Affichage des articles dont le libellé est Thucydide. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Thucydide. Afficher tous les articles

dimanche 23 juillet 2023

De la grande stratégie

 

John Lewis Gaddis est professeur d’histoire militaire et navale à l’université Yale. Spécialiste de la guerre froide, il est l’auteur de plusieurs ouvrages d’histoire militaire et diplomatique.

Ce livre est une initiation à la stratégie à travers les réflexions de l’auteur passant en revue les grands stratèges de l’Histoire.

Thucydide exhortait ses lecteurs à acquérir “une connaissance du passé comme moyen de comprendre un avenir qui, selon le cours des choses humaines, doit ressembler à celui-ci, sinon le refléter”. Ce livre nous entraîne donc dans des comparaisons entre différentes batailles et choix stratégiques.

Sun Tzu pose des principes, choisis pour leur valeur à travers le temps et l’espace, puis les relie à des pratiques définies par le temps et l’espace. L’Art de la guerre n’est donc ni une histoire ni une biographie. C’est une compilation de préceptes, de procédures et d’affirmations catégoriques, que nous invite à relire l’auteur.

Le concept de friction lie la théorie à l’expérience. Clausewitz devance de plus d’un siècle la loi de Murphy selon laquelle si une chose quelconque peut mal tourner, elle le fera. Voilà pourquoi Napoléon, en dépit d’objectifs limités, franchit le Niémen avec une force aussi énorme. Xerxès avait fait la même chose à l’Hellespont. L’un et l’autre cherchaient à surmonter la friction  en intimidant leurs ennemis. Ni l’un ni l’autre ne vit, toutefois, que la retraite d’un ennemi peut devenir une forme de résistance à cause du prix croissant qu’occasionne sa poursuite. Pour cette raison, l’un et l’autre exténuèrent leurs machines militaires au point que toute nouvelle avance ne faisait qu’enhardir leurs adversaires au lieu de les enhardir eux-mêmes. En quoi Xerxès et Napoléon se fourvoyèrent-ils ? Clausewitz dirait probablement qu’ils se montrèrent incapables de voir “la vérité à chaque point”, ce qui, en l’occurrence, voulait dire les reliefs, la logistique, le climat, le moral des troupes et les stratégies de leurs ennemis.

Les victoires doivent se relier entre elles, faute de quoi elles ne mèneront à rien. Toutefois, elles ne peuvent être prédites parce qu’elles naissent d’occasions impossibles à prévoir. Manœuvrer implique donc aussi bien de planifier que d’improviser. La planification ne peut anticiper les surprises qu’en acceptant certaines contradictions, souligne John Lewis Gaddis.

De la grande stratégie, John Lewis Gaddis, éditions Perrin, Collection Tempus, 438 pages, 10 euros,

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/de-la-grande-strategie/172898/

dimanche 29 janvier 2023

Athéna et la naissance du patriotisme

 Philippe Conrad reçoit Michel De Jaeghere, rédacteur en chef du Figaro Histoire, pour son ouvrage "La mélancolie d'Athéna". Parcourant le Ve siècle grec, des origines des guerres médiques à la fin de la guerre du Péloponnèse, Michel De Jaeghere ne se contente pas ici de faire le récit frémissant de cet apogée de la civilisation hellénique. Il a suivi à la trace les débats, les dilemmes, les conflits inhérents à la naissance du patriotisme, de sa dilatation dans le panhellénisme à sa caricature en volonté de puissance, et de l’échec tragique auquel la tentation de l’impérialisme avait conduit Athènes, aux crises de sa démocratie. Fidèle à la méthode inaugurée dans son Cabinet des antiques (Les Belles Lettres), il prend appui sur Hérodote, Thucydide, Isocrate, Platon, quelques autres, pour faire dialoguer les textes antiques avec notre propre histoire et tenter de dégager, dans l’expérience des Grecs, ce qu’ils ont à nous dire d’essentiel, de vital sur nous-mêmes. L’histoire du grand siècle d’Athènes en sort comme rajeunie.


https://tvl.fr/le-nouveau-passe-present-athena-et-la-naissance-du-patriotisme

mardi 1 avril 2014

Jacqueline de Romilly, La grandeur de l'homme au siècle de Périclès, Editions de Fallois, 2010

Helléniste française de renom international, membre de l’Académie Française, Jacqueline de Romilly est décédée en 2010. Quelques mois avant sa mort, elle écrivit (ou plutôt dicta) cet essai qui répondait à son triste constat quant à la réalité de notre époque : le niveau culturel baisse inexorablement et les textes antiques ne sont plus lus. Or, pour l’auteure, il est impératif de se ressourcer auprès de ces grands textes afin d’y trouver les réponses sur nous-mêmes et de préparer notre futur car « nous vivons une époque d’inquiétude, de tourments, de crise économique, et –par suite- de crise morale ». Cette louable préoccupation, qu’on retrouvait également chez Dominique Venner, explique pourquoi je me suis intéressé à cet ouvrage dont je vais tenter d’extraire plus bas les aspects qui m’ont le plus marqué.
1. Que signifie, pour les auteurs grecs de l’époque de Périclès (Vème siècle avant JC), cette idée, exprimée pour la première fois sans doute, de grandeur de l’homme ? 
romilly.jpgJacqueline de Romilly se base ici sur Sophocle et surtout Thucydide où elle décèle les éléments d’une sagesse politique tendant à des vérités valables pour le présent mais aussi l’avenir.
La grandeur de l’homme s’entend comme l’agrégat de plusieurs éléments: en plus de l’intelligence et de l’ingéniosité propres aux hellènes, c’est ce sentiment que la nature humaine dans ce qu’elle a de plus « humain » (égoïsme, paresse, passions –au mauvais sens du terme- diverses) se doit d’être dominée. « La grandeur de l’homme, nous dit effectivement J. de Romilly, c’est de s’élever contre sa nature ».
Dans sa Guerre du Péloponnèse, Thucydide faisait justement remarquer que nombre des acteurs politiques de l’époque étaient souvent mus par de bas mais très humains motifs personnels au lieu de rechercher avant tout le bien commun. Il soulignait par ailleurs que Périclès, à la différence de ceux-là, était honnête et incorruptible. Il disait la vérité au peuple et cherchait à le guider pour le bien de la cité. Voilà ce qu’est un dirigeant valable : un homme rempli de qualités morales qui fera rejaillir celles-ci chez le peuple qui a besoin de tels meneurs. Seul, le peuple ne peut en effet ni dominer sa nature ni tendre vers le supérieur car il lui manque des responsables exemplaires, disposant de hautes vertus, et donc, capables de le conduire vers davantage de grandeur. En effet, le peuple est trop marqué par sa nature profonde, sa légèreté et son manque de réflexion (il est ainsi capable de s’enthousiasmer facilement pour le premier démagogue venu), pour évoluer sans guides. Toute réussite politique est donc le fruit de la recherche du bien commun couplé à une morale forte. Elle implique la rencontre d’esprits éclairés et d’une base réceptive.
D’ailleurs, les points principaux de l’idéal politique de Périclès se retrouvent chez Thucydide (dans son oraison funèbre des morts, Livre II) : le respect des gens et de la loi, l’absence de trop de coercition, la participation à la vie publique (tout en ayant une vie privée), la célébration des fêtes, le respect des morts et de leur gloire passée, le courage et le dévouement à la cité. Cet ensemble de rites et de vertus cimentent la communauté dans la recherche du bien pour le plus grand nombre. Les citoyens sont donc fiers, responsables et peuvent mener un mode de vie éclairé par la liberté, ce qui les mène sur les chemins de la grandeur.
On pourrait par ailleurs ajouter à ce tableau idéal les idées que l’auteure n’évoque que trop rapidement : la morale qui perle à cette époque à propos de la solidarité, de l’indulgence et du pardon ou encore ce qu’on retrouve dans Socrate et Platon qui, d’un point de vue religieux, placent le but de l’homme dans son « assimilation à Dieu »…
2. En quoi la figure du héros tragique nous aide à mieux cerner ce qu’est la grandeur de l’homme ?
Se basant également sur les tragédies de la même époque se rapportant aux héros grecs, la grande helléniste nous montre un autre aspect de cette grandeur de l’homme à travers l’étude de leur sort.  Dans les tragédies d’Eschyle ou d’Euripide, les héros et leurs proches sont tous frappés de désastres et souffrent allégrement. Bien sûr, des personnages aussi différents qu’Œdipe ou Médée sont très souvent emportés par leurs passions, la première tue ses enfants pour se venger de Jason et le second (chez Euripide) tue toute sa famille. Pourtant, et ce point est fondamental, ils ne sont que des victimes de la volonté divine. Les dieux, par châtiment ou hostilité, inspirent démesure, folie ou actes insensés aux hommes et aux héros qui subissent cet « égarement » qu’ils craignent au plus haut point tant il est une menace pour leur dignité et leur grandeur. C’est un fait, l’homme (ou le héros qui est une sorte de demi-dieu) est fragile, voire minuscule face aux dieux.
Pourtant, même abattu ou humilié, le héros ne perd pas de sa grandeur. Le malheur le rend encore plus grand à nos yeux car il n’est pas synonyme d’abandon. Il prouve que le héros de la tragédie est prêt à tout pour atteindre son but : il accepte les épreuves et le sacrifice ultime : la mort.
Le spectacle répété des tragédies amenait ainsi le public à accéder à un monde de grandeur où se déroulait ce que Jacqueline de Romilly appelle « la contagion des héroïsmes ». La grandeur des héros pénétrait les habitudes de pensée des Grecs et influait sur leurs esprits et leurs idéaux. Savoir se sacrifier alors qu’on sait n’être que fragilité face aux dieux magnifie d’autant plus, chez l’homme, sa grandeur. D’ailleurs, l’exemple d’Ulysse qui fait face au courroux de Poséidon et à mille autres dangers le montre bien.
Les grecs n’étaient pas des optimistes béats et avaient bien conscience que l’homme mène une vie difficile où les épreuves et les pièges sont légions, avant tout à cause de sa fragilité et de sa nature intrinsèque. Pourtant, ils avaient fait le choix de dominer cela et de se vouer à un idéal supérieur, durable et beau, atteignable seulement par un travail constant sur soi impliquant efforts et triomphe de la volonté. Ils nous montraient un chemin, un élan intérieur, que nous devrions chacun essayer de suivre avec ardeur car tendre vers cette grandeur est un désir que nous nous devons de poursuivre en tant qu’Européens conscients de notre héritage et désireux de construire notre avenir. Car notre premier travail, il est à faire sur nous-mêmes. Et nous sommes notre premier ennemi.

samedi 2 février 2013

Grèce antique : discours funèbre en l'honneur des héros athéniens morts dans les combats

Le même hiver, les Athéniens, conformément à la coutume du pays, célébrèrent aux frais de l'État les funérailles des premières victimes de cette guerre. Voici en quoi consiste la cérémonie. On expose les ossements des morts sous une tente dressée trois jours d'avance, et chacun apporte ses offrandes à celui qu'il a perdu...
Dès que les ossements ont été recouverts de terre, un orateur, choisi par la république parmi les hommes les plus habiles et les plus considérés, prononce un éloge digne de la circonstance ; après quoi, l'on se sépare. Telle est la cérémonie des funérailles ; l'usage en fut régulièrement observé dans tout le cours de la guerre, à mesure que l'occasion s'en présenta. Cette fois, ce fut Périclès, fils de Xanthippos, qui fut chargé de porter la parole. Quand le moment fut venu, il s'avança vers une estrade élevée, d'où sa voix pouvait s'entendre au loin, et il prononça le discours suivant :
 "... La grandeur de notre république est attestée par les plus éclatants témoignages, qui nous vaudront l'admiration de la postérité aussi bien que de la génération présente, sans qu'il soit besoin pour cela ni des louanges d'un Homère, ni d'une poésie qui pourra charmer passagèrement les oreilles, mais dont les mensonges seront démentis par la réalité des faits. Nous avons forcé toutes les terres et toutes les mers à devenir accessibles à notre audace ; partout, nous avons laissé des monuments impérissables de nos succès ou de nos revers.
Telle est donc cette patrie, pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement plutôt que de se la laisser ravir, et pour laquelle aussi tous ceux qui lui survivent doivent se dévouer et souffrir.
Il est bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien n'est plus propre à mettre en relief le mérite d'un homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.
Nul d'entre eux n'a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune ; nul, dans l'espoir d'échapper à l'indigence et de s'enrichir, n'a voulu ajourner l'heure du danger ; mais désirant par-dessus tout punir d'injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus glorieuse, ils ont voulu à ce prix satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l'espérance la perspective incertaine de la victoire ; mais ils se sont réservé la plus forte part du péril...
C'est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à exalter en paroles les biens attachés à la défense du pays, et au châtiment de ceux qui l'attaquent. Biens qu'il est superflu d'interposer ici, puisque vous les connaissez de reste, — mais contemplez chaque jour dans toute sa splendeur, la puissance de notre république ; nourrissez-en -votre enthousiasme ; et quand vous en serez bien pénétrés, songez que c'est à force d'intrépidité et de dévouement, que ces héros l'ont élevée si haut...
Aussi n'est-ce pas des larmes mais plutôt des encouragements que je veux offrir aux pères qui m'écoutent. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité...
J'ai satisfait à la loi en disant ce que je croyais utile. Des honneurs plus réels sont réservés à ceux qu'on ensevelit aujourd'hui. Ils viennent d'en recevoir une partie ; de plus leurs enfants seront, dès ce jour et jusqu'à leur adolescence, élevés aux dépens de la république. C'est une glorieuse couronne, offerte par elle aux victimes de la guerre et à ceux qui leur survivent ; car là où les plus grands honneurs sont décernés à la vaillance, là aussi se produisent les hommes les plus vaillants.
Maintenant, que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu'il a perdus."
Thucydide
Guerre du Péloponnèse

dimanche 17 juillet 2011

La philosophie de l’histoire

Les historiens ne sont en général guère philosophes. Ils veulent rester la plupart du temps des techniciens de leur métier. Au cours du dernier siècle, l'audace principale de certains a été l'utilisation d'une vulgate marxiste. Globalement, il y avait les historiens marxistes et les autres. L'Histoire événementielle possède une forte inertie et se retrouve dans les manuels scolaires et universitaires. Le sens de l'Histoire et son prolongement la fin de l'Histoire n'ont pas été uniquement une idée marxiste. Albert Camus s'en méfiait : « La fin de l'Histoire n'est pas une valeur d'exemple et de perfectionnement. Elle est un principe d'arbitraire et de terreur ». Que d'hommes et de femmes condamnés à mort au nom du sens et de la fin de l'Histoire !
Le plus grand philosophe qui a théorisé, pensé l'Histoire, a été Hegel. Son influence a été considérable jusqu'à aujourd'hui. Il y a eu aussi dans la pensée allemande un courant anti-hégélien avec la philosophie critique de l'Histoire (Dilthey, Rickert, Windelband, Simmel, Weber,…). Cette philosophie fait apparaître chez l'homme sa temporalité et son historicité. Heidegger rend hommage à Dilthey dans Sein und Zeit en reprenant ce thème.
Ce qui est certain est que l'Histoire n'est pas un savoir comme les autres. Si pratiquement tous les grands philosophes ont théorisé sur la connaissance et ses possibilités, ils ne se sont pas tous attaqués à l'Histoire qui est par définition non reproductible et ne peut utiliser les mêmes méthodes. Trouver un sens à l'Histoire comme la raison chez Hegel, les luttes des classes chez Marx, pour aboutir à une « fin de l'Histoire », tout cela s'oppose à une vision chaotique prônée par certains, ce qu'on appelle l'hypercriticisme. Est-il possible de trouver de l'intelligible dans la « cohue bigarrée de l'Histoire » ?
Se pose en histoire plus qu'ailleurs la question de la subjectivité de l'historien qui doit lui-même décider ce qu'est un fait historique en faisant référence à ses valeurs propres.
On peut facilement abonder dans l'hypercriticisme que défend par exemple Peul Veyne. Pour lui, l'Histoire ne doit avoir aucune prétention scientifique « la méthode de l'Histoire n'a fait aucun progrès depuis Hérodote et Thucydide ». « Comme le roman, l'Histoire trie, simplifie, organise, fait tenir un siècle en une page ». « L'Histoire est un savoir décevant qui enseigne des choses, qui seraient aussi banales que notre vie si elles n'étaient différentes ». Les dernières grandes visions de l'Histoire eu XXème siècle ont été celle de Spengler et « le déclin de l'Occident » livre qui a influencé le nazisme, la fin de l'histoire (lecture hégélienne) avec la mise en place du libéralisme après les parenthèses du fascisme et du communisme, thèse qui a été celle de Fukuyama qu'on a opposé au choc des civilisations de Samuel Huntington.
Hegel et la raison dans l'Histoire
Hegel a été le philosophe qui a voulu penser l'Histoire dans sa totalité. L'Histoire a un sens selon lui. « La seule idée qu'apporte la philosophie est la simple idée de la raison… l'idée que la raison gouverne le monde et que par conséquent l'histoire universelle s'est elle aussi déroulée rationnellement ».
Hegel rend intelligibles les événements historiques. D'étape en étape, l'Histoire s'unifie. Chaque moment est supérieur à celui qui précède. L'Histoire a été faite par les peuples d'Orient et les Grecs, les Romains, les peuples d'Europe occidentale. L'Afrique reste pour Hegel totalement à l'écart de l'Histoire universelle. L'homme n'est pas sorti de son état naturel. Pour Hegel, il y a histoire parce qu'un être ne peut s'exprimer dans la Nature, ne s'y trouve pas chez lui et cherche donc à s'en arracher.
La philosophie de l'Histoire de Hegel se trouve dans son livre : « La raison dans l'Histoire (Die Vernunft in der Geschichte) ». Cette idée de raison date d'Anaxagore pour qui le « nous » (esprit) dirige le monde.
Pour Hegel, tout peut être compris, explicable. La réalité historique ne peut être qu'intelligible. « Ce qui est rationnel est réel et ce qui est réel est rationnel ». La raison régit le monde historique en se servant des passions individuelles des hommes. Hegel nomme cela ruse de la raison.
Le sens qu'a l'Histoire n'est pas forcément celui que les hommes souhaitent. Hegel distingue trois façons d'écrire l'Histoire :
    1.    L'histoire originale,
2.    L'histoire réfléchie,
3.    L'histoire philosophique.
L'histoire originale est celle des historiens qui relatent les événements qu'ils ont vécus ou observés. Les historiens types sont Hérodote, Thucydide, César, le Cardinal de Retz, …
L'histoire réfléchie est celle des historiens professionnels. L'écrivain peut y mettre des réflexions morales et politiques.
L'histoire philosophique consiste à connaître l'Esprit qui guide l'Histoire. « Semblable à Mercure, le conducteur des âmes, l'Idée est en vérité ce qui mène les peuples et le monde, et c'est l'Esprit, sa volonté raisonnable et nécessaire, qui a guidé et continue de guider les événements du monde. »
En tout cas, il n'y a pas d'Histoire sans récit historique et un peuple doit former un Etat pour avoir une histoire.
Le matérialisme historique (Marx)
Marx a été un hégélien de gauche. Il reprend la dialectique hégélienne.
Les deux idées les plus fortes du matérialisme historique sont la lutte des classes et le primat de l'économie. « Dans la production sociale de leur existence, les hommes entrent dans des rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles ».
Les forces productives et les rapports de production constituent l'infrastructure économique d'une société. Existe aussi une superstructure qui est l'ensemble des institutions juridiques et politiques d'une société.
Ce schéma marxiste est devenu un lieu commun de très nombreux historiens même s'ils ne partagent pas la vision marxiste de l'Histoire. Marx a distingué une succession de modes de production : «… les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives ».
On retrouve là l'influence hégélienne. Les modes de production sont caractérisés par les rapportes de production : le mode de production antique par l'esclavage, le mode de production féodal par le servage. Le mode de production capitaliste a comme rapport de production le salariat. En tout cas chez Marx, comme chez Hegel, il y a un sens et une fin de l'Histoire. « Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale… Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »
L'Histoire devait accoucher d'une société communiste (Le Grand Soir), réminiscence du paradis chrétien.
La philosophie critique de l'Histoire
Le refus de l'hégélianisme a eu deux prolongements : le marxisme et les philosophes des sciences de l'esprit (Geisteswissenschaften). Ces derniers ont constitué ce qu'on a appelé la philosophie critique de l'Histoire. Dilthey en un représentant. Il ne croit pas à l'esprit absolu et sa pensée se situe hors du marxisme. Il récuse l'idée d'un sens de l'Histoire : « L'existence d'une fin de l'Histoire est absolument partiale ».
Pour Rickert, l'historien fait le tri entre ce qui est important pour lui en se référant à des valeurs. Se référer à des valeurs est un acte théorique. Il faut que ces valeurs se trouvent dans la réalité historique. On retrouve l'importance des valeurs pour l'historien chez Max Weber : « Le concept de culture est un concept de valeur ».
Un phénomène n'a pas de signification culturelle en soi, mais uniquement relativement aux idées de valeurs de l'historien.
Quant à Simmel : « L'Histoire n'existe en tant que telle que par l'activité du moi connaissant et par sa capacité de mise en forme ». L'Histoire ne dépend que de l'historien et de son activité mentale. Ceci semble trivial, mais cela veut dire aussi que l'historien ne reproduit pas le réel, mais le transforme selon ses propres catégories.
Nietzsche
La question qu'il se pose est de savoir si l'histoire ou plutôt la connaissance historique est favorable ou défavorable à la vie. L'Histoire existe parce que l'homme se souvient et qu'il anticipe un avenir. L'homme est un animal malheureux car historique.
Nietzsche présente trois formes d'historiographie : l'histoire monumentale, l'histoire antiquaire ou traditionaliste, l'histoire critique.
L'histoire monumentale célèbre des modèles : « Elle permet de voir que telle grandeur a jadis été possible ». Elle peut être néfaste si les morts finissent par enterrer les vivants.
L'histoire traditionaliste ou antiquaire vénère les reliques. Elle peut dégénérer en passéisme.
L'histoire critique consiste à juger le passé en fonction du présent. Nietzsche critique fortement la science historique allemande de son époque positiviste. La soi-disant neutralité n'est qu'indifférence ou fumisterie.
Heidegger et ses inspirateurs
Pour Heidegger, le fondement de l'histoire c'est la vision existentiale du Dasein (être-là) qui possède un sort et un destin. Le Dasein appartient à une communauté (Gemeinschaft). Pourquoi les hommes s'intéressent au passé ? Heidegger utilise le concept d'historialité. Le Dasein est un être-dans-un-monde qui lui donne son historialité.
Pour fonder l'historialité, Heidegger utilise trois termes : « héritage », « sort » et « destin ». Il y a « héritage » puisque l'homme est un être-jeté et la compréhension du passé permet la compréhension de nous-mêmes. Le « sort » est la conscience de nos possibilités limitées. Par exemple, le « aléa jacta est » (le sort en est jeté) de Jules César traversant le Rubicon. C'est la résolution des hommes au milieu de leurs possibilités qui les rend capables d'avoir un sort. L'engagement politique d'un individu le relie plus fortement à sa communauté. Le « destin » est lié aux peuples et aux nations. Le destin est le sort d'une nation. L'homme est un être avec d'autres et un être-au-monde-ensemble. Le Dasein se choisit aussi son héros (Held). Il n'existe pas de sujet isolé ou de fait isolé. Il faut un arrière-plan de signification qu'on appelle « monde ». Un fait est historique lorsqu'il a une signification pour l'existence humaine. L'histoire n'existe qu'en ayant une portée existentiale.
On ne peut passer sous silence l'engagement politique de Heidegger qui prend un sens dans sa vision de l'Histoire. Il y a un pathos de l'historialité qui existe chez tous les philosophes de la tradition conservatrice. Heidegger s'opposait à tous les universaux (humanité, internationale, catholicité, …).
L'idée de communauté est essentielle pour cette pensée conservatrice et anti-universaliste. Ces idées se retrouvent chez Carl Schmitt et sa négation des droits de l'homme caractéristiques de l'individualisme libéral. Pour Spengler comme pour Heidegger, l'histoire est aussi combat : « Il n'y a pas d'« homme en soi » comme le prétend le bavardage des philosophes, mais uniquement des hommes d'un temps déterminé, en un lieu déterminé, d'une race, avec des caractéristiques personnelles qui s'imposent ou qui succombent dans le combat avec un monde donné... ».
« Ce combat, c'est la vie … en tant que combat pour la volonté de puissance, cruelle, inexorable, un combat sans pitié » (O. Spengler)
Conclusion
Il faut reconnaître que la philosophie de l'Histoire a été essentiellement allemande. S'il est un domaine flou et difficile à discerner, c'est bien celui de l'Histoire. Elle est non reproductible et ne peut prétendre au statut de Science. Ceci n'a pas empêché une réflexion sur l'Histoire et nous avons vu la multiplicité de cette réflexion. Peut-on du fatras de l'Histoire dégager des idées générales. Chaque vision de l'Histoire accentue un aspect plus qu'un autre mais ne peut être totalement rejeté. Il y a des classes sociales même si ce concept devient très différent et moins évident qu'autrefois. L'historicité de l'homme est une donnée difficile à nier. Le moi est une construction de l'Histoire. Les philosophes comme Kierkegaard ou Schopenhauer ont voulu dissocier l'individu de l'Histoire par anti-hégélianisme, ce qui semble artificiel et orgueilleux.
On réécrit sans cesse l'Histoire en fonction de la mentalité et de nos passions du moment. L'objectivité n'existe pas, en Histoire moins qu'ailleurs. L'Histoire est écrite par les vainqueurs et en fonction des valeurs qui se sont imposées. Faut-il comme Paul Veyne n'y voir que le roman de l'homme ?
Comme le préconise Nietzsche, ne doit-on s'intéresser à elle que dans la mesure où elle sert la vie, c'est-à-dire ne pas s'enfermer dans le passé ?
L'Histoire et la valeur que nous y accordons sont ce qui sépare l'homme des animaux.
Patrice GROS-SUAUDEAU

jeudi 17 février 2011

Les obsèques de Jacques Bainville :

J'ai passé de nombreux après-midi avec Pierre Becat, durant lesquels nous parlions des heures interminables sur ses souvenirs d'Action Française. De Pierre de Bénouville (résistant) et Jacques Renouvin (résistant, mort en déportation), anciens Camelots du Roi, qu'il avait bien connu, du Comte de Paris et tant d'autres souvenirs. Les lecteurs de Proudhon, les esprits libres y trouveront matière à réfléchir. Bref ceux qui tournent le dos au prêt à penser, qu'ils soient de sensibilité de gauche comme de droite, pourvu qu'ils aient encore dans les veines un sang “rebelle” face au monde uniforme qui approche. C'est en pensant à lui, que je publie ici quelques lignes ou nous retrouvons toute son analyse parfaite des évènements qui de la Révolution à aujourd'hui, illustrent la décadence Française…
La mort du maître de l'Empirisme Organisateur, méthode d'analyse historique, qui servira au gouvernement, d'occasion pour dissoudre les Ligues.
Cet empirisme qui annonçait la guerre arrivant, faisant suite aux clauses du mauvais traité de Versailles, “plus dure dans ce qu'il devait être tolérant et plus tendre dans ce qu'il devait être intransigeant….”.
Comment l'absence de stratégie et le manque de diplomatie, précipitèrent l'Italie dans les bras d'Hitler, au nom de belles idées utopiques, annonciatrices de charniers…
Frédéric Winkler
LES OBSEQUES DE JACQUES BAINVILLE
Les obsèques de Jacques Bainville, écrivain, historien, jour­naliste, de l'Académie Française, ont eu lieu le 13 février 1936. Le corps du défunt avait été exposé dans la cour de l'immeuble où il habitait, rue de Bellechasse.A midi, dans ce local trop étroit pour contenir tous ceux qui s'y pressaient, deux discours furent prononcés : l'un par Léon Daudet, au nom des amis du défunt, l'autre par Me Henri Ro­bert, directeur de l'Académie Française, parlant à titre person­nel et en tant que représentant de l'illustre compagnie.
«La mort de Jacques Bainville, commença Henri Robert, est pour tous ceux qui l'ont connu, aimé et admiré, un sujet de profonde tristesse. Certes, nous le savions malade, atteint aux sources mêmes de la vie, mais nous voulions espérer quand même. II nous donnait l'exemple, en luttant avec un indompta­ble courage, un magnifique stoïcisme contre le mal qui le tor­turait. II avait auprès de lui, pour l'aider dans ce dur combat, sa femme dont les soins attentifs et l'inlassable dévouement réussirent par une sublime conspiration, à l'arracher plusieurs fois à son cruel destin.»
«Sa femme et son fils, ses confrères et ses amis ne sont pas les seuls à ressentir profondément la perte douloureuse qu'ils viennent de subir. Les Lettres françaises sont aussi en deuil.Maurice Donnay, en le recevant à l'Académie, a fait de notre confrère un magistral et définitif éloge.»«Dans les tristes circonstances présentes, je ne puis qu'évo­quer son oeuvre. Jacques Bainville a écrit des livres qui ont con­sacré sa grande réputation, et il est toujours resté fidèle au journalisme dans lequel il avait fait ses débuts, alors qu'il sortait à peine du lycée, en écrivant à Francisque Sarcey une lettre que celui-ci inséra dans Le Temps. Voir pour la première fois son nom imprimé dans les colonnes d'un grand journal, quelle joie et quel orgueil pour un collégien. Ce simple fait dé­cida peut-être de sa vocation… »
Après ce discours qu'il serait trop long de reproduire en en­tier, Léon Daudet poursuivit :
« C'est comme vis-à-vis quotidien de Jacques Bainville, à no­tre table commune de travail de l'Action Française depuis vingt-huit ans, que je viens apporter à l'admirable veuve et au fils de notre cher ami, le suprême témoignage de notre douleur et aussi de notre fierté. Fierté que peuvent partager tous les collaborateurs de ce grand écrivain qui fut aussi un grand pa­triote. » « Eadem velle eadem nolle ea est vera amicitia. Vouloir les mêmes choses, ne pas vouloir les mêmes choses, voici la vérita­ble amitié. La fidélité amicale de Bainville était connexe à la fidélité de ses convictions politiques. II disait de Charles Maur­ras qu'il lui devait tout sauf le jour. Cette formule pourrait être celle de la plupart d'entre nous. Tant de peines profondes et aussi de joies et de certitudes en commun ont créé entre nous, les maurrassiens, une solidarité que la mort même ne saurait anéantir. » «S'il est vrai que l'amour est plus fort que la mort, cela n'est pas moins vrai de l'amitié et au-delà des tombeaux quand il s'a­git d'écrivains et d'hommes d'action, celle-ci se continue par leurs oeuvres, par leurs actes, par leurs intentions fraternelles. »«Amis, nous le fûmes dans la patrie, dans la France, notre mère, dont les dangers, les risques nous apparurent ensemble. Historien né, objectif et clairvoyant, pressentant les effets dans les causes comme un Thucydite et un Fustel de Coulanges, Bainville était atteint de cette transe des époques troubles : l'angoisse pour le pays. II n'était pas de jour qu'il ne m'en par­lât ou n'y fît allusion. Poète par surcroît et de l'esprit le plus vif, le plus spontané, il voyait, navigateur des âges écoulés, monter à l'horizon les points noirs, annonciateurs de la tempê­te.»«Un article de lui dans la revue d'Action Française du 14 juillet 1914, intitulé Le Rêve serbe, annonce avec précision et clarté le mécanisme de la guerre européenne qui vient.»…«Sa plume ne tomba de ses mains qu'à la dernière minute. Jusqu'à ses derniers moments il s'entretint avec nous des sujets les plus divers, de ceux surtout qui lui tenaient au coeur. Cela nous permettait à nous, les collaborateurs de chaque jour, de lui cacher notre inquiétude.»«La veille de sa mort, il s'occupait avec Maurras de La Bruyè­re et il nous parlait de ses projets. Une seule plainte : quand pourrai-je reprendre avec vous nos petits dîners d'amis.»«Cher Bainville, tendre, délicat, grandiose ami, jusqu'à l'heu­re d'aller vous rejoindre, quand nous aurions dû vous précéder nous ne cesserons de penser à vous, de vous pleurer, de prier pour vous. »
Depuis lors, les événements n'ont fait que confirmer ce que nous savions déjà. Jacques Bainville était un esprit prophéti­que. C'est dans l'étude du passé, dans les profondeurs de l'Histoire qu'il lisait l'avenir. Entre autres prévisions, il avait annon­cé, sept ans à l'avance, l'avènement d'Hindenbourg à la prési­dence de la république allemande. Peut-être alors, disait-il, me­surera-t-on l'aberration de notre politique.L'aveuglement de nos politiciens n'en persista pas moins. Et Hindenbourg eut toute latitude pour préparer la revanche en laissant la place à Hitler.La France était alors dans une de ces périodes tragiques, qui n'était pas la première depuis la Révolution et ne devait pas être la dernière, où chacun sent la catastrophe imminente, mais rares sont ceux qui osent l'annoncer. Cette sorte de léthargie permet aux gouvernements républicains de lancer le pays dans une guerre de diversion. Après quoi, il est interdit de douter de la victoire, faute d'être défaitiste. Et quand la défaite sur­vient, laissant la France humiliée et meurtrie, les responsables s'en tirent en passant le fardeau aux innocents dont ils feront ensuite leurs accusés et leurs victimes.
C'était l'époque où Maurras écrivait : L'amour de l'Allema­gne est une des maladies de la gauche française. Pourquoi ? Par­ce que l'entreprise politique à laquelle la gauche, bon gré, mal gré, consciemment ou non, se trouve associée, est une entrepri­se d'anarchie et de barbarie dont les frais doivent être payés par tous les Français. La haine du passé français voue la gauche à cette fonction.La gauche s'était lancée dans une campagne acharnée contre Mussolini, notre allié le plus naturel, qui avait jusqu'alors em­pêché l'Anschluss en mobilisant sur le Brenner. Quant à l'Hi­tlérisme, elle ne s'en préoccupait point. Elle était même per­suadée qu'en abandonnant la Sarre au Reich et en laissant les Allemands réoccuper la rive gauche du Rhin on aboutirait à une paix certaine.«Les chefs socialo-démocrates et communistes ont ruiné la propagande nazie», écrivait Léon Blum dans le Populaire du 12 janvier 1934.En fait, le plébiscite apportait à Hitler 90 % des votants. Confirmation aveuglante des résultats précédents qui n'avaient en rien modifié l'attitude des mêmes politiciens. C'est ainsi que dans le Populaire du 18 janvier 1932, on avait pu lire ces lignes, sous la même signature :«II est infiniment peu pro­bable qu'une fois installé au gouvernement Hitler se livre à des provocations directes soit vis-à-vis de la France, soit même vis­à-vis des puissances de l'Est. Révolutionnaire, il s'incline au­jourd'hui devant la légalité allemande; il s'inclinera demain de­vant la légalité internationale.»
Or, en 1933 Hitler quittait la Société des Nations.
En mars 1935, il déchirait le Traité de Versailles et annonçait le réarmement de l'Allemagne.
En mars 1936, dénonçant le pacte de Locarno, il réoccupait en force la rive gauche du Rhin.
Seul, le député socialiste M. Grumbach, dans le Republikaner de Mulhouse, sans doute parce qu'Alsacien, se ralliat aux dé­monstrations de Bainville. II s'était rendu compte que la victoi­re électorale des racistes de Hitler en Saxe avait coïncidé avec notre évacuation de la Rhénanie.En juin 1936, c'est l'avènement du Front Populaire. Hitler, complètement rassuré, se pose en défenseur de l'Italie à qui le gouvernement de la France applique rigoureusement «les sanc­tions», au sujet de l'Ethiopie. Seul, jusqu'alors, Mussolini s'é­tait opposé à l'Anschluss, en mobilisant sur le Brenner en 1934. Désormais, il restera neutre. Hitler, n'ayant rien à redou­ter de la part de la France, décidera la réunion de tous les pays de langue allemande et occupera l'Autriche le 13 mars 1938.
Après avoir réussi son coup de force en Tchécoslovaquie, oc­cupé Mémel, postérieurement aux accords de Munich, renforcé son alliance avec l'Italie et signé le pacte de neutralité germano-soviétique.Hitler se voit déclarer la guerre par le Front Po­pulaire, au moment même, comme l'a dit Maurras, où il n'at­tendait que cela.Devant cette veulerie de l'Etat démocratique français, Bainville avait écrit avant sa mort :”Il ne sert à rien d'avoir raison.»Livrant au jour le jour le fruit de ses méditations, Jacques Bainville parlait peu, sauf avec quelques intimes : Léon Dau­det, Maurras, Léon Bérard et certains autres qui ne concluaient pas comme lui à la nécessité de la monarchie, tel Raymond Poincaré qui était un de ses lecteurs assidus et un de ses admi­rateurs.Je n'ai pas oublié pour ma part une conversation prolongée que j'ai eu la chance d'avoir avec lui, après la parution de ses deux ouvrages que j'aime le moins : son Histoire de la Troisiè­me République et son Napoléon.C'était dans son bureau de l'Action Française où il m'atten­dait seul pour m'entretenir d'une question juridique. L'essen­tiel étant dit, il me parla de Sainte-Beuve qui me parut être son auteur préféré. Ce grand observateur, dit-il, qui savait que l'homme à toutes les époques et dans tous les siècles se ressem­ble, qu'il a les mêmes passions, qu'il raisonne et se comporte de la même manière dans les mêmes cas.A son école, on ne croit pas que l'humanité date d'hier, qu'elle est différente aujourd'hui de ce qu'elle était autrefois, que les révolutions, les chemins de fer, le téléphone l'ont trans­formée. L'homme vit entre les convulsions de l'inquiétude et la léthargie de l'ennui. C'est à peu près le rythme de l'Histoire qui rend compte des évolutions et des guerres. L'homme ne change pas et il a besoin de gouvernements qui l'aident et le protègent. Ainsi que Napoléon, il considérait les institutions de l'Ancienne France comme les meilleures qui aient existé et qu'il suffisait, à chaque génération, de moderniser.
Encore jeune, Bainville n'avait pas atteint son apogée. Mais sa notoriété et son influence étaient telles qu'autour de son cercueil, au premier rang de l'assistance se pressaient les plus hautes personnalités de la politique et des lettres…Dans le cortège, précédé de deux chars remplis de fleurs et de couronnes, dont celles du duc et de la duchesse de Guise, on distinguait les très nombreuses délégations des journaux, avec entre autres. Lucien Romier, Henri Massis, Louis d'Har­court. Charles Maurras et la reine Amélie du Portugal suivaient aussitôt après la famille.
Tandis que cet imposant cortège s'engageait sur le Boulevard Saint-Germain, toutes sortes de délégations massées sur les côtés du boulevard et faisant la haie, se joignaient aussitôt à lui. De la rue de Bellechasse à la rue de l'Université, aux abords du Métro Solférino, les ligueurs de Paris et de la banlieue afflu­aient, ainsi que le groupe nombreux et discipliné des étudiants venus de la rue de l'Université et de la rue de Lille. La popula­tion parisienne, dans le plus profond recueillement, se décou­vrait devant cet impressionnant cortège qui défilait dans le plus profond silence.C'est alors que se produisit un incident qui devait avoir de graves répercussions sur la politique extérieure de la France. Tandis que Léon Blum, sortant de la Chambre des députés, regagnait en voiture son domicile, il se heurta au cortège funèbre.Le chauffeur prétendit qu'il avait stoppé aussitôt, mais reçu l'ordre de forcer le cortège. Indignés, des protestataires, dont certains n'étaient que spectateurs, s'interposèrent et cas­sèrent les vitres de la voiture. Léon Blum reçut des ecchymoses au visage et se fit conduire à l'Hôtel Dieu où il fut pansé immé­diatement.
Quand il revint à la Chambre des députés, avec une mise en scène bien orchestrée, il fut accueilli par son parti aux cris de «Dissolution des Ligues». Et Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur, fit signer, par le président fantôche Albert Lebrun, la, dissolution de toutes les organisations d'Action Française que suivit celle de toutes les ligues nationales.Dans la situation inextricable où se débattait alors le gouver­nement, au lendemain des émeutes du 6 février et à la veille de la préparation du Front populaire, dans la contexture d'une politique étrangère tendancieuse, il faut une explication logi­que.II semble exclu que Léon Blum, qui n'aimait ni la foule ni la bagarre, ait lui-même poussé son chauffeur à forcer un cor­tège funèbre, dans des conditions qui ne pouvaient que lui nui­re. D'un autre côté, qui avait donné l'ordre au chauffeur d'aller de l'avant ? Léon Blum n'était pas seul dans la voiture et il sem­ble bien qu'elle ait été téléguidée. C'était d'ailleurs l'avis de Jean Chiappe qui s'y connaissait sur ce genre de complots.Au surplus, pour masquer les lugubres reflets de ce tableau déprimant, une certaine presse a prétendu que le chef socialiste molesté avait été délivré par un groupe d'ouvriers qui travail­laient non loin de là.Or, cela n'a jamais existé.D'abord, il était plus de midi et de­mi, heure à laquelle les ouvriers ne sont pas au travail. En se­cond lieu, les étudiants, ligueurs et membres du cortège n'ont porté la main sur aucun des occupants de la voiture. Les agents survenant n'ont procédé à aucune arrestation. Et d'ailleurs, jeunes et nombreux comme ils l'étaient, les protestataires, s'ils l'avaient voulu, auraient fait voltiger comme un hochet la voi­ture et ses occupants. Enfin, qu'auraient pu faire à leur encon­tre quelques ouvriers qui seraient intervenus?
II y avait là Ma­xime Réal del Sarte et sa redoutable équipe.Evidemment, cela fait bien de pouvoir dire que des ouvriers sont intervenus en tant que sauveteurs d'un chef socialiste en danger, comme si les socialistes avaient le monopole de la clas­se ouvrière qui, à Paris, on le voit aux élections municipales, est plutôt nationaliste.D'ailleurs, Léon Blum n'était pas député de Paris. Mis en échec dans la région parisienne, il s'était fait élire à Narbonne. Mais depuis la spoliation des entreprises de presse, on nous fa­brique une petite histoire qui s'enracine peu à peu dans les es­prits. A vrai dire, il. fallait un prétexte pour dissoudre les ligues na­tionales qui s'insurgeaient contre une politique qui conduisait à la guerre. C'est Mandel qui disait que les démocraties ne se préparent à la guerre que si l'on les y engage d'abord.Pour éviter un nouveau 6 février, il fallait procéder à la disso­lution des ligues et trouver un prétexte à cet effet. Le régime ne manquait pas de moyens. Mais il sortait amoindri des émeu­tes sanglantes, la disparition de Stavisky, du Conseiller Prince hantait encore toutes les mémoires. Les forces occultes de la république se sont rabattues sur un procédé macabre, sans se dissimuler pour autant que le stratagème aurait pu mal tour­ner.
Pierre Becat ( Regards sur la Décadence )
http://www.actionroyaliste.com