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lundi 14 octobre 2024

Pologne. Des archéologues découvrent un objet romain rarissime dans une ancienne sépulture

 

Des archéologues ont fait une découverte extrêmement rare lors de fouilles dans un ancien cimetière en Pologne. Des recherches récentes dans la ville de Kazimierza Wielka – située dans le sud du pays à environ 28 miles au nord-est de Cracovie – ont mis au jour les restes de 160 objets datant de la période néolithique et du début de l’âge du bronze, ainsi que l’ancien cimetière, qui date de la fin de la période préromaine et du début de la période romaine, c’est-à-dire approximativement du 1er siècle avant J.-C. au 2e siècle après J.-C.

Au cours de trois saisons de fouilles, les archéologues de l’Institut d’archéologie de l’université Jagiellonian et de la société archéologique Pryncypat ont identifié 23 sépultures à inhumation – où les corps étaient placés dans le sol – et quatre sépultures à crémation dans le cimetière.

L’une des sépultures à incinération, découverte à la mi-août de cette année, était particulièrement intrigante, les archéologues ayant découvert que les restes humains brûlés avaient été placés dans un récipient en bronze d’origine romaine.

Ce récipient en forme de seau, connu en latin sous le nom de situla, était utilisé comme urne, c’est-à-dire comme récipient pour les restes humains brûlés sur un bûcher funéraire. « La situle est restée presque intacte, avec des poignées en forme de dauphin moulées avec soin… Trois pieds en forme de dauphins stylisés ont également survécu à la base », a déclaré Zagórska-Telega.

Bien que l’âge exact de ce vase de crémation n’ait pas encore été confirmé, les vases du même type découverts à Kazimierza Wielka ont été datés du 1er siècle avant J.-C. et du 1er siècle après J.-C. De tels vases sont extrêmement rares en Pologne.

Il n’y a pas de consensus parmi les spécialistes quant à leur lieu de fabrication, bien que l’hypothèse d’ateliers situés en Italie du Nord ou dans les Alpes orientales soit actuellement la plus largement acceptée. Selon Zagórska-Telega, les premières formes de récipients en bronze, y compris les situles avec des attaches en forme de dauphin, sont entrées dans le Barbaricum – c’est-à-dire la région située au nord de la frontière romaine, qui comprend ce qui est aujourd’hui la Pologne – principalement par le biais du commerce.

La conservation exceptionnelle du navire romain de Kazimierza Wielka rend cette nouvelle découverte inhabituelle.

« Plusieurs dizaines de récipients ou de fragments de récipients de ce type sont connus dans toute l’Europe, mais seule une poignée d’entre eux ont été entièrement conservés dans un état aussi bon que la situle de Kazimiera Wielka », a déclaré Mme Zagórska-Telega.

« La plupart d’entre elles ont été découvertes par hasard au 19e et au début du 20e siècle, et seules quelques-unes ont été trouvées lors de fouilles archéologiques régulières, c’est-à-dire dans des circonstances qui ont permis d’étudier l’ensemble du contexte de la découverte. C’est pourquoi la découverte de Kazimiera Wielka revêt une telle importance scientifique ».

La structure métallique du récipient va maintenant être analysée avant d’être conservée afin de déterminer comment il a été fabriqué. Les chercheurs procéderont également à une analyse anthropologique des ossements humains brûlés à l’intérieur du récipient afin de déterminer, entre autres, l’âge et le sexe de la personne enterrée. Selon Zagórska-Telega, les éléments contextuels permettent de supposer que le défunt était un guerrier de sexe masculin. C’est ce que suggèrent les pièces d’armes en fer trouvées à côté de l’urne.

Ces objets, qui comprenaient une épée, des pointes de lance et des accessoires de bouclier, ont été pliés rituellement et délibérément brûlés sur le bûcher funéraire. Certaines caractéristiques stylistiques des armes indiquent que la sépulture date probablement du 1er siècle avant notre ère.

« La coutume de détruire rituellement les armes et de les placer dans la tombe avec le guerrier décédé est caractéristique des peuples habitant le Barbaricum européen au cours des trois derniers siècles avant J.-C. et des premiers siècles après J.-C. », a déclaré Zagórska-Telega.

Les preuves de ces coutumes sont particulièrement répandues dans les cimetières de l’ancienne culture de Przeworsk, qui s’est développée dans ce qui est aujourd’hui le centre et le sud de la Pologne entre le IIIe siècle avant J.-C. et le milieu du Ve siècle de notre ère.

« La culture de Przeworsk est associée aux Lugii et aux Vandales, peuples mentionnés dans les sources écrites anciennes », a déclaré Zagórska-Telega. « Au cours des derniers siècles avant J.-C., cette culture a été fortement influencée par les Celtes, qui constituaient alors la puissance dominante dans une grande partie de l’Europe centrale. C’est probablement par le biais de l’environnement celtique que la situle découverte à Kazimierza Wielka a atteint la région occupée par la culture de Przeworsk. »

[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2024/10/01/238344/pologne-des-archeologues-decouvrent-un-objet-romain-rarissime-dans-une-ancienne-sepulture/

lundi 25 septembre 2023

Reims. Du jamais vu : Un sarcophage intact du IIe siècle découvert en bordure du canal

 

C’est une découverte insolite dévoilée ce lundi 25 septembre. Un sarcophage monumental et surtout totalement intact a été mis au jour. À l’intérieur, le squelette d’une femme va peut-être permettre d’en savoir plus sur les rites funéraires antiques.

Le couvercle à lui seul pèse près d’une tonne. C’est un mastodonte, taillé en pierre calcaire, qui a été découvert par les archéologues sur un terrain qui borde le canal de Reims. « C’est assez exceptionnel, c’est la première fois qu’on retrouve un tombeau intact et qui n’a pas subi de pillage. Il était scellé par huit agrafes en fer et nous avons été les premiers à l’explorer », se réjouit Agnès Balmelle.

La suite va s’écrire dans les prochaines années pour le « sarcophage rémois ». 

Le Parisien

https://www.fdesouche.com/2023/09/25/reims-du-jamais-vu-un-sarcophage-intact-du-iie-siecle-decouvert-en-bordure-du-canal/

samedi 22 juillet 2023

Pourquoi lire les Eddas aujourd’hui ?

 

Pourquoi lire les Eddas aujourd’hui ?

L’intérêt éminemment scolaire pour les mythologies gréco-latines provoque souvent, et à juste titre, les passions chez de nombreux élèves dès lors qu’ils sont introduits aux multiples divinités et mythes de l’ancienne Europe.

Ce que l’on appelle la « pop culture » y joue également un rôle de premier plan. Cependant, dans les pays d’Europe de l’Ouest, les mythes gréco-latins, et leurs auteurs sont élevés au rang de classiques depuis des siècles. Certains artistes en quête d’originalité, ou cherchant du côté de leurs racines, se sont donc penchés sur d’autres mythologies européennes, notamment la mythologie scandinave. Mais au-delà des apparitions sporadiques d’un dieu du tonnerre tout puissant au lourd marteau qui peuvent parler à tous, quelles sont les sources premières de cette mythologie scandinave, et quels sont les peuples qui lui ont donné naissance ? Nous allons explorer les textes à l’origine de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme des légendes lointaines, mais qui furent les mythes et croyances de différents peuples à travers les siècles et qui fondèrent une part importante des mythologies européennes.

Plantons tout d’abord un cadre historique et géographique. La mythologie scandinave prend ses sources dans le nord de l’Europe, ce qui inclut la Scandinavie, la mer Baltique, et l’Atlantique nord jusqu’au Groenland. Mais cette zone nordique n’est pas qu’un concept uniquement géographique ; elle reflète également une réalité ethnique, linguistique, culturelle et historique.

D’un point de vue ethnique et linguistique, la scission principale se situe entre les populations du sud de la Scandinavie et celles du nord. Les populations du nord de la Scandinavie sont des populations sames qui parlent différentes langues finno-ougriennes. Ces peuples avaient un mode de vie nomade et subsistaient par la chasse, la pêche et l’élevage. Ils sont présents sur cette partie de la Scandinavie depuis l’âge du Bronze et ont cohabité pacifiquement avec les peuples scandinaves du sud, que l’on qualifie de scandinaves germaniques. Ce sont ces peuples qui retiennent ici notre attention.

Linguistiquement, ces peuples parlaient différents dialectes de ce qu’on appelle le « vieux norrois ». C’est une langue qui prend sa source dans le proto-germanique, et qui donnera par la suite cinq langues scandinaves modernes : le danois, le suédois, le norvégien, le féringien et l’islandais. Parmi les langues scandinaves, l’islandais est resté très proche du vieux norrois, ce qui permet aux Islandais de lire les Eddas dans le texte sans grande difficulté encore aujourd’hui.

En ce qui concerne la transmission des écrits, l’alphabétisation des peuples scandinaves commence durant l’âge des Vikings. L’Église introduit les livres et l’alphabet latin. Jusqu’alors, les traces écrites de vieux norrois étaient transmises par les systèmes d’écriture runiques, dont il existe différents types en fonction des périodes et des régions. Nous pouvons en distinguer deux principaux datant de l’époque viking : l’ancien fuþark et le fuþark récent. Les traces les plus anciennes de l’ancien fuþark datent du IIe siècle et s’étendent jusqu’au VIIIe siècle, ce qui correspond également aux dates d’apparition du futhrak récent dans la zone danoise et dans le sud de la Scandinavie. Certaines formes runiques continueront à être employées en parallèle de l’alphabet latin jusqu’au début de l’époque moderne.

Les premières preuves de l’existence de livres en Scandinavie datent du XIe siècle, mais la pierre runique de Jelling 2, datant de 960-65 et localisée au Danemark, du fait qu’elle indique que le roi Harald à la dent bleue « a rendu les Danois chrétiens », pourrait suggérer que les livres étaient déjà connus dans le sud de la Scandinavie à cette époque. Le premier type de littérature à être écrit en Scandinavie est le matériel juridique, les listes royales, les histoires et le matériel biblique bien sûr. Par la suite, les Scandinaves deviennent plus créatifs et intègrent le matériel traditionnel de différentes manières. En Islande, les écrivains créent la littérature des sagas à partir de la fin du XIIe siècle.

La pierre runique de Jelling

Photo : La pierre runique de Jelling. Auteur : Jürgen Howaldt. Source : Wikimédia

Un auteur aristocrate à contre-courant, au service d’une poésie oubliée

C’est dans ce contexte historique que naquit Snorri Sturluson, en 1179 à Hvammr en Islande, dont nous allons brosser un rapide portrait. Fils de Sturla Þórðarson l’Ancien et de Guðný Böðvarsdóttir, sa vie et son ascendance sont racontées dans la Sturlunga saga, « l’histoire des Sturlungar », c’est-à-dire des descendants de Sturla. Lors de l’une des – nombreuses – querelles que Sturla eut avec d’autres habitants de l’île, un prêtre à qui il demanda réparation demanda l’aide de Jón Loftsson, le chef le plus puissant de l’Islande à cette époque. Lors de la séance de réconciliation, ce dernier proposa, entre autres, à Sturla de prendre en charge l’éducation de l’un de ses fils, ce qu’il accepta. C’est ainsi que le jeune Snorri, seulement âgé de trois ans, partit habiter chez Jón à Oddi, au sud du pays.

Il y passa l’essentiel de sa jeunesse, et l’on a de bonnes raisons de supposer que la plupart de ses connaissances viennent de cette période de sa vie : Oddi était l’un des centres intellectuels les plus actifs de l’Islande de l’époque. Il y étudia, selon toute vraisemblance, le latin, les auteurs chrétiens de son temps, mais également les légendes de la tradition littéraire islandaise et les mythes et poèmes de son peuple.

Après avoir pris femme, en la personne de Herdís, et s’être installé à Borg quelques années, il partit à Reykholt, où sa véritable carrière politique commença. Il devint lögsögumaðr « récitateur de la loi » en 1215, position qui lui fit présider le Parlement islandais jusqu’en 1218, fonction qu’il occupera à nouveau entre 1222 et 1231. Les descriptions faites de lui alors qu’il prend tout juste son poste le dépeignent comme un authentique aristocrate, mais également comme un poète d’ores et déjà reconnu, excellant notamment dans l’art scaldique, tradition poétique scandinave complexe, raffinée et tenue en haute estime à cette époque.

C’est ce talent poétique qui lui fit quitter l’Islande, et son poste, en 1218, suite à l’invitation du roi de Norvège. Il y resta deux ans, en compagnie du jeune roi Hákon (Hákon Hákonarson, dit Hákon IV de Norvège) et du duc Skúli (Skúli Bárðarson), en bénéficiant de leurs faveurs. Cela lui permettra également d’étudier davantage l’histoire de son pays d’accueil. Mais ce séjour, bien que profitable à maints égards, le mit dans une situation politique délicate, partagé entre la fidélité envers la couronne de son mécène et la défense des intérêts de sa terre natale, alors que la Norvège cherchait justement à y étendre son influence. Il parvint, au prix de promesses intenables, à empêcher une expédition punitive de Hákon et de Skúli contre l’Islande en 1220, peu avant son propre départ pour son pays d’origine.

Après son second mandat de « récitateur de la loi », il fut impliqué dans les différents conflits et intrigues qui régnaient entre les clans islandais. Sa situation devenant instable, il fit à nouveau route vers la Norvège en 1237. Mais la situation du pays avait bien changé : le roi Hákon étant devenu adulte, il contestait maintenant davantage la tutelle du prince Skúli, et le royaume se scinda entre les partisans des deux nobles. Snorri resta deux ans sous la protection de Skúli, puis finit par regagner l’Islande, bravant alors l’interdiction expresse de Hákon d’entreprendre ce voyage de retour. Celui-ci le considéra dès lors comme un traître à sa cause, et un an après, ayant vaincu et fait exécuter Skúli, il ordonna à Gizurr Þorvaldsson, le dirigeant des soutiens norvégiens en Islande, de lui ramener Snorri ou de le faire tuer. Avec une troupe de soixante-dix hommes, il se dirigea vers Reykholt et fit tuer Snorri en pleine nuit, le 23 septembre 1241.

Disparaissait ainsi, sous les coups des servants du roi Hákon, l’un des plus grands poètes islandais de son temps et, paradoxalement, le principal contributeur à l’histoire de la royauté norvégienne, de par sa colossale « Histoire des Rois de Norvège », ou Heimskringla de son nom original (littéralement traduisible par « orbe du monde » en vieux norrois). Ce texte éminemment important pour l’historiographie de l’époque utilise non seulement la majorité des ressources écrites auxquelles Snorri a eu accès à la cour de Norvège, mais s’appuie également sur la fine connaissance qu’il a acquise de la tradition orale et des poèmes transmis exclusivement par quelques détenteurs de ce savoir immatériel au fil des générations.

Mais, outre la Heimskringla, l’on retient surtout aujourd’hui le personnage de Snorri pour sa rédaction de l’Edda dite en prose (ce texte a plusieurs dénominations fréquemment utilisées, principalement « l’Edda en prose », « l’Edda de Snorri » ou « la jeune Edda ». Notons toutefois que ces dénominations sont des raccourcis de compréhension, car l’Edda dite en prose contient de nombreux vers, et l’Edda dite poétique des passages en prose. Bien que la genèse de ce texte soit assez mystérieuse, sa rédaction a vraisemblablement commencé au retour du premier voyage de son auteur en Norvège, donc vers 1220. Il fut introduit par le Háttatál (littéralement « le dénombrement des mètres »), que Snorri avait composé pour les souverains norvégiens. Suivirent trois autres parties qui composèrent l’Edda dite en prose :

  • La Skáldskaparmál (« Dits sur la poésie »), qui comporte une liste de kenningar (pluriel de « kenning», figure de style propre à la poésie scandinave qui consiste à remplacer un mot par une périphrase métaphorique) et de heiti (mot utilisé en lieu et place d’un autre avec un lien tenant souvent de la métonymie), présentée à travers le prisme d’un dialogue entre Ægir et Bragi, le dieu de la poésie. Ce dernier explique à Ægir l’origine des heiti et des kenningar, tout en contant de nombreuses histoires mythologiques et héroïques.
  • La Gylfaginning (« Mystification de Gylfi »), qui est un dialogue entre le roi Gylfi et trois personnages régnant sur Ásgarðr, nommés respectivement le Très-Haut, l’Égal du Très-Haut et le Tiers. Ce dialogue sert de contexte à une présentation de la mythologie scandinave à Gylfi, avec de nombreuses citations, tirées majoritairement de l’Edda dite poétique.
  • Le Prologue de l’Edda, la dernière partie à avoir été écrite, tente d’expliquer le paganisme d’un point de vue chrétien. Il trace alors une filiation entre les divinités scandinaves, assimilées à des hommes du passé divinisés, et des épisodes de la Bible. Il poursuit la continuité jusqu’à Troie, ou l’un des petits-fils de Priam fut nommé Trór, assimilé à Þórr, et prit pour épouse Sibil, assimilée à la déesse scandinave Sif. Dix-huit générations plus tard, naquit Voden, assimilé à Óðinn, qui apprit grâce à son don de voyance qu’il devait se rendre dans le nord. Il quitta donc son pays natal et, une fois arrivé, lui et ses compagnons furent considérés comme des dieux du fait de la prospérité qu’ils apportaient dans chaque lieu où ils passaient.

On constate aisément le caractère éminemment singulier de cette œuvre : à la fois leçon de poésie et transmission des mythes ancestraux, émanation des tréfonds de l’âme païenne et indo-européenne (voir en particulier les travaux de Georges Dumézil) et création d’un récit évhémériste dans la continuité de la Bible, résurgence des mythes païens par le biais d’un aristocrate chrétien qui a plongé dans les sources du passé de son peuple.

Une frange oubliée des mythes européens

Qu’en est-il donc de ces mythes ? D’où proviennent ces histoires et que racontent-elles ?

La référence principale que nous possédons aujourd’hui de ces mythes, outre l’Edda dite en prose de Snorri, est l’Edda dite poétique. Contrairement à l’Edda dite en prose, celle-ci se présente sous la forme d’un recueil de poèmes dont les auteurs sont divers et majoritairement inconnus et dont la composition s’est étendue entre le VIIIe et le XIIIe siècle.

Le manuscrit par lequel le recueil nous est parvenu s’appelle le Codex Regius et est daté de 1270, bien que les poèmes qu’il contient soient bien plus anciens. Il fut redécouvert en 1639 par l’évêque luthérien Brynjólfur Sveinsson, qui l’offrira au roi du Danemark Frédéric III. Le manuscrit appartient à l’Islande depuis 1971.

Deux pages du Codex Regius
Photo : Deux pages du Codex Regius. Auteur : Inconnu. Domaine public. Source : Wikimédia

Il y a au total une trentaine de poèmes dans l’Edda dite poétique, séparable en deux catégories : les poèmes sur la mythologie et les poèmes épiques, racontant l’histoire de héros.

Ces poèmes sont des sources remarquables renseignant sur ce que furent les mythes et légendes des peuples scandinaves avant leur christianisation aux alentours de l’an mil. Ils nous permettent d’avoir un aperçu d’une théogonie différente de ce que l’on connaît habituellement, pour les lecteurs assidus de Hésiode. Il s’agit à présent d’en donner un bref aperçu, largement tiré du poème Völuspá (« La Prophétie de la Voyante ») et de ses strophes citées par Snorri Sturluson dans la Gylfaginning :

« C’était au commencement du temps où Ymir existait,
Il n’y avait ni sable, ni mer, ni ondes rafraîchissantes ;
Il ne se trouvait ni terre ni voûte céleste,
Béant était l’abîme, sans herbe nulle part. »
Völuspá, strophe 3, traduction d’Armand Berger

Au commencement était Ginnungagap, le gouffre primordial décrit dans l’extrait ci-dessus, surmonté de deux pays : le Niflheimr, le pays de la glace et de la brume, et le Múspell (ou Múspellheimr), le pays de feu. La rencontre de ces deux éléments dans le gouffre fera surgir le monde. Les onze rivières Élivágar, qui coulèrent jusque dans l’abîme, gelèrent à l’intérieur. Depuis le Múspell, des nuages brûlants s’y dirigèrent, et au contact de la glace, formèrent de la brume. De cette brume, des gouttes d’eau commencèrent à tomber, et leur condensation donna naissance au premier être, le géant de glace Ymir.

Dans le même temps apparut Auðhumla, la vache nourricière née de la glace et de l’aurore du temps. De ses pis coulent quatre rivières de lait, et ce fut ainsi qu’Ymir se nourrit. La vache Auðhumla se nourrissait elle-même en léchant le givre sur les pierres. Le premier jour où elle les lécha, une chevelure d’homme apparut. Le deuxième jour, une tête d’homme se dégagea, et le troisième jour, c’est un homme entier qui apparut. L’homme s’appelait Búri, et il était grand et fort. Il engendra un fils appelé Borr, et celui-ci épousa Bestla, la fille d’un géant de givre. Avec elle, il eut trois fils : Óðdinn, Vili et Vé.

Le géant Ymir boit le lait de la vache Audhumla tandis qu'elle lèche Búri pour le faire sortir du rocher. Peinture de Nicolai Abraham Abildgaard (1743-1809).

Photo : Le géant Ymir boit le lait de la vache Audhumla tandis qu’elle lèche Búri pour le faire sortir du rocher. Peinture de Nicolai Abraham Abildgaard (1743-1809). Auteur : Inconnu. Domaine public. Source : Wikimédia

L’Edda dite en prose raconte ensuite ce qu’il s’est passé ainsi :

« Les fils de Borr tuèrent le géant Ymir, et, quand il tomba, il jaillit tellement de sang de ses blessures qu’ils y noyèrent toute la race des géants de givre […] Ils prirent Ymir, le transportèrent au milieu de l’immense abîme Ginnungagap et en firent la terre. De son sang, ils firent la mer et les lacs, de sa chair la terre ferme, et de ses os les montagnes. Quant aux pierres et aux éboulis de roches, ils les firent de ses incisives et de ses molaires, ainsi que de ceux de ses os qui s’étaient brisés […] Ils prirent également son crâne et en firent le ciel : ils le dressèrent en quatre coins au-dessus de la terre, puis ils placèrent un nain sous chacun des angles ainsi formés. Ces nains portent les noms suivants : Austri (“l’Oriental”), Vestri (“l’Occidental”), Norðri (“le Septentrional”) et Suðri (“le Méridional”). »
Snorri Sturluson, Edda dite en prose, Gylfaginning 7 et 8, traduction par François-Xavier Dillmann.

Bien d’autres histoires cosmogoniques apparaissent dans les Eddas. On apprend ainsi la raison d’être d’Yggdrasill, l’arbre-monde, de Hel, le monde souterrain, des cycles du jour et de la nuit, et ainsi de suite. La conception mythique et mythologique des peuples scandinaves, bien que nous étant moins accessible et connue que celle de nos ancêtres gréco-romains, n’en présente pas moins d’intérêt et offre une vision du monde différente, représentative d’une facette de notre héritage indo-européen incarnée dans une autre région de l’Europe.

Une inspiration mythique toujours proche de nous

Il paraît donc logique que de nombreux auteurs, philosophes et artistes se soient inspirés de ces textes et de cette mythologie pour construire leurs propres œuvres. Du plus petit clin d’œil à la réinterprétation totale des légendes scandinaves, les références à cette frange de l’histoire européenne pullulent dans notre imaginaire. Donnons-en quelques exemples :

  • La légende germanique de Siegfried, à travers la Chanson des Nibelungen, est directement inspirée de l’histoire de Sigurðr qui apparaît dans l’Edda dite poétique et dans la Völsunga saga. C’est majoritairement grâce à cette inspiration norroise que l’Allemagne trouvera son épopée nationale, la Chanson des Nibelungen, comme peut l’être la Chanson de Roland en France.
  • Pour les inspirations plus récentes, dans le roman Voyage au centre de la Terre de Jules Verne, le Professeur Lindenbrock découvre un parchemin révélant le passage vers le centre de la Terre dans une édition originale de la Heimskringla, écrite par Snorre Turleson (version francisée de Snorri Sturluson). Ce parchemin est d’ailleurs rédigé en latin, mais écrit avec un système d’écriture runique.
  • R.R. Tolkien, dans tous ses écrits (et même dans son parcours personnel de philologue), a démontré une passion pour les langues anciennes, et figurait parmi elles le vieux norrois, ainsi qu’une grande passion pour les mythes scandinaves. On y trouve les Eddas, la Völsunga saga et le Kalevala (épopée héroïco-mythologique finlandaise rassemblée au xixe siècle par Elias Lönnrot). Même si les influences de Tolkien en la matière servaient davantage de toile de fond que de références assumées aux œuvres existantes, il est difficile de ne pas faire le lien, par exemple, entre l’Anneau unique et l’anneau Draupnir d’Óðinn, évoqué par Snorri dans son Edda. Ce dernier signifie littéralement « celui qui goutte », car cet anneau a la particularité de permettre de créer d’autres anneaux, ce qui expliquerait la présence des anneaux de pouvoir de la Terre du Milieu. On pense également à l’anneau maudit de la légende des Nibelungen, mais Tolkien a explicitement rejeté cette influence. Le dragon Smaug, apparaissant dans Bilbo le Hobbit, peut également être assimilé à Fáfnir, un des dragons les plus célèbres de la mythologie scandinave, apparaissant dans l’Edda de Snorri et dans la Chanson des Nibelungen. Bien d’autres points de ressemblance et d’inspiration peuvent être relevés à travers de son œuvre magistrale. On peut en retrouver une belle illustration dans le livre Tolkien, l’Europe et la Tradition édité dans la collection « Longue Mémoire » de l’Institut Iliade et plus en longueur dans l’ouvrage de Rudolf Simek intitulé La Terre du Milieu : Tolkien et la mythologie germano-scandinave aux éditions Passés Composés.
  • Impossible de parler des inspirations scandinaves sans évoquer leur réécriture par Richard Wagner dans sa magnifique tétralogie L’anneau du Nibelung. Par cette œuvre en quatre parties, il réinterprète ces anciens mythes à travers la Gesamtkunstwerk, l’œuvre d’art totale. Wagner, pour son écriture, a recueilli majoritairement ses inspirations dans les mythes germaniques, mais également dans les mythes scandinaves, dans l’Edda dite en prose et dans la Völsunga saga par l’intermédiaire de traductions en langues modernes, notamment celle de Paul-Henri Mallet parue dans Monumens de la mythologie et de la poésie des Celtes et particulièrement des anciens en 1756. L’adaptation de Wagner prolonge et développe les récits de la lignée des Völsungar et celle des parents de Sigurð Les récits scandinaves interviennent dans toute la construction de l’œuvre, mais plus précisément dans les deux premiers actes de La Walkyrie. Sur l’influence de la matière du nord dans l’œuvre de Richard Wagner, l’ouvrage du folkloriste islandais Árni Björnsson Wagner and the Volsungs. Icelandic Sources of Der Ring des Nibelungen est une lecture à conseiller.
  • Enfin, dans notre culture contemporaine, la bande dessinée Thorgal est inspirée de la vie de Snorri Sturluson et de son Edda dite en prose. La saga polonaise The Witcher (en langue originale : Wiedźmin) comporte également des références aux mythes scandinaves, notamment avec les guerriers des îles Skellige dont l’imaginaire entier est très inspiré de celui des Vikings : incarnation de l’autorité par un jarl, grande puissance maritime, rituels funéraires similaires, présence de berserkir (guerriers-fauves mythiques capables d’entrer une « fureur sacrée » les rendant surpuissants, évoqués notamment dans la Heimskringla), etc.

Notre culture comporte un grand nombre d’influences que nous devons à la mythologie scandinave, et elles sont d’autant plus enrichissantes lorsque l’on réussit à remonter aux sources de leurs inspirations pour en comprendre les rouages en profondeur.

Ces textes sont donc d’une importance cruciale dans notre reconquête de nos origines culturelles. Mythes prenant leur source chez nos ancêtres indo-européens, ils forgèrent à la fois une partie de notre civilisation que nous ne prenons que peu le temps de connaître et l’imaginaire de peuples anciens autant que d’artistes modernes. Au-delà même de la qualité des mythes en eux-mêmes, c’est également une magnifique représentation d’une époque et d’un style littéraire unique : les poésies eddique et scaldique.

Il est à conseiller aux Européens voulant renouer avec leurs racines de se plonger, ne serait-ce qu’un minimum, dans ces mythes puissants de notre peuple. Voici enfin quelques conseils de lecture, pour ceux qui souhaiteraient une initiation plus poussée :

  • Snorri Sturluson, L’Edda, Récits de mythologie nordique, traduit et annoté par François-Xavier Dillmann, collection « L’Aube des peuples », Gallimard. Un indispensable pour plonger dans les mythes scandinaves.
  • Georges Dumézil, Loki, collection « Millepages », Flammarion. Un texte qui explore la parenté entre les traditions védiques, scandinaves et indo-européennes.
  • Snorri Sturluson, Histoire des rois de Norvège(Heimskrigla), traduit et annoté par François-Xavier Dillmann, collection « L’Aube des peuples », Gallimard. Pour ceux qui veulent aller plus loin sur le lien entre mythologie et histoire et explorer les récits mythologiques de Snorri.

Nicolas Torti – Promotion Léonard de Vinci

Photo en une : couverture du manuscrit du récit Edda, montrant Odin, Heimdallr, Sleipnir et d’autres figures de la mythologie nordique, XVIIIe siècle. Source : Wikimédia

https://institut-iliade.com/pourquoi-lire-les-eddas-aujourdhui/

mardi 18 juillet 2023

Nos ancêtres les Gallo-Romains : une nécropole découverte en plein Paris

 

Si Paris n’est pas la première ville révolutionnaire de l’Antiquité, comme l'a affirmé récemment Jean-Luc Mélenchon, elle reste néanmoins l’une des plus grandes métropoles de l’ancienne Gaule romanisée dont les vestiges nous racontent, encore aujourd’hui, la longue histoire. Alors que des ouvriers creusaient près de la station Port-Royal en raison de travaux d’aménagement du RER B, un élément de notre antique passé a surgi du sol où il demeurait caché depuis plus de dix-huit siècles. Cette mine d’or archéologique était insoupçonnée par les historiens pensant que la majorité des sites de fouilles de la capitale avaient été découverts lors des grands travaux haussmanniens du XIXe siècle. C’est aujourd’hui une véritable nécropole datant du IIe siècle après J.-C. qui fait face aux yeux des vivants et nous livre ses secrets.

Les fouilles, dirigées depuis le début du mois d’avril 2023, par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de l’Île-de-France et par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), ont permis la découverte de nombreuses tombes éparpillées sur 200 m² et situées en dehors de l’enceinte de l’ancienne cité de Lutèce. En effet, selon la tradition romaine, le monde des morts ne devait pas côtoyer le monde des vivants. L’actuel site de fouilles n’est alors qu’une simple parcelle de la nécropole dite « nécropole sud » qui s’étend le long du cardo maximus (l’actuelle rue Saint-Jacques) et sur plus de quatre hectares.

Les recherches effectuées vont permettre aux scientifiques d’en apprendre plus sur l’art funéraire sous l’Antiquité mais aussi sur la vie des Parisii, ce peuple gaulois qui donna son nom à notre capitale. Actuellement, les archéologues ont pu identifier les corps d’une cinquantaine de femmes, d’hommes mais aussi d’enfants placés dans des cercueils de bois dont il ne reste que de simples clous. Cependant, l’absence d’urnes, révélant la pratique d’incinération funéraire pourtant usuelle à l’époque, interroge les scientifiques.

Les historiens vont aussi pouvoir se documenter sur les coutumes vestimentaires des Gallo-Romains grâce aux restes de vêtements, de bijoux et de chaussures dont subsistent seulement quelques éléments métalliques. De nombreux autres objets du quotidien ont pu être aussi retrouvés malgré des siècles passés sous terre. Ainsi furent déterrés des céramiques et des objets en verre comme des balsamaires, censés recueillir des huiles et des parfums funéraires, ainsi que des lacrymatoires. Ces derniers, destinés à conserver des onguents, étaient faussement imaginés comme des récipients recueillant les larmes des proches du défunt. Tous ces éléments furent placés près des morts comme des offrandes pour leurs vies dans l’au-delà. Les restes d’un porc et d’un autre petit animal furent même déterrés au sein d’une fosse considérée « à offrandes » et non sépulcrale. La présence de pièces de monnaie dans la bouche des morts témoigne aussi de la croyance et de la peur que le passeur des enfers, Charon, ne laisse pas les âmes des morts passer le Styx et rejoindre les Champs-Élysées ou le Tartare si elles ne payaient pas l’obole rituelle. Dans le cas contraire, les trépassés étaient condamnés à errer sur les bords du fleuve infernal pour l’éternité.

De tels sites et découvertes archéologiques ne sont pas sans rappeler les fouilles effectuées, en avril 2022, sur l’île de la Cité, au sein même de la cathédrale Notre-Dame, et qui ont permis l’exhumation de plusieurs sarcophages oubliés.

Toutes ces fouilles nous prouvent que nous pourrions tirer enfin quelque chose de positif des incessants travaux et chantiers menés par Mme Hidalgo dans Paris, qui conserve peut-être encore de nombreux secrets et histoires concernant notre passé.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/nos-ancetres-les-gallo-romains-une-necropole-decouverte-en-plein-paris/

dimanche 14 mai 2023

Faut-il continuer à étudier l’histoire romaine ? [tribune libre]

 

Si l’on regarde les programmes des écoles, collèges et lycées on peut s’alarmer. Depuis vingt ans au moins, l’histoire de Rome (comme celle des cités grecques) est réduite à la portion congrue. Au terme de leur parcours scolaire, les élèves (coupés de tout apprentissage, même élémentaire, des langues anciennes) n’auront en tête que quelques personnages, des rares monuments, de tous petits tronçons d’œuvres littéraires. De quoi prendre pour argent comptant les néo-péplums importés des « States »…

Avec tout le risque de côtoyer l’anachronisme, il existe bel et bien des similitudes ou plutôt des points d’accord entre l’histoire de Rome, étirée sur un millénaire et celle de l’Europe après 843 (traité de Verdun). De la dislocation de l’empire carolingien naît la configuration actuelle de notre continent qui ne connut plus jamais de réunion impériale de ses parties, à l’exception de l’essai non transformé de Napoléon (1799-1814) et de celui, encore plus court et catastrophique du Reich national-socialiste.

Paru en 2013, l’essai de l’historien belge David Engels, « La crise de l’Union européenne et la chute de la république romaine. Quelques analogies » a fait un certain bruit. Un travail sans doute inabouti, à cause même de son érudition, mais stimulant en diable. Sur un mode plus raisonné, il en est de même pour cette toute fraîche biographie de l’empereur Hadrien écrite par Joël Schmidt  (Perrin). Un travail savant mais plaisant à lire qui puise aux sources avec de longues citations des auteurs anciens.

Successeur de Trajan qui l’avait adopté et choisi, Hadrien régna de 117 à 138. Mettant un terme aux conquêtes, il s’employa à consolider l’immense conglomérat soumis à la « pax romana ». L’empire romain avait vocation « universelle», il s’étirait de l’Ecosse à l’Irak en passant par la Roumanie, l’Egypte et le Maroc. Avec cette difficulté majeure de soumettre une multitude de peuples à la règle commune, sans trop les spolier, sans trop les châtier. Et cela en usant moins de l’outil militaire qu’on l’a dit. L’armée romaine était d’un format restreint et sa seule présence ne suffisait pas à garantir la tranquillité de l’empire. Il fallait convaincre, séduire. Ce qui fut le plus souvent le cas en Gaule, en Germanie, en Espagne, dans les Balkans, en Syrie et même en Egypte et en Afrique du nord. Seuls les Juifs payèrent cher leur refus de Rome : Hadrien les réprima en 133, rasa Jérusalem pour fonder à sa place Aelia Capitolina

Cet empereur, polyglotte, admirateur de la pensée grecque, se voulait ouvert à toutes les cultures qu’il étudiait dans le détail, avant même de les frapper ou de les persécuter comme il le fit pour les chrétiens. Le paradoxe est là et Schmidt s’y arrête longuement.

Si l’histoire romaine est aussi essentielle pour notre temps c’est que pour la première fois elle propose une règle universelle codifiant le « vivre ensemble » avec les risques d’en périr. Le règne d’Hadrien, écrit Paul Veyne « fait passer l’Empire d’une hégémonie romaine (ou italienne) à un empire unifié, œcuménique… ». Comme la Rome du IIème siècle, l’Europe a elle aussi engagé une terrible mutation. Elle a tout à perdre dans son état actuel de conglomérat marchand régi par un conseil d’administration irresponsable. Le retour à l’empire s’impose, du moins si l’on entend redonner force à tout ce qui constitue son génie originel. Les choix d’Hadrien nous donnent à réfléchir.

 Jean HEURTIN

Photo : Brigitte Boudier/Wikimedia (cc)
[cc] Breizh-info.com, 2014, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/02/16/8411/faut-il-continuer-etudier-lhistoire-romaine/

mardi 2 mai 2023

Nos ancêtres les Gallo-Romains : une nécropole découverte en plein Paris

 

Si Paris n’est pas la première ville révolutionnaire de l’Antiquité, comme l'a affirmé récemment Jean-Luc Mélenchon, elle reste néanmoins l’une des plus grandes métropoles de l’ancienne Gaule romanisée dont les vestiges nous racontent, encore aujourd’hui, la longue histoire. Alors que des ouvriers creusaient près de la station Port-Royal en raison de travaux d’aménagement du RER B, un élément de notre antique passé a surgi du sol où il demeurait caché depuis plus de dix-huit siècles. Cette mine d’or archéologique était insoupçonnée par les historiens pensant que la majorité des sites de fouilles de la capitale avaient été découverts lors des grands travaux haussmanniens du XIXe siècle. C’est aujourd’hui une véritable nécropole datant du IIe siècle après J.-C. qui fait face aux yeux des vivants et nous livre ses secrets.

Les fouilles, dirigées depuis le début du mois d’avril 2023, par la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) de l’Île-de-France et par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), ont permis la découverte de nombreuses tombes éparpillées sur 200 m² et situées en dehors de l’enceinte de l’ancienne cité de Lutèce. En effet, selon la tradition romaine, le monde des morts ne devait pas côtoyer le monde des vivants. L’actuel site de fouilles n’est alors qu’une simple parcelle de la nécropole dite « nécropole sud » qui s’étend le long du cardo maximus (l’actuelle rue Saint-Jacques) et sur plus de quatre hectares.

Les recherches effectuées vont permettre aux scientifiques d’en apprendre plus sur l’art funéraire sous l’Antiquité mais aussi sur la vie des Parisii, ce peuple gaulois qui donna son nom à notre capitale. Actuellement, les archéologues ont pu identifier les corps d’une cinquantaine de femmes, d’hommes mais aussi d’enfants placés dans des cercueils de bois dont il ne reste que de simples clous. Cependant, l’absence d’urnes, révélant la pratique d’incinération funéraire pourtant usuelle à l’époque, interroge les scientifiques.

Les historiens vont aussi pouvoir se documenter sur les coutumes vestimentaires des Gallo-Romains grâce aux restes de vêtements, de bijoux et de chaussures dont subsistent seulement quelques éléments métalliques. De nombreux autres objets du quotidien ont pu être aussi retrouvés malgré des siècles passés sous terre. Ainsi furent déterrés des céramiques et des objets en verre comme des balsamaires, censés recueillir des huiles et des parfums funéraires, ainsi que des lacrymatoires. Ces derniers, destinés à conserver des onguents, étaient faussement imaginés comme des récipients recueillant les larmes des proches du défunt. Tous ces éléments furent placés près des morts comme des offrandes pour leurs vies dans l’au-delà. Les restes d’un porc et d’un autre petit animal furent même déterrés au sein d’une fosse considérée « à offrandes » et non sépulcrale. La présence de pièces de monnaie dans la bouche des morts témoigne aussi de la croyance et de la peur que le passeur des enfers, Charon, ne laisse pas les âmes des morts passer le Styx et rejoindre les Champs-Élysées ou le Tartare si elles ne payaient pas l’obole rituelle. Dans le cas contraire, les trépassés étaient condamnés à errer sur les bords du fleuve infernal pour l’éternité.

De tels sites et découvertes archéologiques ne sont pas sans rappeler les fouilles effectuées, en avril 2022, sur l’île de la Cité, au sein même de la cathédrale Notre-Dame, et qui ont permis l’exhumation de plusieurs sarcophages oubliés.

Toutes ces fouilles nous prouvent que nous pourrions tirer enfin quelque chose de positif des incessants travaux et chantiers menés par Mme Hidalgo dans Paris, qui conserve peut-être encore de nombreux secrets et histoires concernant notre passé.

Eric de Mascureau

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mardi 15 mars 2022

Antonin le Pieux (138-161)

 

Antonin le Pieux (138-161)

Dans la longue galerie des empereurs qui ont tenu la destinée de Rome entre leurs mains, certains Césars se distinguent des autres, du fait de leur caractère extraordinaire ou encore des tares, réelles ou rêvées, dont le peuple a eu à souffrir. Ainsi, Auguste reste le nouveau Romulus, artisan de la renaissance de l’Urbs minée par les guerres civiles, Tibère l’incompris, Caligula le fou sanguinaire, Domitien le tyran, Trajan l’empereur-soldat…. Autant de légendes venant ternir de leur éclat d’autres figures, parfois jugées trop pâles par les historiens des XIXe et XXe siècles.

Antonin, le bon gestionnaire, au caractère lisse, sans excès ni génie, n’a ainsi longtemps été considéré que comme le successeur du grand Hadrien, dont il n’avait pas la culture ni l’esprit, ou comme le prédécesseur du non moins marquant Marc Aurèle.

Ce-dernier, pourtant, ne tarit pas d’éloges sur son père adoptif et conseille à tous, en toutes circonstances, de se montrer le disciple d’Antonin. Les contemporains ne s’y sont pas trompés non plus : rares sont les empereurs à avoir été loués de façon si unanime de leur vivant et à avoir laissé leur nom à une époque qui restera définitivement dans les mémoires comme l’apogée de Rome. Bernard Rémy, dans une récente biographie, s’attache à faire revivre l’empereur, mais aussi l’homme, confronté à une tâche particulièrement ardue :  gérer cet « abrégé de l’univers » qu’est l’Empire romain, « couvrant alors la totalité du monde habité au point qu’il était impossible de mesurer l’espace que ses limites enferment » …

Né le 19 septembre 86 à Lavinium, Antonin est issu d’une famille sénatoriale de province qui, en deux générations, a atteint le sommet de l’État. Ses héritages, son mariage, ses domaines fonciers et ses briqueteries ont fait de lui l’une des plus grosses fortunes de Rome. Il a suivi le cursus honorum classique d’un patricien. Successivement questeur, préteur, consul, le point d’orgue de sa carrière, tout entière consacrée à l’administration civile, semblait devoir rester le prestigieux proconsulat d’Asie. Il occupe cette charge de 133 à 136, avant d’être appelé au conseil impérial. Hadrien, déjà affaibli par la maladie, a alors désigné son successeur, en la personne de L. Ceionus Commodus. C’était, semble-t-il, un personnage peu recommandable, car tous sont soulagés d’apprendre sa mort en 138. Hadrien doit donc adopter un nouveau César, comme le veut la tradition, et choisit Antonin, alors âgé de 51 ans, dont il appréciait les qualités. Néanmoins, pour accéder au trône impérial, Antonin doit impérativement adopter à son tour le fils de l’héritier décédé et surtout un jeune homme de 17 ans, cher au cœur d’Hadrien : Marc Aurèle. Antonin n’était là que pour lui transmettre le flambeau et assumer la charge suprême en attendant qu’il soit en âge de régner. Mais le transitoire devint chose durable : la santé, les qualités, le caractère d’Antonin, le hasard peut-être, lui permirent de rester plus de vingt ans au pouvoir.

Élévation morale et vertus de chef d’État

Antonin succède ainsi à Hadrien, décédé le 10 juillet 138 à Baies. Dès le début, ses relations avec le Sénat sont exceptionnelles, en raison de son origine, de son caractère très humain et de sa modestie. Il refuse tous les honneurs que l’assemblée veut lui décerner, mais accepte en revanche le titre de « Pius », pieux. Il le doit à l’insistance qu’il montre pour éviter à Hadrien, peu populaire et haï par les sénateurs, la condamnation de sa mémoire et le faire bénéficier de la divinisation. Mais la notion de pietas, chez les Romains, ne désigne pas la seule piété filiale. C’est un trait de caractère complexe qui relève d’une attitude bien plus générale vis-à- vis de l’ensemble des devoirs que l’on doit accomplir envers les dieux, les hommes et avant tout soi-même. Écoutons Marc-Aurèle qui a passé toute sa jeunesse à ses côtés et qui, dans ses Pensées, dresse le portrait d’un homme pourvu de toutes les beautés, reflet de son élévation morale et de ses vertus de chef d’État : « De mon père, j’ai appris la mansuétude et l’inébranlable attachement aux décisions mûrement réfléchies ; l’indifférence pour la vaine gloire que donne ce qui passe pour être des honneurs ; l’amour du travail et la persévérance ; la capacité de se suffire en tout par soi-même et d’être serein, l’attention sans cesse portée aux nécessités de l’empire… »

Ses plaisirs sont simples : il aime par-dessus tout séjourner dans ses vastes domaines dispersés dans toute l’Italie et participer aux vendanges, à la tonte des moutons ou encore à la chasse au sanglier. Ce goût pour la vie campagnarde fera sa popularité, parce qu’elle renvoie à la gravitas, cette austérité naturelle chère à l’idéal romain. Un défaut semble pourtant lui avoir été reproché, notamment par Julien : l’avarice, la lésinerie. Pourtant, le peuple n’a jamais eu à se plaindre des spectacles qu’il a offerts lors de ses différentes magistratures, et la plupart des distributions d’argent qui, comme le voulait la tradition, ont marqué son accession au pouvoir, ont été faites sur sa fortune personnelle. Il a également redistribué tout l’or coronaire, c’est-à-dire l’argent offert par les cités à l’empereur lors de son avènement. Il semble donc que le souci d’économie d’Antonin n’ait pas nui à l’image d’un empereur qui laissera tout de même, à sa mort, plus de 675 millions de deniers dans les caisses de Rome.

De quels moyens Antonin dispose-t-il pour gérer un empire qui s’étend des colonnes d’Hercule à l’Euphrate, des régions rhéno-danubiennes au Sahara ? Depuis Auguste, le Prince garde indéfiniment reconduits, et dans ses seules mains, tous les pouvoirs que la constitution républicaine avait jadis conçus comme annuels et collégiaux. Ainsi, la puissance tribunicienne fonde ses pouvoirs civils législatifs. La législation émanant de la seule volonté impériale continue de se développer et Antonin laisse un important corpus de lois profondément humaines, attentives à la justice et à la défense des plus faibles. L’imperium militaire, quant à lui, marque la nature militaire d’un régime fondé sur l’idéologie de la victoire. Mais Antonin n’est pas un soldat, encore moins un va-t-en guerre. C’est bien d’ailleurs un sédentaire endurci qui a succédé au voyageur impénitent qu’était Hadrien : en vingt-trois ans de règne, il n’a jamais quitté l’Italie, laissant le soin à ses légats provinciaux de surveiller le limes. Mais rappelons que déjà Hadrien avait souhaité mettre un terme à la politique d’expansion territoriale, jugeant que Rome avait désormais atteint sa plus grande expansion, et que vouloir s’aventurer au-delà était irréaliste. La guerre laisse donc place à une diplomatie facilitée par l’immense prestige dont l’empereur bénéficie auprès des rois-clients. Antonin améliore néanmoins le tracé de certaines frontières, notamment en Germanie supérieure et en Écosse où il fait construire le mur qui porte son nom, à une centaine de kilomètres au nord de celui d’Hadrien.

Maître de la religion romaine

Enfin, l’empereur assume également la charge de Grand Pontife, qui fait de lui le maître de la religion romaine.  Il se montre très attaché aux mythes liés aux origines de Rome, souvent représentés sur son monnayage, aux rites propres au Latium, ou encore aux divinités des campagnes italiennes comme Pan et Cérès. Il ne reste pas insensible à certains cultes d’origine orientale mais adoptés depuis longtemps par les Romains : il en va ainsi de ceux de Dionysos, assimilé à la vieille divinité italique Liber Pater et de Cybèle, honorée depuis des siècles à Rome. Mais il ne semble pas avoir manifesté d’attirance particulière pour les cultes plus exotiques, qui rencontraient pourtant un certain succès, et encore moins pour le monothéisme dont le prosélytisme était formellement interdit, étant incompatible avec la religion traditionnelle. Il ne se contente pas d’honorer le panthéon de ses pères ni d’œuvrer à des syncrétismes religieux en harmonie avec les besoins spirituels de son temps. Il fait beaucoup, également, pour renforcer le culte impérial, véritable ciment de l’unité de l’Empire : dans toutes les provinces, et en particulier les provinces orientales, on vénère la personne de l’empereur. La divinisation d’Hadrien, pour lequel il fait bâtir un temple et crée un collège de prêtres, le qualificatif d’augusta accordé dès l’avènement à son épouse Faustine, participent grandement à renforcer l’autorité supérieure et quelque peu surhumaine du Prince, l’auctoritas.

C’est durant l’hiver 161, dans son domaine de Lorium, qu’Antonin meurt à l’âge de 75 ans. Ses dernières paroles sont pour Marc-Aurèle, qu’il aura, comme Hadrien, toujours chéri. Il confie ainsi « la République et sa fille » à celui qui était devenu son gendre. Devant la statue d’or de la Fortune qui orne traditionnellement la chambre des empereurs, il donne au tribun de la cohorte prétorienne qui était de garde le mot de passe, « sérénité ». Ce fut là son dernier mot, emblématique d’une vie et d’une œuvre inspirées par les principes stoïciens. Antonin est peut-être coupable de n’avoir pas su prévenir la montée des périls barbares et de n’avoir pas compris que l’empereur devait de nouveau se faire général. Il laissa néanmoins un souvenir impérissable, au point que ses successeurs feront figurer son surnom privé, « Antoninus », dans leur dénomination officielle, manifestant par là leur volonté de se réclamer de cet âge d’or, lorsque des temps plus sombres viendront ternir l’éclat des aigles impériales.

Emma Demeester

Bibliographie

  • Bernard Rémy, Antonin le Pieux. Le siècle d’or de Rome138-161, Fayard, 2005.
  • Lucien Jerphagnon, Les divins Césars. Idéologie et pouvoir dans la Rome impériale, Tallandier, 2004.

Chronologie

  • 86 : Naissance d’Antonin.
  • 110 : Mariage avec Faustine.
  • 120 : Antonin est consul.
  • 133-136 : Proconsulat d’Asie.
  • 138 : Antonin est adopté par Hadrien et lui succède le 10 juillet.
  • 139-142 : Construction du mur d’Antonin en Écosse.
  • 145 : Mariage de Marc Aurèle avec Faustine II, le fille d’Antonin.
  • 145-151 : Révolte des Maures.
  • 21 avril 148 : Célébration du 900e anniversaire de Rome.
  • 161 : Mort d’Antonin.

https://institut-iliade.com/antonin-le-pieux-138-161/

samedi 16 octobre 2021

Découverte inattendue d’un plafond à caissons gallo-romain d’exception à Chartres.

 

Intérieur du Panthéon de Rome au XVIII ème siècle, avec son décor d’origine, par Giovani Paolo Panini. 

La découverte n’est pas seulement rare. Elle est presque unique en son genre en Europe où, à une seule exception près (sur le site d’Herculanum – Campanie -), jamais encore n’avaient été exhumés les restes d’un de ces plafonds à caissons en bois, si souvent décrits ou représentés dans les ouvrages ou sur les fresques de l’Antiquité. Et quel plafond ! Une véritable œuvre d’art magnifiquement décorée, conçue pour couvrir, partiellement ou totalement, un prestigieux édifice à bassin attaché à l’un des plus grands complexes religieux de la Gaule romaine.

Chacun connaît certes les caissons du magnifique Panthéon de Rome qui fut construit sous Agrippa, au premier siècle avant Jésus-Christ, en béton de ciment :

« solivage », « poutres de caissons », « assemblage », « éléments de décoration en frise de rais-de-cœur et fers de lance ». Emmanuel Bouilly ne se lasse pas de détailler, en termes techniques de charpenterie et de menuiserie, la fonction des multiples pièces de bois, noircies et gorgées d’eau, qu’il est parvenu à identifier. Sans ses efforts de pédagogie et son enthousiasme communicatif, nul doute que nous aurions perdu le fil… Cela aurait été dommage, tant la découverte à laquelle a participé cet archéologue sur l’ancienne cité d’Autricum – l’actuelle ville de Chartres – mérite attention.

La mise au jour de cet ensemble d’un millier de poutres, poutrelles et planches, miraculeusement conservées durant presque deux millénaires, est une belle récompense pour la direction de l’archéologie de Chartres Métropole qui, depuis 2011, se consacre à l’étude du site de Saint-Martin-au-Val. Repéré, entre 1995 et 2006, dans le quartier Saint-Brice, dans le sud de l’agglomération, ce dernier a livré les vestiges de ce qui aurait été le sanctuaire de l’ancienne cité-territoire du peuple gaulois des Carnutes.

Site du sanctuaire de Saint-Martin-au-Val après sa construction

Construit entre les années 70 et 130 après J.-C., avant de devenir, au début du IIIe siècle, un lieu de récupération de matériaux et un dépôt de sépultures au moment des épidémies, il est constitué d’un ensemble de constructions réparties sur plus de 11 hectares où les pèlerins désireux d’honorer ou de remercier les dieux, ou souhaitant accomplir un vœu, venaient procéder à des sacrifices et déposer des offrandes. « Il comprenait un temple doté d’une cour intérieure entourée sur les quatre côtés d’un portique de 300 mètres de long et de 190 mètres de large, qui dissimulait une galerie couverte consacrée aux processions », raconte, en faisant visiter le bâtiment, Bruno Bazin, le responsable de l’opération archéologique. Des soubassements, des fondations, des restes d’égouts et des ouvrages de maçonnerie ont été dégagés sur la partie nord-est, laissant apparaître le tracé de ces anciens espaces de déambulation qui s’ouvraient sur de petites chapelles et un pavillon d’angle.

A cela s’ajoutaient d’autres éléments. Et notamment, à 75 mètres de là, un temple consacré à Diane et à Apollon. C’est là, juste en façade de ce lieu de culte, non loin du cours actuel de l’Eure, que les archéologues ont trouvé le plafond. En 2017, ils concentrent leurs efforts sur un luxueux édifice. Sol en calcaire blanc, base de mur en marbre coloré, élévations ornées de fresques et de colonnes richement décorées, il abrite aussi un bassin quadrangulaire de 30 mètres carrés à l’intérieur duquel ils découvrent un énorme amoncellement de pièces de bois. Partiellement calcinés, ces éléments de charpente et de menuiserie, auxquels s’ajoutent d’autres repérés en dehors du réceptacle, proviennent d’un plafond qui s’est effondré à la suite d’un incendie, et dont les débris sont tombés dans le plan d’eau. Par la suite, les crues successives de l’Eure et une remontée de la nappe phréatique sont venues ensevelir ces vestiges qui, maintenus à travers les siècles en milieu humide et à l’abri de l’air et de la lumière, ont été préservés.

Le bassin et les éléments de bois retrouvés

L’équipe réalise tout de suite l’importance de sa trouvaille. « Car si l’exhumation de bois antique est rare, celle d’un plafond à caissons, sculpté et peint, l’est plus encoreraconte Mathias Dupuis, le directeur de l’archéologie de l’agglomération Chartres Métropole. A vrai dire, on ne connaît qu’un seul autre exemple. Celui, en 2010, de la “maison au relief de Télèphe” sur le site d’Herculanum, près de Naples. »

Comment récupérer et conserver un matériel à ce point fragilisé ? Il faudra plusieurs mois pour établir un protocole et trouver les fonds nécessaires à une reprise des fouilles, lesquelles s’achèvent actuellement, au terme de leur troisième année. Désormais presque entièrement dégagé, le bassin y dévoile enfin sa magnificence. En marbre blanc, il contient en son centre une cuve étoilée, de 25 centimètres de profondeur, d’où devait à l’origine jaillir une source avant que, le niveau augmentant, toute la zone soit noyée sous 2,5 mètres d’eau, obligeant les archéologues à actionner en permanence des pompes.

La cuve étoilée au centre du bassin

Placées sous des arrosoirs, quelques poutrelles attendent encore d’être dégagées. « Une fois photographiées et cartographiées, elles seront déposées sur des plaques de polypropylène, emmaillotées dans du papier cellophane puis conservées dans une chambre froide ou en piscine », explique l’archéologue Sonia Papaïan, qui montre, au pied d’une margelle, l’emplacement d’un déversoir. Cela ne sera pas le cas des plus belles pièces, qui partiront pour Grenoble où elles seront restaurées au sein du laboratoire Arc-Nucléart, spécialisé dans le traitement du bois…

Caisson hexagonal et poutrelle de bois sculptée

Ce qui en vaut, assurément, la peine. En effet, constitué d’un ensemble de caissons en forme de losange séparés par d’autres hexagonaux de 1,6 mètre de large, ce plafond antique promet de donner du travail aux chercheurs pour des années. « Ses décors finement ciselés de feuilles d’acanthe, d’oves, de fers de lance, de rais-de-cœur et de perles et pirouettes, son assemblage ou même la manière dont il était fixé à la charpente, par des baguettes, ont fait appel à des techniques aujourd’hui disparues qu’il faudra redécouvrir », s’enthousiasme Emmanuel Bouilly, chargé de sa reconstitution. Même la provenance du matériau employé pour sa construction fera l’objet d’investigations. « On y trouve, outre du chêne et du tilleul, du sapin, un bois réputé importé à la période romaine », explique l’anthraco-entomologiste de l’université du Mans Magali Toriti, qui espère pouvoir interroger la véracité de cette théorie à partir des échantillons récoltés.

Beaucoup de pain sur la planche mais que du bon pain.

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2021/10/14/decouverte-inattendue-dun-plafond-a-caissons-gallo-romain-dexception-a-chartres/