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mercredi 28 janvier 2026

Lépante, victoire chrétienne contre les Turcs ottomans : il y a 549 ans…

 


En 1570, à la faveur de la quatrième guerre des Ottomans contre la Sérénissime Venise, les Turcs ottomans prennent Chypre alors vénitienne et massacrent plus de vingt-mille habitants de Nicosie ; ils imposent alors leur piraterie dans la Méditerranée orientale nuisant ainsi gravement au commerce maritime en général et à Venise en particulier d’ où la riposte des Doges de la Sérénissime.
Très rapidement le Pape Pie V rassemble nombre d’Européens dans la Sainte Ligue : Venise menée par l’amiral Sebastiano VENIER, la Savoie avec l’amiral Andrea PROVANA de LEYNI (le comté de Nice étant savoyard), le Saint Siège mené par l’amiral Marco-Antonio II COLONNA, Gênes menée par l’amiral Giovanni Andrea DORIA et l’Espagne ainsi que l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en sont parmi d’autres États européens moins impliqués.

Deux cents galères et une demi-douzaine de galéasses avec 30 000 hommes, tous sont placés sous le commandement de Dom Juan d’Autriche, fils cadet de Charles Quint et demi-frère de Philippe II.
La flotte turque ottomane compte quelques galères de plus mais aussi plus de 60 galiottes avec plus de 60 000 hommes au total.
La dernière bataille d’importance entres Européens et janissaires ottomans remonte à 1565 lorsque Jean de LA VALETTE de PARISOT, grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, défendit la future capitale de Malte ce qui fut une sévère défaite des Ottomans disparaissant pour quelque temps de la Méditerranée occidentale.

Face à l’avantage turc ottoman, la bataille est incertaine au matin de ce 7 octobre 1571 où les flottes vont se heurter. Grand marin et remarquable soldat, Dom Juan d’Autriche manœuvre de manière à enfermer les Ottomans dans un golfe peu étendu de manière à restreindre leurs mouvements. Dès lors, les galéasses chrétiennes peuvent enfoncer les lignes ottomanes de défense et l’artillerie de la Sainte Ligue démolit les navires ennemis tandis que les galères de DORIA augmentent la dévastation de la flotte ottomane dont les réserves ne peuvent mener de contre-offensive ; dès lors, la bataille navale se mue en bataille d’infanterie sur les ponts des navires ottomans en combinant l’efficacité des arquebusiers et des tercios. La messe est dite. Le bey d’Alger Ali Uludj s’enfuit in extremis avec trente galères tandis que l’amiral ottoman est décapité et sa tête hissée au mat du navire amiral espagnol.

Pour 7 000 chrétiens tombés et 20 000 blessés dont Miguel de CERVANTES qui y perdit sa main gauche et poursuivit sa carrière militaire jusqu’à la bataille de Tunis en 1573 mais il sera fait prisonnier en 1575 lors de son retour en Espagne par les Barbaresques ottomans d’Alger pour cinq années avant d’écrire le Don Quichotte, les Ottomans ont laissé plus de 20 000 morts et 3 500 prisonniers mais aussi des milliers d’hommes massacrés à terre par les Grecs ; plus de 12 000 forçats chrétiens libérés des fers ottomans. Cent-dix-sept galères et treize galiotes ottomanes passent aux mains chrétiennes tandis que plus de soixante galères ottomanes ont été coulées alors que la Sainte Ligue n’en a perdu qu’une douzaine et récupère plus de quatre-cent-cinquante canons et une quarantaine d’étendards ottomans. Seul l’amiral d’escadre ottoman Ali Uluç Pasa parvient à s’échapper et à ramener une trentaine de navires à Constantinople.

Au soir de la bataille, Pie V reçoit au balcon de Saint-Pierre une colombe lui annonçant la victoire de Lépante : en actions de grâce, il institue la fête de Notre-Dame-des-Victoires qu’il fixe à ce 7 octobre et le Saint Rosaire qui est récité à l’aide du chapelet ; Notre-Dame-des- Victoires et du Saint Rosaire est toujours célébrée par l’Église tridentine dont le missel est demeuré immuable depuis le concile de Trente clôturé par Pie V.
L’amiral Sebastiano VENIER deviendra en 1577 le 86e doge de Venise jusqu’à sa mort en 1578.
Défaite navale incommensurable pour les Ottomans mais, bénéficiant de l’esclavage à outrance, ils reconstituent en une année une nouvelle flotte de deux-cent-cinquante galères et se maintiennent à Chypre sans pour autant oser s’aventurer à nouveau dans la Méditerranée occidentale si ce n’est depuis les régences d’Alger, de Tunis ou de Tripoli.

Éclatante victoire chrétienne, il n’y eut guère d’évolution notable dans les décennies suivantes. Cependant la bataille de Lépante demeure la plus importante bataille navale de l’Histoire avec celle qui fut le peplum naval d’Actium le 2 septembre – 31 avant Jésus-Christ mettant fin aux guerres civiles romaines ; les plus importantes batailles navales subséquentes n’atteignent point sa démesure et son intensité préfigurant ce que Samuel HUNTINGTON nommera le choc des civilisations à la fin du XXe siècle. Elle confirme en mer ce que les Espagnols constatèrent sur terre pendant la croisade de reconquête : les mahométans ne savent pas tenir une position ; le grand Sébastien LE PRESTRE de VAUBAN vérifie au XVIIe siècle cette donnée fondamentale édictant que, pour assiéger victorieusement une place forte, il est nécessaire de savoir tenir une position, doctrine sur laquelle il fonde l’art de la fortification : la poliorcétique. En 1954, Marcel BIGEARD expérimente avec brio cette doctrine dans la cuvette de Dien Bien Phu malgré la défaite finale inéluctable et, devenu général, il peut théoriser les guerres asymétriques qui en découlent aussi par ce qu’il nomme le Comitatus, soit l’invention de la terreur généralisée.

Tout comme la bataille de Lépante est le pendant naval de la bataille terrestre de Las Navas de Tolosa du 16 juillet 1212 gagnée par 70 000 chrétiens contre plus de 200 000 almohades mahométans, la bataille de Lépante connaît aussi un pendant terrestre le 12 septembre 1683 lorsque les Turcs ottomans assiègent Vienne sur le monticule du Kahlenberg ; l’Autriche était alors défendue pour ce deuxième siège de Vienne par une coalition européenne menée par le roi de Pologne Jean III SOBIESKI, assisté par le duc Charles V de Lorraine, commandant cette Sainte Alliance forte de 27 000 militaires polonais et de 32 000 militaires du Saint-Empire romain germanique, principalement venus de Bavière avec le roi Maximilien-Emmanuel, de Franconie, de Saxe avec le roi Jean-Georges III et de Souabe. Soit 59 000 chrétiens contre environ 250 000 Turcs ottomans commandés par le grand vizir Mustafa Kara. La doctrine se vérifie dès le milieu de l’après-midi : les Turcs ottomans sont défaits et le vizir s’enfuit tandis que Louis de Bade entre dans Vienne désormais en sécurité. La Hongrie est ainsi libérée les années suivantes. La fête du Saint Nom de Marie est désormais instituée et célébrée tous les 12 septembre tandis que les pâtissiers viennois créent le célèbre croissant pour célébrer cette victoire européenne sauvant leur ville et le pays entier du joug turc ottoman.

Il convient aussi de rappeler, pendant la neuvième guerre d’Italie, de 1542 à 1546, le siège de Nice de juin à septembre 1543 par les troupes turques ottomanes qui parvinrent à entrer dans la citadelle, malgré la défense héroïque sous la houlette de la lavandière Catarina Segurana armée de son battoir, mais se heurtèrent à la résistance farouche du château et furent finalement défaites lors de l’arrivée des troupes impériales commandées par le duc Charles II de Savoie et le marquis del VASTO, gouverneur de Lombardie, les 8 et 9 septembre 1543. Le siège de Nice en duché de Savoie annonçait donc aussi la validité de la doctrine énoncée par Vauban au siècle suivant.

À la suite du siège de Nice, Lépante et Vienne-Kahlenberg permettent de conduire l’empire turc ottoman au traité de San Stefano imposé par la Russie aux Turcs ottomans le 3 mars 1878 suite à la guerre russo-turque ottomane de 1877-78 et à celui de Sèvres du 10 août 1920 ainsi qu’à celui de Lausanne du 24 juillet 1923 le réduisant insuffisamment à la Turquie actuelle en créant l’Irak et ramenant sur la carte la Syrie et le Liban, la Grèce moderne atteignant alors son apogée territoriale selon la Grande Idée d’Elefthérios Kyriákou VENIZELOS, père intellectuel de la Grèce moderne, ainsi que la Palestine mandataire, selon les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916, les déclarations d’Arthur Balfour du 2 novembre 1917 et du 15 novembre 1926, la conférence et le traité de San Remo du 24 avril 1920, qui sera partagée entre le Foyer Juif d’Israël créé par David Ben GOURION le 14 mai 1948 et la Transjordanie qui deviendra la Jordanie.

Jean d’ACRE révèle sur Riposte que « le ferment de la guerre mondiale à venir viendra du choc des civilisations entre l’Occident et l’Islam, et l’Afrique surpeuplée et l’Europe [sous-peuplée et envahie].
Il n’y aura pas de terre partagée entre musulmans et non musulmans, entre Africains et Européens, il y aura un vainqueur et des centaines de millions de morts, le reste n’ est que littérature.
Et la France, que des abrutis de politiciens, journalistes, penseurs, gauchistes, écolos qui se sont autoproclamés élites, ont musulmanisée et africanisée à outrance, va être au milieu de ce maelström. » dans son article du 3 courant : Nos métropoles sont des cuvettes de Dien Bien Phu cernées par l’ennemi intérieur.

https://ripostelaique.com/nos-metropole-sont-des-cuvettes-de-dien-bien-phu-cernees-par-lennemi-interieur.html

Dernier point et non le moindre qui est d’une actualité brûlante, le Comité de Lépante présidé par Georges CLÉMENT, homme d’ affaires, écrivain et poète ainsi que contributeur apprécié à Riposte et également président du Comité Trump France, a pour objet de rassembler tous ceux s’opposant à l’invasion mahométane d’où qu’elle vienne.

Le Cercle Légitimiste de France soutient donc le Comité de Lépante et rappelle et honore cette bataille navale mémorable chaque année comme étant toujours une vigie de l’Europe chrétienne alors même que le sultan Erdogan s’implante en Libye pour y capter le pétrole tout en tentant de s’approprier les zones économiques exclusives des États riverains de la Méditerranée orientale pour leur y voler le gaz et le pétrole, occupe le nord de la Syrie pour y massacrer les Kurdes et envoie des mercenaires au Haut-Karabakh arménien afin d’y poursuivre le génocide des Arméniens par les Turcs ottomans en 1915.

Plus largement, Lépante demeure l’emblème de la grande Europe des royaumes souverains et des trois empires d’Autriche, Romain Germanique et de la Sainte Russie liés par le christianisme, socle de leur puissance et garant de leur résistance face au mahométanisme barbare. Puissions-nous garder souvenance de notre passé glorieux et instructif pour affronter victorieusement le présent difficile et le futur compliqué de ce monde dangereux avili par la barbarie mahométane.
Fernand CORTES de CONQUILLA

Cercle Légitimiste de France
fcdc@bbox.fr
7 octobre 2020 en ce 549e anniversaire de la bataille de Lépante

https://ripostelaique.com/bataille-de-lepante-victoire-chretienne-contre-les-turcs-ottomans-cetait-il-y-a-549-ans/

mercredi 29 octobre 2025

Le massacre des Arméniens par les Turcs à Adana, en 1909

 

Le massacre des Arméniens par les Turcs à Adana (1909)

Des malheureux par milliers étaient traqués à coups de fusils, de haches, de bâtons, si bien que dans certaines rues, il y avait des murailles de corps entassés et des fleuves de sang, écrit dans une lettre d’Adana, en date du 8 nov., M. Léopold Favre, le philanthrope genevois qui a visité le théâtre du sinistre pour y faire une enquête et distribuer aux survivants les secours du comité philarmène helvétique.

Le Journal de Genève, 20 décembre 1909

Un Jésuite, qui eut le courage de sortir pendant l’émeute, me montre un ruisseau où littéralement le sang coulait «comme l’eau après une pluie d’orage».

Au pays des massacres, par Jean d’Annezay, Blond & Cie, éditeurs, Paris.

Beaucoup de témoins racontent que des Arméniens furent attachés par les deux jambes, la tête en bas, et fendus à coups de hache, comme bêtes de boucherie. D’autres furent liés avec des cordes et étendus sur un lit de bois auquel on mit le feu ; d’autres encore furent cloués vivants sur les planchers, sur des portes, sur des tables.

Il y a aussi des jeux atroces, des farces sinistres. On prend des Arméniens, on les ligote, et sur leurs genoux immobilisés on découpe en tranches ou on scie leurs enfants. Le Père Benoît, de la mission française, rapporte un autre trait :

Les bourreaux jonglaient avec des têtes fraîchement coupées et même, sous les yeux des parents, ils lançaient en l’air des petits enfants qu’ils recevaient à la pointe de leurs coutelas.

Les supplices sont tour à tour grossiers ou savamment raffinés. On soumet certaines victimes à une série de tortures appliquées avec un art consommé, de manière à prolonger la vie dans la chair du martyr afin de faire durer la fête : on les mutile lentement, méthodiquement, en leur arrachant les ongles, en leur écrasant les doigts, en leur tatouant le corps au moyen de fers incandescents, puis on leur scalpe le crâne, enfin on les réduit en bouillie que l’on jette en pâture aux chiens.

À d’autres, on brise petit à petit les os, on les crucifie ou on les fait flamber comme des torches. Tout autour des patients, des groupes se forment qui se récréent à ces spectacles et applaudissent chaque geste des tortionnaires.

Parfois ce sont des abominations infernales, des orgies sadiques. On découpe à un Arménien les extrémités du corps, puis on l’oblige à mâcher ces morceaux de sa propre chair. On étouffe des mères en leur bourrant la bouche de la chair de leur propre enfant. À d’autres, on ouvre le ventre et, dans la plaie béante, on enfonce, après l’avoir écartelé, le petit que tout à l’heure elles portaient dans leurs bras.

En 1895 des supplices analogues furent infligés aux Arméniens. C’est ainsi qu’à Malatia et ailleurs, on a détaillé sur la place publique de la chair d’Arménien en découpant le patient encore vivant. Les tortionnaires d’Adana ont cependant surpassé ceux des précédents massacres.

M. Antonio Scarfoglio, envoyé spécial du Matin à Adana, a publié dans ce journal (numéro du 5 juin 1909 et numéro du 7 juin 1909) deux récits détaillés des horreurs qui y ont été perpétrées. Voici un extrait du récit en question. « … On passait aux femmes après les hommes, après les maris. On les déshabillait, on leur coupait les pointes des seins qu’on obligeait les enfants à mâcher. Des fois, ils leur promettaient la vie sauve pourvu qu’elles baisassent le canon du fusil, et alors ils leur déchargeaient l’arme dans la bouche ; d’autres fois encore, ils les violaient seulement, puis les chassaient nues à travers les rues à coups de crosse.

Dans une ferme, ils avaient surpris toute la famille Burdikian composée du mari, de la femme, de deux enfants mâles et d’une fillette de six ans. La femme, âgée de vingt-huit ans, s’était jetée à leurs pieds en criant pitié. Ils avaient souri et lui avait répondu : « Nous aurons pitié, nous aurons pitié, tu vas voir. » Eux, ils dansaient et chantaient, autour du bûcher humain, des hymnes chrétiens.

Puis, ayant lié le mari au pied du lit, ils avaient pris la femme, l’avaient mise complètement nue et, avec trois gros clous, l’avaient clouée au mur, un clou pour chaque main, un pour les pieds.

Avec la pointe d’un yatagan ils avaient tatoué sur son ventre un des symboles chrétiens ; puis tandis que, folle d’épouvante, elle se taisait et regardait de ses yeux écarquillés, ils avaient conduit le mari devant elle au milieu de la chambre, l’avait déshabillé, l’avaient enduit de pétrole et l’avaient allumé comme une torche.

Le corps avait pris feu gaiement en grésillant, les cheveux avaient fait une flambée, la chair était calcinée et détachée avant qu’il ne mourût… Eux, ils dansaient et chantaient, autour du bûcher humain, des hymnes chrétiens. Les enfants pleuraient dans un coin, la femme regardait du haut de son mur, les bras ouverts, tout son jeune corps offert, avec son ventre sanglant, devenu tabernacle. Puis on lui avait coupé les seins et forcé les enfants à sucer cette chair saignante, on lui arracha les ongles, on lui coupa les doigts, lui trancha le nez, lui brûla les cheveux. Enfin, sous ses yeux d’agonisante, on scia la tête aux enfants mâles, on violenta la fillette, puis on leur enleva le foie et le cœur, que l’on mit dans la bouche de la mère en criant : «Sainte Vierge Marie, sauve-les ! Viens, descends. Ne vois-tu pas qu’ils meurent ? C’est le cœur, tu sais, que tu manges, le cœur de tes fils, tes fils chers, que tu aimais tant, de tes fils, si jolis, si blonds ! …»

On l’acheva à coups de hache.

Et encore et encore.

Adossidès A., Arméniens et Jeunes Turcs, P.V. Stock Editeur, Paris, 1910

https://www.imprescriptible.fr/aram/armeniens-et-jeunes-turcs

Le Petit Journal, supplément illustré du 2 mai 1909

PS : Aujourd’hui encore, le gouvernement turc nie les faits et a fait récemment assassiner en 2007 Hrant Dink, un journaliste turc qui exigeait une repentance de son pays à propos de ces abominations.

À Istanbul et Ankara, des rues portent encore le nom des politiciens et militaires Turcs qui ont ordonné le génocide. Imaginez une rue Adolf Eichmann à Berlin ou à Francfort…

Propos recueillis par Elise Wack.

mercredi 29 mai 2024

25 mars 1821 : Les Grecs se révoltent face à la domination turque

 Le 25 mars 1821, en Grèce, l’archevêque Germanos donne le signal de la rébellion contre la tutelle de l’Empire ottoman. Cette insurrection décisive part du Péloponnèse et plus précisément de Patras, un grand port situé à l’ouest de la péninsule, où l’apôtre Saint André aurait été martyrisé. Un congrès national réuni à Épidaure, au cœur du Péloponnèse, proclame l’indépendance unilatérale de la Grèce dès le 12 janvier 1822 et appelle à l’aide les nations chrétiennes.

En moins de 10 ans mais au prix de grandes souffrances et avec le concours précieux des Occidentaux, les Grecs vont obtenir l’indépendance d’une petite partie de leurs terres, incluant l’Attique (Athènes), le Péloponnèse et le sud de l’Épire. Le nouvel État balkanique, pauvre, de tradition byzantine et aux contours indécis, va dès lors se bâtir une identité nationale en cultivant le souvenir de l’Antiquité et en appelant les riches Grecs de la diaspora à le rejoindre.
[…] Les Grecs commencent par massacrer des Turcs de leur région. Et les Turcs ripostent en massacrant des Grecs d’Istamboul ! Il s’ensuit une très dure guerre. Elle est d’abord favorable aux Grecs qui s’emparent d’Athènes et des îles de la mer Égée. Mais les insurgés ne tardent pas à s’affaiblir du fait des luttes intestines entre factions et les Turcs reprennent l’offensive dès le mois suivant.
Ils viennent à bout de la rébellion d’Ali Pacha et, en avril 1822, massacrent la population de l’île de Chio, ce qui suscite l’indignation de l’opinion occidentale. Les gouvernements européens n’entendent pas pour autant intervenir, en vertu du principe de légitimité défendu par la Sainte Alliance. Mais de nombreux Européens s’engagent comme volontaires aux côtés des insurgés grecs.
Le sultan Mahmoud II, qui n’arrive pas à mettre fin à l’insurrection, fait appel à son vassal, le vice-roi d’Égypte Méhémet Ali. Celui-ci lui envoie une armée commandée par son fils Ibrahim pacha, avec une flotte formée par… des spécialistes français rescapés de l’équipée napoléonienne.
Les troupes égyptiennes occupent la Crète puis reconquièrent le Péloponnèse et assiègent Athènes. Elles remontent le long du golfe de Corinthe jusqu’à Missolonghi. Le poète anglais Lord Byron, qui fait partie des volontaires étrangers, meurt de maladie pendant le siège de la forteresse. Les défenseurs se font finalement sauter plutôt que de se rendre le 25 avril 1826. À Athènes, l’Acropole défendue par le colonel français Fabvier résiste jusqu’au 5 juin 1827.
La guerre a déjà fait 200.000 morts parmi les Grecs.
En Occident et en France en particulier, des comités de philhellènes se multiplient dans les milieux libéraux, appelant les gouvernements à intervenir aux côtés des Grecs contre les Turcs. Les gouvernements occidentaux s’y décident à contrecœur. La France, l’Angleterre et la Russie font une offre de médiation le 6 juillet 1827 mais le sultan la repousse… On est dans l’impasse.
Faute de mieux, les Occidentaux envoient une flotte conjointe vers le Péloponnèse. Il ne doit s’agir que d’une démonstration de force mais, dans le golfe de Navarin, celle-ci va dégénérer en bataille navale. La flotte turco-égyptienne est détruite.
Pour ne rien arranger, les troupes russes s’apprêtent là-dessus à envahir le territoire ottoman…
Le sultan Mahmoud II se résigne à signer un traité à Andrinople, le 14 septembre 1829, par lequel il reconnaît à la Grèce une très large autonomie.
Par le protocole de Londres du 3 février 1830, il confirme l’indépendance d’une partie de la Grèce historique. Le nouvel État est limité au Péloponnèse, à la région d’Athènes et aux îles Cyclades (au total à peine 700.000 habitants, soit beaucoup moins que l’ensemble des communautés grecques dispersées dans le reste de l’empire ottoman). Pour les habitants de cette petite Grèce, c’en est fini de quatre siècles d’occupation ottomane.
Wikipédia & Hérodote

https://www.fdesouche.com/2016/03/25/25-mars-1821-les-grecs-se-revoltent-face-a-la-domination-turque/

mardi 28 mai 2024

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

 

Frioul

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde — la dernière — en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?

Les Turcs ne sont pas des Européens

La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à “islamiser” les peuples qu'ils ont soumis — certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction — mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques.

De la conquête des Balkans…

La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIVe siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le “grignotage” de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) — le Charlemagne serbe — et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du “Second Empire bulgare” se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.

Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 — selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin —, lors de la bataille des Champs des merles — Kosovo Polje — à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable “croisade” avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.

… à celle de la Grèce

Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote — le gouverneur byzantin — de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.

Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.

L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne

Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les “Espagnes” depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.

Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg

Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.

Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette “victoire de la croix sur le croissant” n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la “Hongrie royale”, c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la “Hongrie royale” de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.

Les relations entre les Turcs et les populations soumises

En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.

Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.

Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la “cueillette” des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.

Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold Ier (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la “paix ignominieuse” de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la “pomme d'or” dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable “armée européenne” que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette “croisade”, interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold Ier confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le “bouclier de l'islam”, après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.

Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de “poudrière des Balkans”. Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la “guerre civile européenne” le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.

Henri Bogdan (Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée), avril 2005, Clio.fr.

Frioul

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mercredi 22 mai 2024

Quand les Turcs saccageaient le Frioul

 

Frioul

La guerre vénéto-ottomanne (1499-1503), si elle interroge les rapports entre politique et religion alors, reste oubliée de la mémoire italienne. Retour sur cet épisode.

[carte de Venise par le géographe et amiral ottoman Piri Reis, XVIe siècle]

Pier Paolo Pasolini, qui était Frioulan (et fier de l'être), a tou­jours gardé le souvenir des histoires que la tradition orale et populaire lui avait légué ; plus tard, il a lu les docu­ments conservés dans les archives municipales de sa pro­vince. Ces souvenirs et cette lecture l'ont conduit à écrire une pièce de théâtre, où transparaît toute son émotion, I Turcs tal Friûl, dans laquelle il a introduit une prière rap­pelant les invasions les plus effrayantes de ces cinq der­niers siècles, remémorées par les documents d'archives de no­tre Europe. Cette œuvre dramatique de Pasolini est l'une des rares pièces jamais rédigées sur l'invasion et l'oppres­sion subie par le peuple frioulan, face aux Ottomans. Quels ont été les faits historiques ?

Les premières pressions ottomanes sur la Padanie orientale re­montent à plus de 500 ans, quand les troupes d'Osman Bey amorcent une série d'incursions terribles en partant de leurs bases en Bosnie, terre où ils se sont installés après le succès de l'invasion menée personnellement par le Sultan Mourad I et la défaite de l'armée serbe au Champs des Mer­les au Kosovo-Métohie en 1389.

En 1415, l'armée ottomane soumet la Slovénie (terre im­périale !) et des bandes d'irréguliers bosniaques et albanais pénètrent dans le Frioul pour en saccager les campagnes. Ils n'osent pas encore s'approcher des villes, bien défendues par les troupes de la Sérénissime. En 1472, pour la pre­miè­re fois, une armée régulière ottomane se présente aux fron­tières. Huit mille cavaliers turcs franchissent l'Isonzo et arrivent aux portes d'Udine. Leur nombre est toutefois in­suf­fisant pour disloquer les défenses frioulanes. Ils se con­ten­tent de décrocher en emportant leur butin et les escla­ves qu'ils ont capturés au sein de la population. Venise sent le danger et ordonne la construction d'une ligne de fortifi­ca­tions entre Gradisca et Fogliano et d'un mur entre Gra­dis­ca et Gorizia. Cinq ans plus tard, le 31 octobre 1477, une véritable armée bien structurée attaque le Frioul, déjà é­prouvé en août par une invasion de troupes de cavaliers, légères et mobiles. Lorenzo de Papiris nous narre cette attaque dans une chronique conservée dans les archives du chapitre d'Udine. L'avant-poste de Cittadella sur l'Isonzo tom­be ; les Ottomans se répandent dans le Frioul. Vieillards et enfants sont systématiquement massacrés. Les garçons et les femmes sont enlevés pour être réduits en esclavage dans l'Empire ottoman. Au printemps suivant, les hordes tur­ques pénètrent en Carniole et en Carinthie, terres ger­ma­niques et impériales, pour y commettre les mêmes dé­pré­dations. Ces attaques sont les premières escarmouches dans une longue série d'invasions.

1499 : le Frioul ravagé et incendié

[Ci-dessous : 1 - Yaya, chrétien des Balkans au service des ottomans, début XVe siècle ; 2 - Sipahis turc vers 1400, caractéristique des armées ottomanes de cette époque ; 3 - Fantassin d'élite ottoman, début XIVe siècle.]

Frioul

Dans la nuit du 28 septembre 1499, une armée de 30.000 hom­mes, commandée par Skender Pacha [Mihaloğlu Iskender Pacha], sanjakbey du Pachalik de Bosnie [plus connu, son neveu Mehmet Beg Mihaloglu participe à la prise de Belgrade en 1521 qui met fin à l’autonomie de la Serbie], vient renforcer les bandes d'irréguliers bosniaques, albanais et tziganes qui é­cu­ment les campagnes à la recherche de butin et d'escla­ves. Les 30.000 hommes de Skender Pacha franchissent l'Ison­zo, assiègent la forteresse de Gradisca, où se sont retran­chées les troupes de la Sérénissime. Tout le Frioul est in­cen­dié : du haut des clochers de San Marco à Venise, on pou­vait voir rougir les flammes des incendies allumés par les Ottomans dans toute la plaine, de la Livenza jusqu'au Ta­gliamento. Les flèches incendiaires, enduites de soufre, n'é­pargnaient ni les petites bourgades ni les fermes isolées. Les Ottomans assiègent ensuite Pantanins. Aviano, Polceni­go, Montereale, Valcellina et Fono tombent les unes après les autres. Morteglan, solidement fortifiée, résiste, mais un tiers de la population est tué ou déporté. Selon le haut ma­gi­strat vénitien Marin Sanudo, 25.000 Frioulans disparais­sent durant cette invasion. Marco Antonio Sebellico, de Tar­cento, écrit que toute la plaine entre l'Isonzo et le Ta­gliamento n'est plus qu'un unique brasier. Aujourd'hui en­co­re, une stèle rappelle l'événement à la Pieve de Tricesimo : « … et le dernier jour d'octobre, les Turcs ont franchi l'Isonzo pour venir ensuite brûler notre patrie de fond en comble ».

La valeur militaire des estradiots serbes

Les seules troupes capables d'opposer une résistance réelle aux Ottomans ont été les estradiots (ou stradiotes) serbes et grecs qui combattaient pour le compte de la Sérénis­si­me. Ces troupes réussirent à tuer mille Ottomans dans les durs combats sur la plaine d'Udine. Elles connaissaient bien les techniques de combat des Turcs : de rapides incursions de cavaliers, qui criblent leurs cibles de flèches incen­diai­res, puis feignent de se retirer, pour ré-attaquer avec la ra­pi­dité de l'éclair. Les estradiots étaient capables de contrer cette stratégie, propre des peuples de la steppe. Ils ont aus­si été utilisés contre les alliés des Turcs, les Français, en pénétrant les rangs de la cavalerie lourde pour en dis­loquer les dispositifs.

Le 4 octobre, comblés de butin et d'esclaves, l'armée otto­mane s'apprête à repasser le Tagliamento, mais la rivière est en crue et tous les prisonniers ne peuvent se masser sur les bacs et radeaux. Pour ne pas s'en encombrer, Iskander Bey en fait égorger plus de mille sur les rives du Taglia­men­to. Le gros de l'armée passe à côté de Sedegliano, assiège le château de Piantanins, et met un terme à la résistance désespérée des Frioulans, commandés par Simone Nusso de San Daniele, qui, capturé, sera empalé par les vainqueurs. Le château est complètement rasé.

Le Frioul mettra de très nombreuses années pour se re­met­tre de ces ravages. Le Doge de Venise, Agostino Barbarigo, à la demande des nonnes d'Aquileia, exempte de nom­breu­ses communes de l'impôt. Le Sultan Bajazed II, plus tard, reprend cette guerre d'agression contre Venise sur terre et sur mer, avec l'appui de la France, allié traditionnel des Ot­tomans. Marco d'Aviano, prédicateur de réputation euro­péen­ne, qui s'était distingué pendant le siège de Vienne en 1683, n'a jamais cessé de puiser des arguments historiques dans les chroniques frioulanes relatant ces invasions. C'est ce qu'il a fait quand il exhortait les troupes de l'armée européenne qui s'apprêtaient à libérer l'Europe du Sud-Est de la domination turque. L'écrivain contemporain Carlo Sgor­lon retrace la biographie de ce prédicateur thaumatur­ge dans son roman Marco d'Europa (1993).

Archimede Bontempi, Nouvelles de Synergies Européennes n°49, 2001.

(article paru dans La Padania, le 20 octobre 2000)

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dimanche 4 février 2024

Istanbul 1955 : Le génocide oublié des chrétiens grecs

 Pogrom anti chrétien de 1955 à Istanbul

Ce génocide antichrétien oublié de 1955 est survenu une trentaine d’années après le massacre par les Turcs des Grecs pontiques – toujours pas reconnu comme génocide – qui causa, entre 1916 et 1923, la mort de quelque 500 000 chrétiens grecs.

Durant la nuit du 6 et 7 septembre 1955, les 150 000 chrétiens grecs d’Istanbul subirent un nouveau pogrom qui causa la mort d'un millier de chrétiens et la fuite des autres. Les habitants non chrétiens des îles proches subirent les mêmes crimes.

Une foule de plusieurs dizaines de milliers de personne s’en est pris aux maisons, aux boutiques et aux bâtiments des non-musulmans qui avaient été marquées préalablement. Les biens ont été pillés et saccagés, des crimes ont été commis, des femmes ont été violées.

A la suite de ces événements qui ont commencé avec la rumeur selon laquelle une bombe avait été jetée contre la maison d’Atatürk à Thessalonique, des milliers de non-musulmans ont abandonné le pays qui était le leur depuis des milliers d’années, persuadés qu’il ne leur était plus possible de vivre en Turquie avec les musulmans.

L’étudiant en sciences politiques à l’université de Thessalonique désigné comme celui qui a jeté la bombe contre la maison d’Atatürk, Oktay Engin, est devenu par la suite bureaucrate dans l’administration turque. Il a exercé en tant que préfet de Nevşehir du 22 février 1992 au 18 septembre 1993. Sabri Yirmibeşoğlu qui travaillait pour le Conseil de Mobilisation et d’Investigation à l’époque des faits et devient plus tard secrétaire général du Conseil National de Sécurité a affirmé dans un entretien avec le journaliste Fatih Güllapoğlu à propos des évènements du 6-7 septembre : « Le 6-7 septembre c’était un coup du Département de la Guerre Spéciale. C’était magnifiquement organisé. Et l’objectif a été atteint. »

Au cours de ce génocide, les diasporas arménienne et juive ont également fortement souffert.

Le bilan fut lourd : 15 personnes d’après les autorités turques, 950 personnes d’après des sources grecques et l’universitaire américain Dilek Güyen ont été tuées. 30 personnes d’après les sources officielles, 3000 d’après certaines autres sources non-officielles ont été blessées. Toujours d’après Dilek Güven le nombre officiel de 60 femmes violées est sans doute beaucoup plus proche de 400. Ce jour- là 5317 bâtiments, parmi lesquels : 4214 habitations, 73 églises, 1 synagogue, 2 monastères, 26 écoles, des centaines de tombes, des usines, des hôtels et des bars ont été attaqués et pillés.

Les 5 000 chrétiens qui resteront à Istanbul seront contraints à l’exil en 1964, quittant ce qui était leur terre depuis 2 000 ans.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2018/01/istanbul-1955-le-genocide-oublie-des-chretiens-grecs.html

mardi 13 septembre 2022

Vienne 1683: la charge de cavalerie qui a sauvé l'Europe

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À Vienne en 1683, les Polonais ont soutenu l'Empire autrichien en écrasant les Turcs lors de la dernière bataille qui a sauvé l'Europe

Andrea Muratore

Source: https://www.ilgiornale.it/news/cultura/carica-cavalleria-che-salv-leuropa-cos-vienna-fu-rotto-1971412.html?fbclid=IwAR2tfxT8owTYl28X_jiDSIYy5CHO-YQc_DGlYtt8DPzmBU-VNkt3PIanRsY

La charge de cavalerie qui a sauvé l'Europe : comment le siège a été brisé à Vienne

Vienne, le 11 septembre 1683. Sur le mont Kahlenberg, soit la colline de Kahlenberg située non loin de la capitale de l'empire des Habsbourg, une mêlée confuse oppose les troupes ottomanes qui assiègent la ville et les forces de l'empereur Léopold Ier. Le siège turc de Vienne, le deuxième après celui de 1529, est arrivé à son dernier jour. Plus d'un siècle après la bataille de Lépante, l'Europe fait face à une nouvelle avancée du Grand Turc, cette fois-ci par voie terrestre.

Les Janissaires, les forces spéciales les plus avancées de l'armée ottomane, et les forces du duc Charles V de Lorraine, parmi lesquelles se trouvait un jeune officier qui allait faire carrière, Eugène de Savoie, se sont âprement battus à quelques kilomètres de la ville assiégée. À l'époque, on craignait que la grande peur de l'invasion turque ne se matérialise à nouveau pour l'Europe, mais lorsque les faits se sont avérés, une seule attaque a suffi à changer le cours du siège et, à sa manière, de l'histoire.

"Jesusmmaria" : au milieu de la mêlée, un cri retentit et en un rien de temps, le Kahlenberg est envahi par ce qui semble être une légion d'anges. Ce sont des cavaliers en armure, armés d'un sabre et d'une lance de six mètres ; sur leurs épaules, ils portent un montage en bois auquel est attaché un ensemble de plumes d'oiseaux, qui forment des ailes, rendent le combattant plus imposant et produisent, pendant la charge, un sifflement et un bruissement qui terrifient leurs ennemis. Il s'agit des hussards ailés, l'élément central de l'armée du roi Jean III Sobieski de Pologne qui s'est précipité vers la ville sans être inquiété. Quatre bataillons écrasent les Turcs, 15.000 hommes restent sur le terrain, l'armée ottomane subit une nouvelle raclée, cette fois définitive. En 1664, elle avait été stoppée dans sa progression par les armées impériales dirigées par Raimondo Montecuccoli (1609-1680) à la bataille du Saint-Gothard en Hongrie, pour reprendre sa marche suite aux pressions exercées par Louis XIV de France sur Istanbul pour que l'Empire ottoman prenne l'initiative contre l'Empire des Habsbourg. En 1683, l'avance ottomane est brisée et se transforme en une contre-offensive vers la Hongrie et les Balkans dans les années suivantes.

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De juillet à septembre, la dernière "Grande Peur" est mise en scène, le metus d'une conquête turque du cœur de l'Europe qui s'était déjà fait sentir après la chute de Constantinople en 1453, avec le premier siège de Vienne en 1529 et avec le défi de Lépante en 1571. La participation des Polonais a donné corps à la dernière grande coalition née à des fins religieuses dans l'histoire européenne, dans une phase historique où même le roi de France avait depuis longtemps choisi une autre voie, comme l'avaient confirmé les alignements de la guerre de Trente Ans. Hors du temps et autonome, l'épisode du siège mené par Kara Mustafa Pacha n'était pas apparu comme un chant du cygne, au contraire, mais comme la continuation d'une ambition démesurée de domination de la part des Turcs. En fait, c'était un pas de trop, un pari risqué que la Sublime Porte a payé avec le début de son déclin.

L'écart entre les organisations militaires européennes et turques s'était réduit, l'art de la fortification avait produit des forteresses presque imprenables, et le déclin du moral et de l'organisation des Turcs rendait les pertes moins supportables. Le premier 11 septembre de l'histoire a toutefois été décidé par un véritable épisode de guerre psychologique : l'apparition des hussards a grandement terrifié les Turcs, leur a fait perdre le moral et a été perçue comme un signe divin de punition.

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Ce Lépante sur terre a été un épisode décisif, et le reflux de la marée turque a entraîné l'avancée des bannières autrichiennes et des domaines des Habsbourg. Vienne est devenue avide d'expansion territoriale et voulait le retour à la couronne de régions cruciales comme la Hongrie. À partir de ce moment-là, c'est la politique et la soif d'expansion territoriale, plutôt que le dualisme entre l'Islam et la Chrétienté, qui inspireront l'assaut continu de l'Autriche-Hongrie, de la Russie et d'autres puissances contre l'Empire ottoman. Il a été poussé au déclin en subissant une raclée bien prévisible due à trop d'hybris de la part de ses chefs militaires, convaincus que Vienne pouvait tomber. En un sens, l'Europe a été sauvée une dernière fois après Lépante : la dernière "guerre de religion" de l'Europe, avec le siège de Vienne, a été la dernière bataille qui pouvait être connotée comme telle de façon claire, et son extraordinaire anachronisme ne peut être comparé qu'à son rôle de tournant historique. Par la suite, masquer la logique du pouvoir par de nobles idéaux aurait été beaucoup plus difficile : l'assaut continu contre les positions ottomanes des siècles suivants en témoigne.

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2022/09/12/vienne-1683-la-charge-de-cavalerie-qui-a-sauve-l-europe.html 

jeudi 17 février 2022

Il y a 140 ans, le massacre de Stara Zagora

 

Ces massacres se place dans le contexte de la rébellion bulgare contre l’oppresseur turc  en mai 1876, suite à la levée d’un impôt discriminatoire contre les chrétiens et à la révolte de l’Herzégovine. Alors que les chrétiens laissèrent en paix les musulmans, l’Empire Ottoman se livra par contre à ses génocides antichrétiens coutumiers, commis par les sinistres bachi-bouzouks. Ce fut le théâtre du massacre de Batak, qui souleva d’indignation l’Europe, faisant perdre à la Turquie l’alliance britannique. En voici le récit du journaliste américain McGahan :

«  Un morceau de plafond, un mur incomplet s’élevant, tout le reste en ruines… Nous avons encore regardé le tas de crânes et de squelettes face à nous pour nous apercevoir qu’ils étaient tous petits et que la facture des vêtements embarrassés dans ces os gisant là était faite pour les femmes. Ce n’était, par conséquent, que des femmes et des fillettes. De ma selle, je distinguais environ cent squelettes, sans compter ceux cachés sous les premiers dans un horrible tas. D’autres squelettes étaient dispersés un peu partout à travers les champs. La plupart des crânes étaient séparés du reste des os, les squelettes étaient presque tous sans tête. Ces femmes avaient toutes été décapitées… et la procédure avait été, semble-t-il, la suivante : ils auraient saisi une femme, l’auraient soigneusement dépouillée de sa chemise, auraient déposé au sol les vêtements les plus onéreux, ainsi que les bijoux qu’elle aurait pu porter. Puis tous ceux qui en avaient envie les avaient violées, et le dernier passé la tuait ou pas, selon son humeur… Nous avons jeté un œil dans l’église incendiée mais non détruite, à la charpente noircie. C’était un bâtiments peu élevé au toit bas, que supportaient de lourdes arches irrégulières. Il était à peine possible pour un homme de haute taille de s’y tenir. Ce qu’on vit là était trop horrible pour un rapide coup d’œil. Un nombre immense de cadavres avaient été partiellement brûlés là et les restes carbonisés semblaient à moitié remplir la pièce, jusqu’aux sombres arches basses, ce qui les rendait encore plus sombres et basses. Les restes gisaient dans un état de putréfaction tel qu’il était impossible de s’y attarder. Je n’aurais jamais pu imaginer quelque chose d’aussi horrible. Nous devînmes tous malades et titubâmes hors de l’église ravagée, contents de retrouver la rue de nouveau. Nous fîmes le tour de la place et vîmes le même spectacle se répétant encore et encore une centaine de fois. Des squelettes masculins avec des vêtements et de la chair, encore pendus et pourrissant de concert. Des crânes de femmes à la chevelure traînant dans la poussière, des os d’enfants partout. On nous montra là une maison où 20 personnes avaient brûlé vives; là une autre dans laquelle une douzaine de fillettes avaient trouvé refuge et avaient été assassinées. C’était partout des horreurs cachant d’autres horreurs ».

140 ans avant Daech. Même religion, même méthodes…

Le 24 avril 1877, la Russie déclare la guerre à la Turquie. La Roumanie accepte d’entrer en guerre aux côtés des Russes dans l’espoir d’obtenir une reconnaissance internationale de son indépendance. Ainsi, en juin 1877, la principale armée russe, accompagnée des troupes roumaines, franchit le Danube, traverse le nord de la Bulgarie puis vient piétiner dans les cols des Balkans (dont le col de Chipka) où les Ottomans tentent de les arrêter. Ces derniers vont réussir, du 19 au 21 juillet 1877, à reprendre aux russes la ville de Stara Zagora. La ville sera rayée de la carte par Soliman Pacha, qui utilisa encore les bachi-bouzouks et le massacre dépassa en horreur celui de Batak, ne rejoignant dans l’histoire de la folie humaine que les tueries républicaines en France et celles du FLN en Algérie. Voici ce que relatèrent les témoins :

« Les actes de sadisme sont terrifiants. Les femmes enceintes sont éventrées et leurs enfants à naître arrachés. Les gens sont enfilés sur des broches et cuits comme pour un barbecue humain. D’autres sont écorchés vifs, leurs peaux sont remplis de paille et accrochés sur les arbres. Beaucoup ont été brûlés vifs, certains sur les autels des églises après avoir été crucifiés… Les jeunes femmes sont contraintes de danser nues au milieu des ruines sanglantes avant d’être abattues. Toutes les églises de la ville dont Sainte-Marie et Saint-Nicolas, sont mitraillées par l’artillerie puis incendiées. Dans l’église Sainte Trinité 2 500 Bulgares trouvent la mort, certains corps restant debout par manque de place où tomber. On dénombrera entre 14 000 et 15 000 morts. 1 200 survivants mourront de faim par la suite. 10 000 jeunes garçons, jeunes filles et femmes sont enlevés et déportés en Turquie pour être vendu dans l’Empire, en faire des janissaires ou peupler les harems et les bordels turcs. Le seul édifice public qui survivra à l’incendie et à la destruction est la mosquée, Eski Dzhamiya, encore debout aujourd’hui… »

La Bulgarie parvint finalement à retrouver son indépendance, même si elle fut spoliée lors du Congrès de Berlin (la Bulgarie n’eut ses frontières réelles que de 1941 à 1944). Le souvenir de ce massacre est encore présent dans les mémoires et les victimes sont honorées comme il se doit, et chaque année une marche au flambeau rappelle aux jeunes générations quel « enrichissement » l’islam a apporté à la Bulgarie…

Hristo XIEP

https://www.medias-presse.info/il-y-a-140-ans-le-massacre-de-stara-zagora/77412/

mercredi 6 octobre 2021

L’autre 11 septembre : Vienne 1683

 

À la fin du XVIIe siècle, Louis XIV rayonne. Il a mis au pas sa noblesse et rivalise avec le Saint-Empire romain germanique. Celui-ci, autour de l’Autriche, est l’ultime ligne de défense de l’Europe occidentale face aux Turcs. Ces derniers sont le repoussoir identitaire des « Européens », qui découvrent alors la communauté de civilisation qui les unit. Malgré l’engagement commun au Saint-Gothard (Hongrie), en 1664, où ils repoussent les Ottomans, Français et Autrichiens demeurent des rivaux. Même s’il ne renie pas l’alliance franco-turque engagée par François 1er, et source de scandale sur le Vieux continent, Louis XIV se veut aussi un chevalier chrétien et tente de donner des gages aux autres têtes couronnées ainsi qu’au pape.

Des gentilhommes français ont toujours combattu les Ottomans (Rhodes en 1541, Malte en 1565, Lépante en 1571…) malgré la diplomatie pro-turque de leurs souverains. Les pirates barbaresques d’Afrique ne se gênent pas, de leur côté, pour attaquer les vaisseaux français en Méditerranée.

À la fin des années 1670, une paix précaire a été décidée entre les Impériaux et la Sublime porte. Mais en 1682, les Ottomans mettent toutes leurs forces dans la balance pour en finir avec l’ennemi héréditaire : 125 000 cavaliers, 65 000 fantassins d’élite et 10 000 artilleurs formés par les Français. A quoi il faut ajouter 44 000 Hongrois et Tatars de Crimée, ramassés sur le chemin. Début juillet, ils campent sous les murs de Vienne et commencent à miner les murailles de la capitale impériale. Face à près de 250 000 Turcs, la garnison autrichienne compte 11 000 fantassins et 5 000 miliciens.

Le siège est lancé ! Il faudra attendre deux longs mois pour voir arriver, le 12 septembre, l’armée polonaise de Jean Sobieski. Ses hussards, dont les ailes produisent un vrombissement terrible, chargent avec fureur. Ils sont épaulés par le duc de Lorraine. L’assaut détruit la confiance ottomane et le reste de l’armée chrétienne coalisée achève les Ottomans en déroute, le vizir lui-même fuit le champ de bataille. Sobieski ne voulait pas seulement sauver Vienne mais éradiquer les Turcs. Pour ce faire, il engage une chevauchée jusque sur la rive gauche du Danube, où le 12 octobre, il écrase les Turcs une fois encore. L’armée ottomane est défaite, elle n’avancera plus jamais vers l’Europe occidentale.

La bataille de Vienne et la poursuite menée par Sobieski sont le « Poitiers européen ». Le roi de Pologne, non héréditaire mais élu par les nobles de son pays, est admiré et remercié dans toute l’Europe. Pour fêter l’événement, l’Eglise solennise la date du 12 septembre avec la « Fête du Saint Nom de Jésus ». Comme le rappelle Jean de Brem, « Jean Sobieski n’a aucun intérêt à soutenir l’Autriche. De plus Léopold [l’empereur] a combattu son élection en 1674. Mais Jean Sobieski n’écoute ni ses rancunes, ni son intérêt. Il a une très haute idée de sa mission. C’est un croisé. (…) Il a sauvé la chrétienté et l’honneur européen » (Testament d’un Européen, tome II, 1964). La petite histoire, enjolivée, raconte que les boulangers, levés tôt, ont prévenu la garnison autrichienne de l’arrivée des Turcs. Pour les fêter, on leur a commandé une « viennoiserie » symbolique : le croissant, inspiré du symbole de l’islam et étendard ottoman.

Clément Martin

Sources : NRH n°16 p.48 à 51 et Jean de Brem

https://les-identitaires.fr/2021/09/11/lautre-11-septembre-vienne-1683/

jeudi 15 avril 2021

Gallipoli, décembre 1915, à l’assaut des Turcs

 Cet article a été initialement publié pour l’excellent site de Liberté politique.

Comment, il y a seulement un siècle, une coalition occidentale tenta en vain de venir au secours des Russes en attaquant l’ennemi turc sur ses terres, et son allié allemand. Une page héroïque de l’histoire militaire, mais un échec sanglant. 

TOUT AMATEUR de film de guerre a en mémoire les images poignantes de Mel Gibson, jeune coureur des ANZAC (Australian and New Zealand Army Corps) portant les messages d’une unité à l’autre sur les plages des Dardanelles balayées par les tirs des mitrailleuses turques. Gallipoli est sans doute un des films les plus émouvants sur le premier conflit mondial, relatant une histoire d’amitié, assez proche de la réalité.

Durant ces mois terribles de la lamentable opération des Dardanelles, c’est la cohésion des hommes et des officiers pris dans le même enfer qui permit d’éviter la débandade, de tenir bon et de mener à bien le réembarquement des troupes durant le mois de décembre 1915. En ce temps du centenaire de la défaite des Dardanelles, si l’on peut à la fois déplorer les erreurs de l’état-major allié, ou saluer la ténacité inattendue des Ottomans, on peut surtout méditer cette belle leçon d’unité humaine dans l’épreuve et la douleur.

Secourir les Russes

À l’origine de l’opération, dès le début de l’année 1915, la nécessité de secourir les Russes. Ceux-ci, après des succès contre les Austro-Hongrois dans les Carpates, sont confrontés à l’avancée allemande en Pologne après la victoire de Hindenburg à Tanenberg, et à une offensive ottomane dans le Caucase.

Les armées du tsar manquent de matériel militaire. Les gouvernements français et anglais, pour les ravitailler, ne peuvent ni ordonner un passage par la voie de terre, bouclée par les forces de la Triplice, ni par les routes maritimes du nord, dont les eaux sont gelées en cette saison, ni par celles de l’Atlantique et du Pacifique jusqu’à Vladivostok, longues, coûteuses et incertaines, sans parler de l’éloignement de ce port russe par rapport aux zones de combat.

Il ne reste qu’une solution ; passer par la Mer noire. Celle-ci est une zone neutre depuis la guerre de Crimée, et les détroits du Bosphore et des Dardanelles, fortifiés, ne peuvent être franchis aisément par une flotte de guerre.

Malgré tout, cette route étant la seule praticable, il faudra bien l’ouvrir.

Terminer la guerre au plus vite

En outre, plusieurs voix se font entendre pour percer le front ennemi dans sa partie orientale, afin de hâter la fin de la guerre. En France, le général Franchet d’Esperey et son chef d’état-major le colonel de Lardemelle imaginent un plan d’attaque par les Balkans, au départ de la Grèce, en faisant entrer dans la guerre à leurs côtés les Grecs et les Roumains. Il s’agirait de concentrer une force franco-britannique de 200 000 hommes, augmentée des alliés acquis sur place et des Serbes, pour envahir directement l’Autriche-Hongrie par le sud, dans les plaines de Hongrie, où les manœuvres seront aisées. Ainsi, on dégagerait les Russes et on pourrait affaiblir le dispositif allemand, rendant de nouveau possible la guerre de mouvement en France.

Ce plan, qui sera adopté après 1916 avec des variantes, fut rejeté initialement. On ne disposait pas des effectifs suffisants, et ni les Roumains, ni les Grecs n’étaient encore disposés à entre en guerre.

Côté britannique, le Premier Lord de l’Amirauté, Winston Churchill, imaginait une autre opération, humainement plus réduite, mais techniquement plus audacieuse. Il s’agissait, avec une force navale importante, de forcer le détroit des Dardanelles en bombardant les forts turcs, d’entrer dans la Mer de Marmara et de bombarder également les forts du détroit du Bosphore, l’opération devant se terminer par la prise de Constantinople avec un corps expéditionnaire débarqué sous le couvert des tirs de la flotte, la Mer noire étant ouverte de nouveau aux Alliés.

Prendre Constantinople au nom de Sa Gracieuse Majesté ! C’était accomplir le vieux rêve des Européens contre l’empire Ottoman, frustré depuis 1453…

L’opération se fondait sur une grande rapidité d’action, mais pêchait en un point ; la sous-estimation totale de l’adversaire, dont on considérait qu’il était inapte au combat contre une armée européenne moderne, et que le conflit, sur place, serait équivalent à une campagne coloniale classique.

Cette considération s’appuyait sur le lamentable effondrement des armées ottomanes durant les guerres balkaniques des vingt années précédentes, alors qu’elles affrontaient des armées faibles en effectifs et en matériel.

La déconvenue du débarquement

Le projet de Churchill arrêté, un groupement naval franco-britannique et un corps expéditionnaire furent montés. Décidée le 13 janvier 1915, l’opération débute par d’intenses bombardements le 19 février.

Mais depuis 1912 et sa dernière guerre balkanique, l’empire ottoman s’est considérablement renforcé, grâce à l’appui logistique allemand. Dans le secteur des Dardanelles, le général Liman von Sanders a organisé les troupes, fortifié les plages, renforcé les forts, acheminé un matériel considérable. Il sait que c’est là que l’ennemi risque d’attaquer. Ses troupes sont exclusivement composées de soldats anatoliens. Leur cohésion et leur endurance est forte. Il n’y a aucun apport extérieur, arménien, kurde ou arabe.

Du 19 février au 18 mars, la flotte tente de franchir les détroits. Pour Churchill, les navires doivent forcer le passage seul. Les troupes suivront ensuite.

Les bombardements des forts sont relativement inefficaces. Les constructions de surface sont anéanties, mais à chaque apparition des navires, les artilleurs turcs se réfugient dans les souterrains, et réapparaissent après le bombardement, réinstallant leurs batteries…

Le 18 mars voit la dernière tentative de passage en force. Mais le général von Sanders a lancé des mines dans les détroits, installé des tubes lance-torpilles sur les plages, et approvisionné son artillerie. Il fait merveille et coule plusieurs navires français, placés en avant-garde, endommageant également de nombreux navires britanniques.

Il faudra donc coupler le bombardement des côtes et le débarquement des troupes.

Ce n’était pas prévu. Le corps expéditionnaire devait occuper un territoire vide de soldats, pas le conquérir âprement. Les troupes furent donc d’abord débarquées à Alexandrie pour être réorganisées.

Sur place, les journalistes de toutes les nations s’activent. Ce sera à qui obtiendra le meilleur « scoop » par l’indiscrétion d’un officier ou d’un soldat. Les effectifs détaillés, les noms des officiers généraux, le nombre de navires, les calendriers supposés des opérations paraissent dans la presse à intervalles réguliers. Plus efficaces que les espions, les journalistes, malgré eux, devinrent le grand informateur de l’ennemi et endossèrent, par leur sottise, une large part de responsabilité dans les milliers de morts de l’opération. Nihil novi sub sole.

Le général anglais Hamilton coordonne les forces anglaises et françaises, ainsi que les ANZAC. La flotte apparaît au large de la presque-île de Gallipoli le 25 avril 1915.

Le débarquement de jour est un échec. Le bombardement n’a pas entamé les défenses, et les Turcs ont patiemment attendu que les chaloupes britanniques atteignent le rivage pour déclencher un tir meurtrier, couchant au sol la moitié des effectifs de la première vague d’assaut. Les Français, seuls, parviennent à prendre leur position, avec furie, à la baïonnette, s’enfonçant dans les terres et prenant un village, au prix de lourdes pertes.

Hamilton repousse la suite du débarquement à la nuit, où il se poursuivra sans trop coups férir. Les ANZAC, eux, ont manqué leur plage dans l’obscurité. Bien leur en a pris. Les Ottomans les y attendaient. Ils peuvent, en revanche, s’emparer d’une falaise escarpée où le général von Sanders avait négligé d’installer même des sentinelles.

Le 26 avril, les alliés ne tiennent que deux maigres têtes de pont, profondes de quelques centaines de mètres à quelques kilomètres, et non reliées entre elles.

La cohésion des hommes au coeur de l’enfer

En quelques jours la vie s’organise. Le réseau des tranchées alliées fait face à celui des Ottomans. L’arrière n’existe pas, c’est la mer. Les permissions sont impossibles. L’ordinaire est limité à la popote régimentaire, à peine agrémentée par les colis envoyés par les familles. Les hôpitaux de campagne, les postes de commandement, l’intendance sont autant sous le feu que les tranchées. Il n’y a pas de planqués et de sacrifiés. Le régiment français qui débarqua le premier, le 25 avril, a perdu 24 officiers sur 56. Toujours côté français, le général Gouraud est grièvement blessé par un éclat d’obus et amputé du bras. Encore côté français, on évacue 250 malades par jour, et les poux, les cafards, comme les microbes, ignorent les grades…

De cette communion dans la souffrance naît une forte unité des troupes qui ne critiquent pas leurs chefs et respectent leurs décisions.

Malgré tout, il semble inconcevable aux différents états-majors d’abandonner la partie. Trop d’efforts ont déjà été consentis. C’est pourquoi le ministre de la Guerre britannique, Lord Kitchener, ainsi que le général Hamilton commandant l’opération des Dardanelles décident un nouveau débarquement pour élargir le front et réunir les deux poches.

Dans la nuit du 6 au 7 août 1915, tout un corps d’armée ANZAC est débarqué sur les plages de Sulva. Mais le général Stopford, commandant les Australiens et les Néo-Zélandais de Sulva retient ses troupes, par un excès de prudence qui, après un débarquement facile, laisse le temps aux Turcs de se réorganiser. L’offensive est stoppée peu après la côte.

Ce nouvel échec remet en cause l’opération elle-même. Winston Churchill, gravement fautif, commence à songer au rembarquement et Lord Kitchener décide de se déplacer pour se rendre compte, par lui-même, de la situation. L’état sanitaire des hommes, la difficulté à tenir le front, l’épuisement général, malgré un moral élevé, sont au-delà de ce qu’il imaginait, et le rembarquement est décidé. Les Français décident d’évacuer les premiers, le 24 novembre, d’autant que les températures descendent de plus en plus, faisant augmenter le nombre de malades dans les rangs des régiments présents, essentiellement coloniaux. Les Britanniques leur emboîtent le pas le 8 décembre.

Tout le mois de décembre 1915 sera consacré au départ des troupes. Leur cohésion permettra de nouveau la réussite de la manœuvre.

Le 19 décembre, tous les ANZAC ont évacué Suvla, par plusieurs transbordements de nuit, au nez et à la barbe des Turcs qui ne se sont aperçus de rien. Le rideau de troupes laissé pour faire diversion ayant eu soin de tirailler autant qu’à l’habitude, de faire exploser des mines et d’allumer des feux pour faire croire à une activité intense. Lorsque les Ottomans se rendirent compte qu’ils étaient joués, il ne restait plus un homme sur le terrain, et presque plus aucun matériel utilisable.

Les autres forces britanniques évacuent ensuite, avec les mêmes stratagèmes. L’ennemi est cette fois sur ses gardes, alors on simule la construction d’une voie de chemin de fer pour laisser croire à un renforcement et à de nouvelles offensives. Entre le 1er et le 9 janvier 1916, Français et Britanniques rembarquent. Quelques troupes repoussent sans peine les assauts turcs qui, entrant dans les retranchements alliés, n’y trouvent plus un soldat, pas même un blessé abandonné, mais des armes inutilisables et des vivres empoisonnés.

Si les Dardanelles furent sans doute une erreur stratégique et un échec tactique, causant au corps français 3700 morts, 6000 disparus et 17300 blessés, et au corps britannique, 127 300 tués, disparus ou blessés (220 000 morts, blessés et disparus chez les Turcs), la bonne tenue des troupes tout au long de l’opération et la qualité du rembarquement furent une grande victoire humaine pour les armées alliées, preuve de la qualité de leurs soldats et de leurs chefs, soudés dans l’épreuve par une authentique fraternité d’arme. Elle ne fut pas un vain mot.

* * *

Après son échec aux Dardanelles, Churchill renonça à son portefeuille de Premier Lord de l’Amirauté et rejoignit, comme commandant, un bataillon écossais sur le front. Soucieux de se faire accepter de ses hommes et de ne pas paraître comme un « planqué », soucieux aussi d’effacer la tache de Gallipoli dont il portait une lourde responsabilité, il fit installer son poste de commandement en première ligne et y fit transporter ses caisses de whisky, ses livres, sa machine à écrire et sa baignoire en cuivre, donnant l’exemple du détachement et du panache sous le feu de l’ennemi. Lui aussi, ce jour-là, fit la conquête de ses hommes.

Gabriel Privat

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/12/15/galipoli-decembre-1915-a-lassaut-des-turcs/