Parmi
les diverses attitudes « réactionnaires » les plus dignes d’intérêt
adoptées en face du monde moderne, une place à part doit être faite à
celle dont, en France, René Guénon est le représentant. Par le sérieux
et la sûreté de ses jugements, par ses connaissances vraiment
exceptionnelles en matière de traditions religieuses, de mythes et de
symboles et, plus spécialement, de doctrines orientales, par son
constant souci de considérer les choses dans le moindre détail tout en
conservant un point de vue synthétique, l'œuvre de Guénon ne doit pas
être comparée à celle d'auteurs qui ont pu traiter de problèmes
similaires - comme, par exemple, un Massis, un Benda ou un Keyserling -,
même si leurs œuvres peuvent avoir éveillé davantage d'écho parmi un
public superficiel à prétentions littéraires.
La position de
Guénon est une position monolithique. Il s'agit, comme nous le verrons,
d'accepter ou non un système de références : mais si l'on adhère à celui
que - même s'il ne le présente pas délibérément en termes de choix -
Guénon a fait sien, il est difficile de ne pas le suivre dans les
déductions qu'il en tire.
Les divers ouvrages de René Guénon
obéissent à un plan préétabli dont ils suivent, point par point, les
étapes. L'objectif initial est purement négatif, et on peut en
expliciter le sens de la façon suivante : pris dans les tenailles du
matérialisme, l'Occident des dernières décennies s'est mis à éprouver un
confus engouement pour quelque chose d'« autre », mais s'est révélé
seulement capable de déboucher sur des formes ambiguës, superstitieuses
et inconsistantes qui, contrefaçons d'une « spiritualité » véritable,
ont fini par constituer un danger tout aussi réel que celui du
matérialisme dont elles étaient parties. C'est ainsi que Guénon a cru
opportun, dès le départ, de s'en prendre aux « néospiritualismes » les
plus en vogue, procédant à une démolition systématique et, selon nous,
salutaire.
Le premier à s'effondrer sous ses coups fut le
spiritisme. Son livre, L’erreur spirite (Paris, 1923) mérite
véritablement d’être lu car nulle part ailleurs on ne trouve une mise au
point [1] de cet ordre. À cet égard, il faut bien comprendre la
position adoptée par Guénon : il ne conteste pas la réalité des faits,
reconnaissant même comme fondé d’admettre bien davantage que ne pourrait
le faire un quelconque spirite. Ce qu'il affirme, se conformant à
l'opinion de ceux qui, comme les Orientaux, étaient, par ailleurs, des
orfèvres en matière de phénomènes psychiques, c'est que de tels « faits »
(médiumnité, etc.) n'ont aucune valeur spirituelle ; que toute
curiosité extra-expérimentale à leur sujet est malsaine et porte le
sceau d'une dégénérescence ; qu'outre son caractère arbitraire,
l’hypothèse spirite est, en elle-même, contradictoire et que la
pseudo-religion qui, dans certains milieux, en dérive, est proprement
aberrante. Des « ouvertures » par-delà le « normal » peuvent certes être
créées, et d'une tout autre dimension, mais avec des méthodes et une
attitude intérieure bien différentes si c'est vraiment de «
spiritualité» que l'on veut parler.
Le second coup fut assené à
la théosophie anglo-indienne et à ses dérivations plus ou moins
occultistes, pour lesquelles est proposé le terme générique de «
théosophisme » (Le Théosophisme, histoire d’une pseudo-religion, Paris,
1921). Guénon s'y montre terriblement informé de tous les dessous cachés
du mouvement et il en fait bon usage afin de montrer le caractère
trouble de telles eaux. Simultanément, mais, toutefois, pas de façon
systématique (et, à cet égard, son premier livre est supérieur), il
s'attache à montrer tout ce qui, dans le théosophisme, se réduit aux
divagations maladives d'esprits confus, entremêlées de singulières
déformations de doctrines orientales sous les effets des pires préjugés
occidentaux. Et, de même que l'antispiritisme de Guénon n'était pas
l'expression d'un matérialisme philistin, mais tout à fait le contraire,
de même, son antithéosophisme procède-t-il uniquement de la nécessité
de défendre certaines positions, certaines doctrines spirituelles et
traditionnelles auxquelles ce même théosophisme prétend se référer - et
ne débouche, au contraire, que sur des contrefaçons parmi les plus
nocives qui soient.
Mais, l'œuvre de démolition de Guénon ne
s’arrête pas en si bon chemin. Après les velléités « néospiritualistes
», c'est au tour de la culture occidentale, dans son ensemble, de tomber
sous ses coups (Orient et Occident, 1924 ; La crise du monde moderne,
1927 ; et même l'Introduction générale à l'étude des doctrines hindoues,
1921). Plus particulièrement, il s'agit de ce à quoi l'Occident a donné
lieu à partir, en gros, de l'Humanisme et de la Réforme, en d'autres
termes, du monde moderne, et dans lequel Guénon n'hésite pas à
reconnaître la perversion la plus achevée de tout ordre normal des
choses. Pour celui qui veut suivre Guénon, ici, le chemin devient ardu
car, pour le plus grand nombre, il est difficile de se rendre pleinement
compte du point de vue adopté par l'auteur.
Guénon soutient
que la cause de la crise du « monde moderne » réside principalement dans
sa perte de contact avec la « réalité métaphysique » et dans la
subséquente extinction de traditions qui, chacune, étaient dépositaires
d'un corpus de principes, de valeurs et d'enseignements.
Pour
bien comprendre ce terme de « réalité métaphysique », au sens où
l'emploie Guénon, il est nécessaire de revenir à des doctrines «
pré-modernes » et « dépassées », du moins aux yeux de la philosophie
moderne : à la scolastique, par exemple, ou à Plotin, ou encore aux
grandes écoles spéculatives orientales. Au-delà de tout ce qui est
spatial et temporel - c'est-à-dire sujet au changement, entaché de
particularité, d'individualité et de sensibilité -, il existerait un
monde d'essences intellectuelles, non pas en tant qu'hypothèse ou
qu'abstraction cérébrale, mais, au contraire, comme la plus réelle des
réalités. L'homme pourrait le « réaliser », c'est-à-dire en avoir une
expérience aussi directe que celle qui lui est donnée, par ses sens
physiques, lorsqu'il parvient à se hisser à un état « suprarationnel »
d'« intellectualité pure » - en d'autres termes, à un acte transcendant
de l'intellect, purifié de tout élément proprement humain,
psychologique, affectivo-subjectif et même « mystique » et
individualiste : et c'est en relation avec tout ceci (et non pas par
référence à une quelconque spéculation philosophique) que le terme «
métaphysique » est utilisé.
Comme chacun peut le voir, il
s'agit là de choses qui n'ont rien de nouveau. À cet égard, Guénon se
déclare, a priori, l'ennemi irréductible de tout ce qui est « nouveau »
et « moderne ». Et, dans l'idée que, pour une doctrine, , son importance
puisse dépendre du fait qu'elle soit « originale », « personnelle » et
même « vraie », Guénon dénonce l'une des plus singulières déviations de
la mentalité contemporaine.
De ce contact avec la « réalité
métaphysique », l'homme, nous l'avons vu, peut extraire un ensemble de
principes qui rendraient possible une perspective non humaine pour
considérer et ordonner les choses humaines : il disposerait de points
d'appui dont, par adaptation aux divers plans, pourraient être déduits
des principes applicables aux connaissances particulières - certes
diverses, mais toujours ordonnées hiérarchiquement par rapport à un axe
unique surnaturel. Pour Guénon, telle serait la caractéristique des «
sciences traditionnelles » connues des anciens cycles de culture, par
opposition aux sciences modernes, inductivo-extérioristes,
particularistes, privées de point de référence unitaire, et capables non
de connaître, mais simplement de « savoir » d'une façon purement «
profane ».
Par ailleurs, transposée sur le plan de l'action,
relativement à la « réalité métaphysique », la « connaissance »
fournirait des points de vue supérieurs, des principes pour la direction
des intérêts terrestres, pour donner un cadre aux activités mondaines –
pour prolonger, en somme, la « vie » en quelque chose qui est plus que
la « vie ».
Et ce n'est pas une valeur purement idéale ou
polémique qu'il faut donner à cette seconde application : ce qui ne
commence ni ne finit avec l'élément « homme », donne lieu à des rapports
bien précis de distinction et de « dignité » entre les différentes
formes d’existence. C'est ainsi que naît la possibilité de cette «
hiérarchie », bien connue des antiques organisations sociales : en Inde,
en Extrême-Orient et aussi dans l'aire paléo-méditerranéenne jusqu'à ce
Moyen Âge catholico-féodal pour lequel, avec Berdiaev, Guénon
revendique une signification spéciale en fait de valeur. Plutôt que d'un
jeu de forces externes, ce serait donc de l'action universelle et, si
l'on peut dire, catalytique de la « connaissance métaphysique » que
procèderaient les structures de tels ordonnancements jusque dans la vie
pratique et politique.
Par sa nature non humaine, cette «
connaissance » aurait un caractère universel, celui d'une universalité
concrète basée sur une expérience transcendante, répétons-le, et non pas
abstraite ou éventuellement rationaliste. Et, de même que, selon
d'antiques théories, la puissance du feu existerait toujours et partout,
quoiqu'elle ne se manifeste visiblement qu'à partir du moment où
certains déterminismes sont présents et, alors, uniquement sous telle ou
telle forme contingente - de même, la connaissance métaphysique
disposerait-elle, pour se manifester, du corpus des enseignements
propres aux diverses traditions et religions, variables dans le temps et
l'espace, mais toujours reconductibles à l'« invariant » d'une
tradition unique ou « primordiale ». Et il convient d'utiliser cette
expression au sens non pas temporel et historique, mais métaphysique et
spirituel. C'est ainsi, par exemple, que faisant montre d'une vaste et
exceptionnellement intelligente érudition en matière de symboles, de
mythes, de cultes, etc., Guénon, dans un ouvrage récent (Le Roi du
monde, 1927) s'est attaché à montrer la récurrence, dans les traditions
les plus variées, de l'une des doctrines appartenant à la « tradition
primordiale » – expression de l'adaptation, sur le plan
historico-social, d'une conception propre à cette dernière. De même
qu'au-delà de la variété des formes et des degrés de conscience, les
diverses traditions peuvent dériver d'une « connaissance » unique - de
même, au-delà des divers centres dominant, de façon plus ou moins
visible, les grands courants historiques, on devrait retrouver un centre
unique, celui du « Roi du Monde ». Notion qui, à l'instar de celle de «
tradition primordiale », doit être comprise, essentiellement, au sens
métaphysique et supra-individuel, comme l'efficience continue d'une «
influence spirituelle », quasiment comme la « providence » chrétienne,
et non nécessairement manifestée à travers des êtres incarnés et
visibles - ou, alors, simplement en tant que « supports ».
En
Orient comme en Occident, le sens de la « tradition » s'est, selon
Guénon, progressivement estompé : son ultime forme occidentale aurait
été le christianisme et, plus particulièrement, le catholicisme en sa
réalisation médiévale. À cet égard, ce que dit Guénon à plusieurs
occasions sur certains enseignements et symboles de la tradition
chrétienne et biblique - et qui démontreraient l'« orthodo-orthodoxie »
et la « régularité » de cette dernière vis-à-vis de la tradition
primordiale - ne manque pas d’intérêt. Nous l'avons vu, c'est avec,
d'une part, la Réforme et, d'autre part, l'Humanisme qu'aurait eu lieu
le coup d’arrêt, débouchant sur la phase finale d'un cycle que l'Orient
avait prévu et auquel fut donné le nom d'« âge sombre » (Kali-Yuga).
Pour Guénon, Réforme et Humanisme auraient substitué le point de vue
humain au point de vue métaphysique ; aussi le voit-on considérer la
Réforme avant tout sous son aspect de libre-examen, de remise en cause
du ritualisme et d'individualisme, négligeant l'aspect simultanément
présent (et repris, de nos jours, par un Karl Barth) où l'on insiste, en
revanche, sur une transcendance intégrale débarrassée de tout
anthropocentrisme comme de tout concept de « valeur » et de « justice »
ayant pour mesure l'« homme ».
Quoi qu'il en soit, à partir de
l'Humanisme, Guénon voit prendre forme une culture « involutive » ,
puisque basée uniquement sur l'« humain ». Les facultés rationnelles se
substituent à l'« intellectualité pure », l'abstraction philosophique à
la connaissance métaphysique, l'immanence à la transcendance,
l'individuel à l'universel, le mouvement à la stabilité -
l'antitradition à la tradition. Simultanément, le pôle matériel et
pratique de la vie s'hypertrophie, devient prépondérant et prend le pas
sur tout le reste. De nouvelles manifestations de l'« humain » : le
moralisme, le sentimentalisme, l'exaltation du « moi », l'agitation
désordonnée (l'activisme), la tension privée de transcendance (le «
volontarisme »), se répandent un peu partout dans le monde moderne - de
pair avec une absence totale de « principes », un chaos social et
idéologique, une contaminante mystique de la « vie » et du « devenir »
qui battent la mesure d'une sorte de course à l'abîme sous le signe
arhimanique d'une grandeur purement mécanique et matérialiste. Et,
partant de l'Europe, le mal se diffuse alentour comme une nouvelle
barbarie : l'antitradition s'insinue partout avec son standard of
living, « modernisant » des civilisations qui, comme l'Islam, l'Inde et
la Chine conservaient encore, même sous forme de reflets lointains, des
valeurs propres à l'ancien ordre. Ce qui amène Guénon - à juste titre,
selon nous - à dire, contre Massis, que ce n'est pas d'un « péril
oriental » contre l'Occident qu'il faut parler, mais bien d'un « péril
occidental » contre l'Orient. Et on a déjà pu voir, en Occident, où
conduisent les tentatives de réaction : ce sont les déviations
néospiritualistes et spirites, elles-mêmes reflets de la tyrannie des
facultés infra-intellectuelles et de l'incompréhension pour une réalité
qui, ici et là, a pu être surprise au travers d'« ouvertures »
lucifériennement entrebâillées. Et quand bien même il ne s'agirait pas
de théosophismes et autres spiritismes, le renouveau chrétien lui-même,
avec ses sectes et ses « retours », est le plus éloigné qui soit de ce
sévère ensemble de connaissances ascétiques et symboliques qui, à
travers le christianisme, pourrait conduire à une reprise de contact
avec la réalité métaphysique et la tradition, en tant que libération et
réintégration du Moi.
Pour Guénon, le panorama offert par
l'époque moderne est plutôt bouché. Et notre auteur n'est pas disposé à
transiger : il dit non à l'esprit occidental pris en bloc, et doute
qu'il soit encore temps pour arrêter la course qui nous entraîne sans
rémission vers une issue catastrophique. Quoi qu'il en soit, cela exige,
en premier lieu, la formation d'élites chez lesquelles reprendrait vie
le sens de la réalité métaphysique. Mais, entre ces élites (qui,
d'ailleurs, pourraient exister déjà, plus ou moins dans la coulisse) et
les grandes masses de la société moderne, comment peut-on envisager que
s'établisse une communication ? Et quand bien même ce pas serait
franchi, est-ce que la « tradition » , au sens large, cesserait pour
autant d’être un problème ?
La tentative de partir de l'une des
traditions encore existantes et de procéder, à partir de là, par l'«
intégration », pourrait offrir de bien meilleures possibilités. À cet
égard, l'attention de Guénon s'est portée sur le catholicisme. Comme on
l'a vu, il considère que, plus que toute autre, la tradition catholique a
été, en Occident, le dépositaire de la « tradition primordiale » :
dépôt reçu avant tout sous une forme religieuse et passé, de nos jours, à
l'« état latent » en tant que corps de doctrines et de symboles dans la
compréhension desquels n'entre plus rien de métaphysique. Il
conviendrait, par contre, qu'une élite, qui en soit capable, se dégage
des rangs du catholicisme. Quant à la réintégration, elle pourrait,
selon Guénon, s'appuyer sur la connaissance de doctrines orientales qui,
à l'instar du Vêdânta (dont il a donné lui-même un excellent exposé
dans L'Homme et son devenir selon le Vêdânta, Paris, 1925), auraient
conservé, jusqu'à nos jours, l'enseignement orthodoxe sous une forme
plus pure et plus métaphysique. Ce n'est qu'alors que le catholicisme
pourrait se ressaisir et se poser comme un principe positif en face de
la crise du monde moderne. Combien sont illusoires de telles espérances,
ce n'est pas ici le lieu de le relever : et Guénon laisse d'ailleurs
transparaître une certaine désillusion faisant suite à diverses
expériences personnelles en ce domaine. Quoi qu'il en soit, n'en
demeurerait pas moins entier ce problème : jusqu'à quel point peut-on
penser que le catholicisme, même ainsi « réintégré » , est à même de
réorganiser, dans l'unité d'une tradition universelle, le monde moderne ?
En tant que fondement, il ne faut se faire aucune illusion : désormais,
le catholicisme ne constitue plus le centre du monde moderne - là où il
prédomine encore, c'est de façon toute superficielle et il n’empêche
pas que le principal pôle d’intérêt dans l'existence soit d'un tout
autre ordre : laïc et anti-traditionnel.
Allons plus loin : la
compréhension même de la réalité métaphysique, telle que Guénon la
présente, est en contradiction avec l'esprit de l'Occident non pas
seulement post-humaniste, mais aussi classique, nordico-germanique et
hellénique : il est donc inévitable que Guénon voie en lui une impasse
et se borne à prononcer un verdict de condamnation privé d'effets. On
peut, toutefois, se demander si la façon dont il conçoit le métaphysique
est vraiment la seule possible et la seule légitime.
Nous
touchons là un point névralgique - où le système de défense de Guénon
offre une brèche. C'est que le terme d'« intellectualité pure », utilisé
par lui comme organe de la « connaissance métaphysique », recèle une
équivoque et même un paralogisme, car il signifie en fait « réalisation »
; or, toute « réalisation » comporte deux aspects, deux possibilités
qui sont : l'action et la contemplation. De façon subreptice, Guénon
identifie le point de vue métaphysique avec celui où la contemplation
prédomine sur l'action - alors que revêt une égale dignité le point de
vue où l'action prédomine, au contraire, sur la contemplation, et
s'offre, elle aussi, comme une voie et un témoignage de la
transcendance. Comme c'est le cas dans les traditions sapientielles
héroïques des Kshatriya (guerriers), bien connues également de l'Orient,
même si elles s’opposent fréquemment à celles, plus influentes, des
Brahmana auxquels se rattache la position de Guénon. Mais, du point de
vue « brahmane », l'antagonisme vis-à-vis de l'Occident s’avère âpre et
irréductible, car l'esprit de ce dernier possède précisément une
tradition essentiellement guerrière, mais qui ne révèle la possibilité
de voies de réintégration latentes que si on l'aborde en partant des
principes et de la compréhension du métaphysique propres à une sagesse
guerrière. Et ces valeurs occidentales - telles que celles de
l’affirmation de l'individu, de la pluralité, de la libre-initiative et
de l'immanence - apparaîtraient alors, non pas comme des négations, mais
comme des éléments à l'état matériel qu'il faudrait élever à l'état
spirituel, et ce, conformément à l'âme d'une tradition authentiquement
occidentale, c'est-à-dire guerrière.
On peut dire, par
conséquent, que l'œuvre de Guénon se révèle positive dans sa phase
négative et négative dans sa phase positive, car, ici, son entreprise
apparaît privée du point d'appui indispensable qui lui permettrait
d'agir sur cette réalité comme il souhaiterait le faire. C'est, au
contraire, en incluant le substrat héroïco-guerrier, que recèlent,
aujourd'hui encore, les formes opaques du monde moderne, et en montrant
par quelle voie on pourrait l'affranchir d'un tel plan et l'amener à se
réaffirmer selon un ordre supérieur (et ces antiques traditions, dans
lesquelles le Héros, le Seigneur et le Roi apparaissaient simultanément
comme porteurs de valeurs et d’influences non humaines, pourraient, en
ce domaine, nous en dire beaucoup) que l'on peut parvenir, en Occident, à
quelque chose de plus qu'une stérile négation qui en méconnaît les
véritables traits.
C'est pourquoi - et bien qu'en face de
Guénon, un Keyserling ne soit qu'un philosophe de salon, dilettante, et
qu'en ce qui concerne Steiner, plus d'un coup destiné au théosophisme le
concerne au premier chef - l'idée que l'Orient doit intégrer l'Occident
comme un « sens » s'ajoutant à un « corps » qui en sort non pas altéré,
mais vivifié (Keyserling) - un « sens » qui libère la volonté
occidentale tandis que, simultanément, il « énergise » (Erkraft) la
spiritualité orientale (Steiner) -, cette idée doit être étudiée et mise
en valeur parallèlement, et contrairement, à ce que dit Guénon.
À celui-ci revient, toutefois, le mérite d'avoir affirmé la nécessité
d'un retour à un point de vue « non humain », au sens le plus intégral,
clair, virilement ascétique, à la fois suprarationaliste et
suprarationnel, du terme ; or, c'est là le principe de tout, ce qui
compte au premier chef et sans lequel le problème de l'esprit du monde
moderne serait condamné à rester insoluble.
Source
: Julius Evola. Ce texte est paru en juillet 1930, dans Bilychnis, sous
le titre : « Movimenti antimo-derni e ritorni alla metafisica : René
Guénon », rééd. par Aldo Perez, Rome, 1979. Tr. fr. : Gérard Boulanger,
L'Âge d'or n°4, 1985, Pardès.