Affichage des articles dont le libellé est Jaurès. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jaurès. Afficher tous les articles

mercredi 5 juillet 2023

24 décembre 1894 : Jean Jaurès antisémite (redif)

 La veille de Noël 1894, Jean Jaurès est expulsé de la Chambre des députés. On lui reproche des propos antisémites tenus à la tribune. Le parlementaire a en effet dénoncé « la bande cosmopolite », en se moquant des « foudres de Jéhovah maniées par M. Joseph Reinach ».

Joseph Reinach fait partie d'un groupe de juifs qui furent largement éclaboussés par le scandale financier de la Compagnie de Panama, au cours duquel son beau-père fut très compromis. Ancien secrétaire de Gambetta, Reinach était député des Basses-Alpes depuis 1893. Le journal La Petite République, qui fut l'un des premiers grands quotidiens socialistes et l'organe de liaison des divers groupes socialistes de l'époque, était animé par Jaurès, avec Alexandre Millerand, Viviani, Jules Guesde. Le journal avait surnommé Joseph Reinach "Youssouf" et le désignait comme un « Juif ignoble »... La Petite République s'intéressait beaucoup à « Rothschild, le tout-puissant milliardaire, ce roi de la République bourgeoise ».

En 1895, le quotidien socialiste dénonce les « Juifs rapaces comme cette bande de Rothschild qui écrasent l'Europe entière de leur tyrannie et de leurs milliards (...) ces financiers cosmopolites ». La même année, évoquant le cas d'Isaïe Levaillant, ancien préfet et directeur de la Sûreté générale, démis brutalement de ses fonctions en raison d'une sombre affaire de prévarication et devenu un dirigeant du Consistoire central, le journal déplore la « formidable puissance malfaisante des juifs, en matière administrative et judiciaire ».
On comprend mieux, ainsi, l'affaire du 24 décembre 1894 et cet épisode, qui fait désordre aujourd'hui, au point que les thuriféraires de Jaurès oublient d'en parler (1), n'a pas de quoi surprendre ceux qui connaissent la carrière du tribun, mais aussi l'importance de l'antisémitisme au sein du socialisme français du XIXe siècle, depuis George Sand, Pierre Leroux (le juif est « odieux par son esprit de lucre et de spoliation »), Fourier, Toussenel (auteur de Les Juifs, rois de l'époque), Proudhon (qui parle de « cette race qui envenime tout, en se fourrant partout »), Blanqui.
Dans le dernier tiers du XIXe siècle, le développement du mouvement ouvrier, du syndicalisme et du socialisme provoque une floraison d'organisations, de journaux et de revues.
Ainsi l'ouvrier teinturier Benoît Malon, un des fondateurs de la 1ère Internationale, réfugié en Suisse puis en Italie après la Commune, une fois revenu en France fonde la Revue socialiste. Ou y retrouve un point commun à ceux qui se réclament, d'une façon ou d'une autre, du socialisme : le parallèle entre les méfaits du capitalisme et l'influence des juifs.
Jaurès, qui n'est alors qu'un dirigeant socialiste parmi d'autres, s'inscrit dans ce paysage. Le 7 juin 1898, il écrit : « La race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d'extorsion. » Quand l'Affaire Dreyfus aboutit, dans un premier temps, à la condamnation de l'accusé, Jaurès estima que celui-ci avait échappé à la peine de mort grâce au « prodigieux déploiement de la puissance juive ». Mais, dans les derniers mois de 1898, Jaurès changea de cap et se rangea dans le camp des dreyfusards, en lui apportant un concours très actif.
Jaurès fut récompensé de cette évolution lorsqu'il fonda, en 1904, le quotidien L'Humanité auquel collaboraient entre autres René Viviani, Aristide Briand, Léon Blum, Tristan Bernard, Lucien Herr. Pour financer son journal, Jaurès eut l'appui du banquier Louis Dreyfus, de Lévy-Bruhl, de Salomon Reinach et d'autres membres de leur communauté. Emile Cahen s'en expliqua en 1906 dans Les Archives israélites : « Les grands services rendus à la cause de la justice et de la vérité par M. Jaurès lui ont créé des titres indiscutables à la reconnaissance de tous les Israélites français. Ce sont eux qui, en très grande partie, l'avaient, il faut bien le dire, aidé à fonder son journal. »
P V. RIVAROL
(1) Il n'en est ainsi pas question à la mairie (socialiste) du XVIIIe arrondissement de Paris qui organise justement une exposition à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Jaurès, le 3 septembre 1859 (NDLR).

mercredi 11 novembre 2020

Jean Jaurès, du mythe à la réalité

  


Homme de grande énergie, Jaurès est devenu un mythe. Assassiné à la veille de la Grande Guerre, il amène à se poser une question : aurait-il pu l'éviter ? La réponse est bien évidemment négative, et il est fort probable que Jaurès se fût rallié à l'Union sacrée et qu'il eut été oublié beaucoup plus vite.

Né à Castres, Jaurès a une sorte de tempérament solaire. Il aime l'infini et la coïncidence des contraires. Élève de la rue d'Ulm, devenu parisien par profession, il ne perd jamais ses attaches avec le Tarn. Républicain de gauche, il croit que la république est « force et lumière ». C'est dès l'origine un homme du « camp du progrès » - avec toute l'ambiguïté de cette expression. Ce n'est que progressivement qu'il se rapproche du socialisme. Dans un premier temps, il propose la transformation du Sénat en Chambre du travail. Républicain de gauche avant tout, il refuse tout césarisme, tel le boulangisme.

Sa thèse est que les socialistes sont les vrais républicains, et que les vrais républicains sont les socialistes ou ne peuvent que le devenir. Ce sera tout le problème posé par le jauressisme le socialisme, est-ce seulement la République poussée jusqu'au bout ? On sait que Jean-Claude Michéa ne cesse d'expliquer le contraire. En se bornant à être platement « de gauche », platement « républicaine » et défenseur conservateur de la République, même bourgeoise, surtout bourgeoise, le socialisme se serait fourvoyé et englué dans la « gauche », jusqu'à cesser d'être socialiste. Sans craindre l'anachronisme, on pourrait dire que Jaurès est l'anti-Michéa. Mais, justement, l'homme est emblématique des questions que pose Jean-Claude Michéa.

Un « discours c'est baiser »

Jaurès défend un matérialisme « pour les facilités de la démonstration », mais il le situe dans la lignée de l'idéalisme et même de Luther. L'exigence morale passe avant tout. 1891. C'est l'affaire de Fourmies une fusillade contre les ouvriers demandant la journée de huit heures. On parle du soulèvement du « Quatrième État », la classe ouvrière. C'est peu de temps après, à partir de 1893, que Jaurès entre dans la famille socialiste. Il soutient la magnifique expérience de la verrerie ouvrière d'Albi.

L'homme se dépense sans compter. Battu aux élections en 1898, il prend un peu de recul. La politique demande de l'énergie. Comme dit Marcel Sembat, un « discours c'est baiser » (Les Cahiers noirs). Jaurès se relance dans la politique avec l'affaire Dreyfus, dans laquelle il s'engage non sans avoir attendu et longuement examiné la question. Refusant de ne voir que la lutte des classes, Jaurès veut montrer que les socialistes sont capables d'agir pour une grande cause universelle, au-delà des classes sociales. Jaurès est ici éloigné à la fois du marxisme et du syndicalisme révolutionnaire, ces derniers refusant tout engagement dans une querelle « bourgeoise ». Il est difficile de donner tort à Jaurès. Comment une condamnation non fondée serait-elle une question purement interne à la bourgeoisie ? Penser cela, c'est voir les classes sociales comme des essences pures et figées. La vraie question est sans doute la façon dont Jaurès inscrit, sans assez de nuances, le socialisme dans la lignée de la Révolution française. Certes, c'est sans doute une façon de tenter de faire bénéficier le socialisme de la force propulsive de la Grande Révolution. Mais est-ce défendable ? Et le populicide vendéen ? Et le caractère indiscutablement bourgeois de la Révolution, même chauffée au rouge en 1793 ?

Il est vrai que l'adversaire de Jaurès, Jules Guesde, défendait une position encore plus discutable : pour ce dernier, le socialisme était purement un phénomène économique. Entre les socialistes opportunistes ralliés (les « possibilistes ») et les intransigeants, souvent de façade, la place de Jaurès n'est pas simple à comprendre, ni simple à défendre. La création de L'Humanité, en 1904, si elle renforce Jaurès, ne fait pas taire ses opposants internes au socialisme tel qu'il le conçoit. Il est vrai que l'Humanité n'a, avant 1914, que quelque 12 000 abonnés seulement - et rarement parmi les ouvriers.

Joseph Caillaux inquiète les va-t-en-guerre

Avant 1914, la grande question n'est pas que va faire Jaurès ? La grande question, c'est Joseph Caillaux, le radical-socialiste, président du parti éponyme, qui impose - non sans manœuvres - la création d'un impôt progressif sur le revenu, veut revenir au service militaire de deux ans - au lieu de trois - et inquiète les va-t-en-guerre parce qu'il a su montrer qu'il savait négocier avec l'Allemagne au moment de la crise d'Agadir de 1911. Contre quelques bandes de territoire données à l'Allemagne au Cameroun, il avait amené Guillaume II à laisser le champ libre à la France au Maroc. En 1914, les attaques contre Caillaux se terminent par l'affaire que l'on connaît, à savoir qu'Henriette Caillaux, sa femme, abrège d'un coup de pistolet les jours de Gaston Calmette, patron du Figaro, à la pointe de la polémique anti-Caillaux.

Tandis qu'Abel Bonnard explique qu'il faut savoir « embrasser la guerre dans toute sa sauvage poésie » (sic), Jaurès devient une possible future cible. Il ne croit pas que la vie sans guerre manque de charme. « Le socialisme, c'est la paix », proclame début 1914 une affiche de la fédération de Paris du Parti socialiste SFIO. Aux élections d’avril 1914, le PS devient le deuxième parti du pays après les radicaux. Plus de 100 députés PS sont élus. Les liens entre SFIO et socialistes allemands sont réguliers et paraissent faire barrage à une guerre. C'est le moment où un député allemand du SPD conclut un de ses discours au Reichstag par un sonore « Vive la France ! » La guerre paraît peu probable, compte tenu des mentalités, de la croyance au progrès et des négociations qui, jusqu'ici, ont aplani les difficultés, qu'il s'agisse du partage de l'Afrique ou des multiples guerres balkaniques. Personne, sauf quelques militaristes irresponsables, et va-t-en guerre de profession, ne veut d'une catastrophe brisant les élans vers plus de compréhension entre les peuples. Contrairement à une légende, le capital international, ou la City de Londres ne poussent pas à la guerre, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne sauront pas en profiter.

Le 9 juin 1914, le président de la République Raymond Poincaré nomme Alexandre Ribot président du conseil. À ce moment, personne ne prend la mesure de ce qui se passe. Les équipes qui se mettent en place vont devoir faire face à une crise internationale à laquelle elles ne sont aucunement préparées. Au lendemain de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand, Jean Jaurès explique que les Serbo-Croates n'auraient « aucun intérêt à souhaiter la dislocation de l'État Austro-Hongrois ». Il ne croit pas encore à la guerre, et très vite propose la grève générale ouvrière dans tous les pays pour imposer un arbitrage international. Jaurès est opposé aux socialistes ralliés, tels Viviani, Millerand, Briand. La politique intérieure continue de la préoccuper. Pendant tout le mois de juillet 1914, Jaurès reste occupé par des problèmes qui, avec le recul, paraissent mineurs, mais n'étaient pas perçus comme tels. C'était notamment le procès d'Henriette Caillaux, acquittée le 28 juillet 14. Au même moment, si on fait un bref bilan des années d'avant 14, le socialisme n'a cessé d'avancer et d'arracher de haute lutte des conquêtes sociales. Pas la Révolution, pas le pouvoir ouvrier bien sûr mais de réelles conquêtes.

Mais comment réagit le mouvement ouvrier français à la veille de la guerre ? La demande de grève générale pour imposer un arbitrage ne fait pas l'unanimité. Jaurès la soutient, mais les guesdistes sont réticents, et, plus grave, les socialistes allemands sont aussi réticents. La difficulté est qu'il n'y a pas d'expérience ouvrière de ce type. Sur cette question, Jaurès est plus proche de la « gauche » de la SFIO, et surtout des syndicalistes de gauche qu'il ne l'a jamais été. Va-t-il créer un puissant mouvement pour imposer la grève pacifiste ?

Le refus de toute manifestation pacifiste

Les événements se précipitent. Dès le 24 juillet, les Russes préparent la mobilisation générale qui est effective le 29 juillet. Ce jour est celui de la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie. À ce moment, Jaurès croit encore possible, sinon l'arbitrage anglais d'Edward Grey, du moins la résistance à la guerre de la sociale-démocratie allemande. Le pacifisme de celle-ci est sincère. Mais le chancelier Bethmann-Hollweg, lui-même cherchant à freiner l'engrenage de la guerre, est aussi un patriote intransigeant. Il ne veut pas affaiblir sa patrie. Aussi, il tient à s'assurer des sociaux-démocrates allemands. Il explique à Albert Südeküm, un des principaux dirigeants du parti social-démocrate allemand, que, dans l'intérêt même de la cause de la paix, il ne faut pas que l'Allemagne apparaisse, face à l'impérialisme russe, susceptible d'être affaiblie par des divisions intérieures. L'argument porte, d'autant qu'il n'est pas purement rhétorique. Südeküm assure le chancelier allemand du patriotisme de la classe ouvrière d'Allemagne, ce qui veut dire que les résolutions pacifistes de l'Internationale socialiste réunie à Bruxelles mercredi 29 juillet n'ont guère de sens. Hugo Haase, présent à la réunion de l'Internationale, n'a guère engagé que lui-même dans la voie du pacifisme européen.

Jaurès est finalement sur la même position que les sociaux-démocrates allemands. Il renonce à la grève générale préventive. Plus face à la demande de la CGT, Jaurès refuse toute manifestation pacifiste pour ne pas gêner le gouvernement français. Le 31 juillet, Vienne et Berlin répliquent à la mobilisation russe par leurs propres mobilisations générales. Le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. En peu de temps, l'improbable est devenu réalité : le conflit général en Europe entre toutes les grandes puissances. Mais ce samedi, de nombreux journaux titrent « Jaurès assassiné ». Il a été abattu au café du Croissant la veille, vendredi 31 juillet, par Raoul Villain, un nationaliste exalté membre des « Jeunes amis de l'Alsace Lorraine ». Jaurès n'est alors pas très loin de passer pour un mou, voire un traître. Son fils Louis s'engagera à 17 ans et mourra en 1918, à 19 ans, sur le front. Pour venger l'honneur mis en cause de son père.

Laurent Lasne, Le roman de Jaurès. Des idées dans les poings, éd. du Rocher 266 p., 19,90 €

Pierre Le Viqan éléments N°154 janvier-mars 2015

dimanche 23 octobre 2016

Maurras ou les permanences d’un nationalisme français suite et fin

Certes, ce n’était là ni l’objet principal de l’ouvrage, ni la visée de l’auteur, mais il eût été bon de rappeler, afin de le resituer, comment les limites cet impact politique direct de Maurras sur la Révolution nationale se combinent aussi avec son importance intellectuelle au sein d’un mouvement plus général où il a compté. C’est ici que manque une analyse ad hoc de l’antisémitisme maurrassien au moment de Vichy. L’auteur se contente d’une rapide présentation du débat historiographique et glisse sur la place du maurrassisme dans l’antisémitisme vichyssois. Aussi rappelons-le ici nettement : que Maurras n’ait pas joué de rôle de conseiller au prince sous le vichysme et qu’il n’y ait pas d’influence directe et personnelle de sa part n’exclut pas les transferts indirects. La question fait l’objet d’un réel débat historiographique, depuis les premières analyses sur Vichy , présentées ici essentiellement par des renvois bibliographiques. Pour reprendre l’un des ouvrages de Laurent Joly, cité du reste dans les références bibliographiques de ce volume , la biographie consacrée à Xavier Vallat restitue bien l’influence de C. Maurras dans la formation de l’antisémitisme du Commissaire général aux questions juives de Vichy : « Le rôle de l’Action française dans le renforcement du préjugé antisémite de Xavier Vallat est indéniable. L’antisémitisme théorique et cérébral que Charles Maurras développe à partir de 1911 a l’avantage d’offrir, au jeune lecteur qu’est Xavier Vallat, les solutions politiques pour résoudre un problème qui est, pour lui, une évidence depuis longtemps » , qui ne saurait se résumer aux définitions simplistes  qu’en donnent les chefs d’accusation de son procès d’épuration et dont l’auteur entend se distancier, mais que l’on ne peut pas non plus résumer à la rhétorique maurrassienne tout aussi simpliste d’un « antisémitisme d’Etat » opposé à un « antisémitisme de peau » . L’auteur se contente ici de se référer une nouvelle fois aux travaux de Laurent Joly en rappelant pudiquement que « ces débats [sur la différence entre antisémitisme français et antisémitisme allemand] occultent cependant le contexte propre aux années 1940 et à l’Occupation dont Maurras ne prend manifestement pas la mesure ». 
Le travail est sérieux, l’historien entend faire preuve de distance critique vis-à-vis de son objet  et se déprendre de toute forme de sympathie à son égard, malgré, çà et là, des formules méritant d’être plus nettes. Le style, enlevé, par endroits allusif, est parfois un peu trop rapide pour qui découvrirait Maurras pour la première fois. Malgré la distinction opératoire entre discours et action en politique sur l’ensemble de l’ouvrage , et qui donne de Maurras l’image d’un théoricien sur le politique plus que d’un homme de l’action politique, la disjonction opérée entre plan intellectuel et plan politique pour la période vichyste est trop rhétorique, l’objectif de l’auteur lui-même étant bien de ressaisir le Maurras historique dans sa totalité, sans choisir. S’il est de fait extrêmement intéressant de rappeler le symbole jugé au travers de Maurras lors de son procès, et ses distorsions par rapport au personnage historique, si le travail sur les représentations de Maurras gardées par la postérité est bien mené, une autre forme de sélectivité apparaît de la part de l’auteur dans les dernières lignes de l’ouvrage , rappelant, après avoir souligné les effets du « procès en immoralité » sur la mémoire de Maurras, la grandeur de l’homme de plume, comme s’il fallait toujours se justifier mémoriellement d’écrire sur Maurras, ou de sauver quelque chose de lui, qui n’a par ailleurs plus réellement d’efficacité dans le débat politique, hormis celle de l’anathème.
Ecrire aujourd’hui sur Maurras : quelle actualité pour le « Grand Maudit » ? 
Ainsi, cette biographie académique est de bonne facture. On regrettera que l’auteur, qui mentionne que « les Archives nationales ont en dépôt un imposant fonds Charles Maurras [de] 29 mètres linéaires », en fasse peu usage, se concentrant, y compris pour la correspondance, sur les sources imprimées et les lettres éditées. Une bonne bibliographie fait le point sur le statut des sources primaires et secondaires. On notera les efforts d’intégration de sources moins connues et les incursions dans la production poétique de Maurras, visant à dégager, avec un succès inégal, un portrait littéraire, spirituel et psychanalytique de l’individu. La large place accordée aux citations fait la richesse de l’ouvrage, même si l’on éprouve un certain agacement lié au manque de référencement systématique des citations. 
L’ouvrage est confronté à la double gageure d’un genre, la biographie – et le dosage toujours délicat entre la part faite à l’homme et à son contexte –, et d’un horizon d’attente, le lectorat visé. L’auteur est parfois rapide sur un certain nombre de petits groupements politiques ou sur certaines formations littéraires marquées par les nouvelles droites, dont la faible audience a fait perdre leur transparence pour le lecteur ou l’étudiant d’aujourd’hui . Par ailleurs, le refus de verser dans l’anecdote conduit parfois O. Dard à négliger des aspects concrets et quotidiens de l’histoire intellectuelle qu’il aurait fallu souligner, et notamment, les conditions financières et matérielles des entreprises éditoriales de Maurras, ainsi qu’un ordre de grandeur sur les tirages, comme pour l’audience de l’Action française, le nombre d’adhérents . 
Mais la biographie de Maurras par Olivier Dard est également intéressante pour ce qu’elle représente dans le contexte éditorial de l’histoire universitaire aujourd’hui. Maurras, « le grand maudit » , le « label infamant »  condamné lors d’un « procès en immoralité » : soixante ans après sa mort, le chef de l’Action française fait figure d’oublié dans la vie politique française - malgré les recompositions récentes du nationalisme français - et Olivier Dard débute son ouvrage sur le constat de son emploi décontextualisé dans le discours politique, dans le débat opposant en Patrick Buisson et Nathalie Kosciusko-Morizet en 2011. En 2007, Nicolas Sarkozy, mentor de cette dernière et disciple du premier, invoquait au contraire l’héritage désormais consensuel de Jaurès, l’un des adversaires de Maurras.

lundi 3 août 2015

Barrès et Jaurès

Il y a bien des murs qui s’écroulent en ce moment, et pas seulement le mur de Berlin ; bien des frontières qui se défont, et pas seulement celles de la Yougoslavie. Dans tous les domaines, on assiste aujourd’hui à l’effondrement des anciens clivages, à la disparition des points de repère. Dans le domaine des idées, le divorce des familles intellectuelles et des familles politiques est désormais consommé : quel est l’intellectuel digne de ce nom qui peut aujourd’hui se reconnaître dans une pratique de parti ? Quant aux partis eux mêmes, engagés dans une course au recentrage qui ne cesse de s’accélérer, il est clair qu’ils ne s’affrontent plus que sur le choix des moyens et que leurs objectifs sont les mêmes. Tandis qu’on sent poindre la crise de régime, les uns se mettent aux Verts, les autres louchent sur les mâles cohortes du lepénisme, d’autres rêvent d’un grand centre mou consacrant l’apothéose des valeurs bourgeoises. Les ex-gauchistes se sont depuis belle lurette recyclés dans l’humanisme et la voiture avec chauffeur. L’État-PS en est à infecter les hémophiles (quel symbole !). Et le pitoyable débat sur l’immigration s’enferme dans les petites phrases et les mauvais calembours, comme s’il n’y avait plus à choisir qu’entre l’idéologie du bunker et celle des cosmopotes. On en est même maintenant à l’échange des faits divers (“crimes maghrébins” contre “crimes racistes”) ! Degré zéro de la réflexion. Pendant ce temps, hors des frontières de l’Hexagone, l’histoire fait retour. Tant pis pour ceux qui avaient un peu vite annoncé sa mort ! Définitif ou non, l’effondrement communiste à l’Est a des effets inattendus. Il apporte d’abord un démenti cinglant aux fines analyses des soviétologues libéraux qui, depuis des décennies, nous expliquaient doctement que l’URSS, étant un “État totalitaire”, ne pouvait pas se réformer d’elle-même et ne succomberait qu’à des pressions extérieures dans des circonstances catastrophiques. Manque de chance : la perestroïka est venue d’en haut, et même du cœur du système, du KGB. Mais cet effondrement donne à voir aussi un spectacle d’une rare impudeur : ceux-là mêmes qui se prosternaient hier devant la statue de saint Marx se bousculant devant les caméras pour affirmer que “tout communiste est un chien” ! Ceux-là mêmes qui ont suivi toutes les modes sans jamais rater un virage, staliniens dans les années cinquante, gauchistes dans les années soixante, socialistes dans les années soixante-dix, sociaux-démocrates ou libéraux dans les années quatre-vingts, venant se faire gloire de leurs reniements, communiant dans l’anticommunisme primaire et jouant des pieds et des mains pour se faire prendre en photo devant le cadavre !
Ils déchanteront vite ceux qui croient que le libéralisme triomphe aujourd’hui sans partage. La vérité est au contraire que la société occidentale libérale-marchande a perdu son repoussoir. Elle ne pourra plus désormais gloser sur le goulag pour masquer ses propres échecs et faire oublier la misère qu’elle fait naître. Elle a perdu le diable qui lui permettait de faire croire à son dieu. Elle sera maintenant jugée pour ce qu’elle est. L’aliénation même.
Dans cette situation nouvelle, il n’y a évidemment plus ni droite ni gauche. Il n’y a plus désormais qu’une seule frontière. D’un côté, ceux qui acceptent cette société de spectacle et de consommation, ceux qui se bornent à vouloir en réformer les contours sans la mettre en question. Et de l’autre, ceux qui tout simplement ne la supportent plus. Qui ne supportent plus cet univers où règnent le non-sens, l’indifférence à l’autre, la solitude de masse, le conformisme, le nouvel ordre moral, le déracinement, la loi de la jungle. Ceux qui ne croient ni à la rédemption par le marché ni à la promotion par le fric. Ceux pour qui la vie ne se ramène pas aux valeurs comptables, à la performance individuelle, à la compétition marchande. Ceux qui en ont assez d’un monde sans gratuité, sans désintéressement, sans générosité, où rien n’a plus de valeur mais où tout a un prix. Ceux qui ne veulent pas seulement des moyens d’existence, mais aussi des raisons de vivre. Le nouveau clivage de cette fin de millénaire est là, et nulle part ailleurs. C’est le clivage entre le centre et la périphérie. Et tout ce qui est dans la périphérie est solidaire.
Cause du peuple ? Oui, sans doute. Mais du peuple dans sa globalité. Le prolétariat est déjà une vieille lune et “l’union du peuple de France”, un mot d’ordre lassallien beaucoup plus que marxiste. Cause du peuple, mais aussi et surtout cause des peuples. Cause de tous ceux qui, dans le monde, refusent l’universalisation des pseudo-valeurs occidentales, l’impérialisme du “développement” et la main-mise américaine sur les façons particulières de penser et de vivre ensemble.
On est loin alors, en effet, très loin des vieux clivages. Barrès et Jaurès réconciliés pour estoquer Bernard Tapis. Beau sujet d’allégorie pour un artiste de l’avenir.
► Alain de Benoist, L’idiot International n°70, octobre 1991.

lundi 4 mars 2013

"La Chute du président Caillaux" de Dominique Jamet

Un livre présenté par Camille Galic.
Si le nez de Cléopâtre eût été plus court, la face du monde en eût-elle vraiment été changée ? Ce qui est à peu près sûr, c’est que si Henriette Caillaux avait eu plus de nez (politique) et de sang-froid, la face de l’Europe eût été bien différente puisque la Grande Guerre et ses incalculables conséquences (dont « Hitler, né à Versailles… ») nous auraient peut-être été épargnées. C.G
Homme fort du Parti radical, maintes fois ministre, notamment des Finances à partir de 1899, et même président du Conseil de juin 1911 à janvier 1912, le Sarthois Joseph Marie Auguste Caillaux (1863-1944) est l’un des hommes politiques les plus importants mais aussi l’un des plus méconnus de la IIIe République : si son nom dit quelque chose à nos contemporains, c’est essentiellement en raison de l’assassinat par sa seconde épouse du directeur du Figaro, Gaston Calmette, qui s’était juré d’abattre le ministre. Entre le 4 janvier et le 13 mars 1914, le quotidien publia quelque cent trente-huit articles mélangeant allégrement le vrai et le faux, l’approximation et la calomnie, sans jamais tenir compte des démentis apportés par la victime !
L’homme qui aurait tout fait pour éviter la Grande Guerre
N’esquissant qu’à grands traits la biographie de Joseph Caillaux, c’est à la montée de la crise, à la convergence et à l’exacerbation des haines contre le ministre trop doué, trop ambitieux et trop cassant, sur fond de montée aussi des périls extérieurs, que s’intéresse le journaliste-historien Dominique Jamet, ancien président de la Bibliothèque nationale par la grâce de François Mitterrand mais surtout fils du militant socialiste et pacifiste Claude Jamet (1910-1993), traducteur de L’Iliade… et auteur du pamphlet antirésistancialiste Fifi Roi.
En effet, Joseph Caillaux ne fut pas seulement le zélateur de l’impôt progressif sur le revenu – un impôt alors limité à 3% et même à 1,5% pour les revenus du travail, on est loin des prélèvements confiscatoires d’aujourd’hui ! – mais, se méfiant, à l’inverse de tant de ténors radicaux, de l’Entente cordiale avec l’Angleterre comme de l’Alliance franco-russe susceptibles à ses yeux de nous entraîner dans des complications internationales funestes à nos intérêts, Caillaux fut également hostile aux gesticulations, alors très en vogue, devant l’ennemi héréditaire allemand (le nouveau, le multiséculaire ennemi ayant jusque-là été la Perfide Albion). Ayant réussi à désamorcer la crise d’Agadir au printemps 1911 – quelques concessions au Kaiser en Afrique en échange de la liberté de manœuvre française au Maroc –, il s’opposa au projet de loi sur l’extension du service militaire à trois ans, mesure prise dans l’improvisation, ruineuse pour le budget et d’ailleurs trop tardive.
Grands succès, nombreux ennemis
Ces options lui aliénèrent évidemment la droite « revancharde » (dans L’Action française, Léon Daudet fustigeait « le traître, le vendu, l’individu sans pudeur et sans dignité, l’ignoble et vil trafiquant de son pays qu’est l’Allemand (sic) Joseph Caillaux »), mais aussi une large frange des républicains modérés dont il était issu et même des radicaux, qui reprochaient à l’ancien élève des jésuites son opposition passée au petit père Combes et son refus obstiné de rallier la franc-maçonnerie, ADN du parti.
Se dresse ainsi contre lui un front allant du président de la République, le Lorrain Raymond Poincaré, au Vendéen Clemenceau, sans doute son plus farouche et constant ennemi, dont Dominique Jamet brosse un portrait assez terrible : « Clemenceau détestait Caillaux plus que tout autre adversaire. D’abord parce que celui-ci incarnait le rapprochement avec l’Allemagne, sa hantise. Mais aussi parce qu’il voyait dans son ancien ministre qui avait osé le braver le seul rival, depuis Jules Ferry, qui fût à sa taille, parce qu’il flairait et redoutait son double, comme lui autoritaire et lunatique, comme lui indiscipliné et pourtant césarien, son semblable, mais certainement pas son frère. »
L’or de Petersbourg pour Calmette ?
Or, début décembre 1913, le « semblable », non content d’avoir organisé la chute du gouvernement Barthou, redevient ministre des Finances dans un cabinet dirigé par Paul Doumergue auquel il entend bien succéder. Il faut agir. Commence alors la campagne hystérique menée par Le Figaro. Bénéficiant de fuites politiques, Calmette a-t-il aussi été le stipendié des services russes, via l’ambassadeur comte Isvolsky et le conseiller Raffalovitch, dont les noms seront également prononcés avec insistance après l’assassinat du socialiste (et surtout pacifiste) Jean Jaurès par Raoul Villain ?
Si Caillaux résiste tant bien que mal à l’offensive du Figaro, sa « chère petite Riri », qui redoute de voir sa vie privée étalée sur la place publique, le quotidien ayant annoncé la publication de lettres intimes (fournies par le frère de la première Mme Caillaux, Berthe Gueydan), s’affole. Croyant ainsi protéger son mari, elle entend agir elle-même. Le  16 mars 1914, elle achète un browning de manchon, se rend au Figaro, y attend Calmette et, celui-ci arrivé, l’atteint de quatre balles. Immédiatement arrêtée, Henriette Caillaux est inculpée de meurtre avec préméditation. Son procès, suivi de très près par son mari, qui a évidemment démissionné, s’achèvera par une relaxe le 28 juillet 1914 – trois jours avant l’assassinat de Jaurès – mais, même si les urnes lui sont à nouveau favorables aux législatives de 1914, Caillaux lui-même est durablement sur la touche.
Complot(s) contre la paix
Jaurès physiquement liquidé, Caillaux politiquement éliminé, les bellicistes ont la voie libre alors que l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914), où le couple héritier autrichien a perdu la vie, donne la fièvre à toute l’Europe, qui s’embrase définitivement le 4 août 1914.
Y eut-il complot(s) contre la paix ? Sans aucun doute. Mais si des conjurés, politiciens français et agents étrangers, travaillaient depuis des mois à « la chute du président Caillaux », aucun d’eux ne pouvait évidemment prévoir la folle réaction de son épouse. Ce que l’on pouvait parfaitement prévoir, en revanche, c’est la suite. « Jamais, écrit l’auteur, l’Europe n’avait été plus belle, plus raffinée, plus riche, plus rayonnante. Elle régnait et faisait régner sa paix sur le monde. Elle s’était partagé l’Afrique et l’Asie. Elle régnait par son avance technique, par sa capacité industrielle, par sa puissance financière, par sa supériorité militaire. Et voilà qu’en l’espace de quelques jours, l’invraisemblable éventualité du suicide collectif d’une civilisation et du continent qui l’avait enfantée était redevenue réalité. »
La vengeance du « Père la victoire »
« C’est ma guerre », aurait fanfaronné Isvolsky. Mais ce serait aussi l’anéantissement du tsarisme et de sa patrie, laminée par plus de sept décennies de marxisme-léninisme… Quant à Caillaux, il n’en avait pas fini avec Clemenceau.  Ayant figuré « au petit nombre des hommes de bonne volonté – le pape Benoît XV, l’empereur d’Autriche Charles 1er, le prince Sixte de Bourbon-Parme – qui, en 1917, épouvantés par l’ampleur, la sauvagerie et l’absurdité du massacre, plaidèrent vainement pour la fermeture de la grande boucherie en gros et en détail, fût-ce au prix d’une paix blanche », il le paya très cher : « Au faîte de sa puissance, le Tigre, qui le guettait au premier faux pas, ne fit qu’une bouchée du rival blessé qu’il avait résolu de sacrifier sur l’autel de ses rancunes personnelles et de sa monomanie guerrière. Jeté en prison, incarcéré pendant deux ans, Caillaux frôla le poteau d’exécution (…). Sauvé par l’armistice, il fut condamné par le Sénat siégeant en Haute Cour à trois ans de détention et dix ans d’inéligibilité ». Et c’est seulement en 1924 qu’il fut amnistié.
Le livre de Dominique Jamet se veut non un livre d’histoire mais un « récit », parfois à la limite du roman. On pourra regretter l’absence d’index, de sources référencées et de bibliographie mais on ne peut que saluer le talent de l’auteur, son don d’évocation et la sincérité de la révolte qui, près d’un siècle plus tard, continue à l’animer devant le drame que fut, et que reste, le suicide – voulu, téléguidé et dûment préparé – de l’Europe.
Camille Galic
25/02/2013
Dominique Jamet : La Chute du président Caillaux, Pygmalion éditions, Paris 2013. 324 pages, 20,90 €.

vendredi 16 novembre 2012

UNE INTERPRÉTATION DE GEORGES SOREL

On aurait pu s'attendre de nos jours à une sorte de résurrection, ou du moins à une redécouverte, de Georges Sorel, encore que ses principaux ouvrages continuent d'être lus. En effet, différents aspects de sa pensée auraient dû séduire ceux qui se considèrent actuellement comme les porteurs d'une pensée radicale. À une époque où l'on ne cesse de justifier la violence, son apologie de la violence aurait dû lui valoir le plus grand succès. À une époque où l'on méprise l'histoire pour exalter l'utopie, sa théorie du mythe aurait dû lui valoir la plus grande considération de la part des jeunes lecteurs. À une époque enfin où l'on préconise l'anarchisme, le refus de l'autorité, sa conception de l'anarcho-syndicalisme aurait dû lui attirer les plus grandes sympathies. De plus, n'est-il pas, comme la plupart des leaders actuels des mouvements gauchistes, un bourgeois qui s'est mis au service du prolétariat ouvrier ? Or, en dépit de tous ces aspects de sa pensée qui auraient dû lui valoir une nouvelle faveur, Sorel reste pour ainsi dire un méconnu à notre époque, et parfois il est même rejeté par les théoriciens du gauchisme en vogue. Ce sont Marx et Freud qui apparaissent principalement comme les références des contestataires. S'agit-il d'un paradoxe ? Ou bien y a-t-il dans les écrits de Sorel d'autres aspects qui gênent et peut-être même rebutent les tenants d'une idéologie qui, à de nombreux égards, est pourtant proche de ses analyses ?
C'est à cette question que je voudrais répondre au cours de cet exposé qui essaiera de tenir compte à la fois de la personnalité et de l'œuvre de Sorel, sous la forme de ce qu'on appelle aujourd'hui une biographie intellectuelle. La philosophie de Sorel est au fond plus déconcertante qu'originale : tantôt il dissocie des notions qu'on a l'habitude de rassembler, tantôt il en associe d'autres que d'ordinaire on sépare. À force de jouer avec les contraires, il en est arrivé à être souvent le contraire de lui-même. Tour à tour il a défendu des conceptions qu'il avait rejetées, et critiqué celles qu'il avait à un moment donné approuvées. On peut donc se demander à bon droit s'il y a effectivement une doctrine sorélienne. En général, quand Sorel prenait parti, il le faisait sans nuances. On comprend que, dans ces conditions, des courants de pensée diamétralement opposés peuvent de nos jours se réclamer de lui, aussi bien les révolutionnaires que les conservateurs.
Au fil des années, et souvent en même temps, il a allié une même admiration pour des auteurs ou des acteurs politiques aux vues nettement divergentes. Au début de sa carrière d'écrivain, il manifestait une même sympathie pour Tocqueville et Proudhon, pour Renan et Le Play. Par la suite, en même temps qu'il s'enthousiasmait pour Karl Marx, il s'engouait pour Bergson. Il aimait Taine et Nietzsche. Il préférait parmi les socialistes Guesde à Jaurès, mais également Eduard Bernstein à Kautsky. Il exaltait l'action anarcho-syndicaliste de Pelloutier, mais il avait aussi des accointances avec Georges Valois et l'Action française.
À la fin de sa vie — il est mort en 1922 —, il s'est enflammé à la fois pour la révolution soviétique et Lénine, et pour le mouvement fasciste et Mussolini. On pourrait prolonger la liste de ces contrastes. En Italie, par ex., son amitié allait aussi bien au marxiste Labriola qu'au sociologue Pareto et au philosophe Benedetto Croce. On ne saurait donc s'étonner si un certain nombre d'interprètes ou de commentateurs de son œuvre en apprécient telle partie et passent sous silence telle autre. Je ne mentionnerai qu'un exemple typique, celui de G. Goriély, l'auteur du Pluralisme dramatique de Georges Sorel (1962). Celui-ci considère essentiellement la période socialiste de Sorel et arrête son analyse aux Réflexions sur la violence, en négligeant ainsi le rapprochement avec l'Action française et l'apologie de Lénine, sous prétexte qu' « il s'y rencontre tant de bizarres et même absurdes fixations passionnelles, que seul un dépit devenu inexorable peut expliquer un accès subit d'antisémitisme, un enthousiasme curieusement déchaîné par la guerre... Plutôt que de communiquer au lecteur l'irritation, l'ennui ou le découragement éprouvés au contact de certains textes, nous avons préféré arrêter aux Réflexions sur la violence le détail de nos analyses. »
trois options fondamentales
Sorel fut un être plein de contrastes : c'est comme tel qu'il faut le comprendre. Sans doute chaque interprète est-il libre de préférer, au nom d'un parti-pris arbitraire et subjectif, tel aspect de son œuvre plutôt que tel autre ; il n'effacera pas pour autant l'ambiguïté de ses positions ni les incompatibilités de certains de ses écrits.
Le fait historique est, par ex., que Sorel fut pendant un certain temps un adepte du marxisme révolutionnaire et son introducteur en France et en Italie contre les tendances parlementaristes de la sociale-démocratie, sans s'indigner cependant contre l'opportunisme de Millerand, qui accepta de faire partie du ministère bourgeois de Waldeck-Rousseau, et que par après il adopta une position qu'on peut qualifier de révisionniste, dans son ouvrage La décomposition du marxisme, au point de faire la critique la plus sévère du fondement même du marxisme, en tout cas du Capital, à savoir la théorie de la plus-value.
Il fut l'ami de Péguy et comme lui il magnifia la grandeur de la mystique, mais il fit également connaître en France William James et son pragmatisme. On n'en finirait pas d'énumérer les disparités et les inconséquences de ses attitudes et de ses opinions. Et pourtant, malgré ces flottements et ces équivoques, on rencontre à travers toute son œuvre un certain nombre de constantes et de positions sur lesquelles il n'a jamais transigé. C'est à la lumière de ces quelques idées de base, qu'on retrouve dans tous ses écrits, qu'il faut saisir ce qu'on peut appeler ses variations. Elles se laissent réduire à trois options fondamentales.
La première de ces constantes est l'antidémocratisme. On peut le suivre à la trace depuis ses premiers écrits, comme La mort de Socrate, jusqu'aux derniers, comme le Pour Lénine. On ne saurait cependant le ranger parmi les adeptes de la dictature, car s'il a cru pendant quelque temps à la dictature du prolétariat, lorsqu'il découvrit l'œuvre de Marx, très rapidement son libéralisme anarchiste et sa conception pluraliste du monde reprirent le dessus. À son avis, les chefs de la dictature du prolétariat finiront par tomber dans l'ornière commune : ils diviseront la société « en maîtres et en asservis » ; comme tous les politiciens, ils essaieront de profiter des avantages acquis, et au nom du prolétariat ils établiront « l'état de siège dans la société conquise » (1).
Sorel ne croit ni à la démocratie parlementaire, refuge du charlatanisme politique, de la démagogie d'épiciers et de l'hypocrisie des intellectuels, ni à la démocratie socialiste, qui risque d'être pire que la démocratie parlementaire, parce qu'elle est capable d'entraîner les masses dans la servitude, sous la bannière d'idéaux comme l'égalité ou le gouvernement par l'ensemble des citoyens, fiction qui est « le dernier mot de la science démocratique » (L'avenir socialiste des syndicats). Il n'a pas davantage confiance dans une démocratie syndicale, car il est probable qu'elle deviendrait étatiste comme n'importe quelle autre forme de démocratie. Aussi n'a-t-il que mépris pour les divers courants qui, à son époque, ont essayé de proposer des solutions de réforme de la démocratie, tels le solidarisme de Léon Bourgeois ou le coopératisme de l'économiste Charles Gide.
On comprend aisément dans ces conditions les variations dans ses sympathies, qui allaient à des doctrines aussi opposées que le bolchevisme, le fascisme ou l'Action française, et à des hommes aussi divergents que Pelloutier, Lénine et Mussolini. Ce qui l'intéressait dans tous ces cas, c'est qu'on y menait une action extra-parlementaire proche de l'antidémocratisme qui l'animait lui-même. C'est pour les mêmes raisons qu'il a été l'ami du sociologue Pareto, autre libéral antidémocrate, qu'il a pris parti pour Guesde contre Jaurès, estimant que le premier était plus libéral et plus tolérant que le second, en dépit des apparences. Il lui importait peu qu'un homme fût classé politiquement à gauche ou à droite, il méritait une considération particulière du moment qu'il était un antidémocrate !
Comment expliquer cet antidémocratisme ? Il me semble qu'il faille le mettre directement en relation avec 2 autres aspects de sa pensée, tout aussi permanents. Tout d'abord sa conception de l'ouvrier et du devenir du prolétariat. Sorel ne croit ni au capitalisme universel ni au prolétariat universel, puisqu'il s'agit de figures historiques qui, comme telles, n'ont rien d'absolu. Ce ne sont que des spéculations d'intellectuels qui raisonnent dans l'abstrait, au sens où l'intellectuel moderne se donne « la profession de penser pour le prolétariat » (RSF).
Il négocie ainsi à son profit la notion de conscience de classe. Du fait que l'intellectuel est en marge de la production, il entend résoudre abstraitement et a priori les problèmes de la répartition — donc du profit — indépendamment des conditions concrètes et de l'évolution de la production. Qu'on le veuille ou non, le capitalisme a introduit dans notre univers le phénomène de la productivité, sans lequel le socialisme perd toute signification. Le socialisme n'est pas né de lui-même ; il est une conséquence du mode de production capitaliste. L'économie restera prisonnière pour un temps historiquement indéterminable de cette orientation.
Par conséquent, le socialisme reste tributaire du capitalisme, en dépit des utopies socialistes qui veulent résoudre abstraitement le problème de la répartition, indépendamment des conditions concrètes de la production. En tout cas, ce n'est pas en inversant simplement les conditions historiques du capitalisme qu'on parviendra à rendre crédible le socialisme. Il faut vivre, ce qui signifie qu'il faut produire. La technique ne saurait remplacer en tout la volonté humaine. De même que le compagnonnage fut l'organisation des producteurs dans un système économique déterminé, le syndicat est l'organisation typique d'un autre système économique, à la fois capitaliste et socialiste. L'important est de comprendre les possibilités que le syndicalisme offre à la classe ouvrière. Tout le reste n'est que de la politique, dont se gave la rhétorique révolutionnaire qui s'apitoie sur les misères et contradictions engendrées par le capitalisme. Si le socialisme se complaît dans ce sentimentalisme et l'utopie de la répartition, il ne pourra que sombrer dans d'autres misères et d'autres contradictions.
Le rôle du syndicat est de faire valoir les droits des producteurs. C'est là le sens du combat de Sorel. C'est en assumant pleinement sa situation de producteur que l'ouvrier deviendra aussi un véritable combattant. « Sans cette création capitaliste de la matière d'un monde nouveau, le socialisme devient une folle rêverie » (Le système historique de Renan). Seul celui-là deviendra un bon combattant dans la lutte sociale qui sera un bon ouvrier. Celui qui sabote son métier sabotera également le syndicat et le socialisme. Avec des ouvriers qui ne cherchent qu'à jouir dans un nouveau système de répartition, on ne mènera pas une lutte sociale efficace. C'est pourquoi Sorel refuse l'utopie égalitaire, parce que la lutte est fondée par principe sur l'inégalité. L'ouvrier ne parviendra à conquérir ses droits de producteur que s'il devient un bon ouvrier, à l'image du soldat de Napoléon qui a participé à la gloire, parce qu'il fut un bon grognard. Autrement dit, avec des ouvriers mous, on ne peut faire qu'une révolution molle. La démocratie est le régime qui, sous les prétextes d'une répartition idéale, habitue les ouvriers à renoncer à la lutte pour la mollesse.
Au fond, Sorel a appliqué au socialisme une idée qu'on trouve déjà dans ses premiers écrits, alors qu'il n'avait pas encore découvert le socialisme. Citons ce passage de La mort de Socrate, à propos de la démocratie : « De tous les gouvernements, le plus mauvais est celui où la richesse et les capacités se partagent le pouvoir. Les préjugés de la plupart de nos historiens contre la noblesse leur ont fait fermer les yeux sur les vices des constitutions ploutocratiques. Dans ce régime, l'orgueil de la race n'existe plus : il faut arriver et, une fois la timbale décrochée, peu de gens s'occupent des moyens employés. Le succès justifie tout ; pas une idée morale ; c'est l'idéal des Anglais. Le vice de ce gouvernement repose sur l'application du principe de l'échange : les hommes ne comptent pas ; il n'y a que des valeurs en présence. La prédominance des idées économiques a donc non seulement pour effet d'obscurcir la loi morale, mais aussi de corrompre les principes politiques. »
Devenu socialiste, Sorel répétera la même idée. C'est ainsi qu'il écrira :
« La démocratie constitue un danger pour l'avenir du prolétariat, dès qu'elle occupe le premier rang dans les préoccupations ouvrières ; car la démocratie mêle les classes et, par suite, tend à faire considérer les idées de métier comme étant indignes d'occuper l'homme éclairé » (Introduction à l'économie moderne).
Par conséquent, la démocratisation affaiblit la lutte de classes, et elle fait perdre à l'ouvrier le sens de son métier et de son statut de producteur et de créateur. Aussi, « le grand danger qui menace le syndicalisme serait toute tentative d'imiter la démocratie ; il vaut mieux, pour lui, savoir se contenter, pendant un certain temps, d'organisations faibles et chaotiques, que de tomber sous la domination des syndicats qui copieraient les formes politiques de la bourgeoisie » (RSF).
le règne de la médiocrité
En second lieu, il faut mettre cet antidémocratisme de Sorel en relation avec ses vues sur la décadence. Le phénomène de la décadence n'a cessé de préoccuper Sorel. On peut même considérer, suivant la suggestion de Pierre Cauvin, que les principales œuvres de Sorel se préoccupent d'un problème de décadence. Le système historique de Renan a pour objet la décadence du judaïsme et l'avènement du christianisme ; Le procès de Socrate s'interroge sur le déclin du monde grec ; La ruine du monde antique pose le problème de la décadence de Rome ; Les illusions du progrès posent la question du déclin de la bourgeoisie ; les Réflexions sur la violence et La décomposition du marxisme (2) s'attaquent à un problème moderne, celui de la dégénérescence de la sociale-démocratie et de la révolution prolétarienne. À bien considérer les choses, la démocratie est pour Sorel le régime qui accélère le processus de décrépitude d'une civilisation.
Encore faut-il ne pas se méprendre sur le sens qu'il donne à la notion de décadence. Elle peut susciter des hommes et des mouvements d'exception au même titre que l'ascension d'un peuple vers son apogée. La montée comme la descente donnent lieu à des luttes, mais en des sens différents. La lutte dans la phase ascendante ignore l'égalité et la démocratie, du fait que des élites rivalisent pour promouvoir dans un contexte de puissance le but indéterminé d'une nation ou d'un continent. Dans la phase décadente, on se bat pour la répartition, c'est-à-dire pour l'égalité sous tous les points de vue. C'est le combat pour la jouissance et la répartition des biens acquis. Certes, la phase ascendante peut commencer par l'idée égalitaire et communautaire, à l'exemple de la communauté des premiers chrétiens, mais très rapidement elle fait triompher le principe de la hiérarchie. La phase décadente, au contraire, invoque l'idéal démocratique qui renonce à la création et à la production pour la jouissance d'un profit immédiat. On pourrait dire que chacun veut s'émanciper en sacrifiant la liberté. C'est le sens de la citation que Sorel fait du livre d'Amédée Thierry sur Alaric, le barbare qui avait saccagé Rome au début du Ve siècle : « Des étrangers ont été salués d'amis et de libérateurs... Ils avaient égorgé nos soldats, brisé notre drapeau, amoindri et humilié la France ; et nous avons proclamé, jusqu'à la tribune nationale, qu'ils étaient plus Français que nous » (La ruine du monde antique).
En vertu de son principe, la démocratie en arrive à proclamer non seulement l'égalité entre les citoyens d'un même peuple, mais aussi l'égalité entre les peuples, de sorte qu'elle conduit à la ruine une nation ou une classe, en raison d'une clémence inconsidérée, parce qu'elle prétend à l'universalité. « Je doute, écrit Sorel, que les grands prôneurs de l'évolutionnisme social sachent parfaitement de quoi ils veulent parler » (Introduction à l'économie moderne). Il serait trop long d'analyser ici un des ouvrages fondamentaux de Sorel, Les illusions du progrès (Rivière, 1908), qui met justement en question les possibilités d'une libération humaine par les voies de la démocratie.
Que signifie la décadence pour Sorel ? Le règne de la médiocrité. En général l'humanité se complaît dans la médiocrité, et elle n'en sort périodiquement que sous l'action d'un grand personnage ou d'un mouvement puissant qui donne aux hommes l'occasion de se dépasser et de s'élever au sublime. D'où son admiration pour les hommes d'exception, comme Napoléon, mais aussi Pelloutier, Mussolini, Lénine. La grève générale peut être un de ces mouvements puissants qui arrachera l'ouvrier à l'anonymat de la masse et lui permettra de retrouver son individualité dans le feu de l'action. Parlant des guerres de liberté de la Révolution française, où chaque soldat se considérait comme un personnage qui apportait quelque chose d'essentiel dans la bataille, Sorel continue :
« Le même esprit se retrouve dans les groupes ouvriers qui sont passionnés pour la grève générale ; ces groupes se représentent, en effet, la révolution comme un immense soulèvement qu'on peut encore qualifier d'individualiste : chacun marchant avec le plus d'ardeur possible, opérant pour son compte, ne se préoccupant guère de subordonner sa conduite à un grand plan d'ensemble savamment combiné » (RSF).
La démocratie est un régime décadent parce qu'elle flatte la tendance à la médiocrité, en brisant les élans de l'homme et en le détournant des actions sublimes.
une continuelle création
La seconde constante de l'œuvre de Sorel est son anti-scientisme. Cela ne veut pas dire que Sorel négligeait la science ou qu'il la dépréciait. Sa première éducation fut scientifique, puisqu'il fut élève de l'école Polytechnique et que, par la suite, il fit une carrière d'ingénieur des Ponts et Chaussées. Il a même consacré plusieurs ouvrages au problème de la science, pour en comprendre les mécanismes, pour la situer dans l'ordre général de la connaissance (3). Ce qu'il refusait, c'est ce qu'avec Péguy il appelait la « petite science », c'est-à-dire les constructions imaginaires à prétention scientifique, mais sans aucune base sérieuse. À la différence de beaucoup d'esprits de son époque, il ne voyait pas dans la science l'activité déterminante qui régénérerait l'humanité, parce qu'elle permettrait de résoudre tous les problèmes, aussi bien ceux de la paix que de la justice ou de la liberté, ou encore du bonheur. Ces problèmes n'ont de sens que dans l'action pratique et quotidienne, au prix de luttes et de conflits. À vouloir les résoudre par la connaissance, on s'égare dans les utopies.
« Le monde, disait Sorel, marche en dépit des théoriciens. » Il faisait une distinction nette entre les problèmes que la connaissance et la science peuvent résoudre et ceux qui relèvent de l'action, car, dans ce dernier cas, les solutions apportées sont perpétuellement provisoires, du fait que les données changent avec chaque génération ; ils font donc l'objet d'une continuelle création, non sans passion. Sorel écrivait dans un article de la Revue de métaphysique et de morale, en 1911 : « Ce qu'il y a de vraiment fondamental dans tout devenir, c'est l'état de tension passionnée que l'on rencontre dans les âmes » (cité par Goriély, op. cit., p. 156). On comprend sans peine pourquoi il a tant admiré Bergson, philosophe de la vie créatrice.
Cet anti-scientisme explique un certain nombre d'attitudes et de prises de position de Sorel. Tout d'abord, il refuse de voir dans les progrès de la science la condition d'un progrès de l'humanité. Aussi est-il opposé aux théories évolutionnistes en matière sociale : « L'évolutionnisme social n'est qu'une caricature de la science naturelle. » Il fut également un farouche adversaire du modernisme, c'est-à-dire de la tendance de certains exégètes catholiques de son époque à expliquer la religion par la science. Sorel fut sans aucun doute un anti-clérical. S'il lui arrivait de polémiquer contre certaines décisions de l'Église, en particulier contre la politique du pape Léon XIII, exprimée dans l'encyclique Rerum novarum, il ne manifestait aucun mépris pour la religion, sachant souligner les mérites de l'Église dans certaines occasions, appréciant l'importance de la mystique. Ce n'est cependant pas le lieu de faire une analyse des nombreuses études de Sorel sur le phénomène religieux.
Ce qu'il faut retenir, c'est qu'il n'acceptait pas le primat qu'on accordait à son époque à la science, dans les domaines qui échappent à sa juridiction. C'est pour cette raison que, malgré la vénération qu'il portait à Marx, il n'a pas pu supporter certaines de ses prétentions scientistes. Il a non seulement émis des réserves à propos du socialisme scientifique d'Engels, mais aussi à propos du matérialisme historique. Dans une lettre à Benedetto Croce, du 19 octobre 1900, il écrit :
« Au fond, le matérialisme historique ne serait-il pas une des lubies d'Engels ? Marx aurait indiqué une voie, Engels aurait prétendu transformer cette indication en théorie, et il l'a fait avec le dogmatisme pédant et parfois burlesque de l'écolier ; puis est venu Bebel, qui a élevé la cuistrerie à la hauteur d'un principe » (4).
Il considérait également comme scientiste le fait d'expliquer en dernière analyse tous les phénomènes sociaux par l'économie ; aussi a-t-il rejeté l'idée que le développement de la production, aidé par les progrès de la technique, pourrait un jour résoudre les contradictions humaines.
Sorel fut l'un des rares esprits de son temps à ne pas condamner la métaphysique, précisément parce qu'elle pose des questions inévitables, qui ne sont pas du ressort de la science. C'est une illusion de croire que la science pourrait supplanter la métaphysique. Au contraire, l'interrogation métaphysique reste fondamentale, même en ce qui concerne la réflexion sur la science. Aussi Sorel n'a-t-il pas hésité à parler du « jugement souverain de la métaphysique » (Questions de morale). Évidemment, il ne pouvait de ce fait qu'être un adversaire du positivisme, en particulier sous la forme qu'a développée Durkheim. Il refusait catégoriquement la validité d'une sociologie qui se construirait sur le modèle des sciences de la nature.
On lui a reproché son antirationalisme. Une chose est certaine : il fut un adversaire farouche de l'intellectualisme, qui n'est qu'une forme dérivée du scientisme. Son commerce avec Bergson ne pouvait que confirmer cette orientation. Rappelons seulement la définition qu'il a donnée de l'intellectuel :
« Les intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent, des hommes qui pensent : ce sont les gens qui font profession de penser et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison de la noblesse de cette profession » (RSF).
Sous prétexte de changer le monde, ils ne savent que construire des utopies. Sorel, le théoricien du mythe, était farouchement hostile à l'utopie, qui n'est qu'une représentation artificielle. Le mythe, par contre, est « au fond identique aux convictions d'un groupe », il est « l'expression de ces convictions en langage de mouvement » (ibid.). Une révolution qui veut se faire au nom des utopies d'intellectuels est d'avance vouée à l'échec, parce que l'utopie n'engendre pas l'héroïsme indispensable à une telle entreprise.
Si l'on a qualifié Sorel d'anti-rationaliste, c'est principalement à cause de sa théorie du mythe et de son apologie de la violence. Que faut-il en penser ? En bon disciple de Renan et de Taine, il n'a jamais nié le rôle déterminant de la raison dans le développement de l'humanité. N'a-t-il pas écrit : « Si l'homme perd quelque chose de sa confiance dans la certitude scientifique, il perd en même temps beaucoup de sa confiance dans la certitude morale » (QM). Une pareille phrase — et l'on pourrait en citer d'autres — ne saurait sortir de la plume d'un adversaire de la raison. Mais reconnaître la part de la raison ne signifie pas qu'il faille souscrire aux excès du rationalisme. Les attaques de Sorel sont justement dirigées contre le rationalisme idéaliste du scientisme et du positivisme, qui cherche à réduire le réel à un simple processus rationnel. D'où par ex. son hostilité au protestantisme libéral, qui ne voit dans la religion qu'un simple acte de raison.
D'autres valeurs que purement rationnelles sont en jeu dans l'existence, et à les nier on précipite l'être humain dans la détresse de la médiocrité et de la décadence. Que nous le voulions ou non, l'homme est également animé par des forces irrationnelles, ou du moins non rationnelles, et il faut leur faire une place dans la vie. Elles sont à la base de l'héroïsme, du sublime, de la gloire, mais aussi du dévouement, de l'esprit de sacrifice, notions sans lesquelles la morale n'est que du verbiage. Il y a en l'homme un besoin de mystique, comme aussi de renoncement et d'ascèse. Ce n'est pas glorifier le pur instinct que de reconnaître ces besoins. Et Sorel de préciser, dans ses RSF :  
« Je n'ai jamais eu pour la haine créatrice l'admiration que lui a vouée Jaurès ; je ne ressens point pour les guillotineurs les mêmes indulgences que lui ; j'ai horreur de toute mesure qui frappe le vaincu sous un déguisement judiciaire. La guerre faite au grand jour, sans aucune atténuation hypocrite, en vue de la ruine d'un ennemi irréconciliable, exclut toutes les abominations qui ont déshonoré la révolution bourgeoise du XVIIIe siècle. »
C'est Jaurès qui passe pour un bon démocrate socialiste, dévoué à l'idéal rationaliste et à la paix, et pourtant, dans son histoire de la Révolution française, il n'hésite pas à faire l'éloge des terroristes qui agissaient en dehors de « l'immédiate tendresse humaine et de la pitié ». Si Sorel préconise la violence, ce n'est pas la violence nue et irréfléchie, ni surtout la terreur. Le fait même qu'il voyait dans l'ouvrier avant tout un producteur, qui se bat par respect pour son travail, exclut l'appel à une violence qui ne serait que simple sabotage.
C'est en analysant la troisième constante de la pensée de Sorel qu'il sera possible de mieux comprendre ce que ce dernier entendait par “violence”. Cette troisième constante consiste dans la priorité donnée par Sorel à l'éthique. Les titres des chapitres des RSF sont déjà suggestifs à cet égard : La moralité de la violence ou La morale des producteurs. Si Sorel a voué une si grande admiration au prolétariat, c'est parce qu'il croyait y trouver, non sans une certaine illusion — il l'avoua à la fin de sa vie —, les vertus de courage, d'énergie et d'héroïsme, dont la bourgeoisie avait fait preuve durant son ascension. S'il est devenu socialiste, ce ne fut point par sentimentalisme ou pour suivre une mode, mais par une décision lucide, parce qu'il pensait que le socialisme était la doctrine qui permettrait d'échapper à la dégénérescence morale qui affecte la société. La bourgeoisie ne fait preuve que de lâcheté et de poltronnerie, et l'on « pourrait se demander, écrit-il, si toute la haute morale des grands penseurs contemporains ne serait pas fondée sur une dégradation du sentiment de l'honneur. »
seul le sublime est moral
S'il condamne la démocratie, c'est pour des raisons plus morales que politiques : elle est un facteur de dissolution des mœurs à cause de l'humanitarisme dont elle se réclame. Elle se fait le champion du pacifisme et tend ainsi à amollir les âmes, mais elle devient cruelle et brutale, au-delà de toute violence, à la manière des lâches, dès qu'elle est mise en danger. À force de dégrader le sentiment de noblesse et de courage, elle en arrive à démoraliser les êtres, du fait même qu'elle finit par discréditer le travail. Avant même de devenir socialiste, Sorel condamnait déjà l'oisiveté dans La mort de Socrate, un de ses premiers ouvrages : « Dans les classes sociales qui ne travaillent pas, dans celles notamment qui, à la mode athénienne, vivent du pouvoir, la démoralisation est extrême. »
La déconsidération du travail, c'est-à-dire de la production, de la création et de l'énergie, constitue à ses yeux une profanation de la dignité de l'homme, car elle finit par l'installer dans une sorte de servitude spirituelle. L'homme ne vaut que par l'effort et la lutte, la lutte des classes étant de nos jours le moment vivant qui doit lui permettre de renouer avec les traditions de l'héroïsme, de la générosité et des formes chevaleresques d'autrefois. Les hautes convictions morales, écrit Sorel, « dépendent d'un état de guerre auquel les hommes acceptent de participer et qui se traduit en mythes précis. Dans les pays catholiques, les moines soutiennent le combat contre le prince du mal qui triomphe dans le monde et voudrait les soumettre à ses volontés ; dans les pays protestants, de petites sectes exaltées jouent le rôle de monastères. Ce sont des champs de bataille qui permettent à la morale chrétienne de se maintenir, avec ce caractère de sublime qui fascine tant d'âmes encore aujourd'hui, et lui donne assez de lustre pour entraîner dans la société quelques pâles imitations » (RSF). Le héros moral, on le trouve chez Homère, chez les soldats des guerres révolutionnaires et napoléoniennes. Il peut resurgir chez l'ouvrier utilisant la violence morale dans la grève générale. Seule le sublime est finalement moral, ainsi que Sorel le suggère par ses attaques contre la bourgeoisie défaillante : « Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale. »
L'éthique pénètre toute sa conception du socialisme. Ce n'est pas uniquement par opposition à la démocratie parlementaire qu'il vitupère le socialisme politique de Jaurès, mais aussi à cause de sa faiblesse morale. « En dernière analyse, écrit-il, le socialisme est une métaphysique des mœurs » (Le pragmatisme in Bulletin de la Société française de philosophie, 1907, p. 103). Il n'est nullement une école du bonheur, mais une conduite de la vie, une manière de retrouver le sens de l'honneur, de la noblesse d'âme, de l’héroïsme et du sublime (termes qui reviennent sans cesse sous sa plume), dans une vie passionnante de luttes. « Ce qu'on appelle le but final n'existe que pour notre vie intérieure (..) il n'est pas en dehors de nous ; il est dans notre propre cœur » (L'éthique du socialisme in RMM, 1899, p. 297). Cette éthique, Sorel la conçoit selon le schéma classique de la pureté des mœurs et des vertus domestiques, sous la forme d'une morale sexuelle, d'une morale de la famille et d'une morale du travail. Dans la préface à l'édition française de l'ouvrage de Coleijanni, Le socialisme (Giard et Briére, 1900), il n'hésite pas à préciser sa pensée, quitte à choquer les avant-gardistes : « Nous pouvons affirmer que le monde ne deviendra plus juste que dans la mesure où il deviendra plus chaste. »
La lutte des classes, et plus spécialement le mythe de la grève générale, constituent un genre d'entreprises propices à la régénération morale, car les âmes peuvent s'y raffermir à l'image des héros de l'âge homérique ou de l'âge napoléonien. On commettrait un lourd contresens, si on interprétait la notion de grève générale de Sorel dans un sens politique. Rien n'est plus contraire à ses intentions, ainsi qu'il le précise dans le chapitre V des RSF. Une grève politique ne peut que se plier aux lois de la politique, ce qui exige une centralisation des syndicats pour peser sur le rapport des forces à l'intérieur de l'État, une soumission à la volonté des dirigeants des partis et la procédure des négociations et des compromis.
Aussi Sorel est-il l'adversaire déclaré de la démocratisation syndicale, qui n'est qu'une autre manière de les politiser. Il ne s'agit pas d’instaurer un autre équilibre au sein de l'État ni de modifier le régime. Le but de la grève générale est social, ce qui signifie pour Sorel une rééducation morale de l'homme par une transformation radicale de la société. Le problème n'est donc pas de conquérir l'État ou de préparer cette conquête, mais de tracer une voie nouvelle pour l'avenir, sous la catégorie de la « catastrophe totale » (RSF). Pour Sorel, la notion de catastrophe a la valeur d'une idée régulatrice de l'action humaine en ce sens qu'elle doit aider à ramasser les énergies. Les collectivités sont comme attirées par la décadence, ce qui veut dire que le désordre général entraîne la dissolution des mœurs, la paresse, la veulerie et la médiocrité. La violence est l'instance chaotique qui permet à l'homme de se redresser.
Sorel conçoit donc la violence comme un instrument de l'éthique, qui donne au socialisme « une valeur morale si haute et une si grande loyauté ». Il ne faut pas la confondre avec la brutalité bestiale, ni avec la rage destructrice, ni avec la haine aveugle : elle est l'expression d'une volonté consciente des prolétaires qui traduisent leurs idées en actes. «  Il ne s'agit pas ici de justifier les violents mais de savoir quel rôle appartient à la violence des masses ouvrières dans le socialisme contemporain ». Ce rôle, il le définit en termes militaires, et non en termes diplomatiques. Sans cesse, il revient à l'acte belliqueux, pour donner une image de l'action révolutionnaire de la grève générale. D’où son mépris pour le socialisme diplomatique, fondé sur la ruse et les compromissions. La violence qu'il préconise est celle de l'audace du soldat, capable de se sacrifier au service de la collectivité et de sa transformation éthique.
Si jamais le révolutionnaire n'était pas capable de l'audace décrite dans les épopées, il vaudrait mieux tirer un trait sur la révolution. C'est parce qu'il avait le sens de la décadence que Sorel ne fut jamais nihiliste. Aussi condamne-t-il le terrorisme, qui n'est que lâcheté dans l'anonymat. Ce n'est que dans l'acte militaire que l’être humain a quelque chance de se dépasser.
On reproche à Sorel son pessimisme, mais en réalité il est l'homme qui fait confiance à l'homme. Parlant du prolétariat, il déclare :
« Tout peut être sauvé si, par la violence, il parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie ; c'est là le grand but vers lequel doit être dirigée toute la pensée des hommes qui ne sont pas hypnotisés par les événements du jour, mais qui songent aux conditions du lendemain. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte des classes, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n'est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie. À ceux qui accusent les syndicalistes d’être obtus et de grossiers personnages, nous avons le droit de demander compte de la décadence économique à laquelle ils travaillent. Saluons les révolutionnaires comme les Grecs saluèrent les héros spartiates qui défendirent les Thermopyles et contribuèrent à maintenir la lumières dans le monde antique. »
le “révolutionnaire conservateur”
Ce que Sorel veut dire au fond, c'est que la morale n'est pas, en dépit d'un préjugé religieusement contemporain, une affaire de niaiserie, de sentiment de culpabilité humanitariste, ni de pleurnicherie sur les vicissitudes humaines. Du moment qu'elle s'éprouve dans des actes, elle exige la force de caractère individuelle, le sens de la responsabilité et du courage collectif, justement parce qu'elle violente ainsi les excuses intellectuelles, qu'il appelle casuistiques et laxistes. D’où aussi son opposition à la philosophie des Lumières, qui n'a vu dans la violence qu'un acte de barbarie.
On comprend mieux ainsi l'acte de foi qui clôt les pages de la première éd. des RSF :
« Je m’arrête ici parce qu'il me semble que j'ai accompli la tâche que je m'étais imposée ; j'ai établi, en effet, que la violence prolétarienne a une tout autre signification historique que celle que lui attribuent les savants superficiels et les politiciens ; dans la ruine totale des institutions et des mœurs, il reste quelque chose de puissant, de neuf, d'intact, c'est ce qui constitue, à proprement parler, l'âme du prolétariat révolutionnaire ; et cela ne sera pas entraîné dans la déchéance générale des valeurs morales, si les travailleurs ont assez d'énergie pour barrer le chemin aux corrupteurs bourgeois, en répondant à leurs avances par la brutalité la plus intelligible... Le lien que j'avais signalé, au début de ces recherches, entre le socialisme et la violence prolétarienne, nous apparaît maintenant dans toute sa force. C'est à la violence que le socialisme doit les hautes valeurs morales par lesquelles il apporte le salut au monde moderne. »
Très rapidement, après la disparition de Pelloutier, l'âme du syndicalisme révolutionnaire, mort à l'âge de 34 ans, Sorel a senti que ses espoirs étaient ruinés. Le syndicalisme allait glisser désormais vers la politique. Désespérément, il a cherché une incarnation proche de ses conceptions dans l'Action française, dans le bolchevisme et dans le fascisme. Sa propre mort lui a épargné de nouvelles déceptions. J’espère cependant que le portrait intellectuel que j'ai essayé de tracer permet d'apporter des éléments de réponse à la question posée au départ. On pourra, certes, me reprocher de n'avoir abordé qu'incidemment et par allusion les grands thèmes de la pensée de Sorel : la violence, le mythe, la grève générale. Il ne m'a pas semblé utile d'exposer une fois de plus, de façon érudite, une doctrine qu'on pourra lire dans tous les manuels et traités documentés de science politique.
Mon propos vise uniquement à faire mieux comprendre ces thèmes connus en les mettant en rapport avec les convictions personnelles de Sorel et l'esprit de sa philosophie. Je pense que mon homonyme, Michael Freund, a trés bien résumé l'esprit de sa pensée, dans le titre de l'ouvrage qu'il lui a consacré : Der revolutionäre Konservatismus (Klostermann, Frankfurt/M., 1932). Ces 2 termes apparemment contradictoires de conservatisme et de révolution s'appliquent parfaitement à Sorel. Toutefois, pour ma propre gouverne, il faut leur donner une signification quelque peu différente de leur usage ordinaire. Parce que Sorel pose le problème de l'homme et de la société, comme on dit, en termes de décadence, sa véritable question ne peut être que celle de la survie. Nous avons tendance à tomber dans les illusions du progrès, du bonheur et du confort, et, brusquement, le développement même nous confronte au vieux problème de la survie, c'est-à-dire de la conservation de l’être. Sorel n'a guère songé au conservatisme politique, sinon accessoirement. La révolution qu'il préconisait doit être considérée, elle aussi, dans cette optique : elle est dans certaines conditions un moyen d'assurer la survie.
Nous l'avons dit, pour Sorel, le but final ne peut être qu'interne et personnel : il ne saurait être collectif. Il n'y a pas de bonheur collectif, du moment que l'homme est un être condamné à la lutte, donc en attente par désir de l'infini. L'avenir humain reste imprévisible et aucune doctrine intellectuelle ne peut le prédéterminer. Pour pouvoir affronter cet avenir inconnu, la condition élémentaire est celle de la conservation. Nous croyons dans les vertus de l'abondance ; celle-ci suscite d'autres raretés. Sorel n'aimait pas Descartes mais il aurait pu trouver chez lui une remarquable définition de la conservation : elle est, lit-on dans la 4ème méditation, une création perpétuelle. L'homme meurt et, par conséquent, ne se conserve plus dès que ses cellules ne se régénèrent plus. La question est de savoir si l'on peut appliquer ce processus à la vie des sociétés. Dans certaines conditions, la révolution est un moyen d'assurer la conservation. Est-elle le seul ? Sorel semble le croire. Il en arrive même à romantiser la révolution. En tout cas, c'est sur ce point que, à mon avis, devrait porter tout débat sur la philosophie de Sorel.
► Julien Freund, Nouvelle École n°35, 1979. http://www.archiveseroe.eu
◘ Notes :
  1. Sur tous ces points, cf. entre autres les Réflexions sur la violence, nouvelle éd., Rivière, 1972, p. 214.
  2. Cf. Pierre Cauvin, La notion de décadence chez Oswald Spengler et Georges Sorel, thèse, Institut de sociologie de Strasbourg, 1971, p. 217.
  3. Not. L'ancienne et la nouvelle métaphysique, réédité sous le titre de D'Aristote à Marx (Rivière, 1935), Les préoccupations métaphysiques des physiciens modernes dans la Revue de métaphysique et de morale (1905), mais aussi des articles sur la géométrie, sur la cause en physique, etc.
  4. Cf. les lettres de Sorel à Croce, dans la revue Critica, 1927-1930.

lundi 28 mai 2012

Albert de MUN (1841-1914 )


C’est devenu un lieu commun que de présenter la tribune du Parlement, sous la III République, comme dominée par deux hommes, se faisant face et s’opposant dans l’hémicycle du Palais-Bourbon, Albert de Mun et Jean Jaurès. N’ayant entendu ni l’un ni l’autre, nous ne pouvons comparer l’emprise de leur éloquence à celle de tel ou tel de leurs successeurs dont nous avons eu occasion d’admirer le talent. Force nous est donc de nous en remettre à l’appréciation de ceux qui furent leurs auditeurs en même temps que leurs collègues. Or, en ce qui concerne Albert de Mun, l’éloge est unanime.
A Charles Maurras, qui lui faisait observer un jour que de Mun lui semblait manquer d’originalité dans la pensée et lui paraissait n’être qu’une voix, Maurice Barrès répondait avec l’accent d’une profonde admiration : « Oui ! mais quelle voix ! » Et, au même Barrès, le socialiste anticlérical Viviani confiait qu’il tenait de Mun pour « le plus grand orateur du Parlement, égal dans la préparation et dans l’improvisation ».
Anatole de Monzie, qui brilla si souvent dans les débats parlementaires et qui avait le droit d’être difficile, nous le présente ainsi dans ses Mémoires de la tribune :
« Albert de Mun avait en effet « la flamme, l’image, le mouvement, l’ampleur, la majesté et pourtant une certaine simplicité, le pathétique, l’ironie, la pureté de la forme, la rigueur de la composition qui dispose des arguments avec une logique pressante » (Cardinal Baudrillart, discours à l’Académie).
Il possédait surtout la seigneurie de la parole, une nonchalance souveraine dans la réplique, un bienveillant dédain que soulignait le pli de sa lèvre.
« Durant que vivait Albert de Mun, point n’était besoin de chercher une définition du gentilhomme. « Voyez de Mun », disait-on. La mince silhouette d’un officier de cavalerie, une démarche souple et ferme, un geste rare, toujours dépourvu d’emphase, conféraient à sa personne un prestige immédiat auquel les rudes démagogues ne se montraient point insensibles. A un haut degré de perfection, la politesse touche et charme les natures les plus renfrognées. Albert de Mun provoquait une contagion de courtoisie : nulle interruption ne s’élevait dans la Chambre de 1910-1914 quand il prononçait une de ces harangues où l’émotion contenue ennoblissait une pure argumentation. »
Mais Anatole de Monzie n’avait entendu Albert de Mun qu’à la fin de sa carrière, alors que ses interventions, raréfiées par la maladie, étaient écoutées avec la déférence que les auditoires les plus hostiles ne refusent pas à celui qui apparaît condamné à un irrémédiable déclin. Trente ans plus tôt, à ses débuts à la Chambre des Députés, Albert de Mun, pour éloquent et distingué qu’il fût, n’abordait pas la tribune dans ce silence respectueux ! A travers sa correspondance avec Maurice Maignen, il est aisé de constater que sa parole soulevait, à l’occasion, autant de réserve désapprobatrice chez ses voisins de travée que d’hostilité véhémente chez ses collègues de gauche. Il n’en reste pas moins qu’Albert de Mun présente un cas exceptionnel d’orateur-né.

Sa carrière n’avait pu lui faire soupçonner à quel point Dieu l’avait doué du don précieux d’exprimer ses sentiments et ses convictions avec une chaleur communicative. La révélation en vint, à lui comme à son entourage, de son premier discours, celui qu’il fit aux ouvriers du Cercle Montparnasse, à la demande de Maurice Maignen. Tandis que ses amis s’entreregardaient, émerveillés, sa femme, étonnée et comme inquiète, répétait à La Tour du Pin : « Mais, qu’est-ce qu’il a ? Qu’est-ce qu’il a ? ». Il avait simplement ce magnétisme qui émane des grands cœurs et des âmes généreuses, et qui transporte les auditoires lorsqu’il devient le Verbe.
Tous ceux, si nombreux encore, qui ont entendu l’abbé Bergey, se rappellent à quel point ils étaient pris aux entrailles et au cœur par la parole fascinante du populaire curé de Saint-Emilion. Qui a vu une foule paysanne, suspendue à ses lèvres, passer, en quelques instants et à son gré, du sourire aux larmes, a su comment, à la Voix d’un Saint Bernard ou d’un Pierre l’Ermite, jadis, des hommes par milliers se faisaient coudre une croix rouge sur l’épaule droite et partaient à la délivrance du Saint Sépulcre.
Albert de Mun était de la race des prêcheurs de croisades, et si son éloquence parut si parfaite à ses contemporains, c’est qu’elle unissait la clarté élégante de la forme à la noblesse de la pensée et à la force de la foi. Rien n’est plus payant dans l’action civique que le désintéressement dans le zèle.
Nul ne pouvait prêter de bas calculs et des vues égoïstes à cet officier brillant, titré, bien noté, ayant devant lui la promesse de tous les succès d’une carrière militaire et mondaine, et qui prenait sur ses loisirs pour aller haranguer, dans d’obscures salles, de modestes auditoires, à qui il rappelait qu’un chrétien a plus de devoirs à remplir que de droits à revendiquer !
Ce n’est pas lui qui eut l’ambition d’une tribune officielle plus retentissante. Lorsque, le 26 novembre 1875, il donna sa démission de l’armée, il ne songeait qu’à éviter des observations justifiées de la part de ses chefs et à pouvoir consacrer désormais tout son temps à l’Œuvre des Cercles Catholiques d’Ouvriers. Ce sont ses amis qui songèrent à utiliser au Parlement un talent oratoire capable de contrebattre les dogmes funestes semés par la Révolution et de rendre la France à sa vocation royale et chrétienne. Ainsi que nous l’avons déjà indiqué, c’est sur la suggestion de René de La Tour du Pin que le comte de Chambord demanda aux Comités royalistes de l’Ouest de réserver à de Mun une circonscription sûre en Bretagne.
Si, en février 1876, Albert de Mun fut candidat catholique à Pontivy, il y fut aussi candidat légitimiste. Non seulement, il ne fit pas mystère de ses opinions royalistes, mais, nous dit Jacques Piou dans la biographie qu’il consacra plus tard à son collègue et ami, « il avoua hautement ses relations avec le comte de Chambord, dont il avait reçu de précieux témoignages de sympathie, un surtout, encore récent, qui lui avait été au cœur. Son dernier enfant était le filleul du couple royal ; cet honneur était rehaussé par une lettre qui l’avait rempli de gratitude».
Non seulement, il ne taira pas ses convictions politiques, mais il en donnera les raisons avec éclat, notamment dans sa campagne électorale de 1881, à Vannes.
Royaliste, de Mun l’est d’abord parce que la monarchie a fondé la France et qu’elle est conforme au génie français : « la forme sociale et politique dans laquelle un peuple doit entrer et rester n’est pas livrée à son arbitraire, mais déterminée par son caractère et son passé »
Royaliste, il l’est encore parce que la monarchie, c’est l’accord harmonieux et constant de la nation et du pouvoir central. En soumettant le peuple à la loi barbare du nombre « ce souverain terrible, tour à tour esclave et tyran, sans nom, sans corps, sans responsabilité », on a tué l’autorité au profit de l’arbitraire.
Royaliste, il l’est enfin parce qu’en France, la monarchie est chrétienne. Cela ne veut pas dire qu’elle est « un gouvernement de curés », loin de là ; mais le roi, qui l’est par la grâce de Dieu, exerce « un pouvoir soumis à la loi divine, qui fait respecter Dieu, et qui laisse l’Eglise libre dans son culte, dans sa parole, dans ses institutions et dans son gouvernement ».
En 1881, le comte de Chambord est encore en vie, et c’est vers lui que monte l’ardent hommage des acclamations qui accueillent le cri final de l’orateur : «Dieu et le Roi ! »
Plus tard, de Mun fera la confidence qu’à la mort du comte de Chambord, s’il y eut encore place dans son esprit pour l’opinion monarchique, il n’y en eut plus, dans son cœur, pour la croyance à la monarchie. Il nous faut bien le croire puisqu’il nous le dit, mais cela ne s’induit pas de sa conduite apparente.
A Gôritz, nous devons le répéter, il rédigera avec La Tour du Pin la dépêche que le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia, au nom de tous les royalistes assemblés autour du cercueil d’Henri V, adressera à Mgr. Le comte de Paris, pour saluer en sa personne le représentant incontesté du droit monarchique français.
Bien plus tard, et non pas dans un discours électoral, mais à l’occasion du 15ème anniversaire de la fondation de l’Œuvre des Cercles Catholiques, le 22 mai 1887, il tiendra à réaffirmer avec force son attachement au Prétendant et au principe qu’il représente : « Messieurs, j’ai besoin d’ajouter un mot : je vous ai promis une explication loyale et franche ; il faut la compléter. Je crois que j’exprimerai du reste l’opinion de beaucoup d’entre vous. Chercher ainsi dans principes de l’Eglise le salut de la France, est-ce, du même coup, se désintéresser de la forme de son gouvernement et de sa constitution politique ? Je ne l’ai jamais pensé, je ne l’ai jamais conseillé, et je ne le pense pas encore aujourd’hui. Je vous ai pris pour confidents, j’irai jusqu’au bout. J’ai été profondément attaché au Prince qui a si longtemps représenté devant notre pays la splendide image de la monarchie chrétienne. (Bravos et vifs applaudissements.) Je l’ai servi avec fidélité et je suis resté depuis sa mort, je resterai toujours le serviteur du droit et de l’hérédité monarchique ».
(Nouveaux applaudissements.)
A Saint-Mandé, en mai 1887, il renouvellera sa profession de foi catholique et monarchique.  Et, non seulement il reste fidèle au droit, mais il a reporté sur le comte de Paris, sinon la vénération, du moins le dévouement qu’il témoignait au comte de Chambord. Il pourrait même se flatter d’avoir la confiance du prétendant et d’exercer sur lui quelque influence. C’est Albert de Mun qui – assez légèrement d’ailleurs – poussera Mgr. Le comte de Paris à engager les royalistes dans l’aventure boulangiste : ils s’y compromirent bien inutilement derrière l’amoureux transi de Mme de Bonnemain, et leur déception les laissa mal prêts à recevoir le choc de l’encyclique qui conseillait aux catholiques français de se rallier à la République.
A l’heure présente, et avec les meilleures intentions du monde, quelques jeunes publicistes chrétiens se donnent beaucoup de mal pour essayer de démontrer que S.S. Léon XIII n’a jamais demandé aux royalistes français le sacrifice de leurs convictions monarchiques. Il n’aurait exprimé qu’un souhait et donné qu’un conseil : que les catholiques cessent de combattre le régime républicain et unissent tous leurs efforts pour la seule défense des libertés religieuses ; ainsi, la République, assurée de ne plus être attaquée par les catholiques, cesserait-elle, à son tour, de leur être hostile.  C’est jouer sur les mots. Pour suivre le conseil du Saint-Père, il fallait bien, sur le terrain électoral, abandonner la profession de foi et l’étiquette royalistes pour prendre figure et nom de républicain ! C’est ainsi d’ailleurs que tout le monde le comprit, et le cas d’Albert de Mun est particulièrement significatif à cet égard.
Albert de Mun, il faut le rappeler, avait en 1885 tenté de fonder en France un parti catholique à l’instar de ce qui existait en Belgique et en Allemagne. Le parti catholique belge, après une longue lutte, venait enfin d’accéder au pouvoir ; dans le Reich, le Centrum, sous la conduite de Windthorst, avait triomphé de Bismarck et de son Kulturkampf anti-romain. Pourquoi les mêmes succès n’attendraient-ils pas les catholiques français coalisés ?
C’était oublier qu’à cette époque, si tous les royalistes n’étaient pas catholiques, presque tous les catholiques étaient monarchistes. Un parti catholique français était inévitablement un parti d’opposition constitutionnelle. Les dirigeants républicains ne manquèrent pas d’attirer l’attention du Vatican sur la réaction anti-cléricale que le nouveau parti susciterait certainement. L’affaire fut vite réglée. C’est le 8 septembre 1885 qu’Albert de Mun avait fait part de la naissance du parti catholique français ; le 9 novembre suivant, après un entretien avec le nonce, le député breton annonçait qu’il renonçait à son projet …  Or, voici qu’en 1892, Rome, qui s’était opposée sept ans plus tôt à un parti catholique nécessairement formé de royalistes, faisait l’effort le plus pressant en faveur d’un parti catholique qu’elle souhaitait républicain !
Et, Albert de Mun, qui, par obéissance, avait sabordé son propre dessein, allait être sommé, au nom de la même vertu, d’accepter celui du Vatican ! Cela n’ira pas sans une lutte intérieure dramatique. De Mun a souvent rapporté aux siens que le Pape alla jusqu’à le prendre dans ses bras en le suppliant de se ranger à une tactique qu’il jugeait nécessaire pour le bien de l’Eglise de France.
On comprend l’insistance de Léon XIII. Etant donné le prestige dont jouissait Albert de Mun dans les milieux catholiques, l’Encyclique aux Français n’eût entraîné que peu d’adhésions si le Président de l’Œuvre des Cercles eût suivi la même ligne de conduite que son ami La Tour du Pin. Et c’est ce qu’il eût dû normalement faire. N’était-ce pas Albert de Mun qui, dans son discours de Vannes, avait proclame la liberté politique des catholiques de la façon la plus expresse : «Messieurs, je n’ai jamais compris l’indifférence politique. Je sais très bien, et tous les catholiques le savent avec moi, que, si la soumission à la loi divine est la condition essentielle qui s’impose à tous les gouvernements humains, Jésus-Christ n’a pas cependant dicté aux nations chrétiennes la forme de leur constitution politique, et que c’est là une question libre au-dessus de laquelle l’Eglise demeure immuable dans sa constitution divine … » ?

Or, le Souverain Pontife ne lui demandait pas simplement de devenir indifférent en politique, - ce qui eût été déjà inconciliable avec son point de vue -, il lui demandait de penser que le magistère de l’Eglise s’imposait jusque dans cette question libre que demeurait la forme du gouvernement et d’accepter la constitution républicaine. On peut mesurer ainsi le sacrifice que le cœur d’Albert de Mun dut consentir, en cédant aux instances du Pape.
Bien plus tard, quand il écrira Ma Vocation Sociale, et qu’il effleurera cette question, il laissera discrètement entendre que son adhésion ne fut que formelle et n’engagea pas son for interne :
« Je ne puis entrer, au sujet du Ralliement, dans des détails nécessairement réservés à mes souvenirs politiques. Je veux rappeler les faits et y joindre une observation. L’Encyclique aux Français parut le 20 février 1892. Le 23 mai de la même année, à Grenoble, devant le Congrès de l’Association Catholique de la Jeunesse Française, puis le 16 juin, à Lille devant les Associations Catholique des jeunes gens de la région du Nord, je déclarai ma résolution de « placer désormais mon action politique sur le terrain constitutionnel, pour conformer mon attitude à la direction du Souverain Pontife». Ce fut ma formule de ralliement : je n’y ai jamais ajouté un seul mot. »

Obéir au Pape en la circonstance, ce n’était pas seulement brûler ce que l’on avait adoré ; c’était encourir à coup sûr le blâme de ses meilleurs amis et scandaliser la majeure partie de ses troupes. Albert de Mun ne fut pas suivi. Evoquant, dans ses Souvenirs, cette période, M. de Meaux, qui n’était pourtant pas un ultra, note : « Un seul le tenta (le ralliement), M. de Mun. Elu d’abord en Bretagne en qualité de royaliste intransigeant, il se déclara républicain pour obéir au Pape, et l’accueil que reçut son ralliement ne fut pas propre à multiplier les ralliés. En réalité, Léon XIII avait en France licencié la vieille armée catholique sans en avoir une nouvelle à lui substituer. »
De surcroît, Albert de Mun, en perdant ses amis, ne garda pas son siège. Aux élections de 1893, il fut battu comme presque tous les candidats ralliés. La division des catholiques ayant fait le jeu de la gauche. Il lui faudra attendre cinq ans pour retrouver sa place à la Chambre.
Mais on sait tout cela.
Ce qui, par contre, est moins connu, ce qui a même été passé sous silence par tous ses biographes, c’est que ce modèle de l’éloquence parlementaire avait non pas l’horreur, mais la peur de la tribune.
Le cas est beaucoup plus fréquent que l’on croit des orateurs célèbres, pour qui prendre la parole en public demeure une appréhension qui ne se surmonte chaque fois, qu’avec peine. Il ne semble pas qu’Albert de Mun ait connu pour son compte ce que l’on appelle « le trac ».  Mais il était frappé d’un autre genre d’inhibition, encore plus désagréable, la crainte de ne pas être à la hauteur du sujet qu’il abordait ou de la cause qu’il allait défendre.
A travers sa correspondance avec Maurice Maignen, nous découvrons ce que M. Charles Maignen, neveu de ce dernier, appelle « le drame intérieur d’un velléitaire », et qui n’est en réalité que l’hésitation scrupuleuse d’un homme qui redoute d’être inférieur à ce que l’on attend de lui.
Cette hésitation ne le quittera jamais.
Il n’est pas surprenant de la constater au cours de sa première législature. Bien des conscrits de l’urne auraient pu écrire ce qu’il écrivait à Maurice Maignen le 15 juin 1878 : «Pour moi qui ai besoin de me façonner à ces questions, afin d’être à la hauteur de ma tâche, je vous promets de n’épargner ni peine ni travail … Je suis un ouvrier de bonne volonté, mais j’ai tant à apprendre ! ».
Ou lui demander aide, comme il fait huit jours après : « …puis, vous allez, n’est-ce pas ? Puisque vous le voulez bien, vous mettre au travail et me servir successivement de petites tranches appropriées à mon estomac …, mâcher les mots comme à un ignorant que je suis …
Pour tout cela, souvenez-vous que vous avez affaire :
a) à un homme qui ne sait pas ;
b) à un homme qui a très peu de temps et à qui cependant la volonté de Dieu a fait une obligation de paraître savoir et avoir étudié. Mâchez-moi donc la besogne ; réduisez-moi la nourriture en pilules substantielles, d’une absorption rapide. Si vous m’indiquez des sources, faites qu’elles soient peu nombreuses et concises. Je vous promets tout mon bon vouloir … et Dieu fera le reste. »

Ou encore passer l’aveu émouvant que contient cette lettre du 18 septembre de la même année :
« Voyez-vous, tout bas et de vous à moi, dans l’intimité de notre vieille affection, je puis bien vous dire que je me sens épouvanté de mon rôle et du poids qui pèse sur mes épaules, Vous savez tout ce qui me manque, combien peu me sont familières ces redoutables questions, combien l’en ignore le langage et que je ne m’y aventure qu’en tremblant… »
Mais les années passeront, sans qu’Albert de Mun s’aguerrisse et cesse de s’interroger anxieusement sur son insuffisance.
Le voici écoeuré de lui et du monde :
« … Mais où sont les hommes ? Où suis-je, moi, qui devrais me donner tout entier comme autrefois à l’Œuvre, dévoré par mille choses, envahi par la politique, condamné à la Chambre à un travail multiple sur des choses qui me sont étrangères ? …
Et puis, où est le feu sacré, où est l’enthousiasme, la flamme, et pour tout dire, la foi et la piété des premiers jours ? »
Ce n'est point dès la première élection qu'Albert de Mun se lèvera à son banc de député pour y défendre, sous la forme de propositions  de loi, la doctrine sociale que viendra consacrer, le 15 mai 1811, l'enryclique Rerum Novarrun.
Le Palais-Bourbon était loin, en effet, d'avoir accueilli de bon gré une recrue qui se posait en contre-révolutionnaire déterminé et ne cachait point son antiparlementarisme.
Elu en 1876, de Mun fut aussitôt invalidé, sous pré¬texte d'avoir bénéficié de menées électorales qui auraient faussé la libre expression de la volonté populaire ! Les électeurs de Pontivy le renvoyèrent au Parlement en 1878, mais ses adversaires ne désarmèrent pas pour autant. Ils décidèrent une enquête, sur les résultats de laquelle il fut à nouveau invalidé en novembre de la même année. Battu de justesse à l'élection partielle qui s'en suivit, il ne rentrera à la Chambre qu'en 1881.
Mais il répugnera encore quelque temps à aborder la tribune pour y exposer les vues de ses amis sur la question sociale. Tant qu'il s'agit de proclamer ouvertement, dans une langue magnifique, l'alliance de son patriotisme et de sa foi chrétienne, ou bien de poser les principes généraux qui dictent à un croyant sincère ses devoirs de charité et de justice envers les plus déshérités des hommes, les rares dons que lui a dispensés la Providence s'exercent sans effort apparent. Mais nous avons vu plus haut quelle peur l'habite de se trouver insuffisamment préparé à défendre des textes précis relatifs à l'application de cette noble doctrine. Dès 1880, Keller avait soumis à la Commission industrielle de l'Oeuvre des Cercles un projet visant d'une part le travail de nuit des femmes et créant d'autre part la semaine anglaise. Ce projet ne fut pas déposé sur le bureau de la Chambre parce que les industriels, membres de la Commission, s'ils se montrèrent favorables à l'interdiction du travail nocturne féminin, reculèrent devant la semaine anglaise comme devant une innovation trop hardie.
En 1882, les études conjuguées d'un groupe d'industriels et de quelques parlementaires de droite aboutirent à un projet d'organisation corporative qui fut présenté comme un contre-projet à la loi sur les syndicats que Waldeck-Rousseau venait de déposer. Ce ne fut pas de Mun qui le signa en premier et le déposa, mais Keller, qui en était le principal rédacteur. De Mun se contenta de présenter, le 12 juin 1883, un amendement qui prévoyait que les syndicats pouvaient être mixtes et comprendre tous les éléments de la production. Mais, là encore, il s'effaça devant M. de la Bassetière, pour défendre, le 19 juin, ce texte âprement combattu à l'extrême gauche par Floquet et Georges Clémenceau.
C'est lors du scrutin final, le 20 octobre 1883, que de Mun se jeta enfin à l'eau et fit sa première intervention sociale en expliquant au nom de ses amis qu'il ne pouvait souscrire à un texte qui, en excluant les syndicats mixtes, allait faire du syndicalisme un instrument de lutte de classes.
Mais ce n'était là qu'une escarmouche. Albert de Mun, novateur social, allait se révéler le 25 janvier 1884, lors des interpellations sur la crise économique. L'occasion lui parut bonne pour reprendre, au nom de l’Oeuvre, une idée émise pour la première fois en 1841 par un industriel alsacien, M. Legrand, l'idée d'une législation internationale du travail.
Un ordre du jour, signé par de Mun, Mgr Freppel, Lorois, de la Bassetière, Martin (d'Auray), de Saint-Aignan, de Bélizal, de Lanjuinais, de la Rochefoucauld, duc de Bisaccia, du prince de Léon, de la Rochejaquelein, de Bodan, de Kermenguy, Le Gonidec de Tressan, invitait le gouvernement « à préparer l'adoption d'une législation international qui permette à chaque Etat de protéger l'ouvrier, sa femme et son enfant, contre les excès du travail, sans danger pour l'industrie nationale ».
Pour défendre cet ordre du jour, Albert de Mun trouva des accents qui fondèrent sa réputation d'orateur social, mais n'emportèrent pas pour autant l'adhésion de ses collègues à sa thèse.
Cependant, le retentissement de cette harangue fut tel qu'il fit mettre la législation internationale ouvrière à l'ordre du jour des travaux de l'Union de Fribourg, fondée peu après. Le Suisse Decurtins, membre de cette Union, demanda à son pays, le 22 décembre 1887, de prendre en ce domaine l'initiative d'une Conférence internationale à Berne. Pendant que le Conseil Fédéral Helvétique en délibérait, Guillaume II, prenant les devants, convoquait la conférence de Berlin qui se borna d'ailleurs à voter des recommandations toutes platoniques. Le beau discours d'Albert de Alun ne devait avoir sa conclusion pratique que trente-cinq ans plus tard, dans la section II de la XIII• partie du Traité de Versailles!
Quelques mois après, la discussion de la loi sur les syndicats va permettre d'exposer l'idée du patrimoine corporatif. Albert de Mun dépose et défend l'amendement suivant : «ajouter entre les articles 6 et 7 du projet un article ainsi conçu : «Outre les cas prévus au précédent article, les syndicats professionnels mixtes réunissant les patrons et les ouvriers d'un même métier ou de métiers similaires, pourront recevoir des dons et des legs immobiliers, et acquérir tels immeubles qu'il leur conviendra pour la création de logements d'ouvriers, d'asiles pour l'enfance et la vieillesse et de maisons pour les blessés et les malades».
L'amendement, refusé par la Commission, ne fut pas adopté. Il faudra attendre la Chambre de 1919 pour accorder aux syndicats la personnalité civile, et le droit de posséder.
Le 20 octobre 1884, Albert de Mun défend, - sans plus de succès -, le principe de la responsabilité collective de la profession en cas d'accidents du travail. Ce principe postulait, s'il eût été reconnu, la création de caisses professionnelles d'assurances-accidents. Le député de Morlaix ne fut point suivi. Le 2 février 1886, il revenait à la charge en déposant, avec Mgr Freppel, une proposition de loi sur la protection des ouvriers victimes d'accidents dans leur travail. La discussion n'en vint qu'en 1883. Toute l'éloquence de l'orateur ne put convaincre la Chambre que l'accident du travail découle d'un risque professionnel qui doit être supporté par des caisses corporatives alimentées à la fois par les ouvriers et les patrons. Le risque professionnel ne sera reconnu que dix ans plus tard, par la loi du 9 avril 1898... Qui le mettra d'ailleurs à la charge exclusive du patron!
L'année 1885, année électorale qui fut chaude pour les républicains, laissa peu de place aux débats sociaux. Elle est marquée cependant par le dépôt d'une loi sur le bien de famille, préparée, au sein de l'Œuvre, par Louis Milcent, ancien zouave pontifical, que nous retrouverons à l'origine des Syndicats Agricoles.
Le 24 février 1886, c'est le dépôt dune proposition de loi visant l'interdiction du travail avant treize ans pour les garçons et quatorze ans pour les filles, ainsi que l'interdiction des travaux de force avant seize ans pour les adolescents et sans limite d'âge pour les femmes. Ce texte réclamait en outre la journée maxima de onze heures pour tout travailleur, au lieu de douze heures fixées par la loi de 1848, et le repos dominical.
En octobre 1886, proposition de loi sur la protection des ouvriers contre les conséquences de la maladie ou de la vieillesse. C'était poser le principe des retraites ouvrières et paysannes, mais avec l'énorme différence d'un financement assuré par des Caisses Mutuelles corporatives, au lieu de l'inscription au budget de l'Etat.
Toute l'année se passe à étudier en Commission un texte sur la réglementation du travail. On notera, pour le piquant de la chose, que la limitation de la journée de travail à onze heures fut repoussée en Commission par huit voix contre quatre et que deux députés prolétaires furent parmi les opposants! La discussion publique de cet important projet vint seulement en juin 1888. De Mun y fut constamment sur la brèche. Si sa voix généreuse trouvait quelque écho à l'extrême gauche, cet appui compromettant ne faisait que cristalliser plus étroitement la majorité centre-gauche et gauche autour des défenseurs attitrés du libéralisme économique, les Yves Guyot, les Frédéric Passy, les Albert Ferry. Cependant, le porte-parole des Cercles Catholiques marqua un point. Par 462 voix contre 31, le 11 juin, il fera rejeter un amendement d'Yves Guyot qui voulait exclure les femmes du bénéfice de la loi. Par contre, la Chambre refusera de reconnaître le risque professionnel, et, le 22 juin, elle repoussera le principe du repos dominical, bien que de Mun, en la circonstance, eut vu venir en renfort la barbe révolutionnaire du communard Camélinat.
Pas davantage, la Chambre ne voulut retenir la proposition faite par de Mun, d'interdire pendant quatre semaines le travail aux femmes accouchées. Cette question du chômage légal et rémunéré des femmes enceintes et accouchées ne sera réglé que par la loi du 17 juin 1913.
Plus heureux, de Mun, le 29 janvier 1889, fera repousser un amendement de Frédéric Passy et d'Albert Ferry qui réclamaient le maintien de la journée de 12 heures pour les femmes en invoquant la vénérable mémoire des républicains quarante-huitards qui l'avaient instituée.
Allant plus loin, dans la proposition de loi qu'il dépose le 7 décembre 1889, il réclame la journée maxima de dix heures. Au scandale de presque tous ses collègues, il n'hésite même pas à souhaiter que, dans un proche avenir, soit réalisée la journée de huit heures, comme étant la plus favorable au développement normal du foyer du travailleur. S'il n'en demande pas l'adoption dès à présent, c'est uniquement pour ne pas mettre la production française en fâcheuse posture devant ses concurrents étrangers.
Le 23 novembre précédent, il avait donné son accord à la fixation d'un salaire minimum par la loi ajoutant qu'aux yeux des catholiques sociaux l'intervention de l'Etat, dans ce domaine, n'était ni abusive ni arbitraire.
Une autre proposition de loi, déposée également le 7 décembre 1889, demande qu'il soit recouru à l'arbitrage pour le règlement de tout conflit social et que soient créés des Conseils de conciliation et d'arbitrage comme il en existait déjà en Angleterre et en Belgique. Cette proposition ne sera discutée qu'en 1892, et d'ailleurs repoussée par la majorité opportuniste et radicale. Il faudra le décret Millerand du 17 septembre 1910 pour instituer, avec les Comités du Travail, une timide ébauche de ce que de Mun et ses amis avaient demandé.
La même lenteur et la même timidité républicaines se manifesteront à propos des initiatives sociales de la droite royaliste en 1890. De Mun défendit un amendement portant fixation au dimanche du jour de repos hebdomadaire et réduisant à huit, au lieu de dix heures, la durée du travail le samedi et les veilles de fêtes chômées. C'était légaliser le repos dominical et ébaucher la semaine anglaise. Sur le premier point, de Mun, accusé par le rap¬porteur de vouloir sournoisement donner rang de religion d’Etat au catholicisme, fut battu par 304 voix contre 210. Vainement, il reviendra à la charge en 1891. Mgr Freppel partagera sa disgrâce avec un amendement qui demandait que « le repos hebdomadaire, pour les personnes protégées par la loi fut fixé au dimanche ». Ce n'est que le 13 juillet 1906 que la loi consacrera le principe du repos dominical.
Pour ce qui est du principe de la semaine anglaise, repoussé à nouveau, il ne sera adopté, - et encore à titre provisoire! - par la III° République que le 11 juin 1917, et ne sera rendu définitivement obligatoire que par la loi du 23 avril 1919.
Lors de la deuxième délibération de la loi sur le travail des femmes et des enfants en 1891, de Mun se déclara partisan de la limitation de la journée de travail à dix heures. Il demanda aussi la suppression du travail de nuit pour les femmes et les enfants et réclama la suppression de la veillée, au nom de la santé physique et morale des ouvrières. Il ne verra ses voeux exaucés qu'en 1900 par la loi du 30 mars.
La même année, il joindra ses efforts à ceux de M. Justin Godart pour obtenir la suppression du travail de nuit dans la boulangerie. L'interdiction n'en sera prononcée que par la loi du 28 mars 1919. Le 1° juin 1891, Millerand, qui est alors l'un des chefs du parti socialiste, interpelle le gouvernement sur les raisons pour lesquelles il a dissous le syndicat des ouvriers métallurgistes d'Hautmont. Albert de Mun se rallie à son ordre du jour qui invite le gouvernement à faire observer par ses magistrats du parquet l'interprétation la plus large de la loi sur les syndicats.
Dans le même esprit, le 22 mars 1892, à l'occasion de la discussion de la proposition Bovier-Lapierre, il demande que la loi sanctionne le renvoi d'un ouvrier ou le refus de l'embaucher lorsque le motif déclaré est sa qualité de syndiqué, en même temps qu'il réclame des pénalités pour ceux qui auront usé de contrainte pour obliger un ouvrier à adhérer à un syndicat ou à le quitter.
La même année, il reprend son dessein de rendre pleine et entière la liberté syndicale, et dépose, sous forme d'amendement à la loi sur les syndicats, le contre-projet suivant:
« L'article 2 de la loi de 1884 sera rédigé ainsi qu'il suit : les syndicats ou associations professionnelles de plus de vingt personnes appartenant à (au lieu de exerçant) la même profession ou des métiers similaires, ou des professions connexes concourant à l'établissement de produits déterminés, pourront se constituer libre¬ment sous l'autorisation du gouvernement. »
L'amendement fut repoussé. Il ne sera repris que vingt-huit ans plus tard par la Chambre « bleu-horizon » qui en fera le paragraphe final de l'article 4 de la loi de 1920.
Si Albert de Mun n'admet pas le droit syndical pour les fonctionnaires qui sont liés à l'Etat par un contrat spécial comportant des avantages particuliers, il estime par contre que les ouvriers et employés des exploitations nationalisées doivent pouvoir se syndiquer, et, le 22 mai 1894, il votera l'ordre du jour Jourde, rédigé dans cet esprit, et dont l'adoption amènera la chute du cabinet Casimir-Périer. Pareillement, il votera, le 7 novembre 1895, en faveur du projet de résolution Puech invitant le gouvernement à respecter ce droit.
Nous arrivons à la triste période où l'exploitation de l'affaire Dreyfus par les internationalistes et les succès électoraux du parti radical, instrument politique de la Franc-Maçonnerie, vont orienter la III° République vers une politique passionnément anticléricale et antimilitariste. Les préoccupations sociales cèdent le pas à des luttes partisanes violentes. Chez de Mun, l'ancien officier et le chrétien sont également révoltés par le sectarisme de ce régime auquel l'obéissance aux directives pontificales l'a obligé à se rallier. Du moins, sera-t-il au premier rang des défenseurs de l'Eglise et de l'Armée, dans les combats désespérés qu'il va falloir livrer contre les démolisseurs de ces deux piliers de l'ordre français.
Ce ne sera qu'en 1909 qu'il pourra reprendre son action sociale. Toujours en avance sur son temps, il prendra l'initiative de proposer l'établissement de comités professionnels chargés d'établir des salaires minima pour les travailleurs à domicile. Il prononcera à cette occasion, un discours bouleversant sur les conditions inhumaines et immorales du travail des ouvrières en chambre et sur la barbarie du sweating system. Son vœu des minima de salaires pour les ouvrières à domicile dans l'industrie du vêtement ne sera exaucé qu'en 1915 par la loi du 1er juillet.
Enfin, en janvier 1911, de Mun présentera une proposition de loi règlementant le travail dans les établissements commerciaux. Son texte demandait pour leurs employés la journée de dix heures, la réduction de la journée de travail à huit heures le samedi et les veilles de jours fériés, un repos d'une heure et demie au milieu de la journée, la fermeture obligatoire et générale des magasins le dimanche. Une fois de plus, il ne sera pas suivi. Ce n'est qu'au lendemain de la guerre que toutes ces améliorations sociales deviendront légales, grâce à la loi du 23 avril 1919.
Depuis cinq ans, Albert de Mun n'était plus. Depuis cinq ans, sa voix, déjà affaiblie par le mal depuis de longues années, s'était définitivement tue. Ce cœur généreux et sensible, qui s'était usé à palpiter au rythme de tant de peines, de détresses et de misères, avait cessé de battre. Mais tout observateur de l'évolution sociale, de la France contemporaine, sera obligé de souscrire à la constatation faite par le cardinal Baudrillart, dans son discours de réception à l'Académie :
« Le Parlement français avait adopté ou était à la veille d'adopter lorsque mourut Monsieur de Mun, tout ce qu'il avait, véritable précurseur, proposé dès les premières années de sa carrière : repos hebdomadaire, limitation des heures de travail, semaine anglaise, protection du travail des femmes à domicile, des femmes et des enfants a à l'usine, assurances obligatoires contre les accidents professionnels, les maladies et la vieillesse, retraites a ouvrières et paysannes. »

A ce jugement général sur le beau combat mené par Albert de Mun contre la routine, l'égoïsme et l'injustice sociale, il convient, pour être complet, d'ajouter quelques observations particulières tirées d'une étude plus approfondie de son action.
Il faut d'abord noter que, sauf rarissime exception, les initiatives généreuses d'Albert de Mun se heurtèrent régulièrement à l'hostilité vigilante de la majorité républicaine, bien que ses membres, dans leurs programmes électoraux, se présentassent comme les défenseurs patentés et exclusifs du monde du travail. C'est pour souligner le conservatisme étroit qui se cachait sous l'hypocrisie des déclarations de campagne électorale que nous avons tenu à préciser les longs délais qui s'écoulèrent entre les propositions du chef des catholiques sociaux et leur admission dans notre Code du Travail.
Il faut ensuite reconnaître honnêtement qu'Albert de Mun mena ce combat social, non pas au nom de la démocratie, mais au nom de la Contre-Révolution. Ce député était antiparlementaire, nettement, et par doctrine.
« Le parlementarisme, voilà l'ennemi! » s'écriera-t-il aux Etats de Romans. Un esprit systématique pourrait même aller jusqu'à dire que l'Albert de Mun le plus ardemment social, - et les dates se prêteraient à son affirmation -, fut l'Albert de Mun ouvertement royaliste. Constatons seulement qu'avant son ralliement, Albert de Mun avait déjà proposé et soutenu toutes les réformes heureuses auxquelles son nom reste attaché.
Il faut aussi constater qu'il ne fut pas l'inventeur d'une doctrine sociale personnelle, mais le présentateur suprêmement éloquent des textes élaborés par une équipe qui mettait à sa disposition le fruit de leurs études communes.
Il faut enfin ne pas oublier que, même dans son action au Palais-Bourbon, s'il fut appelé par son talent éclatant à porter à peu près tout le poids des débats parlementaires, il y fut constamment aidé par un groupe de collègues, animés de la même foi généreuse et partageant toutes ses convictions.
Le nom d'Albert de Mun rayonne avec trop d'éclat justifié pour ne pas avoir éclipsé, pour le grand public, celui de camarades de combat plus obscurs.
Ce ne sera pas porter atteinte à sa juste réputation que de tirer d'une ombre imméritée ceux qui l'entouraient, le soutenaient, se portaient à sa rescousse et lui donnaient la certitude de traduire l'élan réfléchi des meilleurs disciples du Christ et des plus intelligents défenseurs de la monarchie traditionnelle.