Le 1er novembre 1954 marque le début de la guerre d'Algérie. Ce jour-là, une série d'attentats orchestrés par des membres du Front de libération nationale (FLN) a laissé une empreinte indélébile sur l'Histoire, transformant cette journée en une « Toussaint rouge » chargée du sang d’innocentes victimes. Cet événement a aussi inauguré huit années de conflit sur le sol algérien, ainsi que de longues décennies de tensions et d'hostilité entre la France et l'Algérie devenue indépendante.
Un vent d'indépendance
Après la Seconde Guerre mondiale, un souffle d'indépendance parcourt le monde colonial et atteint l'Algérie, annexée en colonie en 1830 puis transformée en département en 1848 : des Algériens réclament leur autodétermination. Pour y arriver, des groupes clandestins sont formés pour mener une lutte armée et faire entendre leur voix dans un pays où coexistent huit millions de musulmans avec le statut d'indigène et un million de citoyens français.
En octobre 1954, le Front de libération nationale est fondé et conçoit une stratégie en deux volets : organiser des attentats ciblés contre l'État colonial et obtenir le soutien de la population algérienne pour contraindre la France à céder face à leur velléité.
Des crimes odieux
C'est ainsi que dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, une trentaine d'actions violentes sont déclenchées simultanément sur l’ensemble du territoire algérien, visant des postes de police, des bâtiments administratifs, des infrastructures de communication et des fermes coloniales. Cette série d’attentats fait alors dix victimes, dont les noms méritent d’être cités au nom de la mémoire : le chauffeur de taxi Georges-Samuel Azoulay, le caïd Ben Hadj Sadok, l’ancien réserviste Laurent François, le forestier François Braun, l’agent de police Haroun Ahmed Ben Amar, les soldats Pierre Audat et André Marquet, le brigadier-chef Eugène, le lieutenant Darneaud et l’instituteur Guy Monnerot.
Le choix de la date - la fête catholique de la Toussaint - est, aussi, fortement symbolique et veut sans aucun doute marquer la lutte entre deux mondes, deux cultures, deux religions. Le FLN cherche ainsi à marquer les esprits par la gravité de ses actes.
La réaction de la France
Face à ces événements, le gouvernement français, sous Pierre Mendès France, réagit avec fermeté. François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur, déclare : « La seule négociation, c'est la guerre » et affirme que « l'Algérie, c'est la France, et la France ne reconnaîtra pas chez elle d'autre autorité que la sienne. ». Tous dénoncent les actes terroristes et acceptent l’envoi de renforts militaires pour rétablir l'ordre en Algérie. La France refuse aussi de reconnaître le FLN comme interlocuteur politique, en raison des actes terroristes que cette organisation a perpétrés. La riposte française s'accompagne alors d'enquêtes, de perquisitions et d'arrestations de toutes les personnes susceptibles d’être un danger. Cependant, cette répression n'entame en rien la détermination du FLN. Au contraire, elle permet la mobilisation croissante de combattants et permet au FLN de se structurer en une véritable armée de libération.
Une fracture durable
La Toussaint rouge marque ainsi, sans qu'on en ait eu conscience sur le moment, le début d'un conflit long et douloureux. Vont alors se dérouler, en Algérie, de nombreux combats sanglants d’opérations de guérilla et de représailles, entraînant des centaines de milliers de victimes dans chaque camp. Cette guerre déchirera la société française et sera à l'origine de la fracture durable qui s'est, par la suite, installée dans les relations franco-algériennes - fracture qui perdure encore aujourd'hui. Si, pour le FLN, encore au pouvoir aujourd'hui en Algérie, le 1er novembre 1954 représente l’aube de l'indépendance algérienne, il est cependant essentiel de rappeler que cette journée est marquée à jamais par l'infamie, mais aussi que toute célébration de cet événement serait une insulte envers la France, et surtout à l'égard des dix victimes innocentes assassinées, il y a maintenant 70 ans.
Ce 7 mai, la France continue de se souvenir du siège historique mené au cœur de l’Indochine et qui sonna le glas d’une guerre de sept ans, sept mois et trois jours. « Ils attendaient dans la cuvette/le tout dernier assaut des Viets/dans la boue, ils creusaient leurs trous, Ðiện Biên Phủ », chante toujours Jean-Pax Méfret. « Aujourd'hui tout l'monde s'en fout, de Ðiện Biên Phủ, mais nous, nous restons fiers de vous, Ðiện Biên Phủ. ». Montrons au chanteur de l’Occident que non, tout l’monde ne s’en fout pas, de Ðiện Biên Phủ, et rendons hommage, par le récit de cette triste bataille, aux milliers de courageux héros tombés pour la France voilà 70 ans.
Encerclés dans la cuvette
C’est aux confins du Tonkin et du Laos que se trouve le petit village de Ðiện Biên Phủ. Ce dernier fut choisi en 1953 comme base aéroportée afin de soutenir les armées françaises lors de la guerre d’Indochine. Mais les troupes Viêt-Minh découvrent le site stratégique et décident de le prendre afin de nuire à leurs ennemis européens. Le 13 mars 1954, le général Võ Nguyên Giáp déclenche une attaque surprenante qui annonce le début du siège de Ðiện Biên Phủ. Pour les forces françaises, c’est la stupeur. Même si elles savent que leur adversaire s’est regroupé pour les attaquer à cet endroit, elles ignorent tout de sa puissance de feu, pensant que la jungle empêchera tout acheminement d’artillerie suffisamment puissante pour les menacer.
Commencent, alors, de longs jours ponctués de combats incessants contre les assauts ennemis, le tout sous le feu des obus. L’avancée des troupes de Hô Chi Minh est telle que les Viêt-Minh parviennent à empêcher, par un pilonnage intensif du terrain d’aviation, toute arrivée de renforts et de ravitaillements qui pourraient contrer leur plan. Le dernier avion se pose ainsi le 27 mars et apporte avec lui Geneviève de Galard. « L’Ange de Ðiện Biên Phủ » (son surnom) est d’un grand secours pour les soldats français blessés qu’elle soigne et réconforte de son mieux, jusqu’à la fin.
Une lutte acharnée
Mais les semaines passent et l’étau viêt-minh se resserre inexorablement autour du camp français. Il n’est pas un jour sans que les combattants n’apprennent qu’un camarade est mort au champ d’honneur ou qu’un fortin est attaqué ou pris par l'ennemi. Ces points d’appui stratégiques sont tous baptisés par le général de Castries de prénoms féminins : Gabrielle au nord, Béatrice, Éliane et Dominique à l'est, Anne-Marie, Huguette, Claudine, Françoise, Liliane, Junon à l'ouest, Isabelle au sud et, non loin du centre de commandement, au centre, Épervier.
Tous tomberont, non sans que leurs occupants se soient battus jusqu’au bout avec le courage des âmes héroïques. Après 55 jours de luttes acharnées, l’ordre est tristement donné de cesser les combat, le 7 mai 1954. L’épuisement des soldats sur le champ de bataille et l’absence de soutien de la part des alliés, notamment américain, impose l'issue de la bataille : la France comprend que tout est désormais perdu et que faire encore couler le sang de ses enfants sera inutile.
Le prix cuisant de la défaite
Pour notre pays, cette défaite est cruelle. Des milliers de soldats faits prisonniers ne seront pas rendus à la patrie et devront marcher jusqu’à des camps où beaucoup mourront de faim ou de maladies. Les plus résistants endureront alors les brimades et la rééducation politique imposée par leurs bourreaux communistes jusqu’au moment où ils obtiendront leur libération. La France, quant à elle, renonce à son empire colonial en Asie en signant, le 20 juillet 1954, les accords de Genève. Elle abandonne l’Indochine à ses nouveaux maîtres.
Certains d’entre vous, chers lecteurs, demandaient, lors des commémorations de la bataille de Camerone, pourquoi la France avait l’habitude de célébrer des défaites comme celle de Ðiện Biên Phủ. Notre pays ne voue pas de culte à ses échecs militaires et ne cultive ni le pessimisme ni l’esprit de revanche. Notre nation rend en réalité hommage aux hommes et aux femmes qui ont fait preuve d’un courage exemplaire et qui se sont sacrifiés volontairement pour des idéaux plus grands qu’eux. N'oublions pas les noms de nos anciens inscrits sur nos monuments afin que leur exemple continue d’être transmis aux générations futures et que jamais ne meurent l’héroïsme et le patriotisme en France.
Au cours des mois qui suivirent l’évasion des bataillons du Pathet Lao en mai 1959, les crises gouvernementales continuèrent à Vientiane, chacune produisant un virage à droite. Le « Comité de défense des intérêts nationaux » (CDNI) du général Nosavan fait de plus en plus sentir son poids. Les nouveaux placements de l’Amérique remettaient en cause d’anciens privilèges bien établis et gravissaient la spirale politique trop rapidement pour satisfaire les goûts et les intérêts matériels des « vieux fidèles », qui tentaient de s’accrocher d’un remaniement ministériel à l’autre.
Dans l’un d’eux (15 décembre 1959), Sananikone a viré huit ministres du CDNI, dont Nosavan. Onze jours plus tard, des chars sont apparus dans les rues de Vientiane et des camions de soldats ont été déchargés devant l’Assemblée nationale. Sananikone a compris l’allusion et a démissionné, mais le roi Savang Vatthana, sachant qu’il n’y avait généralement pas de place pour un roi et un « homme fort » dans le même pays, a refusé d’accepter la démission de son premier ministre. Lorsque Katay est tombé mort le 29 décembre – du moins c’était la version officielle – Sananikone a pris cela comme un indice supplémentaire et a refusé la commission du roi de former un autre gouvernement.
À ce stade, Nosavan, qui n’occupait alors aucun poste gouvernemental, a publié un communiqué annonçant que l’armée « avait pris en charge » les affaires de l’État en attendant la formation d’un nouveau gouvernement. Cela a été suivi d’un autre communiqué cinq jours plus tard indiquant que le haut commandement avait informé le roi que « compte tenu de la grave situation existant au Laos, l’armée jugeait indispensable de prendre en charge les affaires courantes ».
À partir de ce moment, quel que soit le nom apparu comme premier ministre, c’est « l’homme fort » Nosavan qui a exécuté la politique américaine au Laos. Pour présenter le genre de façade légale dont la politique américaine a parfois besoin, des élections générales ont eu lieu entre le 24 avril et le 9 mai 1960. Les élections ont dû être échelonnées, comme la campagne d’extermination de Katay, pour permettre la concentration des unités de l’armée et de la police de Nosavan à divers endroits et localités. Les résultats ont été miraculeux. Les candidats de Neo Lao Haksat et de Santiphap Pencan (Parti de la paix et de la neutralité), qui avaient si bien réussi auparavant, n’ont remporté aucun siège. Dans certaines circonscriptions électorales où ils avaient gagné avec des majorités écrasantes la dernière fois, ils n’ont pas obtenu un seul vote ! Tous les sièges ont été remportés par le Rassemblement du peuple laotien (parti de Sananikone) et les filiales de la CDNI.
Pas étonnant que les États-Unis et leurs hommes en place au Laos aient été pris complètement par surprise lorsque Kong Le avait mené à bien son coup d’État militaire. Le gouvernement d’approbation qui avait été mis en place deux mois avant le coup d’État s’est effondré. Le 15 août 1960, une semaine à peine après l’occupation de Vientiane par le bataillon de Kong Le, le roi invite Souvanna Phouma à former un gouvernement, qui est approuvé par une Assemblée nationale profondément ébranlée deux laïcs plus tard.
Pendant un moment, Nosavan et ses conseillers de la CIA ont été emportés par le fort courant des événements. Nosavan attaqua d’abord la composition du nouveau gouvernement ; dans l’intérêt de la paix, Souvanna Phouma avait remanié son cabinet le 30 août pour inclure Nosavan comme vice-Premier ministre et ministre de l’Intérieur, du Bien-être social et de la Culture. Ce gouvernement était reconnu par la plupart des pays du monde, y compris les États-Unis, comme le gouvernement légal du Laos. Mais ce n’était qu’une manœuvre provisoire pendant que la CIA réfléchissait à la prochaine étape. Elle n’a pas tardé à venir.
Le général Phoumi Nosavan rencontre le Secrétaire à la Défense des États-Unis Robert McNamara en 1961
Immédiatement après l’investiture du nouveau gouvernement dans la capitale royale de Luang Prabang, Nosavan s’est envolé vers le sud jusqu’à Savannakhet. Là, le 10 septembre, le prince Boun Oum annonça qu’avec Nosavan, il avait formé un « nouveau comité révolutionnaire » et que « la loi martiale avait été déclarée dans tout le pays ».
Les armes américaines ont commencé à affluer à Savannakhet depuis la Thaïlande, et en moins de dix jours, les troupes de Nosavan, renforcées par des unités de l’armée thaïlandaise, ont commencé une poussée vers le nord le long de la vallée du Mékong pour tenter de reprendre Vientiane. La guerre civile reprenait, cette fois à une échelle plus grande que jamais. Les généraux d’un certain nombre de provinces du nord, dont Xieng Khouang, Sam Neua, Phong Saly et Luang Prabang, impressionnés par l’ampleur généreuse du soutien financier et militaire américain à Nosavan, lui ont déclaré leur soutien. Parmi les premiers résultats de l’action militaire figuraient une cuisante défaite infligée aux troupes de Nosavan par Kong Le à Paksane et l’occupation de la province de Sam Neua par le 2e bataillon du Pathet Lao. C’était après une bataille acharnée au cours de laquelle Nosavan avait perdu 2000 hommes tués, blessés et faits prisonniers – de très lourdes pertes pour le Laos.
Après ces deux défaites, Nosavan a fait semblant d’être à nouveau d’humeur à négocier jusqu’à ce qu’il ait constitué ses forces pour une autre poussée vers le Nord. Cette fois, en plus de remonter la vallée du Mékong, il a déplacé ses troupes à travers le territoire thaïlandais pour attaquer Vientiane du côté thaïlandais du fleuve. Après 18 jours de résistance héroïque des forces de Kong Le et du Pathet Lao, aidées par la population locale à qui Kong Le avait distribué les armes américaines capturées lors de son coup d’État, Vientiane tomba, le 16 décembre. Elle avait été lourdement bombardée à partir du Côté thaïlandais de la rivière, les tirs d’artillerie étant dirigés par des hélicoptères américains. Boun Oum y déplaça son Comité et l’appela un gouvernement. Avec une hâte indécente, même aux yeux des alliés occidentaux, les États-Unis ont immédiatement reconnu le régime de Boun Oum comme le seul gouvernement « légal » du Laos. Le gouvernement de Souvanna Phouma et ses forces armées sont devenus des « rebelles » et les États-Unis ont fait savoir sans ambages qu’ils allaient être anéantis avec les moyens militaires et financiers fournis par les États-Unis. La facilité avec laquelle les « rebelles » sont devenus « gouvernement légal » et vice-versa était un peu trop pour certains des plus proches alliés de l’Amérique et pour la plupart des pays du monde qui ont continué à reconnaître Souvanna Phouma.
Pendant ce temps, le Neo Lao Haksat avait rejoint le gouvernement de Souvanna Phouma ; une décision a été prise d’établir des relations diplomatiques avec l’Union soviétique et de prendre l’aide économique de tout pays qui l’offrait sans conditions. Un blocus économique imposé par la Thaïlande pour couper toute nourriture et tout pétrole des zones contrôlées par le gouvernement a été contré par un pont aérien soviétique de fournitures essentielles.
Ce n’était pas un objectif stratégique de défendre Vientiane, située à la frontière thaïlandaise; la possession d’une capitale administrative ne pouvait être déterminante pour le résultat final. Bien qu’ils se soient retirés de Vientiane, le moral des troupes de Kong Le-Pathet Lao était élevé. Ils ont commencé une retraite de combat de 200 milles pour frapper Nosavan à un endroit où ça faisait vraiment mal – la plaine des Jarres, qui domine tout le nord du Laos et dans laquelle les Américains avaient englouti des millions de dollars en développant un grand réseau d’aérodromes.
« Nos forces », m’a raconté plus tard le général Singkapo, « étaient pitoyablement dispersées au moment où nous avons atteint Xieng Khouang [capitale de la province du même nom et centre principal de la plaine des Jarres]. Nous avions dû laisser des garnisons dans des points stratégiques que nous avions capturés le long de la ligne de retrait. Le capitaine Kong Le n’avait que 300 soldats au moment où nous avons atteint Xieng Khouang et nous n’avions qu’un seul peloton. La plupart du reste de nos deux forces luttaient, loin derrière. Le transport avait été difficile, Les troupes étaient plutôt épuisées. Mais le moral était bon et nous avons mis en déroute les troupes de Nosavan. Au moment où tous nos hommes avaient rattrapé notre retard, nous en avions environ 1500. La plaine des Jarres était entièrement entre nos mains le 1er janvier 1961. Nos anciennes unités de guérilla avaient recommencé à agir à Luang Prabang et dans d’autres provinces du nord théoriquement sous le contrôle de Nosavan ».
Pour expliquer sa défaite massive dans la Plaine des Jarres, Nosavan a typiquement inventé le mythe des « six bataillons nord-vietnamiens », dans une note à l’ONU. Cela a été répété lors de deux conférences de presse à Vientiane les 10 et 23 janvier 1961. Mais le 26 janvier, une troisième conférence de presse a eu lieu à laquelle, en présence de Boun Oum, le porte-parole officiel de Nosavan a admis qu’il n’y avait aucune preuve d’invasion. Les protestations auprès de l’ONU et de l’OTASE avaient été faites pour des raisons de propagande interne, a-t-il admis (C’était de la propagande qui eut un mauvais effet boomerang. Les troupes de Nosavan s’enfuirent consternées lorsqu’elles entendirent à la radio de Vientiane qu’elles devaient affronter des bataillons « vietminh ».) Le 4 janvier, lors d’une réunion de l’OTASE tenue à la demande américaine à Bangkok, le Secrétaire général thaïlandais, Nai Pote Sarasin, a dû admettre qu’il n’y avait aucune preuve d’intervention active au Laos des forces nord-vietnamiennes et que la présence de forces terrestres d’invasion devrait être prouvée avant que l’OTASE ne puisse entreprendre une quelconque action.
Fin janvier, Nosavan lance une grande offensive pour reprendre la plaine des Jarres, tandis que les gouvernements américain et britannique continuent de mépriser l’idée d’une conférence internationale. Nosavan employait 20 bataillons, soit environ la moitié de ses forces totales à l’époque, et du point de vue de l’équipement et de l’entraînement, le meilleur de tout ce qu’il avait. Ils étaient soutenus par de nombreux groupes de commandos qui avaient été regroupés en unités de bataillon à partir de zones profondes à l’arrière du territoire détenu par Souvanna Phouma.
Tout au long des mois de février et de mars, l’offensive s’est poursuivie lentement mais régulièrement et plus elle avançait, plus les rejets des propositions de conférence ou de cessez-le-feu étaient précis et hautains. Le type de pays rendait de toute façon difficile toute avancée rapide et spectaculaire, mais dès la seconde quinzaine de mars, l’activité de guérilla s’ajoutait aux difficultés. Puis, avec Souvanna Phouma personnellement sur place pour surveiller les phases initiales, les forces de Kong Le-Pathet Lao ont lancé une contre-offensive. À cette époque, le Pathet Lao était en mesure de jeter ses forces régulières dans la bataille ; leurs guérillas frappaient durement partout à l’arrière de Nosavan. Ce fut le chaos. Les troupes de Nosavan jetèrent leurs armes ou les retournèrent contre leurs officiers. Ils se battaient pour une mauvaise cause, le savaient et l’ont montré.
Le prince Souvanna Phouma
Si l’offensive de Nosavan avait avancé à pas de tortue, la retraite a montré que les troupes étaient capables de se déplacer rapidement, après tout. Les unités d’élite formées en Thaïlande ne se distinguaient que par leur capacité à s’enfuir plus vite que les autres. Le rêve de Nosavan de reprendre la plaine des Jarres fut brisé et d’autres excellents équipements américains sont passés entre les mains des forces de Kong Le et du Pathet Lao. À la mi-avril, ses troupes ont été repoussées plus loin que leurs points de départ – à moins de 30 kilomètres milles de Luang Prabang et de Paksane et à 20 kilomètres de Vientiane. Les bataillons de commandos complètement démoralisés se sont totalement désintégrés. Et entre-temps, les guérilleros du Pathet Lao s’étaient emparés de la majeure partie du bas Laos, occupant entre autres points importants, plus de 150 kilomètres de la très stratégique route 9.
Le résultat de cette offensive ambitieuse de Nosavan fut qu’un bon 70% du territoire et plus de la moitié de la population se trouvaient derrière les lignes Kong Le-Pathet Lao. Nosavan détenait une mince bande le long du Mékong où se trouvent les principales villes – et où la Thaïlande était idéalement proche – et de petites poches autour de Luang Prabang et de Vientiane.
Le nouveau cessez-le-feu
Entre-temps, la politique américaine au Laos faisait l’objet de critiques de plus en plus sévères aux États-Unis mêmes. Même avant la défaite fracassante de Nosavan, le sénateur Mike Mansfield s’était plaint le 28 décembre qu’il n’y avait pas beaucoup de résultats à montrer pour les 300,000,000 $ dépensés au cours des six ou sept années précédentes au Laos, à part « le chaos, le mécontentement, les armées en circulation libre et une grande mission de centaines des responsables américains à Vientiane » (La plupart d’entre eux étaient des employés de la CIA).
Une réponse très effrontée à la vague montante de critiques, bien plus forte à l’étranger qu’à l’intérieur, était contenue dans un « Livre blanc » du Département d’État publié le 7 janvier, à la veille de l’offensive malheureuse de Nosavan. « Les États-Unis pensent », concluait-il, « qu’ils peuvent mieux contribuer à une solution du problème du Laos : premièrement, en essayant de faire progresser la reconnaissance et la compréhension internationales de la véritable nature des intentions et des actions communistes au Laos ». Le commentaire du prince Souvanna Phouma à ce sujet a été publié dans le New York Times, 12 jours plus tard (20 janvier 1961). Il s’en est vivement pris à la politique américaine et a notamment désigné M. Graham Parsons, sous-secrétaire d’État américain aux affaires d’Extrême-Orient, comme « directement responsable de la récente effusion de sang lao », et a ajouté : « Ce que je ne pardonnerai jamais aux États-Unis, c’est le fait qu’ils m’ont trahi, qu’ils nous ont trahi, moi et mon gouvernement ». Il a souligné que les États-Unis s’étaient constamment opposés à la seule solution possible, « la formation d’un gouvernement d’union nationale ». Il reproche notamment à Washington d’avoir provoqué la chute de son gouvernement en juillet 1958 au profit de celui de Sananikone engagé dans une « politique anticommuniste forte ».
Toujours au milieu de la tentative malheureuse de Nosavan d’écraser l’opposition, la pression internationale augmentait à nouveau pour un règlement pacifique. En décembre 1960, le prince Sihanouk lors d’une visite à Pékin avait relancé la proposition soviétique de trois mois auparavant pour une nouvelle conférence de Genève sur le Laos, et son initiative fut soutenue par le gouvernement chinois. Après son retour dans la capitale cambodgienne, le 2 janvier 1961, le prince Sihanouk présenta une proposition plus détaillée. Il a nommé les 14 États qui, selon lui, devraient participer à une nouvelle conférence de Genève ; en plus de ceux qui avaient participé en 1954, cela incluait les États voisins du Laos et les trois membres de la CIC, l’Inde, la Pologne et le Canada. L’URSS, la Chine, le Nord-Vietnam, la Pologne et la Birmanie acceptèrent immédiatement. Parmi les puissances occidentales, seule la France a donné son approbation pure et simple. La Grande-Bretagne, inquiet des changements de Nosavan, pensait que cela pourrait être « utile », tandis que le président Eisenhower, qui vivait alors ses derniers jours au pouvoir, n’acceptait ni ne rejetait le plan. Nosavan et Boun Oum ont ridiculisé l’idée, exigeant que l’Union soviétique reconnaisse d’abord leur gouvernement comme le seul « légal », une demande répétée plus tard par Washington comme la seule base des pourparlers. Dans une autre note à Londres le 18 février 1961, l’URSS renouvelle ses propositions.
Ainsi, jusqu’à ce que le plein impact de la défaite désastreuse de Nosavan frappe Washington comme un marteau, les États-Unis ont continué à s’opposer à un cessez-le-feu ou à une conférence. À la mi-mars, alors que ses forces s’effondraient sur tous les fronts, Nosavan a supplié les Américains soit de provoquer rapidement une intervention de l’OTASE, soit de le sauver par un cessez-le-feu. Le 23 mars, le gouvernement britannique, répondant aux diverses notes de l’URSS, accepta une conférence internationale, la reconvocation de la CIC et les propositions du prince Sihanouk pour la composition de la conférence. Mais par-dessus tout, ils voulaient un cessez-le-feu rapide, pour sauver Nosavan d’un effondrement complet.
Le même jour, le président Kennedy, lors de sa conférence de presse, a soutenu les propositions britanniques (les mêmes qui avaient été faites à plusieurs reprises par l’Union soviétique pendant trois ans), et il a affirmé avec aisance que les États-Unis « soutenaient fermement et sans réserve l’objectif d’une neutralité et le Laos indépendant ». Néanmoins, plus tard le même jour, on apprit que le porte-avions américain Midway et deux destroyers étaient partis pour le golfe de Thaïlande, et le lendemain, des rapports indiquaient que plusieurs centaines de marines américains étaient arrivés à la base aérienne d’Udon Thani, dans le nord-est de la Thaïlande à 50 kilomètres de la frontière laotienne.
Après quelques échanges diplomatiques supplémentaires entre l’URSS et la Grande-Bretagne, les coprésidents lancent un appel au cessez-le-feu le 24 avril, qui est accepté par les forces du Pathet Lao et de Kong Le, bien qu’elles aient partout l’avantage. Le cessez-le-feu est entré en vigueur le 3 mai 1961 et le décor était planté pour une nouvelle conférence de Genève. Celle-ci devait ouvrir le 12 mai mais a été bloquée pendant quatre jours car la délégation américaine a refusé de s’asseoir avec les représentants du gouvernement de Souvanna Phouma et du Pathet Lao. Boun Oum et plus tard la délégation thaïlandaise ont refusé de participer pour la même raison, et ce n’est que le 27 juin qu’une délégation du gouvernement Boun Oum-Nosavan a accepté de participer. Elle était dirigé par Phoui Sananikone, le même qui, sept ans auparavant, avait accepté un pot-de-vin d’un million de dollars du gouvernement des États-Unis en échange de ne pas signer les accords de Genève de 1954. La délégation thaïlandaise s’est également présentée le 27 juin.
Mois après mois, la conférence de Genève s’éternisait tandis que Nosavan, avec une aide accrue des États-Unis, tentait fiévreusement de reconstruire son armée brisée et de réoccuper subrepticement les points clés perdus lors des combats de février-mars. Les négociations se sont poursuivies par intermittence pendant la seconde moitié de 1961 et les premiers mois de 1962.
Sur la Plaine des Jarres
C’est fin février 1962 que je me rendis au Laos pour savoir comment fonctionnait le cessez-le-feu et ce qu’il en était des propositions du gouvernement de coalition. Alors que mon avion commençait à descendre vers la Plaine des Jarres, j’ai remarqué une épaisse traînée de fumée suspendue au-dessus des arbres. Evidemment les montagnards défrichant un terrain, pensai-je. Mais mon voisin, un jeune ingénieur laotien, regarda attentivement par la fenêtre et dit amèrement : « Ce sont les commandos de Nosavan à l’œuvre. Les Américains les lâchent dans les montagnes ». Alors que nous nous rapprochions et descendions, nous pouvions voir un groupe de huttes enveloppées de sombres flammes rouges.
En zoomant sur la Plaine, on pourrait facilement se méprendre sur l’origine du nom. La vallée elle-même et les collines nues ondulantes qui la bordent sont couvertes de larges plaques blanches, en forme de jarres à col étroit, disposées à perte de vue dans toutes les directions. En fait ces excroissances sont des pièges collants pour tout oiseau ou petit animal assez imprudent pour y mettre les pieds. Le nom de la plaine vient des véritables jarres, d’énormes récipients de pierre grise, mesurant de trois à huit pieds de hauteur et regroupées en bandes d’environ un mille de long et plusieurs jarres de large. S’ils devaient réserver du vin pour des cérémonies spéciales, comme le prétendent certains experts, les gens de cette époque devaient être de prodigieux buveurs et la Plaine le théâtre de quelques orgies fantastiques. D’autres spécialistes affirment qu’il s’agissait de réserves de riz en temps de guerre, d’autres encore qu’elles avaient une signification purement religieuse. En tout cas, il s’agit d’un phénomène très curieux, certains taillés dans des morceaux de pierre solides, d’autres formés d’une poudre de pierre et d’un composé semblable à du ciment.
La Plaine des Jarres
Une heure avant l’atterrissage de l’avion, un autre avait atterri ramenant Souvanna Phouma de Vientiane, où il avait fait une tentative infructueuse de plus dans des pourparlers avec « l’homme fort » Nosavan pour mettre en place le gouvernement de coalition conformément aux accords signés au cours des mois précédents.
La visite de Vientiane avait été organisée par les ambassadeurs britannique et français, qui avaient assuré à Souvanna Phouma que les Américains étaient désormais « raisonnables » et accepteraient le gouvernement de coalition neutre. S’il venait à Vientiane et parlait avec Nosavan, tout irait bien. En fin de compte, Souvanna Phouma n’a pas été accueilli à l’aéroport de Vientiane. Il a dû partir à la recherche d’une chambre d’hôtel comme un touriste inattendu, sa propre villa ayant été saccagée. Nosavan l’a fait attendre pendant plusieurs jours pendant que l’ambassadeur américain menait une guerre des nerfs, menaçant d’intervenir avec l’OTASE si un gouvernement n’était pas formé rapidement et « conseillant » au Premier ministre de céder les ministères de la Défense et de l’Intérieur à Nosavan. Et ce furent les premières demandes présentées par Nosavan lors de leur rencontre.
Kong Le, gai et énergique, était encore plus catégorique que le Prince. « Le principal obstacle à la formation du gouvernement de coalition est la mauvaise foi de Nosavan, de son groupe de généraux de Savannakhet et de leurs soutiens américains », a-t-il déclaré. « Ils ont encore l’illusion qu’ils peuvent gagner militairement et ils essaient de nous forcer à des concessions qui équivaudraient à des conditions de reddition, en menaçant de faire venir les forces de l’OTASE ».
À cette époque, Washington faisait semblant de faire pression sur Nosavan pour qu’il accepte un gouvernement de coalition en retenant 5 000 000 $, son paiement mensuel au régime de Boun Oum. Je n’ai trouvé personne à Khang Khay qui croyait cela. J’ai interrogé le premier ministre par intérim Khamsouk Keola à ce sujet. Il a ri : « C’est juste une ruse. Les Américains donnent de l’argent supplémentaire à Sanit Thanarat, le dictateur thaïlandais qui est l’oncle de Nosavan, et il le lui transmet simplement. Si les Américains veulent faire pression, pourquoi ne mettent-ils pas fin aux livraisons d’armes ? » Le même constat avait été fait quelques jours auparavant dans le New York Times (22 février), par son correspondant à Vientiane, Jacques Nevard. « Le soutien de Washington au prince Souvanna Phouma et au général Phoumi Nosavan est considéré par certains diplomates britanniques, français et canadiens comme une politique à double face », a-t-il écrit. Après avoir évoqué le retrait américain de l’aide financière à Boun Oum, Nevard a poursuivi :
« Cependant, les États-Unis ont poursuivi leur aide militaire aux forces du général Phoumi Nosavan. Les livraisons d’armes, de munitions et de carburant n’ont pas été stoppées. Un pont aérien affrété par les nationalistes chinois fonctionne toujours. Des équipes en uniforme de conseillers militaires américains continuent de servir avec la plupart des bataillons du général Phoumi Nosavan sur le terrain. Le général a placé plus d’obstacles sur la voie d’un régime de coalition que n’importe quel autre dirigeant du pays ».
Répondant également à mes questions sur ce point, le prince Souphanouvong a déclaré : « Tout ce que je sais, c’est que l’aide militaire américaine à la Thaïlande a été doublée depuis la signature des accords de cessez-le-feu. Pourquoi ? La Thaïlande est-elle en guerre ? Le but de l’aide est-il de poursuivre une guerre existante ou d’en déclencher une nouvelle ? »
« J’ai signé trois accords avec Boun Oum et Nosavan », a-t-il poursuivi, « qui prévoient la mise en place d’un gouvernement de coalition sous le prince Souvanna Phouma. Tout ce que je demande, c’est qu’ils honorent leurs signatures. Maintenant, les Américains se disent prêts à soutenir un gouvernement neutre. Nous ne voyons aucune attitude neutre de leur part, seulement de l’agression ».
Les trois accords auxquels il faisait référence s’inscrivaient dans le cadre des pactes généraux de cessez-le-feu, mais étaient en fait utilisés par Nosavan comme des dispositifs pour gagner du temps afin de lui permettre de se préparer à de nouvelles offensives. Le premier, à Zurich (22 juin 1961), est un accord entre les trois princes – Souvanna Phouma, Souphanouvong et Boun Oum – pour former un gouvernement provisoire d’union nationale. Lors d’une autre rencontre entre les trois princes (Hin Heup, 6-8 octobre 1961), il fut convenu que le prince Souvanna Phouma serait Premier ministre d’un gouvernement de coalition composé de huit membres neutres, quatre partisans de Souphanouvong et quatre de Boun Oum. Le troisième accord, signé à Genève (19 janvier 1962), attribuait des postes ministériels spécifiques, mais il fut désavoué par Nosavan, le véritable pouvoir derrière Boun Oum, dans les 48 heures.
La confirmation de ces soupçons fut une dépêche au Times de Londres le 24 mai de son correspondant à Washington. Intitulée « La CIA est responsable de la crise au Laos », la dépêche se lit en partie :
« L’administration est maintenant convaincue que la Central Intelligence Agency a retrouvé ses anciens appareils et doit partager une grande partie de la responsabilité de la situation au Laos… Apparemment, les preuves montrent que l’essaim d’agents de la CIA au Laos s’est délibérément opposé à l’objectif officiel américain d’essayer d’établir un gouvernement neutre. Ils auraient encouragé le général Phoumi Nosavan dans la concentration des troupes qui a provoqué la réponse rapide et désastreuse du Pathet Lao ».
Quant à la farce du « salaire » bloqué de Nosavan, poursuit la dépêche, « la CIA lui a fourni des fonds sur son propre budget. On pense que l’agence a transféré l’argent de ses opérations au Siam ». La tentative de prouver que la CIA a une politique et l’administration une autre s’épuise un peu. La seule politique américaine que le monde voit en action est la politique de la CIA. En tout cas, la dépêche du Times confirmait tout ce qu’on pouvait apprendre sur place au Laos.
J’ai demandé l’aide du général Kong Le et du général Singkapo, qui dirigent le Conseil militaire suprême conjoint, pour obtenir une image de ce qui s’était passé au Laos depuis l’accord de cessez-le-feu. Je voulais voir la ligne de cessez-le-feu convenue sur une carte et j’ai été surpris d’apprendre qu’il n’en existait pas.
« Nosavan a simplement quitté la conférence de Na Mone qui devait déterminer la ligne de cessez-le-feu et n’est jamais revenu », a expliqué le général Singkapo. « Apparemment, il ne pouvait pas accepter les réalités de la situation militaire ». Sa propre carte était marquée de la ligne de cessez-le-feu rouge que son camp avait soumise à la conférence et dont les experts militaires français m’ont dit plus tard qu’elle coïncidait avec la leur. À cette époque, environ 70% du territoire était sous l’administration du gouvernement de Souvanna Phouma. Les zones ombrées entourées de lignes bleues montraient les zones reprises par les forces Nosavan depuis le cessez-le-feu. Elles représentaient environ 2600 kilomètres carrés.
Les deux généraux ont déclaré qu’en décembre 1961 et en janvier et février 1962, les forces de Nosavan avaient lancé trois offensives majeures. Selon des officiers de Nosavan passés de leurs côtés, les plans opérationnels avaient été élaborés par le MAAG (US Military Aid and Advisory Group) à Vientiane. Trente-trois bataillons, environ les deux tiers des forces totales de Nosavan, étaient employés. Début mars, les forces de Nosavan avaient de nouveau subi de graves défaites.
Dans le Nord, à l’époque où j’étais là-bas, les forces de Nosavan faisaient face à un désastre. Depuis janvier, elles avaient poussé jusqu’à 100 kilomètres derrière la ligne de cessez-le-feu pour capturer Nam Mo, Nam Seo et Muong Houn. Ensuite, les troupes de Kong Le et du Pathet Lao ont repris les villes et ont chassé les assaillants. Nosavan, qui n’était pas un grand stratège, ordonna à ses troupes de battre en retraite dans une vallée à environ dix milles à l’est de Nam Tha. Un coup d’œil sur la carte militaire a montré que toutes les meilleures forces de Nosavan étaient embouteillées dans une situation du style de celle de Dien Bien Phu, et presque toutes les ressources d’approvisionnement américaines les alimentant étaient immobilisées. Telle était la situation au début de mars 1962 lorsque j’étais là-bas – 7000 soldats d’élite de Nosavan, encerclés dans une vallée du côté Souvanna Phouma de la ligne de cessez-le-feu, une proportion importante de sa force de combat totale. Après tout, c’était la perte de seulement 16 000 soldats d’élite français à Dien Bien Phu qui avait causé la chute de leurs efforts militaires en Indochine.
La situation n’avait pas changé deux mois plus tard. Les troupes de Nosavan étaient devenues plus affamées, plus frigorifiées, plus malades. Elles étaient ravitaillées par air depuis un aérodrome avancé à Muong Sin, à environ 100 kilomètres de là. Au début de mai, la garnison de Nosavan à Muong Sin se révolta. Des troupes furent dépêchées par voie aérienne pour réprimer la révolte. Le premier avion a été encerclé lors de son atterrissage. Certains ont décidé de rejoindre la révolte. Les autres ont été tués ou capturés et l’avion a été incendié. Aucun autre avion n’a atterri. Ce fut le coup de grâce. Les troupes encerclées à Nam Tha ont fait un effort désespéré pour sortir; les forces envoyées à leur secours par Nosavan ont été taillées en pièces. Ceux qui ont réussi à s’échapper n’ont cessé de courir jusqu’à ce qu’ils aient atteint le Mékong et l’aient traversé pour se rendre en Thaïlande.
C’est la véritable histoire de Nam Tha, une situation de fabrication américaine qui a été présentée à l’envers au monde comme une violation des accords de cessez-le-feu par le « Pathet Lao » et pratiquement un causus belli pour une nouvelle guerre mondiale. Elle a été transformée en prétexte pour l’occupation militaire américaine de la Thaïlande, rapprochant d’autant plus l’Asie du Sud-Est de la guerre.
Quant aux « menaces » laotiennes sur la Thaïlande, c’était plutôt l’opposé quand j’étais au Laos. On m’a donné les désignations et les emplacements de garnison de 14 bataillons des forces thaïlandaises, sud-vietnamiennes, de Chiang Kai-shek et des Philippines. Il y avait environ 2000 « conseillers » militaires américains qui planifiaient et supervisaient les opérations – sans succès, il faut l’admettre – contrôlant l’artillerie, le génie, les communications et les unités blindées, fournissant même des chauffeurs et des artilleurs dans ce dernier cas. Ce n’était pas la Thaïlande qui était menacée par les Laotiens, ni même les Laotiens menacés par d’autres laotiens. Le Laos faisait l’objet d’une invasion armée internationale organisée par les États-Unis.
Après que le Times de Londres ait rapporté le sabotage de la CIA au Laos, Washington a annoncé l’ouverture d’une enquête officielle sur les activités de la CIA là-bas. Les enquêteurs pourraient bien commencer leurs investigations en étudiant des documents laissés sur place lors de la débâcle de Nam Tha. Ces derniers étaient maintenant entre les mains du gouvernement de Souvanna Phouma, et comprennent la directive n° 944, signée le 20 août 1961, par le général Rattikone, commandant des forces de Nosavan – c’est-à-dire trois mois et demi après le cessez-le-feu qu’elle décrit comme un « facteur purement théorique ». Washington pourrait également étudier l’ordre opérationnel de l’armée n° 1438, signé par Rattikone le 25 novembre 1961, établissant le plan d’une offensive dans le territoire de Souvanna Phouma au-delà de Nam Tha et Muong Sai. C’étaient des plans élaborés pour Nosavan par ses « conseillers » américains.
Pendant que j’étais au Laos, il m’a été possible d’être témoin d’autres formes de violations. J’ai personnellement vu un avion de transport américain, escorté par six chasseurs à réaction, larguer une vingtaine de parachutistes ou plus sur une crête de montagne à moins de 15 milles de la capitale de Souvanna Phouma. Presque chaque nuit, vous pouviez entendre des avions bourdonner au-dessus de votre tête lors de missions de largage, d’hommes, de fournitures ou des deux. L’un d’eux a été abattu à environ 20 km de la ville de Xieng Khou-ang quelques semaines avant mon arrivée.
Un jour, lorsque j’ai visité le marché de Xieng Khouang – normalement un endroit animé et coloré avec les minorités en costumes gais et brodés échangeant leurs produits forestiers contre des marchandises des avions – il y avait un silence et une tristesse inhabituels. J’ai découvert que trois femmes Meo descendant leur sentier de montagne vers le marché ce matin-là avaient été tuées par une mine, posée sur le chemin par l’un des commandos largués par Nosavan. Perturber la vie normale dans les zones arrière est l’un de leurs principaux objectifs, m’a assuré le gouverneur de la province de Xieng Khouang.
Tous ceux que j’ai rencontrés au Laos, de Souvanna Phouma aux minorités sur les places de marché, des troupes de Kong Le en bérets rouges et tenues camouflées aux partisans du Pathet Lao, des pêcheurs avec leurs filets à lancer aux jeunes étudiants ayant abandonné leurs études en France pour prendre les armes avec Kong Le – tous voulaient que la guerre se termine. Mais ils n’étaient pas prêts à accepter la domination étrangère continue de leur pays, ni le genre de solution qui accepterait comme prix d’une paix immédiate, la certitude d’une nouvelle guerre à l’avenir. Des demandes absurdes, soutenues depuis si longtemps par les Américains, de remettre les ministères de la Défense et de l’Intérieur entre les mains de Nosavan dans n’importe quel gouvernement de coalition auraient été la garantie la plus sûre d’une reprise de la guerre et d’une répétition des tentatives de liquidation du Pathet Lao et ses dirigeants en 1958-60.
Le gouvernement de coalition nationale
Après la destruction des forces de « l’homme fort » à Nam Tha, les événements s’accélèrent jusqu’à la formation effective, le 12 juin 1962, d’un gouvernement de coalition nationale dans lequel les postes clés sont aux mains des neutres de Souvanna Phouma, quelques-uns pour les neutres de Vientiane (dont la « neutralité » est d’une teinte douteuse, selon mes informateurs), et le reste partagé également entre le Neo Lao Haksat et Nosavan. Les dirigeants du Néo Lao Haksat, compte tenu du rôle majeur qu’ils ont joué dans la défaite de Nosavan et de leur longue histoire de sacrifices et de lutte pour l’indépendance réelle de leur pays, ont été extrêmement modestes en acceptant la parité avec Nosavan.
Dans le nouveau gouvernement, le prince Souvanna Phouma, en plus du poste de Premier ministre, occupait les postes de la Défense et de l’Action sociale ; le prince Souphanouvong est devenu vice-Premier ministre avec les portefeuilles de l’économie et de la planification; Nosavan est également devenu vice-Premier ministre et ministre des Finances. Les affaires étrangères et l’intérieur sont allés à Quinim Pholsena et Pheng Phongsavan, respectivement, des neutralistes de Souvanna Phouma ; le Neo Lao Haksat a également reçu les ministères de l’Information, de la Propagande et du Tourisme (Phoumi Vongvichit) ; le secrétariat d’État à l’Économie et au Plan (Phamphouane Khamphoue) et le secrétariat d’État aux Travaux publics et aux Transports (Tiao Souk Vongsak).
Ce fut une réjouissance générale – à l’exception de Nosavan et de la CIA – lorsque la dernière signature a été apposée. Mais la prudence a vite repris le dessus, lorsqu’on a appris que des avions américains parachutaient encore des armes et du ravitaillement à des groupes de commandos et que Nosavan tenta de retarder l’application des accords en prétendant qu’ils devaient être approuvés par le Conseil national même. Assemblée que ses troupes et sa police avaient mise en place en 1960. Plus inquiétant encore, il y avait des indications qu’un vieux complot visant à détacher le bas Laos pourrait être relancé. À la veille de l’accord du 12 juin, des allusions parurent dans la presse américaine selon lesquelles les États-Unis envisageaient d’occuper le Sud-Laos pour sécuriser un « couloir » entre la Thaïlande et le Sud-Vietnam afin d’établir un commandement militaire unique dans les trois pays.
La réunion initiale du nouveau gouvernement de coalition sous le prince Souvanna Phouma a eu lieu le 24 juin 1962 et l’un de ses premiers actes a été d’ordonner la cessation immédiate de toute activité militaire dans tout le pays. Cela a ouvert la voie à la reprise de la conférence de Genève le 2 juillet. Trois documents ont finalement été approuvés : une Déclaration du gouvernement laotien affirmant sa politique de stricte neutralité et de coexistence pacifique, une Déclaration des 13 autres gouvernements participants saluant et garantissant respecter la neutralité laotienne, et un Protocole explicatif. Ces documents sont très spécifiques, énonçant en termes clairs et précis les obligations du gouvernement laotien et des autres États.
Les points les plus importants de la déclaration laotienne en huit points peuvent être résumés comme suit :
(1) Le gouvernement laotien appliquera résolument les cinq principes de la coexistence pacifique dans les relations extérieures, et établira des relations amicales et développera des relations diplomatiques avec tous les pays, les pays voisins en premier lieu, sur la base de l’égalité et du respect de l’indépendance et de la souveraineté du Laos.
(4) Il ne conclura aucune alliance militaire ni aucun accord, militaire ou autre, incompatible avec la neutralité du royaume du Laos. Il ne permettra l’établissement d’aucune base militaire étrangère sur le territoire laotien, ni ne permettra à aucun pays d’utiliser le territoire laotien à des fins militaires ou à des fins d’ingérence dans les affaires intérieures d’autres pays, ni ne reconnaîtra la protection d’aucune alliance de coalition militaire (y compris l’Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est).
(5) Il ne permettra aucune ingérence étrangère dans les affaires intérieures du Royaume du Laos sous quelque forme que ce soit.
(6) Sous réserve des dispositions de l’article 51 du Protocole, il exigera le retrait du Laos de toutes les troupes et personnels militaires étrangers et ne permettra pas l’introduction de troupes ou de personnels militaires étrangers au Laos.
(7) Il acceptera l’aide directe et inconditionnelle de tous les pays qui souhaitent contribuer à l’édification d’une économie nationale indépendante et autonome sur la base du respect de la souveraineté du Laos.
La Déclaration en quatre points des pays participant à la conférence de Genève les obligeait à :
(1) Reconnaître, respecter et observer de toutes les manières la souveraineté, l’indépendance, la neutralité, l’unité ou l’intégrité territoriale du Laos.
(2) Ne jamais employer la force ou la menace de la force, ou commettre ou participer à tout acte qui pourrait directement ou indirectement porter atteinte à la souveraineté, l’indépendance, la neutralité, l’unité ou l’intégrité territoriale, ou qui pourrait porter atteinte à la paix du Laos. Ne pas s’immiscer de quelque manière que ce soit dans ses affaires intérieures ni utiliser leur territoire pour s’immiscer dans les affaires intérieures d’autres pays, ni l’inviter ou l’encourager à conclure des alliances militaires ou autres incompatibles avec sa neutralité.
(3 et 4) Encourager les autres États à respecter ces dispositions et à engager des consultations conjointes en cas de violation ou de menace de violation de l’indépendance et de la neutralité du Laos.
Un protocole de 20 articles définit divers termes utilisés dans les documents précédents ; prévoyait le retrait du personnel militaire étranger et fixait la compétence et les fonctions de la Commission internationale de surveillance et de contrôle.
Ces documents et les événements qui les ont précédés représentent une très considérable défaite pour la politique américaine en Asie du Sud-Est. Ils sont une victoire pour les forces progressistes et neutralistes de Souvanna Phouma, qui ont repoussé pendant sept ans les attaques soutenues par les États-Unis contre elles, ne manquant jamais une occasion de négocier une solution pacifique. L’initiative de la paix à l’intérieur du pays est toujours venue d’eux et ils ont réussi à rallier l’appui de l’écrasante majorité du peuple. De même, sur le front diplomatique, le Nord-Vietnam et la Chine ont lancé à maintes reprises des propositions pour mettre fin à la guerre civile et empêcher sa propagation. Le principal fardeau diplomatique incombait à l’Union soviétique.
Les États-Unis ont été contraints de participer aux accords qui ont mis fin à la crise du Laos en 1962. Tant que leur « homme de terrain » avait une chance de victoire – et longtemps après qu’il était clair qu’il n’en avait aucune – les États-Unis l’ont soutenu dans tous les sens du terme. Enfin, les Américains n’ont accepté une retraite pour sauver la face par le biais de la Conférence de Genève que lorsque Nosavan a finalement été battu et que ses forces armées sont devenues la risée du monde, seulement lorsque l’Union soviétique a averti que l’utilisation de la force extérieure serait accueillie par une « force de représailles », seulement après que la France et plus tard la Grande-Bretagne eurent refusé de se prêter aux aventures de l’OTASE.
Le rôle de la Grande-Bretagne a été presque aussi mauvais, pire parfois en raison de ses responsabilités particulières en tant que coprésidente de la Conférence de Genève de 1954. Tant qu’il y avait une chance que les hommes de place de Washington gagnent, la Grande-Bretagne a fait la sourde oreille à toutes les initiatives de paix soviétiques, même les propositions les plus modérées, comme la convocation à nouveau de la CIC. Ce n’est que lorsque les observateurs diplomatiques et militaires britanniques sur place ont vu que Nosavan et Boun Oum étaient politiquement et militairement en faillite et que le gouvernement britannique a prévu des pressions américaines pour impliquer la Grande-Bretagne en tant que membre de l’OTASE dans un conflit plus large qu’elle a commencé à montrer un intérêt prudent envers les propositions soviétiques répétées.
Si le gouvernement de coalition s’installe – et la présence en son sein de Nosavan justifie beaucoup de prudence – l’une des tragédies est qu’un tel gouvernement aurait pu être formé à tout moment au cours des huit années précédentes. De tels gouvernements (à l’exclusion d’un Nosavan) ont été formés en fait à plusieurs reprises et ont fonctionné de manière satisfaisante. Beaucoup de sang laotien a été versé par les tentatives américaines de les renverser. Une question dans l’esprit de chacun est maintenant de savoir si les États-Unis sont enfin prêts à permettre au peuple laotien de façonner son propre avenir, ou si les accords de Genève de 1962 ne sont considérés à Washington que comme un moyen de gagner du temps pour de nouveaux outrages dans ce coin du monde.
L’article 5 du Protocole retient une disposition des Accords de Genève originels de 1954 autorisant un nombre strictement limité d’instructeurs militaires français pour la formation des forces armées laotiennes.
Une heure après minuit le 23 mai 1960, les portes d’une prison de Vientiane se sont ouvertes et un détachement de 26 policiers militaires laotiens armés en est sorti. De puissants projecteurs installés à chaque coin de la prison éclairaient la cour et la rue comme en plein jour. En face de la porte de la prison se trouvaient les quartiers d’environ 90 autres députés et de leurs conseillers américains.
Les équipages de quatre chars en surveillance permanente à l’extérieur de la prison ont salué alors que le chef du détachement faisait marcher ses hommes à quelques mètres des chars et se dirigeait vers une pagode bouddhiste voisine. Les rues étaient silencieuses à l’exception du clapotis de leurs lourdes bottes militaires. Le parfum capiteux des fleurs de frangipanier flottait dans l’air nocturne, rafraîchi par une forte averse tropicale une heure plus tôt. À la pagode, la troupe s’arrêta. On frappe à la porte – et trois jeunes bonzes à l’intérieur pâlissent de peur. Ils avaient été avertis, mais ne pouvaient sérieusement croire qu’ils allaient être arrêtés, emmenés hors de la ville et fusillés. Maintenant, il semblait que leur heure était venue. Mais pourquoi une force aussi formidable ?
Quelques mots à voix basse furent échangés, un paquet remis et les bonzes sortirent, non pas dans leurs robes safran habituelles, mais en robes civiles, la tête couverte. Silencieusement, le groupe a continué à marcher, cette fois en direction d’un petit bois à environ six milles du centre de Vientiane. Si un étranger avait observé, il aurait remarqué que certains des députés marchaient de manière instable, trébuchant souvent, tombant parfois sur le sol labouré comme si les bottes étaient trop lourdes pour eux.
Dans le petit bois, l’étranger aurait observé quelque chose d’assez extraordinaire. Après que les casques aient été retirés, il y a eu de ferventes étreintes entre 16 des députés. Ils se sont étreints et embrassés, ont parlé d’une voix brisée. Des larmes coulaient sur des joues grises et mal rasées. Un autre député étreignait presque avec autant de ferveur l’un des bonzes. Bien qu’ils n’aient marché qu’à six milles de la prison, l’aube était sur le point de percer des nuages de tonnerre violets au moment où ils atteignirent le bois. Après les étreintes et les salutations presque inarticulées, la plupart des membres du groupe sont tombés dans un profond sommeil.
Quelques heures plus tard, l’un de ceux qui étaient de garde a allumé une minuscule radio à transistors et a ri au rapport d’une formidable nouvelle à Vientiane. Le prince Souphanouvong, chef du Pathet Lao et 15 autres dirigeants du Pathet Lao s’étaient évadés de la prison de Vientiane, où ils attendaient leur procès et une probable condamnation à mort depuis dix mois. Avec eux avait disparu tous les gardiens de la prison. Au fil des heures, les rapports devenaient de plus en plus contradictoires. Le groupe avait fui de l’autre côté du fleuve vers la Thaïlande. Un pêcheur avait vu un bateau plein de gens en uniforme partir en pleine nuit pour la rive opposée. D’autres rapports ont décrit un camion qui s’était arrêté devant la prison peu après minuit et avait ensuite démarré à grande vitesse. Plus tard sont venus d’autres rapports de confirmation d’un camion au petit matin voyageant à grande vitesse sur la route qui menait au sud puis à l’est vers le Vietnam. La police et les troupes avaient été mobilisées partout pour parcourir la campagne et suivre chaque rapport, pour vérifier toutes les voitures et tous les camions sur la route ainsi que les bateaux sur le fleuve.
Le prince Souphanouvong rencontrant Ho Chi Minh vers la fin de la Guerre d’Indochine (Crédit photo: Lao People’s Democratic News)
Pendant ce temps, Souphanouvong avait son premier sommeil libre depuis dix mois. De même que 15 de ses compagnons dans le petit bois, à dix kilomètres de Vientiane.
Me racontant cela, à peine deux ans plus tard, Souphanouvong a déclaré : « La plaine de Vientiane est très nue. Il n’y avait qu’un seul petit bois. C’était le seul endroit évident à regarder. Mais les officiers du général Nosavan étaient tout à fait convaincus que nous avions quitté la région. Et nous avions veillé à ce que des rapports circonstanciés sur notre prétendue fuite en camion leur parviennent. De plus, par chance, il y a eu une averse torrentielle juste au moment où nous avons atteint le bois et cela a effacé toute trace de notre fuite. Ce fut une marche terriblement difficile, car nous étions tous si faibles. En prison, nous n’avions fait aucun exercice du tout. Nous portions tous de lourdes bottes qui semblaient peser des tonnes. Elles étaient neuves, ce qui a aggravé la situation. Je me suis évanoui plusieurs fois par faiblesse. Mes pieds saignaient. Presque tous mes ongles avaient disparu et le sang coulait dans mes bottes. »
Souphanouvong, une figure solide et bien soudée au visage énergique et intelligent teinté d’un brun foncé ce jour-là après 17 ans de guerre dans la jungle, était le 20ème et dernier fils du prince Boun Khong, chef de l’une des trois familles royales du Laos. Feu le prince Phetsarat, ancien vice-roi du Laos, était le fils aîné ; entre les deux se trouvait le prince Souvanna Phouma, l’actuel Premier ministre du Laos. Dès son enfance, Souphanouvong avait détesté le vide de la vie de cour. Phetsarat avait des idées tournées vers l’avenir et il encouraga les deux demi-frères à étudier ; lui-même donna l’exemple en devenant ingénieur, spécialiste des machines d’imprimerie. Souvanna Phouma et Souphanouvong ont également étudié l’ingénierie à Paris et les trois demi-frères sont devenus les seuls ingénieurs au Laos, Souvanna Phouma obtenant un triple diplôme en génie maritime, électrique et construction à l’École des Ponts et Chaussées.
Les trois frères, l’ainé le prince Phetsarat, le cadet le prince Souvanna Phouma et le benjamin le prince Souphanouvong
Au cours de son travail plus tard, construisant des routes et des ponts au Vietnam, Souphanouvong a été ému par la misère des travailleurs des chemins de fer, des mines et des plantations de caoutchouc. Il avait déjà des convictions politiques obtenues au contact des progressistes en France. Il se trouve au Vietnam lorsque les Japonais envahissent l’Indochine et s’associent au mouvement de résistance mené par le Vietminh. Une fois, il rencontra Ho Chi Minh et lui demanda son avis sur ce qu’il fallait faire au Laos.
« Prendre le pouvoir aux colonialistes », fut la réponse. C’est ce qu’il s’est mis à faire. Et c’est ainsi qu’il devint plus tard le chef du mouvement Pathet Lao qui combattit aux côtés du Vietminh contre le retour français en Indochine.
Fuite des bataillons du Pathet Lao
L’un des principaux objectifs des Américains était de rallier à eux les principaux officiers du Pathet Lao. Les tentatives de la conférence avortée de cessez-le-feu à Rangoon en 1955 pour acheter le prince Souphanouvong lui-même avaient été grossièrement repoussées. Mais leur cible principale était maintenant le colonel Singkapo1, chef des forces armées du Pathet Lao. Singkapo était considéré comme un officier brillant, largement respecté dans tout le pays, non seulement en tant que soldat, mais en tant qu’intellectuel. Il avait été instituteur, profession très respectée dans un pays où l’éducation se fait si difficilement. Qui pourraient-ils envoyer pour tenter de convaincre Singkapo ? La CIA a passé au peigne fin ses dossiers, a demandé l’avis du général Phoumi Nosavan, « l’homme fort » alors préparé pour son rôle de chef de la puissance dans le pays. Ils avaient besoin de quelqu’un qui connaissait bien Singkapo, mais quelqu’un qui était absolument fiable. En fin de compte, ils ont rencontré un jeune officier qui non seulement venait du même village de la province de Paksé, mais avait en plus été un des élèves de Singkapo dans son enfance. Il faisait partie d’une unité entièrement formée par les Américains. Sa fiabilité politique était incontestable ; il avait été entrainé comme officier par les Américains aux Philippines.
« J’étais très content de revoir ce jeune homme », m’a dit plus tard Singkapo, un homme trapu au visage bien trempé et plein de bonne humeur, lorsque je l’ai rencontré à son quartier général de la Plaine des Jarres. « Et il m’a dit que lui aussi était content, de rétablir le contact. Bien sûr, il n’était qu’un gamin quand nos chemins se sont séparés. Il a continué à l’école et je suis allé monter une base de résistance contre les colonialistes français.
Au début, les discussions portaient sur le bon vieux temps. Puis il a commencé à aborder le sujet principal. Je devais rejoindre l’armée royale – on lui avait assuré que j’aurais le grade de colonel. Il n’était qu’un officier subalterne et serait heureux de servir sous moi.
J’ai répondu que nous avions tous les deux choisi des carrières militaires. C’est une carrière honorable. Mais quels étaient nos objectifs ? Pour moi, c’était clair. Le bien du pays, le bien du peuple. ‘Tu es aussi devenu militaire pour de bonnes raisons patriotiques, lui dis-je, celles de servir ton pays en honnête soldat. Mais en fait, tu es forcé de servir contre lui. Quels ont été les résultats ? Ton unité a systématiquement été vaincue ; ses effectifs ont constamment diminué, les gens sont contre toi, parce que tu combats tes frères laotiens. Il m’a dit une fois qu’il ressentait cela aussi très fortement ; c’était une question qui l’inquiétait constamment, ainsi que beaucoup de ses compagnons officiers.
Un jour, il est venu et m’a dit : ‘Ce que vous dites est juste. C’est ce que je ressens depuis longtemps. Maintenant, pour la vérité. J’ai été envoyé ici par les Américains pour vous convaincre, pour vous faire accepter le rang que les Américains sont prêts à vous donner. Vous auriez une vie facile, beaucoup d’argent et de quoi bien vivre.
J’ai répondu : ‘J’ai participé à la résistance pour la vie facile, le bonheur et la prospérité de tous les Laotiens, toi y compris. Je ne pourrais plus faire cela si je servais les Américains.’ Il a été très satisfait de cette réponse et a répondu : « C’est ce que j’attendais de vous et je vous en honore. Le moment venu, vous pouvez trouver un soutien inattendu. Beaucoup d’entre nous en ont assez de tuer notre frère. Laotiens.’ Nos discussions ont duré plus de trois mois, puis les Américains ont apparemment conclu qu’il avait échoué et il a été renvoyé. »
Entre-temps, les deux bataillons du Pathet Lao avaient été encerclés. Lorsque je l’ai rencontré dans la plaine des Jarres, le général Phoun Sipaseut, l’un des deux vice-présidents du Haut Conseil militaire de Souvanna Phouma, m’a brièvement raconté ce qui s’est passé.
En février 1959, les deux bataillons sont séparés. Le bataillon 1 est envoyé à Xien Ngeun près de Luang Prabang, le bataillon 2 à la plaine des Jarres. Les deux positions sont située en terrain bas. Les rations qui étaient autrefois distribuées au mois sont désormais distribuées au jour le jour. La ration de riz pour le 1er bataillon a été réduite de 800 à 400 grammes par homme. Des maisons de jeu et des bordels ont été installés à proximité de sa caserne. Quant au 2e bataillon, tous les salaires ont été réduits, les approvisionnements en riz et en bois de chauffage ont été coupés, quand on a vu que les officiers ne pouvaient pas être achetés. À une occasion, l’approvisionnement en eau a été empoisonné. Heureusement, il était testé tous les matins et personne n’a souffert. « Nous avons tenu bon malgré les pressions », m’a raconté le général. « À un moment donné, on nous a ordonné de déposer nos armes car elles allaient être remplacées par de nouvelles. Les officiers du 2e bataillon ont reçu la visite du commandant de l’armée royale, le général Ouane Rattikone, accompagné d’un conseiller américain. Celui-ci nous conseilla de déposer les armes et « de ne plus nous en faire ». Nous, comme les officiers du 1er bataillon, avons demandé du temps pour contacter nos chefs à Vientiane. Ensuite, les troupes ont été renvoyées dans la caserne. L’encerclement des deux bataillons s’était maintenant resserré. Des pièces d’artillerie visaient la caserne. Les unités avancées de l’armée royale se trouvaient à moins de 15 mètres des sentinelles du 2e bataillon. »
À cette époque, le prince Souphanouvong et d’autres dirigeants du Pathet Lao avaient été assignés à résidence à Vientiane.
Un autre bataillon et des renforts d’artillerie ont été ajoutés à l’anneau de fer autour du 2e bataillon. Le 18 mai, un ultimatum est adressé aux deux bataillons. « Rendez-vous dans les 24 heures ou vous serez anéanti ! » Cette nuit-là, malgré l’encerclement serré, environ un tiers du 1er bataillon a réussi à s’échapper. Tôt le lendemain matin, le général Rattikone est venu en personne pour recevoir la reddition du 2e bataillon – mais a trouvé une caserne vide. « Nous nous étions enfuis sans coup férir », a ajouté le général Sipaseut.
De retour à Vientiane, Singkapo était également assigné à résidence. « Mon jeune ami officier a essayé de me voir », m’a-t-il dit plus tard. « Mais il en a été empéché. Il a réussi à me faire passer un message. Quatre bataillons étaient envoyés pour poursuivre le 2e bataillon du Pathet Lao. Le 1er bataillon de parachutistes d’élite avait été largué sur le chemin des troupes en mouvement rapide – et brutalement battu. Maintenant un autre bataillon était envoyé, sous le commandement de mon jeune ami. Il n’y avait aucun moyen pour lui de refuser. Que pouvais-je lui conseiller ? Ne vous exposez pas trop, le bataillon et toi. »
« Le bataillon est parti mais avant toute grande action, mon jeune ami a été légèrement blessé. Il a été hospitalisé pendant sept jours mais a prétendu que la blessure était plus grave qu’elle ne l’était réellement. Sans son commandant, le bataillon s’est enfui au premier contact. En punition, le bataillon a été renvoyé en service de garnison à l’extérieur de Vientiane. »
« Le 2e bataillon s’en sort intact et environ la moitié des effectifs du 1er (dans une situation plus difficile géographiquement) parvient finalement à s’échapper. Après des tentatives désespérées et infructueuses pour dépasser et anéantir les bataillons, les royalistes se sont vengés en jetant Souphanouvong et 15 autres dirigeants du Neo Lao Haksat en prison.
La longue marche
« Le jour de mon arrestation a été très triste pour ma famille» m’a raconté Souphanouvong quand j’ai parlé de tous ces événements avec lui plus tard. « Ma femme venait de quitter l’hôpital une heure plus tôt après cinq jours là-bas pour la naissance de mon fils. Je ne l’ai vue ni elle ni mon fils nouveau-né pendant plus d’un an, lorsque nous nous sommes retrouvés à Sam Neua. »
« Après nous avoir arrêtés, la clique de Nosavan nous a laissés pendant trois mois pour réfléchir à notre situation. Nous étions isolés les uns des autres, dans 16 cellules différentes. On nous a dit que le mouvement Pathet Lao était maintenant complètement liquidé et que les deux bataillons avaient été anéantis. Nous serions bientôt jugés et pendus, tout le mouvement était liquidé jusqu’aux aux cadres des villages. »
« Nous avons utilisé tous les moyens possibles pour influencer ceux avec qui nous étions en contact, même les équipes d’interrogatoire et les juges qui présidaient les audiences préliminaires. Et finalement, se souvient Souphanouvong avec un large sourire de satisfaction, nous avons rallié l’un des juges. Il rejoignit plus tard notre mouvement et fut membre de notre délégation à la Conférence de Genève de 1961. »
« Mais c’était extraordinairement difficile. Notre prison était une ancienne étable. Chacun de nous avait une cellule de 1,5 mètre sur 3, pleine de souris et de chauves-souris et avec une terrible odeur de crottin de cheval. Il y avait une fenêtre à barreaux de fer de 20 centimètres sur 30. Certains des camarades sont encore malades à cause des conditions à l’intérieur de la prison. D’abord il y avait une clôture de fil de fer barbelé autour de nous, puis une de tôle ondulée. La chaleur réfléchie par la tôle ondulée était terrible. Nous ne pouvions voir que le ciel et parfois on nous privait de nourriture pendant des jours entiers. Et lors de la période la plus chaude de l’année, il n’y avait pas d’eau pour se laver. »
« Il nous était interdit de nous parler, même dans les brefs instants où nous étions autorisés à marcher dans la cour de la prison. Il nous était interdit de lire. Le seul papier était destiné aux toilettes. Nous étions continuellement fouillés. Nous n’avions aucune nouvelle du monde extérieur sauf lorsque les haut-parleurs ont été montés pour hurler de grossières insultes et des menaces contre nous-mêmes. Même lorsque mon frère aîné, le prince Phetsarat est décédé et que j’ai demandé l’autorisation d’assister à ses funérailles, cela m’a été refusé. Lorsque Souvanna Phouma a voulu me voir à ce moment-là, on le lui a également refusé au début. Finalement, parce qu’il avait rang d’ambassadeur, il a obtenu la permission – mais les gardes ont ostensiblement mis un magnétophone devant nous. Il a dit ce qu’il voulait dire, mais ils m’ont quand même interdit d’assister aux funérailles. »
« Comme gardes, nous avions l’unité de police militaire la plus réactionnaire du pays – entraînée, équipée et payée directement par les Américains. Ils avaient été triés sur le volet et spécialement endoctrinés. Ils étaient les seuls autorisés à avoir des contacts avec nous. Ils apportaient notre nourriture, emmenait les restes, nous surveillait de près. Il leur était interdit d’échanger un seul mot avec nous ou d’accepter quoi que ce soit de nous. Si nous offrions une cigarette, elle était jetée par terre. Si nous prononcions un mot, ils se bouchaient les oreilles avec les mains, mais nous avons tout de même continué à essayer de les convaincre. »
« Finalement nous avons trouvé le moyen de communiquer entre nous et de nous dire lesquels des gardes nous avions le plus de chances d’influencer. Je parlais avec eux de l’immoralité de leurs chefs, leur cruauté vis-à-vis du peuple, de l’attitude antipatriotique de ceux qui se vendaient pour des dollars. Nous étions pour le peuple, c’est pour lui que nous nous étions sacrifié. C’est pour ça que nous étions en prison. Nos intérêts étaient dénués d’égoïsme, nous ne recherchions pas les gains personnels. Nous voulions aider tous les Laotiens, y compris les gardes. Pour cela nous avions volontairement vécus une vie dure et dangereuse dans la jungle pendant de longues années. Nous nous battions pour l’indépendance réelle du pays. »
« Mais eux qui servaient-ils ? Des étrangers qui voulaient asservir le pays et des éléments corrompus qui s’étaient vendus pour des dollars. Au début, c’était littéralement comme parler à un mur de briques, au mur de la cellule vide. Mais peu à peu, un ou deux ont commencé à écouter par la fenêtre. Le premier signe d’avoir touché le cœur de l’un d’eux a été lorsqu’il est venu un jour dire qu’il avait rendu visite à nos familles pour leur assurer que nous allions bien. Puis un jour un garde est venu m’apporter à manger. Ses doigts ont touché les miens sous le plateau. Il m’avait acheté des journaux avec son propre argent. Puis, très progressivement, d’autres ont commencé à nous aider. « D’abord, ils nous ont apporté des nouvelles – en tant que policiers-militaires, ils étaient très bien informés. Bientôt, nous avons eu une vue d’ensemble de l’actualité locale et mondiale. Ensuite ils ont commencé à agir comme messagers pour nous. Nous avons repris contact avec nos organisations, et commencé à diriger tout le mouvement en ville et à la campagne depuis notre quartier général de la prison. Nous avons progressivement reconstruit tout notre mouvement. Dès que nous avons remis notre organisation sur pied, nous avons pris toutes les mesures nécessaires pour préparer notre propre évasion. »
« Pour se prémunir contre les conséquences d’une trahison, les gardes amicaux ne se connaissaient pas entre eux. Chacun pensait probablement qu’il était le seul « converti ». Mais par le coup d’œil volé occasionnel au début – et plus tard par des messages écrits échangés par les gardes – nous savions tous combien étaient avec nous et sur qui nous pouvions compter. »
« Nous en sommes arrivés au point où nous organisions des rassemblements de masse en notre faveur à Vientiane. Les gardes nous apportaient des rapports détaillés sur la réaction du public et des autorités. Nous avons appris que les autorités hésitaient à nous traduire en justice en raison des manifestations de masse. Une date a été plusieurs fois annoncée, mais toujours reporté. »
« Début mai 1960, nous avons été prévenus qu’il n’y aurait pas de procès. Les autorités savaient que nous utiliserions la salle d’audience comme un forum pour dénoncer leurs politiques pourries. Nous devions être « abattus en tentant de nous évader » lors de notre transfert dans une autre prison. Nous avons défié les autorités de la prison avec cela et leur avons dit de nous tirer dessus sur-le-champ – ils pourraient s’épargner la farce d’une tentative d’évasion. »
« Cela les a arrêtés pendant un certain temps, mais peu de temps après, nous avons appris qu’une date avait définitivement été fixée pour le procès, dont le résultat serait que nous mourrions tous – légalement. Nous avons alors décidé que le moment était venu de fuir. »
« L’évasion n’était pas facile à organiser. Sur la centaine de policiers-militaires affectés à notre garde, huit étaient toujours de service. Mais bien que nous en ayons conquis bon nombre, il était pratiquement impossible d’avoir huit amis de service le même soir. Et le temps pressait. J’ai choisi une nuit où cinq des huit étaient amicaux. Et ces derniers ont réussi, sous un prétexte ou un autre, à faire échanger les trois autres par ceux que j’indiquais. La nuit précédente, nous nous étions arrangées pour qu’un de nos « amis » fasse entrer clandestinement un camarade, qui devait nous servir de guide, dans la prison. »
« Ce n’est que le soir même de l’évasion que j’ai révélé le plan – à mes propres camarades d’abord, puis aux gardes. En principe, il avait été convenu avec chacun d’eux séparément que nous fuirions et ils avaient depuis longtemps décidé de venir avec nous »… Leur patriotisme et leur conscience politique avaient été éveillés jusque-là dans de longs cours politiques que je leur avais donnés individuellement. Il y a eu un accroc de dernière minute. Il y avait un neuvième policier-militaire dans la prison en charge de l’arsenal, et nous n’avions pas eu la chance de pouvoir l’influencer. Les autres gardes lui ont expliqué la situation et il a accepté de venir avec nous. Mais d’abord, il voulait prendre congé de sa famille. Bien sûr, cela aurait tout fait capoté. Nous lui avons expliqué cela et après trois heures de discussion, il a compris. »
« Il y avait un autre problème que nous ne pouvions ignorer. L’un des gardes avait un frère qui était bonze et il a appris que son frère et deux autres jeunes bonzes allaient être arrêtés et tués en raison de sympathies présumées de gauche. Nous avons donc décidé de les sauver tous les trois. Il fallut leur procurer des vêtements civils et leur expliquer que, s’ils le voulaient, ils pouvaient venir avec nous. »
« Les gardes ont fourni des uniformes de policiers-militaires à chacun de nous, des casques, des brassards – et de terribles bottes neuves. Ils ont également apporté des imperméables en nylon, des bouteilles d’eau et des denrées alimentaires de première nécessité. Ce n’est qu’à 20 heures, lorsque tout cela fut prêt, que je révélais le plan. On nous a emmenés à l’arsenal – nous pouvions nous servir. Il y avait une belle panoplie d’armes, y compris de splendides armes automatiques. C’était une grande tentation, mais nous avions un long et difficile chemin à parcourir et nous avons opté pour une arme par homme, une carabine légère et plein de cartouches. »
« Quelques minutes avant minuit, l’un des gardes est sorti pour vérifier si nous pouvions y aller sans risque. Tout allait bien. Nous avons attendu un moment et puis un de nos propres camarades, dans son uniforme de policier-militaire, est sorti. Il est également revenu et a signalé : ‘Tout est en ordre.’ Le moment était venu. Nous avons marché sous la lumière aveuglante des projecteurs, passé les doubles rangées de clôtures de barbelés de six pieds de haut, passé sous e nez de nos pires ennemis qui avaient juré de nous anéantir, passé l’unité des blindés spéciaux qui montait la garde 24 heures sur 24, sur la route principale. »
« Chaque pas était pour nous une agonie dans notre condition affaiblie et dans les bottes inhabituelles qui étaient rigides comme de la fonte. Après avoir récupéré les bonzes, nous partîmes pour le bois choisi pour notre premier bivouac. »
« Nous estimions que nous avions 80% de chances de succès et cela justifiait le risque. Nous devions tenir compte de la possibilité d’une trahison, mais nous comptions sur le patriotisme et la conscience politique nouvellement éveillée de nos gardes, et nous avions raison. Et cela les fortifiait aussi pour les épreuves qui les attendaient. »
« Pendant les cinq mois suivants, nous avons marché à travers la jungle sur plus de 400 kilomètres jusqu’à nos anciennes bases, remis d’une unité de guérilla à une autre, les troupes de Nosavan parcourant la campagne derrière nous. Ce fut un voyage terrible. Nous étions 16, très affaiblis par nos expériences carcérales. Les gardiens n’avaient jamais été habitués à marcher du tout. Le fait qu’il n’y avait pas de privilégiés dans notre groupe les a fortifiés dans les moments les plus difficiles. Tout était strictement partagé. Certains voulaient m’aider à porter mon sac, mais même quand j’étais très malade, j’ai insisté pour porter ma part. C’était la même chose avec les autres dirigeants. C’était un type de leadership que les anciens policiers-militaires n’avaient jamais connu. Cela a renforcé leur conviction qu’ils étaient sur la bonne voie et dans le bon camp. »
« L’histoire de ce trek de cinq mois est évidemment une épopée en soi et il n’y a de place ici que pour quelques fragments. La saison des pluies est arrivée peu de temps après l’évasion. Les pistes devenaient des bourbiers, la jungle était infestée de sangsues suceuses de sang et de moustiques vecteurs de la malaria. La nourriture manquait toujours. Les abris ordinaires étaient inexistants. »
« Nous avons mangé toutes sortes d’aliments étranges », poursuivi Souphanouvong. « Nous avons attrapé des iguanes et les avons fait bouillir. Nous n’avions pas de sel, mais nous avons utilisé de la cendre de bambou à la place. Nous mangions aussi des œufs de cigales, ça a le gout du beurre. Pendant plusieurs semaines, vers la fin, nous avons suivi des pistes d’éléphants mais il était impossible d’éviter de marcher dans la bouse des pachydermes diluée par les pluies torrentielles, c’est très mauvais pour les pieds, une espèce d’insecte s’introduit dans la plante des pieds. »
« Nous étions toujours trempés jusqu’aux os. Les sangsues étaient une menace constante et horrible. Elles se laissaient tomber des branches sur nos oreilles, notre nez et nos yeux ou alors remontaient du sol dans nos bottes et se faufilaient entre nos orteils. »
« Un jour, alors que nos poursuivants était assez proche, un membre de la tribu méo s’est carrément planté sur mon chemin. ‘Je vous connais. Vous êtes le prince Souphanouvong’, m’a-t-il dit. ‘Venez dans notre village.’ Notre politique était d’éviter tous les villages – en partie par peur d’être trahis, mais aussi pour éviter que des représailles ne soient exercées plus tard contre les villageois pour nous avoir hébergés. Nous dormions exclusivement dans la forêt, dans des hamacs suspendus entre les arbres. Les villageois, généralement les femmes, nous apportait de la nourriture dans les bois. Nous avons toujours exercé la plus grande vigilance. »
« Notre village ne vous trahira jamais, me dit-il. ‘Ni aujourd’hui, ni demain. Venez !’ Je me suis alors senti en sécurité. Quand un Méo donne sa parole, c’est pour toujours. Nous sommes donc allés au village. Un buffle a été abattu en notre honneur et cette nuit-là nous avons dormi dans des huttes méo. Un régal rare ! »
« Montant et descendant les montagnes, à travers des pistes qui n’étaient que des sentiers dans les sous-bois, toujours trempés, le plus souvent affamés, nous avons marché, mois après mois. Nous sommes devenus des alpinistes, escaladant des cols rocheux, abattant parfois des arbres pour franchir des ravins, dévalant des pentes rocheuses, pataugeant à travers des torrents de montagne. Nous retournions vers nos anciennes bases de Sam Neua, et avions déjà décidé que nous devions avoir à nouveau une province pour nous seuls. Lorsque nous sommes arrivés dans le pays frontalier de notre ancienne zone, nous avons pu respirer. Les gens ont commencé à exposer des portraits de moi-même qu’ils avaient cachés et soigneusement conservées dans la jungle – ils les avaient gardés depuis l’époque de la résistance. »
Le putsch de Kong Le
« A 8 heures un matin, trois mois après notre évasion», poursuivit Souphanouvong, « nous avons allumé le petit transistor comme d’habitude pour avoir les nouvelles, et nous avons été électrifiés. C’était le 9 août. Il y avait eu un coup d’État à Vientiane. Un jeune commandant d’un bataillon de parachutistes avait pris le pouvoir et proclamé une politique de neutralité et la fin de l’intervention étrangère. C’était le capitaine Kong Le. Presque personne n’avait jamais entendu parler de lui. »
Le capitaine Kong Le
« Bien sûr, nous avons été ravis de la nouvelle », m’a déclaré Singkapo, qui a maintenant repris le récit. « Il y avait une énorme excitation lorsque ces premiers mots ont été entendus à la radio. Que signifie le coup d’État ? Qui est Kong Le ? Quelle sera sa ligne politique ? Nous nous sommes efforcés d’entendre chaque mot comme si nos vies en dépendaient. Puis il a fait une allocution promettant la paix, la neutralité, l’indépendance et la fin de l’intervention étrangère dans notre pays. »
« Trois d’entre nous purent se détendre et sourire. Souphanouvong, Nouhak2 et moi-même. Seuls nous trois savions que Kong Le était le jeune officier que les Américains avaient envoyé pour me persuader de changer de camp.
« Il a été décidé que je devais rentrer et rétablir le contact. Je devais voyager léger et vite. Ce qui nous avait pris trois mois à couvrir, je l’ai fait en sept jours et sept nuits de voyage, ne m’arrêtant que pour des bribes de sommeil. Je suis retourné à un point suffisamment proche de Vientiane pour établir le contact avec Kong Le et il a envoyé un hélicoptère pour me récupérer. Plus tard, nous avons combattu côte à côte dans la défense de Vientiane et de nouveau dans la bataille de la Plaine des Jarres. »
Un autre point fascinant que Singkapo m’a révélé au cours de notre longue conversation, c’est que Phoumi Nosavan – le général pro-américain qui, depuis des mois, avait fait tout son possible pour liquider Singkapo et les autres dirigeants du Pathet Lao – s’était lié d’amitié avec Singkapo lorsqu’il était enfant : « C’était un orphelin abandonné », a expliqué Singkapo : « Nous l’avions accueilli et nous nous sommes occupés de lui jusqu’à l’âge de dix ans. Il a choisi une étrange façon de montrer sa gratitude. »
J’ai rencontré le capitaine Kong Le à son quartier général dans un ancien poste de la Légion étrangère française à Khang Khay dans la plaine des Jarres – un petit homme souriant, légèrement bâti. Il se trouve que c’était son 28ème anniversaire. Kong Le, comme Singkapo, a maintenant reçu le grade de général, mais préfère toujours être appelé capitaine. Tous les deux ont ensuite été nommés à la tête du haut commandement mixte qui dirige les opérations militaires du gouvernement de Souvanna Phouma.
Mon intérêt principal quand je l’ai rencontré était ses motivations pour le coup d’État. Après tout, il avait été considéré comme l’un des officiers d’élite « de l’Amérique » avec toutes sortes de privilèges bien au-dessus de ceux normalement accordés à toute personne ayant le rang de capitaine.
« Depuis que j’ai rejoint l’armée en janvier 1952 jusqu’au coup d’État », a-t-il déclaré, « j’ai été envoyé dans tout le pays pour combattre des frères laotiens. Le peuple ne voulait pas de tous ces combats et de ces souffrances. J’en suis arrivé au point où je ne pouvais plus le tolérer. J’ai effectué le coup d’État pour mettre fin à la guerre et mettre fin à l’ingérence étrangère au Laos. »
C’était la réponse courte.
Alors que j’insistais pour une « réponse plus longue », il a fourni quelques détails supplémentaires, parlant français et anglais avec aisance, cherchant parfois un mot précis auprès d’un officier-interprète.
« En réalité, l’indépendance laotienne a toujours été une fausse indépendance. Nous avons d’abord eu les Français sur le dos, puis les Américains. Mon 2e bataillon de parachutistes, par exemple, qui a fait le coup d’État, a été créé par les Américains. Il a été élaboré, financé, armé et formé par eux. Je savais que les Américains voulaient m’influencer, m’avoir complètement dans leur poche. Je leur ai laissé croire que c’était le cas, je devais cacher mes propres sentiments. Mais je n’avais pas besoin de leur influence, je la méprisais. »
« Les Américains m’ont ensuite envoyé en Thaïlande, où j’ai été spécialement formé comme commandant d’un bataillon de parachutistes. Les Américains et Phoumi Nosavan avaient une confiance totale en moi. Plus tard, les Américains m’ont versé de l’argent. Je l’ai pris et je l’ai distribué parmi les troupes. Ils m’ont offert une très belle voiture civile. J’ai dit que comme j’étais militaire, ma voiture d’état-major suffisait. Par tous les moyens, ils essaient d’acheter ceux qu’ils pensent être de fidèles serviteurs. En fait, ils méprisent notre peuple et notre armée. Les Américains ont un complexe de « race supérieure » et considèrent les Laotiens comme des gens inférieurs. Ils ne buvaient même pas l’eau laotienne ; leur eau potable devait être acheminée par avion depuis les Philippines. La nôtre était assez bonne pour se laver seulement, m’ont-ils dit. »
Le général Phoumi Nosavan
C’était typique des activités américaines en Asie du Sud-Est que bien qu’ils aient dépensé plus de 300 millions de dollars au Laos au cours des six années précédentes – au moins 100 $ par habitant – ils n’avaient pas pris la peine d’installer une usine de filtration d’eau dans la capitale. Il n’y avait pas non plus d’approvisionnement en eau courante dans la ville, mais une énorme somme d’argent avait été dépensée pour ériger un monstrueux « arc de la victoire » à Vientiane pour célébrer la prise de la ville par le général Nosavan en décembre 1960.
« Notre bataillon avait été créé le jour de l’an 1958 », a poursuivi le capitaine Kong Le. « Il dépendait entièrement des Américains. Lorsque nous partions en opérations, nous n’avions même pas de nourriture à nous. Nous devions tout demander aux Américains. Ce sont les avions américains qui nous parachutaient de la nourriture et du matériel. »
« Bien que je ne sois qu’un jeune officier sans beaucoup d’ancienneté, j’ai combattu dans presque toutes les régions peuplées de notre pays. Mais partout, j’utilisais mes affectations pour sonder l’opinion des gens, dans les villes et dans les villages. Je fus très vite convaincu que plus de 90% des gens ne voulaient qu’une chose : la paix et la fin des ingérences étrangères. Ils voulaient une politique de neutralité. C’était ce que je voulais aussi, et grâce à mes contacts avec le Pathet Lao, je savais que c’était ce qu’ils voulaient aussi. J’ai donc décidé de préparer un coup d’État. »
« Tout le monde dans mon bataillon m’a soutenu. Tous les officiers de ma propre promotion étaient avec moi et bien d’autres encore. J’étais certain de la victoire. Il ne restait plus qu’à fixer la date. Comme nous n’étions cantonnés qu’à environ 12 milles de Vientiane, nous étions favorablement placés pour agir. »
Le 8 août, les Américains ont ordonné au bataillon de mener une opération de « nettoyage » contre des villages présumés pro-Pathet Lao au nord de Vientiane. Les ordres d’opération appelaient le bataillon à traverser la ville à 20 heures. Décidant que le moment était venu, Kong Le fit semblant d’être d’accord avec le plan, mais suggéra que si 50 camions de troupes traversaient la ville à cette heure-là, le secret de l’opération serait éventé. Il a donc proposé 3 heures du matin et cela a été convenu. Des conseillers américains ont fourni de l’argent et des armes pour l’opération, a déclaré Kong Le. En leur présence, il rencontra tous les chefs de section, de peloton et de compagnie et leur donna leurs ordres. « Les Américains étaient convaincus que je commandais l’opération de « nettoyage » », a-t-il expliqué. « En fait, j’énumérais les différents postes à saisir à Vientiane – le quartier général, les stations électriques et de radios, l’arsenal, la préfecture de police, etc. J’ai dit que tout devait être entre nos mains à 3 heures du matin. Pas d’effusion de sang si possible — mais une action immédiate et énergique en cas d’opposition. Les conseillers américains sont restés là, apparemment très satisfaits de l’empressement et du sérieux avec lesquels les différents chefs de section s’acquittaient de leurs missions. Ces conseillers n’avaient probablement jamais assisté à un briefing reçu avec un tel enthousiasme.
« À tous points de vue, ce fut un moment favorable. Nosavan, Somsanith (alors Premier ministre) et d’autres ministres assistaient à des célébrations à Luang Prabang, bien que j’aurais aimé capturer Nosavan. Les conseillers américains dormaient profondément à cette heure-là.
« Nous avions un accord avec le camp militaire principal de Khinaimo, à environ 20 miles de Vientiane, pour un soutien blindé si nous en avions besoin pour nos opérations, nous avons donc envoyé la première section là-bas pour demander quelques chars et quatre porte-mitrailleuses pour le soutien de l’opération de « ratissage ».
« La deuxième section devait arrêter le commandant en chef, le général Sounthone Pathammavong dans sa résidence. Lorsqu’ils sont arrivés, une sentinelle a crié : « Halte » et a ensuite tiré, blessant l’un de nos hommes. Ils l’ont tué et ont pénétré dans la maison. Les autres gardes se sont enfuis. Le général Sounthone, en pyjama, jeta un coup d’œil par la fenêtre et téléphona au centre d’entraînement : « Que font tous ces parachutistes dans la ville ? » demanda-t-il. Un de nos hommes qui venait de prendre le Centre, répondit au téléphone : « Nous venons de prendre la capitale ». Il ajouta : « Vous feriez mieux de vous rendre ». »
« Une compagnie est allé occuper l’arsenal ; tout le monde était en pyjama là-bas. Quelques minutes après 3 heures du matin, tout était entre nos mains. Le nombre total de victimes était un de nos hommes blessé, un des leurs tué et deux blessés. »
« Les gens ont été très surpris quand ils ont commencé à se déplacer peu après l’aube. Mais nous avions déjà imprimé des tracts expliquant pourquoi nous avions fait le coup d’État et énonçant notre politique de paix, de neutralité et de fin de l’intervention étrangère et de la corruption. Puis très vite, l’enthousiasme est devenu immense. L’après-midi, les rues se sont remplis de manifestants portant des pancartes : « Yanks Go Home », « Chase Out the Americans », « Peace and Unity », « Relations With the Socialist World ». Des messages de soutien affluaient de tout le pays, dont un du Comité central clandestin du parti Neo Lao Haksat. »