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dimanche 10 mars 2024

Mazarin ou la raison d’État

L’Histoire est une leçon permanente, on ne cesse de le dire et de le répéter. La France et nos dirigeants actuels peuvent tirer de nombreux enseignements de la vie des personnages qui ont marqué notre Histoire. Le font-ils ? Ça, c'est une autre histoire... Parmi ces personnages, il y a le grand cardinal Mazarin dont le service auprès de la France, il y a plus de trois siècles, marqua un tournant historique pour notre pays. Il mourut à Vincennes le 9 mars 1661 dans sa 59e année.

C’est un homme d’État malade qui se trouve, en ce début de la dix-huitième année de règne de Louis XIV, alité au château de Vincennes. Triste vision qu’est celle de ce corps affaibli par les années ainsi que par la goutte et les ulcères, mais néanmoins toujours habité par un esprit formidable qui a façonné le destin de la France.

Successeur du cardinal de Richelieu en 1643, Jules Mazarin réussit à maintenir la raison d’État au-dessus même des propres volontés du roi. En effet, jeune souverain sensible aux élans de l’amour, Louis XIV tombe amoureux d’une certaine Marie Mancini, qui se trouve être la nièce de Mazarin. Ce dernier aurait pu aisément accepter l’union des deux amants qui lui aurait permis ainsi de rentrer dans le cercle familial et très privée du roi de France. Cependant, le cardinal sait que le mariage d’un monarque ne peut être aussi légèrement réglé car il est, en réalité, une affaire d’État. Il convainc ainsi le souverain de la fille aînée de l’Église de renoncer à ses inclinations personnelles au nom du bien de la France et d’accepter un mariage de raison avec l’infante d’Espagne, Marie-Thérèse d’Autriche. Cruel sacrifice pour un jeune Louis XIV qui, jusqu’au dernier instant, souhaite s’unir à son premier amour. Mazarin, résolu à ce qu’une paix définitive soit scellée par ce mariage entre l’Espagne et la France, exhorte une dernière fois son juvénile souverain : « [Votre mère] m’a écrit l’état dans lequel elle vous a trouvé, et j'en suis au désespoir, car il faut absolument que vous y apportiez du remède si vous ne voulez être malheureux et faire mourir tous vos bons serviteurs… Et si vous ne vous résolvez tout de bon à changer de conduite, votre mal empirera de plus en plus. Je vous en conjure, pour votre gloire, pour votre honneur, pour le service de Dieu, pour le bien de votre royaume. » Louis XIV finit par renoncer et accepte de se marier à Saint-Jean-de-Luz, le 9 juin 1660. Il comprend ainsi, grâce au cardinal Mazarin, qu’un roi, au nom du bien commun, ne peut faire passer ses passions avant le destin de la France s’il veut continuer à régner.

En effet, le pouvoir est chose fragile si on ne sait pas le manier correctement et le tenir d’une main ferme. Une leçon que put retenir Louis XIV lors de son enfance grâce à son parrain, Jules Mazarin. Ce dernier, malmené par la première Fronde, est chassé de Paris par le Parlement en 1649 puis par la noblesse qui voit d’un mauvais œil « le gredin de Sicile » qu’ils accusent de s’approprier le pouvoir d’un monarque trop puissant. Cependant, le roi, grâce à son principal conseiller, réussit à mater la révolte et retient une nouvelle leçon qui préfigure son règne absolu : le pouvoir d’un roi ne peut être partagé.

Au terme de sa vie, avant de se retirer pour la dernière fois devant son souverain pour aller vers son divin créateur, Mazarin offre une dernière leçon à son roi. Ces conseils, que nous rapporte François Bluche dans son œuvre Louis XIV, étaient valables autrefois pour les rois et le sont tout autant pour les Présidents d'aujourd'hui ! « Louis s’était vu recommander de "maintenir l'Église dans ses droits", de ne nommer personne aux bénéfices "sinon des hommes capables, pieux et bien intentionnés", […] de contenir la magistrature dans le cadre de ses vraies fonctions, de "soulager le peuple […] sur toutes les impositions" ; enfin d'employer "les ministres selon leurs talents". » Ainsi après avoir offert cet ultime enseignement à son royal élève, Jules Mazarin s’éteint à Vincennes dans la nuit du 8 au 9 mars 1661. Mais son œuvre ne finit pas avec lui et fut perpétrée par ses disciples qu’il légua à la France. Ces grands serviteurs de l’État, comme Nicolas Fouquet ou Jean-Baptiste Colbert, marqueront ainsi le Grand Siècle par leur travail et aideront le Roi-Soleil à faire de son règne l’un des plus majestueux de l’histoire de notre grand pays.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/mazarin-ou-la-raison-detat/

jeudi 3 décembre 2020

Le Louis XIV tel qu'il se parle

 Patrick Dandrey vient de publier un petit livre fort utile aux éditions des Belles Lettres sur les mots et propos du Roi soleil. Il suffit de lire pour constater que le roi était fort honnête homme. C’est ce qui nous manque le plus aujourd’hui et c’est pourtant ce que l’on demande à un chef : être un homme accompli.

On se prend à rêver que François Hollande, qui associe une expression relâchée à un lâche gouvernement, se prenne de passion pour Louis XIV et médite quelques uns de ses conseils : « Les fautes que j'ai faites, et qui m'ont donné des peines infinies, ont été par complaisance, et pour me laisser aller trop nonchalamment aux avis des autres. » (Réflexions sur le métier de roi).

Cela lui permettrait de s'interroger sur les funestes conséquences de son "art" de la synthèse; quant à ses maitresses, à leurs lubies et leurs exigences, il aurait été inspiré de lire ceci : « Dès lors que vous donnez la liberté à une femme de vous parler de choses importantes, il est impossible qu'elle ne vous fasse faillir. La tendresse que nous avons pour elles, nous faisant goûter leurs plus mauvaises raisons, nous fait tomber insensiblement du côté où elles penchent : [...] Elles sont éloquentes dans leurs expressions, pressantes dans leurs prières, opiniâtres dans leur sentiment, et tout cela n'est souvent fondé que sur une aversion qu'elles auront pour quelqu'un, sur le dessein d'en avancer un autre, ou sur une promesse qu'elles auront faite légèrement. » (Mémoires pour l'année 1667).

Louis XIV porte à sa perfection la langue du XVIII siècle, où les mots ne sont pas nombreux mais les nuances infinies, nourries par les positions respectives de celui qui parle et de celui qui écoute. Et quand Louis parle, augmenté au fil des années du poids de son pouvoir, de sa gloire et de ses succès, la tension est à son comble : lorsque Colbert lut « Ne hasardez plus de me fâcher encore », on imagine son frémissement. C'est que la renommée du roi fait partie de son autorité, que ses conseillers ne doivent pas discuter mais éclairer, pour la conduire à son juste exercice. « Un peu de sévérité était la plus grande douceur que je pouvais avoir pour mes peuples », dit le roi en parlant de son accession au pouvoir en 1661 (mort de Mazarin) : « Car aussitôt qu'un jeune roi se relâche sur ce qu'il a commandé, l'autorité périt, et le repos avec elle. [...] Tout tombe sur la plus basse partie, opprimée par là de mille et mille tyrans, au lieu d'un roi légitime, dont la seule indulgence néanmoins a fait tout ce désordre. » (Mémoires pour l'année 1661). À défaut que Hollande analyse ce passage, on regrette que Louis XVI ne l'ait pas profondément réfléchi.

En un roi point de vice caché

Patrick Dandrey a soigneusement recueilli plusieurs centaines de citations de Louis XIV, filtrant les mémoires et les recueils de correspondance, distillant les écrits du roi (dont les admirables Mémoires pour l'instruction du Dauphin) et distinguant avec prudence le véridique du vraisemblable, l'attesté de l'apocryphe (« autre trait de même origine et d'égale incertitude », écrit-il pour introduire un mot que Voltaire prête à Louis XIV). Les chapitres thématiques se picorent avec bonheur ("les élégances de la bienséance", "la nécessité du conseil", "l'art de la réprobation" : « Nous ne demandons rien à Votre Sainteté en cette rencontre : elle a fait une si longue habitude de nous refuser toutes choses [...]», à Alexandre VII). Surtout, le portrait du roi est riche : majestueux, habile, maîtrisé, rusé, passionné, appliqué, tendre, travailleur, affectueux, chrétien, Français, chaque mot et chaque sentence corrigent la (fausse) figure marmoréenne d'un roi tout entier dévoué à sa gloire et si conscient de sa majesté qu'il aurait vécu figé. Non, Louis XIV, exerce avec passion le métier de roi, qu'il conquit de haute lutte et conserva avec acharnement, attaché à prouver sa connaissance des affaires et apprenant à trop bien connaître les hommes. Un métier éprouvant : « Si vous avez cru qu'il fût fort facile et fort agréable d'être roi, vous vous êtes trompé », écrit-il en 1702 à Philippe V, son petit fils devenu roi d'Espagne. Et un métier public : « L'habitude qu'il prend au mal le lui fait croire de jour en jour plus excusable et moins connu, tandis qu'il parait aux yeux du public plus honteux et plus manifeste ; car c'est une des plus grandes erreurs où puisse tomber un prince dépenser que ses défauts demeurent cachés. » Hollande, si tu nous lis...

✍︎ Patrick Dandrey, Louis XIV a dit - Mots et propos du Roi-Soleil, Les Belles Lettres, 2015,465 pages, 19€.

Hubert Champrun monde&vie 3 septembre 2015 n°912

lundi 28 septembre 2020

D'Artagnan - Un héros français

 

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D’Artagnan appartient à l'imaginaire collectif français et peut-être même mondial. Personne n'ignore le personnage créé par le génie d'Alexandre Dumas. Même ceux qui n'ont pas lu les romans connaissent les qualités de notre héros, cou rage, audace, insouciance, esprit chevaleresque, mais aussi ruse, désir de défendre ses intérêts et droits légitimes, ambition, tout cela sublimé par un extraordinaire sens du panache. D'Artagnan est le reflet de certaines mentalités et traditions françaises, mais il est aussi la représentation de ce que les Français aimeraient être. Sans doute parce qu'il est très français, ce personnage a séduit le monde. Preuve évidente qu'on ne peut séduire les autres qu'à la condition de rester soi-même et donc d'être différent d'eux. Ce mythe littéraire est pourtant fondé sur une incontestable réalité. D'Artagnan a existé. Mais littérature et cinéma lui ont donné une dimension exceptionnelle. Celui qui deviendra Charles de Batz-Castelmore, comte d'Artagnan est né, en réalité, à une date indéterminée qu'il est possible de fixer approximativement autour de 1615.

Il naît au château de Castelmore près de Lupiac, en Gascogne, fils de Bertrand de Batz et de Françoise de Montesquiou. Il quitte la Gascogne dans les années 1630 et rejoint Paris pour y faire une carrière militaire. Il sert chez les gardes françaises puis se retrouve chez les prestigieux mousquetaires. Durant ces années et celles qui suivent, il guerroie dans diverses campagnes militaires. Peu à peu, il entre au service du cardinal Mazarin qui lui confie de nombreuses missions durant la Fronde. Entre autres, il assure les contacts avec les différents chefs militaires demeurés fidèles au roi. Lorsque, en 1651, les Frondeurs contraignent Mazarin à l'exil, il l'accompagne et maintient les relations entre le cardinal et le roi. Il est devenu un fidèle de Mazarin et un de ses hommes de confiance. Cela le fait apprécier par le jeune Louis XIV et par sa mère, Anne d'Autriche. Le retour en France de Mazarin et la victoire du roi et de son Premier ministre contre les Frondeurs assurent l'avenir de Charles de Batz, comte d'Artagnan. En 1655, il est capitaine aux Gardes et, en 1658, il devient sous-lieutenant de la 1ère compagnie des mousquetaires dont il assure le commandement réel. En 1659, il épouse Charlotte-Anne de Chanlecy. Ils auront deux fils mais se sépareront dès 1665. La même année 1659, il accompagne Louis XIV lors de son grand voyage qui doit le mener à Saint-Jean-de-Luz pour son mariage avec l'infante Marie-Thérèse, fille du roi d'Espagne. D'Artagnan joue un rôle essentiel en assurant la sécurité du roi et du cortège à la tête de la compagnie des mousquetaires. En 1661, il est chargé par le roi d'arrêter à Nantes le surintendant des finances Fouquet. Il sera ensuite son geôlier dans diverses prisons durant plusieurs années. Il le conduit, en janvier 1665, à la forteresse de Pignerol où Fouquet terminera ses jours longtemps après. D'Artagnan remplira ces tristes fonctions avec humanité. En 1667 il est reçu par le roi dans sa nouvelle charge de capitaine lieutenant de la 1ère compagnie des mousquetaires. Il est aussi nommé brigadier de cavalerie. Il participe activement aux opérations militaires de la période et y joue un rôle important. En 1672, il est gouverneur de Lille, ville récemment rattachée au royaume. Il s'agit d'un poste très politique et de grande confiance. Il devient aussi maréchal de camp. Il est mortellement blessé, en juin 1673, lors du siège de Maastricht. Son dévouement au Roi, son courage, ses qualités le feront regretter par ses contemporains, au premier rang desquels Louis XIV. Telle est l'histoire du personnage réel.

En 1700, Courtilz de Sandras, un spécialiste de la biographie romancée, va publier Mémoires de Monsieur d'Artagnan où il mêle éléments réels et inventés. La légende commence à naître. Mais elle ne va réellement prendre forme qu'avec Alexandre Dumas. Il produit en quelques années les trois romans qui racontent trois épisodes marquants de la vie de notre héros : Les trois mousquetaires (1844) évoque la jeunesse, Vingt ans après (1845), la maturité, Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850), l'approche de la vieillesse et le temps des désillusions. Il a l'idée géniale de joindre à d'Artagnan trois amis, autres héros à la personnalité marquée : Athos, Porthos et Aramis. Le succès sera considérable et ne se démentira jamais. D'Artagnan et ses amis mousquetaires vont contribuer à la formation intellectuelle et morale de plusieurs générations. Mais cette extraordinaire épopée va aussi influencer de nombreux écrivains. De Stevenson à Tillinac en passant par Jacques Perret, nombreux sont les auteurs qui considèrent la trilogie de Dumas comme incontournable et voient en d'Artagnan un personnage phare d'une mythologie moderne. Il va d'ailleurs être repris par d'autres romanciers populaires, preuve qu'il a une dimension universelle qui échappe même à Dumas. Albert Blanquet publiera Les amours de d'Artagnan (1858) et Paul Mahalin, un collaborateur de Dumas, écrira Le fils de Porthos (1883) et D'Artagnan (1890). Paul Féval fils poursuit l'épopée avec Le fils de d'Artagnan (1914), D'Artagnan contre Cyrano (1925), D'Artagnan et Cyrano réconciliés (1928). En 1955, sous le pseudonyme d'Arsène Lefort, Jean de La Hire publie Le grand secret de d'Artagnan. En 1962, D'Artagnan amoureux paraît deux mois après la mort de son auteur, Roger Nimier.

Mais d'Artagnan a aussi inspiré d'autres personnages. Le chevalier de Pardaillan créé, au début du XXe siècle, par le flamboyant Michel Zévaco rappelle par bien des aspects le mousquetaire de Dumas même si Pardaillan est bien moins respectueux de l'ordre établi. Dès ses débuts, le cinéma a encore contribué à populariser d'Artagnan avec de grands metteurs en scène comme Georges Sydney (les Trois mousquetaires - 1948) ou Abel Gance (Cyrano et d'Artagnan - 1964) mais aussi avec de bons artisans comme Cottafavi, Bernard Borderie, Richard Lester, Bertrand Tavernier, etc. Enfin, la télévision lui a consacré de nombreuses et souvent intéressantes œuvres. Personnage réel devenu une légende assez éloignée de la réalité grâce à Dumas, d'Artagnan continue ses aventures dans la culture populaire écrite ou filmée. Ne nous en plaignons pas car le mousquetaire du roi a toujours su galoper et nous entraîner sur le chemin de l'honneur.

Jacques Saint-Pierre monde&vie n°788 15 décembre 2007

samedi 31 août 2019

Sacré Zemmour, sacré Maurras ! : "Quand Charles Maurras inspire Emmanuel Macron", par Eric Zemmour

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Dans Le Figaro magazine d'hier, Zemmour consacre sa chronique à Emmanuel Macron, mais surtout à... Charles Maurras, d'où son titre : Quand Charles Maurras inspire Emmanuel Macron.
Lisez-là, elle ne vaut la peine, comme toujours chez Zemmour, et même encore un peu plus cette fois-ci.
Vous aurez droit, en prime, à la fin de la chronique, au lien vous donnant accès au chapitre 24 de Kiel et Tanger, de Maurras, auquel fait référence Zemmour et qui constitue le deuxième de nos Grands Textes...
Il est né le divin enfant ! Les médias proclament la bonne nouvelle. Emmanuel Macron est sacré grand diplomate. Un mélange de Mazarin et de Talleyrand. En mieux. On souligne la manière habile avec laquelle il a circonvenu Trump - toujours présenté comme un éléphant un peu benêt dans un magasin de porcelaine. On exalte l'effet de surprise provoqué par la venue de l'Iranien à Biarritz. Sans oublier l'invitation à Poutine qui avait précédé le G7. C'est le triomphe de la France médiatrice, conciliatrice, faiseuse de paix. Une France indépendante, imaginative, transgressive. Bref, le retour de la France gaullienne. Peu importe le résultat concret de cette opération diplomatique. L'important est dans la manière.
Justement, arrêtons-nous sur la manière. Celle d'un président français qui fait des coups dans son coin. Où est le couple franco-allemand ? A quoi sert l'Europe ? Que faisait Donald Tusk, sinon tapisserie ? C'est la France, et elle seule, appuyée sur sa tradition diplomatique, qui a joué un jeu classique. Avec des relations d'homme à homme, d'Etat à Etat, de nation à nation. Le G7 n'est pas l'ONU, l'UNESCO ou les grandes conférences internationales. Ce n'est pas le droit qui y règne mais la diplomatie traditionnelle bilatérale. Pas les grands principes, mais les rapports de force. On est plus près du chancelier Bismarck que d'Aristide Briand.
Et maintenant, voici, comme promis, le lien vers notre deuxième Grands Textes ("un acquis pour la suite des temps..." disait Pierre Boutang) : L'inoxydable 24ème chapitre de "Kiel et Tanger", de Charles Maurras
Bonne lecture !

mercredi 2 avril 2014

Cromwell et les Pays-Bas royaux

23 mars 1657: Mazarin s’allie à Cromwell contre les Pays-Bas Royaux ou Pays-Bas espagnols. L’état de guerre entre Londres et Bruxelles date de septembre 1655, quand les relations diplomatiques ont été rompues entre les deux capitales. Le motif de cette rupture est le fameux “Acte de Navigation”, énoncé par Cromwell le 9 octobre 1651: cet “Acte” réservait l’exclusivité du commerce avec les îles britanniques aux seuls navires anglais, à l’exclusion de tous les autres. Cette décision entraîne une guerre entre les deux puissances protestantes que sont les Provinces-Unies et l’Angleterre. Ipso facto, la lutte entre les Provinces-Unies et l’Angleterre va rapprocher les Pays-Bas Royaux, demeurés catholiques, de leurs frères séparés du Nord, sans que ce rapprochement n’ait été exploité politiquement, métapolitiquement et culturellement par les avocats contemporains de l’idée de Benelux ou de la fusion Flandre/Pays-Bas. La lutte connaîtra son maximum d’intensité en 1652, année où l’espace mosan des Pays-Bas Royaux est ravagé par les combats entre Condé, passé au service de la Couronne d’Espagne, et le Duc de Lorraine, d’une part, contre le Prince-Evêque de Liège, allié à Mazarin.
Il faudra attendre la « Paix de Tirlemont » (17 mars 1654) pour sanctionner la fin des hostilités contre la Principauté ecclésiastique de Liège, dirigée par un évêque bavarois, Maximilien-Henri de Bavière, accusé d’avoir voulu ouvrir la vallée mosane aux armées françaises. Par la « Paix de Tirlemont », la Principauté de Liège acquiert un statut de neutralité, accepté par l’Espagne. Le gouverneur espagnol de Bruxelles, Léopold-Guillaume, fils de l’Empereur germanique Ferdinand II, peut tourner ses forces contre Cromwell. L’état de guerre est proclamé en septembre 1655. Le futur Charles II, prétendant au trône d’Angleterre, forcé à l’exil par les puritains de Cromwell, est contraint de quitter la France, où il s’était réfugié, pour les Pays-Bas Royaux. Ce deuxième exil du roi déchu se précipite à l’instigation de Mazarin qui, en dépit de sa pourpre cardinalice, va s’allier aux pires ennemis des catholiques. Au même moment, Pieter Stockmans, docteur en droit de l’Université de Louvain, rédige un traité contestant aux légats pontificaux le droit d’intervenir dans les affaires politiques des Pays-Bas Royaux ! Au 17ème siècle, la césure catholiques/protestants n’est plus aussi nette qu’au siècle précédent.
Les Pays-Bas Royaux sont dès lors coincés entre la puissance maritime anglaise et la puissance continentale française, sans qu’interviennent les Provinces-Unies, ennemies de l’Angleterre cromwellienne. Henri de Turenne, en 1655, harcèle les Pays-Bas Royaux sur leur frontière méridionale et pénètre en force dans la « trouée de l’Oise », où il se heurte, victorieusement, aux commandants espagnols, Condé et Fuensaldana, assistés de troupes lorraines. Turenne grignote les franges méridionales du Hainaut mais ne parvient pas à atteindre Bruxelles. Entretemps, Charles II s’installe à Bruges, où il tient sa cour, directement face aux côtes anglaises. En 1656, la guerre se porte également sur mer : les bâtiments flamands d’Ostende et de Dunkerque, au service de l’Espagne, se heurtent aux Anglais en Mer du Nord, à proximité des côtes anglaises (Goodwind Sands). Le Capitaine ostendais Erasme de Brauwer couvre la retraite des bâtiments flamands dunkerquois et ostendais et soutient, avec 27 canons contre 36 canons anglais, le feu ennemi pendant treize heures, avant de couler. Don Juan, fils naturel de Philippe IV d’Espagne, devient gouverneur des Pays-Bas Royaux et réorganise l’armée, dont les effectifs, surtout la cavalerie, sont sérieusement étoffés. Cela n’empêchera pas les Français de prendre, le 5 août 1657, la forteresse de Montmédy, qui faisait alors partie du Duché du Luxembourg. Le commandant de la place, Jean de Malandry, refusera de se rendre et tiendra tête, avec 800 hommes, aux 20.000 soldats du Maréchal de la Ferté. Il faudra attendre la mort au combat de ce courageux capitaine, après six semaines de siège, pour que tombe la forteresse (qu’on peut visiter aujourd’hui).
Turenne qui assiège Dunkerque depuis 1656, prend la ville en 1658, après avoir battu aux Dunes l’armée de secours, commandée par Don Juan et Condé. Les Anglais entrent dans le port flamand et les Français prennent successivement Bergues, Furnes, Dixmude, Gravelines, Audenarde et Ypres. Don Juan est rappelé à Madrid. Son successeur est Don Luis de Benavides, Marquis de Caracena, général de cavalerie à la brillante carrière militaire. La mort de Cromwell, le 3 septembre 1658 met un terme aux hostilités. Sous l’impulsion de Jan De Witt, les Provinces-Unies suggèrent une Union entre elles et les Pays-Bas Royaux sur le modèle cantonal suisse. La guerre franco-espagnole s’achève par le Traité de Pyrénées, le 7 novembre 1659. En 1660, Charles II récupère la Couronne d’Angleterre. Le Prince de Ligne tentera bientôt de rappeler au nouveau monarque anglais l’hospitalité que lui avaient octroyée les Pays-Bas Royaux, dans l’espoir de lui faire renoncer à toute alliance qui leur serait hostile et écornerait leur intégrité territoriale. Les résultats de ses démarches diplomatiques ont été assez mitigés.  
http://robertsteuckers.blogspot.fr/

jeudi 27 février 2014

Celui qui donna Louis XIV à la France

Mazarin, à qui Simone Bertière vient de consacrer une remarquable biographie, est l’un des personnages les plus importants non seulement de l’histoire de la France, mais aussi de celle de l’Europe du XVIIe siècle. Et surtout, de tous les hommes d’État de cette époque, celui dont la carrière a été la plus étonnante.
Pur Italien, il fut recommandé au roi par Richelieu, alors qu’il était nonce à Paris. Dix-huit mois de travail en commun avaient convaincu le cardinal de la valeur de cet étranger. Puis Louis XIII lui demanda d’être le parrain de son fils.
Son appartenance au clergé (l’Église catholique étant, nous le savons bien, “la seule Internationale qui tienne”) contribue largement, avec d’éminentes qualités personnelles, à expliquer cette ascension, ce passage d’un pays à l’autre, au plus haut niveau. Il est le produit d’une méritocratie au sein d’un clergé très ouvert. Il fut élève des jésuites, officier dans l’armée pontificale, diplomate au service du Saint-Père. Il frappa ses contemporains par sa grande pénétration psychologique. Séduisant et cultivé, il parlait parfaitement espagnol, et français avec un léger accent.
Homme de paix
Enfin, il était courageux, notamment sur le champ de bataille. En 1630, alors que Français et Espagnols allaient s’affronter devant Casal, et que l’on attendait le signal de l’assaut, Mazarin apparut à cheval entre les lignes criant : « Halte, halte ! Pace, pace ! » la paix ! Et brandissant le texte de l’armistice dont il venait d’achever la négociation. « On n’a rien vu de si extraordinaire », affirme un témoin oculaire, du Plessis-Praslin. « Deux armées n’ont jamais été aussi prêtes de se mêler, et c’est une espèce de miracle que l’entremise d’un seul homme les ait arrêtées tout court. Il faut avoir vu la chose pour le croire. »
Toute sa vie, Mazarin a été “un homme de paix”, un diplomate de premier ordre. Lors de la Fronde, il a su triompher des magistrats et des grands seigneurs indociles, mais sans jamais user de dures représailles. Il a su défendre l’autorité royale avec fermeté mais avec souplesse. « Il a usé de son pouvoir avec une modération louable » écrit Mme de Motteville. « Il aimait l’État et servit le Roi avec toute la fidélité que méritait la confiance que la Reine avait en lui. »
Mme Bertière ne dissimule nullement l’enrichissement de Mazarin, mais elle souligne qu’en contre-partie, lorsque l’État se trouvait en détresse, il mobilisait, pour l’aider, ses avoirs personnels. Également qu’il légua au roi ses précieuses collections d’oeuvres d’art. Mme Bertière démontre qu’il n’existait pas (ainsi qu’on l’a trop souvent écrit...) de mariage secret d’Anne d’Autriche avec ce cardinal qui n’était pas prêtre ; que tous deux étaient liés par une parfaite entente intellectuelle et morale, par une totale solidarité dans l’action. L’un et l’autre étaient dévoués au roi, et Mazarin lui expliquait à fond les données de la politique étrangère.
Éducateur de roi
Le chef-d’oeuvre de la diplomatie mazarine fut le traité des Pyrénées, qui prévoyait le mariage du roi avec l’Infante d’Espagne. Or, cet édifice faillit s’effondrer à cause de l’amour très sincère, de Louis pour Marie Mancini. Un chapitre d’une grande intensité psychologique, sans doute le plus beau du livre, analyse les efforts du cardinal pour dissuader ce jeune prince de vingt ans d’épouser sa nièce. Le 16 juillet 1659, il lui rappelle que les rois qui ont sacrifié leur devoir à « leurs passions particulières » ont attiré sur les États « des révolutions et des accablements » (p. 550). Et comme Louis refuse de se laisser convaincre, « il le renvoie à ses ministres pour toutes les affaires courantes ». En somme, Mazarin se met partiellement en grève ! Le roi accepte la leçon, « fait amende honorable auprès de son parrain, et se dit résolu à surmonter sa passion » (p. 553).
Mazarin a donné Louis XIV à la France. Le bilan éducatif de son pupille est positif. Il a fait de lui un grand roi (p. 637).
Dans cette passionnante biographie, Simone Bertière allie la rigueur de l’historienne au talent de l’écrivain.
 René Pillorget L’Action Française 2000 n° 27333 – du 4 au 17 octobre 2007
* Simone Bertière : Mazarin. Le maître du jeu. Éd. de Fallois, 2007, 697 pages.

lundi 10 décembre 2012

Le cardinal de Retz, le vaincu de l’histoire sauvé par ses Mémoires

La vie de Jean François-Paul de Gondi, cardinal de Retz (1613-1679), fut une succession d’intrigues, de complots, de conspirations et de luttes pour le pouvoir. Libertin, lui qui se décrivait comme « l’âme peut-être la moins ecclésiastique qui fût dans l’univers », n’en rechercha pas moins avec ardeur le chapeau de cardinal. A défaut d’avoir eu la destinée d’homme d’Etat dont il rêvait, c’est surtout comme écrivain que sa renommée a traversé les siècles.
Faire une loi et ne pas la faire exécuter, c’est autoriser la chose qu’on veut défendre.
Ses Mémoires dans lesquelles il décrit les péripéties de sa vie agitée sont une ode à l’esprit de révolte. Les portraits des grands de son temps et le récit de ses aventures écrits dans un style éblouissant en font  un des plus beaux textes de la littérature française du XVIIe siècle.
Le cardinal de Retz, dresse de son ennemi  Mazarin, un portrait au vitriol saisissant, bien que fort peu objectif :
«Sa naissance était basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colisée, il apprit à piper, ce qui lui attira des coups de bâtons d’un orfèvre de Rome appelé Moreto. Il fut capitaine d’infanterie en Valteline ; et Bagni, qui était son général, m’a dit qu’il ne passa dans sa guerre, qui ne fut que de trois mois, que pour un escroc. Il eut la nonciature extraordinaire en France, par la faveur du Cardinal Antoine, qui ne s’acquérait pas, en ce temps-là, par de bons moyens. Il plut à Chavigny par ses contes libertins d’Italie, et par Chavigny à Richelieu, qui le fit cardinal, par le même esprit, à ce que l’on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la succession de l’Empire. La pourpre ne l’empêcha pas de demeurer valet sous Richelieu. […] »
Né à Montmirail dans une famille d’origine italienne, Jean François-Paul de Gondi, est appelé à succéder à son oncle, archevêque de Paris. Il fait de brillantes études théologiques, tout en cultivant son penchant pour les histoires de conspirateurs et de héros. Très tôt, il est mêlé  aux intrigues politiques.
Il conspire contre Richelieu aux côtés du comte de Soissons en 1636.  Il dut attendre la mort du cardinal et de Louis XIII pour être nommé coadjuteur de l’archevêque de Paris par la régente Anne d’Autriche, en 1643. Mais c’est la  période de la Fronde (1648-1651) avec ses troubles et ses renversements d’alliances qui va lui permettre de donner toute sa mesure d’agitateur et de conspirateur. Au premier rang des frondeurs contre Mazarin en 1648, il tente de prendre la tête des émeutiers parisiens. Il obtient son chapeau de cardinal au début des années 1650 et s’allie à la reine Anne d’Autriche contre le prince de Condé.
Le retour de Mazarin au pouvoir sonne la fin de ses ambitions. Emprisonné au château de Nantes, il s’évade, part Espagne, s’exile en Italie puis en Flandre avant d’accepter de démissionner du siège d’archevêque en 1662,  qui lui revenait en droit depuis la mort de son oncle, contre l’abbaye de Saint-Denis et l’autorisation de revenir en France.
La fin de sa vie est consacrée à la rédaction de ses Mémoires. Il meurt le 24 août 1679, après s’être retiré dans son abbaye de Saint-Denis où  il sera inhumé. Louis XIV interdit qu’on y dresse un monument, ce qui évitera d’ailleurs la profanation de sa tombe en 1793.
Ses Mémoires publiées en 1717, si elles sont loin d’être impartiales, n’en révèlent pas moins un écrivain brillant, une des grandes plumes de son siècle et de la littérature française.
Les premières lignes des Mémoires :
« Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie, qui a été agitée de tant d’aventures différentes, néanmoins, comme vous me l’avez commandé, je vous obéis, même aux dépens de ma réputation. Le caprice de la fortune m’a fait honneur de beaucoup de fautes ; et je doute qu’il soit judicieux de lever le voile qui en cache une partie. Je vais cependant vous instruire nuement et sans détour des plus petites particularités, depuis le moment que j’ai commencé à connaître mon état ; et je ne vous cèlerai aucunes des démarches que j’ai faites en tous les temps de ma vie. Je vous supplie très humblement de ne pas être surprise de trouver si peu d’art et au contraire tant de désordre en toute ma narration, et de considérer que si, en récitant les diverses parties qui la composent, j’interromps quelquefois le fil de l’histoire, néanmoins je ne vous dirai rien qu’avec toute la sincérité que demande l’estime que je sens pour vous. Je mets mon nom à la tête de cet ouvrage, pour m’obliger davantage moi-même à ne diminuer et à ne grossir en rien la vérité. La fausse gloire et la fausse modestie sont les deux écueils que la plupart de ceux qui ont écrit leur propre vie n’ont pu éviter. […] »
Bibliographie :
Les Mémoires du cardinal de Retz sur wikisource
Larousse
BERTIÈRE Simone, La vie du cardinal de Retz, Paris, Ed. de Fallois, 1990, réédité en Livre de poche.
LORRIS Pierre-Georges Lorris, Le cardinal de Retz. Un agitateur au XVIIème siècle, Paris, Albin Michel, 1956.

mercredi 1 août 2012

Turenne (1611-1675), un grand homme de guerre

Également pleuré des soldats et du peuple. Turenne a laissé dans l'histoire la réputation d'un grand homme de guerre, d'un novateur en stratégie, d'un remarquable manœuvrier, combinant la rapidité du mouvement avec l'utilisation de la fortification. Ce fut, de plus, un extraordinaire entraîneur d'hommes, se faisant aimer de tous par sa bonté, sa simplicité et son souci constant de ménager le sang de ses hommes. Napoléon disait de lui : "De tous les généraux qui m'ont précédé et, peut-être, qui me suivront, le plus grand est Turenne."
Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, naît à Sedan le 11 septembre 1611 ; il est le second fils du duc de Bouillon et d'Élisabeth de Nassau, fille de Guillaume le Taciturne. Élevé dans la religion protestante, le jeune garçon reçoit une excellente éducation et montre, dès l'enfance, une disposition marquée pour le métier des armes. Mais sa constitution un peu faible fait craindre qu'il ne puisse supporter les durs travaux de la guerre ; aussi endurcit-il son corps aux fatigues et aux intempéries. Un soir d'hiver, on le retrouve, sur les remparts de Sedan, endormi sur l'affût d'un canon.
A 15 ans, sa mère l'envoie apprendre son métier en Hollande, sous les ordres de ses oncles, Maurice et Frédéric-Henri de Nassau, deux excellents généraux. Deux ans après, il entre au service de la France, où le roi donne au jeune capitaine un régiment qu'il commande dans l'armée d'Italie puis en Lorraine; là, il se distingue particulièrement au siège de La Motte. Sa brillante conduite lui vaut, à 23 ans, le grade de maréchal de camp.
Physiquement, Turenne est de taille médiocre, de tournure un peu lourde, inélégant, sans grande distinction ; il a la tête forte, les traits assez réguliers, déparés par d'épais sourcils et un teint trop coloré. Mais ses yeux, grands et beaux, révèlent un caractère énergique et réfléchi, tempéré parfois par une grande douceur et une extrême bonté. A la cour, il se montre très franc, mais réservé dans ses propos et difficilement pénétrable à d'autres qu'à ses amis.
Devenu, peu après, lieutenant général, Turenne, qui a encore servi avec distinction en Roussillon et en Italie, reçoit, en 1644, le bâton de maréchal de France (à 32 ans) et, en même temps, le commandement de l'armée d'Allemagne, qui' manque de tout - habillement, équipement et chevaux. Il la remet en état, à ses frais, passe le Rhin, bat les Bavarois à Donaueschingen, mais est battu à son tour à Marienthal. Il prend sa revanche avec le duc d'Enghien (qui deviendra l'année suivante prince de Condé) à Nördlingen, en 1645, et force l'électeur de Bavière, Ferdinand III, a déposer les armes et à accepter des négociations. La victoire de Sommershausen, en 1648, amène les avant-postes français à Munich et sur l'Inn. La paix générale est signée à Münster et Osnabrück : c'est le traité de Westphalie, qui servira de base, pour un siècle, à l'organisation de l'Allemagne.
A l'intérieur de la France sévit la Fronde ; une véritable guerre civile règne à Paris qui s'est soulevé contre la régente Anne d'Autriche et son ministre Mazarin. Condé s'est rangé aux côtés des Frondeurs ; Turenne ne tarde pas à le rejoindre. Le voilà opposé aux fidèles de Louis XIV, mais sa défection n'est que de courte durée. Battu à Rethel, en 1650, trompé par les Espagnols, et comprenant que les chefs de la Fronde n'agissent guère que dans leur intérêt, Turenne fait la paix avec le roi, en 1651, et prend le commandement de l'armée. Les combats de Gien, d'Étampes, du faubourg Saint-Antoine terminent la Fronde ; le roi revient à Paris.
La guerre continue contre l'Espagne, au service de laquelle est passé Condé ; Turenne reprend Rethel, fait lever le siège d'Arras, prend Condé, Saint-Ghislain, La Capelle, Saint-Venant, Mardyck et, avec les Anglais de Cromwell, fait le siège de Dunkerque. Il remporte, en 1658, l'éclatante victoire des Dunes, qui ouvre les portes de Dunkerque et des autres places des Flandres. La paix des Pyrénées termine la guerre ; Turenne devient maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie.
Louis XIV gouverne maintenant lui-même. Le Tellier et son fils, Louvois, auxquels sont confiées les affaires militaires, ont bien souvent recours à Turenne dont les sages conseils sont écoutés et suivis. Sur le plan diplomatique également, de Lionne le consulte avec profit ; le maréchal a des amis ou des agents personnels un peu partout et correspond avec les personnages importants de l'Europe entière. Son souci d'une exacte information, sa précision, sa prudence, sa discrétion, la continuité de ses vues en font un conseiller précieux que le roi utilise toujours avec fruit.
La guerre recommence en 1667 ; le roi, qui se rend aux armées, se sert de Turenne pour faire son apprentissage militaire. Le maréchal s'empare de tant de places, en Flandre, que les Espagnols sont obligés de demander la paix l'année suivante. A cette époque, Turenne abjure le calvinisme, par conviction pure, « sans pouvoir être soupçonné d'aucun intérêt humain », écrira l'un de ses ennemis personnels. En 1672, le roi, résolu à porter à nouveau la guerre en Hollande, doit faire face à une large coalition ; Turenne prend 40 villes en 22 jours. L'année suivante, il poursuit l'électeur de Brandebourg jusqu'à Berlin, favorise la conquête de la Franche-Comté, puis passe le Rhin, écrase les coalisés à Sinzheim et les rejette sur le Main. En cinq jours, il a fait 35 lieues, traversé le Rhin, battu un ennemi qui avait sur lui la supériorité du nombre et une très grande avance.
En 1674, les coalisés repassent le Rhin en force, mais sont arrêtés et battus par Turenne à Ensheim. Au cours de l'hiver, dans des conditions extrêmement difficiles, le maréchal contourne les Vosges par Épinal, Remiremont et Belfort, pénètre en Alsace, écrase les coalisés à Türkheim et les rejette au-delà du Rhin. Louis XIV lui dit : «  Vous avez relevé un lys de ma couronne ».
La cour de Vienne lui oppose maintenant son meilleur général, Montecucculi. Turenne l'empêche de franchir le Rhin, l'accule au fleuve et va lui livrer bataille près de Sasbach lorsqu'il est frappé, au cours d'une reconnaissance, par un boulet qui l'étend raide mort. Les Français, démoralisés, se replient derrière le Rhin ; mais l'arrière-garde fonce sur l'ennemi, le bouscule, lui tue 2.000 hommes, prend 7 canons et de nombreux drapeaux et étendards.
Le désespoir de l'armée est immense. La nouvelle se répand à travers la France. Un ambassadeur étranger écrit : « Il n'y a personne à Paris qui ne voudrait donner ce qu'il possède pour faire revenir au monde un homme de tant de mérite ». Le roi fait ensevelir le corps de Turenne à Saint-Denis, dans la chapelle des Bourbons. Bonaparte le fera transporter aux Invalides.

mercredi 18 juillet 2012

La prise du pouvoir par Louis XIV

Louis XIV est à la mode. Pierre Gaxotte nous avait déjà admirablement montré la France de Louis XIV. Philippe Erlanger vient de nous peindre l'homme et le souverain dans un livre qui connaît, chez Fayard, un gros succès. Les téléspectateurs ont pu suivre l'émission mise en scène par Roberto Rossellini, sur la prise du pouvoir par Louis XIV. Philippe Erlanger nous montre comment, à la mort de Mazarin, les ministres étaient convaincus que le jeune et timide Louis XIV les laisserait gouverner à leur guise. Le roi les stupéfia en leur déclarant qu'il ne voulait pas de Premier ministre et qu'il prendrait seul les décisions concernant le royaume.
Le 7 mars 1661, le cardinal Mazarin prit noblement congé du roi et de la reine-mère. Louis en sortant pleura beaucoup. Le soir il réunit le Conseil pour la première fois, mais ne parla guère. On admira sa majesté sans rien soupçonner de ce qui se passait en lui. Chacun des ministres guettait un signe sur lequel il pourrait fonder ses espérances. Il n'y en eut point.
« je veux gouverner »
Après le Conseil, Le Tellier, perplexe, se rendit chez la reine-mère. Il se souvenait d'une phrase échappée quelques semaines auparavant des lèvres royales : « Je veux gouverner, assister au Conseil et n'y manquer un seul jour. » Fallait-il prendre cela au sérieux ? Anne d'Autriche éclata de rire.
La journée du 8 mars fut une veillée d'armes. Nous savons, grâce aux Mémoires quelles pensées roulèrent dans l'esprit du jeune souverain brusquement amené au bord du Rubicon. Il s'était maintes fois demandé s'il se trouvait en état de le franchir.
Les historiens de Louis XIV ont généralement méconnu qu'en décidant de saisir les rênes, il prenait une résolution presque aussi grave que s'il accomplissait un coup d'État.
Depuis un demi-siècle, le monarque ne gouvernait pas. Même en remontant plus loin, Henri IV était une exception. Les derniers Valois avaient subi l'emprise de leur mère, Catherine de Médicis. Henri II était une cire molle. À vingt ans, François Ier ne rêvait que de batailles et laissait lui aussi un blanc-seing à sa mère, Louise de Savoie.
Il fallait revenir deux siècles en arrière pour trouver un Louis XI saisissant le pouvoir dès son avènement. Encore s'agissait-il d'un homme déjà mûr, rompu aux astuces  de la politique.
Et à l'étranger ? Ni l'Empire depuis Charles Quint, ni l'Espagne depuis Philippe II, ni l'Angleterre depuis Elizabeth n'avaient connu un souverain capable d'imposer seul son prestige et son autorité, d'identifier sa personne à la gloire d'un règne.
Selon Mme de Motteville, Louis fut encouragé par l'exemple de Charles II qui faisait lui-même ses affaires. C'était une médiocre référence et le roi aurait eu de bonnes raisons d'hésiter sans l'amour de la gloire qui le dévorait comme un personnage de Corneille ; ce Corneille dont Marie Mancini lui avait lu tant  de vers.
« Dans mon cœur je préférais à toute chose et à la vie même une haute réputation... Une passion maîtresse et dominante qui est celle de leur grandeur et de leur gloire étouffe toutes les autres en eux (les rois). L'amour de la gloire a les mêmes délicatesses et, si j'ose dire, les mêmes timidités que les plus tendres passions. »
Louis était bien résolu à suivre le conseil de Mazarin et à ne pas prendre de Premier ministre, « rien n'étant plus indigne que de voir d'un côté toutes les fondions et de l'autre le seul titre de roi ».
Il mesurait le poids de ses prochaines responsabilités : « Dans le haut rang que nous tenons, les moindres fautes ont toujours de fâcheuses suites. » Il ne se perdait pas dans les nuées : « La fonction des rois consiste principalement à laisser agir le bon sens. »
Mais la conviction que son autorité avait la valeur d'un dogme lui conférait une assurance inébranlable : « Celui qui a donné des rois aux hommes a voulu qu'on les respectât comme ses lieutenants, se réservant à Lui seul le droit d'examiner leur conduite... Il n'est point de maxime plus établie par le Christianisme que cette humble soumission des sujets envers ceux qui leur sont préposés. »
Le cardinal est mort
L'heure venue, le roi, à son ordinaire, s'étendit auprès de la reine et s'endormit sans trahir le moindre trouble. Il avait donné ses consignes à sa nourrice, Pierrette Dufour, devenue femme de chambre de la reine. Selon l'étiquette, Pierrette Dufour couchait dans la même pièce.
« Exerçant ici-bas une fonction toute divine, nous devons paraître incapables des agitations qui pourraient la ravaler. »
Lorsqu'au petit matin, Pierrette Dufour entendit le roi remuer, elle s'approcha et lui fit silencieusement un signe convenu. Mazarin était mort entre deux et trois heures du matin.
Louis se leva en évitant de réveiller la reine, s'habilla, gagna l'appartement du cardinal où il trouva le maréchal de Gramont qu'il embrassa en pleurant :
—    Nous venons de perdre un bon ami, lui dit-il.
Besmaus, gouverneur de la Bastille, était là également et se désolait.
—    Console-toi, lui dit Louis, tu as retrouvé un bon maître.
Mais lui-même paraissait accablé. Il ordonna que la Cour observât le deuil en noir, honneur réservé aux seuls membres de la famille royale. Certains ont voulu voir dans ce fait une preuve du mariage secret  de sa mère. Nous  croirons  plutôt le contraire : si le mariage avait eu lieu, le roi se serait gardé de lui donner cette sorte de confirmation.
Aussitôt après son dîner, il prit le chemin de Paris, ayant enjoint aux ministres de se rendre le lendemain au Louvre à sept heures du matin. Il partageait le carrosse de sa mère. Marie-Thérèse enceinte voyageait en chaise.
Louis continuait de montrer son chagrin et cela causait quelque irritation à la reine mère. Anne d'Autriche « fut la première qui dit à ceux qui sans cesse faisaient revivre le discours de la mort du cardinal qu'il n'en fallait plus parler ».
Ce fut sa revanche sur l'effacement auquel sa créature l'avait contrainte. Mazarin n'ayant existé que par la reine, il appartenait à la reine de signifier son retour au néant.
Révolution royale
Le 10 mars à sept heures du matin, le chancelier Séguier, les ministres et les secrétaires d'État se rassemblèrent debout autour du fauteuil de Sa Majesté qui ne s'assit point.
Les huit hommes scrutaient avec des sentiments qui allaient de la curiosité à la crainte le visage grave et sans éclat dont chacun vantait la beauté, mais qui, si nous en croyons le pinceau janséniste de Philippe de Champaigne, n'était nullement celui d'un Adonis. Le grand nez tombant, la bouche proéminente aux lèvres serrées, apparemment incapable de sourire, accentuaient ce que l'âme du personnage donnait à sa physionomie de froid,  d'énigmatique  et  de volontaire.
Le roi s'adressa au chancelier sur le ton qu'il devait garder jusqu'à son dernier jour : le ton d'un homme « maître de soi comme de l'univers »   :
— Monsieur, je vous ai fait assembler avec mes ministres et mes secrétaires d'État pour vous dire que, jusqu'à présent, j'ai bien voulu laisser gouverner mes affaires par feu M. le Cardinal. Il est temps que je les gouverne moi-même. Vous m'aiderez de vos conseils quand je vous les demanderai.
« Hors le courant du sceau auquel je ne prétends rien changer, je vous prie et vous ordonne, Monsieur le Chancelier, de ne rien sceller en commandement que par mes ordres et sans m'en avoir parlé, à moins qu'un secrétaire d'État ne vous les porte de ma part. Et vous, mes secrétaires d'État, je vous ordonne de ne rien signer, pas même une sauvegarde ni un passeport sans mon commandement... Et vous, Monsieur le Surintendant, ... je vous prie de vous servir de Colbert que feu M. le Cardinal m'a recommandé. Pour Lionne il est assuré de mon affection, je suis content de ses services... »
Ces paroles rencontrèrent une stupeur incrédule. Personne ne songea qu'elles ouvraient une phase nouvelle dans l'histoire de la France et du monde, une phase révolutionnaire.
Jusqu'au premier tiers du XXe siècle, l'idée de révolution a toujours évoqué des mouvements issus du peuple et destinés, au moins théoriquement, à le libérer ou à le servir. Le sens du brusque changement survenu en 1661 en été faussé. Aux yeux d'un historien qui a observé à notre époque les révolutions autoritaires, quelquefois parties du sommet, il se dégage beaucoup plus clairement.
On ne saurait trop le souligner : Louis XIV, en décidant de gouverner ne se comportait pas ainsi qu'un souverain respectueux d'une tradition ancestrale. Il agissait personnellement comme aurait pu le faire un César à la suite d'un plébiscite, voire d'un coup d'État.
Quoique née des leçons de Mazarin, sa conception était originale. Elle impliquait l'établissement d'une dictature telle que la France n'en avait guère connu et qu'on aurait tort de confondre avec les dictatures modernes.
Despote de droit divin
Le dictateur moderne, généralement porté sur un élan des foules, doit jouer au tribun ; il a un besoin constant de maintenir, d'accroître sa popularité en accomplissant des actions spectaculaires ; au comble de sa puissance, il reste tributaire de la mauvaise fortune. Le dictateur de droit divin n'a besoin de s'inquiéter pour lui-même ni des revers ni des caprices de l'opinion. Cela lui permet la sérénité, la patience de ceux qui participent aux choses éternelles.
Le comte de Chambord, dans son exil amer, disait de Louis XIV qu'il avait été le premier des Bonaparte. Il y a du vrai. Comme Napoléon, Louis voulait imposer sa griffe non seulement au gouvernement, mais aux multiples aspects de la vie nationale, à son époque même.
Il entendait tout régler, depuis les préséances à la Cour jusqu'aux mouvements des troupes et aux controverses théologiques. Ni un mariage de quelque importance ni le tracé d'une route ne devaient être  résolus  s'il  ne  les  avait  approuvés.
C'était l'emprise d'un homme sur un pays au point qu'on identifierait l'un à l'autre et qu'on ne pourrait plus envisager leur séparation inéluctable sans perplexité, ni sans angoisse.
Là s'arrêtent les analogies. Napoléon marqua la différence essentielle en disant que, si les rois, ses ennemis, n'avaient pas à craindre de rentrer chez eux après une bataille perdue, lui n'était pas en position d'assumer ce  risque.
Aucun homme au monde n'imaginait de supplanter le despote de droit divin dont la poigne allait étouffer les factions, anéantir les partis, effacer lés divisions idéologiques, si chères, pourtant, aux Français, et cela, par une discipline généralement consentie, non par la violence.
Le roi devait, certes, avoir d'excellents services de renseignements et même créer la police moderne, mais jamais son autorité n'eut pour assise un système de terreur policière tel qu'il a fonctionné au XXe siècle sous les régimes totalitaires. Au XXe siècle encore, on a vu des dictateurs livrés à des fureurs, à des exaltations, parfois proches de l'hystérie. Pendant une existence offerte aux regards du public, Louis XIV ne perdra son calme que cinq fois en cinquante-quatre ans.
la dictature du travail
Dès le premier jour de son gouvernement, le roi montra à la Cour sceptique cette ardeur au travail qui ne se démentit plus. Il se fixa un emploi du temps rigoureux qui prit peu à peu la majesté et le caractère immuable d'un mouvement astral.
Il donnait chaque jour six à huit heures au travail, « informé de tout, écoutant mes moindres sujets, sachant à toute heure le nombre et la qualité de mes troupes et l'état de mes places, donnant incessamment mes ordres pour tous les besoins, traitant immédiatement avec les ministres étrangers, recevant et lisant les dépêches, faisant moi-même une partie des réponses, réglant la recette et la dépense de mon Etat, tenant mes affaires aussi secrètes que pas un autre ne l'a fait avant moi ».
Louis éprouvait une joie profonde à gouverner : « Je ne sais quel autre plaisir nous ne quitterions pour celui-là... J'éprouvai une  douceur difficile à exprimer.  »
Il avait su d'emblée dominer ses ministres. Sa majesté naturelle, sa courtoisie inimitable, son impassibilité, son art d'écouter gravement, puis d'indiquer d'un mot la décision en imposaient d'une façon extraordinaire. Souvent, à l'improviste, on le voyait entrer dans le détail minutieux d'une affaire « quand il (le ministre) s'y attendait le moins, afin qu'il comprit que j'en pourrais faire autant sur d'autres sujets et à toutes les heures ».
On a dit que son règne fut la dictature du travail. Ce fut aussi celle du secret. Le roi qui jetait sur ses sentiments et sur ses intentions un voile impénétrable entendait  protéger de même les  affaires de l'État. Il fit comprendre que l'indiscrétion était à ses yeux un crime inexpiable et l'on vit bientôt ministres et fonctionnaires aussi fermés que lui.
L'antithèse est totale entre la méthode des gouvernements condamnés à donner chaque jour à l'opinion des explications vraies ou fausses et le mystère de celui-là. Mystère dont les inconvénients n'échappaient nullement à Louis XIV :
« J'ai fait quelque réflexion à la condition, en cela dure et rigoureuse des rois qui doivent, pour ainsi dire un compte public de toutes leurs actions à tout l'univers et à tous les siècles et ne peuvent toutefois le rendre à qui que ce soit dans le temps même sans manquer à leurs plus grands intérêts et découvrir le secret de leur conduite. »
Colbert contre Fouquet
Le plus brillant, le plus intelligent des ministres, Nicolas Fouquet, se méprenait totalement. Anne d'Autriche ne lui disait-elle pas en haussant les épaules : « Il veut faire le capable » ? Le surintendant était persuadé que l'ardeur au travail disparaîtrait vite devant l'attrait des plaisirs, lui Fouquet, étant bien résolu à ne rien ménager pour permettre à Sa Majesté de s'y noyer.
Ce corrupteur, devenu la dupe de son système, croyait pouvoir corrompre le roi. Le garçon avait eu une jeunesse assez morose sous la férule d'un magister avare. Le surintendant le comblerait, le « gâterait », au sens propre du terme, et tout naturellement le déchargerait des affaires.
La nomination dé Colbert au poste d'intendant des Finances ne suffit pas à le mettre en garde. Ses espions découvrirent-ils que le roi et l'homme de confiance de Mazarin travaillaient chaque soir en tête à tête ? Probablement, mais le mépris cynique dans lequel Fouquet tenait les humains le rendait aveugle.
Colbert, au contraire, avait compris immédiatement quelle était la volonté d'un Louis XIV et cela fit sa fortune. L'espèce de complicité, née entre eux lors de l'affaire Mancini, prit une autre forme tandis que, secrètement, le fils du drapier décortiquait devant le roi les comptes de Fouquet et mettait en lumière ses malversations.
Louis XIV a-t-il créé Colbert ou Colbert a-t-il créé Louis XIV ? Cette vieille controverse est depuis longtemps dépassée. Le destin, comme il se plaît parfois à le faire, réunit deux êtres rigoureusement dissemblables dont l'union était nécessaire à l'accomplissement d'une grande œuvre.
La chance de chacun fut d'estimer l'autre à sa valeur. Louis sut que le commis de basse extraction, noir, renfrogné, déplaisant, d'humeur toujours chagrine, serait l'instrument idéal de son pouvoir. Colbert, souple malgré sa carapace de fer, s'adapta sur le champ au nouveau maître.
Le serviteur du cardinal avait dû (non sans profits personnels) se prêter aux trafics et aux combinaisons louches. Celui de Louis XIV tirerait sa faveur de son intégrité, de son intransigeance, de son amour pour la chose publique et surtout de son refus d'accepter le moindre avantage qui ne vînt pas du roi.
Louis mit deux mois à se décider. Au début de mai, il était résolu à perdre Fouquet aussitôt que sa chute ne risquerait pas de nuire à la rentrée des impôts.
Louis et Louise
Marie Mancini épousa, au Louvre, le connétable Colonna et prit la route de l'Italie, ayant vu une dernière fois le roi penché à la portière pour lui dire adieu. En fait, elle cédait la place à Henriette d'Angleterre dont le mariage avec Monsieur fut célébré presque en même temps.
Dès l'époque de ses fiançailles, Madame avait ravagé les coeurs et séduit les beaux esprits. À la Cour qui ne comptait encore que cent à deux cents personnes, les gens d'âge s'effaçaient. C'était le règne d'une jeunesse superbe, turbulente, débauchée, libertine, cruelle, rabelaisienne. Marie-Thérèse ne pouvait exercer aucun empire sur cette société qui découvrit en Madame sa véritable reine.
À la fin d'avril, quand le duc et la duchesse d'Orléans le rejoignirent à Fontainebleau, le roi, à son tour, fut ébloui. La cousine laide et pauvre, tant rabaissée naguère, était en vérité la seule compagne digne de lui. Mignard consacra audacieusement l'apothéose de « Minette », qu'il peignit en bergère mythologique siégeant aux côtés d'Apollon-Louis XIV sous la protection des Amours.
Le commerce du roi et de Marie Mancini avait été pendant deux ans d'une chasteté exemplaire, presque inconcevable aujourd'hui. Celui des modèles de Mignard ne semble pas avoir eu tant d'innocence. Il déchaîna la jalousie de Monsieur et l'indignation des trois reines (1).
La plus effacée des filles d'honneur de Madame, une petite boiteuse de dix-sept ans, médiocrement jolie, Louise de La Vallière, fut chargée de détourner les soupçons. Or, elle aimait le roi que troubla la candeur d'un sentiment désintéressé. En peu de jours la « petite bourgeoise de Tours » supplanta l'orgueilleuse Stuart.
Celle-ci se vengea en prenant pour amant le propre favori de son époux, le comte de Guiche. Ainsi naquirent à la fois la passion de Louis et de Louise, la guerre entre Monsieur et Madame.
Le ciel semblait servir le roi, car tout cela lui était propice. L'inimitié entre son frère et sa belle-sœur, savamment envenimée et d'ailleurs entretenue par les folies de l'un et de l'autre, allait lui permettre de tenir la balance, de jouer les démiurges en un ménage qui, plus normal, lui aurait causé de graves soucis.
Quant à Louise, sincère, pure, totalement dépourvue d'ambition, c'était une sorte de miracle qu'un roi eût trouvé pour maîtresse cette petite fille émerveillée. Louis le fut lui-même de se voir adoré, non comme un souverain, mais comme un amant. Marie l'avait subjugué, dominé. Celle-là était à ses pieds. Elle comblait son orgueil sans qu'il courût le risque de perdre la moindre part de sa liberté.
Dès que Fouquet eut vent de l'affaire, il envoya une amie complaisante, Mme du Plessis-Bellièvre, offrir de sa part vingt mille pistoles à Mlle de La Vallière en l'assurant qu'elle ne manquerait jamais de rien. La douce enfant se cabra  :
— Sachez, dit-elle, que deux cent mille livres ne me feraient pas faire un faux pas.
du château de Vaux au carrosse de Nantes
Le roi, prévenu, se sentit outragé. Il lui était intolérable qu'un sujet se sentît assez puissant pour s'offrir à protéger sa maîtresse.
Le surintendant travaillait ardemment à sa propre perte. Il vendit sa charge de procureur général au Parlement qui le rendait presque inviolable et décida d'offrir à Sa Majesté une fête extraordinaire en son château de Vaux. Le jeune homme, intimidé, mesurerait ainsi la puissance, le faste et la gloire de son ministre.
Louis XIV les mesura, en effet, dès qu'il eut franchi les grilles de Vaux, mais, si l'effet fut prodigieux, il ne répondit nullement à l'attente de son hôte. La féerie des jardins, des jets d'eau, des embrasements, des ballets, du festin prouvaient qu'il s'était formé un nouvel État dans l'État, un État opulent où se rassemblait l'élite du royaume. Et cela aux frais du prince humilié qui comparait ses châteaux mal entretenus, archaïques, avec cette demeure de satrape.
— Madame, dit-il à sa mère, ne ferons-nous pas rendre gorge à ces gens-là ?
Si Anne d'Autriche ne l'avait retenu, il eût interrompu la fête en faisant arrêter le maître de maison.
Ce ne fut pas là, cependant, la répercussion principale de la fête de Vaux. Tout en s'indignant, Louis reçut une impression ineffaçable de ces illuminations, de ces feux d'artifice, de ces fontaines jaillissantes, de cette mythologie mise au service de l'art, de cette poésie, de ces jardins, de ces enchantements si bien ordonnés.
Il se jura de les recréer dans des proportions dignes d'un roi de France, il se jura que, de Molière à Le Nôtre, les génies du temps seraient désormais à son service, non à celui d'un financier suspect. La révolution qui devait gagner l'Europe et transformer le style de la vie délicieuse fut conçue en cette soirée du 17 août 1661.
De ce jour, la haine royale s'associa à la haine de Colbert. Ce fut le premier exemple de l'implacable résolution avec laquelle Louis XIV sut poursuivre un homme tombé dans sa disgrâce sans que ni le temps, ni les circonstances, ni même le châtiment du coupable eussent raison de son ressentiment.
Fouquet avait cherché follement à se donner un point d'appui territorial en faisant fortifier Belle-Isle et la côte bretonne. Le roi voulut l'abattre dans la province même où il se croyait en sûreté.
Il gagna Nantes précipitamment, à la grande surprise de la Cour. Le 5 septembre, de grand matin, il y présida le Conseil et se sépara du surintendant en lui souriant de la manière la plus propre à dissiper des inquiétudes naissantes. Un moment après, M. d'Artagnan, commandant d'une brigade des mousquetaires, arrêtait Nicolas Fouquet.
— Monsieur, dit le prisonnier, tandis qu'on le conduisait à un carrosse « fermé de treillis de fer », que ceci ne fasse pas d'éclat !
Il ne comprenait décidément rien au roi qui voulait cet éclat et déclarait à la face du monde :
— Il est temps que je fasse mes affaires moi-même !
Les grands commis deviennent des princes
Ce fut l'occasion d'une réforme du gouvernement. Villeroy reçut la présidence d'un Conseil des Finances remanié auquel appartenait Colbert en simple qualité d'intendant. La charge de contrôleur général, celle de surintendant étant abolie, ne fut créée en sa faveur qu'en 1665.
Le Conseil d'En-Haut où se traitaient les grandes affaires était composé des personnes que Sa Majesté appelait pour y délibérer sans leur remettre aucune patente et cela seul conférait aux élus le titre de ministre. Grande nouveauté : de vingt-quatre le nombre de ces ministres fut ramené à trois, Le Tellier, Lionne et Colbert lui-même.
Le chancelier assistait également au Conseil et les secrétaires d'Etat qui se bornaient à rapporter les questions, puis à inscrire les décisions prises. Parmi eux se trouvait le jeune Louvois, fils de Le Tellier, comme survivancier de la charge de secrétaire à la Guerre,
La spécialisation ministérielle n'existait pas. Cependant, le chancelier veillait sur la Justice, les Affaires étrangères étaient le domaine de Lionne, la Guerre celui de Le Tellier. Avec sa formidable boulimie de travail, Colbert envahit à peu près tout le reste, des Finances à la Police, du Commerce aux Travaux publics, de la Marine aux Beaux-Arts, du Travail aux Colonies, sans oublier la Maison du roi.
D'esprit cartésien comme son maître, il s'appliqua d'abord à transformer l'administration dont il fit une bureaucratie monarchique, unifiée, centralisée telle que nul autre pays n'en possédait. Laissant aux nobles gouverneurs le soin de représenter fastueusement le roi dans les provinces, il concentra les pouvoirs entre les mains des intendants roturiers.
Mais Louis XIV estimait que le fait seul d'être cet instrument sortait un homme de sa classe originelle. À l'indicible horreur du patriarcat, il anoblit la plupart des grands commis. Quant aux ministres, dépositaires d'une part de l'autorité suprême, il fallut les appeler « Monseigneur » et leur accorder un rang princier. Le service du roi donnait des droits égaux à ceux de la naissance.
Louis n'appela au Conseil aucun membre de sa famille, aucun duc, aucun grand. Anne d'Autriche ulcérée annonça qu'elle se retirait au Val-de-Grâce. Son fils la retint comme elle l'espérait, mais ne céda ni sur le chapitre politique ni sur celui de ses amours.
D'ailleurs, Marie - Thérèse, toujours convaincue que seule une princesse pouvait émouvoir le cœur d'un roi, s'était calmée au sujet de Madame et ne songeait pas à une La Vallière. Le 1er novembre 1661, elle mit au monde le Grand Dauphin.
Le roi était resté tendrement près d'elle pendant la durée du « travail ». Quand il eut vu son fils, il oublia sa majesté, courut ouvrir la fenêtre et cria lui-même à la foule  :
— La reine est accouchée d'un garçon !
Ce nouveau-né, garant de l'avenir, évitait à son père les incertitudes qui avaient si longtemps affaibli le gouvernement de Richelieu, il couronnait un édifice apparemment indestructible.
La primauté de la France
Soudain, le sort parut vouloir mettre à l'épreuve un roi si heureux ou lui fournir l'occasion de pleinement se révéler. Presque en même temps, un grave incident diplomatique se produisit à Londres et les effets d'une mauvaise récolte provoquèrent une crise économique propre à ruiner le pays.
De longue date le Très Chrétien et le Catholique se disputaient la préséance. À l'occasion d'une cérémonie, la vieille querelle éclata violemment entre leurs ambassadeurs en Angleterre. Les Espagnols du baron de Vatteville, soutenus par la populace, tuèrent les chevaux des carrosses du comte d'Estrade dont les gens furent blessés et dispersés.
En apprenant la nouvelle, le roi ne prit conseil de personne. Malgré Lionne un peu effaré, il renvoya l'ambassadeur espagnol, rappela le sien de Madrid ainsi que d'Estrade, exigea de Charles II la punition des coupables et, de Philippe IV, une réparation qui sanctionnerait la primauté française.
Sans qu'un coup de feu eût été tiré, le roi d'Espagne dut s'humilier, consacrer l'hégémonie des Bourbons. Un ambassadeur extraordinaire se rendit au Louvre. Devant les principaux de la Cour et la totalité du corps diplomatique, il assura le roi des regrets de Philippe IV au nom duquel il promit « que les ambassadeurs et ministres espagnols ne concourraient plus avec ceux de France ».
Cet éclatant succès de Louis XIV marqua le début d'une politique de prestige dont le caractère agressif, impérialiste, peut choquer, mais qui répondait exactement, il faut le reconnaître, aux aspirations du pays.
Quelques mois après, à la suite d'une affaire analogue survenue à Rome, le roi menaça d'envoyer une armée en Italie, le Parlement cita le Pape (protecteur de Retz) et fit saisir le Comtat-Venaissin. Alexandre VII n'osa même pas parler d'excommunication, comme ses prédécesseurs n'y auraient pas manqué. Il souscrivit à tout. Le roi en profita pour s'attirer la reconnaissance du duc de Parme et du duc de Modène en leur faisant rendre certains territoires.
S'il ne ménageait ni le Souverain Pontife ni son propre beau-frère, il n'avait aucune raison de se montrer moins ferme envers son besogneux cousin, Charles II. Sur son ordre, la flotte française refusa de saluer la première le pavillon britannique, hommage que l'Angleterre prétendait dû à sa supériorité maritime. L'Europe savait désormais quel était « le plus grand roi du monde ». La France en fut émerveillée.
Le roi fait réduire les tailles
Cependant, elle était encore une fois victime d'une disette qui semblait devoir déchaîner des catastrophes en chaîne « comme si Dieu qui prend soin de tempérer les biens et les maux eût voulu balancer les grandes et heureuses espérances de l'avenir par une infortune présente. »
Louis, suivant les conseils de Colbert, agit de nouveau en révolutionnaire et même, si l'on ose le terme, en socialiste.
« J'obligeai les provinces les plus abondantes à secourir les autres (c'était une formidable innovation), les particuliers à ouvrir leurs magasins et à exposer leurs denrées à prix équitable. J'envoyai mes ordres de tous côtés pour faire venir par mer de Dantzig et des autres pays étrangers le plus de blés qu'il fût possible ; je les fis acheter de mon épargne ; je les distribuai gratuitement, la plus grande partie au petit peuple des villes… je fis vendre le reste à ceux qui en pouvaient acheter, mais j'y mis un prix très modique et dont le profit, s'il y en avait, était employé au soulagement des pauvres qui tiraient des plus riches, par ce moyen, un secours volontaire, naturel et sensible. »
Plus socialiste encore fut son attitude à l'égard des bourgeois qui, profitant des troubles, avaient acquis à vil prix les titres d'une rente dont l'intérêt était devenu exorbitant. Les rentes furent rachetées « en rendant le véritable prix qu'il (le possesseur) en a reçu et en imputant sur ce prix principal ce qu'il a été payé d'arrérages au-delà de l'intérêt légitime ».
L'État et les villes se trouvèrent ainsi allégés d'un poids énorme. Ce fut le roi personnellement qui, se référant aux dernières prescriptions de Mazarin, fit réduire les tailles, c'est-à-dire les impôts directs sous lesquels gémissaient les paysans. De cinquante-trois millions, ces taxes descendirent à trente-neuf, les remises des receveurs furent diminuées et une Chambre de Justice poursuivit impitoyablement les financiers malhonnêtes.
Pour la première fois depuis Sully, on mit de l'ordre dans les finances, mais, contrairement à Henri IV, Louis XIV ne laissa pas à son seul ministre le soin de gérer son bien.
« Je m'étais déjà assujetti à signer moi-même toutes les ordonnances qui s'expédiaient pour les moindres dépenses de l'Etat. Je trouvai que ce n'était pas assez et je voulus bien me donner la peine de marquer de ma propre main sur un petit livre que je pusse voir à tous les moments, d'un côté des fonds qui devaient me revenir chaque mois, de l'autre, toutes les sommes payées par mes ordonnances dans ce mois-là... »
Tels furent les principaux actes du gouvernement personnel de Louis XIV au cours de sa première année.
Philippe Erlanger Historia janvier 1967
(1) Marie-Thérèse, Anne d'Autriche et Henriette de France, mère de Madame.

samedi 7 juillet 2012

1658 La raison d’État d’abord

Amoureux de Marie Mancini, le jeune Louis XIV en oubliait presque la politique. Le coeur déchiré, il admit néanmoins que seul son mariage avec l’infante d’Espagne assurerait la sécurité du royaume.
Cette année-là, la seizième de son règne, Louis XIV  vingt ans, achevait son apprentissage des servitudes du métier de roi. Encore soumis à la reine mère Anne d’Autriche, veuve de Louis XIII, et au cardinal ministre Jules Mazarin, il ne craignait pas de braver leurs interdits pour prendre des risques à la tête de l’armée.
Une demoiselle au bord du désespoir
Car, si en 1648 le traité de Westphalie avait mis fin à la guerre de Trente ans et garantissait pour longtemps l’Europe contre une hégémonie allemande, la France n’en continuait pas moins de se battre contre les Habsbourg d’Espagne. Pour compliquer la situation, Louis de Condé, premier prince du sang, le vainqueur de Rocroi (1643), s’était laissé gagner par l’esprit de la Fronde, au point d’avoir rejoint le camp espagnol ! Heureusement, Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne et maréchal de France, tenait bon. En 1657, Mazarin avait dû s’allier avec l’Angleterre de l’odieux Cromwell (traité de Paris) pour permettre à Turenne d’enlever le fort de Mardyck et la ville de Dunkerque (laquelle, en exécution du traité, il avait fallu rendre aux Anglais), puis de prendre Furnes, Bergues et Dixmude et d’assiéger Gravelines.
Or, à l’été 1658, après des semaines de surmenage, le jeune roi tomba malade. Les saignées et purgations (remèdes du temps…) n’arrêtaient pas la fièvre, ni les accès de délire. On le crut perdu et, à Paris, déjà les courtisans se rapprochaient de son frère, Philippe duc d’Orléans… Or Louis guérit subitement, mais la reine mère se dépêcha de le reconduire à Paris… où il apprit que sa maladie avait mis au bord du désespoir une gentille demoiselle de la cour !
Un amour impossible
Celle dont il apprenait qu’il était si follement aimé n’était autre que Marie Mancini, l’une des quatre nièces de Mazarin. Il avait jusqu’alors plutôt remarqué sa soeur Olympe, mais aussitôt il fut sous le charme de Marie, de ses dix-neuf ans, de sa taille souple, de sa sombre chevelure, de ses grands yeux noirs. À Fontainebleau, à la fin de l’été, ce ne furent que promenades en forêt, danses et présents magnifiques, et cela continua au Louvre où ils passaient leurs soirées ensemble.
Les tourtereaux en oubliaient presque la politique. Mazarin, lui, non ! Il savait que le seul moyen d’obtenir la paix avec l’Espagne serait de marier le jeune roi avec l’infante d’Espagne Marie-Thérèse. Mariage doublement consanguin, puisque le roi Philippe IV, père de l’infante, était le frère d’Anne d’Autriche et que sa mère, Élisabeth de France, était le soeur du feu roi Louis XIII…
Comme Philippe IV tergiversait, le cardinal fit semblant de vouloir finalement marier Louis XIV à Marguerite de Savoie. La cour se déplaça même jusqu’à Lyon en octobre pour rencontrer cette pseudo-fiancée. Marie Mancini fut du voyage, sans quitter Louis des yeux… Il n’y avait guère de risque qu’il tombât amoureux de la Savoyarde…
Soudain, coup de théâtre. Le roi d’Espagne acceptait de donner sa fille à Louis pour arrêter les fléaux de la guerre. Il allait falloir au plus vite rentrer à Paris et gagner Saint-Jean-de-Luz pour signer le traité et procéder à cette grandiose union. Durant l’hiver 1658-1659, Louis, plus amoureux que jamais de Marie, se refusait coûte que coûte à épouser l’infante. Anne d’Autriche, qui chérissait son fils, n’ayant pu par ses pleurs et ses gémissements le faire fléchir, Mazarin prit les grands moyens : il décida d’exiler sa nièce à La Rochelle. La colère du roi fut effroyable. Le cardinal menacé de disgrâce, en arriva à dire qu’il ferait tuer sa nièce plutôt que de renoncer au projet de mariage espagnol. Les adieux le 22 juin furent déchirants. Louis pleura beaucoup. (Ce qui devait trois ans plus tard inspirer à Racine dans sa tragédie Bérénice le vers célèbre : « Vous êtes empereur, seigneur, et vous pleurez. »)
Olympienne sérénité
Au moins les amoureux inconsolables pourraient-ils encore s’écrire, et même se rencontrer quand la cour passerait à Bayonne sur la route de Saint-Jean-de-Luz. Mais entretemps, Mazarin avait pressé les choses : le mariage avec l’infante était décidé officiellement. Plus moyen de reculer sauf grave incident diplomatique… Louis et Marie se virent à Bayonne, toujours aussi épris. Puis, même le mariage célébré, elle suivit la cour à Fontainebleau, vit le roi, plus distant que jamais, mais ne parvint pas à le haïr. « Fortifié par l’épreuve », il se figeait dans « son olympienne sérénité », dit Georges Bordonove. Après la mort de Mazarin (9 mars 1661) accablé par les efforts accomplis pour la paix avec l’Espagne, elle se résignerait à épouser à Rome le prince Lorenzo Colonna, qui ne put jamais la rendre heureuse…
Quant à Louis XIV, désormais convaincu qu’un roi doit faire passer la raison d’État avant ses affaires de coeur, il ne pouvait encore deviner que son sacrifice allait donner quarante ans plus tard en la personne d’un de ses petits-fils, Philippe, la couronne d’Espagne aux Bourbons…
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 3 au 16 juin 2010

mercredi 20 juin 2012

L’art diplomatique

Aucune grande idée phare ne gouverne plus la diplomatie française à moins qu’on ne tienne pour telle la peur des complications et le désir chimérique de plaire à tout le monde. Pour rompre avec son engourdissement chronique, il arrive cependant que la République s’éprenne d’une belle cause, à moins qu’elle ne se contente, comme souvent, de réagir tant bien que mal aux secousses de l’actualité internationale, ce qu’elle fit lors de la seconde guerre du Golfe avec le succès que l’on connaît.
La fuite en avant dans l’utopie européenne, chère à Nicolas Sarkozy, témoigne de cet embarras devant le néant d’une politique étrangère qui ne sait sur quel pied danser. La tentation est grande alors de remettre le fardeau diplomatique entre les mains d’une institution supranationale. Après tout, est-il vraiment opportun de se soucier du jeu diplomatique, quand s’impose la tutelle d’une opinion internationale mouvante ?
Bien que la diplomatie traditionnelle française, celle de Richelieu et Mazarin, ait rendu l’âme depuis longtemps sous les coups de pioche de la Révolution, personne ne semble disposé à enterrer la tradition diplomatique elle-même, ultime vestige d’une époque révolue. C’est précisément l’héritage oublié de la diplomatie d’Ancien Régime que vante le dernier ouvrage de Lucien Bély, L’art de la paix en Europe, naissance de la diplomatie moderne XVIe-XVIIIe siècle (1).

Propagande révolutionnaire
Comme Janus, l’histoire de la diplomatie française a deux visages : celui qui nous est familier depuis la Révolution, et celui d’Ancien Régime. De ces deux traditions, la première est une idéologie subversive, la seconde un art délicat et empirique modelé au gré des circonstances. La Révolution française, dès son début et par la seule conséquence de son premier principe, sape par la base l’édifice de la vieille diplomatie européenne. Elle proclame la souveraineté du peuple, elle présente ses doctrines comme des vérités lumineuses et universelles, elle menace tous les pouvoirs établis, elle invite toutes les nations à se révolter et à s’affranchir. Le primat des nationalités préfigure ainsi le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, que le président Wilson devait arborer comme un talisman à Versailles en 1919.
En 1790, les Constituants désirent étendre à tous les peuples de la terre le régime démocratique fondé en France. Ils vivent dans la crainte de voir leur oeuvre s’effondrer un jour. Pour l’en prémunir, ils rêvent d’extirper du continent les séquelles du “régime féodal”, un mot bien commode pour jeter l’opprobre sur tout ce qui est ancien. La Révolution devient solidaire de toutes les révolutions populaires ; c’est l’idée défendue par Merlin de Thionville à l’Assemblée législative : « Il faut déclarer la guerre aux rois et la paix aux nations ! » La diplomatie s’éteint et l’idéologie s’éveille.
La France a beau déclarer la paix au monde, l’extension de son influence est en même temps la condition et le fruit de cette propagation, même pacifique, des principes de la Révolution. Dans l’esprit des législateurs, ce qui est acquis à la France l’est à la liberté ; la grandeur de la France révoltée s’associe au bonheur du genre humain. Par son messianisme même, la soif d’accroissement territorial et de suprématie pénètre dans la Révolution, et la nouvelle France s’apprête, dès cet instant, à exercer sur les peuples la domination qui lui revient du droit, car elle est la sentinelle de la Liberté contre le ‘“despotisme de tous les tyrans”. Elle commence par saisir Avignon et le Comtat Venaissin, avant d’entraîner l’Europe dans une guerre de vingt-trois années qui, pour la France, s’achève dans le désastre de Waterloo.

Régénérer le monde...
Singulier contraste d’une Assemblée qui chante une ode larmoyante à la paix pour mieux se dédire ensuite. Le mot généreux, en apparence, de l’émancipation des peuples légitime depuis cette époque toutes les expéditions armées. Aujourd’hui même, combien de guerres sont menées pour que triomphe l’idéal démocratique ? Quand elle entend tirer l’épée du fourreau, la France le fait au nom du droit des peuples, comme en Afghanistan. Lorsqu’elle prétend s’y opposer, comme en Irak, c’est encore le droit des peuples qu’elle invoque.
Il y a dans la simplicité de cette idée une puissance spontanée de propagande. Son ambition universelle tient pour une gageure la réticence de certaines cultures à l’adopter. Si une douce persuasion n’y suffit pas, l’idée démocratique s’impose par la contrainte, puisque le principe d’humanité ne saurait souffrir la moindre exception. De cet élan sentimental naît l’inquiétant “droit d’ingérence” qui, pour être bien conforme à lui-même, devrait entraîner la France à courir de partout sans guère songer à ses propres intérêts. La République met tout son honneur à faire rayonner ce droit aventureux ; elle est en cela la digne héritière de cette Révolution qui, enivrée de discours, réprouve la diplomatie, comme égoïste, et l’expérience, corrompue de nature, pour s’adonner à l’enthousiasme de régénérer le monde. Elle ne juge plus qu’à l’aune de son instinct et ne décide plus que par passion.

L’intérêt bien entendu
La diplomatie de l’émotion ou de la compassion s’est élevée sur les cendres de la diplomatie traditionnelle. Celle-ci n’a rien d’un traité de philanthropie. Sous l’Ancien Régime, les États ne connaissent d’autres juges qu’eux-mêmes et d’autres lois que leur intérêt ; mais ce qui fait la brutalité de cette doctrine en fait aussi le tempérament.
Aux sirènes de la convoitise, il y a un frein : l’intérêt bien entendu. “Il faut savoir s’arrêter à propos” pourrait servir de maxime au XVIIIe siècle. C’est une morale tout empirique que la crainte de perdre gros assagit. Richelieu observe déjà que, tout compte fait, observer les traités vaut mieux qu’une réputation d’homme changeant. La conquête trouve sa limite dans la certitude que les abus de la force en détruisent l’ouvrage. On ne doit d’ailleurs conquérir que ce qu’on peut garder. Il revient au conquérant de réparer les maux qu’il a commis s’il veut digérer sa proie.
Ajoutons que les États risquent de se disperser en s’agrandissant plus que de raison. Des frontières étendues compliquent la défense et offrent à l’ennemi trop de commodités d’attaque. Tous les puissants sont d’accord enfin pour ne permettre à aucun d’entre eux d’accéder à l’hégémonie. Il se forme ainsi entre les grands une sorte de convention tacite : ils entendent conserver ce qu’ils possèdent, gagner en proportion de leurs mises, et interdire à l’un des associés de faire la loi en Europe. C’est le socle de la balance of power.
À cette politique, la France apporte une fine nuance, l’équilibre. Longtemps protectrice des puissances moyennes, qu’elle défend bec et ongles au Congrès de Vienne, elle est aussi la première à s’indigner des « actes de piraterie » du royaume de Prusse. Le repos du continent est la condition de sa propre félicité, tandis que la Prusse, pour croître, a besoin de casser le statu quo.

Subtilité de la négociation
Rousseau et la pensée des Lumières ont jeté le discrédit sur l’ancienne diplomatie, ce « jeu de rapaces », cette « école de la dissimulation ». Pourtant, comme le révèle le précieux livre de Lucien Bély, elle mérite mieux que ce jugement à l’emporte pièce. C’est l’Ancien Régime qui invente la diplomatie en peaufinant l’art subtil de la négociation. C’est lui qui donne naissance à la figure moderne du diplomate et façonne les règles qui prévalent peu à peu de Londres à Saint-Pétersbourg. C’est lui qui favorise enfin une réflexion politique sur la manière de prévenir les conflits et d’y mettre un terme.
Tout concourt à faciliter la concertation : des départements ministériels spécialisés se créent, des immunités s’élaborent pour protéger les négociateurs, des pratiques de plus en plus savantes se forgent, des ambassades s’établissent, un cérémonial harmonieux se déploie. Lucien Bély brise la légende selon laquelle les Princes ont disposé de territoires sans tenir compte des intérêts des peuples, traitant les hommes comme de simples « troupeaux de moutons ». Les diplomates savent en effet que la paix ne peut être durable tant qu’elle prolonge les souffrances, or, le propre de la négociation est de rétablir la concorde au sein des sociétés et entre elles. Pour cela, l’Ancien Régime accouche d’un nouvel idiome, la langue diplomatique, riche de significations cachées. La forme égale le fond en importance et chaque mot s’interprète à l’infini. Tout faux-pas menace de faire s’écrouler de patients efforts. L’émergence de ce langage traduit cependant une brûlante envie d’échanger et de connaître le monde.

Temps, prudence, secret
Pour s’épanouir librement, l’art diplomatique traditionnel suppose trois conditions que notre époque désavoue : le temps, la prudence et le secret. La circulation frénétique des hommes et des informations s’accommode mal des longs conciliabules ; la diplomatie doit ainsi satisfaire l’appétit de l’opinion souveraine qui se lasse aussi vite qu’elle s’enflamme. Ce n’est pas hélas un gage de prudence, car la précipitation appose, au mieux, un cautère sur une jambe de bois : combien d’accords de paix négociés à la hâte au Proche-Orient ont-ils failli ?
Le diplomate a également la mission de sauvegarder les secrets de l’État. Il protège son art par le secret, mais le dévoile quand les circonstances s’y prêtent, comme pour séduire une population ; c’est un jeu délicat. Le mystère qui entoure la diplomatie agace aujourd’hui l’opinion internationale, avide de tout savoir à l’instant même. Ce désir éperdu de transparence, de mode depuis le XVIIIe, accompagne la démocratisation de la vie publique. Il n’empêche, sans le secret, point de diplomatie, c’est le retour à la spontanéité naturelle et à l’affrontement personnel.
Le déclin de la diplomatie traditionnelle, que reflète le mépris des formes, le diktat de l’affect ou l’oubli des médiations, devient le prélude à un nouvel âge de fer dans les relations internationales.
Le déclin de la diplomatie traditionnelle devient le prélude à un nouvel âge de fer dans les relations internationales.
DIABLE BOITEUX L’Action Française 2000 du 18 au 31 octobre 2007
* Lucien Bély : L’art de la paix en Europe, naissance de la diplomatie moderne XVIe-XVIIIe siècle. 752 pages, 30 euros.