Affichage des articles dont le libellé est Italie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Italie. Afficher tous les articles

vendredi 14 mars 2025

Pavie 1525 l’échec italien de François 1er – 500ème anniversaire

 

Le 24 février 1525, la France vit l’une des pires défaites militaires de son histoire. Lors de la bataille de Pavie, les troupes de François Ier furent anéanties, le roi lui-même capturé par l’empereur Charles Quint. Cet événement retentit bien au-delà des frontières françaises, bouleversant l’équilibre politique européen.

Dans « Pavie 1525 », Julien Guinand revient avec brio sur ce moment clé. Spécialiste du XVIe siècle, il éclaire d’un jour nouveau les enjeux stratégiques et les mythes entourant la bataille. Son récit, enrichi de cartes en couleur et d’un ordre de bataille précis, est un incontournable pour les amateurs d’histoire et de stratégie militaire.

Cette publication, coéditée par Perrin et le Ministère des Armées, marque également le 500e anniversaire de cette tragédie historique.

« De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve ». Le 24 février 1525, l’armée du roi François 1er est défaite devant les murs de la ville de Pavie à 35 km au sud de Milan, par l’armée impériale de Charles de Lannoy et de Charles de Bourbon. Le souverain reste aux mains des vainqueurs, un grand nombre de ses gens sont morts – dont le fameux La Palice -, la péninsule est perdue : c’est la pire défaite française depuis Azincourt, durant la Guerre de Cent ans !

La figure de Jean Giono lui est attachée. Son récit précis de cette journée – qui est au nombre de celles « qui ont fait la France » n’en est pas moins romancé et réducteur.

Pavie, loin d’être une seule bataille est un siège de quatre mois opposant les troupes du roi de France à celle de l’empereur Charles Quint dans le cadre des guerres d’Italie et de la rivalité ouverte en 1521 entre les deux géants. Les opérations mettent aux prises des milliers de combattants aux origines multiples et attirent l’attention de toutes les cours européennes, où cette déflagration est commentée tout au long du XVI° siècle. Ainsi ont provigné quantité d’anecdotes et de récits parfois bien éloignés de la réalité, donnant naissance à l’image d’un roi François irréfléchi et de deux pratiques de la guerre, l’une téméraire et chevaleresque et l’autre pragmatique et moderne par l’emploi des armes à feu.

Prenant appui sur l’historiographie la plus récente comme sur un vaste corpus de sources européennes européennes rédigées par les contemporains au plus près des affrontements, Julien Guinand rompt en visière avec nombre d’idées reçue, notamment sur le rôle surévalué de l’artillerie et l’art de la guerre des protagonistes, et livre dans ce huitième opus de la collection « Champs de bataille » un nouveau récit brillant et informé du siège de la bataille de Pavie dans son temps long.

Plus d’informations et commandes sur LIVRES EN FAMILLE

Pavie 1525, Julien Guinand, 2025, 320 pages, Perrin, 25€

https://www.medias-presse.info/pavie-1525-lechec-italien-de-francois-1er-500eme-anniversaire/200602/

mercredi 18 décembre 2024

Les « Foibe », une tragédie italienne

 

Les « Foibe », une tragédie italienne

Longtemps sujet tabou de l’historiographie officielle italienne, une peu à l’image, en France, des crimes républicains commis en Vendée, la tragédie des « Foibe » sort peu à peu de l’oubli organisé grâce à un long travail de mémoire réalisé par les mouvements de la droite radicale, aujourd’hui prolongé par le gouvernement de Giorgia Meloni.

Italienne, née en 1974, j’ai passé toute ma scolarité, que cela soit dans le public ou le privé, sans jamais avoir entendu ou lu le mot « Foiba ».

« Le terme Foiba (Foibe au pluriel) dérive du latin Foveo et signifie, en dialecte, une fosse. Ce sont des grottes karstiques verticales dont l’entrée se situe en hauteur. Le nom Foiba fut tiré d’un dictionnaire de géologie et devint tristement célèbre quand, de 1943 à 1945, ces grottes furent utilisées par les partisans yougoslaves pour enterrer    les italiens de la Dalmatie et de l’Istrie ainsi que les Slovènes opposants au régime communiste. Après de sommaires procès, les victimes étaient précipitées vivantes, attachés en petits groupes dans le gouffre. » Cet extrait traduit, par nos soins, est tiré du site internet du gouvernement Italien.(https://biblioteche.cultura.gov.it/it/notizie/notizia/In-memoria-degli-Italiani-vittime-delle-foibe/).

Il fallut pourtant attendre 2004 (loi numéro 92 du 30 mars), après un long travail des partis de droite, pour que soit officiellement reconnu le massacre et institué un jour de la mémoire des victimes des « Foibe » (10 février) et qu’il soit annoncé la création du « Musée de la civilisation Istriano-fiumano-dalmata » à Trieste ainsi que des « Archives historiques de Fiume » à Rome.

Cependant, dans les années qui suivirent l’adoption de la loi, l’ignorance volontaire du passé a poursuivi son œuvre (les horreurs de la guerre n’étant bien sûr l’apanage que d’un seul camp politique), si bien que je n’ai finalement pris réellement conscience de l’ampleur de ce massacre que grâce aux discussions dans notre section de Casapound Italia et en lisant les livres publiés par des maisons d’éditions du milieu de la droite radicale et identitaire.

Chaque année, il devenait de plus en plus difficile d’organiser des présentations dans les écoles pour parler de ce qui fut un véritable nettoyage ethnique que les jeunes et vieux partisans de l’ANPI (Association Nationale des Partisans Italiens) essayaient par tous les moyens de nier ou de minimiser. Avec la bave aux lèvres, ils répétaient que les victimes étaient des « fascistes » et que, de ce fait, même après guerre, ils méritaient leur sort. On sait pourtant que les victimes étaient rarement impliquées politiquement (et quand bien même!) et se nommaient, par exemple, Norma Cossetto, qui fut violée, torturée puis jetée vivante dans le gouffre et dont la seul faute était d’être italienne.

« Mademoiselle, je ne vous dis pas mon nom, mais moi, cet après-midi là, depuis ma maison qui est proche de l’école, au travers des volets légèrement fermés, j’ai vu votre sœur attachée à une table et des brutes qui la violaient. Le soir, j’ai entendu ses lamentations, elle appelait sa mère et demandait de l’eau, je n’ai rien pu faire car j’étais moi-même terrorisée. » (https://www.10febbraio.it/storia-di-norma/)

Des crimes inlassablement minimisés par les « partisans » communistes…

L’autre fait caché au fond de ces cavités, c’est le nombre exact des victimes, toujours minimisé. La conformation géologique de ces grottes contribue (et cela les titistes et les partisans le savaient bien) à cacher l’horreur. Si bien qu’aujourd’hui encore l’on continue de découvrir des restes d’hommes et de femmes massacrés et jetés dans les abîmes de la mémoire historique.

« Des enfants ou des jeunes gens à peine plus âgés, traînés au bord du précipice, fusillés puis jetés dans le vide. Les plus chanceux étaient déjà morts avant la chute. Pour les autres, ce fut une longue agonie, la pire des tortures. Depuis des dizaines d’années, les voix des survivants aux massacres du Maréchal Tito nous racontaient cela mais, cette fois, ce sont les corps des victimes qui parlent enfin. Ces derniers furent retrouvés, il y a quelques jours, par une équipe de spéléologues Slovènes dans la zone de Kočevski Rog, à proximité du vieil hôpital partisan. » (https://www.avvenire.it/attualita/pagine/scoperte-nuove-foibe)

Ces victimes, découvertes par hasard par des spéléologues, auraient été oubliée à jamais au fond de ces terribles abîmes. Ainsi les historiens se disputent sur le nombre de victimes des ces « foibe ». Les chiffres varient de 3000 à 11000 personnes. Ces données nous font comprendre que nous sommes encore loin d’une reconstruction historique complète, de pouvoir comprendre et pacifier les rapports entre ces « fratelli d’Italia ».

Ce que nous pouvons faire, c’est continuer à écouter les voix de ceux qui ont aimé leur patrie jusqu’à la mort, de ceux qui ont refusé d’abandonner ces terres irrédentes aux main de Tito, des terres qui, au moins dans leur âme, resteront à jamais Italiennes.   

© Photo : archives de l’ANSA. Massacre de Foibé. La découverte de l’entrée d’un charnier dans le Frioul après la Seconde Guerre mondiale.

https://www.revue-elements.com/les-foibe-une-tragedie-italienne/

samedi 19 octobre 2024

Les mystérieux nuraghes de Sardaigne : à la découverte d’une civilisation oubliée

 La Sardaigne, avec ses paysages montagneux et ses vastes plaines, abrite un trésor archéologique unique : les nuraghes, près de huit mille tours monumentales de pierre, vestiges d’une civilisation méconnue. Cette culture, florissante durant l’âge du bronze et du fer (entre 1800 et 800 avant J.-C.), nous a laissé des structures en forme de tours fortifiées qui témoignent d’un savoir-faire architectural avancé. Ce peuple mystérieux, bien qu’isolé et pacifique, maîtrisait des techniques complexes, dont celle du tholos – construction en dôme qui exige une précision étonnante.

Les nuraghes sont éparpillés dans des endroits inaccessibles et intacts, protégés par la végétation dense des montagnes sardes. Cette dispersion de structures laisse supposer une organisation en villages indépendants et une société sans hiérarchie centrale. Les membres de cette communauté vivaient de l’élevage, de la polyculture, et étaient aussi de remarquables artisans de bronze, comme en témoignent les bronzetti, petites figurines détaillant des scènes de vie quotidienne ou des cérémonies. Les sépultures en forme de têtes de taureau, surnommées « tombes des géants », révèlent également un système funéraire égalitaire où les morts étaient enterrés collectivement, sans distinction sociale, une rareté pour l’époque.

Avec le XIIe siècle avant J.-C., la dimension spirituelle de cette société devient plus apparente. Des sites sacrés dédiés à l’eau, comme des puits et des fontaines, apparaissent, confirmant que les rituels religieux jouaient un rôle majeur chez les Nuragiques. Ces pratiques autour de l’eau soulignent leur connexion à la nature et leur dépendance aux ressources locales. Cette spiritualité et cet attachement au territoire ont permis à cette civilisation de prospérer, bien que leurs échanges culturels avec le reste de la Méditerranée soient encore peu connus.

Ce n’est que dans la seconde moitié du XXe siècle que la civilisation nuragique a attiré l’attention des archéologues, intrigués par ces structures monumentales et ce mode de vie énigmatique. Les recherches actuelles, tant sur le terrain qu’en laboratoire, cherchent à démêler l’origine de cette société, sa façon de vivre, et les raisons de son déclin. Cette campagne de fouilles récente pourrait lever le voile sur une civilisation qui, loin des grands empires de l’époque, a su se forger un destin unique et durable en Méditerranée.

L’héritage des Nuragiques, bien que resté longtemps ignoré, devient aujourd’hui une source d’inspiration pour mieux comprendre les civilisations anciennes, leur rapport à la nature et aux structures sociales. La Sardaigne, avec ses nuraghes, invite ainsi à une redécouverte de l’histoire méditerranéenne à travers les yeux d’un peuple visionnaire et ingénieux, dont les traditions demeurent gravées dans la pierre.

Voir le reportage d’Arte ci-dessous.

https://www.breizh-info.com/2024/10/17/239033/les-mysterieux-nuraghes-de-sardaigne-a-la-decouverte-dune-civilisation-oubliee/

mercredi 22 mai 2024

Quand les Turcs saccageaient le Frioul

 

Frioul

La guerre vénéto-ottomanne (1499-1503), si elle interroge les rapports entre politique et religion alors, reste oubliée de la mémoire italienne. Retour sur cet épisode.

[carte de Venise par le géographe et amiral ottoman Piri Reis, XVIe siècle]

Pier Paolo Pasolini, qui était Frioulan (et fier de l'être), a tou­jours gardé le souvenir des histoires que la tradition orale et populaire lui avait légué ; plus tard, il a lu les docu­ments conservés dans les archives municipales de sa pro­vince. Ces souvenirs et cette lecture l'ont conduit à écrire une pièce de théâtre, où transparaît toute son émotion, I Turcs tal Friûl, dans laquelle il a introduit une prière rap­pelant les invasions les plus effrayantes de ces cinq der­niers siècles, remémorées par les documents d'archives de no­tre Europe. Cette œuvre dramatique de Pasolini est l'une des rares pièces jamais rédigées sur l'invasion et l'oppres­sion subie par le peuple frioulan, face aux Ottomans. Quels ont été les faits historiques ?

Les premières pressions ottomanes sur la Padanie orientale re­montent à plus de 500 ans, quand les troupes d'Osman Bey amorcent une série d'incursions terribles en partant de leurs bases en Bosnie, terre où ils se sont installés après le succès de l'invasion menée personnellement par le Sultan Mourad I et la défaite de l'armée serbe au Champs des Mer­les au Kosovo-Métohie en 1389.

En 1415, l'armée ottomane soumet la Slovénie (terre im­périale !) et des bandes d'irréguliers bosniaques et albanais pénètrent dans le Frioul pour en saccager les campagnes. Ils n'osent pas encore s'approcher des villes, bien défendues par les troupes de la Sérénissime. En 1472, pour la pre­miè­re fois, une armée régulière ottomane se présente aux fron­tières. Huit mille cavaliers turcs franchissent l'Isonzo et arrivent aux portes d'Udine. Leur nombre est toutefois in­suf­fisant pour disloquer les défenses frioulanes. Ils se con­ten­tent de décrocher en emportant leur butin et les escla­ves qu'ils ont capturés au sein de la population. Venise sent le danger et ordonne la construction d'une ligne de fortifi­ca­tions entre Gradisca et Fogliano et d'un mur entre Gra­dis­ca et Gorizia. Cinq ans plus tard, le 31 octobre 1477, une véritable armée bien structurée attaque le Frioul, déjà é­prouvé en août par une invasion de troupes de cavaliers, légères et mobiles. Lorenzo de Papiris nous narre cette attaque dans une chronique conservée dans les archives du chapitre d'Udine. L'avant-poste de Cittadella sur l'Isonzo tom­be ; les Ottomans se répandent dans le Frioul. Vieillards et enfants sont systématiquement massacrés. Les garçons et les femmes sont enlevés pour être réduits en esclavage dans l'Empire ottoman. Au printemps suivant, les hordes tur­ques pénètrent en Carniole et en Carinthie, terres ger­ma­niques et impériales, pour y commettre les mêmes dé­pré­dations. Ces attaques sont les premières escarmouches dans une longue série d'invasions.

1499 : le Frioul ravagé et incendié

[Ci-dessous : 1 - Yaya, chrétien des Balkans au service des ottomans, début XVe siècle ; 2 - Sipahis turc vers 1400, caractéristique des armées ottomanes de cette époque ; 3 - Fantassin d'élite ottoman, début XIVe siècle.]

Frioul

Dans la nuit du 28 septembre 1499, une armée de 30.000 hom­mes, commandée par Skender Pacha [Mihaloğlu Iskender Pacha]sanjakbey du Pachalik de Bosnie [plus connu, son neveu Mehmet Beg Mihaloglu participe à la prise de Belgrade en 1521 qui met fin à l’autonomie de la Serbie], vient renforcer les bandes d'irréguliers bosniaques, albanais et tziganes qui é­cu­ment les campagnes à la recherche de butin et d'escla­ves. Les 30.000 hommes de Skender Pacha franchissent l'Ison­zo, assiègent la forteresse de Gradisca, où se sont retran­chées les troupes de la Sérénissime. Tout le Frioul est in­cen­dié : du haut des clochers de San Marco à Venise, on pou­vait voir rougir les flammes des incendies allumés par les Ottomans dans toute la plaine, de la Livenza jusqu'au Ta­gliamento. Les flèches incendiaires, enduites de soufre, n'é­pargnaient ni les petites bourgades ni les fermes isolées. Les Ottomans assiègent ensuite Pantanins. Aviano, Polceni­go, Montereale, Valcellina et Fono tombent les unes après les autres. Morteglan, solidement fortifiée, résiste, mais un tiers de la population est tué ou déporté. Selon le haut ma­gi­strat vénitien Marin Sanudo, 25.000 Frioulans disparais­sent durant cette invasion. Marco Antonio Sebellico, de Tar­cento, écrit que toute la plaine entre l'Isonzo et le Ta­gliamento n'est plus qu'un unique brasier. Aujourd'hui en­co­re, une stèle rappelle l'événement à la Pieve de Tricesimo : « … et le dernier jour d'octobre, les Turcs ont franchi l'Isonzo pour venir ensuite brûler notre patrie de fond en comble ».

La valeur militaire des estradiots serbes

Les seules troupes capables d'opposer une résistance réelle aux Ottomans ont été les estradiots (ou stradiotes) serbes et grecs qui combattaient pour le compte de la Sérénis­si­me. Ces troupes réussirent à tuer mille Ottomans dans les durs combats sur la plaine d'Udine. Elles connaissaient bien les techniques de combat des Turcs : de rapides incursions de cavaliers, qui criblent leurs cibles de flèches incen­diai­res, puis feignent de se retirer, pour ré-attaquer avec la ra­pi­dité de l'éclair. Les estradiots étaient capables de contrer cette stratégie, propre des peuples de la steppe. Ils ont aus­si été utilisés contre les alliés des Turcs, les Français, en pénétrant les rangs de la cavalerie lourde pour en dis­loquer les dispositifs.

Le 4 octobre, comblés de butin et d'esclaves, l'armée otto­mane s'apprête à repasser le Tagliamento, mais la rivière est en crue et tous les prisonniers ne peuvent se masser sur les bacs et radeaux. Pour ne pas s'en encombrer, Iskander Bey en fait égorger plus de mille sur les rives du Taglia­men­to. Le gros de l'armée passe à côté de Sedegliano, assiège le château de Piantanins, et met un terme à la résistance désespérée des Frioulans, commandés par Simone Nusso de San Daniele, qui, capturé, sera empalé par les vainqueurs. Le château est complètement rasé.

Le Frioul mettra de très nombreuses années pour se re­met­tre de ces ravages. Le Doge de Venise, Agostino Barbarigo, à la demande des nonnes d'Aquileia, exempte de nom­breu­ses communes de l'impôt. Le Sultan Bajazed II, plus tard, reprend cette guerre d'agression contre Venise sur terre et sur mer, avec l'appui de la France, allié traditionnel des Ot­tomans. Marco d'Aviano, prédicateur de réputation euro­péen­ne, qui s'était distingué pendant le siège de Vienne en 1683, n'a jamais cessé de puiser des arguments historiques dans les chroniques frioulanes relatant ces invasions. C'est ce qu'il a fait quand il exhortait les troupes de l'armée européenne qui s'apprêtaient à libérer l'Europe du Sud-Est de la domination turque. L'écrivain contemporain Carlo Sgor­lon retrace la biographie de ce prédicateur thaumatur­ge dans son roman Marco d'Europa (1993).

Archimede BontempiNouvelles de Synergies Européennes n°49, 2001.

(article paru dans La Padania, le 20 octobre 2000)

http://www.archiveseroe.eu/recent/142

lundi 12 février 2024

Italie. Quand les «indigènes » de l’armée française violaient femmes et enfants (1943-1944)

 italie_quand_indigenes_armee_fran%C3%A7aise_violaient_femmes_enfants-440x330.jpg

En 2006, sortit sur les écrans « Indigènes » de Rachid Bouchared. Le parcours de quatre soldats de la Première armée française en 1943-1944. Un sous-officier « pied-noir » et trois nord-africains. La critique fut louangeuse. Du JDD à L’Humanité en passant par Le FigaroLe Monde, Télérama ou Ouest-France. Il y eut quelques réserves et lorsque les quatre acteurs (dont Djamel Debouzz)    reçurent le prix d’interprétation à Cannes, le critique des Inrocks fit du mauvais esprit :

« On ne peut s’empêcher d’y voir une repentance du jury, la vague honte obligeant à se débarrasser promptement d’un fardeau, à faire un prix de gros. »

Le couple Chirac vit le film  et en sortit « bouleversé ». Il en résulta une revalorisation des pensions attribuées aux anciens combattants coloniaux.

Voilà pour la version officielle, béate, du parcours de ces valeureux « indigènes » présents en nombre au pied du Monte Cassino, au sud de Rome, cherchant à s’emparer de la ligne Gustav tenue par les Allemands, en 1943-1944. Un déluge de bombes pulvérisa le monastère et ses alentours. Les combats durèrent des mois et les goumiers marocains montrèrent leur aptitude à cette guerre d’usure. Encadrés par des officiers européens, ils suscitèrent l’admiration du commandement allié. Plus tard, ils défilèrent à Rome puis à Paris, dans leur harnachement de combattants de choc. A l’heure de l’indépendance, plusieurs se mirent en vedette, Mohammed Oufkir, Ben Bella, le marathonien Mimoun. Mais, ensuite,  la France les oublia et leurs descendants réclamèrent réparation. Le film « Indigènes » leur fut très utile.

« On voit que vous n’êtes pas une femme. »

Ce qui fut délibérément occulté relevait des crimes de guerre commis par milliers en Italie, très minorés en France.

Deux ouvrages les font ressurgir. Le travail d’une universitaire, Julie Le Gac, Vaincre sans gloire, le corps expéditionnaire français en Italie (Les Belles Lettres/Ministère de la Défense, 2014), celui d’une journaliste, Eliane Patriarca, Amère Libération (Arthaud, 2017).

Leur constat est accablant, irréfutable. Dans la région de la Ciociara, au sud-est de Rome, des assassinats de civils italiens pour les piller et surtout des milliers de viols d’enfants (filles et garçons), de femmes jusqu’à 70 ans et plus. Après la guerre, ce fut le mutisme, jusqu’en 1952. Une député communiste Maria Maddalena Rossi exigea enquête approfondie et indemnisation. Elle fut la première à parler, publiquement, des « marocchinate », des atrocités marocaines. Un néologisme encore présent dans toutes les têtes, dans la Ciociara.

La proposition de loi de la députée fut repoussée. Elle s’écria alors : « On voit que vous n’êtes pas une femme. »

Le livre de Julie Le Gac énumère les faits, les certifie et les quantifie. Le récit d’Eliane Patriarca (originaire d’un des villages martyrisés) est une longue quête de témoignages, un parcours de souffrances, remarquablement raconté. Avec indignation retenue, pudeur et vive intelligence de cette mémoire tronquée.

En 2015, Libération rapportait : « En 1944, elle avait 17 ans et elle a été violée par quarante soldats. » L’Enfer de Dante.

Jean Heurtin

Crédit photo : DR
Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2017/08/05/74975/italie-indigenes-armee-francaise-viols-ciociara/

lundi 1 janvier 2024

Révélations : L’histoire tragique de l’armée italienne qui a été gelée à mort en Russie pendant la Seconde Guerre Mondiale

 

Toujours émanant de National Interest cet article sur les alliés de l’axe, les Italiens. Après la Deuxième Guerre Mondiale, toute ma petite enfance a été ainsi bercée par le récit du manque de combativité des armées italiennes. Leur absence de performance était attribuée à une sorte de trait culturel propre aux Italiens, peu enclins aux exploits guerriers. Mais l’analyse faite ici de leur absence de formation et surtout de motivations puisqu’il est clairement exprimé que ces paysans auraient préféré fraterniser avec les Russes que renforcer les arrogants Allemands se prenant pour la race d’élite. Si les Roumains ont laissé en Union Soviétique des souvenirs déplorables, accusés de pratiquer exécutions de juifs et communistes, les Italiens se montraient plus proches des populations. Ce texte est donc peut-être pour qui sait lire entre les lignes une manière d’hommage. (note de danielle Bleitrach)

***

Mamma mia! Pourquoi , au nom de Dieu, sommes-nous, nous des paysans italiens en train de geler à mort devant Stalingrad?

Ils auraient dû manger des pâtes confectionnées à la  maison à Palerme, ou du veau à Venise, au cours de cet hiver amer de 1942-1943. Au lieu de cela, ils ont été piétinés dans la neige par des vagues de chars soviétiques qui s’étaient  matérialisés comme des démons émergeant des brumes glacées de la vaste steppe russe.
Certains soldats italiens se sont battus, et d’autres ont fui. Beaucoup ont été tués, et sans parler de ceux qui ont disparu dans les goulags soviétiques, les camps de prisonniers. Près de la moitié des Italiens qui ont combattu en Russie ne sont  jamais revenus  à la maison.

1161-Bataille-Stalingrad3

Mais que faisaient – ils en Russie, en premier lieu?

Le blâme doit être reporté sur la mégalomanie de deux dictateurs. Le premier est Adolf Hitler, qui a conçu et ordonné l’opération Barbarossa, l’invasion fatidique de l’Union Soviétique en Juin 1941. Le second était Benito Mussolini, le prince des clowns et  des despotes, qui a envoyé 115 000 Italiens  mourir dans un conflit où ils n’avaient rien à faire.

Mussolini était devenu le premier dictateur fasciste en 1922, quand Hitler était le chef obscur d’un parti extrémiste mineur. Pourtant  il a été humilié, l’Italie avait dû  finir comme le petit frère maladroit dans la famille de l’axe. Mais le  plus humiliant était que l’Allemagne n’a jamais dit à l’Italie qu’elle avait l’intention d’envahir la Russie (peut – être parce que les Allemands étaient convaincus que tout ce qu’ils disaient aux Italiens serait bientôt divulgué en Grande Bretagne). Lorsque Mussolini a appris les plans d’ Hitler, il a insisté pour que par solidarité fasciste les Italiens participent. En fait, si l’Union Soviétique devait être conquise, ne pourrait–il pas y avoir des miettes pour l’Italie pauvre en ressources, qui lorgnait l’économie pétrolière russe, le charbon et d’ autres matières premières dont elle avait  désespérément besoin, empêché comme en était l’accès par le blocus naval britannique?

Non merci, répondirent les Allemands, qui avaient une vue plus réaliste que Mussolini de ce dont ses légions fascistes étaient capables. Durant l’été 1940, l’Italie n’était pas entrée en  guerre jusqu’à ce que la France ait presque capitulé, et encore les Italiens ont été malmenés par les troupes françaises (le comportement vautour de l’Italie a conduit Roosevelt à proclamer que «la main qui tenait le poignard a frappé dans le dos de son voisin »). Ensuite, l’Italie avait envahi la petite Grèce, son armée a été si molestée par les Grecs que Hitler avait dû à contre-coeur envoyer ses armées en campagne dans les Balkans, ce qu’il aurait préféré éviter. Aussi en 1940, l’immense armée italienne en Libye a lancé une invasion sans enthousiasme de l’Egypte, pour être repoussée par une petite force britannique qui l’a presque éjectée de l’Afrique. Encore une fois, les Allemands sont venus à la rescousse, cette fois en envoyant Rommel et son Afrika Korps.

Est-il étonnant que Hitler et ses généraux aient estimé que les Italiens en Russie ne seraient pas une aide, vu leur valeur? Il valait mieux que Mussolini garde ses forces en Méditerranée, y fixe les Britanniques tandis que l’Allemagne menait la vraie guerre dans l’est.

Mais le Duce a finalement obtenu de participer. Tout d’abord a été expédiée en Juillet 1941, la Corpo di Spedizione Italiano en Russie (Corps expéditionnaire italien en Russie), ou CSIR, composé de soixante mille hommes en trois divisions, plus un petit contingent d’environ une centaine d’avions. En Juillet 1942, le CSIR a été intégré dans la Armata Italiana en Russie (armée italienne en Russie), ou ARMIR. L’ARMIR, alors la huitième armée italienne, était composée de 235 000 hommes en douze divisions.

Ce ne fut pas un contingent symbolique expédié au nom de la solidarité de la coalition. Il s’agissait d’un quart de million d’hommes, plus que Mussolini avait dépêché en Afrique du Nord, un champ de bataille aux portes de l’Italie.

Le problème était que l’armée italienne n’avait pas été bien préparée pour le front de l’Est. Les soldats étaient des paysans, à peine alphabétisés, avec une mauvaise formation, de pauvres  tacticiens et un corps d’officiers plus soucieux de son propre confort que du bien–être de ses hommes. Une grande partie du contingent italien était formé des troupes d’élite de montagne, les chasseurs alpins, une force redoutable dans les montagnes, mais mal adaptée à faire face à des chars sur la steppe.

Les armes telles que l’artillerie moderne et canons anti-chars lourds étaient en nombre insuffisant, et il y avait si peu de camions que l’infanterie italienne en Afrique du Nord en fait dû marcher les mille miles de la Libye à l’Egypte à pied. Le ARMIR avait juste une poignée de chars, et ceux-ci étaient des modèles italiens risibles comme les sept tonnes Fiat L6 / 40 char léger, qui seraient bientôt dénoyautées contre les tanks vingt-neuf tonnes soviétiques T-34 que même les Allemands pouvaient à peine arrêter en 1941.

Même contre les Britanniques, qui étaient eux-mêmes des amateurs à la guerre par rapport aux Allemands, les Italiens ne pouvaient pas gagner sans l’aide allemande. Maintenant, ils devaient affronter l’immense Armée rouge impitoyable, qui possédait de chars modernes et de l’artillerie, et qui ne se souciait pas de son nombre de victimes aussi longtemps qu’il fallait détruire l’ennemi.

Dans un premier temps, la Russie parut une promenade au soleil pour les soldats italiens. Ils se sont bien comportés dans le sud de la Russie durant l’été 1941, tant qu’il s’est agi d’avancer seulement contre les armées soviétiques désorganisées et battant en retraite. Même lorsque l’Armée rouge contre-attaque dans l’hiver 1941-42, les Italiens tiennent, mais seulement avec le soutien allemand. Les soldats de la «race » des maîtres» allemands n’estiment pas les Italiens « trop  émotionnels », un sentiment de mésestime réciproque de la part des soldats italiens, dont certains seraient plutôt rentrés en lutte contre les Allemands plutôt que d’être leurs alliés. D’autre part, les Italiens s’entendaient bien mieux que les Allemands avec les civils russes, y compris les femmes.
Lorsque l’Allemagne a lancé l’Opération Azur, durant l’été 1942, offensive dans le sud de la Russie, les Italiens avançaient avec eux. Leurs armées sont affaiblies par le temps brutal et la contre attaque soviétique de l’hiver précédent, les Allemands avaient besoin d’autant de main-d’œuvre qu’ils pourraient en obtenir. Il s’agissait de faire progresser sur sept cents miles de Stalingrad dans l’est et dans le Caucase du sud, l’Allemand ne pouvait pas rassembler assez de troupes pour garder des  lignes de front considérablement élargies, tout en concentrant assez de forces pour maintenir leur offensive.

La nécessité d’envoyer des divisions après d’autres divisions dans « le hachoir à viande » de Stalingrad, tout en soutenant une offensive séparée au sud dans le Caucase, a fait que les forces de l’Axe ont été disposées de façon à garder les flancs et l’arrière, elles étant réparties. Parmi eux, la Huitième Armée italienne au nord de Stalingrad, défendait une longue distance de près de deux cents miles de long, avec presque pas de réserves allemandes pour la soutenir.

Stavka, le haut commandement soviétique, se rendit compte que les points faibles de la bosse allemande dans le sud de la Russie étaient ceux qui étaient défendus par les alliés de l’Axe.

Opération Uranus, la première phase de la contre-offensive soviétique, qui a débuté en Novembre 1942, un blitzkrieg, un rouleau compresseur sur les armées roumaines qui gardaient le flanc allemand, et ils ont continué à encercler la sixième armée allemande à Stalingrad. L’assaut a évité les Italiens, d’abord. Puis, en Décembre 1942 ce fut l’Opération Saturne, qui ciblait les Italiens, les Roumains et les Hongrois. Deux divisions italiennes ont été attaquéees par quinze divisions soviétiques et une centaine de chars, tandis que les quelques réserves allemandes étaient trop occupées pour soutenir les Italiens. Pendant ce temps, d’autres forces soviétiques ont attaqué les troupes roumaines et hongroises sur les flancs italiens, et bientôt la Huitième Armée a été encerclée.

Les Allemands ont blâmé les Italiens pour leur lâcheté. « A Kantemirovka, la seule idée d’attaquer des chars a conduit des milliers d’Italiens à fuir, ce qui n’a fait que confirmer les préjugés allemands, ainsi que le fait que les Italiens ont pris l’habitude de jeter leurs armes afin de ne pas être renvoyés à l’avant immédiatement », écrit l’historien Rolf Dieter-Muller. « Même au sein du ARMIR, de nombreux officiers avaient honte et étaient aigris par cet état de choses. »

D’autre part, les Italiens étaient convaincus que les Allemands les abandonnaient, occupés comme ils l’étaient à sauver leur  précieuse peau d’Aryens. En fait, les Italiens se sont battus pendant près de deux semaines, en dépit d’un nombre d’hommes et d’armes  inférieurs. Quelques troupes, dirigées par les redoutables chasseurs alpins, ont réussi à sortir de l’encerclement dans la bataille désespérée de Nikolayevka.

Mais quelques survivants ne pouvaient pas changer le fait que l’armée italienne en Russie a été détruite. Et avec les Alliés occidentaux qui les capturaient en Afrique du Nord, et bientôt  la Sicile et l’Italie étant envahies, le régime chancelant de Mussolini n’était pas en mesure d’envoyer une autre armée vers l’est.

La huitième armée est rentrée en Italie en Mars 1943, six mois avant que l’Italie se rende aux Alliés. En Septembre, l’Italie serait en guerre contre l’Allemagne.

Michael Peck

Michael Peck est un collaborateur régulier de National Interesrt l. Il peut être trouvé sur Twitter et Facebook .

Photo : Un prisonnier de guerre allemand  blessé pris à la bataille de Stalingrad. Wikimedia Commons / Bundesarchiv, Bild 183-E0406-0022-011 / CC-BY-SA 3.0

source:https://histoireetsociete.wordpress.com/2016/12/02/revelations-lhistoire-tragique-de-larmee-italienne-qui-a-ete-gelee-a-mort-en-russie-pendant-la-seconde-guerre-mondiale/

https://reseauinternational.net/revelations-lhistoire-tragique-de-larmee-italienne-qui-a-ete-gelee-a-mort-en-russie-pendant-la-seconde-guerre-mondiale/

dimanche 13 août 2023

Contre le capitalisme : du terrorisme rouge à d’Annunzio

 

Galmozzi

 Entretien avec Enrico Galmozzi

Enrico Galmozzi [né en 1951] est l’un des fondateurs du mouvement d’extrême-gauche “Prima Linea” (Première Ligne), et aussi l’une des principales victimes des “années de plomb” en Italie. Son engagement lui a coûté treize années de prison. Dans les geôles de l’État italien, il a étudié la sociologie et obtenu son doctorat. Aujourd’hui, la passion du politique continue à l’animer, ce qui l’amène à une intense activité intellectuelle et à dépasser les limites de l’idéologie à laquelle il a spontanément adhérer dans ses plus jeunes années : il fréquente désormais des auteurs inhabituels pour un ancien “communiste combattant”. En effet, Enrico Galmozzi vient de publier un essai sur Gabriele d’AnnunzioIl soggetto senza limite [Sujet sans limites], auprès de la Società Editrice Barbarossa à Milan en 1994. Ensuite, il a dirigé le dossier Pareto de la revue Origini, éditée par Synergies Européennes en Italie. Ce passage de l’extrême-gauche au dannunzisme réputé d’extrême-droite est effectivement une curiosité. C’est pourquoi nous sommes allés nous entretenir avec Enrico Galmozzi.

***

• Comment peut-on se rapprocher à ce point de Gabriele d’Annunzio quand on a une base idéologique marxiste-léniniste ?

La majorité de mes contemporains qui sont devenus communistes ont été mus par deux options essentiel­lement : la critique du capitalisme, comme modèle économique fondé sur l’exploitation mais aussi comme modèle culturel, c’est-à-dire comme consumérisme exaspéré. C’est ce consumérisme que combattait le mouvement de 68. Ensuite, deuxième motif : notre aversion profonde à l’égard des États-Unis. L’impérialisme américain, nous le percevions comme la représentation emblématique de ce modèle éco­nomique et culturel, mais aussi comme le gendarme de la planète, le garant de ce modèle et le véhicule de sa pénétration dans tous les pays du monde. L’effondrement des pays où dominait le socialisme réel et la crise du marxisme en Occident ont conditionné l’abandon de toutes ces problématiques qui furent les nôtres. Aujourd’hui, la gauche, notamment en Italie, ne représente plus qu’une option réformiste parfaitement compatible avec le modèle capitaliste. Veltroni est le plus philo-américain de tous nos politiciens. Tous ceux qui veulent continuer à refuser absolument le capitalisme comme modèle culturel américano­morphe se trouvent aujourd’hui face à un problème de références et de paradigmes : il faut revoir les théorèmes et les éléments traditionnels de la gauche. En récapitulant toute ma propre pensée, j’en viens à croire que le marxisme n’a jamais représenté une alternative authentique et vraiment radicale (qui va aux racines des choses) au positivisme et aux Lumières qui sont les prémisses théoriques et idéologiques de la bourgeoisie.

• En fait, dans votre livre, vous procédez à une critique incessante du matérialisme marxiste, tout en faisant l’éloge des dimensions héroïques et vitalistes présentes chez d’Annunzio, que vous percevez comme un chef charismatique “qui affirme et choisit la vie” quand il passe de l’extrême-droite à l’extrême-gauche. Dans un pas­sage de votre livre, vous soulignez explicitement une apologie de la guerre qui rap­pelle certains accents de la “Révolution conservatrice” allemande, plus spécialement le “nationalisme soldatique”…

Quand il devient impossible de comprendre la réalité et de la changer avec les instruments qu’on a toujours employés, il faut procéder à une introspection. D’abord, premier constat, la gauche n’est pas la seule à avoir été inadéquate dans ses réalisations pratiques. Nous devons passer en revue toute l’histoire du XIXe siècle afin de réexaminer critiquement et transversalement tous les territoires idéo­logiques sans aucun schématisme, sans manichéisme et sans passéisme idéologique. Par exemple, nous devons admettre, à gauche, que la “droite radicale” n’a jamais produit une critique scientifique du capitalisme et qu’elle s’est toujours mobilisée sur base de catégories morales, sans réussir à dégager vé­ritablement une vision scientifique de la société…

• Mais Werner Sombart, lui, a développé une analyse fondamentalement scientifique de l’évolution du capitalisme en Europe, certes sur base d’un héritage résolument marxiste, mais en débouchant finalement sur une noologie qui n’a rien de matéria­liste et qui n’est de ce fait pas attribuable à la “gauche”…

C’est vrai, mais Sombart est bien le seul. Au fond, c’est Evola qui devrait faire son auto-critique car il a mené le discours de la droite radicale dans une optique plus morale et plus spirituelle que scientifique. Par ailleurs, on ne peut plus prendre l’analyse économique du marxisme telle qu’elle a été ; on ne peut plus reprendre tel quel son déterminisme économique, où il n’y a pas de place pour d’autres valeurs en dehors de celles qui sont exclusivement relatives à l’économie. Voilà pourquoi il est utile de procéder à cette ana­lyse critique transversale dont je viens de vous parler. Il y a des périodes et des moments historiques qui doivent être complètement réévalués et revus car, jusqu’à nos jours, la critique dominante et surtout la critique de gauche n’ont montré que leur myopie et leur caractère manipulatoire. Par exemple, à Fiume, le subjectivisme volontariste de d’Annunzio convenait parfaitement aux sensibilités et aux revendications sociales émanant des syndicalistes révolutionnaires, en particulier de De Ambris. Cela les a conduit à rédiger une constitution comme la Carta del Carnaro, qui est absolument exemplaire. L’interventionnisme italien pendant la Première Guerre mondiale est également un phénomène sur lequel il faudra jeter un re­gard nouveau parce qu’il a été un mouvement absolument transversal qui est passé à travers toutes les formations politiques et qui est très riche en motivations de toutes provenances : du centre, de la droite et de la gauche, des milieux impérialistes et nationalistes comme des milieux socialistes et révolutionnaires. C’est le même cocktail d’éléments que l’on retrouvera quelques années plus tard dans l’arditisme et dans l’organisation des Fasci jusqu’au second congrès.

• Dans votre livre, vous n’avez guère mis en exergue le concept de nation qui fut pour­tant le mythe qui unifia tous ces courants hétérogènes…

La réalité est un petit peu plus complexe, mais si ce que vous dites est vrai : c’est sûr, un des aspects les plus obsolètes de la pensée de Marx, c’est la thèse que “le prolétariat n’a pas de nation”. Le prolétariat appartient toujours à une nation, comme l’histoire l’a démontré. L’une des principales limites du marxisme est de n’offrir au prolétariat qu’un seul type abstrait d’identité, calque du processus de production capitaliste, c’est-à-dire une identité générale qui le pose définitivement comme travailleur, alors qu’en réalité personne n’est seulement travailleur. Tout prolétaire, en tant que personne, possède une identité intime beaucoup plus profonde qui plonge dans les legs de la tradition que véhicule chaque homme, dans la mé­moire spécifique, dans une histoire particulière : autant de rapports complexes qui constituent une exis­tentialité humaine et dont l’anthropologie marxiste n’a pas tenu compte. Ensuite, on peut aisément constater que ni l’interventionnisme de d’Annunzio ni celui de Marinetti se limitent au concept de “nation”. Ils souhaitent tous deux l’intervention parce qu’ils ont un projet de civilisation, un projet culturel qui s’inscrira dans un espace européen.

• Autre aspect important de votre livre : vous accordez une très grande importance au culte des morts — d’aucuns prétendront que c’est typique d’une “tradition fasciste” — et vous insistez tout particulièrement sur le serment des arditi qui jurent de combattre au nom de leurs camarades tombés au combat.

Au sein de la gauche, on trouve également une tradition “hérétique” représentée par Ernst Bloch, où ce culte des morts est également fondamental. Bloch nous parle d’un processus révolutionnaire qui est pure continuité depuis les guerres paysannes dans l’Allemagne du XVIe siècle, depuis Thomas Müntzer. Cette continuité est un puissant filon de mysticisme où les révolutionnaires communient et participent à une cause commune, qui a des assises spirituelles. Dans le marxisme classique, au contraire, nous dé­bouchons rapidement dans le cursus théorique sur un point de non retour et nous basculons dans l’ultra-rationalisme, où plus aucune valeur n’a droit de cité, où tout réflexe irrationnel est banni et éradiqué. Alors que le communisme, au fond, n’est jamais qu’une étape dans un processus qui a commencé avec les gnoses et les mouvements utopistes, puis a passé par le filtre des sectes hérétiques, pour aboutir, en fin de course, dans la Première Internationale, où Marx a viré les blanquistes et les anarchistes. En imposant le déterminisme économique, Marx a jeté par dessus bord le culte des morts et celui du passé, sous pré­texte que tout cela était “condamné par l’Histoire”.

• Vous faites carrément l’éloge de la Carta del Carnaro. Et vous dites qu’elle est “embarrassante pour la droite et pour la gauche” et qu’elle ne pourra jamais plus se répéter. Que voulez-vous dire ?

Je l’ai dit, effectivement. Et j’espère que je me trompe, parce que ce document contient des intuitions très en avance sur leur temps, des aspects qui sont encore parfaitement actuels, comme la définition qu’elle donne des rapports entre l’État et la société et l’État et le monde du travail. Le corporatisme que déve­loppe la Carta del Carnaro est très différent de celui qu’a proposé le fascisme — sauf celui de la dernière période, de la République Sociale Italienne. Dans la Carta, les corporations sont des articulations de l’État dans la société civile. Elles sont des institutions qui travaillent sans cesse pour qu’advienne l’extinction même de l’État. L’État, dans cette Charte de Fiume, doit être dépassé, il faut mobiliser les efforts des meilleurs voire de tous pour qu’il laisse le champ libre aux organisations communautaires spontanées. Cette charte présente ces intentions avec une pléthore de références historiques et culturelles surprenante, en rappelant les structures de fonctionnement des communes médiévales et l’organisation des Soviets. La conception du travail chez d’Annunzio et De Ambris est très en avance sur son temps, car ils ne conçoivent pas le travail seulement comme travail manuel et productif mais aussi comme travail intel­lectuel, artistique et artisanal, ce qu’il s’agit pour eux de valoriser et de sauvegarder face aux productions sérielles. Ils perçoivent enfin le peuple dans son intégrité et non pas au sens classiste, comme l’ont toujours fait les marxistes.

• Plus récemment vous vous êtes penché sur l’œuvre de l’économiste et sociologue italien Vilfredo Pareto. Comment avez-vous découvert son œuvre ? Comment êtes-vous arrivé à lui ?

Pareto, Mosca et Michels sont des figures de format international. Ils constituent à eux trois l’unique école sociologique italienne et, bien évidemment, elle est méconnue chez nous ! Pareto est au fond une figure scandaleuse qui examine — comme Machiavel — méticuleusement et jusqu’au tréfonds des choses les mécanismes de la politique. En étudiant son œuvre, j’ai trouvé que ce qu’il nous démontrait gardait une incroyable actualité : il a prévu beaucoup d’éléments de la théorie de la communication, il en a dévoilé les mécanismes conscients et inconscients. Dans ses rapports avec le marxisme, enfin, il refuse le détermi­nisme historique mais il récupère la lutte des classes, en l’expliquant et en la faisant fonctionner mieux que ne le firent jamais les marxistes : c’est sa fameuse théorie de la circulation des élites.

• En tant qu’intellectuel, comme voyez-vous l’avenir ?

Je suis optimiste, j’espère que les nouvelles générations pourront enfin mettre au rencart les idéologies dépassées et rechercheront de nouvelles synthèses et ouvriront de nouvelles possibilités.

Propos recueillis par Pietro Negri, Nouvelles de Synergies Européennes n°17, 1996.

(entretien paru dans la revue romaine Pagine Libere, sept. 1995)

http://www.archiveseroe.eu/recent/61

mercredi 12 avril 2023

Histoire de l’armée italienne (Hubert Heyriès)

 

Hubert Heyriès, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paul-Valéry-Montpellier-III, est déjà l’auteur de plusieurs livres ayant trait à des aspects militaires italiens. Son Histoire de l’armée italienne intéressera tous les passionnés d’histoire militaire car, jusqu’ici, il n’existait à ma connaissance aucune synthèse de ce genre disponible en français.

L’armée italienne a toujours souffert d’une image négative. L’armée du duc de Savoie, sous l’Ancien Régime, n’avait-elle pas l’habitude de commencer la guerre dans un camp et de la finir dans un autre ? L’Italie, par surcroît, entra en guerre en 1915 contre ses anciens alliés de la Triplice et récidiva en 1943, en basculant dans le camp anglo-américain, luttant contre l’Allemagne après avoir combattu à ses côtés depuis 1940. D’autres méprisent le soldat italien, accusé d’être un mauvais combattant. Ce livre vient nuancer cette légende noire.

L’ouvrage débute en 1861, avec l’unification du pays. Ce nouveau royaume se dote d’une armée, ce qui ne va pas sans mal, tant les traditions militaires locales apparaissent fortes. Que penser de la lutte contre le brigandage, menée par l’armée royale dans le sud de l’Italie entre 1861 et 1870, que certains historiens voient comme une véritable guerre civile rappelant l’insurrection vendéenne contre la révolution française ? La conquête des Etats pontificaux entre 1860 et 1870 ne se situerait-elle pas au carrefour de la guerre sainte (pour les partisans du Pape), de la guerre nationale (pour les partisans du roi Victor-Emmanuel II) et de la guerre révolutionnaire (pour les partisans de Garibaldi) ? Comment apprécier la nationalisation d’une armée initialement “piémontisée” et le débat permanent entre, d’un côté, une armée de quantité fondée sur la conscription obligatoire, et de l’autre, une armée de qualité en voie de professionnalisation avec service long, remplacement et tirage au sort ou au recrutement exclusivement professionnel ? La Grande Guerre fut-elle la matrice du fascisme ? Et comment se comportèrent les “poilus” italiens ? Quelle fut l’attitude de l’armée à l’égard de Mussolini ? Quels rôles les guerres coloniales jouèrent-elles entre la nation, l’Etat et les forces armées ? Et comment ces dernières arrivèrent-elles à surmonter la déchirure de la période de 1943-1945 ? Enfin, au cours de la république italienne, comment l’instrument militaire et la nation dialoguèrent-ils et surmontèrent-ils les crises nourries d’un fort antimilitarisme d’un côté et d’une propension au pronunciamento de l’autre, dans un contexte de guerre froide mêlant guerre conventionnelle et dissuasion nucléaire ? L’auteur tente de répondre à ces questions et à bien d’autres d’une histoire généralement méconnue hors de la péninsule italienne.

Histoire de l’armée italienne, Hubert Heyriès, éditions Perrin, 608 pages, 28 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/histoire-de-larmee-italienne-hubert-heyries/140262/

jeudi 22 décembre 2022

L’épopée des Zouaves Pontificaux : la dernière croisade

 

l-epopee-des-zouaves-pontificaux

Paru pour la première fois en 1913, cet ouvrage de qualité est réédité par les éditions Sainte Philomène avec une mise à jour et augmenté de notes, de cartes et d’illustrations.

Garibaldi est célébré par les naïfs et, surtout, par la franc-maçonnerie comme l’auteur de l’unification italienne. Il convient d’emblée de rappeler que Garibaldi était avant tout un révolutionnaire haineusement anticatholique. D’autre part, le roi Victor-Emmanuel II était lui-même viscéralement anticlérical et voulait mettre la main sur les territoires pontificaux.

En 1860, l’Etat pontifical est assiégé par les révolutionnaires. Le Pape Pie IX confie alors à Mgr Xavier de Mérode, ancien officier belge devenu camérier de Sa Sainteté, de créer une armée et de lui trouver un chef. Ce chef sera le général français de La Moricière. A deux, ils vont lever une armée de volontaires venus principalement de Belgique et de France, mais aussi d’Italie, de Hollande, de Suisse, d’Irlande et d’Autriche.

Défendre Pie IX contre ses ennemis est un devoir sacré pour le chrétien, qui doit tout abandonner pour accourir au secours du trône de saint Pierre. C’est dans cet esprit que des hommes de toutes conditions, de la noblesse au monde ouvrier, vinrent se battre pour le Pape et pour la Chrétienté.

Mgr de Mérode était personnellement très investi dans cette épopée militaire. L’ouvrage rapporte cette remarque de Mgr de Mérode au général de La Moricière : « C’est une singulière occupation pour un prêtre mais nous sommes revenus au temps des croisades, où les légats d’Urbain II et d’Innocent III, revêtus d’une cuirasse, prêchaient la guerre sainte en faisant porter devant eux, au plus fort de la mêlée, la lance et la croix du Sauveur.« 

Les soldats du Pape prirent même à l’église de la Santa Clasa les drapeaux de Lépante.

La première bataille, à Castelfidardo, est hélas un désastre. Seul le Latium reste aux mains du Pape. Mais de nouveaux volontaires affluent. Il en vient même d’Espagne, de Pologne, d’Angleterre et du Canada. Entre 1860 et 1870, 25 nationalités furent représentées dans cette armée pontificale.

Au bout de dix années d’une lutte intrépide, c’est la chute de Rome en septembre 1870, qui donna lieu à des scènes atroces guidées par un antichristianisme barbare.

Ce récit se lit comme un roman d’aventures. Il s’agit pourtant bel et bien de l’héroïque et authentique épopée des Zouaves Pontificaux dans laquelle s’illustrèrent de grands noms dont Athanase de Charrette est resté l’un des plus célèbres.

Cette épopée des Zouaves Pontificaux est surnommée la dernière croisade.

L’épopée des Zouaves Pontificaux, Henry Méhier de Mathuisieulx, éditions Sainte Philomène, 320 pages, 25 euros 

A commander auprès de l’éditeur.

https://www.medias-presse.info/lepopee-des-zouaves-pontificaux-la-derniere-croisade/42316/

mercredi 16 mars 2022

Le MSI, Mouvement Social Italien (Massimo Magliaro)

 

Massimo Magliaro, ancien rédacteur en chef du journal Secolo d’Italia, fut responsable du Bureau de presse du Mouvement Social Italien, directeur de l’agence quotidienne du parti, cofondateur de l’Institut d’études corporatives. Très proche de Giorgio Almirante, président du MSI, il s’est retiré de la vie politique après la disparition de celui-ci en mai 1988. Il est alors devenu journaliste à la Radio-Télévision italienne, puis directeur de la RAI International et enfin président de la RAI Corporation, filiale de la RAI en Amérique.

Ce livre est le récit chronologique de l’histoire de l’un des plus célèbres partis nationalistes de l’Europe de l’après-guerre. Sur un pays en ruine, des Italiens fiers de ce qu’ils sont ont fait du Mouvement Social Italien une force politique reconnue pour sa doctrine mais aussi pour ses millions d’électeurs. Pourtant, les difficultés n’ont pas manqué : violences de l’extrême gauche, persécution politique, partialité de la magistrature, terrorisme communiste, manipulations organisées par le Système, pièges posés par les services secrets (pas seulement italiens), censure médiatique, sans oublier les multiples scissions. Malgré tout cela, durant un demi-siècle, le MSI s’est imposé comme une force politique de poids.

Le MSI n’aura finalement été vaincu que par la trahison de celui auquel le flambeau de Giorgio Almirante fut transmis, Gianfranco Fini qui a terminé en turiféraire italien du mondialisme.

Le MSI, Massimo Magliaro, cahiers d’histoire du nationalisme, éditions Synthèse Nationale, 250 pages, 20 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-msi-mouvement-social-italien-massimo-magliaro/72078/

samedi 12 mars 2022

Du Palais de Venise au Lac de Garde – Mémoires d’un ambassadeur fasciste (Filippo Anfuso)

 

Filippo Anfuso (1901-1960) fut journaliste puis diplomate. Ami intime du Comte Ciano, le gendre du Duce, il s’en sépara en 1943 pour suivre Mussolini à Salo. Condamné à mort puis amnistié, il devint brièvement député de l’après-guerre sous l’étiquette du Mouvement Social Italien (MSI).

Publié discrètement une première fois en France en 1949 chez Calmann-Lévy, alors que l’auteur, écroué à Fresnes, attendait d’être rapatrié et jugé en Italie, ce livre réédité par les éditions Perrin avec une préface et des notes de Maurizio Serra, actuel ambassadeur d’Italie à l’UNESCO, constitue l’un des principaux témoignages sur la politique étrangère de l’Italie sous Mussolini.

Avec un véritable talent d’écrivain, Filippo Anfuso y dresse également une série de portraits caustiques de Mussolini, Hitler, Goebbels, Ribbentrop, Chamberlain, Laval et tant d’autres personnages rencontrés au cours de ses missions diplomatiques.

Du Palais de Venise au Lac de Garde – Mémoires d’un ambassadeur fasciste, Filippo Anfuso, éditions Perrin, 448 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/du-palais-de-venise-au-lac-de-garde-memoires-dun-ambassadeur-fasciste-filippo-anfuso/73651/

jeudi 24 février 2022

Lire ses classiques : La Civilisation de la Renaissance en Italie

 Raphael

Œuvre foisonnante, la Civilisation de la Renaissance en Italie de Jacob Burckhardt (1860) s'attache à décrire l'émergence de l'individu moderne.

La thèse

La Civilisation de la Renaissance en Italie est moins une histoire qu'un portrait : celui de la mentalité d'un peuple (Volkgeist) et de l'esprit d'un temps (Zeitgeist), l'une et l'autre indissociablement liés dans une civilisation que l'on ne peut appréhender que par l'histoire culturelle (Kulturgeschichte).

Burckhardt est de ce fait l'héritier de la philosophie allemande qui, depuis Herder (1744-1803), donne à la notion de Kultur un sens national. Du XIVe au XVIe siècle, l'Italie est le lieu d'émergence de l'individu moderne, qui devient le sujet de son histoire. Il déchire le voile médiéval (« tissu de foi et de préjugés, d'ignorance et d'illusion ») qui l'empêchait de voir le monde tel qu'il est. L'ensemble du livre de Burckhardt s'enroule autour de cette idée centrale. L'exaltation de la subjectivité se comprend dans le contexte de la concurrence politique et idéologique des États, dont Burckhardt décrit la typologie dans sa première partie : « L'État considéré comme une œuvre d'art ». L'historien en approche l'histoire par l'art de la guerre, le jeu de la diplomatie ou les techniques de maniement des âmes par la propagande. Ainsi, en Italie, l'État « apparaissait comme une création calculée, voulue, comme une machine savante ». C'est la lutte politique qui, par une sorte de darwinisme social, crée les conditions d'une individualisation. Burckhardt s'attache à en relever les manifestations. Il décrit tour à tour le « désir de gloire » qui enfièvre la société et l'essor de la « raillerie et du mot d'esprit » qui vient le moquer. La quête passionnée des vertus de l'Antiquité est plus la conséquence que la cause de cet imaginaire nouveau. Les humanistes puisent dans le passé romain de quoi les armer dans leur « découverte du monde et de l'homme ». Voyages lointains, sens du paysage et de la nature, anatomie, lyrisme poétique : autant d'expressions d'un regard lucide sur le monde. Cette ambition nouvelle modifie les règles du jeu social : croyant repérer en Italie un « nivellement des classes », Burckhardt dépeint avec subtilité le raffinement des cours, l'éloquence politique, l'art de la conversation comme autant de stratégies de distinction. « Moins la supériorité de la naissance conférait de privilèges, plus l'individu était obligé de faire valoir ses avantages, mais plus aussi le cercle social devait se rétrécir ». Burckhardt clôt son livre sur le problème des mœurs et de la religion. Entre « dépravation morale » et aspiration vers Dieu, l'Italie des derniers siècles du Moyen Âge apparaît sous sa plume comme la préfiguration ambiguë d'un mouvement qui ne pourra pourtant se réaliser qu'ailleurs, en accomplissant l'idéal individualiste de la Renaissance : la Réforme protestante.

Qu'en reste-t-il ?

Œuvre foisonnante, dont la force suggestive est servie par une écriture flamboyante, la Civilisation de la Renaissance en Italie a exercé, pour le meilleur et pour le pire, une influence durable sur l'historiographie. Qui, avant Burckhardt, avait songé à faire de l'éloquence des notaires, du sens du paysage chez les peintres ou de la passion des princes pour les collections et lés ménageries des objets d'histoire ? Il est alors sans doute vain de souligner les manques : travaillant essentiellement sur des sources littéraires et narratives, Burckhardt se désintéresse totalement de l'économie, de l'histoire du travail ou de celle des techniques. Les classes populaires ne sont guère conviées au festin, sinon sous la figure vague d'un « peuple » subissant toujours l'histoire des grands. Fasciné par le détail des analyses, le lecteur d'aujourd'hui ne peut toutefois plus adhérer au sens général que Burckhardt voulait leur donner. Il postule en effet une double rupture, entre Moyen Âge et Renaissance d'une part, entre l'Italie et l'ensemble de l'Europe d'autre part, que toute l'historiographie récente contribue à réduire. De là le grand paradoxe de ce livre : Burckhardt défend l'idée d'un changement radical, mais le décrit en une grande synthèse immobile. Pour lui, la Renaissance italienne est un bloc : il fait de l'histoire totale, mais d'un objet imaginaire.

Patrick Boucheron, L'Histoire n°253, 04/2001.

Éditions françaises de La Civilisation de la Renaissance en Italie :

  • Format numérique (tr. H. Schmitt, Plon, 1885) : tome I / tome II
  • tr. H. Schmitt revue par R. Klein, Plon, 1958
  • tr. H. Schmitt revue par R. Klein, Le Livre de poche, coll. Biblio-essai, 3 vol., 1986.
  • tr. H. Schmitt revue par R. Klein, préf. de Robert Kopp, Bartillat, 2012, 642 p., 28 €.

 nota bene : « Si le livre de Burckhardt fut annoncé dans la Revue germanique dès sa parution, il fallut attendre un quart de siècle pour qu’il soit traduit en français — traduction sur la base de laquelle se sont faites depuis (non sans quelques corrections) toutes les autres éditions, y compris la dernière en date. Mais parler du “livre de Burckhardt” est déjà un abus de langage. Ce que cette première et (quasi unique) traduction française propose, ce n’est pas, en effet, le travail et la pensée de Burckhardt, mais une véritable refonte et reformulation de son livre. Elle se base sur la troisième édition du texte (1877), deux fois plus volumineuse que les précédentes — édition due à un certain Geiger qui prit avec l’ouvrage original des libertés dont son avant-propos laisse juger : “J’ai cru devoir respecter le caractère général de cet ouvrage et me contenter de faire des changements de peu d’importance. J’ai donc laissé subsister le texte presque en entier, me bornant à ajouter fréquemment des mots isolés ou même plusieurs lignes ; ce n’est qu’à titre d’exception que j’ai intercalé des passages d’une certaine étendue. Il est résulté de cette manière de procéder que, partout où nos idées sur le sujet traité par l’auteur se sont modifiées par suite de recherches plus récentes, les notes que j’ai remaniées, en prenant pour bases les recherches en question, ne cadraient plus exactement avec le texte”. Autant dire qu’il est impossible de retrouver la pensée propre de Burckhardt sous ces métamorphoses. L’essai brillant (de dimensions raisonnables) est transformé en somme érudite. Pour le lecteur français qui n’a pas accès à la langue allemande, la traduction, toujours reprise sur les bases de cette édition-écran, revient à confisquer la pensée. Or, c’est sur la base de ce travestissement, de cette confiscation que s’est faite une grande partie de la réception de Burckhardt en France (du moins en langue française). C’est notamment le cas du premier article important publié sur Burckhardt dans une revue française : une recension de la traduction publiée par le professeur de littérature Émile Gebhart dans la Revue des Deux Mondes [« La théorie de J. Burckhardt », 1885. Repris dans : La Renaissance italienne et la Philosophie de l'Histoire, Librairie Léopold Cerf, 1887] », extrait de : Marc Crépon, « L’art de la Renaissance selon Burckhardt et Taine (la question des appartenances) » in : Revue germanique internationale n°13, 2000.

Jugements critiques :

• Traiter une époque dans son intégralité : « Publié à une époque où la discipline [l'histoire] était la chasse gardée soit des conteurs d’épopée à la Michelet, soit des positivistes plus arides, la Civilisation déroutera par sa vision non chronologique. Y est privilégiée une approche des faits humains en synchronie, plutôt qu’un récit des événements liés par des rapports de causalité. Au travers des plongées opérées par l’essayiste dans les conceptions de l’état, de l’individu, des rapports interpersonnels, des mœurs et des pratiques religieuses, c’est une société qui ressurgit, dans sa vivante complexité et sa richesse. » (F. Saenen, salon littéraire, 2013)

• « Quelle lumière les historiens ont-ils jetée sur l'histoire des civilisations ? Selon Guizot, la civilisation, au sens du XVIIIe siècle, constitue un progrès d'ordre social et intellectuel, dans une recherche d'équilibre des composantes de vie collective. Toutefois, l'étude de Guizot se réduit au cadre d'histoire politique, placée sous le signe de la lutte entre les deux principes de l'autorité et de la liberté. Jacob Burckhardt analyse un moment de l'histoire de l'Occident qu'il saisit aux sources italiennes. Sa vision de la civilisation se limite au triple aspect de l’État, de la religion et de la culture. Burckhardt passe sous silence l'organisation matérielle et sociale de l'Italie de cette époque de la Renaissance. Selon Oswald Spengler, chaque culture forme une expérience unique et manifeste une originalité. De même que Burckhardt, Spengler néglige les aspects de la civilisation matérielle. Il a voulu dégager le destin des valeurs spirituelles qui constituent, selon lui, une microcosme des civilisations. » (Roland Lamontagne, Problématique des civilisations, 1968)

• Nietzsche continuateur de Burckhardt ? : « La “question” de la Renaissance, et plus exactement de la Renaissance italienne, n’est pas premièrement pour Nietzsche la question d’une période de l’histoire de la philosophie caractérisée comme telle : elle est premièrement la question d’une civilisation “haute”, des conditions de son émergence, des causes de son déclin, de sa valeur en regard d’autres civilisations et, enfin et surtout, du projet qu’elle porte peut-être de médication pour notre civilisation “basse” et de fondation d’une nouvelle civilisation. C’est sur cette question de la civilisation que Nietzsche croise Burckhardt. Lorsque Nietzsche arrive à Bâle en 1869, Burckhardt a déjà publié deux textes majeurs sur la Renaissance : le Cicerone de 1855, dont la seconde partie est consacrée aux œuvres d’art italiennes post-antiques, et surtout la Civilisation de la Renaissance en Italie de 1860. C’est par ces ouvrages que Nietzsche fait sa première entrée dans la culture renaissante. Les textes plus tardifs de Burckhardt (de publication posthume) sur les Grecs et sur la conception générale de l’histoire témoignent pour une large part de son dialogue avec la pensée nietzschéenne : c’est là la partie la mieux connue des relations entre Burckhardt & Nietzsche. Pour la Renaissance, Nietzsche a recueilli la pensée burckhardtienne à son état achevé. Nous voulons dans cette étude montrer de quelle façon il se l’approprie sur un double plan : historico-sociologique d’une part, au sein d’une réflexion sur les caractères de la haute civilisation, anthropologico-psychologique d’autre part, au sein d’une réflexion sur la constitution de l’humanité supérieure », extrait de : Thierry Gontier, « Nietzsche, Burckhardt et la “question” de la Renaissance », in : Noesis n°10, 2006.

Bibliographie :

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/98