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mardi 27 février 2024

1945-1949 : Les États-Unis et la gauche française, le point de vue du département d’État

 

par Franck Marsal

Je poursuis l’exploration des années 1945-1951 comme matrice de la vie politique et sociale française et européenne. C’est en effet dans cette période que sont établies la RFA, dont le développement sera la ligne directrice maîtresse de la politique US, la CECA qui est l’embryon de l’actuelle UE et l’OTAN. Cette situation est en cours de changements radicaux. Pour comprendre et se situer au sein de ces changements, il importe de saisir la manière dont la vie politique actuelle a été organisée, avec perspicacité et constance par le gouvernement et les forces d’influence des États-Unis d’Amérique.

C’est un peu par hasard, en travaillant sur le discours de Ambroise Croizat que nous avons publié récemment et qui analyse la position (qualifiée par Croizat de traîtresse à l’intérêt national) de la haute bourgeoisie française que j’ai trouvé ce texte, traduit par Deepl. Je ne connais pas Edward Rice-Maximin et je n’ai pas trouvé grand-chose sur sa biographie. Son travail présente est réalisé directement à partir des sources déclassifiées du département d’État (le ministère des affaires étrangères US). Il reprend les sources des positions prises par les officiels gouvernementaux et les analyses menées par les deux ambassadeurs US successifs en France, relatant les détails des échanges que ces ambassadeurs ont eu avec les dirigeants français, tant gouvernementaux, que politiques (notamment en direction des socialistes) et même si c’est moins développé, syndicaux.

Rappelons pour commencer la conclusion de Croizat : pour obtenir la protection américaine et l’aide du plan Marshall, la haute bourgeoisie française, issue de la collaboration avec Hitler, a accepté de se soumettre au plan états-unien d’organisation de l’Europe et de se trouver à nouveau en infériorité face à une Allemagne dont la reconstruction industrielle est jugée par les USA prioritaire. Cela a amené les gouvernements français à accepter de renoncer aux réparations de guerre, au contrôle international sur la Ruhr, à la mise à l’écart des industriels allemands ayant soutenu le nazisme, et au déclassement du potentiel industriel français.

Edward Rice-Maximin confirme ce point de vue : «Bien que l’Allemagne soit la principale préoccupation des Américains, la France se voit attribuer un rôle de soutien essentiel dans la réorientation de l’Europe occidentale (…) Tout d’abord, les États-Unis souhaitaient une politique étrangère française qui ne soit pas, même partiellement, orientée vers l’Union soviétique et qui soutienne la position américaine à l’égard de l’Allemagne». Cela va dicter les choix politiques de l’influence états-unienne : il faut prioritairement écarter du gouvernement les gaullistes et les communistes qui s’opposeraient à la politique US de reconstruction et de réarmement de l’Allemagne.

Pour ce faire, comme le souligne également Croizat, la grande bourgeoisie française est très affaiblie et discréditée par la collaboration. Le département d’État comprend qu’elle ne peut pas être le pivot d’un gouvernement stable et conforme aux intérêts US : «les États-Unis préférait un «gouvernement démocratique moyen», ancré sur le parti socialiste, qui éviterait une guerre civile et empêcherait les communistes ou les gaullistes de s’emparer du pouvoir». Enfin, il s’agit d’assurer la libre pénétration des produits et des capitaux états-uniens sur les marchés français, ce qui sera obtenu par l’entremise de Léon Blum, qui passera deux mois aux USA, et de Jean Monnet (dont il est difficile de dire exactement pour quel gouvernement il travaillait, compte tenu de sa position permanente d’intermédiaire) pour négocier une aide financière (l’annulation de la dette issue des livraisons militaires pendant la guerre en particulier) qui sera accordée en contrepartie de la levée des mesures protectionnistes dans les secteurs stratégiques du cinéma (lutte idéologique et culturelle), de l’automobile et de l’industrie aérienne. Ce sont les accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946.

À la lecture de ces documents, avec la perspective longue de l’histoire, il est frappant de constater la patience et la constance des USA dans la mise en œuvre de cette stratégie. Conscient de la difficulté de l’objectif, on procède par étapes, sur plusieurs décennies. Certaines étapes vont se réaliser rapidement :

  1. Ouverture du marché français aux capitaux, aux produits et à l’influence culturelle US (Accords Blum-Byrnes de 1946)
  2. Éviction des ministres communistes du gouvernement pour éviter toute obstruction à la reconstruction de l’Allemagne : réalisé avec le gouvernement Ramadier II fin 1947.
  3. Purge de l’appareil d’État : réalisée notamment par le ministre socialiste Jules Moch, qui dissoudra plusieurs brigades de CRS réputées proches des communistes (1948)
  4. Séparation du mouvement syndical pour en extraire les non-communistes (scission de la CGT et création de FO en 1947 avec l’aide de la CIA et des syndicats états-uniens)
  5. Approbation par le gouvernement français de la reconstruction prioritaire de l’Allemagne, abandon des réparations de guerre et soumission de l’industrie sidérurgique nationale à ce plan (1949).

D’autres objectifs ne seront atteints que sur longue période, en particulier l’émergence d’un courant socialiste dominant au sein de la gauche française pour marginaliser et affaiblir le Parti communiste qui ne se réalisera que dans les années 70 et 80. Le travail de Edward Rice-Maximin nous montre néanmoins que cet objectif est clairement formulé dans la stratégie US dès 1946.

Ce travail confirme la clairvoyance des orientations portées à l’époque par le Parti communiste : le travail en direction de la classe ouvrière en lien avec la CGT, le patriotisme, la campagne pour la paix, en sont des exemples frappants, qui donnent du fil à retordre à la politique états-unienne.

L’évolution de l’Europe s’est poursuivie sur les bases posées par la stratégie US durant plusieurs décennies. Par ces moyens de contrôle indirect, le gouvernement états-unien et les structures d’influence états-uniennes ont modelé l’ensemble du continent dans le sens d’une pénétration toujours plus forte des produits et des capitaux US. Ils ont levé peu à peu les limites de souveraineté pour obtenir les décisions politiques dans le sens de leurs intérêts. Bien sûr, cette stratégie a connu parfois divers revers, mais l’alignement des systèmes politiques, économiques, sociaux et mêmes techniques des pays européens s’est continûment développé, jusqu’à la profonde crise actuelle.

Edward Rice-Maximin : Les États-Unis et la gauche française, 1945-1949 : le point de vue du département d’État

Vers la fin de l’année 1945, alors que les souvenirs de la Résistance et de la coopération alliée sont encore frais et que les positions de la guerre froide ne se sont pas encore durcies, la politique européenne des États-Unis est encore incertaine et floue. Bien que l’Allemagne soit la principale préoccupation des Américains, la France se voit attribuer un rôle de soutien essentiel dans la réorientation de l’Europe occidentale. Cependant, en raison de l’influence prépondérante de la gauche dans la politique et la société françaises, les États-Unis doivent agir avec prudence et délicatesse. Ils pouvaient donner des coups de pouce au gouvernement français ici et là, mais ils n’étaient pas encore en mesure de lui dicter sa politique. En effet, les États-Unis ont très prudemment évité de donner l’impression d’intervenir directement dans les affaires intérieures françaises.

Il faut attendre plusieurs mois pour que les grandes lignes d’une politique américaine se dessinent peu à peu. Tout d’abord, les États-Unis souhaitaient une politique étrangère française qui ne soit pas, même partiellement, orientée vers l’Union soviétique et qui soutienne la position américaine à l’égard de l’Allemagne. Pour ce faire, il faut non seulement maintenir l’influence communiste française à un niveau minimum, mais aussi freiner l’esprit d’indépendance nationale encouragé par les gaullistes. Il ne suffit pas de s’opposer aux communistes. Deuxièmement, les États-Unis voulaient une économie nationale française qui permettrait plus facilement le commerce et l’investissement américains et qui serait suffisamment solvable pour freiner tout enthousiasme pour un gouvernement purement de gauche ou de droite. Les États-Unis insistent pour que le gouvernement français limite les dépenses sociales et les augmentations de salaires, une politique qui nécessiterait la coopération étroite de la gauche modérée, c’est-à-dire des socialistes et des travailleurs non communistes. Troisièmement, sur le plan politique, les États-Unis préférait un «gouvernement démocratique moyen», ancré sur le parti socialiste, qui éviterait une guerre civile et empêcherait les communistes ou les gaullistes de s’emparer du pouvoir.

Compte tenu de la décision américaine de travailler principalement avec les démocrates-chrétiens en Italie et en Allemagne, le choix de travailler avec les socialistes en France apparaît comme une surprise. Cependant, le MRP, les «démocrates-chrétiens» français, ne coopéreront pas avec les États-Unis sur la question allemande. Plus important encore, les socialistes français étaient mieux placés pour neutraliser l’influence des communistes qui, après tout, constituaient le principal dilemme américain.

Les documents du département d’État ne laissent planer aucun doute sur le fait que les États-Unis considéraient les communistes français comme des ennemis redoutables au cours des cinq premières années qui ont suivi la Libération. Ils savaient que les communistes étaient le groupe le mieux organisé et le plus puissant issu de la Résistance, constituant le plus grand parti politique de France, bien enraciné dans la classe ouvrière (et parmi certains autres groupes) et dominant les principaux syndicats. En outre, les États-Unis considéraient leurs adversaires communistes comme tellement puissants qu’ils n’ont jamais essayé d’isoler l’ensemble de la gauche française ou l’ensemble de la classe ouvrière, comme ils auraient pu avoir l’habitude de le faire dans d’autres situations. Au contraire, les Américains ont décidé de s’appuyer sur les socialistes et les dirigeants syndicaux non communistes plutôt que sur des éléments plus à droite. Leur seul espoir était d’utiliser la gauche pour combattre la gauche et, en fin de compte, de diviser la gauche.

En 1945, les responsables américains avaient déjà bien compris que la stratégie de base du PCF consistait à respecter la «légalité républicaine», à apaiser la bourgeoisie et la paysannerie et à installer des cadres communistes au sein du gouvernement et de la fonction publique. Ils considéraient qu’une insurrection communiste armée était possible mais peu probable, mais ils craignaient nettement que le PCF n’arrive au pouvoir par des moyens légaux. Une crainte beaucoup plus réelle, tant pour les États-Unis que pour les socialistes français, était l’implantation de communistes dans diverses organisations et institutions de la vie civile, en particulier dans les administrations des industries nationalisées, d’où il serait très difficile de les déloger même si les ministres du PCF ne faisaient plus partie du cabinet. Les Américains s’inquiétaient également du contrôle de la CGT par les communistes et de leur capacité à lancer une grève générale et à paralyser l’économie nationale par d’autres moyens. Enfin, les États-Unis s’inquiétaient de la présence de ministres communistes au sein du cabinet car, «totalement fidèles et directement contrôlés par Moscou», ils empêcheraient une orientation pro-occidentale du gouvernement français. Il est toutefois important de souligner que cette dernière préoccupation n’était pas la principale crainte des États-Unis à l’égard des communistes français.

Les fonctionnaires du département d’État étaient généralement satisfaits lorsque, en janvier 1946, un gouvernement tripartite composé de socialistes, communistes de républicains populaires succéda au général de Gaulle. Ils estimaient que le nouvel arrangement serait délicat, mais en fin de compte plus facile à mettre en œuvre que celui du général. L’ambassadeur Jefferson Caffery espérait également que les responsabilités accrues du gouvernement contribueraient à freiner le radicalisme communiste. En effet, il considérait les communistes comme des «prisonniers d’une situation économique et politique compliquée», se montrant très patriotiques, décourageant les grèves et exhortant même les mineurs à augmenter la production de charbon.

Au début de 1946, la France avait grand besoin d’une aide économique et, à cette fin, elle envoya le vénérable dirigeant socialiste Léon Blum à Washington où il passa près de deux mois (de mars à mai). Entre-temps, l’échec de la première proposition de constitution française en mai a rendu nécessaire l’élection d’une nouvelle assemblée constituante en juin. De nombreux fonctionnaires du département d’État estiment qu’il est impératif que la SFIO renforce sa position lors de ces élections et qu’une aide américaine substantielle à Blum leur donnerait un coup de pouce important. Caffery considérait qu’une telle aide s’inscrivait dans les «objectifs politiques et économiques à long terme» des États-Unis :

«Il est dans notre intérêt de renforcer les éléments avec lesquels nous pouvons travailler, qui partagent nos conceptions de base et qui, par conséquent, contribuent à la stabilité. Les prochaines élections françaises sont d’une importance capitale …. Si nous tardons trop [à aider la France], il est difficile de voir comment les communistes (…) pourraient ne pas en profiter [lors des élections]».

Caffery note également que les socialistes sont plus flexibles sur la question allemande que le MRP ou le PCF. À Washington, le secrétaire d’État adjoint Clayton souligne lui aussi l’importance politique du prêt accordé à Blum, estimant que, sans lui, une «catastrophe» se produirait. D’autres fonctionnaires américains, comme le secrétaire Henry Wallace, estimaient que le prêt devait être accordé pour des raisons économiques et non politiques. Marriner Eccles, président du Federal Reserve Board, ne voulait pas que les États-Unis soient «accusés d’avoir entrepris d’acheter une élection à l’étranger», soulignant qu’ils étaient très critiques chaque fois que les Russes tentaient d’«influencer» les élections. La principale préoccupation, selon Eccles, était d’aider les pays à se remettre sur pied, et non de savoir si leurs gouvernements étaient socialistes, communistes ou capitalistes. D’autres fonctionnaires à Washington soutenaient que le prêt devait être utilisé non pas comme une arme politique mais comme une arme économique pour forcer les Français à assouplir leurs restrictions sur les importations.

Le voyage de Blum a suscité une vive controverse en France. Les communistes et les gaullistes l’accusent de faire des concessions indues aux États-Unis. Les premiers accusent plus tard Blum d’avoir accepté, en échange du prêt, d’éliminer le PCF du ministère. Le dirigeant socialiste nie catégoriquement ces allégations, insistant sur le fait que les négociations n’impliquaient «ni explicitement [ni] implicitement, directement ou indirectement, aucune condition de quelque nature que ce soit, civile, militaire, politique ou diplomatique». Le fils de Blum, qui l’accompagnait à Washington, affirme également que «des questions autres que des négociations économiques ou financières n’ont jamais été officiellement abordées». Alexander Werth, un observateur intime de longue date de la scène politique française, convient que «strictement parlant, aucune condition, «implicite ou explicite, directe ou indirecte», n’avait été posée ; mais il n’en reste pas moins que ni l’étendue, ni les conditions de l’aide américaine n’étaient très généreuses – et le sens «implicite» de cela était assez clair pour tout le monde en France».

Au moment des élections de mai 1946 sur la première proposition de constitution, les Américains craignaient que les communistes ne recourent à des actions illégales si la constitution (à l’élaboration de laquelle ils avaient largement contribué) n’aboutissait pas. Des rapports indiquaient que les communistes se préparaient à un conflit armé (peut-être en obtenant des armes par l’intermédiaire de Charles Tillon, le ministre de l’Armement du PCF) et même que les Russes avaient parachuté des armes en France. Caffery, toujours prudent, doute que les communistes prennent le risque d’un coup d’État illégal car, même si la constitution échoue, ils ont de bonnes chances d’accroître leurs effectifs lors de la prochaine assemblée constituante.

Néanmoins, Washington était si alarmé que le département de la guerre autorisa le général McNarney à déplacer les forces américaines d’Allemagne en France «en cas de troubles graves», à condition de n’utiliser qu’un «minimum de personnel» et uniquement pour protéger les lignes d’approvisionnement américaines, et non pour intervenir dans le conflit interne français. Les fonctionnaires du département d’État ont vigoureusement protesté, affirmant qu’il y avait peu de chances qu’un coup d’État communiste se produise, que les troupes américaines se déplaçant en France pourraient être mal interprétées et donner au PCF le droit de faire appel au gouvernement soviétique pour obtenir de l’aide, ajoutant, non sans raison, que les lignes de ravitaillement passaient par Brême, et non par la France. L’ambassadeur Caffery adopte une position intermédiaire : «Bien qu’il soit improbable que les communistes recourent à l’action armée dans l’avenir immédiat, il ne faut pas oublier que les organisations militaires et policières du parti pourraient, dans certaines circonstances, décider du sort politique de la France». Caffery a ajouté que ni lui ni le ministère français de l’Intérieur (SFIO) ne pensaient que «la situation interne ou internationale actuelle favorisait ou nécessitait une insurrection communiste». Bien que le président Truman ait approuvé les instructions du ministère de la Guerre, aucune troupe américaine n’a été envoyée en France.

Lors des élections de juin à une nouvelle assemblée constituante, les grands perdants, au grand dam de Washington, sont les socialistes, malgré le prêt accordé à Blum. Bien que le PCF se maintienne, les deux partis de gauche n’ont plus la majorité à l’Assemblée. L’accession des communistes au pouvoir par la voie légale a subi un revers important.

Néanmoins, les États-Unis considèrent toujours les communistes français comme un ennemi économique important. La CGT pourrait mener des grèves contre le gel des salaires ou, plus probablement, le PCF pourrait essayer de saboter les accords avec Blum «pour empêcher la France de progresser vers une orientation occidentale réussie de [son] économie nationale … pour entraver le rétablissement … de la démocratie et de la liberté de commerce dans la compréhension américaine de ces expressions». Ils pourraient même lancer une «campagne ultra-nationaliste … contre l’abaissement des barrières tarifaires» pour empêcher la suppression des mesures protectionnistes approuvées par Blum dans les secteurs du cinéma, de l’automobile et de l’aviation. Un observateur de l’ambassade de Paris considérait que la politique du PCF «visait à maintenir un cercle vicieux entre l’augmentation de la productivité et celle des coûts de production ; dans ces conditions, les crédits américains agiraient comme de l’eau coulant à travers un tamis … Le facteur le plus important affectant nos intérêts provient de l’effort des communistes ici pour créer dans l’esprit du Français moyen qu’il est menacé … par des éléments «réactionnaires» au sein des États-Unis … et par «l’encerclement capitaliste» des «trusts internationaux»».

La situation reste relativement calme jusqu’à la crise politique de novembre-décembre 1946. Le PCF ne pouvait fonctionner indépendamment de la SFIO ou du MRP, ni eux sans le PCF. Caffery écrit un «malaise profond», la majorité des citoyens étant toujours opposée aux communistes mais aussi fortement désillusionnée par les socialistes et éventuellement tentée de soutenir un gouvernement autoritaire, plus probablement gaulliste que communiste. Il est intéressant de noter que les États-Unis ne craignaient pas une insurrection communiste à ce moment critique. L’ambassade de Paris fait valoir que l’Union soviétique, qui a besoin de gagner du temps et n’est pas encore prête pour la guerre, n’encourage pas les actions radicales des partis communistes français et italiens. Cela semblait également expliquer l’interview rassurante de Thorez avec le Times de Londres en novembre et sa volonté de soutenir un cabinet temporairement entièrement socialiste sous la direction de Blum en décembre et en janvier. Cependant, les fonctionnaires américains n’ont pas ignoré la pénétration communiste dans les institutions de l’État et ont continué à relayer des rapports sur des préparatifs para-militaires clandestins.

Au début de l’année 1947, Washington commença à adopter une ligne plus dure concernant la présence communiste au sein du gouvernement français. Lors d’une conférence secrète à la Maison-Blanche, le 27 février, le secrétaire d’État adjoint Dean Acheson s’exprima assez crûment : «En ce qui concerne la France, les Russes n’ont qu’à secouer la branche au moment qu’ils choisissent pour en récolter les fruits. Avec quatre communistes dans le cabinet, dont l’un est le ministre de la Défense [François Billoux], avec des communistes à la tête des bureaux gouvernementaux . (…) infiltrant les postes de direction, les usines, l’armée, avec des difficultés économiques qui ne cessent de s’aggraver, la France est mûre pour tomber entre les mains de Moscou».

Pourtant, les responsables américains sur place ne pensent pas que l’un ou l’autre des partis tripartites puisse précipiter une crise politique grave, et ils signalent que les communistes «se comportent pour l’instant de façon convenable».

En mai, les ministres du PCF ont été évincés du gouvernement. Les communistes accusent le premier ministre Ramadier d’avoir agi sur ordre direct du gouvernement américain. Depuis plus de trente ans, cette question fascine les commentateurs et les observateurs. Malgré des efforts très soutenus, personne n’a trouvé de preuve documentaire que les États-Unis avaient directement ordonné l’éviction des communistes. À l’inverse, personne n’a sérieusement nié que les Américains avaient encouragé cette évolution. De plus, des documents du département d’État récemment déclassifiés révèlent que la stratégie américaine était beaucoup plus complexe et sophistiquée que la simple élimination des communistes du ministère. Elle impliquait l’épuration radicale des communistes de toutes les agences gouvernementales et des postes séculiers influents et, en fin de compte, la scission de l’ensemble du mouvement ouvrier français.

La preuve la plus évidente que les Américains ont ordonné l’expulsion des ministres du PCF a été apportée par le général Revers, qui a déclaré que l’ambassadeur Caffery avait dit à Ramadier que le président Truman était très inquiet de la présence de communistes dans le gouvernement français et avait suggéré que leur expulsion faciliterait les relations franco-américaines. Ramadier a toujours nié ces propos. Félix Gouin a déclaré que les Américains étaient généralement plus subtils et discrets. George Bidault admet d’ailleurs qu’il n’y a pas de raison d’être plus explicite, car les ministres non communistes partagent implicitement le point de vue américain. Ainsi, jusqu’à nouvel ordre, il semble aujourd’hui que Ramadier se soit conformé aux désirs des Américains mais n’ait pas nécessairement suivi leurs ordres. Personne ne s’est interrogé sur la nature de ces désirs. À cet égard, le mémorandum top secret de Douglas MacArthur II, premier secrétaire politique de l’ambassade de Paris, est des plus révélateurs. En mars 1947, MacArthur estime qu’il est plus important de chasser les communistes du ministère que de les éliminer de toutes les agences gouvernementales, en particulier de l’armée, de la police et du ministère de l’Intérieur. Il fallait ensuite mettre en place une «coalition de forces large et bien soudée» qui inclurait des éléments syndicaux importants, avec des «racines solides dans tout le pays». Il est donc essentiel de diviser, ou du moins de neutraliser, la CGT et d’obtenir le soutien «d’éléments socialistes substantiels» afin de donner à la «coalition anti-communiste des racines substantielles dans la classe ouvrière». Enfin, MacArthur souhaitait un leader jouissant d’un prestige et d’une autorité suffisants pour diriger le mouvement. C’est un problème, car la seule personne à laquelle il pense est Léon Blum, dont la santé est chancelante et dont le choix à la tête de la croisade anticommuniste risque de diviser la SFIO.

L’ambassadeur Caffery a reconnu que le mouvement syndical était la «clé du mystère», mais il a averti qu’«il restait encore beaucoup à faire avant que les dirigeants syndicaux non communistes ne soient en mesure de s’emparer de la situation». En fait, André Philip a déclaré à Caffery que les conditions économiques devraient s’améliorer «avant que les socialistes ne parviennent à expulser les communistes du cabinet».

Lorsque les communistes sont expulsés, Caffery déclare que c’est «le mieux que l’on puisse espérer». En même temps, Caffery craignait que la chute éventuelle du ministère Ramadier n’engendre une guerre civile entre les communistes et les gaullistes, dans laquelle les États-Unis pourraient être contraints, à contrecœur, de soutenir ces derniers. L’ambassadeur américain ne s’attendait toutefois pas à une «action extrême» de la part des communistes dans l’avenir immédiat. Entre-temps, il a insisté pour que les États-Unis expédient davantage de blé et de charbon vers la France afin de soutenir le gouvernement Ramadier.

Tout au long de l’été 1947, les États-Unis sont restés très nerveux, craignant que Ramadier ne réussisse pas et que le PCF revienne au gouvernement avec des pouvoirs accrus. Dans ce cas, les responsables américains craignaient que les communistes n’exercent «un droit de veto virtuel» sur la politique étrangère française, qu’ils empêchent la France de s’aligner sur les États-Unis, qu’ils la forcent à adopter des positions qui seraient «les plus avantageuses pour l’Union soviétique» et qu’ils l’empêchent de participer efficacement au plan Marshall. Pourtant, le secrétaire d’État Marshall estimait que les États-Unis ne pouvaient pas faire grand-chose pour empêcher les communistes d’entrer dans le pays. Toute action vigoureuse de la part du gouvernement américain soulèverait le cri d’une ingérence directe dans les affaires intérieures françaises et retournerait une grande partie de l’opinion publique française contre les États-Unis. En outre :

«Il n’est évidemment ni possible ni souhaitable que le gouvernement américain crée des «cinquièmes colonnes» ou des organisations clandestines. Un soutien financier ou autre pourrait être apporté aux organisations existantes, originaires du pays en question, qui luttent actuellement contre la pénétration communiste».

À cette fin, Marshall estimait qu’il était impératif que le Congrès américain lui donne «un fonds secret … à utiliser à son entière discrétion pour la sécurité» des États-Unis. H. Freeman Matthews, chef de la division Europe occidentale du département d’État, était du même avis. Il a déclaré que les États-Unis ne pouvaient rien faire à l’heure actuelle, si ce n’est continuer à envoyer d’importantes quantités de blé et de charbon à la France. En outre, il a noté que les hommes politiques non communistes en France se rendaient parfaitement compte qu’une présence communiste au sein du gouvernement «diminuerait considérablement les perspectives d’une aide économique et financière américaine vitale», une conviction, a conclu Matthews, «que nous ne devrions rien faire pour décourager». Matthews a également suggéré «un travail intensif vers la presse française pour, sans avoir l’air d’interférer directement, empêcher la réintégration des communistes dans le cabinet». Lors des élections municipales d’octobre 1947, les gaullistes remportent une victoire éclatante avec 40% des voix. Les États-Unis se félicitent du caractère anticommuniste des élections mais craignent une dictature gaulliste et un durcissement des positions françaises sur l’Allemagne et l’Indochine. Pourtant, le secrétaire d’État par intérim, Robert Lovett, affirme qu’il est «vital pour les intérêts des États-Unis que la polarisation non communiste … centrée autour du général de Gaulle réussisse» et qu’elle doit inclure des éléments de la classe ouvrière et du socialisme. Dans cette communication «top secret», Lovett décrit franchement la stratégie américaine :

«Il était clair depuis la Libération que l’isolement et l’ostracisme des communistes français étaient essentiels pour que la France reste dans l’orbite occidentale. Il était tout aussi clair que, sur le plan politique, la rupture devait se faire à gauche ou, à tout le moins, au milieu du Parti socialiste. Traduit en termes syndicaux, les éléments sains du syndicalisme organisé doivent être maintenus dans le camp non communiste».

L’ambassadeur Caffery avait cependant des sentiments mitigés. Bien qu’encouragé par la croissance de la résistance anticommuniste, en particulier dans le mouvement ouvrier, il estimait que les États-Unis ne pouvaient plus compter sur les socialistes :

«Je pense que nous avons tous partagé l’opinion que, s’il parvenait à établir son autorité, un gouvernement de coalition composé de partis du milieu, comme celui que nous avons eu sous Ramadier, garantissait le meilleur espoir de réaliser à long terme les énormes projets économiques et politiques de la France sur une base démocratique» (…) Il est désormais inéluctable que cette expérience a échoué».

Secoué par les élections municipales, le gouvernement Ramadier est tombé au cours des grèves massives de novembre et décembre qui ont également divisé le mouvement syndical. Depuis plusieurs semaines, des dirigeants syndicaux américains et des agents de la CIA tentaient d’amener Force ouvrière de Léon Jouhaux à se séparer de la CGT. Caffery qualifie cette scission d’«événement le plus important survenu en France depuis la Libération» et Blum lui dit que l’intervention des dirigeants syndicaux américains a été «très utile pour renforcer la détermination des dirigeants syndicaux français non communistes».

En 1948, les États-Unis continuèrent d’éprouver beaucoup d’appréhension à l’égard des communistes français et devinrent nettement tièdes à l’égard de leurs alliés socialistes et de l’expérience de la «troisième force» de Blum. L’ambassadeur Caffery était très contrarié par l’opposition de la SFIO aux réductions dans la fonction publique, insistant sur le fait que de telles réformes étaient nécessaires si les communistes devaient être «contenus et battus en brèche». Il dit personnellement à Blum que les socialistes «font directement le jeu des communistes et de de Gaulle» (…) La position actuelle des socialistes est totalement incompréhensible pour moi, à moins que cela ne signifie que les socialistes ont changé et qu’ils s’intéressent désormais principalement aux doctrines socialistes et à la politique partisane, et seulement en second lieu à la survie de la «troisième force»».

Blum exprime une surprise douloureuse et dit à Caffery que les socialistes ne peuvent pas «supporter seuls tous les sacrifices». L’ambassadeur reçoit cependant le soutien de son secrétaire d’État qui déclare que Washington est «de plus en plus préoccupé par l’atmosphère de crise qui règne au sein du [Parti socialiste] et par ses effets désintégrateurs sur la coalition». Il dit à Caffery de ne pas hésiter à «approcher à nouveau Blum ou d’autres dirigeants dont les partis montrent des signes de rupture».

Les Américains ne sont pas non plus très satisfaits de Force ouvrière. L’ambassade de Paris rapporte qu’elle attire surtout des cols blancs, qu’elle est plus faible là où les communistes sont les plus forts, c’est-à-dire parmi les cols bleus de l’industrie lourde, et qu’elle n’a pas la formation et l’expérience des cégétistes. En outre, ils constatent que la tendance de Force ouvrière «à rechercher les faveurs du gouvernement plutôt qu’à lutter pour gagner la confiance de la classe ouvrière [produit] un mauvais effet aux niveaux intermédiaires et inférieurs». Il y avait trop de discussions académiques et trop peu de concentration sur l’établissement de contacts avec les travailleurs.

Bien qu’ils ne craignaient plus une insurrection ou des grèves politiques prolongées, les Américains étaient très inquiets de la capacité des communistes à perturber les activités économiques. Caffery craignait qu’ils «augmentent au maximum le coût du redressement de la France grâce à l’aide américaine», qu’ils maintiennent la France dans un état de «fermentation pré-révolutionnaire permanente» et qu’ils obligent les syndicats non communistes à accepter leurs revendications salariales.

En juin, Norris B. Chipman, premier secrétaire de l’ambassade de Paris, présenta un rapport important sur les communistes français à la troisième conférence européenne sur le renseignement à Francfort. Il attribue le déclin du PCF à son «attitude anti-nationaliste» sur la question coloniale et à sa «revendication très démagogique et soudaine d’une augmentation des salaires». La baisse du nombre d’adhérents à la CGT est due au scepticisme de l’ouvrier moyen quant à la capacité des communistes à améliorer son sort. A l’inverse, le travailleur moyen accueille favorablement l’aide de Marshall et ne la considère pas comme une menace pour l’indépendance de la France. Chipman en conclut que les communistes n’attireraient à nouveau l’ouvrier moyen que si le gouvernement ne parvenait pas à stabiliser les prix et à stopper la baisse des salaires réels. Dans le cas contraire, le mouvement communiste resterait «suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tout gouvernement en France».

En août, le secrétaire d’État Marshall a exhorté le gouvernement français à accorder «des augmentations immédiates des salaires et/ou du coût de la vie», déclarant que «ne pas offrir immédiatement des concessions à la main-d’œuvre non communiste reviendrait à saper les organisations syndicales anticommunistes, à renforcer considérablement la dynamique communiste dans les rangs des travailleurs et à affaiblir la confiance générale».

Bien que continuellement désillusionnés par les socialistes et la «troisième force», les États-Unis sont toujours favorables à un «gouvernement de centre-gauche» en France. Elle rejette catégoriquement l’alternance gaulliste et n’est en aucun cas disposée à laisser les communistes réintégrer le cabinet. Lorsqu’un proche collaborateur du Premier ministre Queuille s’enquit discrètement de cette dernière possibilité (afin d’éviter une menace de grève du charbon à l’automne 1948), l’ambassadeur Caffery répondit sévèrement que «cela signifierait sans aucun doute la cessation de l’aide américaine à la France». Il a ensuite fait savoir à Washington que «nous pouvions être sûrs que la question était absolument réglée». Caffery a qualifié les grèves du charbon de 1948 de point le plus bas du moral national depuis la guerre :

«Les ouvriers et les employés, quelles que soient leurs affiliations politiques, sont unis dans la conviction qu’ils ne reçoivent pas leur juste part de la reprise économique française rendue possible par [le plan Marshall]». Il existe des preuves réelles que la tendance qui a abouti à la scission entre les syndicats communistes et non communistes (l’événement capital de la France d’après-guerre) s’est arrêtée et pourrait être inversée et remplacée par une tendance à l’unité dans laquelle l’organisation supérieure des communistes prévaudrait».

La position officielle américaine était que les grèves étaient politiques. Lorsque John L. Lewis, dirigeant de l’United Mine Workers, accuse le gouvernement français d’utiliser des fonds américains pour briser les grèves (il menace même de demander au président Truman de supprimer toute aide au redressement de la France), le secrétaire d’État Marshall a répondu que les grèves «n’étaient pas menées principalement dans le but de satisfaire les demandes légitimes des mineurs, mais plutôt pour paralyser le redressement de la France et pour décourager le peuple américain et le Congrès de poursuivre l’aide [de Marshall]». Caffery rapporte que Léon Blum a été stupéfait de l’incapacité de Lewis à comprendre «la nature essentielle des grèves», à savoir qu’il s’agissait d’une manœuvre du Comintern, d’inspiration étrangère et dirigée par des communistes.

Marshall se réjouit de l’écrasement des grèves et constate que le gouvernement français a commencé à purger les communistes coupables de sabotage des grèves des postes à responsabilité dans les industries nationalisées, estimant que cela lui sera très utile lorsqu’il se présentera devant le Congrès pour demander de l’aide pour la France. Caffery était moins optimiste, notant que la force du mouvement communiste à la base n’avait «pas été significativement diminuée», que le mécontentement des ouvriers et des employés («le tiers défavorisé de la France») ne diminuait pas, et que la plupart des ouvriers faisaient toujours confiance au PCF et avaient perdu confiance dans les «anciens dirigeants» de la CFTC et de FO. Caffery a également critiqué l’ineptie des relations publiques du gouvernement français, qui a permis que les grèves soient perçues comme une lutte entre le gouvernement et les mineurs, plutôt qu’entre le gouvernement et les communistes :

«Par conséquent, les ouvriers urbains restent maussades, insatisfaits et méfiants. Bien que leur confiance soit quelque peu ébranlée, ils continuent à penser sincèrement que si le parti communiste disparaissait, ils seraient laissés à la merci d’une bourgeoisie égoïste. Cette emprise communiste ne peut être brisée que par la naissance d’un nouveau mouvement socialiste ou d’un mouvement véritablement social, du moins dans son caractère».

L’ambassadeur des États-Unis invoque ensuite l’exemple des deux Napoléon qui «au début de leur carrière ont obtenu l’allégeance sincère des travailleurs français qui, peu de temps auparavant», étaient partisans de leaders plus radicaux. Dans le même ordre d’idées, Caffery estimait que certains membres de l’entourage de de Gaulle comprenaient la nécessité d’un large soutien de la classe ouvrière et qu’il existait une légère possibilité que les gaullistes suivent les traces des Bonaparte.

Les États-Unis n’ont cependant jamais sérieusement envisagé de soutenir l’alternative gaulliste. Le choix était tentant au plus fort de la grève du charbon lorsque, comme le dit Caffery, de Gaulle était «le seul point de ralliement dynamique offert aux non-communistes».

Mais l’ambassadeur s’empresse d’ajouter que le Général manque totalement «d’une réelle compréhension de l’importance relative à accorder aux différents éléments d’un État moderne, une lacune particulièrement évidente et inquiétante dans sa politique à l’égard des travailleurs». En effet, Caffery craint que de Gaulle ne réunisse à nouveau la classe ouvrière et ne la ramène dans le giron communiste. Il pourrait même provoquer une guerre civile, dans laquelle, même si le prolétariat perdait, les communistes atteindraient leur «principal objectif à court terme, la perturbation du [plan Marshall] et de l’Union occidentale».

Le chef du bureau européen du département d’État, Hickerson, a abondé dans le même sens :

«Il est très douteux que de Gaulle soit la solution. … Il parle d’économie comme une femme parle de carburateur [en outre] le meilleur argument contre notre tentative d’aider ou d’accélérer le retour au pouvoir de de Gaulle [est que] les communistes cherchent à faire exactement cela, dans l’idée que de Gaulle ne sera pas capable de résoudre les problèmes économiques de la France et que l’effondrement qui en résultera les amènera au pouvoir».

Hickerson craignait également que le soutien américain à de Gaulle ne soit perçu «comme une ingérence totalement injustifiée dans les affaires intérieures françaises», que les États-Unis ne soient tenus «responsables non seulement de son éventuel échec final, mais aussi de chaque faux pas qu’il pourrait faire».

Hickerson et Caffery sont tous deux parvenus à la conclusion «désagréable» qu’il n’y avait «aucune alternative apparente» au gouvernement français en place. La «troisième force» n’existait pas vraiment et le socialisme français continuait «à s’enliser dans ses contradictions internes . . . entre ses doctrines audacieuses et la prudence timorée de ses dirigeants chevronnés». Par la suite, l’ambassade de Paris et d’autres fonctionnaires du département d’État se désintéressent rapidement des socialistes français.

En 1949, les États-Unis se préoccupent de l’«offensive de paix» des communistes. Très tôt, l’ambassade de Paris a déclaré avoir eu des «conversations informelles» avec le bureau du Premier ministre Queuille sur «l’efficacité de cette campagne et sur les mesures qui pourraient et devraient être prises par le gouvernement français pour contrer ses effets et mettre le Parti communiste sur la défensive». Les officiels français ont reconnu la nécessité de contre-mesures mais se sont plaints du manque de moyens et d’organisation et du secrétaire à l’information Mitterrand «sur lequel on ne pouvait pas compter pour organiser et mener à bien une telle campagne de manière efficace». L’ambassade conclut donc qu’«en l’absence d’efforts énergiques et compétents» de la part du gouvernement Queuille, l’attrait émotionnel de la Campagne de la paix aurait des effets profonds et très troublants sur l’opinion française, non seulement au niveau de la politique intérieure (mais aussi) sur le Pacte atlantique, le programme d’aide militaire proposé, la politique étrangère des États-Unis en général, [et] le rôle du gouvernement français actuel dans les affaires étrangères». Lorsque, quelques semaines plus tard, le gouvernement français annonça la création d’une «Union démocratique pour la paix et la liberté», Caffery déclara que, «sans immodestie excessive, l’ambassade estime que cette réussite est due en grande partie à ses efforts pour faire comprendre à Queuille et à son entourage (…) la nécessité d’une action concertée contre la propagande communiste, en particulier sa fausse campagne de paix».

Les observateurs américains, en particulier Caffery, ont interprété l’offensive de paix comme une déclaration de guerre civile contre la «démocratie bourgeoise» et une intensification de la «lutte des classes». Ils affirment que les communistes reviennent à la politique «classe contre classe» de la fin des années 1920 et du début des années 1930. Ils accusent les communistes français de se préparer non seulement à des grèves et à des manifestations populaires, mais aussi à des sabotages et à une campagne de «défaitisme militaire» (notant, en particulier, la récente réédition du pamphlet d’André Marty sur la mutinerie de la mer Noire de 1919). Les responsables américains considèrent également que les communistes français reprennent les positions anticoloniales d’avant le Front populaire et tentent de saper le moral des Français en Indochine. Caffery déclare que «les libéraux épris de paix, les pacifistes et autres idéalistes du même genre» doivent être persuadés que les actions communistes, loin d’être orientées vers la paix, pourraient même précipiter une guerre mondiale !»

À la fin de l’année 1949, les responsables américains sont à la fois quelque peu satisfaits et encore plus inquiets de la situation des communistes français. L’ambassadeur David K. Bruce (qui avait remplacé Caffery en mai) notait avec satisfaction qu’il y avait peu de risques d’un coup d’État ou d’une insurrection communiste armée, que l’armée et la police françaises avaient été bien purgées de leurs éléments communistes et que la campagne du PCF contre le plan Marshall avait aliéné la plupart des éléments bourgeois. D’autres responsables ont noté que de nombreux intellectuels et sympathisants communistes avaient déserté le PCF en raison de la répression soviétique en Europe de l’Est. En fait, ils constatent un grand malaise même dans la gauche non communiste du Rassemblement démocratique révolutionnaire et de «Franc-Tireur». Surtout, il y a un fort malaise dans les rangs de la CGT et un conflit entre ceux qui favorisent les grèves à des fins politiques et pour défendre la politique étrangère soviétique et ceux qui ne favorisent que les grèves à des fins politiques et pour défendre la politique étrangère soviétique. Les travailleurs semblent résister aux grèves qui ne mettent pas en jeu leur propre bien-être ou qui risquent de porter préjudice à leur emploi. Le PCF ne peut donc plus compter sur la CGT à des fins politiques.

Dans le même temps, les communistes continuent de susciter l’inquiétude des responsables américains. Ces derniers craignaient surtout que la principale base de pouvoir du PCF, la classe ouvrière française, reste véritablement mécontente. Comme le remarque l’ambassadeur Bruce en septembre : «À tort ou à raison, de nombreux travailleurs sont convaincus qu’ils sont les seuls à supporter le poids de l’augmentation du coût de la vie et qu’ils ne bénéficient pas du programme économique réalisé en grande partie grâce à leurs efforts». Ainsi, en ce qui concerne les communistes, conclut Bruce, «la France n’est pas tout à fait sortie d’affaire».

En octobre, après la chute du ministère Queuille, Bruce s’inquiète davantage. Après avoir constaté que la classe ouvrière avait été trompée dans son attente d’une déflation ou d’une stabilisation des prix, Bruce déclara qu’en conséquence, les syndicats non communistes s’étaient vu «couper l’herbe sous le pied» et qu’ils risquaient de devoir faire front commun avec la CGT. Les communistes pourraient donc à nouveau s’engager dans des grèves politiques, mais peut-être pas avec la même ampleur qu’en 1947 et 1948. En outre, Bruce note que la propagande communiste selon laquelle le Plan Marshall et le Pacte de l’Atlantique Nord entraînaient l’appauvrissement de la classe ouvrière, en raison du poids écrasant du budget militaire et de la guerre d’Indochine, «commençait à être comprise par les masses, en raison notamment de l’incapacité du gouvernement à faire des concessions en matière de salaires».

Enfin, les États-Unis restaient très préoccupés par la Campagne pour la paix des communistes. Alors que l’ambassadeur Bruce espérait que l’opposition du PCF à la guerre d’Indochine aurait des «connotations de trahison» qui aliéneraient le Français moyen ainsi que «certains éléments à la périphérie du [PCF], voire en son sein», il craignait que le programme de paix «gagne en force, en particulier parmi les vétérans de guerre, les déportés et les groupes de résistants qui [étaient] particulièrement sensibles à la propagande selon laquelle les États-Unis [permettaient] au nazisme de relever la tête en Allemagne».

L’année 1949 marque clairement la fin de la première phase de la guerre froide. L’élan de la Libération est retombé, les clivages politiques français se sont clarifiés, les grands mouvements de grève s’apaisent et le danger d’une insurrection communiste s’éloigne. L’économie française commence à se redresser de manière significative, la production augmente et l’inflation diminue. Le ministère du Premier ministre Queuille, qui a duré un an, indique que la situation politique intérieure a atteint un palier. Cependant, les menaces de guerre se profilent, plus sinistres que jamais. Les luttes pour l’OTAN viennent de commencer et celles pour le réarmement de l’Allemagne et la Communauté européenne de défense se profilent à l’horizon. Entre 1950 et 1952, les communistes français intensifient fortement leur offensive de paix et leur campagne contre la guerre d’Indochine. Ce n’est qu’après la mort de Staline, en 1953, que la guerre froide commence à se dégeler.

Ce qui précède donne une bonne indication de ce que les fonctionnaires du département d’État pensaient de la gauche française dans les années d’après-guerre. Si certains éléments semblent avoir été omis, c’est principalement parce que les documents existants ne couvrent pas tout. Par exemple, ils ne commentent que très peu les positions des communistes et des socialistes sur la guerre d’Indochine. Pourtant, sur les sujets qu’ils abordent, les fonctionnaires américains semblent généralement avoir été bien informés, précis et perspicaces. Ce n’est que dans quelques cas, comme les rapports sur les activités paramilitaires des communistes en 1946 et 1947, le rejet des grèves des mineurs de 1948 comme étant essentiellement politiques ou la désignation de l’offensive de paix de 1949 comme un retour aux politiques «classe contre classe» de 1928, que leurs conclusions semblent injustifiées ou exagérées, conçues principalement pour servir les objectifs de la propagande anti-communiste.

Les documents attestent d’une collusion étendue entre l’ambassade de Paris et les socialistes français, y compris des références à des conversations intimes et nocturnes entre Caffery et Blum, Philip, Moch ou d’autres «fonctionnaires du ministère de l’Intérieur». Pourtant, les Américains utilisent clairement les socialistes pour diviser la classe ouvrière. Il est rare qu’ils soutiennent les politiques socialistes si ce n’est pour servir la cause anticommuniste. En effet, au fur et à mesure que le pivot politique se déplaçait vers la droite et que les États-Unis trouvaient de nouveaux partenaires bourgeois avec lesquels travailler, ils se sont très vite désintéressés de leurs alliés socialistes.

Enfin, les documents montrent que les États-Unis étaient plus passifs et plus inquiets à l’égard de la gauche française que ce que l’on pourrait croire. Il est clair que les travailleurs français et les communistes constituaient de formidables obstacles à ses projets de «réorientation» de l’Europe occidentale. Ce n’est que progressivement qu’elle a pu «tourner la vis», et même en 1949, après toutes les défaites et l’isolement subis par le PCF et la CGT, elle ne se sentait pas encore complètement  «sortie d’affaire». En outre, les États-Unis ont cherché à élaborer une «politique du travail» pour la France, bien que celle-ci l’ait souvent contredite en insistant sur des politiques économiques et sociales qui nuisaient à la classe ouvrière. Pour les Américains, la bourgeoisie française n’était pas assez forte pour contenir le communisme sans d’importants alliés de la classe ouvrière.

source : Histoire et Société

https://reseauinternational.net/1945-1949-les-etats-unis-et-la-gauche-francaise-le-point-de-vue-du-departement-detat/

lundi 6 juin 2022

Cette supériorité militaire “hypersonique” de la Russie que les Occidentaux s’obstinent à ne pas voir

 

Personne ne veut regarder en face la raison pour laquelle Vladimir Poutine a pris le risque d'une guerre et d'un affrontement géostratégique avec l'Occident : l'arme hypersonique lui fournit une supériorité militaire que seuls les USA avaient possédé entre 1945 et 1949, quand ils avaient le monopole de l'arme atomique. Il y a ceux qui savent, au Pentagone, et qui se taisent pour ne pas rendre visible l'infériorité provisoire des USA. Il y a ceux qui ne savent ni ne voient, qui peuplent les palais gouvernementaux de l'Union Européenne et les plateaux de télévision des médias occidentaux. Mais l'Occident ne surmontera la crise actuelle qu'à condition de regarder la réalité en face: la Russie combat sans hâte et à l'économie en Ukraine car elle a pour elle le temps que lui donne sa maîtrise de la révolution militaire hypersonique.

La dissonance cognitive occidentale à son comble. D’un côté nous voyons que la Russie a effectué avant les États-Unis et même la Chine la révolution des missiles hypersoniques. De l’autre nous roulons des mécaniques et nous proclamons que l’Ukraine peut gagner la guerre.

Une supériorité stratégique équivalente à celle des USA entre 1945 et 1949

En fait la Russie a, pour quelques années, une avance comparable à celles des USA entre 1945 et 1949 quand ils avaient le monopole de la bombe atomique. La dissuasion russe peut frapper les Etats-Unis de n’importe où en 10 mn.

Les USA avaient – au pic de leur arrogance en 2002 – considéré le traité ABM comme un chiffon de papier. En 20 ans les Russes ont travaillé d’arrache-pied pour éviter de perdre l’effet de leur dissuasion. Ils ont créé l’arme capable de percer n’importe quelle défense américaine.

Manoeuvrer à la Turenne à l’abri de l’arme hypersonique

Il est évident que le mode de combat retenu en Ukraine par l’armée russe – une guerre à la Turenne plutôt qu’à la Bonaparte; par l’approche indirecte plutôt que par le choc frontal fondé sur une supériorité numérique et l’indifférence aux pertes. Une avancée prudente, à un contre trois, avec une grande capacité manœuvrière, évitant au maximum les chocs frontaux; misant sur la ruse (batailles en trompe-l’oeil de Kiev et Kharkov) – s’appuie sur la maîtrise du temps. Ce temps est fourni par l’invulnérabilité que donne l’arme hypersonique à la Russie. Selon les experts la supériorité russe durera de 5 à 10 ans.

Au pire, c’est le Général Hiver qui donnera le coup de grâce à l’alliance occidentale

L’horizon de la Guerre d’Ukraine est beaucoup plus limité. De quelques semaines à quelques mois selon que le gouvernement russe décidera d’arrondir jusqu’à Kharkov ou non la Nouvelle Russie reconstituée.

Mais, si l’Occident devait s’obstiner contre l’évidence qu’il a choisi la mauvaise stratégie et le + mauvais moment pour affronter la Russie, le Général Hiver serait une fois de plus l’allié des Russes. Les peuples européens privés de chauffage exigeront de leurs gouvernements qu’ils arrêtent là les frais.

La dissuasion française est obsolète

Tout ceci était prévisible mais nos classes dirigeantes sont emportées par des passions et des émotions qui leur font faire les plus mauvais choix.

Pour ne parler que du gouvernement français, je ne suis pas sûr qu’on y ait même la notion que notre dissuasion nucléaire est obsolète. Et qu’il serait temps de rattraper le temps perdu en matière d’armes hypersoniques.

https://lecourrierdesstrateges.fr/2022/06/02/cette-superiorite-militaire-hypersonique-de-la-russie-que-les-occidentaux-sobstinent-a-ne-pas-voir/

vendredi 6 mai 2022

« Vanden », Le commando des tigres noirs, de Bernard Moinet

 Pour une dent toute la gueule

Me rendant à Saint Cyr-Coetquidan en « 1984, je constatai avec stupeur et, je l'avoue avec amertume, que le nom même de Vandenbergue était totalement inconnu, ignoré des jeunes cyrards ». Bernard Moinet, qui a été lieutenant en Indochine de 1949 à 1952, qui a servi pendant six ans en Algérie et qui, devenu colonel, a quitté l'armée d'active en 1963 bouleversé par l'extermination des harkis, perpétrée dans l'indifférence générale, a, une nouvelle fois, l'occasion de constater que bien des Français ont la mémoire courte.

Vandenbergue a été l'un des soldats les plus valeureux du Tonkin. Erwan Bergot a conté ses exploits dans un livre publié aux Presses de la Cité en 1973 et réédité en 1985 aux éditions Pygmalion ...

Bernard Moinet songeait depuis plusieurs années à cet homme de guerre hors du commun qui, les avec quinze citations de sa croix de guerre, se singularisait de ses camarades où les héros ne manquent pas. Il s'attache à suivre pas à pas cet enfant du Béarn. Né en 1927, Vandenbergue ne court pas après la guerre, c'est la guerre qui l'attrape; et lui ne fait rien pour s'y dérober, bien au contraire. Adolescent, il s'engage dans les corps francs du maquis « Pommiès », rejoint l'armée française, participe à la libération de l'Alsace avant de se porter volontaire pour l'Indochine.

Il y débarque en 1947 et ne tarde pas à découvrir une guerre à sa mesure. Au fond, Vandenbergue est un braconnier dans l'âme. Hier dans sa province d'adoption, où il a été placé par l'Assistance Publique, il a chassé, à sa manière, lapins, perdrix et le soldat allemand.

Dans le Tonkin, il traque le Viet. Il le traque en collant au terrain qu'il apprend à maîtriser aussi bien que lui. Il utilise les mêmes armes, les mêmes méthodes, les mêmes tactiques. Il vit comme un Viet, s'habille comme un Viet et combat comme un Viet. Il se fait vite remarquer par ses méthodes singulières. Ce loup de guerre monte un commando. À la tête de ses « Tigres noirs », il se lance des expéditions épiques où il pratique toutes les techniques de la rébellion. La guerre contre-révolutionnaire est en train d'être inventée au quotidien dans les rizières, la jungle et auprès des populations locales. Le général de Lattre de Tassigny, qui s'y connaît en guerriers, fait de ce baroudeur une vedette qu'il cite en exemple au corps expéditionnaire. Il le montre volontiers aux officiers américains envoyés à l'époque par leur Gouvernement afin d'observer cette guerre d'Indochine qui deviendra, plus tard, bien plus tard, le conflit vietnamien.

Le Viêt-minh, lui, sait qu'il est confronté à un redoutable adversaire. Il le redoute et va tout mettre en œuvre afin de l'éliminer. Il y met le prix. Victime de la trahison de quelques uns de ses compagnons d'armes, Vandenbergue tombe, rafalé à bout portant dans son lit.

Bernard Moinet a voulu, dans ce texte dense s'évader du cadre qu'il jugeait, non sans raison, trop étroit de la biographie. Il a désiré restituer les climats psychologiques et politiques qui caractérisent cette guerre. Afin de ce faire, il décrit les événements qui se passent par-delà le monde en ce temps-là, en les isolant du texte courant en des encadrés. Ce procédé, s'il casse un peu le rythme de la lecture, à l'avantage de remettre cette histoire événementielle en perspective d'une guerre idéologique et de conflits armés lesquels, depuis Yalta, n'ont jamais cessé.

Bernard Moinet vient rappeler aux sommolents que nous sommes qu'il n'y a pas de paix entre deux univers radicalement opposés. Vandenbergue et tous ses frères d'armes ont combattu et sont morts afin que les boatpeople fuyant les goulags de la République Démocratique du Viêt-Nam n'aient jamais à prendre la mer. Reste à connaître l'histoire de ces hommes qui se sont sacrifiés pour que la liberté soit. Bernard Moinet l'a écrite.

Edition France-Empire, 

Jean-Claude Lauret National Hebdo du 7 au 13 janvier 1988

vendredi 26 février 2021

LE TEMPS DES CAMPS

 Le 12 novembre 1949, Le Figaro littéraire publie un article portant ce titre : « Au secours des déportés dans les camps soviétiques. Un appel aux anciens déportés des camps nazis ». Constatant que « des témoignages accablants sont produits en nombre toujours plus considérable sur les camps de déportation soviétiques », le texte réclame une commission d’enquête sur le sujet, commission formée « d’anciens déportés politiques éprouvés », rescapés des camps nazis. L’article est accompagné d’une carte des régions de déportation en URSS – le mot « goulag » y figure.

L’auteur, David Rousset, est un homme de gauche. Résistant, alors trotskiste, il a été arrêté en 1943, et déporté. Revenu vivant, il a publié L’Univers concentrationnaire, un témoignage sur les camps nazis (prix Renaudot 1946) et en 1947, Les Jours de notre mort, un roman fondé sur ses souvenirs de l’enfer. Le 15 novembre 1949, trois jours après l’appel du Figaro littéraire, David Rousset présente son initiative lors d’une conférence de presse qu’il tient avec Rémy Roure, un journaliste du Monde, comme lui ancien détenu de Buchenwald. Dès le 16 novembre, sous la plume de Pierre Daix, L’Humanité contre-attaque dans un article accusant Rousset et ses partenaires de préparer les esprits à un conflit contre l’Union soviétique ! Le lendemain, l’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises défend le principe des « camps de rééducation » soviétiques, instruments de justice sociale, l’expression devenant « centres de rééducation » dans une brochure diffusée à 200 000 exemplaires par le PCF : « Pourquoi David Rousset a-t-il inventé les camps soviétiques ? » Il s’ensuivra un procès que les communistes perdront, comme ils avaient perdu leur procès contre Victor Kravchenko, ce dissident soviétique qu’ils accusaient de mentir lorsqu’il évoquait les camps en URSS. Le volume qui paraît aujourd’hui réunit les écrits de l’époque de David Rousset, mort en 1997, et quelques-uns de ses textes des années 1970. Ils montrent le long chemin qui aura été nécessaire, en France, pour faire admettre l’existence des camps soviétiques, et surtout leur équivalence avec les camps nazis, comparaison sacrilège.

Jean Sévillia

La Fraternité de nos ruines. Ecrits sur la violence concentrationnaire, 1945-1970, de David Rousset, Fayard, 394 p., 22 €.

Sources :  (Edition du  vendredi 25 mars 2016)

https://www.jeansevillia.com/2016/04/05/le-temps-des-camps/

mercredi 14 août 2019

Le 29 août 1949, débute l’équilibre de la Terreur nucléaire

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Bernard Plouvier
Il faudra bien, un jour (assez lointain, on le reconnaît volontiers, puisque trop d’intérêts politiques, économiques et tribaux sont en jeu), écrire l’histoire du XXesiècle telle qu’elle a été et non telle que la présente la propagande des vainqueurs de 1945. 
Franklin Delano Roosevelt, effaré par la rechute de la crise économique aux USA au second semestre de 1937, avait compris que son New Deal – soit une expérience d’économie dirigée – était une absurdité dans un pays aussi étendu qu’un continent et pourvu d’énormes richesses naturelles, dont une armée d’ingénieurs inventifs et entreprenants.
Il a progressivement, durant les années 1937-40, ruminé ses projets d’économie globale et de mondialisation de la vie politique, corrélés à une exportation de l’american way of life. C’est pourquoi, le cher homme voulait anéantir les pires concurrents économiques des USA : les puissances allemande, nippone, française et britannique. Il espérait faire main basse sur le meilleur des Empires coloniaux et des protectorats (de fait ou de droit) : les Indes et l’Indonésie, l’Indochine et la zone côtière de Chine, le Maroc et l’Égypte, Dakar, les pétroles d’Iraq, d’Iran et d’Arabie saoudite.
Dans cette stratégie géopolitique à moyen et long termes, la bolchevisation d’une grande partie de l’Europe était une excellente tactique : les Allemands, Français, Néerlandais et Britanniques concentreraient leurs forces pour se défendre contre les visées impérialistes du colosse soviétique et seraient forcés de céder tout ou partie de leurs colonies. Il n’était d’aucun intérêt pour FDR de parlementer avec les Allemands de l’opposition au Führer. Il fallait détruire un maximum d’êtres et de biens en Europe : occupés à relever leurs ruines, les Européens qui ne seraient pas tombés sous la coupe de la grotesque économie soviétique ne pourraient plus concurrencer de longtemps les exportateurs US.
C’était le sens et l’objectif de la Déclaration de Casablanca que FDR n’eut aucune difficulté à faire agréer par Churchill, ivre mort à son habitude, tandis qu’Eden protestait en vain. L’Incondional Surrender était idéale pour faire se battre Allemands et Nippons jusqu’à complet écrasement. Tout être sensé en Europe – et même aux USA, mais cela ne faisait pas grand-monde là-bas en janvier 1943 – jugeait insane une telle exigence de Capitulation sans condition, dont les conséquences furent autant de crimes contre l’humanité.
FDR meurt le 12 avril 1945, d’une hémorragie cérébrale consécutive à une hypertension artérielle maligne. Son successeur, le très intelligent Harry Truman (ci-dessus avec Staline), n’est au courant de rien. Lorsque le 25 avril 1945, le gouvernement suédois lui fait connaître l’offre d’Himmler de mettre bas les armes à l’Ouest pour mieux se battre contre l’Armée Rouge, il est bien obligé de refuser : son opinion publique a gobé les idées rooseveltiennes et a été tenue dans l’ignorance des dégâts monstrueux et des tueries de civils induits par les bombardements terroristes de l’US-Air Corps en France, aux Pays-Bas et surtout en Allemagne. De toute façon, il lui semble qu’il est trop tard pour changer d’option politique.    
Sa décision, rendue publique le 26 avril, eût peut-être été différente s’il avait alors disposé de l’arme utilisant la fission de l’atome. Truman était convaincu de la réalité du péril bolchevik et de la nécessité de faire bloc avec l’Europe occidentale. Sa politique ultérieure le démontre.
C’est lors de la Conférence de Potsdam (du 17 au 25 juillet) que Truman irrité par l’arrogance de « Staline » décide d’user des deux bombes atomiques dont dispose l’US-Army après l’explosion de celle du désert d’Alamogordo, le 16 juillet. Il donne cet ordre, moins pour terminer la guerre contre le Japon – dont le gouvernement réclame depuis le début du mois des négociations d’armistice –, que pour freiner les visées impérialistes du dictateur soviétique.
De fait, jusqu’à l’époque où la trahison de marxistes (en grande partie des judéo-marxistes) aura permis aux Soviétiques de faire exploser leur bombe au Kazakhstan, le 29 août 1949, débutant « l’équilibre de la terreur nucléaire », « Staline » laissera en paix le reste du monde. C’est la trahison du secret atomique qui fut la cause première du déclenchement de la Guerre de Corée, le 25 juin 1950.
De nos jours, s’il faut en croire le Yearbook de 2018 (rapport annuel) du SIPI (le Stockholm International Peace Institute), dont le siège est à Solna, dans la banlieue nord-ouest de la capitale suédoise, environ 15 000 bombes contenant des isotopes radioactifs menacent notre environnement… soyons honnêtes : depuis 1990, le stock a été divisé par cinq (il en existait un peu plus de 70 000 à la fin de la Guerre froide).
Les 6 500 bombes russes et autant pour les USA ne sont guère à craindre, comme le sont les 300 françaises ou les 215 britanniques, et il est probable que les dirigeants de la Chine n’useront pas de leur stock, évalué entre 270 et 300 « têtes nucléaires ». Peut-on en dire autant des 140 bombes pakistanaises et de la même quantité dont dispose l’armée indienne, des 80 à 90 bombes israéliennes ou des 15 à 30 de Corée du Nord ?
Certes, des méta-analyses ont démontré que les bombes d’Hiroshima et de Nagasaki n’avaient pas entraîné ces flambées de mutations génétiques et de malformations fœtales évoquées par toutes les publications des écologistes de pacotille. Mais il est exact qu’après une explosion atomique ou une fuite grave d’isotopes radioactifs, l’on observe durant trois à cinq ans une augmentation régionale des cancers de la thyroïde, des leucémies et des lymphomes.
Bombes atomiques et bombes à neutrons sont des armes qui menacent les populations civiles désignées comme cibles par des dictateurs déments ou par des stratèges du terrorisme politique ou religieux. Il y a juste 70 ans que nous en sommes menacés et cela n’est pas près de finir ! La vie sur Terre est un Enfer, chacun peut le constater. Était-il absolument nécessaire d’y ajouter un nouvel ingrédient ?    

dimanche 20 octobre 2013

Béatification d'Etienne Sandor, victime du communisme en Hongrie


"Une victime de la dictature communiste hongroise a été béatifiée ce samedi matin à Budapest. Etienne Sandor, coadjuteur laïc salésien a été exécuté en 1953, en pleine persécution contre l’Eglise catholique. Il était âgé de 38 ans. Il s’occupait de l’animation pastorale et d’un oratoire. C’était un homme jovial, aimable, très apprécié de ses amis et de ses jeunes étudiants. Son comportement exemplaire pendant la guerre lui avait valu « le mérite de la Croix de guerre ».
La Hongrie traversait une période trouble, sous l’emprise du communisme stalinien. Dès 1949, le régime avait confisqué les biens de l’Eglise, jusqu’aux matelas. La presse catholique avait été interdite, les associations catholiques dissoutes, les écoles catholiques fermées, les imprimeries réquisitionnées. Le clergé et les religieux étaient contraints de vivre dans la clandestinité. Beaucoup furent déportés dans les camps de travail.
Malgré ces persécutions, Etienne Sandor continua secrètement à suivre les groupes de jeunes. En 1951, se sachant suspecté par la police, il changea de nom, de domicile et de travail tout en continuant son apostolat auprès des jeunes. Les Salésiens avaient préparé sa fuite, mais il choisit de rester. Il est arrêté en 1952, condamné à mort pour « complot contre la démocratie et trahison ». Durant son emprisonnement, ses compagnons survivants diront qu'il cherchait à redonner courage à tous et partageait le peu de nourriture qu'il avait. Il sera pendu le 8 juin 1953 et son corps jeté dans une fosse commune".
Rappelons que pendant la dictature communiste de 1948 à 1953, 116 000 personnes furent condamnées à mort chaque année, au premier rang desquels les chrétiens.
Autres biographies plus complètes ici et .
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mercredi 6 février 2013

Quand la CIA finançait la construction européenne

De 1949 à 1959, en pleine guerre froide, les Américains, par l’intermédiaire de leurs services secrets et du Comité pour l’Europe unie, versent l’équivalent de 50 millions de dollars actuels à tous les mouvements pro-européens, parmi lesquels ceux du Britannique Winston Churchill ou du Français Henri Frenay. Leur but, contenir la poussée soviétique…
A 82 ans, Henri Frenay, le pionnier de la Résistance intérieure, fondateur du mouvement Combat, arbore une forme intellectuelle éblouissante malgré sa surdité de l’oreille droite et sa récente opération de l’estomac. Pourtant, il n’a plus que trois mois à vivre. En ces jours de mai 1988, il me parle de l’Europe dans son appartement de Boulogne-sur-Seine. De cette Europe fédérale dont il a rêvé en vain entre 1948-1954. De la dette aussi que, en cas de succès, le Vieux Continent aurait contracté envers les Américains, ceux notamment du “Comité”. Et d’insister une fois, deux fois, dix fois, tandis que moi, je m’interroge : pourquoi diable ce mystérieux “Comité” revient-il à une telle fréquence dans nos conversations ? Pourquoi ? Mais parce que Frenay me confie, avec il est vrai d’infinies précautions de langage, son ultime secret : l’aide financière occulte de la CIA via l’American Committee for United Europe – le Comité – à l’Union européenne des fédéralistes dont il a été le président. Pour reconstituer cette filière inédite, il me faudra une quinzaine d’années. Un jeu qui en valait la chandelle puisqu’il me permet d’ouvrir, pour les lecteurs d’Historia, la porte d’un des compartiments les plus secrets de la guerre froide…
Tout commence à l’automne 1948. Déjà coupée en deux, l’Europe vit sous la menace d’une invasion totale par l’armée rouge. Au “coup de Prague” en février, vient de succéder en juin le blocus de Berlin. Un petit cénacle de personnalités de l’ombre jette alors les bases de l’American Committee for United Europe, l’ACUE – son existence sera officialisée le 5 janvier 1949 à la maison de la Fondation Woodrow-Wilson de New York. Politiques, juristes, banquiers, syndicalistes vont se méler au sein de son conseil de direction. De hautes figures gouvernementales aussi comme Robert Paterson, le secrétaire à la Guerre ; James Webb, le directeur du budget ; Paul Hoffman, le chef de l’administration du plan Marshall ; ou Lucius Clay, le “proconsul” de la zone d’occupation américaine en Allemagne.
Bien tranquilles, ces Américains-là ? Non, car la véritable ossature de l’ACUE est constituée d’hommes des services secrets. Prenez son président, William Donovan. Né en 1883 à Buffalo, cet avocat irlando-américain au physique de bouledogue, surnommé “Wild Bill” par ses amis, connaît bien l’Europe. En 1915, il y remplissait déjà une mission humanitaire pour le compte de la Fondation Rockefeller. Deux ans plus tard, Donovan retrouvait le Vieux Continent pour y faire, cette fois, une Grande Guerre magnifique. Redevenu civil, “Wild Bill” va se muer en missus dominicus du gouvernement américain. Ses pas d’émissaire officieux le portent vers l’Europe pour des rencontres parfois imprévues. En janvier 1923, alors qu’ils goûtent un repos bien mérité, sa femme Ruth et lui devront ainsi subir une soirée entière les vociférations d’un autre habitué de la pension Moritz de Berchtesgaden. Dix-sept ans plus tard, l’agité, un certain Adolf Hitler, s’est rendu maître de la partie continentale de l’Europe, et c’est “Wild Bill” que Franklin Roosevelt, inquiet, dépéche à Londres s’enquérir auprès de Winston Churchill du potentiel britannique face à l’avancée nazie.
En juin 1942, Donovan, homme de confiance du président démocrate pour les affaires spéciales, crée l’Office of Strategic Services (OSS), le service secret américain du temps de la Seconde Guerre mondiale dont il devient le chef et qu’il quittera à sa dissolution, en septembre 1945, sans perdre le contact avec l’univers du renseignement : “Wild Bill” tisse des liens privilégiés avec la Central Intelligence Agency, la CIA, créée officiellement le 15 septembre 1947 par une loi sur la sécurité nationale signée par le successeur de Roosevelt, Harry Truman.
Prenez le vice-président de l’ACUE Walter Bedell Smith, ancien chef d’état-major d’Eisenhower pendant la Seconde Guerre mondiale puis ambassadeur des Etats-Unis à Moscou. A partir d’octobre 1950, celui que ses amis surnomment le “Scarabée” (beetle en anglais) va prendre les commandes de la CIA. 1950, c’est justement l’année où des universitaires comme Frederick Burkhardt et surtout William Langer, historien à Harvard, lancent la section culturelle de l’ACUE. Ces deux proches de Donovan ont servi autrefois dans les rangs de l’OSS. Langer en a dirigé le service Recherche et Analyse et, excellent connaisseur de la politique française, a même commis après-guerre un ouvrage savant qui s’efforçait de dédouaner Le Jeu américain à Vichy (Plon, 1948).
Prenez surtout Allen Dulles. A l’été 1948, c’est lui qui a “inventé” le Comité avec Duncan Sandys, le gendre de Churchill, et George Franklin, un diplomate américain. Principal associé du cabinet de juristes Sullivan & Cromwell, Dulles n’impressionne guère de prime abord avec ses fines lunettes, ses éternelles pipes de bruyère et ses vestes en tweed. Sauf qu’avec ce quinquagénaire, un maître espion entre dans la danse.
Retour à la case Seconde Guerre mondiale. Chef de l’OSS à Berne, Dulles noue en février 1943 des contacts avec la délégation de Combat en Suisse. Un temps, il assurera méme le financement du mouvement clandestin. “Coup de poignard dans le dos du général de Gaulle“, s’insurge Jean Moulin au nom de la France libre. “Survie de la Résistance intérieure menacée d’étranglement financier“, rétorque Frenay. Pensant d’abord à ses camarades dénués de moyens, aux maquisards en danger, il ne voit pas pourquoi Combat devrait se priver d’un argent allié versé, c’est convenu, sans contrepartie politique. Cette “affaire suisse” va empoisonner un peu plus encore ses rapports avec Moulin.
En 1946, Dulles démissionne des services secrets… pour en devenir aussitôt l’éminence grise, prenant une part prépondérante à la rédaction du texte de loi présidentiel sur la sécurité nationale. Cofondateur à ce titre de la CIA (pour les initiés : l’Agence ou mieux, la Compagnie), Dulles pense qu’en matière d’action clandestine, privé et public doivent conjuguer leurs forces. C’est lui qui a déjà inspiré, par l’intermédiaire de ses amis du Brook Club de New York, le versement des subsides de grosses sociétés américaines à la démocratie chrétienne italienne menacée par un parti communiste surpuissant. En 1950, il va reprendre officiellement du service comme bras droit du Scarabée d’abord, comme son successeur à la tête de la CIA ensuite – de février 1953 à septembre 1961. Record de longévité d’autant plus impressionnant que son frère aîné John Foster Dulles, restera, lui, ministre des Affaires étrangères de 1953 à sa mort de maladie en mai 1959.
Etonnant creuset que l’ACUE, où des personnalités de la haute société et/ou de la CIA côtoient les dirigeants de la puissante centrale syndicale American Federation of Labor, l’AFL, dont ils partagent l’aversion du communisme. Exemples : David Dubinsky, né en 1892 à Brest-Litovsk, en Russie, dirige le Syndicat international de la confection pour dames (ILGWU) : 45.000 adhérents à son arrivée en 1932, 200.000 à la fin des années 1940 ! Ennemi acharné des nazis hier (les syndicalistes proches de l’ACUE sont presque tous juifs), c’est aux commies, les “cocos”, qu’il en veut dorénavant. Jay Lovestone aussi. Conseiller politique de l’AFL, ce Lituanien d’origine sait de quoi il parle : avant sa brutale exclusion puis sa lente rupture avec le marxisme, il fut, entre 1925 et 1929, le secrétaire général du PC américain ! Autre recrue de choix du Comité, Arthur Goldberg, le meilleur juriste de l’AFL. Futur secrétaire au Travail du président Kennedy puis juge à la Cour suprême, Goldberg, né en 1908, a dirigé l’aile syndicale de l’OSS. A ce titre, il fut en son temps le supérieur hiérarchique d’Irving Brown, son cadet de deux ans. Brown, représentant de l’AFL pour l’Europe et grand dispensateur de dollars aux syndicalistes modérés du Vieux Continent. Puisant dans les fonds secrets de la toute jeune CIA, laquelle finance depuis 1946 toutes les opérations anticommunistes de l’AFL, ce dur à cuire ne ménage pas, par exemple, son soutien à Force ouvrière, la centrale syndicale née fin 1947 de la scission de la CGT (lire “Derrière Force ouvrière, Brown, l’ami américain” dans Historia n° 621 de décembre 1997). Pure et dure, la ligne Brown contraste d’ailleurs avec celle, plus nuancée, de la CIA. A la Compagnie, on aurait préféré que les non-communistes restent dans le giron de la CGT, même contrôlée par le PCF…
C’est qu’au-delà des hommes, il y a la stratégie d’ensemble. Face à l’Union soviétique, Washington développe deux concepts clés : le containment (l’endiguement) et plan Marshall. L’idée du containment, revient à un diplomate russophone, George Kennan, qui la développe dès juillet 1947 dans un article de la revue Foreign Affairs : “L’élément majeur de la politique des Etats-Unis en direction de l’Union soviétique doit être celui d’un endiguement à long terme, patient mais ferme, des tendances expansionnistes russes.
Le plan Marshall, lui, porte la marque de son inventeur le général George Marshall, chef d’état-major de l’US Army pendant la guerre, et désormais ministre des Affaires étrangères du président Truman. En apportant une aide massive aux pays d’Europe ruinés, les Etats-Unis doivent, selon lui, faire coup double : un, couper l’herbe sous le pied des partis communistes par une hausse rapide du niveau de vie dans les pays concernés ; deux, empêcher leur propre industrie de sombrer dans la dépression en lui ouvrant de nouveaux marchés.
Pour le tandem Marshall-Kennan, pas de meilleur outil que la CIA (lire l’interview d’Alexis Debat, page 51). Et c’est naturellement un autre ancien de l’OSS, [Frank Gardiner Wisner], qu’on charge de mettre sur pied un département autonome spécialisé dans la guerre psychologique, intellectuelle et idéologique, l’Office of Policy Coordination ! Si ce bon vieux “Wiz” ne fait pas partie du Comité, ses hommes vont lui fournir toute la logistique nécessaire. Mais chut ! c’est top secret…
L’ACUE allie sans complexe une certaine forme de messianisme américain avec le souci de la défense bien comprise des intérêts des Etats-Unis. Messianique, cette volonté bien ancrée de mettre le Vieux Continent à l’école du Nouveau Monde. Phare de la liberté menacée, l’Amérique a trouvé, la première, la voie d’une fédération d’Etats, succès si resplendissant que l’Europe n’a plus qu’à l’imiter… Cet européanisme made in Washington comporte sa part de sincérité : “Ils m’appellent le père du renseignement centralisé, mais je préférerais qu’on se souvienne de moi à cause de ma contribution à l’unification de l’Europe“, soupire ainsi Donovan en octobre 1952.
De sa part de calcul aussi. Car en décembre 1956, trois mois avant sa mort, le même Donovan présentera l’Europe unie comme “un rempart contre les menées agressives du monde communiste“. En d’autres termes, un atout supplémentaire de la stratégie américaine conçue par Marshall, Kennan et leurs successeurs : construire l’Europe, c’est remplir un vide continental qui ne profite qu’à Staline, donc, en dernier ressort, protéger les Etats-Unis.
Ajoutons une troisième dimension. Dans l’esprit des hommes de la Compagnie, rien de plus noble qu’une action clandestine au service de la liberté. Tout officier de la CIA le sait : les Etats-Unis sont nés pour une bonne part du soutien des agents de Louis XVI, Beaumarchais en tête, aux insurgés nord-américains. Ainsi l’opération American Committee, la plus importante, et de loin menée, par l’Agence en Europe pendant la guerre froide, se trouve-t-elle justifiée par l’Histoire.
Pour chaleureuse qu’elle soit, l’amitié franco-américaine ne saurait toutefois distendre le “lien spécial” entre Grande-Bretagne et Etats-Unis. En foi de quoi, Comité et Compagnie tournent d’abord leur regard vers Londres. Hélas ! Churchill, battu aux législatives de 1945, ronge ses griffes dans l’opposition. Le nouveau secrétaire d’Etat britannique aux Affaires étrangères, Ernest Bevin, a bien proclamé le 2 janvier 1948 aux Communes : “Les nations libres d’Europe doivent maintenant se réunir.” N’empêche que ses collègues du cabinet travailliste et lui repoussent avec horreur la perspective d’une véritable intégration continentale. Non pas que Bevin craigne de s’affronter aux communistes : deux jours après son discours de janvier, il créait un organisme clandestin de guerre idéologique, l’Information Research Department. Ce méme IRD qui, jugeant La Ferme des animaux et 1984 plus efficaces que mille brochures de propagande, va contribuer à diffuser partout dans le monde les oeuvres de George Orwell. Mais la carte Europe unie, alors là, non !
Cette carte, Churchill la joue-t-il de son côté par conviction profonde ou par aversion pour ses rivaux politiques de gauche ? Le fait est que le 19 septembre 1946 à Zurich, le Vieux Lion appelle à un axe anglo-franco-allemand, élément majeur selon lui d’une “espèce d’Etats unis d’Europe“. Qu’en mai 1948, Duncan Sandys, taille aux mesures de son homme d’Etat de beau-père le Congrès européaniste de La Haye. Qu’en octobre 1948, Churchill crée l’United European Movement – le Mouvement européen. Qu’il en devient président d’honneur aux côtés de deux démocrates-chrétiens, l’Italien Alcide De Gasperi et l’Allemand Konrad Adenauer, et de deux socialistes, le Français Léon Blum et le Belge Paul-Henri Spaak. Malheureusement pour les “amis américains“, cette tendance “unioniste” ne propose, à l’exception notable de Spaak, que des objectifs européens limités. Reconstruction économique et politique sur une base démocratique, d’accord, mais sans transfert, méme partiel, de souveraineté.
Le Comité et la tendance “fédéraliste”, dont Henri Frenay émerge comme la figure emblématique, veulent, eux, aller beaucoup plus loin. Aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale, Frenay, patriote mondialiste, a conçu l’idée d’un Vieux Continent unifié sur une base supranationale. En novembre 1942, révélera quarante ans plus tard Robert Belot dans le remarquable travail sur Frenay qui vient de lui valoir l’habilitation à diriger des recherches à l’Université, le chef de Combat écrivait au général de Gaulle qu’il faudrait dépasser l’idée d’Etat-Nation, se réconcilier avec l’Allemagne après-guerre et construire une Europe fédérale. Logique avec lui-méme, Frenay se jette dès 1946 dans cette croisade européaniste aux côtés d’Alexandre Marc. Né Lipiansky à Odessa en 1904, ce théoricien du fédéralisme a croisé la trajectoire de Frenay à Lyon en 1941, puis après-guerre. A rebours de l’européanisme de droite inspiré des thèses monarchistes maurrassiennes ou du catholicisme social, les deux amis s’efforcent de gauchir le fédéralisme français alors fort de “plusieurs dizaines de milliers d’adhérents“, ainsi que me l’assurera l’ancien chef de Combat en 1988.
Orientée à gauche, l’Union européenne des fédéralistes, l’UEF, est créée fin 1946. Elle va tenir son propre congrès à Rome en septembre 1948. Frenay en devient le président du bureau exécutif, flanqué de l’ex-communiste italien Altiero Spinelli, prisonnier de Mussolini entre 1927 et 1937 puis assigné à résidence, et de l’Autrichien Eugen Kogon, victime, lui, du système concentrationnaire nazi qu’il décortiquera dans L’Etat SS (Le Seuil, rééd. 1993). A ces trois dirigeants d’atténuer le profond malaise né de la participation de nombreux membres de l’UEF au congrès de La Haye, où Churchill et son gendre Sandys les ont littéralement roulés dans leur farine “unioniste”.
Faut-il choisir entre le Vieux Lion et le pionnier de la Résistance intérieure française à l’internationalisme si radical ? Perplexité au Comité, donc à la CIA. Pour Churchill, sa stature d’homme d’Etat, d’allié de la guerre, sa préférence affichée pour le “grand large”, les Etats-Unis ; contre, son refus acharné du modèle fédéraliste si cher aux européanistes américains et bientôt, ses violentes querelles avec le très atlantiste Spaak. En mars 1949, Churchill rencontre Donovan à Washington. En juin, il lui écrit pour solliciter le versement de fonds d’urgence (très riche à titre personnel, l’ancien Premier ministre britannique n’entend pas puiser dans sa propre bourse). Quelques jours plus tard, Sandys appuie par courrier la demande de son beau-père : de l’argent, vite, sinon le Mouvement européen de Churchill s’effondre. Comité et CIA, la principale bailleuse de fonds, débloquent alors une première tranche équivalant à un peu moins de 2 millions de nos euros. Elle permettra de “préparer” les premières réunions du Conseil de l’Europe de Strasbourg, qui associe une assemblée consultative sans pouvoir réel à un comité des ministres statuant, lui, à l’unanimité.
Pour soutenir leurs partenaires du Vieux Continent, ACUE et CIA montent dès lors des circuits financiers complexes. Les dollars de l’oncle Sam – l’équivalent de 5 millions d’euros entre 1949 et 1951, le même montant annuel par la suite – proviennent pour l’essentiel de fonds alloués spécialement à la CIA par le Département d’Etat. Ils seront d’abord répartis sous le manteau par les chefs du Mouvement européen : Churchill, son gendre, le secrétaire général Joseph Retinger, et le trésorier Edward Beddington-Behrens. En octobre 1951, le retour de Churchill à Downing Street, résidence des premiers ministres anglais, ne tarira pas ce flot : entre 1949 et 1953, la CIA va en effet verser aux unionistes l’équivalent de plus de 15 millions d’euros, à charge pour eux d’en redistribuer une partie à leurs rivaux de la Fédération, la tendance de droite du fédéralisme français, laquelle reverse ensuite sa quote-part à l’UEF. Sommes substantielles mais sans commune mesure avec la manne que l’appareil stalinien international, le Kominform, investit au même moment dans le financement souterrain des PC nationaux et des innombrables “fronts de masse” : Fédération syndicale mondiale de Prague, Mouvement de la paix, mouvements de jeunes, d’étudiants, de femmes…
Pour Frenay, c’est clair : l’Europe fédérale constitue désormais le seul bouclier efficace contre l’expansionnisme communiste. Mais comment aller de l’avant quand le nerf de la guerre manque si cruellement ? L’UEF n’est pas riche. Son président encore moins, dont la probité est reconnue de tous – après son passage au ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, Frenay, ancien officier de carrière sans fortune personnelle, a quitté l’armée au titre de la loi Diethelm de dégagement des cadres. Comme au temps de “l’affaire suisse”, le salut financier viendra-t-il de l’allié américain ? Oui, assurent dès l’été 1950 les hommes de l’ACUE à un représentant français de l’UEF en visite à New York. Conforme à la position officielle du gouvernement américain en faveur de l’intégration européenne, leur aide ne sera soumise à aucune contrepartie politique ou autre, condition sine qua non aux yeux d’Henri Frenay. Et de fait, à partir de novembre 1950, l’ACUE va financer secrètement à hauteur de 600.000 euros l’une des initiatives majeures de Frenay et des fédéralistes de gauche : la création à Strasbourg, en parallèle du très officiel Conseil de l’Europe, d’un Congrès des peuples européens, aussi appelé Comité européen de vigilance.
S’associeront à ce projet des socialistes (Edouard Depreux), des religieux (le père Chaillet, fondateur de Témoignage chrétien ), des syndicalistes, des militants du secteur coopératif, des représentants du patronat et même… des gaullistes tels Michel Debré ou Jacques Chaban-Delmas. Mal conçue médiatiquement, l’affaire échoue de peu. Raison de plus pour accentuer le soutien financier, oeuvre du secrétaire général de l’ACUE, Thomas Braden. Connu pour ses opinions libérales, cet ami du peintre Jackson Pollock, n’a pas hésité quand Donovan, son ancien patron à l’OSS, lui a demandé de quitter la direction du musée d’Art moderne de New York.
En juillet 1951, Frenay effectue à son tour le voyage des Etats-Unis sous les auspices du Congrès pour la liberté de la culture – une organisation que nous retrouverons bientôt. L’occasion de rencontrer les dirigeants du Comité et ceux de la Fondation Ford (mais pas ceux de la CIA avec lesquels il n’entretiendra jamais de rapports directs) pour leur faire part des besoins matériels des fédéralistes. Message reçu “5 sur 5″ par les Américains…
A cette date, Braden ne figure plus parmi les dirigeants officiels de l’ACUE. En vertu du principe des vases communicants, l’agent secret esthète vient en effet de rejoindre Dulles à la CIA. Les deux hommes partagent cette idée de bon sens : face aux communistes, ce ne sont pas les milieux conservateurs qu’il faut convaincre, mais la gauche antistalinienne européenne, dont Frenay constitue un des meilleurs représentants. Braden va plus loin : “Comme l’adversaire rassemblé au sein du Kominform, structurons-nous au plan mondial par grands secteurs d’activité : intellectuels, jeunes, syndicalistes réformistes, gauche modérée…“, plaide-t-il. D’accord, répond Dulles. Naît ainsi la Division des organisations internationales de la CIA. Dirigée par Braden, cette direction centralise, entre autres, l’aide de la Compagnie via l’ACUE aux fédéralistes européens. En 1952, l’American Committee for United Europe finance ainsi l’éphémère Comité d’initiative pour l’assemblée constituante européenne, dont Spaak sera président et Frenay, le secrétaire général.
Brouillés avec la “Fédération”, leur rivale de droite qui servait jusque-là d’intermédiaire pour le versement des fonds CIA-ACUE par le truchement du mouvement churchillien, les amis de Frenay sont très vite au bord de l’asphyxie. Pour parer à l’urgence, Braden, virtuose du financement souterrain au travers de fondations privées plus ou moins bidon, va, cette fois, mettre en place une procédure de versements directs aux fédéralistes de gauche par des antennes para-gouvernementales américaines. A Paris, plaque tournante des opérations de la CIA en Europe avec Francfort, on opérera par le biais de l’Office of Special Representative, conçu à l’origine pour servir d’interface avec la toute jeune Communauté européenne du charbon et de l’acier (Ceca), ou de l’US Information Service (USIS). Par la suite, un bureau ACUE proprement dit sera ouvert.
Comme Jean Monnet, président de la Ceca, Frenay caresse, en cette année 1952, l’idée d’une armée européenne, pas décisif vers l’Europe politique selon lui. L’ACUE approuve chaudement. Prévue par le traité de Londres de mars 1952, cette Communauté européenne de défense comprendrait – c’est le point le plus épineux -, des contingents allemands. Reste à faire ratifier le traité par les parlements nationaux. Frenay s’engage avec enthousiasme dans ce nouveau combat. Pour se heurter, une fois encore, à de Gaulle, qui refuse la CED au nom de la souveraineté nationale et, déjà, du projet ultrasecret de force atomique française, ainsi qu’aux communistes, hostiles par principe à tout ce qui contrarie Moscou. D’après les éléments recueillis par Robert Belot – dont la biographie du chef de Combat devrait sortir ce printemps au Seuil -, Frenay demandera même à l’ACUE de financer l’édition d’une brochure réfutant… les thèses gaullistes sur la CED.
Staline meurt en mars 1953. L’année suivante, Cord Meyer Jr, un proche de la famille Kennedy, remplace Braden à la téte de la Division des organisations internationales de la CIA. Mais 1954 verra surtout cet échec cuisant des européanistes : l’enterrement définitif de la CED. Découragé, Frenay abandonne alors la présidence de l’Union européenne des fédéralistes. A partir d’octobre 1955, les “amis américains” reportent donc leurs espoirs sur un nouveau venu, le Comité d’action pour les Etats-Unis d’Europe de Jean Monnet. Lié à Donovan et surtout à l’ambassadeur américain à Paris, David Bruce, un proche de Franck Wisner, Monnet est trop fin connaisseur du monde anglo-saxon pour accepter directement les dollars de la CIA. Compte tenu de sa prudence de Sioux, l’aide américaine à son courant européaniste devra emprunter d’autres voies. En 1956, Monnet se voit ainsi proposer l’équivalent de 150.000 euros par la Fondation Ford. Une offre qu’il décline, préférant que cet argent soit versé au professeur Henri Rieben, un économiste et universitaire suisse pro-européen qui vient d’être nommé chargé de mission aux Hautes Etudes commerciales de Lausanne. Rieben utilisera ces fonds en toute transparence financière pour créer un Centre de recherches européen.
En 1958, le retour du général de Gaulle, radicalement hostile aux thèses fédéralistes, annihile les derniers espoirs de l’UEF et de ses amis américains. Dissolution de l’ACUE dès mai 1960 puis cessation des financements occultes par la CIA s’ensuivent. En douze ans, la Compagnie aura quand même versé aux européanistes de toutes tendances l’équivalent de 50 millions d’euros sans être jamais prise la main dans le sac ! Mais pourra-t-on préserver longtemps le grand secret ?
La première alerte éclate dès 1962. Trop précise sur les financements américains, une thèse universitaire sur les mouvements européanistes doit être “enterrée” d’urgence en Angleterre. Ce remarquable travail est l’oeuvre du fils d’un camarade de résistance de Frenay, Georges Rebattet, créateur en avril 1943 du Service national maquis. Georges Rebattet, le successeur en 1952 de Joseph Retinger comme secrétaire général d’un Mouvement européen dont il a d’ailleurs assaini pour une bonne part le financement.
Deuxième secousse au milieu des années 1960. L’étau de la presse américaine (le New York Times et la revue gauchiste Ramparts ) se resserre sur une des filiales du “trust” Braden-Meyer, le Congrès pour la liberté de la culture où se côtoyaient des intellectuels antitotalitaires européens de haute volée – Denis de Rougemont, Manès Sperber, Franz Borkenau, Ignazio Silone, Arthur Koestler ou, par éclipses, Malraux et Raymond Aron. Financé par la CIA au travers de la Fondation Fairfield, le Congrès édite en français l’une de ses revues les plus prestigieuses, Preuves. Jouant la transparence, Braden jette alors son pavé dans la mare. “Je suis fier que la CIA soit immorale“, déclare-t-il en 1967 au journal britannique Saturday Evening Post, auquel il confie des révélations sensationnelles sur le financement occulte par la CIA du Congrès pour la liberté et sur le rôle d’Irving Brown dans les milieux syndicaux. Silence radio, en revanche, sur le soutien aux mouvements européanistes, le secret des secrets…
Ultime rebondissement à partir de juin 1970, quand le conservateur anglais pro-européen Edward Heath arrive à Downing Street. A sa demande, l’Information Research Department lance une vaste campagne pour populariser sous le manteau l’européanisme dans les médias et les milieux politiques britanniques. En 1973, l’Angleterre fait son entrée dans le Marché commun ; le 5 juin 1975, 67,2 % des électeurs britanniques ratifient la décision par référendum. Dans ce renversement de tendance en faveur de l’Europe, un homme s’est jeté à corps perdu : nul autre que le chef de la station de la CIA de Londres, Cord Meyer Jr. Ce bon vieux Cord qui remplaçait vingt ans plus tôt son copain Braden à la tête de la Division des organisations internationales de la Compagnie.
Par Rémi Kauffer  Historia n° 675 (27 février 2003), via La théorie du tout
(Titre originel : “La CIA finance la construction européenne”)