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mercredi 28 janvier 2026

Lépante, victoire chrétienne contre les Turcs ottomans : il y a 549 ans…

 


En 1570, à la faveur de la quatrième guerre des Ottomans contre la Sérénissime Venise, les Turcs ottomans prennent Chypre alors vénitienne et massacrent plus de vingt-mille habitants de Nicosie ; ils imposent alors leur piraterie dans la Méditerranée orientale nuisant ainsi gravement au commerce maritime en général et à Venise en particulier d’ où la riposte des Doges de la Sérénissime.
Très rapidement le Pape Pie V rassemble nombre d’Européens dans la Sainte Ligue : Venise menée par l’amiral Sebastiano VENIER, la Savoie avec l’amiral Andrea PROVANA de LEYNI (le comté de Nice étant savoyard), le Saint Siège mené par l’amiral Marco-Antonio II COLONNA, Gênes menée par l’amiral Giovanni Andrea DORIA et l’Espagne ainsi que l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem en sont parmi d’autres États européens moins impliqués.

Deux cents galères et une demi-douzaine de galéasses avec 30 000 hommes, tous sont placés sous le commandement de Dom Juan d’Autriche, fils cadet de Charles Quint et demi-frère de Philippe II.
La flotte turque ottomane compte quelques galères de plus mais aussi plus de 60 galiottes avec plus de 60 000 hommes au total.
La dernière bataille d’importance entres Européens et janissaires ottomans remonte à 1565 lorsque Jean de LA VALETTE de PARISOT, grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, défendit la future capitale de Malte ce qui fut une sévère défaite des Ottomans disparaissant pour quelque temps de la Méditerranée occidentale.

Face à l’avantage turc ottoman, la bataille est incertaine au matin de ce 7 octobre 1571 où les flottes vont se heurter. Grand marin et remarquable soldat, Dom Juan d’Autriche manœuvre de manière à enfermer les Ottomans dans un golfe peu étendu de manière à restreindre leurs mouvements. Dès lors, les galéasses chrétiennes peuvent enfoncer les lignes ottomanes de défense et l’artillerie de la Sainte Ligue démolit les navires ennemis tandis que les galères de DORIA augmentent la dévastation de la flotte ottomane dont les réserves ne peuvent mener de contre-offensive ; dès lors, la bataille navale se mue en bataille d’infanterie sur les ponts des navires ottomans en combinant l’efficacité des arquebusiers et des tercios. La messe est dite. Le bey d’Alger Ali Uludj s’enfuit in extremis avec trente galères tandis que l’amiral ottoman est décapité et sa tête hissée au mat du navire amiral espagnol.

Pour 7 000 chrétiens tombés et 20 000 blessés dont Miguel de CERVANTES qui y perdit sa main gauche et poursuivit sa carrière militaire jusqu’à la bataille de Tunis en 1573 mais il sera fait prisonnier en 1575 lors de son retour en Espagne par les Barbaresques ottomans d’Alger pour cinq années avant d’écrire le Don Quichotte, les Ottomans ont laissé plus de 20 000 morts et 3 500 prisonniers mais aussi des milliers d’hommes massacrés à terre par les Grecs ; plus de 12 000 forçats chrétiens libérés des fers ottomans. Cent-dix-sept galères et treize galiotes ottomanes passent aux mains chrétiennes tandis que plus de soixante galères ottomanes ont été coulées alors que la Sainte Ligue n’en a perdu qu’une douzaine et récupère plus de quatre-cent-cinquante canons et une quarantaine d’étendards ottomans. Seul l’amiral d’escadre ottoman Ali Uluç Pasa parvient à s’échapper et à ramener une trentaine de navires à Constantinople.

Au soir de la bataille, Pie V reçoit au balcon de Saint-Pierre une colombe lui annonçant la victoire de Lépante : en actions de grâce, il institue la fête de Notre-Dame-des-Victoires qu’il fixe à ce 7 octobre et le Saint Rosaire qui est récité à l’aide du chapelet ; Notre-Dame-des- Victoires et du Saint Rosaire est toujours célébrée par l’Église tridentine dont le missel est demeuré immuable depuis le concile de Trente clôturé par Pie V.
L’amiral Sebastiano VENIER deviendra en 1577 le 86e doge de Venise jusqu’à sa mort en 1578.
Défaite navale incommensurable pour les Ottomans mais, bénéficiant de l’esclavage à outrance, ils reconstituent en une année une nouvelle flotte de deux-cent-cinquante galères et se maintiennent à Chypre sans pour autant oser s’aventurer à nouveau dans la Méditerranée occidentale si ce n’est depuis les régences d’Alger, de Tunis ou de Tripoli.

Éclatante victoire chrétienne, il n’y eut guère d’évolution notable dans les décennies suivantes. Cependant la bataille de Lépante demeure la plus importante bataille navale de l’Histoire avec celle qui fut le peplum naval d’Actium le 2 septembre – 31 avant Jésus-Christ mettant fin aux guerres civiles romaines ; les plus importantes batailles navales subséquentes n’atteignent point sa démesure et son intensité préfigurant ce que Samuel HUNTINGTON nommera le choc des civilisations à la fin du XXe siècle. Elle confirme en mer ce que les Espagnols constatèrent sur terre pendant la croisade de reconquête : les mahométans ne savent pas tenir une position ; le grand Sébastien LE PRESTRE de VAUBAN vérifie au XVIIe siècle cette donnée fondamentale édictant que, pour assiéger victorieusement une place forte, il est nécessaire de savoir tenir une position, doctrine sur laquelle il fonde l’art de la fortification : la poliorcétique. En 1954, Marcel BIGEARD expérimente avec brio cette doctrine dans la cuvette de Dien Bien Phu malgré la défaite finale inéluctable et, devenu général, il peut théoriser les guerres asymétriques qui en découlent aussi par ce qu’il nomme le Comitatus, soit l’invention de la terreur généralisée.

Tout comme la bataille de Lépante est le pendant naval de la bataille terrestre de Las Navas de Tolosa du 16 juillet 1212 gagnée par 70 000 chrétiens contre plus de 200 000 almohades mahométans, la bataille de Lépante connaît aussi un pendant terrestre le 12 septembre 1683 lorsque les Turcs ottomans assiègent Vienne sur le monticule du Kahlenberg ; l’Autriche était alors défendue pour ce deuxième siège de Vienne par une coalition européenne menée par le roi de Pologne Jean III SOBIESKI, assisté par le duc Charles V de Lorraine, commandant cette Sainte Alliance forte de 27 000 militaires polonais et de 32 000 militaires du Saint-Empire romain germanique, principalement venus de Bavière avec le roi Maximilien-Emmanuel, de Franconie, de Saxe avec le roi Jean-Georges III et de Souabe. Soit 59 000 chrétiens contre environ 250 000 Turcs ottomans commandés par le grand vizir Mustafa Kara. La doctrine se vérifie dès le milieu de l’après-midi : les Turcs ottomans sont défaits et le vizir s’enfuit tandis que Louis de Bade entre dans Vienne désormais en sécurité. La Hongrie est ainsi libérée les années suivantes. La fête du Saint Nom de Marie est désormais instituée et célébrée tous les 12 septembre tandis que les pâtissiers viennois créent le célèbre croissant pour célébrer cette victoire européenne sauvant leur ville et le pays entier du joug turc ottoman.

Il convient aussi de rappeler, pendant la neuvième guerre d’Italie, de 1542 à 1546, le siège de Nice de juin à septembre 1543 par les troupes turques ottomanes qui parvinrent à entrer dans la citadelle, malgré la défense héroïque sous la houlette de la lavandière Catarina Segurana armée de son battoir, mais se heurtèrent à la résistance farouche du château et furent finalement défaites lors de l’arrivée des troupes impériales commandées par le duc Charles II de Savoie et le marquis del VASTO, gouverneur de Lombardie, les 8 et 9 septembre 1543. Le siège de Nice en duché de Savoie annonçait donc aussi la validité de la doctrine énoncée par Vauban au siècle suivant.

À la suite du siège de Nice, Lépante et Vienne-Kahlenberg permettent de conduire l’empire turc ottoman au traité de San Stefano imposé par la Russie aux Turcs ottomans le 3 mars 1878 suite à la guerre russo-turque ottomane de 1877-78 et à celui de Sèvres du 10 août 1920 ainsi qu’à celui de Lausanne du 24 juillet 1923 le réduisant insuffisamment à la Turquie actuelle en créant l’Irak et ramenant sur la carte la Syrie et le Liban, la Grèce moderne atteignant alors son apogée territoriale selon la Grande Idée d’Elefthérios Kyriákou VENIZELOS, père intellectuel de la Grèce moderne, ainsi que la Palestine mandataire, selon les accords Sykes-Picot du 16 mai 1916, les déclarations d’Arthur Balfour du 2 novembre 1917 et du 15 novembre 1926, la conférence et le traité de San Remo du 24 avril 1920, qui sera partagée entre le Foyer Juif d’Israël créé par David Ben GOURION le 14 mai 1948 et la Transjordanie qui deviendra la Jordanie.

Jean d’ACRE révèle sur Riposte que « le ferment de la guerre mondiale à venir viendra du choc des civilisations entre l’Occident et l’Islam, et l’Afrique surpeuplée et l’Europe [sous-peuplée et envahie].
Il n’y aura pas de terre partagée entre musulmans et non musulmans, entre Africains et Européens, il y aura un vainqueur et des centaines de millions de morts, le reste n’ est que littérature.
Et la France, que des abrutis de politiciens, journalistes, penseurs, gauchistes, écolos qui se sont autoproclamés élites, ont musulmanisée et africanisée à outrance, va être au milieu de ce maelström. » dans son article du 3 courant : Nos métropoles sont des cuvettes de Dien Bien Phu cernées par l’ennemi intérieur.

https://ripostelaique.com/nos-metropole-sont-des-cuvettes-de-dien-bien-phu-cernees-par-lennemi-interieur.html

Dernier point et non le moindre qui est d’une actualité brûlante, le Comité de Lépante présidé par Georges CLÉMENT, homme d’ affaires, écrivain et poète ainsi que contributeur apprécié à Riposte et également président du Comité Trump France, a pour objet de rassembler tous ceux s’opposant à l’invasion mahométane d’où qu’elle vienne.

Le Cercle Légitimiste de France soutient donc le Comité de Lépante et rappelle et honore cette bataille navale mémorable chaque année comme étant toujours une vigie de l’Europe chrétienne alors même que le sultan Erdogan s’implante en Libye pour y capter le pétrole tout en tentant de s’approprier les zones économiques exclusives des États riverains de la Méditerranée orientale pour leur y voler le gaz et le pétrole, occupe le nord de la Syrie pour y massacrer les Kurdes et envoie des mercenaires au Haut-Karabakh arménien afin d’y poursuivre le génocide des Arméniens par les Turcs ottomans en 1915.

Plus largement, Lépante demeure l’emblème de la grande Europe des royaumes souverains et des trois empires d’Autriche, Romain Germanique et de la Sainte Russie liés par le christianisme, socle de leur puissance et garant de leur résistance face au mahométanisme barbare. Puissions-nous garder souvenance de notre passé glorieux et instructif pour affronter victorieusement le présent difficile et le futur compliqué de ce monde dangereux avili par la barbarie mahométane.
Fernand CORTES de CONQUILLA

Cercle Légitimiste de France
fcdc@bbox.fr
7 octobre 2020 en ce 549e anniversaire de la bataille de Lépante

https://ripostelaique.com/bataille-de-lepante-victoire-chretienne-contre-les-turcs-ottomans-cetait-il-y-a-549-ans/

vendredi 1 novembre 2024

Les Barbaresques : racket et esclavage en Méditerranée

 

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Entretien avec Nathalie Joron qui vient de rééditer aux Éditions de Nos Chères Provinces le livre Les Barbaresques de Pierre Hubac.

(Propos recueillis par Fabrice Dutilleul)

On a coutume d’associer les Barbaresques aux peuples arabes et musulmans…

Les Barbaresques, corsaires de Djerba, de Tripoli, de Tunis, de Salé, de l’Archipel, de Cilicie, tinrent la mer jusqu’en des temps très proches de nous. Hardis marins, montés sur des esquifs légers, ils abordaient en haute mer les vaisseaux marchands et ils les remorquaient dans leurs rades ; ils s’emparaient des coques et des cargaisons et retenaient prisonniers les équipages et les passagers, dont ils tiraient des rançons. Ou bien ils les mettaient à ramer sur leurs galères et sur leurs chébecs. Ils osaient quelquefois s’attaquer à des navires bien armés, à de véritables vaisseaux de guerre, et il arriva que, par surprise et à force de courage, ils parvinrent à s’en rendre maîtres. Enfin, ils poussèrent l’audace jusqu’à accoster aux rivages d’Europe, portant le désarroi dans les ports et dans les cités, enlevant des hommes, des femmes et des enfants dans les champs et dans les maisons.

Lorsqu’il s’agit de corsaires, l’Histoire est plus que jamais empêchée de se dire impartiale…

L’histoire, en effet, adopte une attitude chauvine résolue et distingue nettement entre deux sortes de corsaires : nos corsaires, et les autres. Les autres, ce sont les ennemis. Les premiers, cela va sans dire, portés au pavois comme parangons de toutes vertus guerrières ; les seconds méritant la plus vive réprobation. Et comme les uns ont toutes les raisons pour eux, toutes les excuses, on n’en saurait trouver aucune pour les autres. Pierre Hubac met en exergue le fait que les pirates et les corsaires, les marins donc, avaient pour une large part une origine européenne. Hommes auxquels leur patrie respective n’offrait que peu ou pas de perspectives d’obtenir liberté ou richesse, ou les deux. Encore moins une vie d’aventures. L’opinion publique française n’est pas trop prévenue, en vérité, contre les Barbaresques. La grande histoire nationale se borne en général à indiquer que la Turquie fut souvent notre amie et notre alliée sur mer, et que la France entretint de tout temps au Maghreb des comptoirs, des représentants, des consuls…

Pierre Hubac (1894-1963), pseudonyme littéraire d’Aimé Sarrus, est né en Provence. Il part en 1911 en Tunisie, alors Protectorat français et participe en 1919 à la création de la Société des Écrivains d’Afrique du Nord. Il publie son premier roman en 1928 et crée les Éditions de la Kahéna en 1929. Également professeur au Lycée Carnot à Tunis, c’est son activité littéraire qui domine ses activités à travers ses romans et ses articles, essentiellement orientés vers l’histoire de l’Afrique du Nord.

Que nous apprend le livre de Pierre Hubac ?

Une Histoire étonnante, passionnante, moins romantique qu’on ne le voudrait, où se croisent les sultans, les raïs, les deys, les beys, Barberousse le richissime corsaire, les amiraux Doria et Duquesne, les rois de France, le Bey d’Alger et son éventail… Nous nous trouvons en présence d’une aventure exceptionnelle, d’un phénomène singulier qui a duré des siècles. Les États les plus forts, les princes les plus orgueilleux et les plus puissants du monde, durent bon gré mal gré s’en accommoder, faute d’avoir pu y mettre un terme. Papes, doges, empereurs, rois, ligues et coalitions, et non seulement Charles-Quint et François Ier, Alexandre VI et la Sérénissime République à son apogée, mais également Louis XIV, et Napoléon, l’Angleterre reine des Indes et maîtresse des océans, et les USA acceptèrent de reconnaître ces aventuriers comme des princes souverains, durent composer avec eux, traiter d’égal à égal ; ils leur offrirent des cadeaux, reçurent avec considération leurs ambassades, les accueillirent avec distinction, subirent leurs remontrances et leur payèrent annuellement un tribut régulier.

Car les Barbaresques, c’est également un mode de gouvernement, n’est-ce pas ?

En effet, certes rude, mais qui organise la vie commerciale en Méditerranée, sur mer et sur terre. Il est étonnant de constater alors que les puissances maritimes d’Europe, tout comme l’empire ottoman, la Tunisie et le Dey d’Alger, participent activement au développement et au maintien de ce système à travers des jeux d’alliances. La lutte de Pouvoir est constante et l’argent gagné ou perdu influe sur la survie et la mort des régimes… jusqu’à ce que le plus faible se fasse chasser durablement de son assise territoriale par un plus fort. Ce dernier impose alors sa propre conception du commerce, du destin des hommes, du développement économique et social… jusqu’à ce qu’il se fasse lui-même chasser.

Les Barbaresques, Pierre Hubac, Éditions Nos chères provinces, collection : Aventures et Aventuriers, 308 pages, 35,00 €

Pour commander ce livre cliquez ici

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2024/10/31/les-barbaresques-racket-et-esclavage-en-mediterranee-6521184.html

mardi 8 octobre 2024

12 septembre 1683 : l’Europe chrétienne arrête l’invasion ottomane

 bataille de Vienne guerriers ottomans

©commons.wikimedia.org/wiki/File:Casteels_Battle_of_Vienna.png
Malgré sa défaite cuisante à Lépante en 1571, l’Empire ottoman n’a rien perdu de sa puissance terrestre ni de ses velléités expansionnistes, en cette année 1683. Souhaitant vaincre une fois pour toute cette Europe chrétienne qui ose lui résister, le sultan Mehmed IV décide de rassembler une immense armée afin de détruire Vienne, le dernier bastion qui barre son chemin dans sa glorieuse conquête de l’Occident. C’est ainsi que s’est joué, en cet été 1683, l’avenir de notre civilisation judéo-chrétienne face aux ambitions du « commandeur des croyants » du monde musulman.

Des centaines de milliers d’hommes à la conquête de l’Europe

Mehmed IV confie la conduite de ses armées et de ses conquêtes à son grand vizir, Kara Mustafa. Celui-ci rassemble à Andrinople (aujourd'hui Edirne) près de 160.000 hommes venus de chaque recoin de l’immense Empire ottoman. Le 31 mars 1683, le grand vizir lance ses troupes vers l'Europe, déterminées à s'emparer de Vienne, puis, si Allah le veut, de Prague, de la Rhénanie et, enfin, de Rome. Alerté, l'empereur Léopold Ier d'Autriche forme une alliance avec la Pologne pour constituer en urgence une armée. Mais seuls 10.000 hommes peuvent être réunis pour la défense de Vienne. Le 14 juillet, les troupes ottomanes arrivent aux portes de la ville. À cet instant, l'Europe retient son souffle : Vienne tombera-t-elle et, avec elle, l’Occident ?

Vienne, seule et assiégée

Kara Mustafa fait encercler la ville autrichienne par ses troupes, coupant ainsi toute possibilité de fuite. Il ordonne également de creuser de profondes tranchées, défendues par ses farouches janissaires, tandis que la redoutable artillerie ottomane pilonne sans relâche les remparts autrichiens. Du côté des assiégés, l’espoir s’amenuise. Quelques sorties héroïques sont tentées pour repousser les assaillants, qui cherchent à poser des mines sous les murs de la ville, mais chaque contre-attaque coûte un lourd tribut en vies humaines. Ainsi, malgré leur bravoure, les Autrichiens savent que leur seule chance de victoire repose sur la venue d'une armée de secours provenant de l'extérieur. Celle-ci progresse, mais son arrivée se fait attendre. En effet, rassembler suffisamment de troupes prend du temps et l'armée de secours doit d'abord affronter les armées ottomanes détachées du siège de Vienne et qui patrouillent en Europe. Entre-temps, Kara Mustafa continue de resserrer son étau sur la ville autrichienne. Ainsi, le 9 septembre 1683, il parvient enfin à ouvrir quelques brèches dans les murailles. La victoire semble alors à portée de main.

Une victoire miraculeuse

Comme par miracle, le 12 septembre 1683, Charles de Lorraine et le roi de Pologne, Jean III Sobieski, arrivent enfin près de Vienne avec une armée de quelque 50.000 hommes, composée d'Autrichiens, d'Allemands, de Polonais, de Suédois et d'Italiens. Les Français, eux, manqueront à l'appel. L'attaque est lancée contre les troupes ottomanes, qui se retrouvent rapidement prises au piège entre leurs nouveaux assaillants et l'artillerie viennoise. Les rares survivants de l'armée de Mehmed IV fuient le champ de bataille, abandonnant armes et provisions. Kara Mustafa rentre honteux à Belgrade et est exécuté sur l'ordre du sultan à la suite de sa cuisante défaite.

Ainsi, ce 12 septembre 1683, une Europe unie a su mettre de côté ses divergences politiques pour vaincre un ennemi commun et mortel. Comme le souligne Paolo Cau, spécialiste de l'Histoire militaire, dans son ouvrage Les 100 plus grandes batailles de l'Histoire, « les troupes du sultan ne se présenteront jamais plus sous les murs de la capitale des Habsbourg ». Car depuis cette défaite, l'Empire ottoman n'a plus entrepris de conquêtes de cette envergure contre la chrétienté et son déclin s'est prolongé jusqu'à sa chute finale en 1922.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/histoire-12-septembre-1683-leurope-chretienne-arrete-linvasion-ottomane/

samedi 21 septembre 2024

Constantinople 1453 : “La ville est tombée” (Sylvain Gouguenheim)

 

Constantinople 1453 : "La ville est tombée" (Sylvain Gouguenheim)

Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’Ecole normale supérieure de Lyon, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur les chevaliers Teutoniques, sur les apports culturels du monde byzantin et sur l’histoire des mondes germaniques.

50 000 esclaves chrétiens

29 mai 1453. De longs cortèges d’hommes, de femmes et d’enfants entravés sont embarqués dans les dizaines de navires ancrés dans la Corne d’Or : près de 50 000 nouveaux esclaves destinés à finir leur vie dans l’immense Empire ottoman. Derrière eux, une ville dévastée, parcourue par la foule des soldats du Padichah, le sultan Mehmed II ; des rues jonchées de cadavres qui flottent aussi à la surface des eaux. Constantinople vient de tomber aux mains des Turcs. L’Empire romain d’Orient, vieux de mille ans, à l’agonie depuis des décennies, a cessé d’exister. L’ordre du monde change.

Ce livre passionnant commence par examiner le processus de mort lente de l’Empire romain d’Orient, dévoré par les ambitions et les divisions, en proie à des guerres civiles, défendu par des fortifications dépassées et une flotte de guerre désarmée, incapable de trouver des secours suffisants en Europe. Ses sursauts ne seront pas en mesure d’enrayer la marche turque.

Des combats terrifiants

Sylvain Gouguenheim décrit ensuite les cinquante-cinq jours de guerre sans merci qui vont se terminer par la chute de Constantinople. Une guerre hors norme. Jugez plutôt. Les Turcs vont faire franchir par voie terrestre à quatre vingt navires la colline de Galata dans la Corne d’Or ! On se bat sur mer, sur terre et sous terre. Des combats souterrains se déroulent à l’aveugle, à la hache ou à la dague. Les Grecs percent des galeries perpendiculaires à celles de l’ennemi et surgissent à l’improviste parmi les Ottomans. L’atmosphère générale des combats est dantesque, marquée par un vacarme effrayant, mêlant les détonations des bombardes et des couleuvrines, le fracas des murs brisés par les boulets et s’effondrant, les cris et les appels des combattants et des blessés, le son de la musique de guerre – tambours islamiques et cloches chrétiennes -, les plaintes des habitants affolés…

L’ouvrage se termine sur l’analyse et les conséquences de ce drame inoubliable qui a meurtri la Chrétienté.

Ecrit d’une plume alerte et documenté aux meilleures sources, ce livre co-édité avec le Ministère des Armées et publié dans l’excellente collection Champs de Bataille des éditions Perrin passionnera tous les amateurs d’histoire militaire.

Ex Libris

Constantinople 1453, Sylvain Gouguenheim, éditions Perrin, 360 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/constantinople-1453-la-ville-est-tombee-sylvain-gouguenheim/195529/

vendredi 2 août 2024

La délivrance de Vienne en 1683 : Une croisade oubliée pour la Chrétienté et les nations chrétiennes, par Hector de Maris

 

La bataille du Kahlenberg met fin au siège et sauve la ville de Vienne

Le second siège de Vienne par l’Empire ottoman eut lieu du 14 juillet au 12 septembre 1683. Il ne doit pas être confondu avec le premier siège de Vienne de 1529, également par les Ottomans.

La ville, fortifiée par l’ingénieur Georg Rimpler et commandée par le comte Ernst-Rüdiger von Starhemberg, résista à plusieurs semaines de siège, qui fut levé à la suite de la bataille du Kahlenberg alors que la dernière ligne de défense de la ville était déjà directement menacée.

L’attaque ottomane se concentra sur les bastions Burg et Löbel, et le ravelin situé entre ceux-ci. Ces ouvrages furent en partie détruits et occupés par les Turcs, et la courtine minée plusieurs fois. Les dernières attaques ottomanes furent cependant repoussées avant que la courtine ne fût totalement détruite.

L’arrivée, le 12 septembre, de Jean III Sobieski avec ses troupes polonaises en sous nombre permet d’enfoncer les lignes turques fortes de 130 000 hommes. La bataille du Kahlenberg met fin au siège et sauve la ville. C’est pendant le siège de la ville qu’y mourut le compositeur et organiste de l’Empereur, Alessandro Poglietti.

L’échec du siège de Vienne mettra fin aux ambitions ottomanes en Europe occidentale. De plus, la déroute de l’armée ottomane permit aux Autrichiens la conquête de la Hongrie et de la Transylvanie. Enfin, le siège de Vienne fut le point de départ de la guerre austro-turque de 1683-1699.

Les émissions culturelles des Chevaliers de Notre-Dame :
Retrouvez l’émission numéro 1 de mars 2023 ici : Les chroniques du Krak I
Retrouvez l’émission numéro 2 de juin 2023 ici : Les chroniques du Krak II
Retrouvez l’émission numéro 3 de septembre 2023 ici : Les chroniques du Krak III
Retrouvez l’émission numéro 4 de décembre 2023 iciLes chroniques du Krak IV

La chaîne des Chevaliers de Notre-Dame : https://odysee.com/@lanouvellechevalerie:c

Fabien LAURENT

https://www.medias-presse.info/la-delivrance-de-vienne-en-1683-une-croisade-oubliee-pour-la-chretiente-et-les-nations-chretiennes-par-hector-de-maris/186747/

jeudi 18 juillet 2024

La délivrance de Vienne en 1683 : Une croisade oubliée pour la Chrétienté et les nations chrétiennes, par Hector de Maris

 

La bataille du Kahlenberg met fin au siège et sauve la ville de Vienne

Le second siège de Vienne par l’Empire ottoman eut lieu du 14 juillet au 12 septembre 1683. Il ne doit pas être confondu avec le premier siège de Vienne de 1529, également par les Ottomans.

La ville, fortifiée par l’ingénieur Georg Rimpler et commandée par le comte Ernst-Rüdiger von Starhemberg, résista à plusieurs semaines de siège, qui fut levé à la suite de la bataille du Kahlenberg alors que la dernière ligne de défense de la ville était déjà directement menacée.

L’attaque ottomane se concentra sur les bastions Burg et Löbel, et le ravelin situé entre ceux-ci. Ces ouvrages furent en partie détruits et occupés par les Turcs, et la courtine minée plusieurs fois. Les dernières attaques ottomanes furent cependant repoussées avant que la courtine ne fût totalement détruite.

L’arrivée, le 12 septembre, de Jean III Sobieski avec ses troupes polonaises en sous nombre permet d’enfoncer les lignes turques fortes de 130 000 hommes. La bataille du Kahlenberg met fin au siège et sauve la ville. C’est pendant le siège de la ville qu’y mourut le compositeur et organiste de l’Empereur, Alessandro Poglietti.

L’échec du siège de Vienne mettra fin aux ambitions ottomanes en Europe occidentale. De plus, la déroute de l’armée ottomane permit aux Autrichiens la conquête de la Hongrie et de la Transylvanie. Enfin, le siège de Vienne fut le point de départ de la guerre austro-turque de 1683-1699.

Les émissions culturelles des Chevaliers de Notre-Dame :
Retrouvez l’émission numéro 1 de mars 2023 ici : Les chroniques du Krak I
Retrouvez l’émission numéro 2 de juin 2023 ici : Les chroniques du Krak II
Retrouvez l’émission numéro 3 de septembre 2023 ici : Les chroniques du Krak III
Retrouvez l’émission numéro 4 de décembre 2023 iciLes chroniques du Krak IV

La chaîne des Chevaliers de Notre-Dame : https://odysee.com/@lanouvellechevalerie:c

Fabien LAURENT

https://www.medias-presse.info/la-delivrance-de-vienne-en-1683-une-croisade-oubliee-pour-la-chretiente-et-les-nations-chretiennes-par-hector-de-maris/186747/

mardi 28 mai 2024

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

 

Frioul

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde — la dernière — en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?

Les Turcs ne sont pas des Européens

La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à “islamiser” les peuples qu'ils ont soumis — certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction — mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques.

De la conquête des Balkans…

La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIVe siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le “grignotage” de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) — le Charlemagne serbe — et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du “Second Empire bulgare” se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.

Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 — selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin —, lors de la bataille des Champs des merles — Kosovo Polje — à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable “croisade” avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.

… à celle de la Grèce

Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote — le gouverneur byzantin — de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.

Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.

L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne

Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les “Espagnes” depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.

Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg

Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.

Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette “victoire de la croix sur le croissant” n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la “Hongrie royale”, c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la “Hongrie royale” de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.

Les relations entre les Turcs et les populations soumises

En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.

Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.

Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la “cueillette” des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.

Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold Ier (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la “paix ignominieuse” de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la “pomme d'or” dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable “armée européenne” que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette “croisade”, interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold Ier confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le “bouclier de l'islam”, après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.

Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de “poudrière des Balkans”. Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la “guerre civile européenne” le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.

Henri Bogdan (Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée), avril 2005, Clio.fr.

Frioul

http://www.archiveseroe.eu/recent/142

mercredi 31 janvier 2024

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

 

Frioul

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde — la dernière — en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?

Les Turcs ne sont pas des Européens

La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à “islamiser” les peuples qu'ils ont soumis — certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction — mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques.

Frioul

De la conquête des Balkans…

La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIVe siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le “grignotage” de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) — le Charlemagne serbe — et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du “Second Empire bulgare” se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.

Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 — selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin —, lors de la bataille des Champs des merles — Kosovo Polje — à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable “croisade” avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.

Frioul

… à celle de la Grèce

Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote — le gouverneur byzantin — de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.

Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.

L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne

Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les “Espagnes” depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.

Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg

Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.

Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette “victoire de la croix sur le croissant” n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la “Hongrie royale”, c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la “Hongrie royale” de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.

Les relations entre les Turcs et les populations soumises

En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.

Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.

Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la “cueillette” des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.

Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold Ier (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la “paix ignominieuse” de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la “pomme d'or” dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable “armée européenne” que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette “croisade”, interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold Ier confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le “bouclier de l'islam”, après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.

Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de “poudrière des Balkans”. Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la “guerre civile européenne” le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.

Henri Bogdan (Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée), avril 2005, Clio.fr.

http://www.archiveseroe.eu/recent/142

samedi 10 décembre 2022

La bataille de Vienne, 1683 : vaincre ou disparaître. Première partie

  

Promotion Roi Arthur

À la fin du XVe siècle, malgré le revers de la Reconquista, l’Empire ottoman ambitionne toujours d’envahir les puissances européennes. Les offensives commencent en 1481, sous le règne de Bajazet II, avec l’annexion de l’Herzégovine. Elles se poursuivent en 1484 avec la Moldavie qui se reconnaît vassale du sultan et en 1503 par la signature d’un traité de paix particulièrement désavantageux par le royaume de Hongrie. En parallèle, Bajazet forme une importante force navale commandée par des chefs pirates, des émirs corsaires et des amiraux barbaresques, qui aura pour missions principales de menacer les possessions des Vénitiens et de harceler tous les convois maritimes en Méditerranée.

En 1512, Sélim Ier arrive au pouvoir. Désireux de dominer et d’unifier l’Anatolie, il ne cherche pas à envahir l’Europe par la voie terrestre. Il fournit toutefois des navires, des pièces d’artillerie et plus de 6 000 janissaires aux chefs pirates musulmans afin de combattre la monarchie catholique d’Espagne. En 1520, alors qu’il prépare une expédition contre l’île de Rhodes, Sélim meurt et laisse la place à Soliman Ier plus connu sous le titre de Soliman le Magnifique.

L’offensive ottomane contre l’Europe

Un an après son arrivée au pouvoir, le nouveau sultan lance une puissante offensive contre Vienne qu’il considère comme le dernier rempart de la chrétienté en Europe. Les Ottomans cumulent les victoires. En 1521, la perte de Belgrade résonne comme un coup de tonnerre dans les cours européennes. La chute de Rhodes, un an plus tard, en 1522, force le départ de l’ordre des Hospitaliers[1] et met définitivement fin à la présence en Méditerranée orientale des ordres militaires nés des croisades. Elle permet également à l’Empire ottoman d’obtenir la suprématie dans cette zone maritime. En 1526, Mohács et Pest tombent à leur tour.

Et en 1529, après avoir conquis Buda, Soliman décide de lancer une grande offensive sur Vienne avec 150 000 hommes et 500 pièces d’artillerie. Fort heureusement, la vaillance et la détermination des assiégés ainsi que la rudesse du climat automnal forcent les envahisseurs islamiques à rebrousser chemin. L’issue victorieuse des combats, aussi inespérée qu’inattendue, marque la fin du premier siège de Vienne le 15 octobre 1529.

La défaite ottomane à Vienne ne marque pas pour autant la fin des prétentions de Soliman le Magnifique. Aussi, après avoir perdu Buda et été contraint de se replier sur Belgrade en 1529, il annexe la Moldavie en 1538 et assure ainsi sa domination sur cette province de la Roumanie. En 1541, il reprend Buda et y écrase la contre-attaque des Habsbourg. Charles Quint et son frère, Ferdinand Ier, roi de Bohême, de Hongrie et de Croatie, sont alors forcés de signer une trêve humiliante de cinq ans avec leurs adversaires musulmans. L’empereur en ressort affaibli politiquement, Ferdinand doit renoncer au trône hongrois et l’Empire ottoman prend une place de premier ordre dans les affaires européennes.

En 1570, le successeur de Soliman, Sélim II dit l’Ivrogne, débarque à Chypre et reprend l’île de force aux Vénitiens le 1er juillet 1570. Face à cette nouvelle provocation, le pape Pie V crée un an plus tard la Sainte-Ligue composée des États pontificaux, de la sérénissime république de Venise et du royaume d’Espagne. Avec une flotte de plus de 200 galères placées sous les ordres de don Juan d’Autriche, la coalition maritime européenne va remporter une victoire éclatante à Lépante le 7 octobre 1571. En coulant la moitié de la flotte adverse et en tuant plus de 20 000 soldats ottomans, les Européens mettent un sérieux coup d’arrêt à l’expansionnisme musulman.

La bataille de Saint-Gothard

En 1591, les Ottomans veulent de nouveau étendre leur territoire en Europe et renforcer leur autorité en Moldavie, en Valachie et en Transylvanie. Commence alors la Longue Guerre appelée aussi la guerre de Quinze Ans en raison de sa durée. Pour pouvoir contenir l’islam, le pape Clément VIII organise une alliance entre les puissances européennes[2]. Les raids en terre ottomane contrebalancent les défaites accumulées en Europe centrale et permettent aux deux camps de négocier. La guerre prend fin le 11 novembre 1606 avec le traité de Zsitvatorok qui établit un statu quo entre chrétiens et musulmans.

Le XVIIe siècle se poursuit par une période de décadence pour l’Empire ottoman, baptisée le « sultanat des femmes ». Les sultans, plus intéressés par leurs harems que par leur vocation de chef, laissent leurs mères et leurs épouses guider la politique. En parallèle, un grand nombre de mutineries et de révoltes militaires sont menées par les janissaires. C’est finalement en 1656, avec la nomination de grands vizirs issus de la dynastie albanaise des Köprülü, que le sultan retrouve son pouvoir, que les révoltes militaires cessent et que les Ottomans retrouvent à nouveau leur désir de soumettre l’Europe.

En 1663, le sultan repart en campagne contre l’Occident. Ses armées entrent de nouveau en Europe et attaquent les points stratégiques du système de défense en avant de la ville de Vienne. Face à cette menace, l’empereur Léopold Ier demande le secours des puissances européennes, notamment celui de son rival, le roi de France. Les troupes envoyées par les princes du Saint Empire romain germanique et par Louis XIV[3] arrivent en Hongrie en 1664 et sont placées sous le commandement du comte Montecuccoli.

L’armée chrétienne ainsi constituée obtient une victoire décisive le 1er août 1664 près de la ville de Saint-Gothard[4] sur la rivière Raab, ce qui met un coup d’arrêt définitif à la campagne ottomane entamée un an plus tôt. Malheureusement, l’empereur Léopold Ier n’exploite pas ce succès, tant sur le plan militaire que politique. Le 1er août 1664, le traité de Vasvár[5] est ratifié. Il impose le versement de lourdes indemnités de guerre aux Ottomans et reconnaît leur autorité sur la Transylvanie et Uyvar.

La préparation de l’offensive vers Vienne

L’Empire ottoman profite des conditions avantageuses du traité qu’il vient de ratifier avec ses adversaires pour se déployer en Europe de l’Est et y reconstituer son armée. Toutefois, la montée en puissance de la Russie des Romanov et ses velléités d’expansion inquiètent de plus en plus le sultan.

En 1667, les troupes russes prennent le contrôle de l’Ukraine jusqu’au Dniepr. En 1672, les Ottomans envahissent et dévastent la Podolie[6] et, après quatre ans de guerre contre les armées de l’Union de Pologne-Lituanie, ils se rendent maîtres de la partie occidentale de l’Ukraine. En 1676, la volonté du sultan d’étendre sa domination à l’est du Dniepr déclenche le conflit avec la Russie. Celui-ci prend fin cinq ans plus tard, le 3 janvier 1681, quand un traité de paix est signé entre les belligérants à Bahçesaray.

Si les accords signés par les Russes et les Ottomans maintiennent les conquêtes territoriales des deux empires de part et d’autre du Dniepr, ils donnent l’avantage au sultan de ne plus être inquiété sur son flanc droit et de pouvoir désormais concentrer ses efforts vers l’Occident. En outre, les conflits intra-européens qui ont marqué le XVIIe siècle et qui ont affaibli les puissances chrétiennes lui permettent d’envisager une résistance plus faible face à son offensive. L’Europe est alors en grand péril.

L’offensive ottomane

Dès son arrivée au pouvoir en 1648, le sultan Mehmed IV considère qu’il est temps pour lui d’écraser l’Europe et de soumettre les Européens. Ayant analysé les raisons de l’échec du premier siège de Vienne en 1529, il sait que le moment est propice. Par ailleurs, ses troupes sont fraîches, disciplinées et entraînées, et elles peuvent progresser sans difficulté en direction de Vienne, en longeant le Danube, grâce aux territoires sous le contrôle des Malcontents5. Lors d’un conseil de guerre qui a eu lieu le 6 août 1682, Mehmed IV décide que ses troupes doivent s’emparer des forteresses de Raab (Győr) et de Komárom, puis lancer des raids dévastateurs dans les territoires impériaux. L’attaque de Vienne, quant à elle, ne doit pas commencer tant que le Saint Empire romain germanique n’est pas affaibli. Elle est donc prévue un an plus tard, au cours de l’année 1684.

Le 30 mars 1683, après avoir reçu le commandement en chef des armées, le grand vizir Kara Mustafa quitte Andrinople et marche en direction de l’Occident à la tête de plus de 150 000 hommes[7]. Imre Thököly, le chef des Malcontents, va alors redoubler d’effort afin de le convaincre de se rendre directement à Vienne pour conquérir la ville impériale et ainsi forcer la reddition du Saint Empire romain germanique. Kara Mustafa, guidé par son ambition personnelle et le désir atavique de réduire la chrétienté à néant, va finalement choisir de désobéir au sultan pour s’élancer vers la capitale autrichienne.

La défense autrichienne

Léopold Ier a confié le commandement de l’armée impériale au duc de Lorraine, Charles V. Ainsi, dès janvier 1683, ce dernier prépare la contre-offensive avec les 32 000 hommes disponibles qui lui ont été confiés. Malgré des demandes de renforts restées vaines, il doit quitter Vienne et rassemble ses troupes dans la plaine de Kittsee, face au château de Presbourg, les 2 et 3 mai 1683.

L’empereur arrive sur le lieu de cantonnement le 4 mai et passe son armée en revue deux jours plus tard. Le 9 mai, il convoque un conseil de guerre. Y sont présents Charles V et tous les généraux impériaux. Léopold Ier décide alors de mener l’offensive mais de manière limitée afin de ne pas subir des pertes trop importantes. Il doit également choisir de quelle place forte sera prise l’artillerie pour équiper les troupes. Alors que la majorité des membres du Conseil souhaite réquisitionner les bouches à feu des arsenaux viennois, l’empereur refuse de dégarnir la défense de sa capitale. Ce sont finalement les canons de Komárom qui sont choisis pour appuyer les forces du duc de Lorraine.

Le 11 mai, l’armée impériale commence son mouvement vers les forteresses de Raab et de Komárom. L’artillerie, quant à elle, prend du retard et n’arrive à destination que le 29. Le lendemain, 30 mai, alors qu’il effectue une reconnaissance à Esztergom, Charles V comprend les intentions des Ottomans. Le temps presse et il faut agir pour éviter un encerclement par le sud-ouest et le nord-est. Malgré la pression de la Cour, le duc de Lorraine fait preuve d’une grande audace. Il décide de devancer l’ennemi et de mettre en place une défense d’usure jusqu’à la capitale.

La confrontation s’engage…

Le 4 juin, l’armée impériale est pour la première fois au contact de l’armée ottomane, à Bude. Malgré plusieurs victoires, les forces de Charles V ne sont pas assez nombreuses face à leur adversaire et ne peuvent donc que freiner son avancée. Kara Mustafa s’enfonce progressivement en Europe où il réquisitionne systématiquement la population pour creuser des puits et améliorer ses axes logistiques.

L’armée musulmane continue de marcher vers Vienne avec un dispositif réparti sur trois fuseaux. Au nord, 30 000 hommes progressent sur l’axe Nyitra-Presbourg-Vienne. Au centre, le corps principal, composé de 80 000 hommes commandés par le grand vizir en personne, progresse en direction de Vienne sur la rive sud du Danube. Enfin, au sud, 20 000 cavaliers tartares protègent le flanc des troupes sur l’axe Pápa-Sopron-Wiener Neustadt et lancent des reconnaissances en profondeur en Basse-Autriche.

Au sud, 20 000 cavaliers tartares protègent le flanc des troupes sur l’axe Pápa-Sopron-Wiener Neustadt et lancent des reconnaissances en profondeur en Basse-Autriche...

Les places fortes tombent les unes après les autres et l’armée impériale continue tant bien que mal de freiner l’avancée ennemie. Le 6 et le 7 juillet, Charles V met un coup d’arrêt aux Ottomans à Petronell. Cette victoire lui permet d’obtenir davantage de temps pour mettre en place sa défense. Cependant, le bilan du combat est très lourd, notamment au sein du commandement. En effet, le duc de Savoie, le prince Thomas d’Arenberg et un grand nombre d’officiers de valeur ont sacrifié leur vie au cours de cette bataille afin de défendre l’Europe et la chrétienté.

Finalement, le 14 juillet 1683, l’armée ottomane franchit la Schwechat et arrive à Vienne. Après une reconnaissance de la ville et de ses fortifications, Kara Mustafa ordonne la mise en place du siège. Ce sont alors pas moins de 300 000 hommes[8] qui cernent la capitale du Saint Empire romain germanique. Les Impériaux, quant à eux, n’opposent qu’une troupe hétéroclite de 13 500 hommes[9] sous le commandement du comte Ernst-Rüdiger von Starhemberg.

Dans la nuit du 14 au 15 juillet, Charles V quitte la ville avec sa cavalerie. Il compte profiter des difficultés d’organisation des Ottomans pour couper leurs axes logistiques et attaquer leurs arrières. Il espère que les attaques qu’il va mener tout au long des mois de juillet et d’août 1683 vont donner assez de temps aux défenseurs pour permettre l’arrivée de renforts avant que la ville ne tombe…

Fin de la première partie.

Arnault Fermor – Promotion Roi Arthur

Notes

  • [1] Après son départ de Rhodes, l’ordre des Hospitaliers erre pendant près de sept ans, s’installant successivement à Civitavecchia, à Viterbe et à Nice. En 1529, face à la conquête d’Alger par les frères Barberousse, l’empereur Charles Quint comprend la nécessité d’avoir un ordre militaire en Méditerranée face aux armées ottomanes. Le 24 mars 1530, il confie l’île de Malte qui dépend du royaume de Sicile à l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
  • [2] Cette alliance est scellée à Prague, en 1595. Sans pour autant créer une coalition, elle unit les efforts du Saint Empire romain germanique, de la Transylvanie, de la Moldavie et de la Valachie.
  • [3] Louis XIV a accepté de venir en aide à Léopold Ier en 1664 face à la menace d’une invasion musulmane en Europe. En 1683, en revanche, aucun contingent français ne participe à la bataille en raison d’un antagonisme austro-français beaucoup plus fort. Même les supplications du pape auprès de la fille aînée de l’Église n’arriveront pas à convaincre le roi de France.
  • [4] Aujourd’hui, Szengotthárd en Hongrie.
  • [5] Le traité de Vasvár met fin à la quatrième guerre austro-turque (1663-1664). Cependant, il fait naître un profond sentiment d’injustice, d’abandon et de trahison chez les Hongrois et les Croates. C’est dans ce contexte qu’est créé le mouvement des Malcontents qui cultive la haine antiautrichienne et cherche à renverser le roi de Hongrie. Il rassemble principalement des familles nobles de Hongrie et de Croatie.
  • [6] La Podolie est une région située au centre-ouest de l’Ukraine, bordée au sud-ouest par le fleuve Dniestr.
  • [7] Ces 150 000 hommes forment une armée pour le moins hétérogène. On dénombre 40 000 Ottomans, 70 000 provinciaux, 20 000 Tartares de Crimée, 6 000 Transylvains soulevés par leur prince et 6 000 Moldaves, Valaques et Malcontents.
  • [8] Parmi ces 300 000 hommes, on dénombre seulement 130 000 combattants environ. Le reste des troupes est dédié à la logistique et aux travaux.
  • [9] Les 13 500 défenseurs de Vienne se composent de 8 725 soldats de l’armée impériale, de 1 815 hommes des milices de la ville, de 1 300 hommes de la milice des marchands, de 700 hommes de la milice de l’université et 960 hommes de la milice de la Cour. L’empereur et sa cour, quant à eux, se sont repliés à la hâte à Linz, à près de 200 kilomètres à l’ouest de Vienne.

Illustration : Bitwa pod Wiedniem (détail), huile sur toile du peintre Józef Brandt (1863). 

Source : WikimediaLa bataille de Vienne, 1683 : vaincre ou disparaître.

Première partie

https://institut-iliade.com/la-bataille-de-vienne-1683-vaincre-ou-disparaitre-1-2/