Affichage des articles dont le libellé est XIVe siècles. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est XIVe siècles. Afficher tous les articles

samedi 7 décembre 2024

Le 5 décembre 1360, il y a 664 ans, les premiers francs sont frappés à Compiègne

 

« Le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande »

N’oublions pas notre monnaie nationale, outil indispensable de notre souveraineté et de notre santé économique.

Pas de nation libre sans sa monnaie propre, évidemment.

L’espoir de la retrouver prochainement n’a rien de naïf, même si aucun gros parti ne le défend désormais.

Un peu d’histoire :

Le 5 décembre 1360, les premiers francs sont frappés à Compiègne, pour aider à payer la rançon du roi Jean II de France (capturé par les Anglais le 19 septembre 1356 à la bataille de Poitiers).

Dénommé le « franc à cheval », il s’agit en fait d’un écu pesant 3,87 grammes d’or fin et valant une livre tournois ou 20 sols.

Le roi y est représenté sur un destrier, armé d’un écu à fleur de lys et brandissant l’épée, avec l’inscription circulaire « Iohannes Dei gratia Francorum Rex » (« Jean, par la grâce de Dieu, Roi des Francs »).

Au dos, on lit sur le pourtour « XPC VINCIT • XPC REGNAT • XPC INPERAT », vieille acclamation carolingienne signifiant « le Christ vainc, le Christ règne, le Christ commande ».

Ça a plus de gueule que les monnaies républicaines, non ?

Bien que le mot « franc » signifie « libre », il est plus probable que le nom de la monnaie vienne tout simplement de la première inscription circulaire.

Le roi, lors de son retour, instituera officiellement cette monnaie, avec en ligne de mire la fin des dévaluations qui se sont répétées durant la première moitié du siècle :

« Nous garderons monnaie stable qui puisse demeurer en un état le plus longuement que l’on puisse bonnement et qui ne grèvera point notre peuple ».

Nous sommes bien loin des préoccupations des États et des banques d’aujourd’hui…

Fabien Laurent

Source : L’héritage

https://www.medias-presse.info/le-5-decembre-1360-il-y-a-664-ans-les-premiers-francs-sont-frappes-a-compiegne/198375/

lundi 8 avril 2024

Charles de Valois, le roi qui ne fut jamais roi

  

Curieuse histoire que celle de Charles de Valois, fils, frère et père de plusieurs rois de France ainsi que gendre et beau-frère de nombreux autres souverains de l’Europe médiévale. Pendant toute sa vie, Charles fut dans une continuelle quête d’un royaume à posséder. Acquérant de nombreux titres, il ne porta jamais assez longtemps la couronne pour acquérir un véritable pouvoir. Retour sur l’étonnant destin de ce descendant de la race de Saint Louis qui naquit le 12 mars 1270, il y a 754 ans.

Charles, roi d’Aragon

C’est à Vincennes que naît le dernier fils de Philippe III le Hardi. Titré comte de Valois, d’Alençon et du Perche, ce jeune prince grandit dans l’ombre d’un frère aîné, Philippe, que l’Histoire fit connaître comme le roi de fer. Seulement, par un heureux hasard et par son sang maternel, Charles devient son égal en acquérant le trône d’Aragon en 1284. Lors de ce que l’on pourrait appeler un simulacre de couronnement, le cardinal présidant la cérémonie, n’ayant point de couronne à disposition, sacre le prince avec son propre chapeau cardinalice. Cet événement fait ainsi surnommer le nouveau souverain aragonais le « roi du chapeau » par les mauvaises langues. Malheureusement, ce règne fantoche cesse en 1295, lorsque Philippe IV le Bel, désormais roi, renonce à aider son frère à maintenir son pouvoir et son titre. Selon Jacques Bainville dans son Histoire de France« il jugea bientôt que cette affaire […] était épuisante et sans issue. […] Il n'était pas raisonnable de courir des aventures lointaines lorsque la France n'était pas achevée. »

Charles, empereur de Constantinople

Celui qui est appelé « Monseigneur de Valois » par Maurice Druon dans ses Rois maudits regagne rapidement le royaume de France. Il y obtient une place au conseil royal et s’efforce d’aider de son mieux son frère. Seulement, il doit affronter la cohorte de légistes qui entourent Philippe IV et qui sont issus, non pas de la noblesse, mais de la bourgeoisie. Parmi ceux-ci, Guillaume de Nogaret et Enguerrand de Marigny qui deviennent les némésis de Charles de Valois et dont les tristes noms sont entrés dans l’Histoire de France grâce à l’affaire des Templiers.

Charles cherche néanmoins à regagner sa puissance passée de souverain déchu. Devenu veuf, il réussit, par les liens du mariage, à trouver en 1300 un excellent parti en la personne de Catherine de Courtenay. Cette dernière n’est autre, alors, que l’héritière par droit du sang du trône de Constantinople usurpé. Devenu empereur titulaire, Charles de Valois cherche à gagner cette couronne orientale. Il forge de nombreuses alliances avec la papauté, la Sicile, Venise et l’Aragon et cherche à monter une expédition. Cependant, le décès prématuré de son épouse en 1307 met fin à ses rêves de grandeurs et à sa prétention pour ce trône lointain légué à sa fille Catherine.

Charles, empereur du Saint Empire

Néanmoins, ce nouvel échec ne fait pas perdre à Charles de Valois son ambition. Profitant de l’assassinat de l’empereur du Saint Empire romain germanique, Albert de Habsbourg, en 1308, le frère de Philippe IV le Bel convoite désormais ce trône vacant et apporte sa candidature. Soutenu par la papauté et le royaume de France, Charles pense l’affaire conclue. Cependant, cela ne se passe pas ainsi car c'est un autre prétendant, Henri du Luxembourg, qui est choisi par les princes électeurs.

Lassé après ces nombreuses déconvenues, Charles de Valois retourne en France et reprend pleinement son rôle de conseiller royal. À défaut de pouvoir être roi, il devient alors un guide pour ses neveux, Louis X le Hutin, Philippe V le Long et Charles IV le Bel qui se succèdent en ce début du XIVe siècle avant que ne disparaissent avec les Capétiens directs. Ironie du sort : après avoir tant désiré une couronne, Charles de Valois meurt en 1325 sans voir son propre sang monter sur le trône de France en 1328, ce trône qu’il avait peut-être tant désiré sans jamais croire qu’il pouvait le revendiquer pour lui ou pour les siens. Son fils, Philippe VI, réalisera ce rêve, inaugurera une nouvelle dynastie pour le royaume de France et déclenchera plus d’un siècle de guerre avec l’Angleterre.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/charles-de-valois-le-roi-qui-ne-fut-jamais-roi/

vendredi 16 février 2024

La bataille de Cocherel (16 mai 1364)

 En ce début de seconde moitié du XIVe siècle, le royaume de France est bien mal en point : en juillet 1356, le Prince Noir et les redoutables archers anglais ont écrasé à Poitiers une armée française numériquement deux fois supérieure et fait prisonnier le roi de France Jean II le Bon, défaite lourde de conséquences. Le fils aîné du roi, Charles V, prend la régence en une période difficile et doit faire face à la révolte parisienne menée par Étienne Marcel (1358), laquelle ne prend fin qu’avec l’assassinat de son meneur ayant appelé à l’aide les Anglais.

A l’automne 1359, le roi d’Angleterre Édouard III tente de se rendre à Reims pour se faire couronner mais ne parvient pas à destination, se heurtant à des villes et châteaux bien fortifiés. Près de Chartres, le lundi 13 avril de l’année suivante, une partie de son armée est emportée par une furieuse tempête de grêle ! Il se résout à traiter et signe la paix à Brétigny le 8 mai 1360. Le traité définitif de Calais (24 octobre) concède aux Anglais une Aquitaine élargie, comprenant le Poitou, la région de Calais et trois millions d’écus (somme énorme : environ 12 tonnes d’or, soit deux ans de recettes fiscales du pays). En échange, Édouard III accepte de renoncer à la couronne de France.

Jean le Bon regagne la France laissant derrière lui de nombreux otages. Parmi eux, Louis d’Anjou, l’un de ses fils, qui s’échappe de prison malgré la parole donnée. Le roi de France part à Londres le 3 janvier 1364 pour renégocier le traité de Brétigny : il éprouve des difficultés à payer la rançon et doit résoudre la question des otages, dont celle de son fils évadé. Il y meurt le 8 avril 1364, laissant au futur Charles V un pays ruiné.

I. La guerre des deux Charles

Charles V est désormais maître du royaume. Avant de s’attaquer aux Anglais, il doit faire face à Charles II de Navarre, dit Charles le Mauvais. Fils de Philippe III de Navarre et de Jeanne II, fille du roi de France Louis X le Hutin, il profite du discrédit touchant les Valois pour réclamer la couronne de France. Le roi de Navarre, également comte d’Évreux, est un homme qui n’hésite pas à changer d’alliance pour parvenir à ses fins : tantôt les Anglais, tantôt ce qui était le futur Charles V, et même les Jacques d’Étienne Marcel. Sûr de son destin royal, il rencontre le Prince Noir à Bordeaux, négocie la paix avec le roi d’Aragon auquel il promet des territoires français et se fait broder une bannière aux couleurs de la France et la Navarre. Il est devenu la bête noire de Charles V.

En avril 1364, le roi de France demande à un certain Bertrand du Guesclin de prendre les places fortes qui permettent à Charles le Mauvais de tenir la Seine : Mantes, Meulan, Vétheuil et Rosny ; mission menée à bien en une semaine seulement. Du Guesclin (v. 1320-1380) est alors une étoile montante : issu de la petite noblesse bretonne, d’une laideur légendaire, réputé pour sa ruse, il s’est fait remarquer pour ses exploits notamment pour la défense de Rennes en 1357. Celui qui gagne le surnom de « dogue noir de Brocéliande » est tout dévoué à la cause française.

Pendant que Du Guesclin s’occupe des places fortes navarraises, une armée levée par Charles le Mauvais en Navarre et en Gascogne, embarquée à Bordeaux, fait voile vers le port de Cherbourg. Le roi de Navarre est resté au pays et a confié le commandement des troupes anglo-navarraise à Jean de Grailly, captal de Buch, grand seigneur gascon. Cette armée arrive à destination fin avril.

II. Le face à face des deux armées

Jean de Grailly tient Évreux et Vernon. Le 11 mai, Du Guesclin sort de Rouen où il a établi son quartier général pour conduire ses troupes à Pont-de-l’Arche. Il traverse la Seine et se dirige vers la vallée de l’Eure qu’il remonte sur la rive droite en direction de Pacy, à une trentaine de kilomètres de Vernon. Le 14 mai, Jean de Grailly quitte Vernon pour prendre le commandement de son armée (plus de 2000 hommes dont 300 archers) avec Jean Jouël, chef de compagnie qui a déjà eu affaire à Bertrand (en tant que défenseur de Rolleboise).

Dans la matinée du 14, Bertrand du Guesclin se dirige vers le petit village de Cocherel à la tête d’environ 1500 hommes ; parmi eux, des Bretons, des Picards, des hommes de l’Ile-de-France, et des Gascons. L’armée est en ordre de bataille le lendemain matin dans le champ de Cocherel. Aux premiers rayons du Soleil, les Français voient la colline à proximité se couvrir d’hommes armés : c’est Grailly ! Le captal de Buch, se trouvant avantagé par sa position, laisse à son ennemi l’initiative de l’attaque. Pas question pour Du Guesclin de charger l’armée du captal à cause des quelques 300 archers dont la réputation n’est plus à faire. Il envoie un héraut pour demander la bataille et lui dire qu’il l’attend dans la plaine ; mais il comprend vite que son adversaire, méfiant, n’entend pas bouger d’un pouce. Aucun fait d’arme n’a lieu durant cette journée où il fait très chaud, et la nuit tombe sur les deux armées se regardant en chiens de faïence.

III. La bataille de Cocherel

Le 16 mai 1364, dans la matinée, Bertrand expose son plan à ses compagnons d’armes : « Nous ferons semblant de battre en retraite, de renoncer au combat aujourd’hui, parce que nos gens sont durement éprouvés par la chaleur » (d’après Froissart). Il propose de faire défiler un certain nombre de chevaliers sur le pont enjambant l’Eure, pour faire croire qu’ils regagnent leur campement. Le captal, immobile, regarde du haut de la colline les chevaliers français qui rompent au son des trompettes. C’est alors que Jean Jouël, exaspéré par l’inaction de Grailly, sans prendre d’ordre auprès de son supérieur, charge les Français en criant « Par saint Georges ! Passez avant, qui m’aime me suive, je m’en vais combattre ». Le captal de Buch, voyant Jouel et d’autres capitaines descendre la colline, décide de suivre le mouvement.

Les Français exultent. Ils font alors volte-face et crient « Notre-Dame ! Guesclin ! Notre-Dame ! Guesclin ! ». Les Anglo-Navarrais ignorent aussi que le rusé breton a caché deux cents cavaliers dans un bois sur le côté et qu’ils viennent de les dépasser… Ils offrent ainsi aux troupes françaises un flanc sans défense. Les cavaliers de Du Guesclin sortent du bois et les hommes de Grailly comprennent un peu tard que les fuyards n’en sont pas.

Pris entre le gros de l’armée française et l’attaque de revers menée par les cavaliers d’élite, les Anglo-Navarrais sont submergés et les Français sont trop proches pour que les archers puissent entrer en action. Les coups de hache fendent les crânes tandis que les épées et lances embrochent les corps. Connaissant l’habileté du maniement de la hache des Bretons, Du Guesclin en avait commandé un grand nombre, à Paris, Orléans et Caen. Le captal se bat avec l’énergie du désespoir et ne se rend que tardivement à un Breton nommé Roland Bodin (d’autres sources disent Thibaut du Pont). Jean Jouël trouve la mort au cours du combat. Du Guesclin sort de la bataille couvert de gloire.

IV. Les suites de la bataille

Charles V, troisième souverain de la dynastie des Valois, reçoit l’onction sacrée à Reims le 19 mai. Il a appris sa victoire la veille de son couronnement. Le 28, il entre avec Jeanne de Bourbon triomphalement dans un Paris orné de tentures et tapisseries dans la Grand Rue Saint-Antoine. Des réjouissances s’ensuivent, avec un grand dîner et des joutes les jours suivant.

Bertrand du Guesclin se rend à Saint-Denis le 27 mai. Dans la basilique, le vainqueur de Cocherel se voit attribuer tous les biens, titres, privilèges et revenus du comté de Longueville, riche seigneurie normande confisquée à Charles le Mauvais. Avec cet octroi, le capitaine breton se voit élevé au niveau des plus puissants seigneurs de la Cour. En échange, le nouveau comte de Longueville doit confier à son souverain deux de ses prisonniers : Jean de Grailly et Pierre de Sacquenville, seigneur normand partisan du roi de Navarre, ainsi que leurs rançons. Les trésoriers du roi lui versent en compensation l’intégralité des sommes qui lui sont dues pour ses services de guerre.

Les prisonniers français – hors Gascons – sont décapités en tant que traitres à la cause française, n’ayant pas droit à la libération contre rançon. Charles V entend montrer que la guerre privée est un droit mais qu’il ne saurait y avoir de guerre contre le souverain. Charles le Mauvais, qui a appris sa défaite le 24 mai au soir, signe la paix de Saint-Denis en 1365, où il renonce à ses prétentions au trône de France. Les deux rois parviennent à s’accorder sur un échange : Charles V récupère les possessions navarraises de la basse vallée de la Seine tandis que Charles le Mauvais reçoit Montpellier. Le roi de Navarre est dupé : les Montpelliérains peu enthousiastes refusent de passer sous sa coupe…

Sources :
DUPUY, Micheline. Du Guesclin. Perrin, 1999.
FAVIER, Jean. La guerre de Cent Ans. Fayard, 1980.

https://www.fdesouche.com/2011/03/06/desouche-histoire-la-bataille-de-cocherel-16-mai-1364/

dimanche 11 février 2024

Les universités médiévales (XIIIe-XIVe)

 L’université est une invention européenne qui n’a aucun précédent historique ou équivalent dans une autre région du monde. Elle est la conséquence du développement urbain en Occident, et naît dans les premiers temps d’initiatives spontanées d’association de maîtres et d’élèves, à la fin du XIIe siècle. Ces groupements de maîtres et d’élèves font pression tant auprès des pouvoirs ecclésiastiques que des pouvoirs civils pour obtenir les privilèges propres à toute corporation.

Vers le milieu du XIIIe siècle, l’Université parvient à s’affranchir des pouvoirs laïcs et épiscopaux pour ne dépendre que de la papauté. L’Université a alors le monopole de la collation des grades et cooptation, dispose de l’autonomie administrative (droit de faire prêter serment à ses membres et d’en exclure), de l’autonomie judiciaire et de l’autonomie financière.

Les papes du XIIIe ont tout intérêt à accompagner et contrôler le développement des universités : elles fournissent les meilleurs cadres de l’Église, apporte aux prédicateurs une argumentation contre les hérésies, et permet de mieux définir l’orthodoxie par ses recherches théologiques (l’Université de Toulouse sera ainsi fondée en 1229 par la papauté pour contrer l’hérésie cathare, dès 1217 une bulle pontificale appelle maîtres et étudiants à venir étudier et enseigner dans le Midi). Les professeurs étaient quasiment tous des clercs. A noter que l’enseignement était alors (théoriquement) gratuit : en effet, le savoir étant perçu comme un don de Dieu, le vendre serait se rendre coupable de simonie (trafic et vente des biens et sacrements de l’Église). Les cours cesseront d’être gratuits lorsque les autorités civiles remettront les mains sur les universités à partir du XIVe siècle.

On distingue quatre grandes facultés : la faculté des arts, la faculté de théologie, la faculté de droit (romain et canon) et la faculté de médecine. La faculté des arts est une faculté subalterne qui permet d’accéder à l’une des trois facultés supérieures.

Note : Ici ne sera traité essentiellement que la faculté des arts (on pouvait d’ailleurs très bien arrêter ses études à sa sortie). Cet article ne se veut pas exhaustif, le sujet étant si vaste qu’il est impossible d’être complet. Je laisse par exemple volontairement à l’écart les querelles autour des Mendiants et autour d’Aristote…

I. L’organisation de l’Université

L’Université est une fédération de plusieurs écoles qui sont concurrentes puisque chaque maître dirige un établissement d’enseignement. La fréquentation de l’Université dépend en grande partie du prestige des professeurs, et de nombreux étudiants suivent tel ou tel maître à travers ses pérégrinations en Europe. Dans les universités de renom, les élèves ont des origines géographiques diverses : ils se regroupent au sein de la faculté dans les nations. Dès les années 1220 à Paris, il y a ainsi 4 nations : Français, Normands, Picards et Anglais. Les élèves originaires d’un même pays se groupent ensemble : ceux des pays latins rejoignent les Français, les Germaniques et les Slaves vont avec les Anglais, ceux de l’Ouest se placent avec les Normands tandis que les Flamands se regroupent avec les Picards.

Chaque nation a son représentant, le procureur, qui participe avec les représentants des autres nations à l’élection du recteur de la faculté (qui est un maître es arts). Celui-ci a des pouvoirs étendus : il fait libérer les étudiants arrêtés par les agents du roi pour les faire juger au sein de l’Université, il fixe le loyer des logements et le prix de location des livres, dirige les finances, peut infliger des amendes et des arrêtés de suspension ou d’exclusion. Il est le représentant de l’Université à l’extérieur avec huit bedeaux (à Paris) : agents qui font exécuter les décisions. Son principal rôle est de protéger les privilèges de l’Université : exemption d’impôts, de toute forme de service militaire et surtout de toute juridiction laïque.

Les problèmes de gestion sont simples puisque l’Université ne possède pas de bâtiments propres : le maître loue une salle à ses propres frais quand il ne fait pas cours à l’extérieur ou à son domicile. Les collèges (qui ne sont alors pas des établissements d’enseignement mais des résidences où les étudiants pauvres peuvent trouver gîte et couvert), fondés généralement par des mécènes, peuvent aussi accueillir des cours, comme le fameux collège de Robert de Sorbon (fondé en 1253) qui accueillera la faculté de théologie de Paris. Quant aux rentrées d’argent, elles viennent essentiellement des amendes et des contributions après examen.

II. Cursus et programmes

L’Université médiévale met fin à l’anarchie qui caractérise les écoles du haut Moyen Âge au niveau du cursus et du programme. En général, l’enseignement à la faculté des arts durait 6 ans, l’élève y entrant vers 14 ans et y sortant vers 20 ans ; il comprend deux examens, passés devant un jury de maîtres : le baccalauréat (attesté à Paris en 1231) au bout de deux ans (qui donne le droit de participer aux disputes) et la licence à la fin du cursus.

Les études « supérieures » sont souvent plus ardues et sont enseignées après 20 ans. Les études de théologie sont les plus difficiles, durant au minimum 8 ans (parfois jusqu’à 15 !) et requérant l’âge de 35 ans au moins pour l’obtention du doctorat.

Les programmes d’études des facultés des arts sont basés sur ce que l’on appelle le trivium et le quadrivium, concepts hérités du philosophe romain Boèce. La grammaire (étude de la langue), la dialectique (art de raisonner) et la rhétorique (art de persuader) sont les trois disciplines du trivium ; la musique, l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie forment le quadrivium. D’une manière générale, l’enseignement donne la belle place à la dialectique, devant le quadrivium et les autres disciplines du trivium. L’Angleterre en revanche met à l’honneur le quadrivium et la pensée scientifique dont les maîtres Robert Grossetête et Roger Bacon seront les plus illustres représentants.

III. Les livres

Les études universitaires supposent des livres, ce qui n’est pas sans poser des problèmes d’ordre pratique. Avec le développement de l’instruction, le livre doit cesser d’être un objet de luxe réservé aux élites. Les grandes villes universitaires (comme Paris ou Bologne) deviennent des grands centres de production de livres dont les ateliers surpassent les scriptoria ecclésiastiques.

Le format même du livre change : les feuilles de parchemin deviennent moins épaisses, plus souples et moins jaunes ; le livre devient plus petit pour être transporté plus facilement ; la minuscule gothique, plus facile à dessiner, remplace la minuscule carolingienne ; la plume d’oie se substitue au roseau pour l’écriture ; les miniatures et enluminures se font beaucoup plus rares, le copistes laissant des espaces blancs pour que l’acheteur, s’il le souhaite, puisse faire peindre des ornementations.

A la faculté des arts, les auteurs étudiés sont essentiellement, pour la grammaire, Sénèque, Lucain, Virgile, Horace, Ovide, Cicéron. En dialectique, la Logique de Boèce est étudiée jusqu’en 1255 au moins, puis l’Isagogue de Porphyre et l’Organon d’Aristote finissent par être pratiqués en entier. Pour le quadrivium, des traités scientifiques finissent par accompagner les vieux manuels : l’Heptateuque de Thierry de Chartres est ainsi souvent utilisé.
En droit, ce sont le Décret de Gratien, le Code de Justinien, le Liber Feudorum (lois lombardes, pour Bologne) qui sont étudiés. La faculté de médecine s’appuie surtout sur l’Ars Medecinae, recueil de textes réunis au XIe comprenant des oeuvres d’Hippocrate et de Galien auxquels s’ajoutent plus tard des œuvres d’Avicenne, d’Averroès et de Rhazès. La faculté de théologie ajoute à la Bible le Livre des Sentences de Pierre Lombard et l’Historia Scholastica de Pierre la Mangeur.

IV. La méthode scolastique

L’enseignement médiéval repose pour une grand part sur l’oral et fait appel aux capacités de mémorisation. Les traités pédagogiques donnaient d’ailleurs des conseils pour entretenir sa mémoire et la développer.

La scolastique (de schola : école), méthode d’enseignement médiévale, se divise en trois parties : lectiodisputatiodeterminatio. La lectio (leçon) constitue le point de départ de l’enseignement et consiste en un commentaire du texte étudié (présentation de l’ouvrage étudié, de l’auteur, explication linéaire du texte).

S’en suit la disputatio (dispute, débat), exercice séparé de la lectio qui consiste à discuter un point du texte. Une question peut être imaginée par le maître puis être débattue au cours d’une séance particulière (« Faut-il honorer ses parents ? Satan sera-t-il sauvé ? »). La dispute oppose les bacheliers en « répondants » (respondentes) et en « opposants » (opponentes). Le maître préside le débat, les étudiants débutants n’y participent pas mais y assistent pour s’y préparer. Cette étape est au cœur de la méthode scolastique, et très appréciée par les étudiants.

Quand le débat est terminé, les questions et réponses fournissent une matière désordonnée à organiser pour former une doctrine. Cette doctrine est élaborée par le maître et exposée durant la determinatio (détermination), exposé doctrinal ayant lieu quelques jours après la dispute où le maître présente le résultat de sa pensée. La doctrine est mise à l’écrit par le maître ou un auditeur et publiée dans les Questions disputées.
Plus tard se développe la dispute quodlibétique où le maître se propose de traiter un problème par n’importe qui sur n’importe quel sujet, exercice très difficile supposant une grande vivacité d’esprit car non préparé.

Sources :
LE GOFF, Jacques. Les intellectuels au Moyen Âge. Seuil, 1957.
ROUCHE, Michel. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. 1 – Ve av. J.-C. – XVe siècle. Nouvelle Librairie de France, 1981.
VERGER, Jacques. Culture, enseignement et société en Occident aux XIIe et XIIIe siècles. PUR, 1999.

https://www.fdesouche.com/2011/04/24/desouche-histoire-les-universites-medievales-xiie-xive/

mardi 9 janvier 2024

31 janvier 1328 : mort de Charles IV le Bel

 

Charles IV de France, dit Charles le Bel, né le 15 juin 1294 au château de Creil (Oise), fut roi de France de 1322 à 1328. Dernier fils de Philippe le Bel, et n’ayant pas eu de descendant mâle, il fut le quinzième et dernier roi de la dynastie dite des Capétiens directs.
Sa succession engendra une grave crise dynastique et fut un élément déterminant dans le déclenchement de la guerre de Cent Ans.

De 987 à 1316, chaque roi de France eut un fils pour lui succéder. La succession au trône ne soulevait donc aucune contestation, si bien qu’au fil du temps, l’élection par les pairs du royaume n’eut plus lieu d’être.
Philippe Auguste fut le dernier roi sacré roi du vivant de son père en 1179. Depuis 987, les Capétiens avaient toujours transmis la couronne à leur fils aîné, et ce droit d’aînesse devint à lui seul une source de légitimité incontestable.
Lorsque Philippe le Bel meurt, il laisse 3 fils dont aucun n’aura de descendance mâle : Louis X le Hutin , Philippe V le Long et Charles IV le Bel (les Rois maudits). A la mort de Charles IV, Édouard III, roi d’Angleterre et duc de Guyenne, qui est un petit-fils de Philippe IV le Bel par sa mère revendique la couronne de France.
C’est finalement Philippe de Valois, fils de Charles de Valois, frère cadet du roi Philippe le Bel, qui est proclamé roi de France sous le nom de Philippe VI par les Pairs du royaume.
La monarchie française sera confrontée encore 2 fois à une situation similaire où 3 frères vont régner successivement : les fils de Henri II et les 3 derniers Bourbons.
Sources : 1, 2

https://www.fdesouche.com/2010/01/31/31-janvier-1328-mort-de-charles-iv-le-bel/

vendredi 1 décembre 2023

Retour à l'esprit traditionnel 1/3

 Ce monde se dirige vers sa fin : inexorablement, depuis des siècles il se dirige vers sa fin. Les représentants officiels des grandes traditions ont fini par pactiser avec la décadence des profanes, tout ce qui était sacré est devenu domaine des laïcs, qui ont démantelé tous les temples pour y faire périr l'écho des paroles de vérité. La décadence de l'Europe, à partir du XIVe siècle, est le fruit de cette laïcisation de l'esprit, des mœurs et de la vie. Celui qui saisi les raisons profondes de cette désagrégation séculaire, peut opposer à l'écroulement du temple l'audace de sa force, force de vérité qui veut retourner aux saintes origines.

Retourner aux origines, non revenir en arrière, car on ne peut pas revenir en arrière. Dans cette vie indissociable de la succession, il ne peut pas y avoir de moments identiques : chaque tourbillon est nouveau dans le tumulte des flots. Mais on peut en revanche retourner aux origines, à un esprit normal de compréhension de la vérité et orienter toutes les forces de la connaissance dans une direction qui soit sur l'axe même des vérités traditionnelles. Les hommes d'aujourd'hui - un aujourd'hui qui dure depuis des siècles - sont des faussaires de la vérité ; ils ont corrompu vie et pensée, imposant à l'Europe d'abord et au monde entier ensuite leurs multiples hystéries dans les deux domaines de la pensée et de l'action. Eux, qui parlent au nom de l'Esprit, de l'Art, de l'Humanité, ne parlent en fait que pour eux-mêmes : ils imposent leurs hallucinations, leurs ténèbres, leur idiotie - car, pour le dire avec saint Thomas, ces hommes ne sont que des rudissimi idiotae, qui ont vidé le temple et construit sur un sentier d'argile des idoles d'argile. Et ils appellent ces idoles, gâchage de la terre stérile, Esprit, Art, Humanité.

Avec Dante s'est achevé le printemps de l'Europe, laquelle, à travers la Renaissance, la Réforme et la Révolution, s'est jetée dans les bras de la démence, de la très atroce démence des vieux enfants en délire. Dante est le dernier voyant, l'ultime poète qui a tenté d'intégrer deux mondes, de faire coïncider  deux sphères, de rédimer une époque de transition et de préparation dans la transparence du symbole et dans la vie substantielle. Avant et après lui, les rares esprits qui pouvaient encore comprendre la vérité de l'enseignement traditionnel ont dû se cacher et revêtir des habits trompeurs pour pouvoir vivre au milieu d'un monde corrompu par les ivresses des profanes. Ces hommes, il y en a encore et ils forment une petite phalange ; depuis une hauteur que les profanes n'atteindront jamais parce qu'elle n'est ni de cette vie ni de ce monde, ils regardent l'immense misère qui a enténébré l'Europe et tous les homoncules qui ne sont rien mais qui répandent sur toutes les places du monde leurs propos empoisonnés, qui créent des fantômes et obligent les autres à s'agenouiller devant ces fantômes.

Il suffirait de retourner aux origines pour voir cesser le vertige iconoclaste qui agite de soubresauts ce polype qu'est l'Europe, la vieille Europe déjà décrépite dans la splendeur d'un printemps ; il suffirait de comprendre, de sentir quel est le moyen sûr de se rapprocher de la vérité, pour détruire toutes ces idoles mensongères : philosophie, science, art, industrie, individualisme esthétique, politique, philosophique, moral et leur concubine : l'humanitarisme esthétique, politique, philosophique, moral, puisque c'est l'individu qui crée le troupeau. Dès qu'apparaît l'individu apparaît le troupeau, à une affirmation restrictive s'oppose une affirmation contaminatrice, à une déviation par rapport au centre véritable de l'être - et l'individu n'est rien d'autre que cette déviation -s’oppose automatiquement, par un loi de compensation et d'alternance, la tyrannie du louche anonymat, le troupeau : et le troupeau dévore nécessairement l'individu, à moins que l'individu ne se résigne à devenir l'esclave du troupeau. Le pouvoir, le vrai pouvoir, lui, agit mais ne s'affirme pas, impose l'obéissance de fait et non de droit ; il ne vocifère pas, il légifère, il ne projette pas mais réalise, enfin il est et n'apparaît pas.

Hors de la tradition, il n'y a aucune justification à la pensée et à la vie, à la contemplation et à l'action. J'entends par Contemplation la réalisation effective de la vérité, et par Action la conformité de la vie au principe de la réalisation. En termes très clairs, tels sont les deux pôles que j'appelle traditionnels : la vraie spiritualité (contemplation) et la vie informée, mise en forme, par les principes de cette spiritualité (action). Mais la Vérité ne peut pas relever de ce qui fuit, de ce qu'on ne saisit jamais, de ce qui sous l'effet de la seule illusion - comme dans le cas des arts, des sciences et des philosophies - peut sembler dépasser l'humain, et dans le cadre d'une fugace sentimentalité réalisatrice. La vraie spiritualité (Contemplation) doit avoir des racines dans ce qui est par-delà la vie et la mort, là seulement où l'on peut dire absolument incipit Vita Nova, laquelle vie n'est autre, par rapport à l'état humain, que la vraie vie, la vie éternelle.

Ceci est le domaine traditionnel, le domaine de la science sacrée, où se déploie la vraie spiritualité. Mais très rares, pauci optimi, ont été, sont et seront les détenteurs de la Science Sacrée, qui constituent la sainte phalange des Immortels (au sens littéral et absolu du terme) ; ceux-là ne demandent rien au monde, ne désirent ni honneurs ni reconnaissance, ni puissance. Ils ne demandent qu'à pouvoir persévérer dans leur réalisation contemplative, maintenir allumé le feu de Vesta, préparer, à l'époque des cataclysmes nécessaires, l'Arche Sainte qui gardera intact le dépôt traditionnel, assurant ainsi la liaison entre ce monde et l'autre monde, la résolution de l'ici-bas dans l'au-delà.

Mais si la Contemplation est le centre de l'unité essentielle, la seule science sacrée par excellence, l'Action est vraiment ce qui domine le monde, dans les domaines du sentiment, du combat et des œuvres. cependant, pour que l'action puisse se justifier, elle doit être une chose sacrée, un acte sacrificiel. On ne peut pas vivre pour vivre -matérialisme - ni vivre pour pense - idéalisme - ni vivre pour ressentir - esthétique - ni vivre pour agir - mécanisme. La vie n'a de sens que si elle est une comédie, une comédie sacrée, donc si elle est calquée sur un système rituel dont le centre ne cesse d'appartenir à une sphère supra-humaine : la Contemplation, l'Unité traditionnelle, la Science Sacrée. L'équilibre, dans le monde, est atteint quand Contemplation et Action sont orientée dans l'axe traditionnel, c'est-à-dire quand une tradition est en acte, et pas seulement en puissance, et quand elle est intégrale : en s'affirmant théoriquement comme contemplation réalisatrice de la vérité, et pratiquement comme sanctification de l'action, référence de toute la vie au principe ou à l'ensemble de principes qui forment la vraie spiritualité traditionnelle.

Cet équilibre n'a pas toujours été réalisé et souvent il y a eu conflit entre les deux domaines de la Contemplation et de l'Action ; c'est-à-dire entre les dominateurs de l'Outre-monde et les dominateurs de ce monde. Ce sont là des conflits inévitables, car il est dans l'ordre universel qu'adviennent des périodes de révolte, de méconnaissance et d'anarchie : mais jamais comme aujourd'hui celle-ci n'avait pris des proportions aussi effrayantes. Sans remonter trop haut, voyons donc ce qui s'est produit dans le monde ces dernier temps.

À suivre

mardi 28 novembre 2023

L’imbroglio familial anglo-français de Jean V (duc de Bretagne de 1399 à 1442)

 

jean_V

Jean V, appelé par ses contemporains bretons  « Jean le Saige » (le sage) a eu ses admirateurs et ses détracteurs. Loué en Bretagne comme le héros de l’indépendance bretonne et de la prospérité économique du pays, il est en revanche détesté par les chroniqueurs français qui ont fait de lui un portrait peu flatteur, celui d’un homme fourbe, craintif, pusillanime et comble de l’insulte, lâche. 

Si on en juge par ses actes politiques, on peut affirmer qu’en réalité Jean V a été plutôt un prince avisé et adepte du machiavélisme, bref, un prince de son temps : certes méfiant et négatif mais aussi intelligent, intuitif et pragmatique pour consolider son pouvoir, pour préserver la paix dans le duché et pour ruser avec le roi d’Angleterre (et de France), Henry V, bien qu’il ait  manqué de finesse pour tromper le régent, le duc de Bedford.

Il semble que Jean V ait eu l’intuition que le danger pour le duché breton pouvait venir de la France même si celle-ci connaissait de grandes divisions, ce qui l’a poussé d’abord vers un rapprochement avec l’Angleterre, puis vers une alliance. Contrairement aux idées reçues, les relations avec la Bourgogne n’étaient point la priorité de la diplomatie bretonne.

L’année où les Bourguignons se sont coalisés aux Français contre l’Angleterre par le traité d’Arras (en 1435), la Bretagne, elle, choisit de renforcer ses liens avec les Lancastre, par la signature d’une trêve de dix ans. Il faut savoir que le terme déguisé « trêve » entre la Bretagne et l’Angleterre sous-entend le plus souvent une alliance.

Pour bien comprendre la politique étrangère d’un Etat au Bas Moyen-âge, il faut observer les alliances matrimoniales qui peuvent se révéler déterminantes dans l’adoption d’une diplomatie.

Celles de la maison des Montfort sont particulièrement complexes car elles se répartissent entre familles ennemies. Jean V  marié à Jeanne de France, fille du roi Charles VI, reste néanmoins sous l’influence de sa mère Jeanne de Navarre, reine d’Angleterre. Les Montfort étaient liés aussi à la maison de Bourgogne, par le mariage du frère du duc, Arthur de Bretagne à Marguerite de Bourgogne, sœur de Philippe le Bon, et à la maison d’Orléans par le mariage de Richard, frère cadet de Jean V, avec Marguerite d’Orléans, fille du duc Louis.

Il se peut que ces unions aient influencé la politique de Jean V. Le duc rappelle à son beau-père, Henry IV, en 1413, et ensuite à son frère par alliance, Henry V, en 1414 les nombreux liens familiaux qui unissent la Bretagne à l’Angleterre afin de les convaincre de conclure une alliance.

Toutefois, il est nécessaire de relativiser l’importance de ces liens ; car lorsqu’ils ne conviennent plus aux intérêts du prince, celui-ci les ignore tout simplement. L’exemple de la politique suivie par Jeanne de France, fille de Charles VI, illustre bien ce cas. La fille du roi de France, devenue duchesse de Bretagne, s’adresse au roi d’Angleterre, Henry V, et non pas à son père, pour l’aider à libérer son mari, Jean V, quand celui-ci est enlevé par la famille Penthièvre-Clisson.

Néanmoins, Jean V compte tirer profit de ses liens familiaux pour s’imposer sur l’échiquier européen. Soucieux d’équilibre politique dans son labyrinthe diplomatique, il utilise ses fils et envoie l’aîné à la Cour de France et le cadet auprès du jeune roi Henry VI en Angleterre.

Cette stratégie se révèle fructueuse à court terme mais désastreuse après la mort du duc.

Pierre Scordia

Crédit photo :  DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/05/27/70476/limbroglio-familial-anglo-francais-de-jean-v-duc-de-bretagne-de-1399-a-1442/

dimanche 26 novembre 2023

Jeanne de Navarre, duchesse de Bretagne & reine d’Angleterre.

 

jeanne_navarre

Destin d’une grande reine méconnue : Jeanne de Navarre, duchesse de Bretagne & reine d’Angleterre.

Auteur : Pierre Scordia

Jeanne de Navarre (née à Pampelune en juillet 1370 – fille du roi de Navarre Charles le Mauvais et de Jeanne de France) troisième femme de Jean IV, mère de Jean V et d’Arthur de Richemont devient régente de Bretagne à la mort de son mari en 1399, elle se révèle fine diplomate, fort prudente et habile dans sa politique. Elle participe activement à la politique de conciliation entre les nobles du duché (notamment entre les Clisson et les Penthièvre). Elle contribue à l’émancipation des ducs de Bretagne, dans des formes symboliques certes, mais hautement importantes politiquement. Elle organise et des funérailles royales à son feu mari et une entrée glorieuse à Rennes de son fils Jean, héritier de la couronne ducale.

Femme ambitieuse, elle choisit l’alliance avec l’Angleterre bien qu’elle soit Valois par sa mère. En 1402, elle accepte d’épouser Henry IV, premier roi de la dynastie des Lancastre, surnommé « l’usurpateur » par ses détracteurs. Celui-ci aurait pu épouser une princesse de l’Empire, d’Italie ou de Castille mais il juge que la Bretagne a un intérêt stratégique prépondérant. Cette alliance matrimoniale permet au nouveau roi de consolider ses liens non seulement avec les Montfort mais aussi avec les Navarre, maison puissante dans le sud de la France ; il sécurise ainsi un peu mieux la Guyenne. Déjà, sous le règne de Richard II, les Montfort et les Plantagenêt négociaient un mariage princier entre les deux maisons et ce depuis le début des années 1390. Marie, fille de Jean IV et de Jeanne de Navarre, avait été proposée à Henry de Monmouth (futur Henry V) en 1393.

Le mariage entre le roi d’Angleterre et la Régente ne fait pas l’unanimité en Bretagne et de nombreux nobles le désapprouvent. Il est hors de question pour eux que Jeanne, une fois reine, puisse continuer la régence ou même emmener ses fils avec elle à la cour des Lancastre. Elle le comprend, aussi s’assure-t-elle, avant son départ, de confier la tutelle de Jean V à un homme qui lui est acquis : le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi qui la comble de somptueux cadeaux auxquels il ajoute de l’argent. Cet allié se charge d’acheter l’aristocratie bretonne ; ainsi, Jeanne écarte les Clisson et le parti français et elle marque le début de liens solides noués entre les maisons de Bretagne et de Bourgogne. Néanmoins, de nombreux Bretons ne font guère la différence entre Français et Bourguignons et restent méfiants envers Philippe qu’ils considèrent comme un Valois. L’influence bourguignonne est de courte durée et peu significative à cette époque puisque Jean V atteint sa majorité en 1404.

Jeanne de Navarre, en tant qu’épouse d’Henry IV et mère du duc de Bretagne, joue un rôle clef dans le maintien d’une coopération entre les deux pays. Elle gagne et conserve une grande influence sur son mari qu’elle incite dans un premier temps à conclure une trêve avec la Bretagne en 1406, trêve qui débouche sur une alliance en 1413. Le but de la reine d’Angleterre est sans aucun doute de protéger les intérêts de son fils car Jeanne, femme circonspecte et réfléchie, craint une reprise de la guerre contre la France, pays qui soutient l’Écosse et encourage la rébellion de Glyndwr au Pays de Galles.

Fine diplomate, elle entretient des relations avec les cours de France et d’Espagne et s’en sert pour conclure une trêve entre le roi de France et le duc de Bretagne en 1407 ; elle déconseille à son mari d’intervenir dans la querelle entre les Armagnacs et les Bourguignons en France déclenchée par l’incapacité du roi Charles VI à gouverner. De son côté, Henry IV s’emploie à ménager la Bretagne et met ainsi le douaire de Jeanne, l’important comté de Nantes, à la disposition de Jean V. En réalité, Jeanne ne s’est jamais dessaisie de ses revenus, ce qui crée un différend de courte durée, entre son fils et elle en 1414. Jeanne renonce uniquement aux 120.000 livres acquises lors de son premier mariage. La reine conserve des relations étroites avec ses fils avec qui elle correspond régulièrement, elle les reçoit à sa cour d’Angleterre.1

Son ascendant sur la politique anglaise disparaît avec la mort de son mari. Elle échoue notamment dans son projet de marier une de ses filles bretonnes à l’héritier du trône, Henry V. Il faut dire que celui-ci aspirait à de plus hautes ambitions. Même si elle réussit à garder de bonnes relations avec ses beaux-fils, elle a quelques soucis avec le nouveau roi Henry V qui veut mettre la main sur son douaire ; il la fait arrêter pour sorcellerie, l’affaire n’est finalement jamais portée en justice à cause de fausses allégations. Même avant que le roi ne lui restitue ses biens (en juillet 1422), elle a pu jouir de certaines libertés et d’un train de vie confortable pendant sa réclusion. D’ailleurs, elle a continué de recevoir les grands du royaume, entre autres, le duc de Gloucester, le Cardinal Beaufort et lord Camoys. A sa mort, à l’âge exceptionnel de 68 ou 69 ans, la cour Lancastre organise un deuil ostentatoire.

1 Arthur lui rendit visite en 1404 et Gilles en 1409 et 1412. Elle vit Arthur une nouvelle fois quand celui-ci fut prisonnier en Angleterre. Enfin, elle profita de la présence de son petit fils Gilles de Bretagne, élevé à la cour de Londres.

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/04/09/66796/jeanne-de-navarre-duchesse-de-bretagne-reine-dangleterre/

mardi 21 novembre 2023

Aux racines complexes du conflit ukrainien

 

par Frank Pengam

L’Ukraine et le conflit qui s’y passe s’inscrivent dans un contexte historique et culturel complexe. En faisant un bon dans l’histoire, on se rend bien compte de l’oscillation permanente de l’Ukraine entre l’Est et l’Ouest, et les dynamiques de puissance entre les thalassocraties et les puissances continentales. Ces éléments éclairent la mise en place d’un engrenage qui, à l’image de la Guerre du Péloponnèse décrite par Thucydide, semble échapper au contrôle des protagonistes​​

L’Ukraine se présente comme un carrefour entre deux civilisations : l’Occident catholique et l’Orient orthodoxe. Son histoire, marquée par un partage entre ces deux influences dès le partage de l’Empire Romain en 395 après JC, révèle une dualité culturelle et religieuse profondément ancrée. La partie occidentale de l’Ukraine, catholique et influencée par la Pologne, se distingue nettement de sa partie orientale, orthodoxe et culturellement russe​​. 

Le passé de l’Ukraine, en tant que berceau de la Russie, joue un rôle crucial dans les tensions actuelles. La conversion à l’orthodoxie de la Russie, correspondant géographiquement à l’Ukraine actuelle, par le Grand-Prince Wladimir en 988, a marqué le début d’une civilisation brillante et un phare de la culture orthodoxe. L’histoire de la Russie et le développement ultérieur de Moscou illustrent la relation complexe et entrelacée entre l’Ukraine et la Russie, alternant entre influences orientales et occidentales au fil des siècles​​. 

La montée en puissance de la République des Deux Nations (Pologne + Lituanie) avec l’union de Krewo en 1385 a également joué un rôle clé. Cette union a renforcé la dualité culturelle et religieuse de la région, créant un contexte propice aux conflits et aux tensions qui perdurent jusqu’à aujourd’hui.  

On pourrait reprendre de nombreux faits historiques qui sont peut-être l’origine la plus profonde du conflit en Ukraine. Alors si ces sujets vous intéressent, je vous encourage vivement à consulter la revue Géopolitique Profonde. Vous y trouverez des analyses détaillées de certains de nos auteurs ponctuels comme Xavier Moreau, Lucien Cerise, Laurent Ozon, Pierre-Antoine Plaquevent, Youssef Hindi, et bien d’autres.

https://reseauinternational.net/aux-racines-complexes-du-conflit-ukrainien/

vendredi 11 août 2023

Petites réflexions éparses sur la découverte de l’Amérique par les Scandinaves

 

Scandinaves

En me demandant d’écrire un petit article sur la découverte de l’Amérique par les Scandinaves, Bernard Levaux, sans aucune intention maligne, ouvre, une fois de plus, ma secrète boîte de souvenirs d’adolescent. C’est une fois de plus parce que l’article qu’Yves Debay a écrit récemment dans les colonnes de ce bulletin, avait déjà ravivé quelques bons et solides souvenirs car ce sacré Yves Debay était un camarade d’école, forcément inoubliable vu sa personnalité, et un compagnon de voyage en Grèce en 1973. Enfin, parce que le thème que Bernard Levaux me demande d’aborder me ramène en fait à la même année : The Vinland Saga – The Norse Discovery of America est le tout premier livre sérieux, le tout premier classique, que j’ai acheté en anglais, sans vraiment connaître encore tous les secrets de la langue de Shakespeare. Généralement, en anglais, j’achetais en temps-là des livres ou des revues sur les maquettes d’avions ou de chars, comportant profils ou guides de peinture. À cette époque, j’avais la même habitude que le Professeur Piet Tommissen, dont on vient de déplorer la disparition à Bruxelles en août 2011, celle d’inscrire la date d’achat de chaque livre sur un coin de la première page. C’est donc avec émotion que j’ai repris entre mes mains de quinquagénaire ce premier bon livre anglais de ma bibliothèque et que j’ai retrouvé la mention “20 Jan. 1973”.

Ce petit livre de la collection “Penguin Classics”, à dos noir, voulait compléter l’exposé, fait un an auparavant, d’un camarade de classe, Éric Volant, passionné par la saga des Vikings. Si Debay a connu une brillante carrière de soldat puis de journaliste militaire à Raids ou à Assaut, Éric Volant, lui, a connu un destin tragique et n’a vécu que vingt ans : ce garçon, au sourire toujours doux et franc, les joues constellées de taches de rousseur, désirait ardemment devenir historien. Et se préparait à un tel avenir. Mais rapidement, le couperet est tombé : son paternel refusait de lui financer des études. À 18 ans, au boulot ! Et hors de la maison ! Éric est devenu sombre : son éternel sourire s’est effacé. Son ressort intérieur était brisé. Du jour au lendemain, il est devenu communiste ! Nous ne pensions pas que le père allait mettre son projet à exécution et flanquer son aîné à la porte du foyer parental au lendemain même de la proclamation de fin de secondaires. Mais, hélas, il l’a bel et bien fait et Éric est venu sonner chez moi début juillet : il avait trouvé un cagibi absolument sordide, au fond d’une cours, où habiter. Il n’avait pas de meubles, juste un sac avec ses hardes et quelques livres : mon père, bouleversé, lui a aussitôt donné une table, une bibliothèque, deux chaises et quelques autres babioles, que nous avons amenées aussitôt dans la triste annexe qui devait lui servir de logis. On l’a ensuite vu errer dans les rues, de plus en plus sombre et rancuneux. Et, deux ou trois ans plus tard, nous avons appris sa mort tragique : il s’était porté volontaire pour servir de passeur à l’ETA basque, que les Républicains espagnols, fort nombreux dans son quartier et quasi les seuls militants communistes dans le Bruxelles du début des années 70, estimaient être la seule force politique capable de ramener une mouture modernisée du Frente Popular au pouvoir dans les premières années du post-franquisme. Éric a été descendu par des tireurs embusqués, au moment où il franchissait un ruisseau dans les Pyrénées. On a retrouvé son corps quelques jours plus tard. Il a été enterré à la sauvette, paraît-il, dans un petit village basque. Personne n’a voulu rapatrier le corps. Nous avions perdu un garçon qui avait été un très bon camarade. Il avait marché jusqu’au bout de la passion qu’avait généré son immense déception.

Voilà, je viens de payer mes dettes à mon passé, à ceux qui ont disparu.

Revenons au thème du modeste exposé scolaire d’Éric Volant, c’est-à-dire à la conquête de l’Atlantique Nord par les Scandinaves. Aujourd’hui, on devine qu’ils ne furent pas les premiers Européens à avoir abordé le continent de l’hémisphère occidentale. Déjà Louis Kervran, dans son Brandan, le grand navigateur celte du VIe siècle (Laffont, 1977), posait la thèse que les Scandinaves, lancés à l’aventure sur les flots glacés de l’Atlantique Nord et tous probablement proscrits ou en fuite, ont suivi des routes maritimes découvertes antérieurement par des ermites irlandais ou bretons, qui s’en allaient méditer aux Orcades, aux Féroé, en Islande et, pourquoi pas, plus loin, au Labrador, ou sur les terres que les Vikings nommeront “Helluland”, “Markland” ou “Vinland”. On retrouve leur nom sur une carte des “terres hyperboréennes”, dressée vers 1590 par un géographe, Sigurdur Stefansson. Louis Kervran rappelait fort opportunément que les peuples de la façade atlantique des Gaules et de la “Britannia” romaine possédaient une solide tradition maritime et que les multiples récits des voyages de Saint Brandan ont constitué une thématique littéraire très répandue et très appréciée tout au long du moyen âge européen. Kervran conclut que Brandan a très problablement suivi un itinéraire de Saint Malo ou de l’Irlande vers les Orcades et les Féroé, l’Islande, les côtes canadiennes pour aboutir probablement aux Antilles : certains textes de la matière “Brandan” décrivent des îles luxuriantes et des animaux exotiques. La légende rappelle, très précisément, que Brandan est parti avec douze compagnons pour entreprendre un voyage de neuf ans sur l’Atlantique. Par ailleurs les pêcheurs de morue poussaient très vraisemblablement jusqu’au large du Labrador, qu’ils aient été scandinaves, flamands, bretons, galiciens ou portugais. Colomb connaissait-il les secrets de ces pêcheurs ou de ces itinéraires scandinaves ? La question demeure ouverte.

Pour les deux spécialistes allemands de l’ère mégalithique, Gert Meier et Hermann Zschweigert, Ulysse, dont la légende remonterait à la proto-histoire mégalithique de la vieille Europe, aurait déjà testé les flots atlantiques : en cinglant de Gibraltar vers les Açores (l’île Ogygie) et, poussé par le Gulf Stream de celles-ci vers Heligoland, il aurait abouti en face des côtes aujourd’hui danoises qui recelaient l’ambre, matière très prisée par les peuples méditerranéens. L’histoire marine de l’Europe, pour nos deux savants allemands, est bien plus ancienne qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Les embarcations faites de peaux pourraient bien remonter à 10.000 ans. En 1976, l’historien anglais Tim Severin traverse l’Atlantique sur une copie du bateau attribué à Brandan, démontrant que de telles embarcations étaient parfaitement capables de tenir l’océan, exactement comme le Norvégien Thor Heyerdahl avait traversé le Pacifique sur le Kon-Tiki en 1947, pour démontrer la véracité des récits traditionnels polynésiens et prouver que des peuples marins de l’aire pacifique avaient été capables de cingler jusqu’à l’île de Pâques. Les Maoris néo-zélandais construisaient des embarcations capables de transporter de 60 à 100 guerriers, couvrant parfois des distances de 4000 km en l’espace de plusieurs semaines. Ces embarcations étaient mues par rames et/ou par voiles. L’aventurier allemand Hannes Lindemann a réussi à traverser l’Atlantique au départ des Canaries en 65 puis en 72 jours, sur un petit bateau africain, en se guidant par les étoiles : la navigation en haute mer étant plus aisée de nuit que de jour, du moins à hauteur des tropiques et de l’équateur (au nord, vu la nébulosité permanente, elle est plus “empirique” donc plus hasardeuse et plus aventureuse, plus risquée). Nos ancêtres avaient un atout complémentaire par rapport à nous, dégénérés par la civilisation et par ce que le sociologue Arnold Gehlen nommait les “expériences de seconde main” : celui de pouvoir correctement s’orienter en connaissant à fond la carte du ciel. Le lien de l’homme à la mer n’est pas récent mais quasi consubstantiel à toute forme de culture depuis la préhistoire. Mais ce lien à la mer n’est pas pensable sans connaissances astronomiques précises, fruit d’une observation minutieuse du ciel.

Meier et Zschweigert évoquent aussi la voie “terrestre” vers l’Amérique, qu’il était possible d’emprunter, il y a environ 16.000 ans. La calotte glaciaire pesait à l’époque sur l’ensemble de la Scandinavie, sur une bonne partie des Iles Britanniques et sur tout le pourtour de la Baltique et sur l’Allemagne du Nord. L’actuel Canada et une bonne frange du territoire des États-Unis se trouvaient aussi sous une épaisse calotte. Mais la côte orientale de la mer Blanche et l’Alaska étaient dégagés de l’emprise des glaces. Il y avait possibilité, en longeant la banquise arctique et en passant de la Sibérie occidentale à la péninsule de Kola, d’aller vers les Spitzbergen et, de là, au Groenland. Au nord de cette grande île atlanto-arctique se trouvait le “Pont Blanc” qui menait au Canada puis à la terre ferme et dégagée des glaces que constituait alors l’Alaska. On pouvait suivre ensuite la côte pacifique jusqu’en Californie et au Mexique actuels. De la mer Blanche à l’Alaska, la distance est de 2.500 km. Elle devait s’effectuer en 60 jours environ. Selon cette hypothèse, désormais dûment étayée, l’Amérique n’a pas seulement été peuplée par des ethnies sibériennes venues du nord de l’Asie par le Détroit de Bering mais aussi par des éléments venus d’Europe, encore difficilement identifiables au regard des critères de l’archéologie scientifique. Comment cette migration par le “Pont Blanc” s’est-elle opérée avant les nombreuses submersions qui eurent lieu vers 8.500 avant notre ère et qui détruisirent notamment la barrière Tanger/Trafalgar et la bande territoriale qui liait l’Italie et la Sicile au continent africain, faisant du lac méditerranéen initial une mer salée ? Ces voyages s’effectuaient par traineaux à traction canine, à la mode lapone, le chien étant l’animal domestique par excellence, la première conquête de l’homme ; ou ne devrait-on pas plutôt parler d’une fusion “amicale” entre deux espèces morphologiquement très différentes pour que toutes deux puissent survivre en harmonie ? Le chien est effectivement un allié dans la chasse, un chauffage central qui chauffe en hiver (les Aborigènes australiens parlent de “five-dogs-nights”, de nuits où il faut cinq chiens pour chauffer un homme; l’expression est passée dans l’anglais moderne), un pharmacien qui lèche les plaies et les guérit vu l’acidité de sa salive, un gardien et un compagnon, qui, en guise de récompense, reçoit les reliefs des repas.

Magnus Magnusson et Hermann Pàlsson ont rédigé une brillante introduction pour mon petit livre de 1973, qui n’est autre que le texte même de la “Vinland Saga”, de la saga du voyage vers le Vinland américain. Cette introduction relate l’histoire de la colonisation scandinave de l’Islande et du Groenland et retrace l’épopée nord-atlantique des marins norvégiens et islandais. La colonisation de l’Islande s’est déroulée à la suite de l’émigration de proscrits norvégiens, chassés pour “avoir provoqué mort d’homme”, à la suite de méchantes manigances ou pour raisons d’honneur voire pour refus d’être christianisés. Celle du Groenland procède de la même logique : Eirik le Rouge est banni d’Islande au Xe siècle. Il fonde les premières colonies scandinaves du Groenland. Un marin prudent, Bjarni Herjolfsson, dévié par les vents et les éléments déchaînés de sa route entre l’Islande et le Groenland, aperçoit les côtes de terres inconnues vers 985 ou 986. Leif Eirikson, dit Leif l’Heureux, achète le dernier bateau survivant de l’expédition incomplète et chamboulée de Bjarni et décide de partir à la découverte des terres aperçues au loin par son prédécesseur. C’est ainsi que fut découvert le “Vinland”, terre sur la rive méridionale du Saint-Laurent, où les explorateurs nordiques ne découvrent pas seulement une baie qui ressemble au raisin mais surtout la principale matière première dont ils ont besoin, le bois, ainsi que du gibier en abondance, du saumon à profusion et du blé sauvage prêt à être récolté. Leif ne restera pas en Amérique : c’est son beau-frère Thorfinn Karlsefni qui tentera d’installer une première colonie permanente sur le sol américain. Thorfinn fait le voyage accompagné de sa femme. Elle met un bébé au monde sur la terre américaine. Mais elle meurt peu après l’accouchement. Thorfinn passe l’hiver avec l’enfant qu’il parvient à sauver de la mort. Ce petit Snorri Thorfinnson a probablement été le premier Européen attesté et non mêlé d’Amérindien ou d’Esquimau à avoir vu le jour dans l’hémisphère occidental. Quant à Thorvald, fils d’Eirik, il est un des premiers Européens tombés au combat face aux natifs du continent américain : il a été frappé d’une flèche en défendant une implantation dans l’actuel Labrador canadien.

L’âge viking, l’ère en laquelle les Normands se répandirent en Europe, en Russie jusqu’au comptoir de Bolgar sur la Volga et dans l’espace nord-atlantique, est une époque où l’Europe ne connaît plus la gloire de l’Empire romain : en ce temps-là, nous explique le Prof. Roger Grand, le trop-plein démographique scandinave descendait calmement la Weser germanique, jusqu’à hauteur du premier grand affluent du Rhin, la Lippe, pour aller se présenter dans les castra des légions de l’Urbs et trouver une affectation militaire ou civile dans l’Empire. La chute de l’Empire romain interdit cette transhumance : la masse démographique germanique-continentale s’est déplacée à l’intérieur de l’Empire, dans les provinciae de Germania Inferior et Germania Superior et dans le nord de la Gallia Belgica, voire dans la vallée du Rhône pour les Burgondes, installés principalement dans la “Sapaudia” (la terre des sapins) jurassienne, entre Besançon et le lac de Neuchâtel selon l’axe Ouest-Est, et entre Belfort et Grenoble, selon l’axe nord-est/sud-ouest. L’Europe est trop pleine et, en plus, elle est désorganisée. Les Germains continentaux n’ont plus d’affectations à offrir à leurs cousins du Nord. L’Europe est dangereusement ouverte sur la steppe qui s’étend de la Puszta hongroise jusqu’à la Mandchourie. Entre le Danube à hauteur de Vienne et l’Atlantique, les populations romanisées et germanisées sont acculées, dos à l’Océan, d’où les Nordiques viennent pour remonter leur fleuves et piller leurs villes et abbayes. En Méditerranée, elles sont harcelées par le débordement démographique sarrazin, c’est-à-dire hamito-sémitique.

La recherche d’échappatoires est donc une nécessité vitale : la Russie offre un tremplin vers la mer Noire et l’espace byzantin et, via la Volga, vers la Caspienne et l’Empire perse. Mais, là aussi, l’élément scandinave, finalement trop ténu, ne pourra pas, comme avaient partiellement pu le faire avant eux les tribus gothiques, maîtriser le cours des grands fleuves russes et ukrainiens pour avancer les pions des populations européennes vers l’espace persan. La seule route pour trouver terres, matières premières et espaces apaisés est celle de l’Atlantique septentrional. Cette donnée stratégique est une constante de l’histoire européenne : elle sera reprise par Henri le Navigateur, roi du Portugal, désireux de contourner la masse continentale africaine pour éviter la Méditerranée contrôlée par les puissances musulmanes et atteindre l’Inde par voie maritime et non plus terrestre. Elle sera reprise par Ivan le Terrible quand il descendra la Volga pour l’arracher au joug tatar, sous les conseils d’un marchand anglais, qui n’avait pas oublié la route varègue (suédoise) vers le comptoir de Bolgar, vers la Caspienne et l’espace persan. Les recettes norroises et varègues ont donc servi de source d’inspiration aux tentatives européennes, en l’occurrence portugaises et russes, de désenclaver l’Europe.

La première tentative de désenclavement par l’Ouest atlantique a donc été celui du quatuor Bjarni, Eirik, Leif et Thorsinn. Elle est importante dans la mesure où les marins scandinaves, paysans sans terre à la recherche d’un patrimoine, cherchent non plus à fusionner avec d’autres sur une terre étrangère, comme le fut peut-être la Normandie, mais à créer des communautés scandinaves homogènes sur des sols nouveaux. Ce sera le cas en Islande, où les colonies se sont maintenues. Ce sera le cas au Groenland, du moins tant que durera l’optimum climatique médiéval. L’installation en Amérique, dans “l’Anse aux Meadows” sera, elle, éphémère : elle se heurtera à la résistance des indigènes d’Amérique du Nord, les “Skraelinger” des sagas, que les Scandinaves ne pourront vaincre, en dépit de la supériorité de leurs armes en fer. Les “Skraelinger” disposaient d’armes de jet, des arcs mais aussi une sorte de catapulte ou de balliste, qui leur permettaient de tenir tête à des guerriers dotés d’armes de fer mais qui ne disposaient plus, au Groenland, de forges et de mines capables d’en produire à bonne cadence. Tout devait être importé d’Europe. La logistique scandinave en Atlantique nord était trop rudimentaire pour permettre de se tailler une tête de pont, comme le firent plus tard les Espagnols ou les Anglais, pourvus d’armes à feu.

Le trop-plein démographique scandinave, à la suite de mauvaises récoltes, ne s’est plus déversé en Europe, à partir d’un certain moment quand l’espace impérial carolingien s’organise et s’hermétise, mais dans les îles de l’Atlantique (Shetlands, Féroé, Orcades, Hébrides) et en Islande. Cet exode d’audacieux répond aussi à une nouvelle donne politique : le pouvoir royal, imité du pouvoir impérial carolingien et armé de la nouvelle idéologie chrétienne, marque des points dans les vieilles terres scandinaves et déplait car jugé trop autoritaire et irrespectueux tant de la liberté personnelle que de la liberté des communautés d’hommes libres. L’Islande sera ainsi le laboratoire d’une démocratie populaire et originale : le pouvoir sera d’emblée limité par des lois ; le chef, élu temporairement, devra respecter un contrat avec les représentants du peuple siégeant au “Thing” (Assemblée, parlement) ; le médiateur au sein de ces assemblées de paysans libres, les “bondi” ou les “godhar” (“les chefs”, désignés par leurs propres communautés) joue un rôle capital. L’île de Thulé, que mentionnent les sources de l’antiquité et du haut moyen âge telles celles d’Orose, de Boèce (“à six jours de navigation” du continent) et de Bède le Vénérable, est indubitablement l’Islande.

En 825, le moine irlandais Dicuil, actif à la Cour de Charlemagne, écrit un traité de géographie (“Liber de mensura orbis terrae”), où, pour la première fois, on peut lire une description détaillée de cette “Thulé” de l’Atlantique nord, grâce à des renseignements transmis par trois ermites irlandais qui l’avaient abordée en 795, au moment où les Vikings lançaient leurs premiers assauts contre l’Irlande et ses monastères. Quand les premiers colons norrois abordent l’Islande vers 860, l’île est déjà occupée par quelques moines irlandais, comme le mentionnent d’ailleurs les sources scandinaves et l’attestent des noms de lieux comme “Papey” (L’île aux moines) et “Papyli” (Aux moines). En 870, Ingolf Arnarson doit quitter la Norvège, car “il y a commis mort d’homme”, et fonde la première colonie permanente et non monacale en Islande, sur le site même de l’actuelle capitale Reykjavik. C’est au départ de l’installation d’Ingolf et des siens qu’un système politique démocratique original, alliant pouvoir temporel et religieux, s’implante dans le pays et que celui-ci devient la base de départ de nouvelles découvertes : non seulement le Groenland et le Vinland, mais des îles stratégiques à la jonction des eaux de l’Atlantique et de l’Arctique, telles les Spitzbergen (vers 1170) et l’île Jan Mayen en 1194.

L’Islande médiévale fut donc à coup sûr la société la plus originale d’Europe, en marge du continent soumis aux assauts sarrazins et mongols ou disloqués par les querelles intestines. Elle développe un commerce intense, surtout avec la Norvège et l’Angleterre ; elle exporte de la laine, du tweed, des peaux de mouton ou de phoque, du fromage, du suif (pour les chandelles), des faucons et du soufre en échange de bois (rare sous ces latitudes boréales), de goudron, de métaux, de farine, de malt, de miel, de vin, de bière et de lin. Mais, rappellent Magnusson et Pàlsson, l’exportation majeure, la plus étonnante et forcément la plus originale de cette Islande en apparence isolée et géographiquement marginale, ce sont les productions littéraires ; en effet, les Islandais, lettrés et producteurs de sagas qui sont les premières manifestations d’une littérature achevée en Europe, produisent une poésie courtisane, des chants et des éloges pour les rois et les princes, qu’affectionnaient tout particulièrement les “earls” des Orcades, les grands féodaux anglais et les riches habitants de Dublin (colonie norvégienne). Ces récits, poèmes ou chants se payaient au prix fort. Ensuite, les contextes géographiques dans lesquels se déroulaient les récits des sagas sont minutieusement décrits et échappent à toute exagération ou falsification d’ordre mythique ou légendaire. La saga du Vinland ou le “Landnàmabök” (le livre de la colonisation de l’Islande) confirment parfaitement cette objectivité narrative. La première littérature “moderne” (pour autant que ce mot soit adéquat) en Europe a été islandaise. Né en Islande en 1067, Ari Thorgilsson peut être considéré comme le premier historien d’Europe en langue vernaculaire, alliant précision, érudition et volonté d’inscrire l’histoire islandaise dans un cadre général européen. C’est lui qui nous a transmis la plus grande partie du savoir dont nous disposons sur l’âge dit des sagas (930-1030). Il y a dix siècles, l’Islande fournissait à l’Europe un historien qui relatait des faits sans les embellir de légendes, de merveilleux ou de paraboles hagiographiques.

L’Islande a donc été le centre d’un monde thalassocentré, aux institutions politiques originales et uniques, que décrit remarquablement l’historien américain Jesse L. Byock, de l’université de Californie (UCLA). Quand les deux colonies du Groenland se sont mises à péricliter, l’Islande est redevenue marginale, une simple excroissance occidentale du monde scandinave. Mais elle n’a certainement pas exclu de sa mémoire l’épopée aventureuse, commerciale et colonisatrice vers le Groenland et les terres situées plus à l’Ouest. Une carte controversée, probablement une falsification car elle fait du Groenland une île à part entière (ce que l’on ne savait pas avant 1890), montre les trois terres (Helluland, Markland et Vinland) découvertes par Leif. Les falsificateurs dataient cette carte de 1440, cinquante-deux ans avant le voyage de Colomb. Falsification ou non, les terres extrême-occidentales devaient être toujours présentes dans la mémoire des Islandais, comme devaient au moins les deviner les pêcheurs normands, bretons, flamands, anglais, galiciens, portugais ou norvégiens qui cherchaient les bancs de morues. Vers 1020, les tentatives d’installation au Vinland ont dû définitivement cesser, du moins dans le sillage immédiat de Leif et de ses proches. L’évêque Eirik du Groenland a toutefois tenté une nouvelle expédition en 1121, pour “aller voir s’il y avait là-bas des chrétiens survivants”. Il aurait constaté le contraire. En 1347, des Annales mentionnent le retour d’une petite embarcation qui avait été au “Markland”, avec dix-huit hommes à son bord. On sait que les résidents des deux colonies groenlandaises ont évacué leurs installations, sans que l’on puisse dire avec toute la certitude voulue s’ils sont revenus en Islande ou en Norvège ou s’ils ont cinglé vers l’Ouest, pour disparaître sans laisser de traces.

L’universitaire britannique Gwyn Jones, dans une étude consacrée aux Vikings et à l’Amérique, relève deux hypothèses convergentes, non étayées mais plausibles, et qui mériteraient d’être vérifiées : celle de l’Islandais Jon Dùason et celle du Canadien Tryggve Oleson. L’une date des années 1941-1948, l’autre de 1963. Ces deux hypothèses postulent que, vu la détérioration du climat et les difficultés logistiques à vivre à l’européenne (ou du moins à la mode norvégienne) en terre groenlandaise, bon nombre de Scandinaves de ces deux colonies extrême-occidentales ont fini par adopter le mode de vie esquimau, non seulement au Groenland mais aussi au Canada, c’est-à-dire au moins au Helluland et au Markland. Réduit à la précarité, les colons islando-norvégiens auraient traversé la mer entre le Groenland et le Canada pour s’y fixer et finir par se mêler aux populations autochtones de la culture dite du Dorset et former ainsi une nouvelle population, voire une nouvelle ethnie, celle de la culture dite de Thulé, qui aurait repris pour son propre compte l’ensemble du territoire groenlandais, après le recul ou la disparition de la population scandinave homogène qui y avait résidé depuis l’arrivée d’Eirik. Duason et Oleson pensent dès lors qu’une fusion entre Scandinaves résiduaires et chasseurs-trappeurs de la culture dite de Dorset a eu lieu, ce qui a donné à terme la nouvelle culture dite de Thulé. Ensuite, les ressortissants métis de la culture de Thulé seraient entrés en conflit avec les derniers Islando-Norvégiens du Groenland qui auraient alors plié bagages et se seraient installés, très peu nombreux et fort affaiblis, dans l’île actuellement canadienne de Baffin, en se mêlant à la population locale et en disparaissant par l’effet de ce métissage en tant que communauté scandinave homogène. La seule source qui pourrait étayer cette thèse est importante et fiable, c’est un écrit tiré des annales de l’évêque Gisli Oddsson, écrite en latin en 1637, probablement inspirée par une source antérieure disparue et évoquant les événements en “Extrême-Occident” scandinave (ou atlanto-arctique) de 1342 : « Les habitants du Groenland ont abandonné la vraie foi et la religion chrétienne de leur propre volonté, ayant déjà rejeté toutes les bonnes manières et les véritables vertus, et se sont tournés vers les peuples d’Amérique (et ad Americae populos se converterunt) ».

Si les ermites irlandais ou celtiques cherchaient des terres, c’était pour aller y pratiquer la méditation en solitaire et non pour la colonisation. Pour le celtisant anglais Geoffrey Ashe, comme d’ailleurs pour Louis Kervran, les moines irlandais cherchaient le “Paradis terrestre”, qui, à leurs yeux, n’était nullement un “au-delà” mais une contrée bien terrestre quoiqu’inconnue. Les sources de diverses “matières celtiques” évoquent tantôt la Terre d’Avalon (ou “Avallach” ou encore “Ablach”) tantôt la Terre de “Tir na nOg”, un pays de jouvence éternelle située loin à l’Ouest, au bout de l’Océan. Religion biblique, mythes celtiques et fonds factuel se mêlent de manière trop inextricable dans les récits de la matière de Brandan, qui ne recèlent par conséquent aucune fiabilité scientifique, sauf peut-être si on les lit avec l’acribie dont fit montre Kervran, dans son livre paru en 1977. La colonisation scandinave est rationnelle et les récits qu’elle suscite sont réalistes. Les Irlandais ont toutefois été les premiers à aborder l’Islande et probablement le continent américain. Mais rien n’atteste objectivement de leurs voyages, sauf en Islande, où Dicuil mentionne la présence d’ermites voyageurs. Cette volonté de fuite vers l’Ouest, au-delà de l’Océan Atlantique, indique pourtant que l’humanité de souche européenne a été, pendant quasi tout le Moyen Âge, depuis la chute de l’Empire romain, un ensemble de populations assiégées et contenues dans l’espace étroit de la péninsule européenne, ce promontoire au Ponant de l’immense masse continentale eurasienne. Les assiégeants, comme l’indique d’ailleurs l’auteur anglais du XIIe siècle Guillaume de Malmesbury après l’invasion seldjoukide des “thermes” orientaux de l’Empire byzantin, sont les peuplades turques, mongoles, hunniques, berbères et arabes. Pour bon nombre d’Européens du haut moyen âge, et pour les Scandinaves qui ne trouvent plus d’affectations suffisantes dans l’espace euro-méditerranéen suite à l’effondrement de la civilisation romaine, l’Europe est une terre que l’on cherche à fuir : en effet, les Nordiques ne sont plus des barbares intégrables de la périphérie (Altheim, Toynbee, Grand) ni dans l’espace catholique-romain ni dans l’espace byzantin (en dépit de l’aventure de la “Garde varègue”) ; l’Europe leur est devenue un espace fermé tant à cause de la détresse provoquée par les siècles de gabegie mérovingienne et par les assauts sarrazins et hongrois qu’à cause de la fermeture qu’instaure le système carolingien pour procéder à une réorganisation interne du continent. La seule exception, c’est-à-dire la seule colonisation réussie dans l’espace jadis romanisé, est la Normandie et probablement l’aire réduite que constitue l’embouchure du Rhin et de la Meuse en Hollande actuelle, sans compter le Yorkshire anglais (le “Danelaw”). À l’Est, la Russie de Novgorod est une autre terre de colonisation possible pour les Varègues de l’actuelle Suède. Mais ces terres sont bien étroites et soumises à des institutions féodales qui déplaisent aux hommes libres du Nord. La tentative de contrôler l’espace scaldien (de l’Escaut), en établissant un vaste camp militaire dans l’actuelle ville de Louvain sur la petite rivière qu’est la Dyle, a été réduite à néant par les armées d’Arnold de Carinthie, un général pugnace du clan carolingien.

La tragédie scandinave est une tragédie européenne : la volonté de conserver une autonomie politique aussi complète que possible, dans des espaces ethniquement homogènes, sans le moindre compromis sur ce chapitre, se heurte à la nécessité d’une organisation impériale, seul moyen de verrouiller en Méditerranée et sur la steppe les voies d’accès potentielles au cœur du continent. L’Europe a besoin de la liberté scandinave comme elle a besoin de l’organisation impériale : quand trouvera-t-on le juste milieu, le mode politique qui parviendra à réconcilier ces deux aspirations essentielles ?

Robert Steuckers, Forest-Flotzenberg, septembre 2011.

Bibliographie :

  • Geoffrey ASHE, Kelten, Druiden und König Arthur – Mythologie der Britischen Inseln, Walter-Verlag, Olten, 1992
  • Régis BOYER, Le Livre de la colonisation de l’Islande (Landnàmabök), Mouton, Paris, 1973
  • Jesse BYOCK, L’Islande des Vikings, Aubier, Paris, 2007-2011
  • James GRAHAM-CAMPBELL, Das Leben der Wikinger – Krieger, Händler und Entdecker, Kristall-Verlag, Hamburg, 1980
  • Gwyn JONES, “The Vikings and North America”, in R. T. FARRELL, The Vikings, Phillimore, London, 1982
  • Louis KERVRAN, Brandan, le grand navigateur celte du VIe siècle, Laffont, Paris, 1977
  • Jean MABIRE, Les Vikings à travers le monde, Ed. de l’Ancre de Marine, Saint-Malo, 1992
  • Magnus MAGNUSSON / Hermann PALSSON, “Introduction”, in : The Vinland Saga – The Norse Discovery of America, Penguin, Harmondsworth, 1965-1971
  • Gert MEIER / Hermann ZSCHWEIGERT, Die Hochkultur der Megalithzeit – Verschwiegene Zeugnisse aus Europas grosser Vergangenheit, Grabert, Tübingen, 1997

http://www.archiveseroe.eu/recent/55