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lundi 24 mai 2021

Sur les traces d’Ulysse

  

Sur les traces d’Ulysse

Ulysse, pour ceux qui ont grandi dans les années soixante, c’est d’abord l’extraordinaire série franco-germano-italo-yougoslave de Franco Rossi et Dino de Laurentiis, avec Irène Papas dans le rôle de Pénélope et Bekim Fehmiu dans celui d’Ulysse. Avec un minimum d’effets spéciaux (ceux de l’époque), elle nous transportait en huit épisodes de cinquante minutes dans le sillage d’Ulysse. Pour le petit garçon que j’étais encore, ce fut la découverte émerveillée de l’un des récits fondateurs de notre vieille Europe et de la Méditerranée ensoleillée. Et l’une ne va pas sans l’autre.

Nous avions encore la chance de recevoir une éducation « classique » fondée sur les textes historiques qui mettaient en avant les valeurs de courage, de sacrifice, d’honneur… Nos héros s’appelaient Hector, Léonidas, Ulysse… Et nous étions prêts à échanger une vie courte et intense contre une gloire éternelle.

Bien des années plus tard, en période de confinement, Sylvain Tesson nous invite à suivre les pas du roi d’Ithaque à travers cinq émissions de trente minutes produites par la chaîne Arte1, nous offrant une excellente occasion de nous poser la question du sens de l’épopée homérique.

Il offre un élément de réponse dans l’article paru dans Le Figaro Magazine 2 en accompagnement de son film : « L’une des joies à bord est de s’apercevoir que rien n’a changé depuis deux millénaires et demi de soleil. La vie se joue toujours au même tempo. Les pêcheurs pêchent, les paysans s’inquiètent, la mer pétille. C’est cela que nous sommes partis chercher en hissant les voiles : ce qui demeure. Sur cette terre, le changement est une imposture, demain une illusion et « la perfectibilité de l’homme » une calembredaine ». Il conclut : « Le génie d’Homère : avoir rassemblé l’humanité dans deux poèmes ».

Plus académique, Jacqueline de Romilly qui, à l’instar de Georges Dumézil, recommandait de commencer chaque année par la lecture de L’Iliade et de L’Odyssée, enseigne : « La Grèce a inventé l’histoire, la démocratie, le sens du tragique et de la beauté, la philosophie, la justice ». J’ajouterai volontiers : « l’esprit critique et la poésie ».

Cela mérite bien qu’on lise Homère et, pour le rendre plus réel encore, que l’on se mette, à pied, à cheval ou en bateau dans le sillage du plus rusé des Grecs.

Il existe trois grandes hypothèses pour la route d’Ulysse

La première est celle de Victor Bérard, helléniste et traducteur d’Homère. Pétri des « Instructions Nautiques »3, il avait fait en 1912, avec son ami le photographe Frédéric Boissonas, une longue croisière en Méditerranée occidentale à la recherche des traces d’Ulysse. Pour bâtir son itinéraire, Bérard s’était appuyé sur tous les détails de navigation : neuf jours en fuite pour atteindre le pays des Lotophages (donc sur un axe Nord/Sud ou Nord-Est/Sud-Ouest dans un coup de Meltem), dix-sept jours après avoir quitté l’île de Calypso, une journée entre le pays des Phéaciens et Ithaque, ainsi que sur tous les détails topographiques dont L’Odyssée regorge : « L’autre écueil, tu verras, Ulysse, est bien plus bas… C’est là-dessous qu’on voit la divine Charybde engloutir l’onde noire »4 ou encore « Et près l’une de l’autre, en ligne, quatre sources versaient leur onde claire, puis leurs eaux divergeaient »5.

Dans le livre de photos publié en 19336, on est aussi frappé par la qualité des tirages. Ils sont immémoriaux, et on pourrait presque croire arriver la barque d’Ulysse sans devoir rien photoshoper aux paysages…

Le monde d’alors était beaucoup plus proche de celui d’Ulysse que du nôtre. Michel Déon, dans son Balcon à Spetsai7, raconte comment il vit la plage de Paléocastritsa, sur la côte occidentale de Corfou, se couvrir en moins de dix ans de parasols et de baraques à frites alors qu’en 1947, quand il la découvrit pour la première fois, elle était encore dans l’état où Ulysse y avait échoué nu, trois mille ans auparavant. Nausicaa ne fait plus rêver en vendeuse de chichi ou de chocolat glacé.

Sylvain Tesson fait essentiellement sienne la route de Victor Bérard mais se concentre sur les escales de la mer Tyrrhénienne où, aidé de géographes, archéologues, pécheurs, il s’interroge sur l’historicité et la contemporanéité de L’Odyssée, « Miroir qui nous renvoie notre image et nous annonce notre avenir » et s’inquiète de l’hubris des hommes qui défie les dieux en épuisant les ressources de la terre comme à travers le massacre des bœufs d’Hélios en Sicile.

Il se permet même de jouer un peu avec le texte homérique et la route de Victor Bérard en déplaçant le pays des Lotophages de Djerba où la situation politique interdit pratiquement d’aller, à Mykonos où chaque nuit, l’été, des milliers de touristes oublient la beauté du monde, au son de musiques déroutantes, dans des boites de nuit trop bruyantes : « Pour Homère, l’oubli est le pire des vices »10.

La deuxième route est celle de Tim Séverin11. Explorateur, écrivain, étudiant à Oxford, fils de planteur de thé en Inde, il y a du Kipling en lui. Tim a passé sa vie à refaire les itinéraires des grands aventuriers – Saint Brendan, Simbad le marin, Jason et les Argonautes – en cherchant à se rapprocher au plus près de leurs conditions de voyage. Ainsi en 1984, à la barre d’une galère grecque, il rejoint à la rame la Géorgie soviétique, pays de l’antique Toison d’or de Jason, en partant de Spetsai en Grèce.

L’avantage de ce type de reconstitution qui s’inscrit dans la lignée des navigations de Thor Heyerdahl12, est de montrer que cela a été possible, non qu’elle soit vraie, mais c’est déjà beaucoup.

Dans sa narration du voyage de Jason13, le chapitre consacré à la remontée du Bosphore est une pure merveille : « Pendant les six derniers milles nautiques du Bosphore, un vaisseau à rames naviguant vers le nord-est contraint par le courant de coller à la rive occidentale du détroit. Puis, juste au moment où la mer Noire s’ouvre devant le marin, celui-ci découvre sur sa gauche l’anse minuscule de Garipce, qui lui offre un havre parfait. Et le marin accoste alors pour trois raisons : se reposer après les efforts du Bosphore et avant d’entrer dans la mer Noire ; demander des renseignements sur la façon de naviguer dans les eaux inconnues qui l’attendent ; et surtout embarquer ce qui demeure pour lui le bien le plus précieux : de l’eau douce ».14 (pp. 174-175).

Ces observations, au « ras-de-l ’eau », sont donc extrêmement pertinentes. Tim Severin place ainsi les Lotophages en Libye, du fait de l’incapacité de la galère à fuir autrement que vers le Sud dans le coup de Meltem, ce qu’il démontre. Donc en partant du cap de Malée on arrive nécessairement en Libye après neuf jours de mer. Pas à Djerba. De surcroît, on y trouve aussi le sidr, une espèce de pâte sucrée tirée du fruit d’un arbre à épines – le jujubier sauvage – dont le nom botanique est le zizyphus lotus. Le sidr endort, car on y mélange du haschisch.

Si le pays des Lotophages est bien en Libye, alors il n’y a aucune raison pour partir ensuite vers l’ouest une fois que l’on prend la route du retour vers Ithaque. Au contraire, c’est plein nord.

C’est donc bien dans les îles grecques qu’il faut rechercher le parcours d’Ulysse. Et c’est ce que fait Tim Severin avec brio. Son livre situe l’essentiel de son itinérance en Méditerranée orientale, sauf pour l’escale chez la nymphe Calypso, qui reste un mystère. Cette zone de navigation peut sembler réduite mais il ne faut pas oublier qu’Ulysse, sur les dix ans de son errance, en passe sept dans les bras de Calypso, et un dans les bras de Circé.

Enfin, la troisième hypothèse, peut-être la plus farfelue, a été popularisée par Gilbert Pillot et Alain Bombard15, qui lisent dans L’Odyssée la description codée d’une route commerciale (donc à garder secrète, d’où le code) vers le septentrion et les sources du commerce de l’ambre, de l’orichalque et de l’or.

Le lecteur l’aura bien compris, si je prête plus de crédit à la navigation de Tim Severin, je laisse très volontiers la conclusion à Victor Bérard qui, en introduction Des Navigations d’Ulysse, nous écrit : « Le poète a utilisé des descriptions de mer et de côtes faites par des navigateurs. L’une des plus grandes œuvres de la littérature universelle recouvre donc une réalité vivante qui la rend plus passionnante encore. »16

Ces différents guides : Bérard, Severin, Pillot et Tesson, nous invitent à redécouvrir l’Odyssée et, quelle que soit la route, à faire nôtre la leçon qu’Ulysse nous donne tout au long de ses dix ans d’errance : il ne faut jamais perdre de vue le but afin de rejoindre Ithaque pour remettre de l’ordre dans la maison du père et retrouver la fidèle Pénélope…

Ludwig von Guéfyra

Notes

1. La série reste disponible sur le site Arte.tv jusqu’au 15 juin. Elle sera sans doute disponible en DVD par la suite.
2. Le Figaro Magazine du 10 avril 2020. p.61
3. Il avait été répétiteur à l’École Navale.
4. Odyssée, XII101, 104 : Il pourrait s’agir là des remous du détroit de Messine.
5. Ibid, V, 70-71 : Zone d’atterrissage sur l’île de Calypso.
6. Victor Bérard, Dans le sillage d’Ulysse, Librairie Armand Colin 1933.
7. Michel Déon, Le balcon de Spetsai, éditions Gallimard 1961.
8. Épisode 1.
9. Épisode 4.
10. Épisode 1.
11. Voir son site : www.timseverin.net
12. Kon TIki du Pérou au Touamoutou en 1947, puis le Râ II du Maroc à la Barbade en 1969.
13. Tim Severin, Le voyage de Jason, éditions Albin Michel, 1987.
14. Op. cit. p.187.
15. Gilbert Pillot, Le code secret de l’Odyssée. Les Grecs dans l’Atlantique, éditions Robert Laffont, 1979.
16. Victor Bérard, Les navigations d’Ulysse, éditions Armand Collin, 1971. Vol. 1 : Ithaque.

https://institut-iliade.com/sur-les-traces-dulysse-sylvain-tesson-et-christophe-raylat/

mardi 17 avril 2012

Quel rôle les dieux grecs ont-ils joué dans la guerre de Troie ?

Au chant III de l'Iliade, Priam s'adresse à Hélène : "Tu n'es, pour moi, cause de rien, les dieux seuls sont cause de tout : ce sont eux qui ont déchaîné cette guerre" (III, 164-165). Les vieux Troyens, au demeurant, quand ils voient Hélène marcher sur les remparts, sont prêts à excuser tout à la fois Troyens et Achéens "si pour telle femme, ils souffrent si longs maux. Elle a terriblement l'air, quand on l'a devant soi, des déesses immortelles" (III, 156158). Hélène n'y serait pour rien ou plutôt, quand bien même y serait-elle pour quelque chose, ce serait la faute de cette part "divine" qui est en elle, cette beauté qui, précisément, la met du côté des dieux et matérialise une destinée de nature divine. Voyons les faits. Dans l'Iliade, il faut se rendre au chant XXIV pour trouver une allusion à l'événement qui déclencha la guerre de Troie alors que les dieux délibèrent au sujet du cadavre d'Hector, Héra, Poséidon et Athéna conservent leur rancune à l'égard de Troie et de Priam : "ils pensent à l'affront qu'en son aveuglement Pâris à ces déesses autrefois infligea : lors, dans sa bergerie elles étaient venues, mais il leur préféra celle qui lui fit don d'un objet de douloureux désir" (XXIV, 28-30). À Héra et à Athéna Pâris-Alexandre préféra Aphrodite qui lui fit don d'Hélène. Mais Pâris n'était en fait que l'instrument d'une querelle qu'aux noces de Thétis et de Pélée, Éris avait suscitée entre les trois déesses pour savoir laquelle des trois était la plus belle.
L'épisode figure dans les Chants Cypriens, une épopée perdue qui racontait les événements antérieurs à ceux qui sont évoqués dans l'Iliade, depuis les noces de Thétis et de Pélée jusqu'à la capture de Chryséis, la fille d'un prêtre d'Apollon, par Agamemnon. La guerre de Troie y apparaît en définitive comme le fruit d'un complot ourdi par Zeus et par Thémis. Zeus cherchait, en effet, à délivrer la terre du poids de tant de mortels ; Gaia, accablée par le nombre des hommes et par leur impiété, s'était plainte auprès de lui qui, d'abord, provoqua la guerre des Sept contre Thèbes puis qui, sur les conseils de Mômos ("Sarcasme"), maria Thétis à un mortel (ce sera Pélée et de l'union naîtra Achille) et engendra lui-même une fille très belle (de son union avec Léda naîtra Hélène). C'est ce qu'Euripide rappellera en faisant d'Hélène un instrument dont les dieux se sont servi pour dresser Grecs et Phrygiens les uns contre les autres "et provoquer des morts afin d'alléger la Terre outragée par les mortels sans nombre qui la couvraient" (Hélène, 1639-1642).
De l'origine de la guerre à l'histoire des batailles, tout, en apparence, dépend d'eux, l'idée même qui fait naître l'action puis le résultat d'une entreprise. D'emblée, à propos de la querelle entre Achille et Agamemnon, le poète le dit : "Qui des dieux les mit donc aux prises en telle querelle et bataille ? Le fils de Létô et de Zeus" (I, 8-9) : Apollon a vu l'un de ses prêtres, Chrysès, méprisé par Agamemnon (à qui il a refusé de rendre sa fille) et il descend des cimes de l'Olympe décocher, neuf jours durant, ses traits à travers l'armée jusqu'à ce qu'Achille appelle les gens à l'assemblée et que Calchas révèle l'origine de son courroux. On le sait, Agamemnon contraint de rendre sa captive, fera enlever Briséis, la "part d'honneur" d'Achille qui s'en va alors implorer sa mère. C'est précisément au moment où Zeus répond à la plainte de Thétis outragée en la personne de son fils qu'il fait parvenir un message à Agamemnon sous la forme d'un songe mensonger qui vient, alors que celui-ci est endormi, se poster au-dessus de son front : "Je suis, sache-le, messager de Zeus... Il t'enjoint d'appeler aux armes tous les Achéens chevelus – vite, en masse. L'heure est venue où tu peux prendre la vaste cité des Troyens. Les Immortels, habitants de l'Olympe, n'ont plus sur ce point d'avis qui divergent. Tous se sont laissé fléchir à la prière d'Héra. Les Troyens désormais sont voués aux chagrins. Zeus le veut" (Iliade, II, 26-33). Et puisqu'Agamemnon croit qu'il va le jour même prendre la cité de Priam, ignorant l'oeuvre que médite Zeus, il relance l'affrontement... Le monde homérique est donc peuplé de divinités en relation pour ainsi dire permanente avec les humains. Le dieu peut être favorable, défavorable, hostile ou bienveillant mais dans tous les cas de figures, il va de soi que son intervention est normale. On peut même aller jusqu'à dire que l'intervention des dieux est au coeur de la psychologie des héros d'Homère (Chantraine, 1952 : 48), ce que deux vers de l'Odyssée résument : "les dieux peuvent rendre fou l'homme le plus sage, tout comme ils savent inspirer la sagesse au moins raisonnable" (XXIII, 11-13).  
Si le dieu inspire la crainte ou la colère, donne l'élan de l'action, cela ne signifie pas que les héros sont dépourvus d'une volonté et d'un caractère qui leur sont propres. Causalité divine et causalité humaine coexistent, se doublent et se combinent comme le montre particulièrement la collaboration, voire la symbiose, qui se manifeste entre Athéna et Ulysse. Et lorsqu'à la fin de l'Iliade, Achille s'entend dire par Thétis que, selon la volonté de Zeus, il faut rendre le corps d'Hector, lui-même se laisse toucher par la pensée de son père que lui rappelle Priam, manque de se fâcher à nouveau, puis accepte... Dans de nombreux cas, au demeurant, ce sont les décisions prises par les héros et leurs actions qui poussent les dieux à intervenir : ainsi, quand Achille se bat avec Memnon, les deux mères divines, Thétis et Éos, entrent en scène. 
Ce rapprochement du divin et de l'humain commande en définitive la place des dieux dans l'épopée où le seuil que constitue l'immortalité tend à être sans cesse franchi. Achille est le fils de Thétis, Énée est le fils d'Aphrodite, Hélène est la fille de Zeus... Ces liens de parenté ne sont qu'un élément qui explique l'intérêt que les dieux manifestent à l'égard des hommes. Leur acharnement dans la lutte vient d'une façon générale de leur attachement pour certains mortels, leurs mérites ou leur piété – ou, inversement de leur aversion – et de la nécessité qu'il y a pour eux à exiger des honneurs de la part des hommes. Prenant parti pour les uns ou pour les autres – Héra, Athéna, Poséidon sont de tout coeur avec les Achéens, Apollon est tout entier du côté des Troyens, Aphrodite n'a d'yeux que pour Énée... – les dieux se retrouvent combattant les uns contre les autres.  
Or, précisément, tout à leur passion pour les affaires des hommes les dieux agissent et réagissent comme des hommes. Zeus a beau y faire, lui, le roi, l'aîné, le père souverain, il doit constamment rappeler à l'ordre sa famille prête à désobéir et à en découdre, ce qui ne manque pas de donner à l'épopée ici et là des allures de comédie. Et chacun de se quereller, de venir se plaindre à lui, de se moquer des uns et des autres. Et lui d'interdire aux dieux de se mêler de la guerre, de menacer de ses coups, de promettre le "Tartare brumeux" à ceux qui désobéissent. Lui-même craint sa femme, Héra, toujours prompte à le tancer : "... même sans cause, elle est toujours là à me chercher querelle en présence des dieux immortels, prétendant que je porte aide aux Troyens dans les combats" (Iliade, I, 518-521). Celle-ci peut le berner, en éveillant son désir puis en l'endormant (Iliade, XIV, 158-350) pour laisser Poséidon donner toute sa mesure dans le secours qu'il apporte aux Achéens. Ces histoires tout humaines dont l'épopée regorge mettent en lumière le caractère anthropomorphique des dieux et les limites de leurs pouvoirs.
On comprend alors que lorsque les dieux descendent de l'Olympe pour intervenir directement dans la mêlée, c'est sous une forme humaine, en prenant, le plus souvent, l'aspect d'un proche de la personne à qui ils veulent apparaître. Ce type d'épiphanie est fréquent : Aphrodite apparaît à Hélène sous les traits d'une ancienne servante mais elle est reconnue : sa gorge splendide, sa belle poitrine, ses yeux fulgurants sont ceux d'une déesse (Iliade, III, 396-398). Athéna vient au secours de Diomède qui la reconnaît et s'installe sur son char, saisissant le fouet et les rênes pour conduire les chevaux contre... le dieu Arès (Iliade, V, 839-842). Souvent, le dieu se cache dans une nuée aux yeux de la foule et ne se laisse voir que par le personnage à qui il veut se manifester : Apollon se fait reconnaître auprès d'Hector (Iliade, XV, 247-266) mais, au milieu des Troyens, il s'enveloppe d'un nuage (307). Parfois, lorsque le dieu apparaît sous les traits d'un proche, il peut laisser les mortels dans l'illusion : Apollon apparaît à Hector sous les traits de son oncle maternel, le vieil Asios, l'encourage à repartir au combat mais reste incognito (Iliade, XVI, 718). Les personnages d'Homère s'attendent à tout moment à rencontrer un dieu sous une forme humaine ; d'où la crainte, dans la bataille, de se trouver face à face avec un dieu : "Serais-tu quelque Immortel descendu des cieux ? Je ne saurais combattre une des divinités célestes" crie Diomède à Glaucos (Iliade, VI, 128). S'il arrive parfois que les dieux interviennent dissimulés, par une métamorphose, dans le corps d'un animal par exemple, la norme est bien une représentation anthropomorphique des dieux.  
On peut donc dire qu'en jouant leur rôle dans la guerre de Troie, les dieux révèlent, par la grâce du poète, leur anthropomorphisme, non seulement plastique mais fondamental : les dieux agissent et se conduisent comme des hommes. Autrement dit, la poésie épique donne une forme organique et visible à la sphère du divin et, en faisant des dieux les protagonistes d'un récit, elle leur attribue les qualités spécifiques aux individus : ils ont un nom, une "personnalité" et un caractère particuliers (Vegetti, 1993 : 388). Et pourtant... Les dieux sont bien différents. D'une certaine façon, ils apparaissent comme des héros dont l'areté (la valeur) aurait été poussée jusqu'à ses extrêmes limites : ils les surpassent par la beauté, la force, l'intelligence. L'éclat surgit dès qu'il est question d'un dieu. Laissons parler Thétis : "Zeus à la grande voix, assis à l'écart, sur le plus haut sommet de l'Olympe aux cimes sans nombre" (Iliade, I, 498-499). À cette image de la majesté divine, il faut ajouter ce trait qui change tout : les dieux sont immortels. Après avoir donné à Pélée des chevaux immortels qui pleurent la mort imminente de leur jeune maître Achille, Zeus se lamente : "Pauvres bêtes ! Pourquoi vous ai-je donc données à Sire Pélée - un mortel ! – vous que ne touche ni l'âge ni la mort ? Est-ce donc pour que vous ayez votre part de douleurs avec les malheurs humains ? Rien n'est plus misérable que l'homme entre tous les êtres qui respirent et marchent sur la terre" (Iliade, XVII, 443-447). Affirmation d'une supériorité qui fait des dieux des maîtres fondamentalement séparés des hommes.  
Nul doute que lorsqu'elle prend forme, l'épopée a pour toile de fond quantité de récits mythiques traditionnels sur les divinités et les puissances naturelles qui habitent et dominent le monde. Mais le plus remarquable est que pour faire le récit des derniers jours de la guerre de Troie, le poète, en sélectionnant, en mettant en œuvre et en réélaborant un immense matériau, a esquissé pour les siècles à venir la figure de ce qu'est un dieu grec.
Editions Klincksieck

vendredi 12 octobre 2007

L'ILIADE ET L'ODYSSÉE

Quelle vérité historique ?
« Chante, déesse, la colère d 'Achille, le fils de Pélée; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel- pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée protecteur de son peuple, et le divin Achille ... »
Extrait du début de L'Iliade, chant 1

L'lliade et l'Odyssée sont deux longs poèmes divisés respectivement en 24 chants, correspondant aux 24 lettres de l'alphabet grec. Leur thème central est la Guerre de Troie entre Achéens et Troyens et le retour d'un des guerriers héroïques: Ulysse. Ce sont des poèmes homériques, fondations à la philosophie et à la culture grecques. Mais quelle est la vérité historique (ou les vérités) qui se cache(nt) derrière ce texte magnifique et universel?

HOMÈRE
Il est habituel d'attribuer à Homère, un grand poète grec né sans doute en Ionie, au IXe ou au VIlle siècle avant J.-C., à la fois l'Iliade et l'Odyssée. Nos lecteurs savent fort bien que l'Iliade raconte la guerre de Troie, principalement la lutte des deux héros, Achille et Hector (" La pointe va tout droit à travers le cou délicat (d 'Hector). La lourde pique de bronze ne perce cependant pas la trachée: il peut ainsi répondre et dire quelques mots. Et cependant qu'il s'écroule, le divin Achille triomphe ... "), alors que l'Odyssée relate le long voyage de retour d' Ulysse. un héros plein d'astuces, vers son île d'Ithaque.
Quant à la réalité des récits ainsi rapportés, rien ne la prouve hors une longue tradition orale, un peu à la manière dont les chansons de geste se sont transmises durant notre Moyen Age. Un exemple suffira à faire comprendre la complexité des choses: la Chanson de Roland qui décrit des faits s'étant produits à la fin du VIlle siècle, n'est fixée dans les textes que par Thurold, durant la seconde partie du XIe. Elle est alors devenue un texte de propagande en faveur d'un monde chrétien combattant le monde musulman. Ainsi Roland et sa petite arrière-garde mettent-ils à mal, avant de périr, des centaines de milliers de musulmans. La réalité est bien différente: en quelques instants des Basques, des Vascons, ont anéanti la petite troupe du comte Roland (de la Marche) et pillé ses bagages pour se venger de la destruction de Pampelune par les troupes de Charlemagne.

LES FOUILLES DE SCHLIEMANN
C'est un autodidacte, passionné d'archéologie et de culture grecque, Heinrich Schliemann qui conduisant à partir de 1871, une campagne de fouilles à Troie, à l'entrée des Dardanelles, découvre, deux ans plus tard, ce que l'on a appelé le «trésor de Priam ». Un ensemble d'objets en or et de pièces de mobilier datant (on le sait à présent) du me millénaire avant J.-C., ce qui est, évidemment; très antérieur à la guerre de Troie. En 1874, Schliemann qui s'est déplacé dans le Péloponnèse, dégage, à Mycènes, la fameuse porte des Lions et les tombes dites du cercle A. C'est là qu'il met à jour le soi-disant trésor d'Agamemnon, avec son masque d'or bien connu. Là encore, ces objets remontent au IIe millénaire avant le Christ!

DÖRPFELD RÉTABLIT PARTIELLEMENT LA VÉRITÉ
Conscient de ses approximations, Schliemann fait appel à un véritable archéologue professionnel, Wilhelm Dorpfeld. Il écarte les hypothèses de Schliemann sur les deux trésors et impose sa conception des choses. Il réalise un travail remarquable, parvenant à repérer neuf couches successives d'occupation du site urbain de Troie. Puis il affirme que la fouille de Troie VI constitue celle du fameux siège.
Mais de nouvelles fouilles, au xxe siècle, en particulier celles de Korfmann, permettent de penser que Troie VI fut détruite par un tremblement de terre. Et qu'il n'est pas totalement certain que Troie VII, aux murs noircis, soit bien la cité incendiée par les Grecs, décrite dans l'Odyssée.
Et il est peu probable que les Mycéniens soient ceux qui aient attaqué et détruit Troie, puisque leur civilisation a disparu vers 1200 avant J.C. Or, les objets qu'Homère décrit dans l'Odyssée semblent bien être mycéniens. Le mystère s'épaissit! Une seule hypothèse permet de concilier les contraires: Homère s'est servi de vieux matériaux pour les figer en chants successifs. Ce qui explique que ses acteurs soient, en partie, mycéniens. On peut raisonnablement penser que les chants d'Homère ont été composés vers 800 avant J-C., en raison de l'utilisation de l'hexamètre, puis figés sous Pisistrate, le tyran d'Athènes au VIe siècle. Ils sont alors lus le jour de la fête d'Athéna, les fameuses Panathénées.
La solution du mystère se situe sans doute au niveau de la mixture homérique, si l'on ose dire. Le poète aveugle mêle des souvenirs et des traditions datant de plusieurs époques: pour une part mycénienne, mais aussi de civilisations plus récentes.

LA GUERRE DE TROIE A-T-EU LIEU?
La réponse est très probablement positive. Située à l'entrée du détroit des Dardanelles, qui contrôle l'accès à la mer de Marmara, puis au Bosphore et à la mer Noire, Troie fait payer des droits de péage, de mouillage, des approvisionnements en eau et en vivres à tous les navires qui empruntent ce passage. Et ils sont nombreux, car, en cette ère du bronze, si les Grecs disposent de cuivre (Chypre, Égypte, Crète), il leur faut aller chercher l'étain sur les rives de la mer Noire, jusqu'au Caucase. Bien plus, les courants, dans le détroit des Dardanelles, s'inversent pendant six mois ce qui oblige à de longs séjours portuaires à Troie.
Ainsi, les Troyens s'enrichissent-ils aux dépens des Grecs. Ces derniers décident de mettre fin à ces excès qui les ruinent. Ils viennent assiéger Troie et la détruisent. Sans doute vers 1200 avant J-C., si l'on accepte que Troie VII soit bien la bonne couche! Mais alors d'où viennent ces chars, inconnus en Grèce avant l'ère classique, décrits par Homère? On voit que l'énigme n'est pas totalement résolue! Sauf à ce que le texte originel d'Homère, qui se transmettait oralement, ait été enrichi au fur et à mesure des siècles jusqu'à Pisistrate ...

ET QUI A ÉCRIT L'ODYSSÉE?
L'Odyssée est si différente de l'Iliade que l'on hésite à l'attribuer au même auteur. A moins que la première, l'Iliade, soit une œuvre de jeunesse et la seconde, plus subtile, une composition de vieillesse. En effet, d'un certain point de vue, les deux poèmes racontent, pour l'essentiel, les aventures de deux héros: Achille et Ulysse. Achille est un guerrier parmi d'autres alors qu'Ulysse est un solitaire. Alors qu'il n'existe guère de message codé dans l'Iliade, hors le parti pris des Dieux, qui ressemblent ainsi singulièrement à des humains (toujours cette distanciation des Grecs vis-à-vis de leurs dieux anthropomorphes), l'Odyssée constitue un remarquable chant initiatique. Les Anciens ayant considéré que la même main a composé les deux chants, il convient, faute d'hypothèse rivale crédible, de les suivre.

ULYSSE, LE GREC MALICIEUX
Le héros de l'Odyssée n'est autre que celui qui a, enfin, permis aux Grecs de l'emporter sur les Troyens, par la ruse, celle du cheval de bois. Lors de son retour vers Ithaque, Ulysse va devoir déployer toutes les ressources de sa malice et de sa subtilité. Il incarne, en vérité, l'intelligence grecque face à la brutalité barbare et aux pièges de la nature. Ainsi va-t-il, successivement, triompher des Lotophages, du Cyclope, des Lestrygons, de l'enchanteresse Circé, de Charybde et de Scylla, et même de Calypso qui le retient dix années en ses rets. Sans compter qu'à la fin, il exécute tous les prétendants trompés par son déguisement de mendiant.

UN OUVRAGE INITIATIQUE
L'Odyssée se présente comme un ouvrage initiatique: voilà, un récit foisonnant, empli d'allers et retours, raconté en déroulement inversé. Ainsi, le récit débute-t-il par la fin : le départ de Télémaque parti à la recherche de son père, le retour d'Ulysse à Ithaque et sa vengeance contre les prétendants de sa fidèle épouse Pénélope. Ensuite, seulement, Homère en vient à la description des errements du héros en Méditerranée.
S'agit-il, avec ces va-et-vient entre monde réel et monde de l'étrange et de l'imaginaire d'un pur conte de fées avec ses monstres marins, ses magiciennes, ses drogues, ses enchantements? Non, point tout à fait: car voici que surgissent les repères principaux du récit, des archétypes humains: fidélité de l'amour conjugal avec Pénélope, fidélité au maître avec le porcher Eumée, amour pour l'enfant avec Euryclée, sagesse avec Laërte ...
La clé du message laissé par Ulysse est assez limpide: c'est auprès de son épouse fidèle qu'Ulysse veut finir sa vie, délaissant l'immortalité que Calypso voulait lui apporter. Telle est l'expression ultime de la sagesse grecque: accepter son destin de mortel... Au total, un hymne beaucoup plus optimiste que celui de l'Iliade et de sa profonde iniquité.

PEUT-ON RECONSTITUER LE PÉRIPLE D'ULYSSE?
Naturellement l'Odyssée s'inspire lourdement de la connaissance qu'ont alors les Grecs du bassin méditerranéen. La route suivie par Ulysse ne semble pas la plus courte. Parti avec dix navires, il achève son long périple de plus d'une décennie, sur un radeau!
Déjà Strabon s'efforce de reconstituer les périples d'Ulysse. Mais il n'y parvient guère, car pour une part, le récit de l'Odyssée est totalement imaginaire.
Il est très possible que l'île des Lotophages soit la Djerba tunisienne, que celle d'Éole soit l'îlot de Stromboli, et peut-être l'oracle des morts est-il émis depuis le lac Arverne et le mont Circeo correspond-il au domaine de Circé ... Les circonvolutions apparentes d'Ulysse qui, sans le savoir, va très rapidement se retrouver à proximité d'Ithaque, avant d'être contraint de boucler un très long voyage, sont hautement symboliques. Un clin d'œil appuyé sur la fragilité de la destinée humaine ...

QUE PENSER DE LA PRÉSENCE D'UN PALAIS À ITHAQUE?
Deux archéologues pensent avoir découvert des traces archéologiques du palais d'Ulysse à Ithaque. Mais les traces observées, un morceau de poterie où l'on distingue un homme attaché au mât d'un navire et une tablette gravée, portant un trident, datant probablement de l'époque mycénienne, n'ont rien de déterminant.
Évidemment, si l'on pouvait prouver que ces vestiges sont contemporains d'Ulysse, on aurait réalisé un grand progrès dans la datation précise de la guerre de Troie ...
On en est loin !
Philippe Valade , dossier d'actualité de l'histoire juin-juillet 2007