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lundi 21 février 2022

Clemenceau en embuscade

 

L’Embusqué : nous n’avons guère de moyen pour savoir si le titre de cet article dans L’Action française du 27 août 1914, titre que Maurras attribue dans une note des Conditions de la Victoire à Maurice Pujo, a inspiré moins d’un an plus tard Clemenceau pour sa célèbre et redoutée rubrique du « Carnet des embusqués » dans son propre journal.

Pourquoi embusqué ? Parce que c’est ainsi que Maurras voit la position de Georges Clemenceau à l’époque : sans faire partie du gouvernement d’Union sacrée il le soutient en tant qu’homme politique de poids, mais ne se prive pas, à l’abri de son journal, de le critiquer.

Sans doute la position de Clemenceau est un peu équivoque, et il en joue. Mais Maurras lui-même ne se prive pas de critiquer le gouvernement ou de lui donner des avis : le rappel des mésaventures des régiments provençaux calomniés quelques jours plus tôt par le sénateur Gervais et mal défendus par le gouvernement en atteste dans cet article même.

Alors que reproche Maurras à Clemenceau ? Sans doute un peu d’être Clemenceau :

Si je publiais les mêmes renseignements, si j’émettais les mêmes affirmations, si je me permettais, chétif, de critiquer bureaux, ministres, président, d’abord on ne laisserait pas passer cette prose et l’on aurait raison.

Mais il semble que Maurras reproche surtout à Clemenceau le « désordre » qu’il introduit ainsi. Là où Maurras voit dans la guerre un moment restaurateur de l’ordre sous le poids des événements et des périls, une sorte de suspension de la démocratie et de ses nuées dans un moment décisif de réalisme, même si elle reste formellement en place, Clemenceau pense tout autrement et n’entend suspendre des pratiques politiques qui forment son quotidien de parlementaire, de ministrable et de journaliste influent que ce qu’il juge strictement nécessaire à la défense.

On sait que le Tigre changera un peu d’avis plus tard, quand il occupera lui-même le pouvoir, jusqu’à paraître autoritaire à beaucoup…

http://maurras.net/2017/01/23/clemenceau-en-embuscade/#more-2508

jeudi 11 novembre 2021

La Petite Histoire : Clemenceau, un agent britannique ? – Les grands traîtres

 Georges Clemenceau est une véritable icône républicaine. On le connaît surtout sous la figure du Tigre, charismatique et impitoyable, ou celle du père la victoire, le poing levé dans les tranchées face à l’ennemi. Et pourtant, Clemenceau c’est aussi de sombres affaires et des décisions très douteuses. L’affaire du canal de Suez, du proche Orient ou encore de la Rhénanie, mais aussi et surtout cet ordre invraisemblable, en 1918, qui empêche le général Franchet d’Espèrey de marcher sur Berlin et d’obtenir une paix glorieuse pour la France. Peut-on pour autant, comme l’on fait certains, le qualifier d’agent britannique ou pire, de traître ? C’est ce que nous allons voir dans cet épisode.

mercredi 25 novembre 2020

Le repos dominical, conséquence d'une catastrophe minière

   


Au lendemain de la tragédie de Courrières, le gouvernement radical-socialiste de Ferdinand Sarrien fut contraint de légaliser le repos dominical pour calmer la colère populaire.

Le matin du samedi 10 mars 1906, se produisit près de Courrières, dans le Pas-de-Calais, une catastrophe minière qui tua officiellement 1099 personnes. Un coup de grisou (explosion de gaz) suivi d'un coup de poussier (inflammation de la poussière de charbon) provoquèrent une flamme qui parcourut en deux minutes 110 kilomètres de galerie dans trois des fosses exploitées par la Compagnie des mines de Courrières, où se trouvèrent pris au piège, à 340 mètres de fond, quelque 1700 mineurs et galibots (âgés de 14 ou 15 ans).

L’enchevêtrement des débris et la présence de gaz dans les puits et les galeries rendirent les opérations de sauvetage très difficiles. Par rapport au nombre des victimes, peu de blessés furent remontés, souvent grièvement brûlés ou mutilés. Par ailleurs, les opérations de sauvetage furent vite abandonnées : l'arrivée, le 11 mars, d'une équipe d'ingénieurs de l’État qui devaient les prendre en main, ne fit que compliquer la situation, l'ingénieur en chef se heurtant aux ingénieurs de la mine et aux mineurs désireux d'agir le plus vite possible pour secourir leurs camarades. Le 12 mars, troisième jours après l'accident, les travaux de sauvetage étaient déjà interrompus lorsqu’arrivèrent 25 mineurs allemands volontaires, équipés de masques à oxygène - dont les sauveteurs français étaient dépourvus… Ils ne trouvèrent dans les galeries que des cadavres. Le 15 mars, les recherches furent définitivement stoppées. Pourtant il demeurait des survivants.

Le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize hommes parvinrent à rejoindre un puit après avoir marché dans le noir pendant des kilomètres et furent sauvés. Et le 4 avril, un quatorzième miraculé fut retrouvé vivant grâce aux secouristes allemands.

Sacrifiés aux intérêts de la mine

Il s'ensuivit un mouvement de colère parmi les mineurs, provoqué par le sentiment d'avoir été sacrifiés aux intérêts de la mine. Il apparut que la présence de la poche de grisou à l'origine de l'explosion avait été signalée, mais que la compagnie n'en avait pas tenue compte. La rapidité avec laquelle il avait été mis fin aux recherches fut aussi reprochée à ses responsables, accusés de s'être davantage souciés de protéger le gisement que de sauver les vies humaines. La manière dont avaient été traitées les familles, laissées sans informations, le peu de temps qui leur fut laissé pour identifier leurs morts (un seul jour pour plus d'un millier de corps parfois méconnaissables), ainsi que l'expulsion des veuves hors des corons, mirent un comble au ressentiment. Lors des obsèques, organisées hâtivement, les corps étant ensevelis dans une fosse commune, l'ingénieur en chef et le directeur de la compagnie s'en furent sous les huées.

La révolte s'étend, débouche sur un vaste mouvement de grève dans lequel 40 000 mineurs sont engagés à la fin du mois de mars. Georges Clemenceau, ministre de l'Intérieur y voit « l'occasion de montrer son tempérament », comme l'a écrit Jean-Denis Bredin. Il harangue les grévistes à Lens et, ses appels au calme restant sans effet, fait venir 20 000 soldats et gendarmes pour réprimer l'émeute qui gagne tout le Nord et le Pas-de-Calais. Cependant, à Paris, la CGT brandit la menace d'un 1er mai musclé et le gouvernement doit encore faire appel à l'armée pour y garantir l'ordre, sans pouvoir éviter la multiplication des grèves.

C'est dans ce contexte de lutte sociale qu'est votée la loi sur le repos dominical, qui contribue à calmer les esprits. Clemenceau, quant à lui, succédera à Ferdinand Sarrien à la présidence du Conseil en octobre 1906.

H.B. monde&vie 14 janvier 2015 n°902

lundi 5 novembre 2018

Entre deux guerres : précisions

6a00d8341c715453ef022ad3bdb210200b-320wi.jpgNotre précédente chronique mérite sans doute d'être précisée. Et parmi les commentaires pertinents[1], deux lecteurs me reprochent de ne pas voir, au rebours de ce que suggère l'illustration Godwin, deux traits qui rapprochent selon eux notre époque et celle des années 1930. Indiscutablement en effet la médiocrité du personnel politique français saute aux yeux dans les deux cas et les dangers inhérents à la situation internationale, et aux intrigues perverses des puissances actuellement ou potentiellement ennemies, ne doivent pas nous échapper
Si j'ai donné, au fil de ces "Insolent" l'impression de ne pas m'en rendre compte, je veux bien qu'on me fustige.
Il existe en effet de fortes ressemblances entre toutes les avant-guerres.
Ce que je critique dans le prétendu discours historiciste du jeune Macron c'est justement l'erreur, d'autant plus choquante, qui suggère de nous mobiliser contre des forces qui n'existent plus de la même manière : où est le front populaire ? où sont nos ligues et nos journaux de droite ? où sont nos anciens combattants ? où est notre armée qui, rappelons-le, passait jusqu'en 1939 pour la plus puissante du monde ? quels sont nos ennemis de demain ?
"Dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, croit donc pouvoir affirmer l'actuel président de la république, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l'Europe de l'après-Première Guerre mondiale à la crise de 1929,… Il faut l'avoir en tête, être lucide, savoir comment on y résiste". Et de lancer un appel à la "vigueur démocratique."
Ne nous y trompons pas cependant. Ce prétendu petit philosophe ne cherche pas à nous faire remarquer, à l'instar de M. de La Palice, combien la paix correspond à l'intervalle séparant deux guerres.
De ce point de vue toutes les entre-deux guerres se ressemblent.
Et le chef de l'État aurait pu aussi bien évoquer les années qui ont précédé n'importe quel conflit. La médiocrité et l'aveuglement du personnel dirigeant sous la cinquième république peut, d'ailleurs, parfaitement être comparée dans ce contexte avec celle de la troisième ou de la quatrième.
Il cherche tout juste à nous effrayer par le spectre des seules années 1930. Et il enjambe avec aisance, au gré de son évocation historique, et la crise américaine de 1929 et la main mise définitive de Joseph Staline sur le pouvoir soviétique en 1931.
Pas la peine de faire un dessin pour identifier, dans son scénario, les méchants du film.
Les propos que nous incriminions ont été tenus en marge d'une visite de l'exposition consacrée à Georges Clemenceau. Ne tenons pas ceci pour un point de détail fortuit. On nous invite encore à rejoindre les rangs des admirateurs du Tigre.
Clemenceau, célébré longtemps comme "le Père la Victoire". Voilà bien une statue virtuelle à déboulonner. Tâche nécessaire mais lourde. Même Beau de Loménie, ordinairement plus sévère, lui trouve, en tant que combattant de la Grande Guerre, des qualités.
Impossible pourtant d'oublier les méfaits de ce radical-socialiste, aggravé d'un tempérament autoritaire.
Son sectarisme anticatholique prolongea la guerre alors même que les propositions de paix séparée défendues par Sixte de Bourbon-Parme et par le pape Benoît XV auraient permis d'y mettre fin en 1917. Elles auraient épargné à l'Europe des dizaines de milliers de vies humaines, mais aussi les catastrophes historiques dont toute l'Europe, France comprise, n'est pas remise.
Il fallait à tout prix dans son esprit détruire l'Autriche-Hongrie, – ce qui allait aboutir à la création de deux États non-viables, la Tchéco-Slovaquie et la Yougoslavie, – le traité de Trianon amputant de moitié le territoire naturel de la Hongrie, etc.
Ne parlons même pas du traité de Versailles, injuste, absurde, mensonger, inapplicable, etc.
Ses obstinations jacobines dans la confection bancale des mauvais traités de 1919 et 1920 portent une large part de responsabilité dans la réapparition de la guerre en 1939…
Faudra-t-il attendre des commémorations du Onze-Novembre qu'elles évoquent ces erreurs, si "républicaines", à ne pas reproduire ? La "lèpre nationaliste" y verrait sans nul doute une Divine surprise.
JG Malliarakis  
Apostilles

samedi 6 octobre 2018

Les origines secrètes de la Première Guerre mondiale

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Par Eric Delcroix, juriste, essayiste et écrivain ♦ Il existe de multiples thèses sur les causes de la Première Guerre mondiale. Pour certains, c’est l’Allemagne qui est coupable. Pour d’autres, c’est la Russie et le clan belliciste français qui ont poussé à l’affrontement. Pour d’autre, c’est le jeu mécanique de l’enchaînement des alliances qui a rendu la guerre totale inévitable. Sans oublier, bien entendu, la thèse marxiste qui considère que la Première Guerre mondiale était provoquée par le capitalisme.
La thèse qui est présentée ci-dessous met en cause les puissances anglo-saxonnes. C’est une thèse qui vaut d’être présentée et débattue car on ne peut connaitre la vérité historique que par la confrontation des points de vue.
Polémia.
On connaît le mot de Mitterrand, reflet de l’esprit bien conditionné du temps, après deux guerres mondiales : « Le nationalisme c’est la guerre ». La formule est remarquable, car elle révèle la cause fondatrice de l’Union européenne incapacitante sous l’égide américaine (cf. Jean Monnet). C’est pourquoi ce machin s’est enfermé dans une philosophie droit-de-lhomesque, puis post-soixante-huitarde, au point que sa conscience est incarnée par Daniel Cohn-Bendit.
Mais les mensonges des vainqueurs sont parfois encore remis en cause, spécialement quand aucune loi ne vient figer la recherche historique, même si les travaux inopportuns peinent, comme c’est le cas ici, à trouver un éditeur à grande diffusion et l’écho qu’ils méritent dans la presse.
Dans un ouvrage passionnant, L’Histoire occultée – Les origines secrètes de la Première Guerre Mondiale* Gerry Docherty et Jim MacGregor préviennent le lecteur dès leur introduction : « On a créé une histoire soigneusement falsifiée pour dissimuler le fait que c’est la Grande-Bretagne, et non l’Allemagne, qui était responsable de la guerre ». Avec beaucoup moins de bases documentaires, mais une réelle intuition, Léon Degrelle (1906-1994) avait déjà développé ce thème (Hitler né à Versailles, Le Traquenard de Sarajevo, 1986). Il est d’ailleurs symptomatique que de nombreuses archives compromettantes aient fait l’objet de destructions systématiques. D’autres furent accaparées par des institutions privées américaines, sous la responsabilité du futur président des États-Unis, Herbert C. Hoover, à la tête d’une gigantesque entreprise à cette fin (plus de mille agents !), avec chantage à l’aide alimentaire à la clef. C’est ainsi que Hoover mettra la main sur les archives du ministère des Affaires étrangères allemand, obtenues de Friedrich Ebert (1919), mais aussi sur celles du régime tsariste, obtenues de Milioukoff, ancien ministre du gouvernement de Kerenski, et entreposées en Finlande. Exit donc ces archives inopportunes…
Les réseaux de la ploutocratie
Au départ, il y a eu l’organisation d’une coterie de capitalistes britanniques, à l’initiative de Cecil Rhodes (1853 – 1902), fondateur notamment de la compagnie diamantaire De Beers (et qui donnera son nom à la Rhodhésie). Rhodes avait constitué une organisation secrète de puissants capitalistes britanniques désireux d’assurer la suprématie mondiale de la Grande-Bretagne, organisation pérenne soutenue dès l’origine par un Rhodes Trust. MM. Docherty et MacGregor constatent : « Ceci allait, drapé dans la grande bannière de la civilisation, devenir une société secrète sans précédent. Non seulement reposerait-elle sur le privilège et la fortune, mais elle serait en outre également protégée de toute critique et dissimulée derrière un voile d’altruisme. »
Les  Anglo-saxons  sont particulièrement doués pour constituer des coteries et sociétés secrètes, ce qui est avéré au moins depuis la fondation de la franc-maçonnerie spéculative (1717) et ce que confirme, avec les États-Unis, entre-autres une Pilgrim’s Society (1902) sur laquelle nous allons revenir grâce à nos deux historiens. Les contempteurs systématiques des théories du complot, très « tendance », persuadés de la transparence cristalline consubstantielle de toute vie politique, peuvent se passer de lire plus avant et ignorer les travaux de MM. Docherty et MacGregor…
Ainsi, en février 1891, Cecil Rhodes fonde, avec quelques riches compères très haut placés, sa société secrète impérialiste et ploutocratique, la « société des Élus » ou premier cercle, qui sera suivi d’un un second cercle plus ouvert, l’« association des Aides », complété plus tard par la « Table ronde » (Round table, 1910-1914) recrutant des acteurs ou intervenants utiles. Les membres de la Table ronde, nous dit-on, « avaient une approche quasi-maçonnique-jésuite » de leur mission, mission étendue dès lors à tout le monde anglo-saxon.
Les premiers réseaux de Rhodes, poussés par son fondateur, se feront la main en provoquant la très cruelle guerre des Boers (1899-1902), afin de s’emparer de sites aurifères des républiques constituées à la fin du XIXème siècle par les Afrikaners, le Transvaal et de l’État libre d’Orange. Les Britanniques inventeront à cette occasion, rappelons le, les camps de concentration, pour isoler les combattants boers de leur milieu humain, femmes, enfants, parents…
Mais l’oligarchie ploutocratique mobilisée par Rhodes, dite aussi « Élite secrète », au-delà de la mort de leur initiateur et de la main-mise sur l’or et le diamant d’Afrique du sud, va se préoccuper d’une question de bien plus grande ampleur.
« Les membres de cette élite secrète n’étaient que trop conscients du fait que l’Allemagne allait rapidement être sur le point de dépasser la Grande-Bretagne dans tous les domaines de la technologie, de la science, de l’industrie et du commerce (…) [Son] unification avait doté l’Allemagne d’un nouveau statut au sein de l’Europe continentale, et on ne douta guère à partir de  1890 qu’elle allait devancer, et la Grande-Bretagne et la France » . Pas d’état d’âme chez ces impérialistes : l’Allemagne devait être détruite ; l’Allemagne serait détruite.
Préparer la guerre pour abattre l’Allemagne
« Les hommes ne partaient pas en guerre sur un coup de tête. Il était nécessaire de mener une propagande massive et conséquente afin de créer une « menace » allemande qui précipiterait la population britannique dans une haine débordante vis-à-vis de l’Allemagne et du Kaiser Guillaume II (…) L’Élite secrète estimait que l’Allemagne représentait le plus grand le plus grand et le seul obstacle à sa prise du pouvoir mondiale ; elle créa par conséquent un croquemitaine germanique et le para de ses propres vices ». Aussi fallait-il préparer l’opinion publique, sans lésiner sur les moyens, les mensonges en attribuant à l’autre « de ses propres vices » et donc le projet de domination du monde.
Pour parvenir à ses fins, L’Élite secrète allait recruter des agents d’influence, et tout d’abord le roi Édouard VII lui même, qui derrière ses célèbres pérégrinations festives, sera un infatigable agent d’influence anti-germanique jusqu’à sa mort (1910). La préparation de la guerre contre l’Allemagne passant notamment par l’Entente cordiale avec la France (1904), une réelle connivence avec la Belgique de Léopold II (1906), et l’entretien de bonnes relations avec la Russie… Tout en soutenant le Japon, en lui fournissant, avec l’appui des banques de Londres, les bâtiments qui lui permettront de battre la flotte du Tsar à Tsushima (1905). Dès 1906, des militaires britanniques font des relevés topographiques en Belgique, car ils connaissent le plan Schlieffen et savent donc que les Allemands, s’il y a une guerre avec la France, pour pallier une situation obsidionale devront traverser la Belgique…
Le chef de file, le « cerveau » de cette cabale souterraine sera un personnage de l’ombre  sur lequel on aimerait avoir quelques lumières, Alfred Milner (1854-1925). Apparemment, on sait toujours assez peu de choses encore sur cet étrange germano-britannique… Wikipedia anglophone nous apprend tout de même que ce Milner est né à Giessen (Grand duché de Hesse) et a fait ses études supérieures à Tubingen puis à Oxford, avant d’être promu vicomte en Angleterre. Milner n’aura de cesse de provoquer la guerre contre la jeune Allemagne unifiée et s’entourera de ses propres agents, ce qu’il appellera son « jardin d’enfants » (selon Wikipedia, en allemand son  « Kindergarten » !).
L’Élite secrète recrutera nombre de figures célèbres, tels James Balfour, Nathaniel Rothschild ou Winston Churchill et le Premier ministre Asquith et, malheureusement aussi Rudyard Kipling.
En France, elle, joue les « revanchards », Clémenceau, Poincarré et Delcassé ; en Russie elle compte sur le Tsar, mais surtout sur sur le ministre des Affaires étrangères Sazonov et l’ambassadeur Isvolski. Et c’est ce dernier, stipendié, lui, par Londres, qui, avec Poincaré et l’argent russe, corrompt la presse française (cf. cabale contre Caillaux, partisan d’une normalisation des relations franco-allemandes qui aboutira comme on sait à l’assassinat du directeur du Figaro par l’épouse du diffamé, en mars 1914).
Provoquer la guerre sous un discours pacifiste…
Les futurs belligérants entraînés derrière la Grande-Bretagne seront mis patiemment en place, au fil d’une grosse dizaine d’années : les dominions au nom de l’unification impériale (Canada, Australie, Nouvelle Zélande et Afrique du sud), la France, la Belgique (qui obtiendra des garanties au Congo – 1906), la Russie et le Japon. Mais , avec la Table ronde et à travers notamment la Pilgrim’s societyprécitée, l’Élite secrète s’implantera solidement aux États-Unis au nom cette fois de l’unité de la « race anglo-saxonne » et recrute Rockefeller et J.P. Morgan. La toile du bellicisme ploutocratique anglo-saxon s’établira ainsi pour la première fois à l’échelle du monde, esquisse du futur mondialisme. La guerre pour la destruction de l’Allemagne sera mondiale, toute autre approche belliqueuse contre cette puissance confiante dans sa réussite eût été trop risquée…
Lloyd George, brillant orateur populaire britannique, qui s’était opposé à la guerre des Boers, se laissera circonvenir cette fois, tenu qu’il sera par « un riche train de vie et le sexe » au dessus de sa condition. Bref, il avait toujours besoin d’argent, l’Élite secrète en avait à foison et maîtrisait évidemment la corruption active. Lloyd George conviendra cependant après la guerre : « La dernière chose que l’orgueilleux Kaiser voulait, c’était une guerre européenne » !
Les frictions récurrentes entre l’Allemagne et la France au sujet du Maroc (1905-1911) n’avaient pas permis le cassus belli souhaité par l’Élite secrète, aussi allait-elle chercher autre chose : elle voulait la guerre ; elle en avait les moyens ; elle l’aurait.
A partir de l’attentat de Sarajevo (28 juin 1914), sur fond de connivence douteuse russo-serbe, on assistera à « l’orchestration d’une réaction disproportionnée de la Russie, de la France et de la Grande Bretagne … ».
Mais était-ce suffisant ? Les semaines passaient en tractations et, pis, en bons offices… Aussi une provocation subsidiaire fut-elle organisées (« plan B »). Qui ne se souvient d’une scène forte de La Fille de Ryan (David Lean, 1970) où un bateau présumé allemand, nimbé de brume, largue sous le vent des ballots flottants d’armes qui s’échouent sur une plage, à destination des rebelles républicains irlandais ? Seulement, si les 1 500 fusils de contrebande et de vieille facture était bien allemands, le, ou plutôt les deux bateaux, des yachts, battaient pavillon britannique… Cela se passait le 26 juillet 14, devant le village de Howth, l’Asgard qui appartenait à Erskine Childers, ami de Churchill, alors premier Lord de l’Amirauté, et le Chotah à Sir Thomas Myles, chirurgien honoraire de George V, et qui sera récompensé par l’Ordre du Bain (ça ne s’invente pas !). Bien sûr, à Howth l’armée britannique avait été prévenue et tuera ainsi des Irlandais, causant l’effet médiatique souhaité… L’industrie anglo-saxonne de la provocation, de Napoléon à Saddam Hussein, toujours nappée de moraline, est d’une inégalable efficacité.
Alors que la Russie commençait en secret sa mobilisation, ce même 26 juillet, George V justement, conviait à dîner le prince Henri de Prusse, frère cadet du Kaiser, dont le yacht relâchait à l’île de White. Et, entre la poire et le fromage, le roi lui affirma, au regard de la crise ouverte à Sarajevo, « nous resterons neutre ». L’information fut immédiatement télégraphiée à Berlin, rassurant Guillaume II. « Le Kaiser fit naturellement grand cas de cette promesse. Il s’agissait de quelque chose de bien plus estimable que des boniments de politiciens. Il avait la parole d’un roi ».
D’une guerre à l’autre
L’Histoire occultée – les origines secrètes de la Première Guerre Mondiale, ne traite pas des suites de la Première Guerre mondiale, hormis quant à l’escamotage planifié des preuves.
Mais l’ouvrage de MM. Docherty et Mac Gregor doit stimuler la curiosité du lecteur au-delà du sujet précis traité. En effet l’Élite secrète n’a probablement pas disparu avec le déclenchement de   la guerre en 1914. En 1939, ne retrouvera-t-on pas une situation identique à celle de 1914, vu de la City et de Wall Street ? Et qui peut douter que l’oligarchie anglo-saxonne ait perduré, avec Churchill ; qui peut douter que l’oligarchie mondialiste d’aujourd’hui soit son dernier état ? Si l’on en croit le Précis d’histoire contemporaine (Hatier, Paris, 1947) : « Six ans d’autarcie avaient fait de l’Allemagne, en 1939, le plus grand pays industriel du monde. »
Il aura fallu une nouvelle guerre de trente ans, 1914-1945. Germania delenda est.
Pour les soi-disant marxistes antifascistes et autres post-marxistes, passés du matérialisme dialectique à l’idéalisme moralisateur, à l’image de Daniel Cohn-Bendit, c’est le nationalisme et non le capitalisme qui porte en soi la guerre. Eh bien non, la ploutocratie, c’est la guerre !
Éric Delcroix 01/10/2018
* Éditions Nouvelle Terre, Lopérec, 2017, traduction de Hidden History – The Secrets Origins of the First World War (Edimbourg, 2013).
Crédit photo : Domaine public, via PixaBay

mardi 1 mai 2012

10 janvier 1920 : Les apprentis-sorciers de Versailles

La fin de la Première Guerre mondiale a marqué un tournant décisif dans l'histoire de l'Europe. Après les terribles saignées subies par les pays engagés dans un conflit à nul autre pareil et les bouleversements qui en ont découlé, se posait la question de l'organisation nouvelle à donner au continent. Quelle serait la nouvelle carte de l'Europe ?
À partir du 18 janvier 1919 se réunit à Paris une « conférence de la paix » censée mettre en place un nouvel équilibre européen et même mondial, compte tenu des répercussions sur les autres continents. Mais dès le départ cette conférence, dont les travaux se prolongeront jusqu'au mois d'août 1920. est marquée par une partialité évidente : l'Allemagne, considérée a priori comme coupable, seule coupable, de la guerre, doit expier (« l'Allemagne paiera ») et, se trouvant donc exclue des négociations, devra se plier aux exigences des vainqueurs. Ceux-ci sont représentés par vingt-sept délégations mais le travail effectif de mise en forme est confié à une cinquantaine de comités d'experts, qui ont la charge de remettre leurs conclusions au Conseil des Quatre (Clemenceau pour la France. Lloyd George pour l'Angleterre. Wilson pour les États-Unis, Orlando pour l'Italie). C'est à ce cénacle qu'appartient la réalité du pouvoir de décision.
Cela ne va pas sans tensions et divergences, car les intérêts, donc les intentions, des uns et des autres ne concordent pas. Ainsi, face à l'intransigeance de la France à l'égard de l'Allemagne, qu'il s'agît d'abaisser le plus possible par tous les moyens et sur tous les plans, l'Angleterre souhaite plus de souplesse, à la fois par crainte d'une prééminence française en Europe trop affirmée et par souci des intérêts économiques anglais bien compris d'Allemagne peut et doit redevenir un important débouché de l'industrie et du commerce britanniques, ce qui exclut qu'elle soit ruinée). Quant à l'Italie, elle se voit refuser par Wilson les gains territoriaux (Fiume et la Dalmatie) qui lui avaient été promis pour son entrée en guerre. Le même Wilson refuse que la France annexe la Sarre.
Quand les vainqueurs parviennent, vaille que vaille, à fixer les clauses du traité, très dures pour l'Allemagne, les autorités allemandes mais aussi l'opinion allemande refusent de les accepter, d'autant qu'elles sont présentées comme la conséquence de la culpabilité allemande. Le 17 juin l'ultimatum est lancé : l'Allemagne doit accepter dans les cinq jours, sinon... Hermann Müller, le nouveau ministre des Affaires étrangères allemand, doute que son pays ait la capacité de résister. Il signe le traité le 28 juin.
L'Allemagne perd en Europe 68 000 km2 et 8 millions d'habitants, au profit de la France, de la Pologne, de la Belgique. Elle perd aussi toutes ses colonies, en Afrique et en Asie, attribuées à la France, à la Grande-Bretagne, au Japon, à la Nouvelle-Zélande, à l'Australie, à l'Afrique du Sud et à la Belgique. Sur le plan militaire, l'Allemagne n'aura qu'une armée de 100 000 hommes, sans équipement lourd (artillerie, chars), sans aviation, avec une marine sans cuirassés ni sous-marins, tandis que le grand état-major est dissous. En clair, l'Allemagne n'a plus une réelle capacité de défense.
Sur le plan économique, le pays vaincu doit livrer une partie de sa flotte commerciale, de son matériel ferroviaire et de ses machines industrielles, tout en perdant les trois quarts de son minerai de fer, le quart de son charbon et de son acier, 15 % de sa production agricole.
De plus les Allemands vont devoir payer des "réparations", dont le montant sera fixé par une commission, pour le 1er mai 1921 au plus tard. En attendant, l'Allemagne doit verser la somme de 20 milliards de marks-or. Dans un pays où règne la misère (des anciens combattants invalides, y compris des officiers, en sont réduits à la mendicité et la mortalité infantile est impressionnante), ces mesures provoquent une grande exaspération. D'autant que, pour prendre des gages, les armées alliés annoncent l'occupation de la rive gauche du Rhin, ainsi que, sur la rive droite, des viles de Cologne, Mayence et Coblence.
Ratifié par le gouvernement allemand le 10 janvier 1920, le traité de Versailles était censé tirer un trait sur le cauchemar des tranchées et rendre impuissante à jamais l'Allemagne. Treize ans plus tard, le peuple allemand, en portant par ses votes (il paraît que cela s'appelle la démocratie) Adolf Hitler au pouvoir, entendait effacer l'humiliation de Versailles et redonner à l'Allemagne son droit à l'identité et à la puissance.
Pierre VIAL. Rivarol du 27/1/2012

lundi 20 février 2012

Polémistes et pamphlétaires français : Georges Clemenceau

Clemenceau est né le 28 septembre 1841 en Vendée. Il est le fils d’un médecin de Nantes, républicain, façonné par les idées nouvelles, libéral, radical, agnostique et même anticlérical. Georges a dix ans quand se produit, le 2 décembre 1851, le coup d’Etat de celui qui sera Napoléon lII. Les gendarmes viennent arrêter le docteur Clemenceau. Le petit serre les poings : « Je te vengerai ». Son père lui répond : « Travaille pour devenir un homme. » Il sera maire du 18e arrondissement, président du conseil municipal de Paris, député, et président du Conseil, et même académicien, bien qu’il ne siégeât jamais. Celui qui fut surnommé le Tigre, pour sa bravoure et sa férocité à combattre ses multiples adversaires, s’imposa par sa verve, davantage que par sa plume, comme le chef incontesté des républicains radicaux et de l’opposition d’extrême gauche aux Opportunistes, emmenés par Gambetta. L’écrivain Julien Gracq évoquera son « agressivité pure, gratuite, incongrue », et une « personnalité aux arêtes tranchantes comme un rasoir. » Quand éclate la Commune, il est maire de Montmartre, et traînera toute sa vie l’accusation (injuste) d’avoir laissé fusiller les généraux Lecomte et Clément Thomas. Il se battra avec fougue pour l’amnistie des communards. Le gouvernement Waddington veut-il exclure de l’amnistie ceux qui « se déclarent ennemis de la société » ? Clemenceau suscite les rires de la Chambre en déclarant : « A quel signe, à quel critérium reconnaît-on un ennemi de la société ?
 M. le duc de Broglie est un ennemi de la société aux yeux de M. Baudry d’Asson, et moi je tiens M. Baudry d’Asson pour un ennemi de la société. Nous sommes ainsi 36 millions d’ennemis de la société qui sommes condamnés à vivre dans la même société. » Le Tigre sait se montrer féroce… Il prétendait ne pas aimer son surnom : « Le tigre ? Tout en mâchoire et peu de cervelle. Cela ne me ressemble pas. » Farouchement opposé au colonialisme et au « parti colonial » qui est affairiste en diable, il défend la nécessité de préparer en priorité l’armée française face à l’Allemagne. Il s’attaque au libéralisme économique, déclarant ; « Qu’est-ce que votre laissez-faire, votre loi de l’offre et de la demande, sinon l’expression pure et simple de la force ? Le droit prime la force : voilà le principe de la civilisation. » Il défend Dreyfus et « invente » le titre du fameux pamphlet de Zola, publié dans l’Aurore : J’accuse… « Premier flic de France » (les fameuses Brigades du Tigre doivent leur surnom à Clemenceau), s’illustre par sa détermination à faire face aux importantes  grèves, parfois insurrectionnelles qui secouent le pays. Il écrase de son mépris les médiocres politiciens. Il retire ainsi son portefeuille des Finances à Ribot, déclarant : « Il est voûté, mais ce n’est pas un abri sûr. » Il trouve moyen de se brouiller durablement avec Jaurès. Voici un échange amusant au Parlement : « Jaurès, vous n’êtes tout de même pas le Bon Dieu ? — Et vous, vous n’êtes pas le Diable ? » Et Clemenceau de répliquer : « Qu’en savez-vous ? » Clemenceau s’oppose à la peine de mort et décrit dans des pages impressionnantes l’exécution de l’anarchiste Emile Henry, évoquant « un bruit de craquements prolongés comme d’os lentement écrasés, broyés », concluant son article par : « Que des barbares aient des mœurs barbares, c’est affreux, mais cela s’explique. Mais que des civilisés irréprochables[...] s’acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu’on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive ».
Vient la Grande Guerre. Clemenceau est résolu de se battre à outrance. Chez lui, pas de romantisme et de fleurs au fusil. « La parole est au canon. Et maintenant, aux armes ! Tous. Mourir n’est rien. Il faut vaincre. » Lorsqu’il présente, le 8 mars 1918, son programme de gouvernement à la tribune, il déclare : « Vous voulez la paix ? Moi aussi. Il serait criminel d’avoir une autre pensée. Mais ce n’est pas en bêlant la paix qu’on fait taire le militarisme prussien. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre. Je fais toujours la guerre. » Il continua, hélas, de faire la guerre après la guerre, portant une lourde responsabilité dans la catastrophe prévisible que préparait le traité de Versailles.
Il meurt le 24 novembre 1929 à Paris. Sur son lit de mort, voyant arriver un prêtre, il avait dit « Enlevez-moi ça ! » Il refusait des obsèques officielles. Ses dernières volontés furent : « Pour mes obsèques, je ne veux que le strict minimum, c’est-à-dire moi. » Il fut enterré debout, tourné vers l’est. Seuls quelques paysans réussirent à forcer les barrages de gendarmes pour lui rendre un dernier hommage…
R.S. RIVAROL 9 SEPTEMBRE 2011

mardi 16 août 2011

Polémistes et pamphlétaires français : Emile Zola

Né à Paris le 2 avril 1840 d'un père italien, Emile Zola est dès son plus jeune âge passionné de littérature, mais aussi de peinture. Au collège, il se lie d'amitié avec Paul Cézanne, à qui il confie sa certitude d'être un jour un écrivain reconnu. Le premier amour de Zola s'appelle Berthe : « une fille à parties », prostituée dont il s'entiche à 20 ans. Il conçoit le projet de « la sortir du ruisseau ». Sans succès. Ayant échoué au baccalauréat, il occupe finalement, chez Hachette, un emploi équivalent à nos attachés de presse. À la librairie Hachette, règne une idéologie positiviste et anticléricale qui le marquera profondément. Devenu journaliste, il pratique d'abondance la polémique, affichant ses haines et ses goûts, tant dans le domaine de l'esthétique que de la politique. « Haïr, écrit-il, c'est aimer (?), c'est sentir son âme chaude et généreuse, c'est vivre largement du mépris des choses honteuses et bêtes… Je me suis senti plus jeune et plus courageux après chacune de mes révoltes contre la platitude de mon âge… Si je vaux quelque chose aujourd'hui, c'est que je suis seul et que je hais. » À force de “haïr”, il tombe deux fois sous le coup de la loi, et est mis en état d'arrestation en mars 1871. Sans conséquence. Il est libéré le jour même. À vrai dire, Zola ne se sera jamais engagé dans l'action politique. Républicain convaincu, il suit, bien sûr, avec ironie la chute de l'Empire, mais ne partage pas vraiment l'esprit de la Commune, écrivant même du peuple de Paris : « Le bain de sang qu'il vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur. » Zola appartenait à un temps de guerre civile larvée, un temps où, pour reprendre la formule de Maurras, « les Français ne s'aimaient pas » : la Commune, la lutte à mort contre les monarchistes, les hobereaux, les curés, le grand chambard antisémite mené par Drumont, le cirque boulangiste qui secoua violemment la France, la furieuse affaire de Panama, et enfin l'Affaire. L'affaire Dreyfus. Pour ou contre « le traître », c'était mal parler. On est pour ou contre l'Armée. Des familles divisées, des mariages rompus. Dreyfus était, comme le décrivait Pierre Dominique, raide, plus traîneur de sabre que nature. Patriotard. Un homme qu'on ne pouvait imaginer en civil. Une tête à képi, toujours au garde-à-vous. « Ah ! madame, devait s'écrier son avocat Pierre Mille, dans le salon - de gauche - de madame Muhlfeld, quel détestable innocent nous avons là ! » Et Léon Blum devait, plus tard, se poser la question : « S'il n'avait été Dreyfus, aurait-il été seulement dreyfusard ? »
Zola, avec son style pompeux et amphigourique, se lance dans la bataille en faveur de Dreyfus : « Jeunesse, jeunesse ! Sois humaine, sois généreuse. Si nous nous trompons, sois avec nous, lorsque nous disons qu'un innocent subit une peine effroyable et que notre cœur révolté s'en brise d'angoisse… Jeunesse, jeunesse ! Comment ne fais-tu pas ce rêve chevaleresque, s'il est quelque part un martyr succombant sous la haine, de défendre sa cause et de le délivrer ? … Et n'es-tu pas honteuse, enfin, que ce soient des aînés, des vieux qui se passionnent, qui fassent aujourd'hui ta besogne de généreuse folie ? » Ce n'est pas vraiment un modèle de polémique… Rien que du médiocre…
Mais le pire, qui fut aussi la chance de Zola de passer aux yeux de l'Histoire pour un polémiste talentueux, fut ce fameux article paru le 13 janvier 1898 dans l'Aurore. De lourdes strophes aussi mal rythmées que possible. Une sorte de charabia. Mais où Zola a le mérite de faire, pour la première fois, la synthèse de l'Affaire. Le titre imaginé par Zola ? « Lettre ouverte à Félix Faure, Président de la République ». Un titre nul, qui n'aurait attiré aucun lecteur supplémentaire. C'est Clemenceau qui biffa ce titre pour le remplacer par “J'accuse !”. L'Aurore tira dans la journée 300 000 exemplaires, dix fois plus que d'habitude. Un succès colossal qui permit à Zola de devenir, grâce à Clemenceau, le grand polémiste de la gauche… qu'il ne fut en réalité jamais. Zola fut bien sûr poursuivi et renvoyé devant la Cour d'Assises. Sa gloire était assurée. Citons encore Pierre Dominique qui définit ce que doit être, et surtout ne pas être un polémiste : « Le polémiste, tel le dieu Mercure, doit avoir des ailes au talon. On peut tout lui pardonner, pas la lourdeur de la démarche, pas la solennité du ton, et surtout pas, dans la lourdeur et la solennité, la platitude. »
Le 29 septembre 1902, Emile Zola et son épouse sont intoxiqués par la combustion d'un feu dans la cheminée de leur chambre, à Paris. Il meurt. La presse nationaliste et antisémite exulte. Ses cendres sont transférées au Panthéon le 4 juin 1908.
R.S. RIVAROL 8 AVRIL 2011

jeudi 12 août 2010

La Grande Guerre / Les premiers “pirates de l’air”

L’élection d’Arafat à la tête de l’État palestinien à naître conduit les commentateurs à se poser gravement la question : sont-ce les résistants palestiniens qui ont inventé les “pirates de l’air” ? Les uns soutiennent cette hypothèse, d’autres prétendent au contraire que c’est De Gaulle qui créa ce nouveau délit en faisant enlever Ben Bella en plein ciel ; d’autres encore assurent que c’est Robert Hemmerdinger, fondateur du Front national des Français juifs qui fut le premier pirate de l’air en tentant de s’emparer de la Caravelle qui le conduisait à Paris après son arrestation avec plusieurs autres membres de l’OAS.
Eh bien, tout cela est faux. C’est en 1916, le 29 janvier exactement, que l’expression “pirates de l’air” vint pour la première fois sous la plume d’un journaliste au lendemain du bombardement de Ménilmontant par les zeppelins.
Intitulé “Zeppelins sur Paris, les crimes des pirates de l’air“, le récit, par Jean Bernard dans La Vie de Paris, de ce qui fut sans doute le premier bombardement civil de l’histoire vaut d’être rapporté dans les termes employés à l’époque.
Il était à peine dix heures (du soir), le ciel était clair et le temps était si doux que les parisiens déambulaient par les rues en devisant, le nez au vent, les mains aux poches. (…) les premiers appels de trompe des pompiers déchirèrent l’air.
- Tiens ! Des zeppelins !
Une simple constatation mais pas de panique et les familles continuèrent de dévaler lentement pour regagner leur logis. On peut bien l’avouer, personne n’avait peur et, sur le pas des portes, les commères devisaient, donnant leur avis.
- Dame, ce n’est pas étonnant, c’est ce soir qu’on devait allumer quelques centaines de nouveaux becs de gaz. Ils auront été avertis et ils nous envoient leur salut.
Les gamins intéressés suivaient les conversations mais pas un ne songea à rentrer. On eût dit une soirée de fête. Toutes les têtes se dressaient vers la voûte sombre, suivant dans les airs les petites étoiles filantes formées par les avions de combat qui balayaient le ciel.
Des détonations sourdes, à plusieurs reprises, vinrent secouer les causeurs.
- Ce sont des bombes, disait-on. Mais personne ne voulait croire à la randonnée des monstres ennemis.
- Nous sommes trop bien gardés ! Ils ne pourraient pas venir. Et puis, zut ! Nous n’avons pas peur.
Cette phrase de défi justifiait toutes les audaces. Les curieux emplissaient les larges voies, interrogeant les sergents de ville.
- Où sont-ils, Monsieur l’agent ? On voudrait tout de même bien les voir. Les policiers avaient des gestes vagues et imprécis.
- Rentrez chez vous, cela vaut mieux que d’attendre les bombes.
Et, comme il se faisait tard et qu’une obscurité quasi complète enveloppait la capitale, chacun regagna son domicile en ne songeant même plus aux dirigeables allemands.
Hélas ! En ouvrant les yeux, le matin, les Parisiens furent douloureusement surpris. Un zeppelin, pour de bon, avait survolé Paris et jeté quatorze bombes sur la capitale. Les journaux, par prudence, taisaient le nom du quartier, le populeux Ménilmontant, où le crime s’était accompli, mais le secret fut bientôt celui de Polichinelle et il n’était pas dix heures que Paris montait déjà vers les lieux sinistrés. Autos de maître, taxis de louage, motocyclettes et bicyclettes escaladaient les pentes pittoresques du XXe arrondissement.
Les soldats du Kaiser avaient frappé des innocents. Ce n’était ni des monuments historiques, ni des bâtiments intéressant la pyrotechnie de la guerre, ni des casernes qui avaient été atteints. Non. C’étaient les demeures ouvrières d’un pauvre coin paisible. Des femmes, des petits enfants, des vieillards, voilà les victimes.
Si les Allemands, à bout de forces, ont voulu terroriser la population parisienne, ils se sont bien trompés ! Personne n’en a peur. Pas plus les grands que les petits. Et le mot de la situation m’a semblé être donné par une brave ouvrière qui revenait du marché, son filet à la main, et qui disait à sa voisine :
- Au fond, ce n’est pas un mal. On souffre si peu, nous autres, pendant que nos hommes se battent, qu’on oublierait presque que c’est la guerre.
Ce premier bombardement fit vingt victimes dont les obsèques furent célébrées le 7 février 1916 en l’église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant. Le cortège, en marche vers le Père Lachaise, s’arrêta devant la mairie du XXe où une estrade avait été dressée. L’oraison funèbre des vingt malheureux fut prononcée par le ministre de l’Intérieur Malvy, qui devait, un an plus tard, sur dénonciation de Clemenceau, être condamné au bannissement pour forfaiture. Il avait protégé les meneurs défaitistes et soutenu une feuille de liaison vendue aux Allemands : “Le Bonnet rouge”.
Son petit-fils, Martin Malvy, ancien ministre du gouvernement Cresson, est aujourd’hui porte-parole du Parti socialiste…

vendredi 14 novembre 2008

DREYFUS TOUJOURS ACTUEL

Il y aura cent ans, en octobre prochain, débutait l'affaire Dreyfus. En avant-première d'un anniversaire qui risque d'être commémoré abondamment et de façon univoque, François Brigneau a pris l'excellente initiative d'éditer un numéro de ses "Cahiers" consacré à l'affaire et proposant un historique concis mais détaillé, ainsi qu'une analyse "vue de droite" des prémisses et conséquences politiques de ce qui fut bien plus qu'un simple problème judiciaire. Il répond ici à quelques questions d"'actualité".
❍ National Hebdo : Si l'on pouvait résumer la thèse de votre Cahier, Dreyfus était peut-être innocent du crime de trahison mais les dreyfusards sont eux, à coup sûr, coupables de complot ou d'agression contre la France chrétienne et l'armée. Si complot il y a, qui en a été l'instigateur ?
❏ François Brigneau : A mon sens, il y a eu plutôt que complot une exploitation rapidement devenue gigantesque d'une affaire somme toute modeste, au départ. Les premiers à se mobiliser sont les frères du capitaine Dreyfus et à travers eux la communauté juive française. Je rappelle comment dès le 30 octobre 1894 - Dreyfus a été arrêté le 15 octobre - le grand rabbin de Paris, Zadoc Kahn, lié familialement aux Dreyfus, est reçu par le préfet de police, Lépine, qu'il adjure de tout faire pour éviter le conseil de guerre à Alfred Dreyfus sinon, dit-il, on verra « tout le pays coupé en deux, tous mes coreligionnaires debout et la guerre déchaînée entre les deux camps ». Et le grand rabbin ajoute aussitôt : « Quant aux moyens de la soutenir (cette guerre), vous pouvez vous fiez à nous ». Ensuite, à partir de la déportation de Dreyfus en Guyane, à l'île du Diable, la gauche radicale et franc-maçonne monte au créneau, parce qu'elle voit très vite dans cette affaire un moyen à la fois de se refaire une virginité après le scandale de Panama qui l'a abondamment éclaboussée, et d'attaquer les milieux politiques catholiques et nationalistes. C'est toute la démarche d'un Clemenceau, considéré comme fini politiquement après Panama, et à qui l'affaire Dreyfus permettra de redémarrer la carrière que l'on sait.
❍ Voyez-vous d'autres instigateurs ?
❏ Il y a pu avoir le rôle de factions militaires françaises opposées les unes aux autres. La franc-maçonnerie a des relais dans l'armée pourtant largement dominée par le parti catholique ou monarchiste. On ne peut exclure des manœuvres d'intoxication des services secrets allemands, visant à désorganiser l'efficace service de contre-espionnage français mis en place après 1871 .
Mais à l'évidence ce qui est frappant dans l'affaire Dreyfus c'est le rôle joué par les lobbies progressistes ou juifs pour médiatiser et internationaliser la cause d'un obscur officier français. On peut même dire qu'il s'agit d'une première dans le genre. Je cite dans mon Cahier la réaction exemplaire à ce propos de Wilhelm Liebknecht. Exemplaire car Liebknecht, juif, est le fondateur du parti socialiste allemand et le père du dirigeant révolutionnaire allemand de 1917 Karl Liebknecht - et n'a vraiment pas le profil d'un antidreyfusard. Or, écrivant dans un journal socialiste viennois sur l'affaire en 1899, il dénonce de façon virulente le montage politico-médiatique et les "trucs" du parti dreyfusard, parle d'un « charivari bien répété (...) conduit par un chef d'orchestre au moindre signe duquel tous les exécutants obéissaient (...) Quand, dans tous les pays, cinq cents journaux de partis différents entonnent chaque jour, une fois, deux fois et plus, la même mélodie, il n'est vraiment pas possible de croire à un ''pur hasard", ou à de mystérieuses "sympathies" des nerfs et des âmes. »
Et Liebknecht, s'il ne nomme pas le "mystérieux chef d'orchestre", ajoute : « Ce qu'il y a de plus laid, de plus répugnant dans "l'affaire", dans ce truc de "l'affaire", c'est l'insincérité intérieure, la mensongère apparence de sainteté donnée à cette comédie de l'indignation, à la plus mensongère des comédies d'indignation ». Comment ne pas penser en lisant ces lignes à certaines récentes campagnes médiatiques ?
❍ L'innocence de Dreyfus est-elle à ce jour hors de contestation, ou y a-t-il eu des éléments nouveaux ? Dans votre Cahier vous rappeliez certains faits troublants. Quelle est votre position aujourd'hui ?
❏ Toute l'historiographie récente reprend et développe la thèse de l'innocence de Dreyfus. Sur le fond, il faut rappeler la similitude de l'écriture de Dreyfus avec celle figurant sur le document trouvé à l'ambassade d'Allemagne et contenant des similitudes attestée par la quasi-totalité des experts graphologues des renseignements importants sur plusieurs aspects de notre défense nationale. Mais surtout il y a l'attitude de Dreyfus lui-même, qui se comportera vraiment, tant au moment de son arrestation que de son premier procès, comme un coupable : lors du test graphologique, il tremble soudain lorsque les enquêteurs lui dictent la liste des renseignements militaires livrés aux Allemands. Puis, décrété d'arrestation, il a cette phrase mystérieuse : « Je sens qu'un plan épouvantable a été préparé contre moi ». Par qui ? Il faut rappeler que Dreyfus était un des quatre ou cinq officiers stagiaires attachés aux quatre bureaux de l'état-major français et pouvant donc avoir accès aux renseignements confidentiels trouvés à l'ambassade d'Allemagne, qu'il lui a même reconnu - quitte à se rétracter ensuite - qu'il l'avait recopié pour son usage personnel certains de ces documents militaires. Enfin, juste après sa dégradation il confiera au garde Despert qui l'escorte : « Pour être coupable, je suis coupable, mais je ne suis pas le seul ».
Pendant l'affaire, les autorités allemandes défendront la thèse de l'innocence de Dreyfus, mais là il faut penser à ''l'intox'', de bonne guerre dans pareil cas. En ce qui me concerne, j'ai longtemps été convaincu de la culpabilité de Dreyfus mais serais moins affirmatif aujourd'hui.
❍ Est-ce que l'on peut dire que le clivage dreyfusards / antidreyfusards correspond absolument à celui opposant gauche et droite, maçonnerie et catholicisme ?
❏ Il est vrai que des franc-maçons comme le ministre de la guerre Godefroy Cavaignac, le président du conseil Dupuy et jusqu'au président de la République Félix Faure ont été jusqu'au bout convaincus de la culpabilité de Dreyfus et opposés à la révision de ce procès. De même un des meneurs du parti dreyfusard, Waldeck-Rousseau, n'était pas un "frère", non plus que le très chrétien Péguy qui devint un ardent défenseur de Dreyfus. Même un nationaliste comme Urbain Gohier s'indigna des restrictions - il est vrai motivées par des considérations de sécurité militaire - apportées aux droits de la défense de Dreyfus.
Il est vrai encore que Jaurès s'est tout d'abord désintéressé de l'affaire, estimant même qu'on aurait pu fusiller Dreyfus, et qu'une autre éminente figure du socialisme français ; Jules Guesde, considérait que le petit capitaine ne méritait pas la compassion du mouvement ouvrier.
Il n'en est pas moins vrai que très vite les institutions maçonniques et les partis de gauche se sont engagés à fond dans la cause dreyfusarde, pour des raisons qui n'étaient toutes inspirées par la défense des droits de l'homme.
❍ Quelles ont été les conséquences de l'affaire ?
❏ Au simple niveau militaire la destruction du service de contre-espionnage français, qui ne sera reconstitué qu'à partir de 1910, la désorganisation de l'état-major et la mise en place d'un "fIicage" franc-maçon et radical dans l'armée, comme en témoignera le scandale du fichage des officiers catholiques par le général progressiste André en 1904. La capitulation de Marchand à Fachoda devant les Britanniques en 1898 s'explique aussi par cette crise paralysant l'armée.
Sur le plan politique, l'affaire a permis à la gauche radicale et maçonne de faire oublier un passé de corruption, de conjurer la menace nationaliste et de gouverner le pays jusqu'à la guerre de 1914-1918. Elle lui a permis également de préparer l'opinion aux lois anticatholiques promulguées par Waldeck-Rousseau, puis par le "petit père" Combes en 1905.
Enfin en ce qui concerne le judaïsme, l'affaire a été le détonateur du mouvement sioniste : c'est en observant chez nous, où il était correspondant d'un journal autrichien, le déchaînement des passions et notamment de l'antisémitisme, que Théodor Herzl, juif autrichien d'opinion jusque là classiquement pangermaniste, va concevoir le principe d'un Etat juif accueillant toute la diaspora et résolvant ainsi - en principe - la question de l'antisémitisme des patries d'accueil des Juifs.
❍ Voici quelques années, les autorités militaires françaises ont fait un petit scandale en refusant que soit érigée à l'Ecole militaire une statue de Dreyfus sculptée par Tim le dessinateur de l'Express (1). Comment expliquez-vous leur attitude, près d'un siècle après les faits ?
❏ Si prudents que soient aujourd'hui nos généraux, ils savent que l'armée a gardé de l'affaire Dreyfus avant tout le souvenir d'une agression, d'une mise en accusation de tout un corps. On lui a donné le mauvais rôle. Une telle statue en un tel lieu ne pouvait donc être perçue que comme une provocation et une humiliation.
(1) La statue se trouve reléguée dans un coin du jardin des Tuileries. Son auteur, Tim, est à l'évidence meilleur dessinateur politique que sculpteur.
✑ Dans son Cahier François Brigneau relate la visite faite par Waldeck-Rousseau, député républicain de gauche, futur président du conseil et par ailleurs chef de file de la cause dreyfusarde, à Louis Ménard, greffier en chef auprès de la Cour de cassation. Nous sommes en 1898 et tout le parti dreyfusard s'affaire à obtenir la révision du procès de son héros (lequel sera condamné une seconde fois puis immédiatement gracié en 1899). Voilà donc ce que dit à Ménard ce grand défenseur des droits de l'homme et de Dreyfus qu'est Waldeck-Rousseau : « Je viens vous parler de l'affaire Dreyfus, dont vous allez avoir à vous occuper. Ce n'est pas que Dreyfus nous intéresse, mais nous voulons profiter de cette circonstance pour faire une armée républicaine et démolir l'état-major qui n'est composé que de cléricaux, de jésuites et de réactionnaires ( ... ). Nous sommes sûrs de réussir. Ceux qui seront avec nous auront ce qu'ils voudront. Tant pis pour les autres. »
Les voies de l'humanisme sont impénétrables!
☞ François Brigneau : Mon affaire Dreyfus, ses causes, ses conséquences.
A commander aux publications FB : 24 rue de l'Amiral-Roussin, 75015 Paris. 72 pages
✍ National Hebdo Semaine du 27 janvier au 2 février 1994

lundi 1 septembre 2008

Le «brave» général Boulanger


Cent ans après son suicide et la fin de l'aventure boulangiste, un nouveau livre vient de paraître sur celui que l'on surnomma «le général Revanche». Il manqua de prendre le pouvoir, grâce à son incroyable popularité et aux ramifications d'un mouvement qui recrutait tant à l'extrême droite conservatrice qu'à l'extrême gauche révolutionnaire. Renonçant à franchir le pas d'un coup d'Etat, Boulanger fut finalement vaincu par l'ultime sursaut d'une «Ripouxblique» dont les scandales avaient accru la combativité. Le récit de Jean Garrigues (1) évoque parfois des problèmes plus actuels qu'il n'y paraît.
La formule est bien connue : « L'Histoire ne repasse pas les plats » et rien ne serait plus erroné ni même plus nocif que d'essayer de faire de la singulière aventure du général Boulanger la préfiguration d'autres échecs (le 6 février 1934) ou d'autres succès (le 13 mai 1958). On a comparé parfois - et l'auteur de ce livre ne s'en prive pas dans sa conclusion - Boulanger à La Rocque, à Pétain ou à de Gaulle. Ce n'est pas toujours faux. Mais ce n'est pas totalement vrai non plus.
Encore faudrait-il connaître l'homme lui-même et ce livre est un assez bon guide du musée boulangiste. Physiquement, le militaire auquel il ressemble le plus, sur les caricatures du moins, est le général Massu, dont il avait sans nul doute et la bravoure militaire et le sens politique.
On a peine en ces temps paisibles à imaginer la carrière d'un jeune saint-cyrien de 1855 (promotion Crimée-Sébastopol). Né le 29 avril 1837, à Bourg-lès-Comptes, au pays gallo, fils d'un avoué breton et d'une aristocrate écossaise, le sous-lieutenant Georges Boulanger va se battre avec un fantastique courage. On le verra à la tête de ses hommes en Kabylie, en Italie où il est très grièvement blessé d'une balle qui lui traverse la poitrine de part en part, en Cochinchine ou au Cambodge. Promu capitaine au feu, il est à nouveau blessé devant Paris, par les Prussiens en 1890, puis par les Communards en 1871.
Il termine l'année terrible comme lieutenant-colonel. Ses notes sont éloquentes : « Caractère hautain, s'appréciant lui-même d'une façon légèrement exagérée. » En termes plus vifs, ce baroudeur est un ambitieux et même un arriviste. La vantardise et l'art du mensonge apparaissent vite comme ses armes favorites. Cet amateur de chevaux et de jolies femmes (au milieu de tant de passades, on lui connaîtra deux grandes passions : Tunis, son alezan noir, et sa maîtresse Marguerite de Bonnemains) va curieusement montrer autant de pusillanimité politique qu'il a fait preuve dans sa jeunesse de témérité guerrière.
De plus en plus mégalomane, au fur et à mesure qu'il assure sa carrière par un savant mélange d'esbroufe et d'hypocrisie, il se montre à la fois zélé clérical chantant à tue-tête, lors d'un pèlerinage, « Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur ! » et républicain avancé, patronné par Gambetta, ce qui ne l'empêche pas de faire sa cour au duc d'Aumale ! Faiseur et charmeur, il obtient ses étoiles en 1880, devenant à quarante-trois ans le plus jeune général de brigade de l'année française.
On n'a sans doute pas prêté assez d'attention au voyage qu'il accomplit en Amérique, pour diriger la mission militaire française, lors des festivités commémorant le centième anniversaire de la bataille de Yorktown.
Il rêve peut-être de devenir un «soldat politique», du style La Fayette. Outre-Atlantique, il découvre cette arme fantastique, inconnue encore en Europe, qu'est la publicité. Il lancera plus tard son mouvement comme Barnum son cirque ! Inculture et affairisme. ce continent a tout pour lui plaire, puisqu'il permet de fulgurantes réussites à qui a le sens de l'opportunité, peu de scrupules et un indéfectible optimisme allié à la certitude d'avoir toujours raison. L'innovation de Boulanger dans la vie politique française, ce sera peut-être d'y avoir tenté une carrière à l'américaine, d'autant qu'il a retrouvé aux States un camarade de Saint-Cyr, converti dans les affaires : le « comte» Dillon, qui va devenir un des hommes clés du boulangisme et son grand argentier.
Directeur de l'infanterie au ministère de la Guerre, Boulanger passe pour un «général républicain» de style radical. Clemenceau, son ancien condisciple au lycée de Nantes, ne jure que par lui. Il en reviendra.
En attendant, après un passage comme général de division commandant les troupes françaises en Tunisie, durant lequel il se fait surtout remarquer pour ses mauvais rapports avec le Résident, il est nommé, au début de l'année 1886, ministre de la Guerre.
Ce poste est pour lui un marchepied, ce qui ne l'empêche pas d'être un bon ministre, obsédé qu'il est par l'idée de revanche.
On ne comprend rien à Boulanger si on ne le replace pas dans le cadre du délire anti-allemand de son époque. Par ses foucades et ses discours, il incarne le coq gaulois contre l'aigle teuton. Son patriotisme belliqueux et revanchard coïncide parfaitement avec le climat, plus chauvin que social, qui constitue alors l'armature même de la République. Parlementaires radicaux ou «opportunistes» savent que le paravent tricolore permet de camoufler bien des intrigues sordides et bien des affaires juteuses, tout en obtenant la neutralité provisoire des conservateurs et des cléricaux. Pour tous ces bourgeois, l'essentiel est d'asseoir le régime des «bleus», tout en évitant le retour des «blancs» ou la revanche des «rouges».
UN CÉSAR D'OPÉRETTE
Quel meilleur éteignoir qu'un képi ? Boulanger sert à merveille les ambitions d'un régime qui ne tient pas à voir ni l'élite ni le peuple se mêler de trop près à des combines dont la plus ignoble sera le trafic des décorations par le propre gendre du président de la République !
Seulement, en intronisant un militaire ambitieux à un poste en vue, le gouvernement joue à l'apprenti-sorcier.
Arrive la revue du 14 juillet 1886. C'est là où tout commence. En une journée Boulanger devient brusquement ultra-populaire, échappant à toutes les tentatives de classification politique. Avant qu'on ne parle de lui comme d'un César, on découvre brutalement, dans ce général de belle prestance, ce que Jean Garrigues nomme très justement « la première star de la vie politique française ». Le retour de Longchamp, c'est-à-dire finalement un non-événement, peut se comparer à la venue de Pétain à Notre-Dame en 1944 ou au discours de De Gaulle à la Bastille une quinzaine d'années plus tard.
Ce qu'Adolf Hitler connaîtra à Nuremberg après la prise du pouvoir de 1933, Boulanger le connaît avant ! Car tout est là : il n'est pas au pouvoir. Il n'est encore que le pion d'une des innombrables combinaisons ministérielles de la IIIe République.
SANS DOCTRINE ET SANS SCRUPULES
Comment prendre le pouvoir ? Telle est la question qui va dominer ces cinq années, dont la courbe fiévreuse, malgré quelques sommets, va aller de la popularité à la solitude, de la griserie à l'échec, du rêve au néant.
Premier point, capital. Boulanger, qui prétend tout décider par lui-même et mener son mouvement comme une armée, n'a ni doctrine, ni méthode, ni clairvoyance, ni même volonté. Que lui reste-t-il alors ? Du charme et de la chance, et aussi une absence totale de scrupules qui permet parfois les plus brillantes manœuvres mais conduit souvent aux plus sombres déroutes, où tout est perdu, et l'honneur avec.
S'il n'a pas d'idées - il est seulement «révisionniste», ce qui veut dire désireux de réviser la Constitution le général a des amis (dont le temps montrera la lassitude et l'infidélité). Sensible à la flatterie, il confie les rouages du mouvement à qui l'encense ou pire encore, à qui le rétribue. Car toute cette aventure coûtera beaucoup d'argent.
Boulanger sera très vite prisonnier des médiocres (les fidèles) et des gredins (les bailleurs de fonds). Cela n'empêche pas une réussite initiale : rassembler des gens que tout séparait.
Cela va du politicard-type Alfred Naquet, sénateur et israélite, à Marie-Clémentine de Rochechouart-Mortemart, duchesse d'Uzès, chouanne richissime et chasseresse. Les deux piliers de l'entreprise boulangiste ne sont certes pas des hommes dépourvus de qualités : l'ex-marquis Henri de Rochefort-Luçay, aristocrate et communard (sur lequel il faut absolument lire le beau livre d'Eric Vatré, paru aux éditions Lattès) et Paul Déroulède, animateur des cent mille volontaires de la redoutable Ligue des Patriotes, dont l'Histoire a fait un pantin, alors qu'il fut un cœur pur et sans doute la meilleure tête politique du boulangisme. Déroulède et Rochefort symbolisent à eux deux la rencontre «nationale» et «socialiste» d'un mouvement que rejoindront, tôt ou tard, entre beaucoup d'autres, l'ancien général de la Commune Emile Eudes et le jeune écrivain nationaliste Maurice Barrès, l'antisémite catholique Drumont et la future communiste Séverine, le marquis de Morès et l'aubergiste Marie Quinton, la Belle meunière.
Tous sont unis par la haine des mêmes ennemis : les parlementaires républicains, qu'ils soient radicaux ou opportunistes, et qui ont depuis quelques années multiplié les faiblesses, les scandales et les trafics. On parle alors de «république des escrocs» comme on dira, sous Stavisky, la république des voleurs et aujourd'hui la «ripouxblique» ...
Voulant à la fois ne pas mécontenter les républicains durs et purs et les partisans de la monarchie, les banquiers juifs et les ouvriers rouges, les cléricaux et les libres penseurs, les bonapartistes et les blanquistes, Boulanger - as du flou artistique - se garde bien de mettre sur pied un grand parti structuré; il se contente d'accumuler les «coups électoraux», d'abord triomphaux puis catastrophiques.
On l'a, à tort, présenté comme une sorte de «pré-fasciste», en invoquant sa faculté de rassembler la droite et la gauche (et surtout l'extrême droite et l'extrême gauche). Mais il n'en a jamais opéré la fusion. Nul d'entre ses partisans ne s'est rallié à une synthèse «nationale-socialiste» mais chacun est resté au contraire prisonnier de ses origines, tout en imaginant que le général partageait ses idées.
L'ÉTERNEL RETOUR DE L'HOMME PROVIDENTIEL
Finalement, il n'y a pas plus de «boulangisme» que de «pétainisme» ou de «gaullisme». Peu d'idées, mais le ralliement à un homme providentiel. Qu'il fût coiffé d'un képi et qu'il traînât un sabre favorisa manifestement les choses, surtout dans les milieux les plus populaires qui sont aussi à l'époque les plus tricolores.
L'habileté de Boulanger a été de faire croire aux républicains qu'il allait épurer la république et aux royalistes qu'il allait ramener le roi, se présentant aux orléanistes comme une sorte de Franco avant la lettre.
Au début de juillet 1887, Boulanger n'est plus ministre et le gouvernement le met au vert à Clermont-Ferrand. Une manifestation monstre à la gare de Lyon marque son départ (on croirait Soustelle quittant Alger !). De son exil provincial, le général de division complote. Ce jacobin notoire n'hésite pas à rencontrer secrètement les chefs royalistes et bonapartistes. Il en obtient des promesses et des subsides qui, après sa mise en non-activité avec demi-solde, suivie d'une mise à la retraite officielle, lui permettront de se faire élire triomphalement député du Nord.
Désormais, il se croit tout permis en cette année 1888, où il conjugue les voix des ouvriers patriotes et des paysans conservateurs, obéissant aux consignes du comte de Paris ou du prince Napoléon.
1889 s'ouvre par son triomphe à Paris, encore plus boulangiste que la province (sauf dans les beaux quartiers). Seulement la république parlementaire, avec l'aide de la toute nouvelle Ligue des Droits de l'homme et des loges maçonniques, va savoir se défendre par tous les moyens y compris les moyens légaux, sous l'impulsion de Jules Ferry qui était peut-être une crapule mais pas un imbécile.
Une des premières manœuvres consiste à modifier la loi électorale quand on s'aperçoit qu'elle peut être favorable à Boulanger! La recette fera école.
On imagine mal l'ampleur de la lutte. Dillon lance une campagne à l'américaine. Fayard imprime à plus de trois millions de livraisons l'Histoire patriotique du général Boulanger. Le journal La Cocarde tire à quatre cent mille exemplaires. On diffuse cent mille de ses bustes en plâtre et des camelots écoulent photographies et images d'Epinal à la gloire de ce candidat que célèbrent les chansonniers. Toute une bimbeloterie fait recette et ses partisans portent même des bretelles boulangistes : «Plus de dos rond», dit la publicité.
Cette agitation fabrique un héros, mais ne peut longtemps cacher la médiocrité d'un homme. Quand le coup d'Etat est possible, le 27 janvier 1889, il se dérobe et se contente de passer la nuit chez sa maîtresse, qui va désormais totalement obérer sa carrière politique, d'autant qu'elle est gravement malade, phtisique au dernier degré. Le général à l'œillet rouge est amoureux fou de la dame aux camélias ...
Le gouvernement comprend vite qu'il a devant lui un irrésolu, si confiant par ailleurs en sa bonne étoile qu'il croit parvenir à la magistrature suprême par les seules élections.
Tandis que le général s'enfuit à Bruxelles, pour éviter la Haute Cour, le pouvoir prononce la dissolution de la Ligue des patriotes, véritable section d'assaut du comité républicain national, puisque telle est l'étiquette du mouvement boulangiste.
LA DÉROUTE
Condamné par contumace à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée pour atteinte à la sûreté de l'Etat, trahi par les notables conservateurs après avoir déçu les travailleurs révolutionnaires, isolé et secoué à son tour par ce que la presse révèle des coulisses de son mouvement, Boulanger connaît, à l'automne 1889, une véritable déroute électorale dans un pays dont le cœur ne bat plus pour le beau général. Réfugié à Jersey avec sa maîtresse moribonde, il n'est désormais qu'un proscrit sans aucun avenir politique.
Les élections municipales de Paris, qui fut naguère son plus solide bastion, se soldent par une catastrophe. Au printemps 1890, le boulangisme est fini.
Voici tout juste cent ans, en 1891, Marguerite de Bonnemains meurt à Bruxelles, le 16 juillet. Son amant, le 20 septembre, se suicide d'un coup de pistolet sur sa tombe. Celui qui l'a naguère mis en selle, Georges Clemenceau, prononce la plus cinglante des épitaphes :
« Ci-gît le général Boulanger, qui vécut comme il mourut : en sous-lieutenant. »
Face aux scandales et aux compromissions, il avait incarné, encore plus que la Revanche, ce que l'on pourrait appeler la «Restauration nationale», c'est-à-dire la réconciliation, sous le manteau du patriotisme, des valeurs traditionnelles et des espoirs révolutionnaires.
En refusant un facile coup d'Etat, il a non seulement ruiné toutes les espérances de ses partisans mais, en même temps, il a entraîné dans sa chute ses alliés monarchistes et communards. Son échec n'a fait que consolider la république bourgeoise, qui devait s'épanouir cent ans plus tard dans le consensus parlementaire unissant aujourd'hui socialistes et libéraux.
Les héritiers des vaincus de 1891 se doivent de connaître cette triste aventure. Finalement, ce qui a le plus manqué à l'infortuné général, c'est le courage politique, qui est plus rare que la bravoure guerrière; c'est aussi une doctrine solide, un coup d'œil rapide et une ténacité sans faille. Ambitieux mais limité à sa seule personne, il n'a pas été « celui qui sacrifie tout de lui-même à quelque chose de plus grand que lui-même ».
(1) Jean Garrigues : Le général Boulanger, 380 p., Olivier Orban.
• Jean Mabire le Choc du Mois • Juin 1991