimanche 29 décembre 2024

Mer Noire : découverte de la plus vieille épave intacte au monde, un bateau grec datant de 400 av. J-C

 

Le bateau de commerce grec, qui date de 400 avant notre ère, a été découvert à deux kilomètres de profondeur.

Elle est “intacte”. L’épave d’un bateau de commerce grec remontant à 400 avant JC, exceptionnellement bien conservée, a été découverte au fond de la mer Noire, a annoncé mardi 23 octobre une expédition scientifique anglo-bulgare. “Je n’aurais jamais pensé qu’il serait possible de retrouver intact, et par deux kilomètres de profondeur, un navire datant de l’Antiquité”, a déclaré le professeur Jon Adams, directeur du Centre d’archéologie maritime de l’université de Southampton (sud de l’Angleterre), l’un des dirigeants de l’expédition.

“Cette découverte va changer notre compréhension de la construction navale et de la navigation à l’époque antique”, a-t-il ajouté dans un communiqué. L’expédition Black Sea MAP (pour Maritime Archaeology Project) a sondé pendant trois ans les fonds de la mer Noire sur plus de 2 000 km2, au large de la Bulgarie, au moyen d’un sonar et d’un véhicule télécommandé équipé de caméras conçues pour l’exploration en eaux profondes. L’équipe a découvert plus de 60 épaves remontant du XVIIe siècle à l’Antiquité.


La plus ancienne d’entre elles a été retrouvée à une profondeur où l’eau est dépourvue d’oxygène et peut “conserver les matières organiques pendant des milliers d’années”, a précisé l’équipe du Black Sea Map. L’épave a été datée au carbone 14. “Nous avons des morceaux d’épaves qui remontent à une époque plus ancienne, mais celle-ci semble vraiment intacte”, a souligné sur la BBC l’archéologue Helen Farr, associée au projet.

Francetvinfo

https://www.fdesouche.com/2018/10/23/mer-noire-decouverte-de-la-plus-vieille-epave-intacte-au-monde-un-bateau-grec-remontant-a-lan-400-av-j-c/

lundi 19 août 2024

Quête de l’Infini et Inquiétude européenne

 

Quête de l’Infini et Inquiétude européenne

Pensée grecque reposant sur la notion de limite, ou bien pulsion faustienne caractérisée par la démesure ? Dans cet article, Jean Montalte tente de déceler ce qui caractérise l’esprit européen. Il renvoie dos à dos les antimodernes et la droite prométhéenne cherchant à harmoniser ces deux dimensions plutôt que les opposer.

Anaxagore, au Ve siècle av. J.-C., a résolu en ces termes, et par avance, le principe de raison suffisante, énoncé par Leibniz (pourquoi y a-t-il de l’être plutôt que rien?) : « Quel est le but qui vaudrait que l’on choisît de naître plutôt que de ne pas exister ? Spéculer sur le ciel et sur l’ordre du cosmos entier. » Être ou ne pas être, interrogeait Shakespeare. Anaxagore répond : être, pour contempler les astres, les étoiles, la voûte céleste, et s’en repaître comme d’un breuvage aussi succulent qu’intarissable. « Les esprits dignes de contempler les choses profondes conçoivent pour l’illimité une confiance sans limite », lui rétorque Goethe par-dessus les siècles, puisque l’univers s’est ouvert aux dimensions de l’Infini, révolution scientifique dont Alexandre Koyré avait tiré les conséquences dans un ouvrage de synthèse fameux.

J’ai la passion des chimères. Mon vœu le plus cher serait de vivre dans un château vaste comme le monde, à l’instar des Gormenghast. J’ai l’appétit cosmique propre à ma race. Inquiétude métaphysique, soif de dépassement, voilà les traits constitutifs de tout européen bien né. Cette quête de l’ailleurs, je tente parfois d’en dompter la démesure, tant elle peut briser l’âme qui s’y livre sans retenue. Je me paie alors une cure de banalité. J’essaie de trouver dans la proximité des choses et des êtres la poésie invisible qui y est recelée, comme l’œuf de la colombe mystique dans sa coquille cernée de boue, en attente du troisième règne selon Joachim de Flore, celui du Saint-Esprit. Voyez l’ampleur de mes divagations… Chesterton, alors, se présente comme un antidote salvateur :

« C’est une chose de raconter une entrevue avec une gorgone ou un griffon, une créature qui n’existe pas. C’en est une autre de découvrir que le rhinocéros existe bel et bien et de se réjouir de constater qu’il a l’air d’un animal qui n’existerait pas. »

Si je peux me passer de ces créatures sorties de l’imaginaire européen, il m’est sans doute plus difficile de ne pas jeter un regard théorique sur l’Univers, de temps à autre, pour éprouver ce vertige du cosmos qui a le don de conjurer les forces entropiques menaçant mon cerveau du ratatinage.

David Engels, dans son dernier livre Défendre l’Europe civilisationnelle, sous-titré Petit traité d’hespérialisme, qualifie l’esprit européen de faustien, dans la lignée de Spengler. Tantôt, ce trait idiosyncrasique se traduit dans une soif spirituelle portée vers la transcendance divine, tantôt cette même quête de dépassement s’abîme dans le règne du matérialisme, de la marchandise, de la croissance illimitée et de la technique. Selon David Engels, parmi toutes les explications qui tentent de rendre compte du déclin des grandes civilisations, la raison profonde qui mérite de retenir notre attention est la suivante : l’abandon graduel de la transcendance pour la matière.

David Engels écrit :

« Pour moi, l’Europe proprement dite commence après la fin des grandes migrations avec la restitution impériale de Charlemagne, avec la recréation de l’Église chrétienne en Occident, avec ce grand projet de restitution impériale. C’est cela le véritable début d’une Europe que je définis dans son identité profonde surtout de manière psychologique. Pour moi, le mot-clef, c’est ce que l’on appelle la “pulsion faustienne”, c’est-à-dire cette volonté typiquement européenne de vouloir être en quête : en quête de quelque chose qui est derrière l’horizon ; en quête de quelque chose qu’on ne peut jamais vraiment atteindre ; en quête d’une transcendance, d’une vérité qui est juste derrière l’horizon. Et donc la quête d’une envergure assez monumentale, démesurée, je crois que la démesure, en bien comme en mal, est quelque chose d’assez typiquement européen. (…) La splendeur intérieure de la cathédrale gothique et la démesure inhumaine du gratte-ciel sont tous les deux des expressions d’un même archétype typiquement européen.»

Jean-François Mattéi constatait, dans une veine similaire, que « L’Europe ne se comprend elle-même que dans un mouvement qui l’emporte irrésistiblement au-delà d’elle-même. » Mais ce mouvement, sur le modèle du périple odysséen n’exclut pas un retour à l’Île d’origine.

Cette articulation de la dimension spirituelle ou psychologique et de la dimension technicienne a le mérite de rappeler à une droite prométhéenne, dont je mesure les qualités au demeurant, que sans un horizon de sens, nous sommes voués à nous enliser toujours plus profondément dans le nihilisme, nihilisme dont les dommages ne peuvent être résorbés par les prouesses techniques, aussi indispensables fussent-elles pour développer notre puissance sur la scène internationale.

L’erreur symétrique de l’anti-moderne ou de l’archéo-primisiviste n’est pas moins nocive pour autant. Certes, la science et ses dérives ne doivent être passées sous silence, encore moins les folies prométhéennes dont l’européen doit en grande partie son déclin. Jean-François Mattéi écrit dans Le sens de la démesure :

« Le vingtième siècle aura été le siècle de la démesure. Aucune époque ne saurait lui être comparée, aussi loin que notre mémoire remonte. Démesure de la politique, tout d’abord, avec deux guerres mondiales et des conflits régionaux permanents, des déportations et des tortures de masse, des camps de la mort déclinés en allemand et en russe, et, pour culminer dans l’horreur, deux bombes atomiques larguées sur des populations civiles. Démesure de l’homme, ensuite, puisque tous ces crimes ont été commis en son nom, qu’il soit nazi, communiste ou démocrate, ou plutôt au nom d’idéologies abstraites qui, pour mieux sauver l’humanité, ont sacrifié sans remords les hommes réels. Démesure du monde, enfin, avec une science prométhéenne qui a voulu percer les secrets de l’univers, une technique déchaînée qui a cherché à asservir la nature, et une économie mondialisée, sous le double visage du capitalisme et du socialisme, dont les flux incessants d’échanges ont privilégié le prix des choses au détriment de la dignité des hommes. Telle est la démesure revendiquée du progrès, nouveau Moloch auquel il fallait à tout prix sacrifier. »

Il semble qu’après la lecture de ces lignes, la messe soit dite. Et pourtant, se rallier aux thèses technophobes, en émules de Theodore Kaczynski – je cite ce nom parce qu’il n’est pas si rare de le voir pris comme exemple -, ce serait signer l’arrêt de mort de l’Europe puissance.

Une tentation anarcho-primitiviste, qui lorgnerait sur une barbarie originelle telle qu’elle fut fantasmée par un Robert E. Howard, par exemple, l’auteur de Conan le Barbare serait une catastrophe pour l’homme européen et diminuerait d’autant ses forces, tant intellectuelles que matérielles. Ce serait réduire l’homme européen hautement civilisé à l’ombre de lui-même, tout comme « les consécutions des bêtes ne sont que l’ombre d’un raisonnement » pour citer Leibniz.

Dans un entretien donné à Paris en 1997, un journaliste qui demande à Maurice G. Dantec si devant la révolution numérique et internet il serait du côté des utopistes un peu naïfs ou des catastrophistes anti-techno. « Il y a ceux qui y voient l’enfer et ceux qui y voient le paradis, où vous situez-vous ». Maurice G. Dantec répond : « Au purgatoire. »

Au fond, l’erreur de l’anti-moderne c’est d’avaliser l’équation de la philosophie des Lumières, qui consiste à établir une fausse corrélation entre progrès moral et progrès scientifique et technique. Croyant à cette corrélation et par rejet, répulsion, il récuse tout aussi bien les progrès techniques bien réels et ce qui tient lieu de progrès moraux, dans lesquels ils voient, souvent à juste titre, un pur camouflage de la décadence égalitariste. Contre cette équation, à rebours de cette identification, nous devrions repenser à nouveau frais la question de la technique sans lui associer tout le baratin progressiste qui l’a escortée jusqu’ici.

L’infini est parfois une notion qui a mauvaise presse, dans nos parages. Dominique Venner fustigeait « la métaphysique de l’illimité », ce qui n’est, certes, pas tout à fait la même chose. Maurras, plus sévère, dans sa préface du Chemin de Paradis de mai 1894, adressée à Frédéric Amouretti, écrit : « Il n’est point contestable qu’il existe sous le nom de pensée moderne un amas de doctrines si corrompues que leur odeur dégoûte presque de penser. […] J’ai surtout horreur ces derniers allemands. L’Infini ! Rien que ces sons absurdes et ces formes honteuses devraient induire à rétablir la belle notion du fini. Elle est bien la seule sensée. Quel Grec l’a dit ? La divinité est un nombre ; tout est nombré et terminé. » Et Boutang, de commenter dans son monumental Maurras, la destinée et l’œuvre :

« En vain criait-il contre l’infini à l’allemande, le mauvais infini. L’infini l’habitait, lui jouerait des tours jusqu’à la fin – et la prière de la fin – (Mau-ras, mal rassasié lui disait Mistral) calembour métaphysique qui répond à celui d’Eschyle sur son héros, Ulysse, Ulysse éponyme des douleurs. »

Et, pour finir, évoquons cette grande plume de la littérature française, Paul Claudel, qui dans sa Poétique, compose un poème en prose métaphysique, dans la lignée de Poe avec Eurêka, en congédiant la notion d’infini de sa cosmologie. Retour à l’antique, en somme, où l’infini devient synonyme d’indéfini, voire pire, de démesure. Ainsi, le premier à avoir tenté de penser l’être dans sa dimension métaphysique et cosmologique, Parménide d’Élée, concevait l’Être comme une sphère finie, « une balle ronde ». L’univers, en s’étendant sans limites, commettrait finalement une faute morale, au regard de la philosophie héritée des Grecs.

Cette distinction entre l’esprit grec et l’esprit européen, qui se développe sur le même axe que l’opposition entre le fini et l’infini, la limite et l’illimité, Albert Camus en donne un résumé saisissant dans son texte L’exil d’Hélène :

« La pensée grecque s’est toujours retranchée sur l’idée de limite. […] Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. »

Nietzsche, dans l’Antéchrist, qualifie l’aboutissement du nihilisme européen de bouddhisme européen , une sorte de quiétisme aspirant à l’ataraxie, au nirvana. La société prospère et pépère des trente glorieuses, le plein emploi, le consumérisme, l’abandon de l’Algérie française et de l’Armée, dernier bastions des valeurs chevaleresques et aristocratiques, a bien failli accoucher de cette société en état de léthargie heureuse. Et il n’est pas rare de constater la présence d’un petit Bouddha en porcelaine dans le salon de monsieur tout le monde. Tout indique, à rebours de ces espérances amniotiques, le retour du tragique dans l’Histoire, le retour des peuples européens, saisis par une inquiétude, une angoisse proprement existentielle.

Pour conclure, je me permets cette longue citation – il n’y a pas un mot à retrancher – de Jean-François Mattéi, qui écrit dans Le regard vide :

« Je considère l’Europe, cette figure unique de l’inquiétude dans le courant des civilisations, comme une âme à jamais insatisfaite dans la quête de son héritage et le besoin de dépassement. En dépit des renaissances, son rythme naturel est celui des crises et des révolutions, qu’elles soient religieuses, avec l’instauration du christianisme dans le monde romain, politiques, avec l’invention de l’État moderne, sociales, avec l’avènement de la démocratie, économiques, avec la domination du capitalisme, mais aussi philosophiques, avec la découverte de la rationalité, scientifiques, avec le règne de l’objectivité, techniques, avec la maîtrise de l’énergie, artistiques, avec le primat de la représentation, et finalement humaines, avec l’universalisation de la subjectivité. Ces ruptures qui forment la trame continue de son histoire, ces créations et ces destructions qui stérilisent son passé et fertilisent son avenir, ces conquêtes de soi et ces renoncements qui sont l’envers de l’oubli et de la domination de la nature, tous ces facteurs indissolublement liés ont contribué à faire de la crise, et donc de la critique, le principe moteur de l’Europe. On comprend que le choc de la Première Guerre mondiale, en rappelant à l’Europe le destin de mort des civilisations, lui ait enlevé l’espoir de ses vieilles certitudes et laissé le regret de ses anciens parapets. »

Jean Montalte – Promotion Léonidas
Source :
 Éléments

https://institut-iliade.com/quete-de-linfini-et-inquietude-europeenne/

lundi 8 juillet 2024

Chine : les Grecs anciens présents dans l’Empire du Milieu 200 ans avant notre ère

 Des scientifiques estiment que les Grecs seraient entrés pour la première fois en Chine 1.500 ans avant la venue de Marco Polo et qu’ils auraient même pris part à la réalisation de l’armée de terre cuite.

Les scientifiques ont tiré de telles conclusions après avoir analysé les données archéologiques et génétiques obtenues dans le cadre de fouilles dans la tombe de l’empereur Qin Shi Huang, qui avait uni la Chine en un seul État.

Les chercheurs ont trouvé de nombreux objets d’origine grecque, en particulier, des figurines en bronze d’oiseaux faites avec une technique oubliée aujourd’hui. L’analyse de l’ADN mitochondrial a ainsi montré que les Grecs étaient en Chine pendant le règne de Qin Shi Huang.

Le scénario le plus probable est que ce sont les Grecs anciens qui, au IVe siècle avant J.-C., sont entrés en Asie orientale après les campagnes d’Alexandre le Grand. « Nous pensons maintenant que l’armée de terre cuite et des sculptures en bronze trouvées sur le site ont été créées sur le modèle des anciennes sculptures grecques et des objets d’art », a indiqué un archéologue.

Le Professeur Lukas Nickel, qui détient la chaire d’histoire de l’art asiatique à l’Université de Vienne, a déclaré: «Il est possible qu’un sculpteur grec peut avoir été sur place pour former les artistes locaux.

L’armée de terre cuite contient quelque 8.000 statues de soldats et de chevaux en terre cuite datant de 210 avant J.-C. C’est « l’armée enterrée », destinée à garder l’empereur défunt.

Independant

https://www.fdesouche.com/2016/10/13/chine-les-grecs-anciens-presents-dans-lempire-du-milieu-200-ans-avant-notre-ere/

samedi 16 septembre 2023

Guerres oubliées : la bataille de Marathon

 

La Bataille de Marathon

Reconstitution cinématographique
La bataille de Marathon fait partie des guerres médiques et s’est déroulée en 490 av. J.-C. lors de la première invasion perse de la Grèce. Elle a opposé les citoyens d’Athènes, aidés par Platées, et une force perse commandée par les généraux Datis et Artapherne. La bataille fut le point culminant de la première tentative de la Perse, sous le roi Darius Ier, de soumettre la Grèce.

 

lundi 17 juillet 2023

Black Athena ?

 

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Bernard Lugan

Les délires de l’afrocentrisme

Quand de la « blonde Athéna aux yeux bleu clair », les afrocentristes prétendent faire une « négresse », le moins averti s’aperçoit qu’on se paie sa tête. Et pourtant, c’est ce que soutient dans son livre Black Athena, l’Américain Martin Bernal, le pendant blanc de l’afrocentriste Cheick Anta Diop dont nous avons analysé les écrits dans un précédent numéro de l’Afrique Réelle.

Il est affligeant de devoir réfuter de telles stupidités, mais, la marche pour le moment inexorable de l’afrocentrisme, du décolonialisme et du wokisme, oblige à le faire afin de ne pas laisser le terrain à ceux dont le but est la déconstruction systématique de notre civilisation. Afin de mieux nous asservir.

Nous savons pourtant fort bien à quoi ressemblaient les anciens Grecs. Nous le savons par la statuaire, par une foule de documents figurés, de témoignages littéraires, et notamment les traités de physiognomonie. A supposer que les Proto-grecs du IIe millénaire aient été colonisés par des Egyptiens postulés être des « Nègres », il n’en est donc rien résulté du point de vue physique… Qu’ils aient le fin visage de Platon ou celui, plus grossier, de Socrate, les Grecs ne ressemblaient pas plus à des Egyptiens que leurs temples à des pyramides, ou leurs cités à leur monarchie théocratique.

Acculés devant le vide de son néant historique par les spécialistes de toutes les disciplines concernées, Bernal a eu recours à un procédé bien peu scientifique mais constamment utilisé par les afrocentristes : il a accusé de racisme les spécialistes de la Grèce classique lesquels auraient écarté toutes les preuves africaines qui, lors de leurs découvertes seraient venues en contradiction du schéma des origines indo-européennes de la Grèce.

Un Nigéria en décomposition

En dépit de ses immenses richesses en hydrocarbures, le Nigeria, quadrilatère artificiellement découpé par la colonisation britannique, n’en finit pas de mourir. 

En plus du nord-est du pays où sévissent Boko Haram et l’Etat islamique (EIAO), une autre guerre sanglante se déroule au Nigeria, dans la région du Middle-Belt, avec pour épicentre la ville de Jos.

Historiquement, la région constitue un front historique entre sultanats nordistes esclavagistes et populations sédentaires qui, aux XVIIIe et XIXe siècles, subirent les raids des premiers. Et qui voient dans les actuelles migrations des Peul-Fulani un retour aux temps anciens, d’avant la colonisation libératrice. La région forme également une ligne de faille religieuse entre un islam septentrional en pleine expansion et des christianismes sur la défensive.

Les affrontements sanglants qui s’y déroulent sont clairement le prolongement de ceux de l’époque précoloniale. Ils sont inscrits dans la longue durée ethnique régionale. 

En réalité, ici comme partout ailleurs au Sahel, nous assistons à la reprise d’un mouvement historique en direction du monde soudanien, mouvement qui fut provisoirement bloqué par la colonisation.

L'Afrique réelle cliquez ici

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2023/07/16/black-athena-6452503.html

vendredi 7 juillet 2023

Depuis les druides jusqu'à Byblos (rediff)

 Ce titre veut accrocher votre attention en reliant l'alphabet phénicien et notre chère langue française. J'essaierai de montrer un cheminement possible. Quoi qu'il en soit, les signes idéographiques, qui auraient pu mieux préciser les variations subtiles de la pensée celtique, furent délaissés. Une possibilité d'écriture disparue.

A contrario nous pouvons constater que les chiffres arabes ont un dessin unique ; ils se prononcent de multiples façons mais se comprennent très précisément par tous. Que serait notre monde s’il y avait la confusion des chiffres autant que celles des vocables ?
Quand nous regardons les moyens de communiquer entre les hommes, nous ne pouvons qu'être frappés par l'importance des signes muets. Un geste, une mimique, une attitude sont nos premiers dialogues. En fréquence, en importance, ils sont beaucoup plus nombreux que tout autre moyen d'expression. Il semblerait même qu'avant d'arriver à l'oral, il y ait l'image.

Cette proposition visuelle faite à l'ensemble du groupe est autre que celle de la parole ; elle sert à poser une relation entre les individus du groupe et le monde extérieur rempli de mystérieuses et formidables puissances. Dans ce monde-là, la langue est ignorée. Elle est sans pouvoir. L'image combine deux données : une surface prélevée sur une portion du ciel comme de la terre, et des figures produites par l’homme-prêtre ou le hasard, signe du destin. Les Aztèques furent un peuple errant jusqu'à ce qu'ils rencontrent un aigle combattant un serpent sur un cactus. Cette vision surprenante fit signe pour y établir leur capitale. Là, maintenant, s'élèvera Tenochtitlan, future Mexico. À travers les siècles cette image est restée le blason de cette mégapole du XXIe siècle.
Comment interpréter exactement cette image ? À la différence des langues, l'image n'est pas un système. Sans nécessité d'un émetteur et d'un récepteur, il lui suffit d'un observateur. Celui-ci, bien souvent, est un sage au regard bien acéré. L'apparition de la divination constitue l'étape préliminaire à l'invention de l'écriture. À la fondation de Rome le vol de douze aigles fit signification. Les augures, observateurs des oiseaux dans le ciel, se devaient de particulariser leurs bâtons (lituus) sacrés afin de les distinguer. Ils devaient faire sens dans l'objet lui-même - bien que, comme les druides, soumis au secret le plus absolu du « droit augural », ils dussent bien transcrire en langage leurs interprétations. Sur des parties sanglantes du foie entre les mains des haruspices, il fallait bien se rappeler la signification de tel ou tel lobe. On a découvert à Faléries (auj. Civita Castellana, au nord de Rome), une maquette de foie en terre cuite. En 1877, près de Plaisance (Piacenza, en Italie du Nord, près de Milan) on en trouva une autre, en bronze, avec les inscriptions étrusques adéquates. Les devins chinois eurent leurs premiers idéogrammes sur des écailles de tortues. Le devin se contente de lire les signes, contrairement aux mages qui interpellent les dieux ou aux prophètes qui traduisent leurs volontés. Ainsi nous arrivons au pictogramme qui systématise une figure. L'éclair schématisé affirme la foudre. Pour continuer vers l'idéogramme, nous savons qu'elle est le privilège du dieu des dieux, Jupiter.
Pourtant nous n'avons pas encore en quelque sorte abordé le monde vocal. Mais nous pouvons découper l'idée par une succession de sons ; des voyelles aspirantes comme un esprit pénétrant : IOVA. IOVIS (1) Les mots, les noms sonores suivent en incantations ; précisons les intonations faisant appel. Puis faisons une première périphrase en forme de nom : « Celui qui fait éclater le tonnerre ». Ensuite toute la littérature suit.
Nous, les Gaulois, nous n'avons pas choisi les signes de notre écriture ; il y eut une période d'alphabet grec avec de l'étrusque par-ci par-là. Puis une assise large et certaine socle de pierre d'un alphabet latin rigide écrit au burin. Si les druides avaient voulu transmettre leurs sciences hermétiques, subtiles, fugaces, ils auraient pu choisir des idéogrammes. Dans telle frise cernant un vase de bronze, telle boucle de ceinture ou sur une simple fibule, nous en devinons l'esquisse. Malheureusement ce savoir occulté s'interdisait toute transcription. Est-il sage de permettre à tout un chacun d'aller parmi les mystères du monde ? La fable de l'apprenti-sorcier en illustre le danger. Grâce à la lecture alphabétique nous devenons aisément scribe et devin. La divinité nous parle avec le langage du commun des mortels. On interpelle, on tutoie la divinité. Pourtant il est intéressant de constater que les fondateurs spirituels, Socrate compris, n'écrivirent aucun mot. Tandis que leurs disciples s'accrochent à chaque lettre d'un texte que leur maître n'a jamais vu.
L'alphabet vint dans le monde celtique par Massalia (auj. Marseille), colonie de Phocée en Ionie, si proche de l'origine des Étrusque. (600 av. JC) Les marchands partaient à l'aventure vers l'Occident. Mais il fallut attendre Jules César (3) rédacteur de sa propre histoire à la troisième personne, dans un style d'une limpidité extraordinaire, pour connaître, par écrit, la Gaule (50 av. JC). La religion chrétienne, dite en araméen, écrite en hébreu et en grec, nous fut transmise par une transcription latine. Seuls les Evangiles implantèrent vraiment l'alphabet latin dans chaque village par la nécessité de l'Office Eucharistique avec ses paroles sacramentelles nécessaires. Les textes latins vinrent en surcroît. Tout ce bagage culturel était conservé au moyen de l'écriture latine.
Une écriture transmise de cette manière nous a été, au sens littéral du terme, invisible. Elle nous semblait aussi transparente à l'oral qu'il fut possible. Les Romains, comme l’Église plus tard, se méfiant du monde mental des druides, avaient intérêt à cela. La fonction de l'écriture dans une France en gestation à l'époque barbare était de strictement préserver à des fins pieuses les leçons canoniques d'un Verbe Saint. Il faut dire que les constructeurs de cathédrales, ainsi que les enlumineurs de parchemins, se rattrapèrent pour s'exprimer dans le langage des symboles. Arrivons-nous toujours à en saisir la signification ? Souvent le guide patenté s'arrête aux données techniques. Nous aurions pu, comme le Japonais dans sa langue, associer aux phonèmes (kana) des idéogrammes (kanji), s'il y en avait eu à notre disposition. Les plus proches étaient dans les profonds temples de l’Égypte pharaonique. Mais les hiéroglyphes, partiellement idéographiques, étaient trop hermétiques, trop particuliers au Nil, trop parfaits dans leur tracé pour s'associer avec d'autres expressions écrites alphabétiques.
Tout être humain se caractérise par la parole. Bien grand mot quand il s'agit souvent d'un simple et léger grognement de satisfaction ou d'insatisfaction. Les sons s'articulent plus ou moins bien suivant les cordes vocales de chacun. Chaque langue parlée possède son propre génie. Faut-il accepter l'avis de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, parfaitement bilingue espagnol/français, sentant que l'espagnol vous forçait à l'héroïsme tandis que le français s'imposait par sa syntaxe ? Beaucoup de personnes constatèrent que la mélodie naturelle de la langue italienne avait favorisé la naissance de l'opéra en 1607 à la cour du duc de Mantoue avec l’Orfeo de Claudio Monteverdi. L'allemand invite-t-il à la technique comme le laisserait supposer le XIXe siècle ? Seul un germaniste éminent pourrait y répondre. Nous qui vivons dans un monde arabophone, nous sommes étonnés par ses particularités vocales ; plusieurs sons nous sont inconnus : le "dad" en particulier. Même ayant deux parents libanais, les enfants élevés à l'étranger perdent par l'oreille et assez rapidement, leurs langues maternelle /paternelle. Le petit-fils venant se ressourcer au Liban doit s'adresser à ses grands parents dans une langue médiane. En poésie, domaine de l'oral jouxtant la musique, Mme Vénus Ghattas-Khoury reconnaissait la difficulté de traduire en français les poèmes en arabe d'Adonis. Elle trouvait plus d'eau dans bahr que dans "mer". Il y avait plus de feuillage dans chajarar que dans "arbre". Personnellement, je trouve plus de vastitude dans bahr, mais « la mer » danse devant mes yeux et m'invite au voyage. Cela vient-il de la chanson de Charles Trenet ? Des sonnets de Charles Baudelaire ? Est-ce un archétype révélé ? Effectivement, le chajarar bruit dans son feuillage tandis que l'arbre nous plonge du fond de ses racines « touchant à l'empire des morts » à la cime « au ciel voisine » (dans « Le Chêne et le Roseau » de La Fontaine). Dès la première syllabe, ce chêne souverain se plante profondément dans le sol, dans la gorge. Avec la seconde, il s'élève dans l'azur.
Faire un signe, aurait-il été plus parlant ? Quel aspect de la mer choisir ? « La mer, la mer, toujours recommencée ! » selon Paul Valéry ? Quel arbre choisir ? Le cèdre dans sa majesté ? Le cyprès dans son élévation ?
De toute façon, c'est dans cette région du Levant que s'inventa l'alphabet. Il faut se rappeler que les premiers oracles et prophéties, rencontrés en hiéroglyphes, se font sous Touthmôsis III et la reine Hatshepsout (1500 av. JC). Tandis que des cunéiformes attestèrent des prédictions dès Sargon d'Akkad (2334-2279 av. JC). Entre les hiéroglyphes impeccables, granitiques, solaires, et l'intelligence foncièrement démocratique des cunéiformes de la Mésopotamie, Ougarit (Syrie) tranche le langage en syllabes (1100 av. JC). Byblos (Liban) fractionne encore plus les sons en consonnes (900 av. JC). Le légendaire Cadmos, originaire de Tyr, toujours au Liban, ira à Thèbes, en Béotie, province grecque où il apportera cet alphabet - ce qui est assez paradoxal quand on se remémore l'adjectif populaire "béotien". Le génie grec ajoute les voyelles. Dès lors il s'agit d'être pratique dans les offrandes des dieux. Nous écrirons les offrandes faites, les bienfaits reçus. Mais aussi des chiffres. Que de chiffres ! s'exclama Jules Oppert, le déchiffreur des langues sumériennes. Pour le clergé, il était important de tenir à jour la comptabilité des dons faits aux Dieux. Que d'ingéniosités aux gestes maladroits s'expriment sur l'argile ayant traversé les siècles !
En vérité, quoique barbares, les Peuples de la Mer, ayant pillé les villes côtières phéniciennes, Ougarit, Byblos et les autres, repartiront vers l'Ouest pour répandre l'alphabet complet. Contrairement aux papyrus s'évanouissant en cendres, le feu des pillages affermit les cunéiformes sur l'argile recuite. Les Grecs avec les voyelles chantent les exploits des héros. Vers 540 av. JC, le noble Pisistrate, gouvernant Athènes en roi avec l'aide de la constitution de Solon, ordonne aux scribes de la Cité d'écrire une version officielle de L'Iliade et de L'Odyssée. Cela permettra aux Achéens d'Athènes de traiter leurs plus proches voisins « d'incultes et lourds Béotiens » (3). Trois siècles plus tard, en Méditerranée, parmi les aventuriers guerriers grecs, certains reconnurent quelques mercenaires gaulois. Ils prenaient plaisir à écouter les aventures de Diomède, d'Ulysse... Certains eurent même envie de raconter (en gaulois ?) puis de transcrire (en grec ?) leur propre épopée. Mais... c'était très difficile.
Toutefois c'est par la religion que la Gaule apprendra à lire et à écrire. Non par les chamans et autres sorciers, même pas par les bardes ou aèdes des nobles, mais par les clercs du clergé. Il faudra attendre bien longtemps pour que chaque sanctuaire de Gaule, des 36 000 paroisses, ait ses officiants prononçant avec exactitude leurs prières écrites sur un livre avec son papier bible, devenu sacré, au Dieu unique afin de sauver notre âme personnelle. Les mots Bible et Byblos se font ainsi écho dans les sacristies avant de prier pour nos morts. Que de bréviaires imprimés et récités aux heures canoniques, marqués par le carillon ! Les sons du peuple, sans grands supports écrits, se transformèrent en patois, différencié de vallée en vallée. L'un d'eux prit le devant et s'affina à la cour du roi de France pour donner ensuite la norme de la forme avec l'Académie Française.
Cependant, peut-être que malgré tout, même actuellement, il y a encore au fond d'une campagne, auprès d'un baptistère obscur, un vieil homme étrange. Le latin incompris, le français mal saisi, il regarde. Il suit les gestes d'un prêtre d'autrefois. Ils sont plus importants pour lui que les paroles sacramentelles. Dans le village, en observant, il cherche à comprendre la marche du destin de ses voisins au travers d'indices étranges. Sorte de druide du terroir, ce dernier prendrait pour l'anthropologie moderne le nom de chaman, comme pour tous les autres peuples trop proches de la nature. Ce sorcier-sourcier (certains prononcent l'excellent mot de "sourcellerie") est aussi un peu thaumaturge à l'occasion. Il ne comprend que des signes à lui transmis par son grand-père. Les limites de ses actions ne sont-elles pas plus grandes que celles de qui tente de saisir le monde avec l'alphabet des mots ou même des idéogrammes défilant sous ses yeux sur une étroite page ? Le bonheur de vivre l'heure présente dans toute sa magnificence profonde se raconte difficilement. Le mystère de l'existence reste plus vaste que toute expression.
Michel ROUVIERE  Écrits de Paris janvier 2011
1) Nous retrouvons ce même aspect dans Jéhovah ou Yahvé. Rappelons qu'en latin I et J, puis U et V sont similaires
2) Pour accéder à la charge de Pontifex Maximus, il revendiqua dans son discours la divinité de Vénus du côté de son père et la majesté des Rois du côté maternel.
3) Vraisemblablement dès le VIIIe siècle av. J.-C, Hésiode, vivant à Ascra en Béotie, avait écrit « Les travaux et les Jours », ainsi que la généalogie des Dieux avec « La Théogonie ».

dimanche 19 février 2023

Cicéron : La République ou I'art d'équilibrer les pouvoirs

  

Cicéron dénonce Catilina ou Cicéron au Sénat accuse Catilina de conjuration, une fresque de Cesare Maccari, composée vers 1880. De Cicéron, on retient surtout I'art oratoire. À deux millénaires d'intervalle, ses harangues restent un modèle d'éloquence. Le penseur politique ne jouit pas d'une telle réputation, peut-être parce qu'il répugnait aux cités idéales.

Si l’Education nationale faisait son travail, elle mettrait au programme des lycées les classiques de la pensée politique, au même titre que les grands auteurs du patrimoine littéraire. L'homme deviendrait alors un animal politique. Ego Non, qui tient la chaine YouTube du même nom, nous offre plus qu'une session de rattrapage - une introduction à l'art de (se) gouverner.

L’attrait qu'exerce la philosophie antique ne s'est jamais démenti. Pourtant, quand on songe de nos jours aux origines de la philosophie, un penseur comme Cicéron est loin d’être le plus populaire, à coté des Grecs Platon, Aristote et Épicure ou des Romains Sénèque, Lucrèce et Marc Aurèle. Ceux qui ont étudié le latin l’école se souviennent principalement de Cicéron comme un auteur assez fastidieux sur lequel ils s'appliquaient à de nombreux exercices de version. En règle générale, on a souvent tendance à voir en lui un grand orateur, certes, un maitre de la langue latine, mais un philosophe sans grande originalité ni intérêt.

Une telle opinion aurait sans doute surpris nos ancêtres qui, jusqu’à Montesquieu, David Hume et Edmund Burke, voyaient en Cicéron un modele de sagesse pratique, d'humanisme et de finesse d'esprit. En fait, c'est au XIXé siècle, suite aux travaux de grands savants ou historiens allemands, comme Theodor Mommsen ou Wilhelm Drumann par exemple, que la réception de Cicéron changea. Obsédés qu'ils étaient par les Grecs, les Allemands dénièrent peu à peu toute profondeur à Cicéron, en qui ils ne voyaient plus qu'un pâle copieur de ces derniers - au mieux un passeur de culture. Hegel, dans son Histoire de la philosophie, le range même au simple grade de « vulgarisateur ».

S'il y a du vrai dans ce jugement, il n'en demeure pas moins grandement injuste. Sa philosophie est en effet bien moins spéculative que celle des Grecs, mais par sa manière même de penser, Cicéron nous rappelle que l'étude de la philosophie ne doit pas conduire à négliger la vie publique, qu'il n'y a aucun mérite à se retrancher de la vie sociale au nom dune prétendue recherche désintéressée de la Vérité. Toute réflexion relative au Bien moral doit comporter un enseignement pratique visant à améliorer sa conduite dans la société. Et c'est à cet égard que Cicéron est pour nous un éveilleur, un mentor nous mettant sur la voie du Bonus vir et honestus civis, la voie de I'homme bon et du citoyen honnête.

Le grand nombre et le petit nombre

Pour s'en convaincre, qu'on lise ce qui nous est parvenu de son ouvrage sur la République, le De Republica, un dialogue qui, s'il rappelle I’œuvre majeure de Platon par son titre, en est pourtant fort éloigné en ceci que c'est bien la république romaine elle-même qui fut l’objet de réflexion de Cicéron, et non une cité idéale. En effet, ce n'est pas dans les institutions théoriques de la république platonicienne qu'il faut chercher notre inspiration, mais dans celles de la république romaine du début du IIe siècle avant notre ère, c'est-à-dire à l’époque de Caton l'Ancien et de Scipion. Ce qui caractérise alors la République, note Cicéron, c'est son équilibre parfait et nuancé, un équilibre juste et ordonné des formes monarchique, aristocratique et démocratique de l’État.

Chacun connait en effet la classification traditionnelle des différents régimes politiques qui sépare théoriquement monarchie, aristocratie et démocratie, et Cicéron les passe successivement en revue dans son ouvrage afin de déterminer lequel de ces régimes est le plus conforme à l'idéal de la res publica, de la chose publique, qui est aussi la res populi, la défense du peuple et du bien commun. Toutefois, si chacun de ces trois régimes peut se défendre intellectuellement, en tant qu'archétype pur, il n'en demeure pas moins que chacun d'entre eux recèle des défauts. Même sous un roi très juste et sage comme Cyrus de Perse, il ne semble pas que son gouvernement puisse être réellement appelé « République », la chose du peuple, étant donné que nul autre que le roi n'a, dans la société, de mots à dire dans la confection des lois et dans les décisions a prendre. De plus, si l'on peut parfois avoir la chance d’être gouverné par un Cyrus, on doit bien souvent endurer le règne des pires despotes qui anéantissent bien vite tout idéal de République au profit de leur tyrannie personnelle. Mais il en va de même des deux autres régimes : quand l’élite est maitresse absolue du pouvoir, la masse du peuple n'a pas son mot à dire, et quand c'est le peuple qui mène les affaires de la cité, « même s'il fait preuve de justice et de modération, dit-il, l’égalité qui règne est inique parce qu'elle supprime toute échelle de dignités ».

Toute constitution est perpétuellement sur une pente dangereuse, voisine d’un abus, et, en conséquence, d’une révolution. Si l’on prend la démocratie, par exemple, son avantage sur les deux autres formes est l’insistance qu'elle place sur la liberté. La liberté n'est si grande que dans une nation démocratique et c'est en effet un attrait puissant de ce régime. Mais la licence sans frein doit tôt ou tard condamner tout régime démocratique qui dit Cicéron, n'arrive plus à établir la concorde entre ses citoyens en imposant un même but à tous, car chacun y va de sa licence privée. Nous sommes donc partagés entre l’insuffisance du pouvoir d'un seul et l’irréflexion de la multitude qui ne peut gouverner à long terme.

Ainsi, les trois formes de constitution dont il est question ici pêchent par les vicissitudes inhérentes à leur forme, mais sont attractives aussi par certaines dimensions qui font leur spécificité : la royauté nous attire par l’unité de commandement qui réside au sommet de l’État, l’élite par sa sagesse supérieure et par la reconnaissance du principe hiérarchique, et la démocratie par la liberté. Toutefois, remarque Cicéron, il existe une quatrième forme de gouvernement qui mériterait, elle, plus d'approbation, c'est le régime qui résulte de la combinaison et du mélange des trois régimes précédents. La meilleure constitution pour un peuple, dit-il, est celle qui est composée de ces trois formes simples (royauté, aristocratie et démocratie), tempérées les unes par les autres et formant dans leur réunion un juste équilibre qui maintient dans l’État assez de majesté, d'intelligence et de liberté. Il n’y a de stabilité que dans l’harmonie des diverses forces naturelles que présente une nation. Hors de cette condition parfaite, les sociétés sont soumises à des vicissitudes fatalement déterminées, qui les font passer de la licence à la tyrannie, et de la tyrannie à la licence, et dont il est presque impossible d’arrêter le cours.

Mais même pour l’esprit le plus élevé de Rome, toutes ces considérations ont le grand défaut d’être purement abstraites, de laisser la pensée se perdre dans une région idéale qui n'a en définitive que peu de liens avec la vie pratique. Cicéron se hâte donc de faire redescendre la philosophie sur terre, en cherchant parmi les sociétés humaines un modele qui puisse se rapporter à ses préceptes, qui en contrôle la justesse et qui lui fournisse cette expérience indispensable aux bons raisonnements sur la politique. Ce modèle, c'est Rome, bien naturellement. Le livre II du De Republica s'inscrit donc dans une analyse historique de la ville de Rome depuis ses origines, et c'est principalement ce qui fit la grande originalité de cet ouvrage dans l'Antiquité à coté des philosophes grecs. « J’atteindrai plus aisément le but que j'ai en vue en vous montrant notre république à sa naissance, dans sa croissance, son âge adulte et enfin sa pleine vigueur, que si comme Socrate dans Platon, je forgeais un État idéal. »

Le pays réel ou la cité idéale

Ainsi Cicéron retrace-t-il le développement de Rome depuis ses origines avec Romulus pour montrer comment la ville s'est progressivement et organiquement développée de façon mixte. L’instauration de la République offre donc un nouvel équilibre des pouvoirs qui remplace le régime à dominante monarchique : les trois dimensions royale, aristocratique et populaire du pouvoir sont donc conservées à travers les consuls, le Sénat et les tribuns de la plèbe.

Si le De Republica est certes incomplet, et s'il peut même être assez frustrant de le lire dans un état si fragmentaire, il n'en offre pas moins une orientation générale très stimulante sur la conduite à adopter et, surtout, sur le bon sens dont il faut faire preuve. Cette insistance sur le caractère mixte du pouvoir nous rappelle que les théories politiques, pour ne pas se transformer en nuisances idéologique, doivent prendre en compte le réel et accepter d'intégrer des nuances. Si nous critiquons aujourd'hui, par exemple, l'excès de l’individualisme libéral et sa fausse conception de la liberté (qui n'est en vérité que la licence absolue des mœurs faisant fi de toute réflexion sur le bien commun), il ne s'agit pas pour autant de nier l’attrait réel et juste que la liberté exerce sur nous. Il faut faire attention à ne pas devenir notre propre caricature, et Cicéron est un bon mentor en ce domaine. L’opposition aux principes libéraux et égalitaires ne doit pas nous pousser à soutenir le despotisme pour autant. Nous ne vivons évidemment plus sous la République romaine et nous avons connu depuis de nombreux autres développements historiques et sociaux, mais il n'empêche que cet ancien modèle politique et social peut se révéler, à travers la description qu'en fait Cicéron, une source d'inspiration.

Pour aller plus loin : Cicéron, De la République - Des lois, Flammarion, coll. GF.

Par Ego Non éléments N°198 Octobre -novembre 2022

samedi 22 octobre 2022

L’invention du patriotisme dans la Grèce antique

 L’idée de patrie, aujourd’hui tant décriée, n’est cependant pas nouvelle. Elle naît au Vème siècle avant Jésus-Christ à l’occasion des guerres médiques, contre les Perses, puis de la guerre du Péloponnèse qui oppose Athènes aux autres cités grecques. Le récit frémissant de cette apogée de la civilisation hellénique se révèle d’une brûlante actualité tant les cas de conscience, les dilemmes, les conflits inhérents à l’idée de patrie traversent le temps et l’espace.

Michel de Jaeghere est interrogé par Jean-Pierre Maugendre à propos de son dernier ouvrage, La Mélancolie d’Athéna.


https://www.lesalonbeige.fr/linvention-du-patriotisme-dans-la-grece-antique/

dimanche 14 août 2022

Périclès – La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme (Vincent Azoulay)

 Vincent Azoulay est Professeur d’histoire grecque et auteur de différents ouvrages consacrés à l’Antiquité.

Silhouette familière des manuels scolaires et des livres sur la Grèce, Périclès a le rare privilège d’incarner à lui seul un « siècle « , condensant sur son nom l’apogée d’Athènes et l’épanouissement de la première démocratie de l’histoire.

Au lieu de se lancer dans une nouvelle biographie de Périclès, Vincent Azoulay cherche à remettre en contexte cette grande figure, en la réinsérant dans la culture politique du Ve siècle av. J.-C. A travers Périclès, c’est l’univers social et historique de l’Athènes classique que tente de nous faire découvrir ce livre.

Le premier volet de cet ouvrage s’ouvre par l’étude des atouts généalogiques, économiques et culturels dont disposait le jeune Périclès lorsqu’il entra dans la carrière politique. Les deux chapitres suivants sont consacrés aux fondements du pouvoir péricléen, à savoir la gloire militaire et le maniement expert de la parole publique au point d’incarner l’orateur par excellence. Ensuite, Vincent Azoulay examine comment Périclès fut impliqué dans le développement de l’impérialisme athénien et réprima sans états d’âmes les révoltes des cités alliées. Nous suivons encore Périclès dans la genèse d’une politique économique propre au concept de démocratie athénienne avec d’importantes redistributions à destination de la communauté civique. L’ouvrage termine par l’analyse des reproches et attaques adressées à Périclès.

De quoi tenter de comprendre Athènes au miroir de Périclès et Périclès au miroir d’Athènes.

Périclès, Vincent Azoulay, éditions Armand Colin, 348 pages, 24,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/pericles-la-democratie-athenienne-a-lepreuve-du-grand-homme-vincent-azoulay/55987/

vendredi 5 août 2022

Quelques leçons de l'antique Athènes. (1)

 

Athéna minerve

La démocratie est née à Athènes, nous dit l’historien, et le souvenir de Périclès semble hanter ce grand mot comme il hante le nom d’Athènes même. Mythe, histoire, idéologie… : à quoi raccrocher la démocratie, et le mot qui résonne dans toutes les enceintes de la République (et au-delà, autant de celles-ci que de celle-là) a-t-il le même écho chez tous les citoyens de notre France contemporaine ? J’en doute, et cela depuis le temps de mes quinze ans. Le fort dossier de la revue Front Populaire, dossier intitulé « Mort de la démocratie. Un peuple en trop », a le mérite d’ouvrir quelques pistes de réflexion sans que l’on se sente obligé de s’accorder avec toutes. Ce qui est certain, c’est qu’elles sortent bien souvent et fort heureusement de la doxa de l’éducation nationale qui, dans ses manuels scolaires, se contente trop souvent d’un discours idéologique et moraliste plus que proprement scientifique, historiquement parlant, et philosophique : il est vrai qu’il ne s’agit pas alors de faire réfléchir mais de formater les esprits autant que possible dans un sens qui ne disconvient pas aux féodalités dominantes en notre République, mondialisée sans doute plus que trop visiblement mondialiste.

Athènes est-elle la mauvaise conscience de notre démocratie contemporaine ? Il n’est pas interdit de le penser quand on se rappelle que l’Union européenne a renoncé à se référer aux origines athéniennes de l’Europe dans le préambule de sa constitution, il y a presque vingt ans : ce qui pourrait sembler n’être qu’un détail sans importance est, en fait, un terrible révélateur de « l’abandon européen », de ce refus de poursuivre l’histoire ou, plutôt, la civilisation née de l’Antiquité gréco-latine et qui irrigue encore le terreau de nos cultures européennes et, au-delà, de la civilisation française elle-même, sans doute la plus aboutie des civilisations historiques du monde et pourtant fort menacée et fragilisée par la globalisation et le globalitarisme contemporains (1). En fait, la démocratie du siècle de Périclès paraît désormais presque à l’opposé des démocraties européennes dites représentatives et, par la même occasion, oligarchiques (voire ploutocratiques), ce que Michel de Jaeghere précise dans l’entretien publié par Front Populaire de cet été 2022, en faisant remonter la rupture entre les deux conceptions (athénienne ancienne et européenne contemporaine) à 1789 et à la Déclaration d’août de cette année-là, à Versailles : « (…) l’État de droit désigne, pour nous, tout autre chose [que « identifier la liberté à la primauté de la loi sur l’arbitraire »depuis que nous avons fait entrer dans le droit positif la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : avec elle, une philosophie individualiste qui proclame que les hommes naissant libres et égaux en droit, l’individu a des droits illimités, antérieurs et supérieurs à ceux de la société, et qu’ils sont dès lors opposables à toutes les institutions, considérées par leurs cadres, leurs disciplines, leurs frontières comme ontologiquement aliénantes. » En somme, l’individualisme a perverti le sens originel athénien de la démocratie en la ramenant à la recherche de la simple satisfaction de besoins individuels, souvent égoïstes au sens premier du terme parce qu’ils se fondent sur le sentiment personnel plutôt que sur la conciliation collective et l’intégration à une société préexistante à celui qui revendique « son » droit personnel, individualisé sans forcément beaucoup d’égard pour « l’altérité » et la collectivité fondatrice et enracinée. L’individu peut devenir alors ce citoyen « incivique » qui légitimera Créon (le « pays légal ») et détestera Antigone (le « pays éternel »), celle qui croit en des valeurs supérieures à la seule légalité de « l’immédiateté démocratique » (2). Entre Créon et Antigone, mon choix ira toujours vers Antigone (3), et Charles Maurras, celui qui effraie tant les bien-pensants qui se targuent de démocratie en oubliant toute démophilie qu’ils assimilent à du populisme (4), a rappelé que c’est Créon qui est infidèle à l’esprit de la Cité et non Antigone (cette « Vierge-mère de l’ordre » comme il la nommera), pourtant condamnée légalement (comme le sera Socrate, d’ailleurs) et victime expiatoire d’un Pouvoir persuadé de son « bon droit ».

Comme le souligne Michel de Jaeghere : « A l’instar de l’Antigone de Sophocle, et au contraire de la quasi-totalité de nos hommes politiques, ils [les Athéniens] proclamaient qu’au-dessus des lois humaines, il y avait les lois non écrites, inébranlables, des dieux, qu’il n’appartiendrait jamais à Créon de transgresser, serait-il élu démocratiquement. Ces lois commandaient tout une part de la vie morale. Elles obligeaient à la loyauté, au respect des traités, à la piété filiale, au patriotisme, elles interdisaient le sacrilège, le viol des serments, la mise à mort d’un prisonnier, la privation de sépulture ; elles imposaient le respect de la propriété privée et celui de la vie des innocents. » En somme, la société et son harmonie (qui n’était pas toujours « facile »…) primaient, et le sort de l’individu ne pouvait se prévaloir d’une quelconque priorité sur celui de la Cité : « pas de Cité, pas de citoyens », pensaient les anciens Athéniens, qui n’oubliaient pas de préciser que la Cité, c’était les citoyens aussi, ceux du moment qui étaient les héritiers de ceux d’avant et qui devaient se placer dans « l’ordre » (la lignée, diraient certains) de leurs prédécesseurs au risque de perdre ce qui faisait la nature même de la Cité, sa liberté protectrice, son indépendance souveraine sans laquelle les citoyens du présent perdaient leurs propres libertés collectives et particulières, et celles de leur descendance. C’est aussi une leçon pour aujourd’hui, et l’histoire des derniers siècles (en particulier du XXe), qu’il convient de ne pas oublier, l’a confirmée, y compris à nos dépens : occupée, la France n’est plus libre et les Français non plus, quelles que soient les arguties politiques ou juridiques qui cherchent à montrer le contraire. Mais la nation, si l’État est prisonnier ou vassal d’un autre, peut survivre au-delà même du territoire de la patrie : d’une part par l’exil de la « part combattante et résistante » en un lieu « d’intérim territorial » (l’île de Salamine ou Londres) ; d’autre part par la résistance enracinée, principalement celle de l’esprit et du sentiment d’appartenance à une communauté historique, sur le lieu même indûment occupé par l’envahisseur. Pour cela, encore faut-il que l’individualisme n’ait pas étouffé tout esprit de liberté et de reconnaissance civique.

La société de consommation contemporaine semble parfois avoir transformé les citoyens en simples consommateurs-contribuables, et le sort de l’ensemble civique, de ce « Tout pluriel », peut laisser indifférents les individus « socialement désaccordés » qui se préoccupent de leur seule existence, dans une société devenue anomique et, d’une certaine manière, anonyme parce que se mondialisant au risque de perdre toute particularité essentielle. Or, le retour brutal de la guerre militaire dans notre horizon géopolitique et mental contemporain, après celui de la crudité (et de la cruauté) du terrorisme des années 2010 sur notre propre territoire (particulièrement durant les années 2015 et 2016), marque aussi le retour du questionnement sur l’appartenance à la Cité et ses conséquences, et sur la définition même de la Cité et ses formes institutionnelles, à la recherche de celles qui peuvent assurer le mieux la pérennité des populations et des patrimoines collectifs qui sont siens…

(à suivre)

Notes :

(1) : Certains me reprocheront de trop valoriser la civilisation française (différente de ce que l’on nomme, peut-être injustement, la civilisation européenne, notion d’ailleurs en voie de disparition des manuels scolaires quand elle était encore vantée il y a moins de vingt ans sous la formule « identité de l’Europe » …), le mot civilisation lui-même ayant désormais mauvaise presse au point de ne plus être prononcé, ou presque, sur la scène publique et dans l’éducation nationale. Mais j’assume : oui, il y a une civilisation française dont les étrangers perçoivent souvent plus que nous-mêmes l’existence et les traits majeurs parfois déformés par le cinéma et les séries télévisées et, surtout, par les agences de communication chargées d’alimenter les flux touristiques de par le monde… Cette civilisation française plonge ses racines dans des univers parfois fort différents et avec des calendriers qui ne sont pas tous alignés les uns sur les autres (de l’Antiquité à nos jours), et, s’il peut y avoir un tronc commun et une sève historique que l’on peut résumer par le mot nation auquel il faudra rajouter, pour éviter toute confusion, l’adjectif française, les branches et les fleurs peuvent être de formes et de couleurs différentes sans menacer l’harmonie de l’ensemble…

(2) : « L’immédiateté démocratique » peut être définie comme ce paradoxe apparent d’un vote qui donne à la démocratie un « commandement », sur un temps plus ou moins long, d’une présidence ou d’une législature, fondé sur la représentativité des vainqueurs ou de la « majorité électorale » du moment (et l’abstention, elle, disparaît complétement, signifiant alors une absence « illégitime » et « illégale » dans le sens où elle ne peut fonder, par définition comme institutionnellement, aucune politique de représentation et de gouvernement) mais qui peut, pour certains, être remise en cause dès le lendemain par un autre vote ou par « l’état de l’opinion » défini ou orienté par les sondages… C’est, d’une certaine manière, une forme de mouvement permanent, d’agitation sans fin ni fond, simplement dominé par l’émotion individuelle qui cherche, parfois, à se faire collective… Les réseaux sociaux, s’ils peuvent illustrer cette « immédiateté » et cette agitation permanente, ne font que reprendre, sans doute en moins tragique, le « mouvementisme » de la période de la Révolution française qui vit valser gouvernements et têtes en un temps vif et court (de l’été 1792 à l’été 1794 pour les secondes plus encore que pour les premiers ; de l’été 1794 à l’automne 1799 pour les premiers plus que pour les secondes…).

(3) : En fait, est-il si facile de savoir distinguer entre Créon et Antigone, selon les époques et les circonstances ? Maurras lui-même, malgré toute sa raison raisonnante et son nationalisme raisonné, confondra Pétain avec Antigone et verra en de Gaulle, qu’il avait pourtant encensé quelques temps auparavant (en particulier au début juin 1940, dans les colonnes de l’Action française), une sorte de Créon continuateur de cette Troisième République qui avait mené la France à la catastrophe et un « diviseur » : une erreur incompréhensible pour qui lit la collection de l’AF d’avant cette date funeste.

Cette difficulté (et ces problèmes de conscience que l’on ne peut méconnaître, non pour excuser mais pour saisir toute l’humanité terrible du choix… et des erreurs, l’homme étant, par nature, faillible !) à savoir reconnaître Antigone et Créon rappelle aussi les propos que l’on prête au gouverneur de Launay, en charge de la vieille forteresse médiévale de la Bastille au 14 juillet 1789, propos dans lesquels il avoue son désarroi sur ce qu’il devrait faire, selon les devoirs liés à sa fonction d’officier du roi…

(4) : La démophilie, c’est, littéralement, « l’amour du peuple », l’amour que l’on porte à lui non par démagogie mais par charité sociale et convivialité, et par le désir de sa pérennité et de le servir, y compris au-delà de ses propres volontés suicidaires s’il en a. Quand la démocratie contemporaine fait du peuple le souverain, elle n’en est pas amoureuse ni même amie, mais elle lui fait juste la cour le temps d’une campagne électorale pour qu’il lui donne les clés du pouvoir que les élus exerceront en son nom, mais en toute indépendance de celui-ci, les révolutionnaires français de 1789 ayant pris bien soin d’interdire dès l’été de cette année-là le mandat impératif…

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2022/08/quelques-le%C3%A7ons-de-lantique-ath%C3%A8nes-1.html

lundi 25 juillet 2022

Le monde grec à l’époque classique (Patrice Brun)

 Patrice Brun est un historien français, spécialiste de la Grèce antique et de l’épigraphie.

Dire que l’époque classique (500-323 av. J.-C.) est, de toutes les périodes de l’histoire grecque, la plus célèbre, relève de l’euphémisme. La quasi-totalité des grands noms dans des domaines aussi variés que l’action politique, la littérature historique, le théâtre, la philosophie, la sculpture, s’y trouvent concentrés, donnant à ces deux siècles l’indéfectible marque d’un apogée culturel.

Ce livre commence en l’an 500 av. J.-C., avec le déclenchement de la révolte de l’Ionie, considérée comme les prémices des guerres médiques entre Grecs et Perses qui émaillèrent la première moitié du siècle. Il se termine en l’an 323 av. J.-C., année de la mort d’Alexandre et du début immédiat du dépeçage de son immense empire.

Entre-temps, l’auteur nous transporte à la période de l’hégémonie athénienne, nous explique la guerre du Péloponnèse, décrit l’hégémonie de Sparte, l’émergence puis la domination macédonienne. Les modes de vie, les systèmes politiques, les transformations sociales, le rôle de la guerre, les aspects économiques et démographiques, le vaste domaine culturel avec l’art et la philosophie, ainsi que la religion sont examinés avec soin.

Un ouvrage de référence.

Le monde grec à l’époque classique, Patrice Brun, éditions Armand Colin, 297 pages, 29 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-monde-grec-a-lepoque-classique-patrice-brun/57587/

mardi 22 février 2022

Sparte, l'État militaire

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Lorsque Platon conçut son Utopie, il s'inspira des institutions réelles d'une communauté hellénique, l'État-cité de Sparte, qui était la plus grande des grandes puissances de son temps. Si l'on examine les origines du système lacédémonien, on constate que les Spartiates se trouvèrent acculés à la nécessité d'accomplir leur tour de force et de se doter, en vue de cette tâche, de leur “institution originale” parce qu'à une époque antérieure, ils avaient une orientation particulière : les Spartiates, en effet, s'étaient séparés à un certain moment de leur histoire de l'ensemble des États-cités helléniques.

Les Spartiates eurent une réaction toute particulière au danger commun qui menaça toutes les communautés helléniques au VIIIe siècle av. JC, lorsque, du fait du cours immédiatement antérieur du développement social, les rendements de surfaces cultivées dans la Grèce péninsulaire et dans l'Archipel, patries de la Société hellénique, se mirent à diminuer, tandis que la population de l'Hellade se multipliait rapidement. La solution “normale” trouvée à ce problème commun de la vie hellénique du VIIIe siècle consista en une nouvelle extension de la surface cultivable totale possédée par les Grecs grâce à la découverte et à la conquête de nouveaux territoires outre-mer. Dans la galaxie des nouvelles cités helléniques qui virent le jour à la suite de ce mouvement général d'expansion outre-mer, il y en avait une, Tarente, qui se réclamait d'une origine spartiate mais, même si cette prétention était conforme au fait historique, son cas fut unique. Tarente fut la seule cité hellénique d'outre-mer qui ait prétendu être une colonie de Sparte, et cette tradition tarentine ne fait que confirmer le fait que dans l'ensemble les Spartiates ont cherché à résoudre à leur manière, et non, comme les autres, par la colonisation d'outre-mer, le problème démographique commun à toutes les cités helléniques du VIIIe siècle.

Lorsque les Spartiates constatèrent que leurs vastes et fertiles terres arables de la vallée de l'Eurotas étaient elles-mêmes trop petites pour une population croissante, ils ne tournèrent pas les yeux vers la mer, comme les Chalcidiens, les Corinthiens ou les Mégariens. La mer n'est visible ni de la ville de Sparte, ni d'un point quelconque de sa plaine, ni même des hauteurs qui l'entourent immédiatement. Le trait naturel dominant du paysage spartiate est la haute chaîne du Taygète : elle s'élève d'un façon si abrupte au bord ouest de la plaine que sa face paraît presque verticale, et son flanc est si droit et si continu qu'il donne l'impression d'un mur. Cet aspect de muraille attire l'œil vers le Langadha, gorge qui coupe la chaîne à angle droit, comme si l'architecte titanesque de la plaine et de la montagne avait intentionnellement prévu cette unique cassure apparente dans une barrière par ailleurs uniformément infranchissable pour fournir à ce peuple une sorte de sortie.

Au VIIIe siècle, lorsque les Spartiates commencèrent à sentir la gêne de la pression démographique, ils levèrent les yeux vers les collines et, considérant le Langadha, cherchèrent leur salut dans le col traversant les montagnes, comme leurs voisins, sous l'aiguillon de la même nécessité, cherchaient le leur dans la traversée de la mer. À cette première séparation des chemins, les Spartiates furent soutenus par le dieu Apollon d'Amyclée et par la déesse Athéna Chalcièque.

La première guerre messéno-spartiate (vers 736 - 720 av. JC), qui fut contemporaine des premiers établissements helléniques sur les côtes de Thrace et de Sicile, assura aux Spartiates vainqueurs la possession en Hellade de terres plus vastes que celles des colons spartiates eux-mêmes à Tarente. Mais le génie de Sparte qui dirigeait la cité et “ne souffrit pas” qu'elle eut atteint son but, la Messénie, ne put par là la “préserver de tous les maux”. Au contraire, la fixité surhumaine — ou inhumaine — de l'attitude ultérieure de Sparte fut manifestement, comme la condamnation mythique de la femme de Loth, une malédiction et non une béndiction.

Les difficultés particulières aux Spartiates commencèrent aussitôt que la première guerre de Messénie se fut terminée par la victoire de Sparte, car la tâche de vaincre les Messéniens dans la guerre était moins difficile pour les Spartiates que celle de les soumettre dans la paix. Ces Messéniens vaincus n'étaient pas des Thraces ou des Sicules barbares, mais des Hellènes de même culture et mêmes passions que les Spartiates eux-mêmes : leurs égaux sauf dans la guerre et peut-être plus que leurs égaux en nombre.

La première guerre messénio-spartiate (vers 736-720 av. JC) ne fut qu'un jeu d'enfant par rapport à la seconde (vers 650-620 av. JC), au cours de laquelle les Messéniens asservis, trempés par l'adversité et remplis de honte et de rage d'avoir supporté un sort qu'aucun autre des Hellènes ne s'était laissé imposer, prirent les armes contre leurs dominateurs et combattirent bien plus rudement et plus longtemps pour recouvrer leur liberté qu'ils ne l'avaient fait lors du premier conflit pour la conserver. Leur héroïsme tardif fut finalement impuissant à empêcher une seconde victoire spartiate, et après cette guerre acharnée et épuisante au-delà de tout ce que l'on avait vu, les vainqueurs traitèrent les vaincus avec une sévérité inouïe.

Cependant, aux yeux perçant des dieux, les Messéniens insurgés avaient obtenu leur revanche sur Sparte, au sens où Annibal devait avoir sa revanche sur Rome. La deuxième guerre messéno-spartiate bouleversa le rythme de la vie de Sparte et infléchit tout le cours de son histoire. Ce fut une de ces guerres où le fer pénètre dans l'âme des survivants. L'épreuve fut si terrible qu'elle laissa la vie de Sparte rivée à une chaîne de misère et de fer et qu'elle “aiguilla” son évolution dans une impasse. Et, comme les Spartiates ne parvinrent jamais à oublier ce qu'ils avaient enduré, ils ne purent jamais s'adoucir et par conséquent se dégager de l'impasse où les avait conduits leur réaction d'après-guerre.

Les relations des Spartiates avec leur environnement humain à Messène passèrent par les mêmes vicissitudes ironiques que celles des Esquimaux avec leur milieu naturel dans la zone arctique. Dans les 2 cas, on a le spectacle d'une communauté osant s'attaquer à un milieu qui effraie les voisins de cette communauté, afin de tirer de cette entreprise formidable une récompense d'une exceptionnelle richesse. Tout d'abord, cet acte d'audace semble justifié par les résultats. Les Esquimaux font une chasse plus fructueuse sur la glace de l'Arctique que leurs cousins indiens moins aventureux dans les prairies nord-américaines ; les Spartiates, dans leur guerre avec Messène, arrachent des terres plus riches aux autres Hellènes d'outre-monts que les colons de Chalcis, leurs contemporains, n'en enlèvent aux barbares d'outre-mer.

Mais dans la phase suivante, l'acte d'audace initial — et irrévocable — entraîne sa sanction inéluctable. Le milieu vaincu s'empare à son tour de son audacieux vainqueur. Les Esquimaux deviennent prisonniers du climat boréal et doivent jusque dans le moindre détail modeler leur existence d'après les exigences impérieuses. Les Spartiates, ayant dans la première guerre vaincu la Messénie afin de vivre sur eux-mêmes, se voient contraints, dans la seconde et même au-delà, de consacrer toute leur existence à la tâche de conserver ce pays. De ce jour et à tout jamais ils seront les humbles et obéissants serviteurs de leur propre domination de la Messénie. Les Spartiates s'équipèrent en vue de l'accomplissement de leur tour de force en adaptant des institutions existantes aux nouveaux besoins à satisfaire.

« La façon... dont ces institutions primitives qui, ailleurs, disparurent dans toutes les communautés grecques devant les progrès de la culture (hellénique), furent transformées en pierres angulaires de l'organisme spartiate, est une chose qui nous inspire la plus profonde admiration. On ne saurait se refuser à discerner dans cette adaptation quelque chose de plus qu'une évolution automatique. La façon méthodique et tenace dont tout a été orienté vers un but unique nous oblige à voir ici l'intervention d'un ordonnateur conscient. L'existence d'un ou de plusieurs hommes travaillant dans la même direction, et qui ont transformé les institutions primitives pour en faire l'agôgê et le Cosmos, est une hypothèse nécessaire ».

La tradition hellénique attribuait à “Lycurgue” non seulement la reconstruction de la Société lacédémonienne après la seconde guerre messéno-spartiate — reconstruction qui fit de Sparte ce qu'elle resta ensuite jusqu'à sa chute — mais encore tous les évènements antérieurs et moins anormaux de l'histoire sociale et politique de Sparte. Mais “Lycurgue” était un dieu, et les savants occidentaux moderne, à la recherche de l'auteur humain du système de Lycurgue, ont cru le trouver dans Chilon, éphore spartiate qui a laissé une réputation de sage et qui semble avoir été en fonctions vers 550 av. JC. Nous ne nous tromperons sans doute pas beaucoup en considérant le système de “Lycurgue” comme l'aboutissement des efforts accumulés d'une série d'hommes d'États spartiates pendant une centaine d'années, à partir du début de la seconde guerre messéno-spartiate.

Le trait dominant du système spartiate, celui qui explique à la fois son efficacité étonnante, sa rigidité fatale et par suite son effondrement, était son “sublime dédain pour la nature humaine”. Toute la charge du maintien de la domination de Sparte sur Messène fut pratiquement imposée aux enfants nés libres. En même temps, dans le corps des citoyens de Sparte eux-mêmes, le principe d'égalité était non seulement bien établi, mais poussé très loin.

Quoique l'on n'ait pas procédé à l'égalisation des fortunes, chaque “Égal” spartiate tenait de l'État un des fiefs ou “lots” de même surface, ou d'égale productivité, provenant du partage des terres arables de Messénie effectué après la seconde guerre messéno-spartiate, chacun de ces domaines, cultivés par des serfs messéniens rivés au sol, étant calculé de façon a assurer l'existence d'un “égal” et de sa famille suivant le frugal mode de vie “spartiate” sans qu'ils aient à travailler de leurs propres mains. Par suite, chaque “Égal” spartiate, même le plus pauvre, était économiquement en état de consacrer tout son temps et toute son énergie à l'art de la guerre, et comme chacun d'eux, si riche fût-il, était tenu à l'entraînement et au service militaires permanents et perpétuels, l'inégalité de fortune restante ne se traduisait pas, à Sparte, par le mode de vie du riche et du pauvre.

En matière de hiérarchie héréditaire, la noblesse spartiate semble n'avoir conservé aucun privilège politique refusé aux roturiers, à l'exception de l'éligibilité à la Gérousia. Pour le reste, ils étaient absorbés dans la masse ; en particuliers, les 300 chevaliers de Sparte ne furent plus, dans le système de “Lycurgue”, ils étaient devenus un corps d'élite d'infanterie lourde recruté au mérite parmi tous les “égaux” qui se livraient à une vive rivalité afin d'y être admis. La manifestation la plus surprenante de l'esprit égalitaire du système de “Lycurgue” était la situation à laquelle il réduisait les rois. Bien que ceux-ci eussent continué à se succéder au trône par droit d'hérédité, ils n'avaient conservé d'autre pouvoir important que le commandement militaire en campagne. À cela près, sauf quelques obligations et privilèges moins importants que pittoresques, les rois régnants, ainsi que tous les autres membres des 2 familles royales, devaient se soumettre pendant toute leur existence à la même discipline rigoureuse que les “égaux” ordinaires. Comme héritiers présomptifs, ils recevaient la même éducation, et leur accession au trône ne leur procurait aucune exemption.

Dans le “système de Lycurgues”, les différences de naissance et les privilèges héréditaires ne comptaient donc, dans la fraternité des “égaux” spartiates, pour rien ou peu de chose et, quoique la naissance libre eût été la condition normale pour l'administration à cette fraternité, aucun candidat à l'admission n'eût, même intérieurement, et encore moins en public, jamais songé à dire l'équivalent spartiate de “Nous avons Abraham pour père”, car la naissance spartiate n'était pas une garantie d'accession au statut convoité, bien qu'onéreux, “d'égal”. En fait, la naissance spartiate, quoique normalement exigée n'était pas une condition suffisante. Elle condamnait simplement un enfant (s'il n'était pas repoussé comme chétif après sa naissance et mis à mort par exposition) à subir le supplice de l'éducation spartiate et ces ordalies ne donnait d'autre droit au jeune homme que de postuler une place dans la fraternité des “égaux” lorsqu'il était majeur. La façon dont l'enfant supportait cette épreuve comptait plus, en définitive, que sa naissance. Il y avait des spartiates de naissance qui ne pouvaient donner satisfaction à l'épreuve de l'éducation, et à qui finalement on refusait l'admission à la fraternité des “égaux” ; on les laissait pleurer et grincer des dents dans les ténèbres du dehors dans le peu enviable statut “d'inférieurs” (périèques). Inversement, il y eut des cas — évidemment rares — où des jeunes gens non spartiates furent autorisés à subir l'éducation spartiate, et si ces “enfants étrangers” s'en acquittaient bien, il semble qu'ils aient eu le même droit à être admis parmi les “égaux” que leurs condisciples spartiates.

Si, à cet égard, le système spartiate ne tenait aucun compte des prétentions de la naissance et de l'hérédité, le dieu Lycurgue poussa encore plus loin sa méfiance de la “nature humaine”. Le réformateur social spartiate alla jusqu'à intervenir dans le mariage lui-même dans l'intérêt de l'eugénique et s'efforça de faire tout le possible de procéder à la sélection. La conscription spartiate était universelle pour la catégorie qui y était soumise, c'est-à-dire pour tous les Spartiates de naissance libre qui n'avaient pas été exposés à la naissance. Les Spartiates enlevaient les enfants à leur famille à l'âge de 7 ans pour les soumettre au système d'éducation. Enfin, non seulement, ils contrôlaient et entraînaient les filles aussi bien que les garçons, mais ils fort loin l'identité de traitement des 2 sexes. Comme pour les garçons, la conscription était universelle pour les filles, qui n'étaient pas formées à des occupations spécifiquement féminines, ni séparées des hommes. Filles comme garçons concouraient nus en public devant une assistance masculine.

En ce qui concerne la reproduction du bétail humain, le système spartiate poursuivait simultanément 2 fins : il visait à la fois à la quantité et à la qualité. Il obtenait la quantité (proportionnellement à l'échelle miniature sur laquelle la société spartiate était édifiée) en s'adressant à l'individu adulte mâle et en cherchant à influencer son comportement par des encouragements et des pénalités. Le célibataire volontaire et endurci était pénalisé par l'État et insulté par les jeunes pour sa honteuse absence d'esprit civique. Par ailleurs, le père de 3 fils n'était pas mobilisable et le père de 4 fils était libéré de toute obligation envers l'État. En même temps, la qualité fut obtenue en laissant en vigueur, dans un but eugénique conscient et précis, certaines coutumes sociales primitives régissant les relations sexuelles, survivances probables d'un système d'organisation sociale fondé sur le groupe sexuel et antérieur à celui que représentent le mariage et la famille.

Un mari spartiate n'encourait pas la condamnation publique, il s'attirait au contraire l'approbation populaire s'il prenait soin d'améliorer la progéniture de sa femme en s'arrangeant pour que les enfants de celle-ci soient conçus par un quidam qui soit un homme — ou un animal humain — supérieur à lui-même. Il semble que la femme spartiate pouvait impunément organiser la chose pour son propre compte si son mari de ne prenait pas l'initiative de chercher lui-même un remplaçant lorsqu'il était manifestement inférieur à sa tâche. L'esprit dans lequel les Spartiates pratiquaient leur eugénique est parfaitement exposé par Plutarque dans un passage où il déclare que le réformateur de Sparte :

« ne voyait que vulgarité et vanité dans les conventions sexuelles des autres hommes qui prennent soin de fournir à leurs chiennes et à leurs juments les meilleurs géniteurs qu'ils peuvent arriver à emprunter ou à louer, et qui enferment leurs femmes et les tiennent en garde et surveillance de façon à être sûrs qu'elles n'auront d'enfants que de leur mari, comme si c'était là un droit sacré du mari, fût-il faible d'esprit, ou sénile, ou malade. Cette convention fait litière de deux vérités évidentes, c'est que de mauvais parents produisent de mauvais enfants et de bons parents donnent de bons enfants, et que les premiers qui sentiront la différence sont ceux qui possèdent les enfants et ont à les élever ».

 Arnold J. Toynbee, extrait de Guerre et Civilisation, Payot.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/97