Affichage des articles dont le libellé est XVIe siècle. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est XVIe siècle. Afficher tous les articles

dimanche 20 juillet 2025

20 juillet 1524 : disparition de « la bonne reine » Claude de France

 

claude de france
Le 20 juillet 1524, dans le silence des couloirs du château de Blois, s’éteint à seulement vingt-quatre ans celle que les courtisans appelaient affectueusement « la bonne reine ». Avec son décès disparaît une belle âme, mais s’éteint aussi un rameau dynastique : Claude de France, duchesse de Bretagne et reine de France, était la dernière des Valois-Orléans. Fille de Louis XII et d’Anne de Bretagne, elle incarnait à la fois une union politique et une destinée féminine contrainte par les exigences du pouvoir. Reine discrète et épouse infatigable, elle laisse derrière elle un royaume qu’elle a aidé, sans le savoir, à façonner.

vendredi 14 mars 2025

Pavie 1525 l’échec italien de François 1er – 500ème anniversaire

 

Le 24 février 1525, la France vit l’une des pires défaites militaires de son histoire. Lors de la bataille de Pavie, les troupes de François Ier furent anéanties, le roi lui-même capturé par l’empereur Charles Quint. Cet événement retentit bien au-delà des frontières françaises, bouleversant l’équilibre politique européen.

Dans « Pavie 1525 », Julien Guinand revient avec brio sur ce moment clé. Spécialiste du XVIe siècle, il éclaire d’un jour nouveau les enjeux stratégiques et les mythes entourant la bataille. Son récit, enrichi de cartes en couleur et d’un ordre de bataille précis, est un incontournable pour les amateurs d’histoire et de stratégie militaire.

Cette publication, coéditée par Perrin et le Ministère des Armées, marque également le 500e anniversaire de cette tragédie historique.

« De toutes choses ne m’est demeuré que l’honneur, et la vie qui est sauve ». Le 24 février 1525, l’armée du roi François 1er est défaite devant les murs de la ville de Pavie à 35 km au sud de Milan, par l’armée impériale de Charles de Lannoy et de Charles de Bourbon. Le souverain reste aux mains des vainqueurs, un grand nombre de ses gens sont morts – dont le fameux La Palice -, la péninsule est perdue : c’est la pire défaite française depuis Azincourt, durant la Guerre de Cent ans !

La figure de Jean Giono lui est attachée. Son récit précis de cette journée – qui est au nombre de celles « qui ont fait la France » n’en est pas moins romancé et réducteur.

Pavie, loin d’être une seule bataille est un siège de quatre mois opposant les troupes du roi de France à celle de l’empereur Charles Quint dans le cadre des guerres d’Italie et de la rivalité ouverte en 1521 entre les deux géants. Les opérations mettent aux prises des milliers de combattants aux origines multiples et attirent l’attention de toutes les cours européennes, où cette déflagration est commentée tout au long du XVI° siècle. Ainsi ont provigné quantité d’anecdotes et de récits parfois bien éloignés de la réalité, donnant naissance à l’image d’un roi François irréfléchi et de deux pratiques de la guerre, l’une téméraire et chevaleresque et l’autre pragmatique et moderne par l’emploi des armes à feu.

Prenant appui sur l’historiographie la plus récente comme sur un vaste corpus de sources européennes européennes rédigées par les contemporains au plus près des affrontements, Julien Guinand rompt en visière avec nombre d’idées reçue, notamment sur le rôle surévalué de l’artillerie et l’art de la guerre des protagonistes, et livre dans ce huitième opus de la collection « Champs de bataille » un nouveau récit brillant et informé du siège de la bataille de Pavie dans son temps long.

Plus d’informations et commandes sur LIVRES EN FAMILLE

Pavie 1525, Julien Guinand, 2025, 320 pages, Perrin, 25€

https://www.medias-presse.info/pavie-1525-lechec-italien-de-francois-1er-500eme-anniversaire/200602/

vendredi 14 février 2025

Le droit du sol est-il vraiment républicain ?

 

droit-du-sol-france.jpg

Michel De Jaeghere

Le droit du sol fait partie des principes fondamentaux de la République », vient de statuer François Hollande. On peut se demander ce qui permet à l’ancien président de la République de soutenir une telle affirmation. Le jus soli est, de fait, très anciennement implanté en France, mais le paradoxe est qu’il y a été reconnu dès 1515. On peut dès lors s’étonner d’entendre la gauche progressiste, habitée d’ordinaire par l’idée que l’un des piliers de notre identité serait « la mémoire positive de la Révolution » (Patrick Weil dans Le Monde du 23 août 2010 ) donner en modèle les pratiques du règne de François 1er .

Reconnu de fait par un arrêt du Parlement de Paris, le 23 février 1515, le droit du sol était en réalité bien plus ancien encore, puisqu’il était d’origine féodale. Il avait consisté, au temps où s’affirmait la puissance royale, à transposer au roi l’allégeance personnelle que les habitants de leur fief devaient à leur suzerain, en faisant de tous ceux qui naissaient sur son royaume ses sujets, pour éviter que quiconque prétende se soustraire à son autorité. Il s’était concilié sans heurts avec l’existence parallèle du jus sanguinis (arrêt Mabille, du 7 septembre 1576). Lors- qu’en 1802, soucieux de soumettre à la conscription les enfants des étrangers domiciliés, Bonaparte, premier consul, avait voulu consacrer dans le code civil le jus soli intégral («Tout individu né en France est français»), il s’était non seulement heurté aux juristes dépositaires de l’héritage du droit romain, qui n’avait connu que le jus sanguinis, mais aussi à l’opposition d’une partie de la vieille élite révolutionnaire, ralliée à contrecœur au régime et fortement représentée au sein du Tribunat, au motif que la patrie dépendrait moins, dans ces conditions, « de l’affection qui y attache, du choix et de l’établissement, que du hasard de la naissance ». « Cela se ressent de la féodalité, avait protesté le tribun François Siméon Bézard, cela n’est point à imiter.» Le droit du sol fait partie de notre histoire : comme la taille, l’ordalie et la guerre privée. Il nous rappelle que la tradition est critique et que les circonstances justi- fient parfois qu’elle soit émondée.

La première de nos Constitutions écrites avait repris, en 1791, la pratique ancienne de l’Ancien Ré- gime, qui avait assorti droit du sang, droit du sol et possibilité de solliciter un décret de « naturalité », mais en soumettant tout accès à la nationalité de ceux qui seraient nés à l’étranger (même d’un père français) à un serment civique par quoi l’impétrant devrait jurer d’être fidèle à la nation, à la loi et au roi. Deux ans plus tard, la Constitution de la Ire République (celle du 24 juin 1793) avait certes consacré le droit du sol (la naissance en France comme moyen privilégié d’accéder, sous condition de résidence, à la citoyenneté lors de sa majorité), en le complétant en outre par l’attribution automatique de la nationalité à tous les étrangers qui résidaient depuis un an sur le territoire français. Mise à l’écart par l’institution d’un gouvernement révolutionnaire pour faire face à la guerre étrangère, puis victime de la chute de Robespierre, elle n’entra cependant jamais en application. En 1803, la solution retenue par le code Napoléon fut en définitive de privilégier à la naissance le jus sanguinis, en permettant seulement aux étrangers nés en France de réclamer la nationalité française à leur majorité dans des formalités simplifiées par rapport à une demande de naturalisation.

Le double droit du sol, qui prévoit d’attribuer la nationalité française, dès la naissance, à tout enfant né d’un père étranger lui-même né en France ou sur un territoire qui était à l’époque français (il a bénéficié jusqu’aux années 2000 aux enfants nés en France d’un parent né en Algérie ou dans les colo- nies d’Afrique noire, parce qu’alors, ces territoires étaient français) fut institué quant à lui sous la IIe République. Mais il ne fut nullement mis en œuvre pour consacrer une conception « républicaine » de la nationalité. Voté par une majorité monarchiste et conservatrice, il visait bien plutôt, comme l’indiquent les travaux préparatoires de la loi du 7 février 1851, à éviter que des enclaves étrangères échappent à la conscription, alors qu’il relevait de l’évidence que les intéressés étaient « devenus Français par les affections, les mœurs et les habitudes », qu’ils avaient oublié « la langue et parfois jusqu’au nom du pays dont leurs ancêtres étaient originaires » (rapport Benoit-Champy, Assemblée nationale, 6 janvier 1851).

Le droit de la nationalité fit l’objet d’une réforme d’ensemble durant les premières années de la IIIe République, dans l’ambiance de refondation républicaine de la France : par la loi du 26 juin 1889 qui institua, pour les enfants d’étrangers nés et résidant en France l’automaticité de l’octroi d’une nationalité qu’ils devaient jusqu’alors « réclamer ». Rien n’indique pourtant que le législateur ait entendu par-là faire du droit du sol, comme le prétend Francois Hollande, un fondement de la République. Consulté pour avis, le Conseil d’État avait ouvert les discussions en proclamant que « la nationalité résulte du sang et de la filiation » et que « l’enfant doit être Français ou étranger non parce qu’il naît sur la terre française ou une terre étrangère, mais parce qu’il naît d’un père étranger ou français » (rapport du 13 novembre 1886). Le Sénat avait adopté quant à lui une première mouture du texte qui rejetait le jus soli en renvoyant tout étranger, même né en France, à la procédure de la naturalisation.

L’Assemblée avait tranché pour le droit du sol en faisant valoir le trop petit nombre des naturalisations enregistrées (il n’y en avait eu que 663 en 1886) et la nécessité d’éviter le déclassement démographique de la France, auquel on attribuait, face à l’Allemagne, la responsabilité de la défaite de 1870, en même temps que le souci d’assimiler les populations étrangères des départements frontaliers et plus encore celles des départements algériens, où la présence massive de ressortissants espagnols et italiens faisait craindre qu’ils remettent en cause l’œuvre coloniale de la France (pour le coup, bien ancrée dans la tradition républicaine !) en soutenant les revendications et les convoitises de leurs gouvernements. La loi avait en outre visé à mettre fin à la préférence étrangère qui, en dispensant les fils d’immigrés des trois ans de service militaire, les mettait en situation de concurrence déloyale vis-à-vis des Français. Elle avait visé, selon les termes employés par ses promoteurs, à prendre acte de la francisation de fait d’une population étrangère qui représentait 1 million de personnes d’origine européenne - Belges, Italiens, Espagnols, Allemands ou Suisses - et que la fréquentation de l’école et de l’atelier avait d’ores et déjà imprégnée des mœurs et de la civilisation française. Qui osera prétendre que cette situation ressemble en quelque manière à celle qui est la nôtre aujourd’hui ?

Loi d’opportunité adoptée en un temps où se bâtissait notre empire colonial sous le signe d’une inégalité assumée, la loi de 1889 n’était pas un texte inspiré par la volonté d’éviter aux enfants étrangers une discrimination contraire à l’idéal d’égalité, mais une réforme dictée par la priorité accordée à l’intérêt national et à la défense de la souveraineté en dissipant les fictions juridiques qui permettaient aux étrangers d’échapper au service militaire. Elle fut adoptée dans un climat d’expansion coloniale et de confiance en la capacité assimilatrice de l’école de la République, et dans le but affiché de faire des jeunes européens nés en France, selon les mots du sénateur Jean Joseph Delsol, « des soldats français patriotes et fidèles ». On a peine à croire que cette perspective soit considérée par les gardiens intransigeants du droit du sol comme la pierre angulaire de la République. Elle est si opposée à l’individualisme libertaire qui nous tient lieu d’idéologie dominante qu’on est même en droit de se demander : le droit du sol est-il vraiment républicain ?

*Michel De Jaeghere est directeur du « Figaro histoire ». Il a traité de la question du droit de la nationalité dans « Le Cabinet des antiques. Les origine de la démocratie contemporaine » (Les Belles Lettres, 2021, réédité en poche coll. « Tempus », 2024).

Source : Le Figaro 13/02/2025

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2025/02/13/le-droit-u-sol-est-il-vraiment-republicain-6535244.html

samedi 19 octobre 2024

Don Juan d’Autriche, le vainqueur de Lépante

 

don juan d'autriche
Si la victoire de la chrétienté à Lépante, le 7 octobre 1571, a sauvé l’Europe de l’expansion ottomane, c’est grâce au courage et à la vaillance des nombreux soldats venus de tout l’Occident pour défendre leur civilisation. Cependant, ce triomphe militaire n’aurait pas été possible sans un jeune homme dont le nom est aujourd’hui absent de nos livres d’Histoire et qui fut pourtant, au XVIe siècle, sur toutes les lèvres en Europe : Don Juan d’Autriche. Ce prince de sang aura alors connu une vie semblable à celle d’une étoile filante : éclatante de gloire, mais malheureusement éphémère.

Un bâtard légitimé

Né le 24 février 1547 à Ratisbonne, Juan est le fruit d'une liaison adultérine entre Charles Quint et Barbara Blomberg. Bien qu'illégitime, et ignorant tout de l’identité de son père, le jeune enfant est protégé de loin par l’empereur du Saint Empire romain germanique qui veille sur lui et s’enquiert de son éducation. Avant sa mort en 1558, Charles Quint, souhaitant lui garantir un avenir digne de son sang Habsbourg, exprime le souhait que son fils soit légitimé et pris en charge par son frère aîné, Philippe II d’Espagne. Respectant les dernières volontés de son père, Philippe reconnaît son demi-frère et lui accorde le titre de Don Juan d’Autriche. À ce moment, il lui révèle aussi le secret de sa véritable filiation : « Philippe II demanda à l'enfant s'il savait bien qui était son père. L'enfant ne répondit pas ; alors le roi dit : "Prenez courage, mon Enfant, vous êtes fils d'un homme illustre ; l'Empereur Charles, qui vit dans le Ciel, est votre père et le mien." »

Doté de grandes capacités militaires, Juan se distingue rapidement et souhaite faire ses preuves auprès de ses pairs. Ses premiers succès surviennent ainsi lors de ses campagnes contre les pirates barbaresques qui menacent les côtes espagnoles, puis durant la guerre des Alpujarras (1568-1571), où il réprime la révolte des Morisques, des musulmans restés sur le territoire ibère après la Reconquista et soi-disant convertis au catholicisme. Ces premières victoires consolidèrent ainsi la réputation de Don Juan comme brillant stratège.

Lépante, la bataille des géants

L'année 1571 marque le plus grand défi de la vie de Don Juan. En effet, la même année, l’Empire ottoman, en pleine expansion, conquiert l’île de Chypre, ancienne possession vénitienne, ce qui alarme la chrétienté. Pour contrer cette menace, une coalition nommée la Sainte Ligue est formée. Mais qui serait à la hauteur de commander la flotte de l’Occident, forte de 212 navires, face aux 300 galères ottomanes ? Philippe II propose le nom de son jeune demi-frère, Don Juan d’Autriche, qui obtient cette lourde responsabilité. Ainsi, âgé de seulement 24 ans, Juan prouve à l’Europe entière ses talents tactiques en menant à la victoire la flotte chrétienne contre celle d’Ali Pacha à Lépante, le 7 octobre 1571. Cette victoire brise le mythe de l'invincibilité de l’Empire ottoman en Méditerranée et marque le début du déclin de sa puissance maritime puis de ses forces terrestres lors de sa défaite à Vienne en 1683.

Une gloire immense mais éphémère

En sauvant l’Europe, Juan d’Autriche redonne espoir à la chrétienté et devient une figure héroïque acclamée dans tout l’Occident. Il faut dire que notre fringant commandant a tout pour plaire : il est beau, il est jeune et, surtout, il est victorieux. Malheureusement, cette aura glorieuse n’est pas du goût de tout le monde et fait des jaloux, des envieux, en commençant par son propre frère, Philippe II, qui craint que son cadet ne lui fasse de l’ombre. Il n’hésite donc pas à envoyer Juan aux Pays-Bas espagnols comme gouverneur de cette province en proie à des révoltes politiques et religieuses. En effet, la Hollande, alors sous domination espagnole connaît de nombreux troubles, notamment entre protestants et catholiques. Cependant, malgré toute sa bonne volonté et sa grande intelligence, Don Juan ne réussit jamais à résoudre ces épineux problèmes en raison de sa mort soudaine. En effet, à peine âgé d’une trentaine d'années, il est emporté par le typhus le 1er octobre 1578. Conformément à ses dernières volontés, son corps est rapatrié en Espagne pour être enterré à l'Escurial aux côtés de Charles Quint, ce père qu’il n’aura jamais connu.

Le destin de Don Juan d’Autriche fut ainsi celui d’une gloire immense mais fugace. En sauvant la chrétienté d’une islam conquérant, il se hissa parmi les héros de son époque. Mais, à l’instar d’Alexandre le Grand, il fut arraché à la vie trop tôt, avant de sombrer malheureusement dans l’oubli.

Eric de Mascureau

mercredi 9 octobre 2024

500 ans du prince des poètes : Pierre de Ronsard

 

© Paris Musées CC0
© Paris Musées CC0
Il y a cinq siècles, la France voyait naître l'un de ses plus illustres écrivains et poètes : Pierre de Ronsard. Puisant dans ses souvenirs d'enfance, surmontant le handicap de sa demi-surdité, s'inspirant des grands auteurs de l'Antiquité, celui qui est devenu le prince des poètes a marqué à jamais par son génie l’histoire de la littérature française. Ses œuvres, d’une richesse inépuisable, continuent d’être lues, admirées et dévorées encore aujourd’hui.

De l’ambition à la déception

Pierre de Ronsard naquit aux alentours du 11 septembre 1524 au château de la Possonnière, en Vendômois. Quatrième enfant de Louis de Ronsard, maître d'hôtel des Enfants de France, il connaît malheureusement dès son plus jeune âge l'absence de son père, contraint de rejoindre l'Espagne pour veiller sur les enfants captifs de François Ier. Qu'importe, le jeune Pierre grandit, s’instruit et s'épanouit dans les paysages verdoyants et pittoresques de sa terre natale jusqu'à l'âge de douze ans. En 1536, Louis de Ronsard introduit son fils à la cour de France et l’attache à la personne du dauphin. Cependant, cette charge est de courte durée, car la même année, François de France meurt prématurément. Pierre passe alors au service du nouvel héritier royal, Charles d’Orléans, avant d'être attaché à Madeleine de France. La sœur du roi emmène ensuite le jeune homme en son nouveau royaume d’Écosse auprès de son époux, Jacques Stuart. Ainsi, la carrière de Pierre de Ronsard semble toute tracée en servant les grands de ce monde. Cependant, à l'âge de quinze ans, la maladie vient bouleverser son destin. Bien qu'il survive, Pierre reste à jamais marqué par une demi-surdité qui l'oblige à renoncer à l’or des palais pour revenir là où tout a commencé : au château de la Possonnière.

Ainsi naquit le poète

Reclus dans la demeure familiale, Pierre s’occupe en se plongeant dans les études que ses voyages avaient interrompues. Il découvre alors les grands auteurs antiques comme Virgile ou Horace, qui l'influencent dans toutes ses créations. Ainsi, petit à petit, Ronsard tombe sous le charme des Muses qui lui révèlent son don pour la poésie, si ce n’est pour le latin. En effet, la maîtrise de la langue des Césars est un calvaire pour notre jeune homme, qui préfère prendre sa plume pour écrire en « françois ». C’est ainsi qu’en 1549, et avec l’aide de ses amis de la Pléiade, Pierre de Ronsard publie ses premiers poèmes avant que ne sortent ses Odes en 1550 et les Amours de Cassandre en 1552. Ces recueils lui apportent alors la gloire qui l’attendait en secret auprès de la cour royale, mais aussi auprès d’un plus large public. En 1560, à son apogée, il se permet de publier une édition rassemblant l’ensemble de ses œuvres classées en quatre volumes : AmoursOdesPoèmesHymnes. Selon André Lagarde et Laurent Michard, « ce poète de 36 ans permettait au public de mesurer l’ampleur de sa production et la variété de son inspiration : c’est avec orgueil qu’il pouvait lui-même proclamer sa royauté littéraire », une royauté qui fit de lui le prince des poètes et le poète des princes.

Le douloureux crépuscule d’un génie littéraire

La renommée de Pierre de Ronsard lui permet de revenir à la cour du roi Henri II puis de Charles IX. Il se met alors à divertir seigneurs et grandes dames par la lecture de ses créations. Cependant, l’avènement d’Henri III, en 1574, met fin à sa carrière avec un léger sentiment de disgrâce. En effet, le nouveau souverain ramène du royaume de Pologne, où il régnait, son propre poète, Philippe Desportes. Désormais libre de partir, Ronsard se retire sur ses terres mais continue d’écrire jusqu’à la fin. Dans ses dernières années, ses œuvres sont marquées par sa propre souffrance que lui provoque la maladie :

« Je n’ai plus que les os, un squelette je semble/Décharné, dénervé, démusclé, dépoulpé,/Que le trait de la mort sans pardon à frappé/Je n’ose voir mes bras que de peur je ne tremble. » Conscient de son trépas prochain, il laisse à ses amis un dernier mot : « Adieu, chers compagnons ! Adieu, mes chers amis ! Je m’en vais le premier vous préparer la place. »

Le 27 décembre 1585, Pierre de Ronsard décède en son prieuré de Saint-Cosme, à La Riche, près de Tours. En cet instant et à jamais, le prince des poètes est devenu immortel par ses œuvres intemporelles qui, encore cinq siècles après sa naissance, demeurent toujours dans notre mémoire commune.

vendredi 23 août 2024

10 août 1539 : Villers-Cotterêts, vers l’unité linguistique

 

françois Ier
La France ne s’est pas construite seulement à l’aide d’une religion ou d’un régime politique. En effet, notre culture et notre langue ont été aussi le ciment qui a permis aux nombreux peuples qui composaient notre pays à travers les siècles de faire nation. Ce premier pas vers une unification linguistique eut ainsi lieu le 10 août 1539, à Villers-Cotterêts, grâce à la volonté du grand roi François Ier.

Une mosaïque de langues

Malgré son unification politique sous la forme d’un grand royaume chrétien, la France a été le théâtre d’une longue cohabitation entre plusieurs peuples parlant une multitude de langues : breton, langue d’oc, langue d’oïl, etc. Sans parler du latin, qu’utilisait le plus souvent l’Église dans ses actes et offices. Si tous ces dialectes avaient bien sûr leur propre beauté toute régionale, il concouraient à un imbroglio juridique et administratif dans tout le royaume. En effet, il pouvait être compliqué de faire appliquer un règlement écrit dans une autre langue, dans une région parfois soumise à une autre juridiction traditionnelle et locale, transcrite dans un langage différent. Par exemple, le dialecte dit « françois », issu du nord de la France et de la région parisienne, était surtout utilisé par la noblesse et la cour royale.

Une unification linguistique

Cependant, au fil des siècles, la royauté capétienne s'affermit et tend à vouloir imposer son pouvoir et sa volonté à tous les sujets de France. Pour y parvenir, François Ier décide que les actes de justice soient rédigés, pour faire court, en français. Cette directive, qui sera enregistrée au Parlement de Paris le 6 septembre 1539, prit ainsi la forme d’une ordonnance édictée par le roi à Villers-Cotterêts au cours du mois d'août 1539 (entre le 10 et le 25). Parmi les 192 articles composant ce texte, certains sont encore aujourd’hui en vigueur, dont ceux qui font la réputation de ce texte sur l’imposition du français dans tout le pays : « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrêts, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si clairement qu'il n'y ait ni puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude ne lieu à demander interprétation […] Et pour ce que telles choses sont souvent advenues sur l'intelligence des mots latins contenus desdits arrests, nous voulons d'oresnavant que tous arrests, ensemble toutes autres procédures, soient de nos cours souveraines et autres subalternes et inférieures, soient de registres, enquestes, contrats, commissions, sentences, testaments et autres quelconques, actes et exploicts de justice, ou qui en dépendent, soient prononcés, enregistrés et délivrés aux parties en langage maternel françois et non autrement. »

Un texte juridique et administratif

Cependant, ce serait un grand raccourci que de dire qu’à partir de 1539, toute la France se mit à parler et à utiliser la langue française. En effet, cette ordonnance n’interdit pas l’utilisation des langues locales dans la bouche de ceux qui la pratiquent. Elle ne fait que donner la priorité au français en matière juridique et administrative. Par exemple, selon l’article 51, les registres des paroisses doivent être obligatoirement tenus et ne peuvent plus être transcrits en latin mais en français : « Aussi sera fait registres, en forme de preuve, des baptêmes, qui contiendront le temps et l'heure de le nativité, et par l'extrait dudict registre, se pourra prouver le temps de majorité ou minorité, et sera pleine foy à ceste fin. »

Malgré cette ordonnance, il faudra attendre encore de nombreuses années pour que le français finisse par s’imposer par habitude dans toutes les strates de la société et dans toutes les régions. Du reste, de nos jours, certaines langues régionales ont survécu et sont apprises aux nouvelles générations, comme le breton ou le basque. Des langues dont la pérennité ne menace nullement le français, à la différence du langage inclusif, qui s’infiltre et s’impose peu à peu, notamment dans les milieux universitaires - wokisme aidant.

Eric de Mascureau

lundi 6 mai 2024

Les discours du Prince Nicolas Machiavel (1469-1527)

 

Machiavel

À la fin du XVe siècle, l'Italie, le berceau de la Renaissance et du capitalisme commerçant, était divisée en une multitude de principautés qui se querellaient sans cesse, malgré qu'elles fussent trop faibles pour s'opposer aux visées expansionnistes des royaumes de France et d'Espagne et du Saint Empire. L'instabilité caractérisait la vie politique, car les gouvernements de ces petits États changeaient au gré des insurrections populaires ou des intrigues ourdies par les grandes familles, les retournements d'alliance entre principautés étaient fréquents, enfin les vaincus ou les plus faibles faisaient souvent appel aux puissances étrangères qui convoitaient les territoires italiens.

La carrière diplomatique

C'est dans ce pays riche mais déchiré que naquit Nicolas Machiavel, en 1469. En ce temps, Laurent de Médicis, dit le Magnifique, un monarque esthète et protecteur des arts, régnait sur Florence. Son falot successeur, Pierre II, fut chassé de la ville en 1494, parce qu'il avait négocié avec le roi Charles VIII au détriment des libertés de la ville. L'instigateur de la révolte, le moine fanatique Savonarole, instaura une théocratie, mais il fut à son tour renversé et exécuté en 1498. Les insurgés rétablirent l'ancienne république et, la même année, Machiavel entrait à son service.

Il prit d'abord la fonction de secrétaire à la Seconde Chancellerie qui traitait des affaires intérieures. Très vite, les autorités reconnurent son érudition et sa vivacité d'esprit et il passa au Conseil des Dix qui lui se chargeait des affaires étrangères et des questions militaires. Au cours des quatorze années suivantes, le gouvernement lui confiera de nombreuses missions diplomatiques, il rencontra ainsi la plupart des personnalités politiques de son temps, comme César Borgia, Louis XII ou l'empereur Maximilien Ier (le grand père de Charles Quint).

Dans les mêmes fonctions, il tâta des arts militaires. À l'époque, la plupart des États ne possédaient pas d'armée permanente, ils louaient les services de mercenaires, les Condottieri qui commandaient leurs troupes privées. Les Condottieri s'avéraient souvent peu fiables, ils agissaient en fonction de leurs intérêts personnels, ils changeaient parfois de camps ou ils cessaient une campagne lorsque la solde ne suivait pas. Pour remédier à ce problème, Machiavel proposait de constituer une armée nationale. Suivant ses conseils, le gouvernement leva une milice dont Machiavel devint le secrétaire en 1506. Pendant trois ans, il arpenta le territoire de Florence pour recruter et organiser la nouvelle armée. En 1509, il assista au long siège de Pise que l'armée florentine avait investi.

Mais les événements allaient bientôt mettre un terme à la carrière de Machiavel. Le pape Jules II s'allia avec l'empereur Maximilien et le roi d'Espagne contre Louis XII afin de bouter les Français hors d'Italie. Or Florence soutenait le roi de France et le sort des armes ne lui fut pas favorable. La victoire de la Sainte Ligue entraîna le retour des Médicis au pouvoir à Florence et, malgré les efforts qu'il déploya pour les séduire, Machiavel entra en disgrâce. Pire, il fut impliqué dans un complot et jeté en prison, mais en il sortit à la faveur d'une amnistie décrétée pour fêter l'accession au pontificat de Jean de Médicis sous le nom de Léon X en 1513.

L'œuvre littéraire

Exilé, il se retira dans sa petite propriété de San Casciano. À maintes reprises, mais en vain, il sollicita un poste à la Seigneurie des Médicis. Jusqu'alors, il avait surtout écrit des rapports diplomatiques dont la clarté et la pénétration étaient appréciées en haut lieu. il avait également versé avec bonheur dans l'art épistolaire. Ses lettres de jeunesse nous font découvrir un personnage jouisseur et farceur que l'écrivain Somerset Maugham a mis en scène, avec un humour très britannique, dans son joyeux roman La Mandragore.

Dans sa retraite, il entreprit la rédaction de ses Discours sur la première décade de Tite Live, un commentaire des dix premiers livres de son histoire de Rome de l'auteur antique qui couvre la période allant de la fondation de Rome à l'an 9 av. JC et comprenait 142 livres dont 35 seulement nous sont parvenus.

En 1513, il interrompit son travail d'exégèse pour rédiger d'un jet la première version de son œuvre la plus célèbre, Le Prince, qu'il dédicaça à Laurent II de Médicis dans l'espoir de rentrer en grâce. Il acheva ensuite les Discours, puis repris et peaufina "Le Prince" en 1519. De son vivant, les deux œuvres ne circuleront que sous la forme de manuscrits et elles ne furent imprimées qu'après sa mort. Le Prince fut inscrit à l'index des livres proscrits par l’Église en 1559 et le Concile de Trente, qui relança la Sainte Inquisition, ordonna de brûler les livres sulfureux de Machiavel.

De 1520 à 1526, il rédigea une monumentale Histoire de Florence que Jules de Médicis, le futur pape Clément VII, lui avait commandée. Dans le métier d'historien, il innova par son approche rationnelle et critique qui refusait tout recours aux explications miraculeuses ou magiques des événements. Par ailleurs, il écrivit des poésies et du théâtre, dont La Mandragore, sa meilleure pièce, qui inspirera le "Malade imaginaire" de Molière.

Deux livres à mettre en regard

Le Prince et Les Discours doivent se lire en parallèle, l'un ne se comprend pas sans référence à l'autre, bien qu'il s'agisse d'ouvrages de facture fort différentes. Il importe de lire de concert Le Prince qui est une sorte de manuel pour l'homme d’État et "Les Discours" qui présentent la politique du point de vue du peuple. Le Prince, auquel Machiavel doit sa notoriété, séduit parce qu'il est d'une lecture aisée, le style en est concis et limpide, l'auteur enchaîne les hypothèses et raisonnements en les illustrant d'exemples tirés de l'histoire antique et de son expérience personnelle. Ce petit livre est subdivisé en vingt six chapitres aux intitulés clairs. Dans un premier temps, l'auteur présente les différentes manières d'acquérir et de conserver une principauté. Ensuite, il analyse les principes fondamentaux de la politique intérieure et extérieure. Puis, il décrit la figure du Prince, l'homme d’État idéal. Enfin, dans le dernier chapitre, il appelle à la venue d'un Prince qui réunisse les Italiens l'Italie sous son autorité. Au contraire, Les Discours constituent un ouvrage nettement plus long et touffu, il semble au premier abord difficile de suivre le cours sinueux des subtiles pensées de Machiavel. Souvent aussi, la lecture de cette somme rebute l'homme contemporain par ses références récurrentes à la culture classique. La plupart des chapitres se terminent, à l'instar des fables, par une sorte de leçon politique. Machiavel ne nous livre pas une simple apologie des institutions romaines, il recourt sans cesse à des comparaisons avec de événements contemporains et il établit que la grandeur de Rome résulta du constant conflit entre les patriciens et la plèbe.

Aperçu de la pensée machiavélienne

Selon Machiavel, la politique consiste avant tout à fonder un ordre nouveau et ensuite à conserver le nouvel État, de sorte qu'elle se réduit au pouvoir et à son exercice. En cela, Machiavel innove radicalement et il rompt avec l'école qui s'inspirait des théories d'Aristote dont on avait redécouvert l'œuvre aux alentours de 1300. Dans l'esprit des aristotéliciens, la vie s'interprète en termes de "fins" et de biens" hiérarchisés. Autrement dit, la politique est un moyen de réaliser un idéal. L'homme, cet "animal rationnel", s'épanouit au sein de la cité en pratiquant des vertus qui sont à la fois civiques et morales. Toute l'activité politique tend vers un bien supérieur, qu'il soit naturel ou révélé. "La Cité" de Platon ou "L'Utopie" de Thomas Moore offrent deux beaux exemples de cette conception du politique, dans les deux cas, un philosophe rêve un univers dont la perfection fait par contraste ressortir les défauts de la société réelle. Par ce truchement, ils critiquaient leur monde respectif, le premier la démocratie athénienne décadente, le second l'Angleterre de son temps. De son côté, l’Église se servait du discours aristotélicien pour justifier ses prétentions sur la souveraineté terrestre. En effet, dans un monde christianisé, la fin supérieure ne pouvait être que l'accomplissement du message divin.

En décrétant que la politique est avant tout un ensemble de pratiques, Machiavel déplace la question morale. Autrement dit, il affirme que le bien ou la fin ne peut naître que du mal appliqué avec raison, discernement et pondération. En effet, il ne s'agit plus de réaliser un idéal, mais bien de fonder un nouvel État. Pour ce faire, le Prince a besoin d'autres qualités que l'homme vertueux. Il utilise selon les circonstances la loi ou la force, la crainte ou la séduction, la vérité ou le mensonge. D'où la fameuse citation tronquée "La fin justifie les moyens" signifiant que pour parvenir à créer un bien (le nouvel État), le Prince devra souvent user de méthodes réprouvées par la morale.

Pour autant, Machiavel n'est ni amoral ou immoral, il refoule la question en dehors de l'action et la situe au niveau des objectifs, car ce qui motive l'action du Prince est la fondation d'un État et l'institution de lois bonnes pour la multitude, lui-même est au-delà de la morale et on ne peut le juger que sur le résultat de son action. « Quand l'acte accuse, le résultat excuse » affirme-t-il dans Les Discours !

Le Prince veut soulager le peuple en le délivrant de l'oppression. La fondation d'un ordre nouveau, entreprise ô combien périlleuse, car l'homme craint et résiste au changement, passe par l'alliance du Prince et du Peuple contre les Grands et l’Étranger. Dans cette lutte, le Prince incarne le principe actif, il apporte et suscite le changement, alors que le rôle du peuple est de maintenir et conserver le nouvel ordre établi. Ici aussi, Machiavel introduit une nouveauté en faisant du peuple un acteur de la politique, alors qu'auparavant il n'en était que le spectateur et la victime.

Contrairement à ce que pourrait faire croire une lecture unilatérale du Prince, Machiavel opte pour la république, qu'il a d'ailleurs servie pendant toute sa carrière. L'avantage de la république sur la monarchie réside dans le fait que, une fois bien établies, les lois, permettent à l’État de se maintenir, même s'il n'a plus d'homme exceptionnel à sa tête. Au contraire, les monarchies déclinent ou s'éteignent quand leurs dirigeants manquent de caractère.

De la vertu et de la fortune du Prince

Le Prince possède deux qualités essentielles : la vertu et la fortune. La vertu renvoie à l'initiative et au discernement dont il doit faire preuve dans l'action. Elle reste équivoque car elle oscille sans cesse entre la justice et la force. Elle se manifeste à la fois comme puissance et légitimité. Mais les modèles de vertu ne sont jamais parfaits et chaque héros est différent, car les événements et les situations historiques étant dissemblables, les princes se distinguent parce qu'ils ne vivent pas les mêmes circonstances et n'affrontent pas les mêmes situations. Seul demeure la figure de l'homme d’État qui regarde la réalité en face et s'y adapte pour vaincre, quitte au sacrifice de ses propres convictions. (Quand Henri IV abjure le protestantisme pour devenir roi, il fait acte de machiavélisme). Quant à la fortune, elle ne signifie pas seulement la chance, mais plutôt la situation historique qui favorise plus ou moins les projets du Prince. L'homme d’État évalue les forces en présence, juge du moment opportun de l'action, il combat la nécessité. Lorsqu'il agit, il exploite par sa vertu la marge de liberté que lui offre la fortune. Machiavel a donc une vision volontariste de l'histoire, mais il ne nie pas pour autant les contraintes matérielles, estimant que le Prince maîtrise environ la moitié des faits et de leurs causes.

Bien que Machiavel consacre de nombreuses pages à la force militaire, la ruse n'en demeure pas moins l'arme principale du Prince qui « doit savoir bien user de la bête, il en doit choisir le renard et le lion ; car le lion ne se peut défendre des rets, le renard des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour faire peur aux loups. Ceux qui veulent simplement faire les lions, ils n'y entendent rien ». Machiavel aspirait à la venue d'un héros rédempteur qui unifiât l'Italie. Cette union devait reposer sur l'alliance du Prince au peuple contre les Grands, c'est-à-dire les seigneurs féodaux. Avec Machiavel, nous assistons à la naissance de l’État moderne. En effet, le Prince n'incarne plus la souveraineté divine comme les rois du Moyen Âge, il exerce une fonction en tant qu'égal du peuple, sans le toiser ni le dédaigner.

La postérité rouge et noire de Machiavel

On sait que Le Prince fut souvent commenté et encore plus souvent décrié. Un des cas les plus célèbres est L'antimachiavel écrit par le jeune roi Frédéric II qui pourtant appliqua durant son règne une politique des plus machiavéliques. En ce sens, il suivait les préceptes du Prince qui doit paraître bon, malgré ses actes. Comme nous ne pouvons passer en revue le flot d'écrits suscités par l’œuvre de Machiavel, nous nous intéresserons ici à la lecture qu'en ont faite les penseurs communistes et fascistes.

Les socialistes citent peu souvent Machiavel et leurs jugements sur ses écrits sont divergents. Un Proudhon dans sa Philosophie de la misère traite Machiavel de "théoricien du despotisme" et considère que le florentin n'avait envisagé la société que sous l'angle de "l'inégalité et de l'antagonisme". En revanche, dans L'idéologie allemande, Marx le place aux côtés d'auteurs anciens, tels que Hobbes et Spinoza, qui présentaient la force comme fondement du droit. De cette manière, la politique devenait une sphère autonome qui devait être analysée en dehors des considérations morales. Quant à Lénine, curieusement, il ne s'intéressait pas à Machiavel.

Sans doute, Antonio Gramsci, le fondateur du parti communiste italien, fut le marxiste qui étudia le plus l'œuvre du florentin. Il faut dire qu'il avait du temps libre, puisqu'il rédigea ses Notes sur Machiavel, la politique et l’État modernes dans les prisons de Mussolini. Gramsci considère non sans raison que Le Prince n'est pas un traité théorique mais un manuel pour l'homme d'action. Machiavel a souvent été détesté parce qu'il dévoile le secret du pouvoir, met à nu ses mécanismes, enlève le masque des politiciens qui cachent leurs actions sous le couvert de mobiles moraux ou religieux. Et les leçons de Machiavel peuvent servir tant aux gouvernants qu'au prolétariat, car le Prince nouveau auquel Machiavel aspire n'est pas un quelconque tyran, mais bien le peuple qui devra se choisir un chef. Ainsi agiront les masses jacobines puis bolcheviques qui sacrifieront les intérêts individuels au bien commun de la révolution populaire. Sous sa plume, Machiavel devient le "premier penseur à formuler l'idée de la nation italienne, le théoricien de la classe dominée, qui lui enseigne les conditions de son émancipation, et le fondateur du réalisme scientifique jugé en son essence révolutionnaire" !

Celui qui avait jeté Gramsci en prison admirait aussi Machiavel, mais ne l'interprétait pas de la même manière… Dans sa jeunesse, Mussolini avait soutenu une thèse sur Machiavel et, en 1924, préfaçant une réédition de ses œuvres, il le transforma en écrivain préfasciste. Comme le florentin, le Duce croyait les hommes versatiles et méchants, mais il voyait dans le Prince une figure de l’État qui seul représente l'intérêt général et l'ordre harmonieux. Le peuple, cette masse d'égoïstes indisciplinés, ne possédait pas la souveraineté et la volonté populaire n'était qu'une farce. Dans l'esprit de Mussolini, le Prince nouveau incarne l’État et l’État, c'est le Duce.

Autant dire, qu'il n'a pas compris un élément fondamental des écrits de Machiavel : le Prince ne s'identifie pas à l’État, il exerce ses fonctions en son sein, au profit du peuple, tout en (re)connaissant et utilisant les défauts intrinsèques aux hommes. Certes, leur nature ne changera pas, mais l'organisation de la société (la Loi) peut en partie remédier à leur imperfection et favoriser le développement de leurs qualités. À son tour, une grande nation engendrera de nouveaux Princes ou un Prince collectif.

Frédéric Kisters, Devenir n°18, 2001.

http://www.archiveseroe.eu/recent/164

vendredi 26 avril 2024

25 janvier 1515 : François Ier est sacré à Reims

 

François Ier

Il y a cinq siècles était sacré à Reims François Ier, monarque dont le règne (jusqu’en 1547) est l’un de ceux qui ont le plus marqué notre Histoire dans des domaines aussi divers que la politique, les relations extérieures, la culture et les arts.

L’année 1515 est marquée par la victoire de Marignan, dans le cadre des guerres d’Italie. La bataille opposa l’armée française alliée aux Vénitiens aux mercenaires suisses du pape. Suite à ce succès, le roi signa une paix perpétuelle avec les cantons suisses (1516) qui s’engagèrent non seulement à ne plus combattre le roi, mais à se mettre à son service. Le traité ne fut violé que lors de la Révolution française. La victoire aboutit également à la signature du concordat de Bologne (1516) accroissant l’emprise du pouvoir royal sur l’Eglise de France ; concordat qui régla les rapports entre la France et Rome jusqu’à la Révolution. La victoire de Marignan fut néanmoins le seul grand éclat militaire du règne de François Ier, masquant dans la mémoire populaire le désastre de Pavie (1525) qui mena le roi prisonnier en Espagne. Autre échec important : en 1542, lors de la neuvième guerre d’Italie, l’Angleterre, alliée au Saint-Empire, débarqua une armée au Nord de la France qui s’approcha à moins de 100 kilomètres de Paris, ce qui contraignit le roi à signer la paix (1546). Les guerres d’Italie continuèrent jusqu’en 1559 avec Henri II.

Les guerres d’Italie ont été une des causes de la Renaissance française : impressionné par la Renaissance italienne, le roi mena une politique de prestige dans les arts et les lettres favorisée par le contexte de l’époque (“le beau XVIe siècle” qui correspond à la première moitié du XVIe siècle). Le château de Chambord est l’édifice emblématique de cette “Renaissance artistique”. Sous le règne fut fondé le Collège des Lecteurs royaux (1530), ancêtre du Collège de France, où étaient étudiées entre autres les disciplines scientifiques, ce qui constituait une véritable innovation, ces matières étant alors considérées comme secondaires. François Ier ramena également de ses bagages d’Italie le savant touche-à-tout Léonard de Vinci et ses œuvres les plus célèbres dont La Joconde. Sur le plan culturel enfin ne doit pas être oubliée l’ordonnance de Villers-Cotterêt (1539) qui contient deux articles d’une grande importance, imposant le français (et non plus le latin) comme langue royale et de l’administration.

Sur le plan extérieur, le conflit avec Charles Quint aboutit à une alliance surprenante avec l’Empire ottoman. Il s’agit de la première mise en pratique majeure du concept de la Raison d’Etat (outrepasser les règles morales et religieuses dans l’intérêt du pays), concept qui ne cessa pas de prendre de l’importance et qui connut son triomphe avec la politique de Richelieu (politique très pragmatique passant par des alliances avec des pays protestants). Cette alliance avec la Sublime Porte fut reconduite par ses successeurs jusqu’à Louis XIV inclus, ne tombant en désuétude que lorsque les Ottomans entrèrent dans une phase de déclin continu (fin du XVIIe siècle).

Quel bilan pour le règne ? La politique de prestige artistique et culturelle est incontestablement remarquable. Cependant, l’obstination du roi pour le mirage italien (jusqu’en 1546 !), conduisant à épuiser ses forces et les finances, paraît plus critiquable. Surtout, François Ier ne vit pas, jusqu’à l’affaire des Placards (1534), le danger que constituait la diffusion en France du protestantisme sous sa forme calviniste (fin de l’unité religieuse, et donc sociale). Cet aveuglement des débuts du règne conduisit à près d’un demi-siècle de guerre civile. Néanmoins, quel que soit le jugement que nous pouvons porter sur son règne, celui-ci marqua indubitablement les deux siècles qui suivront.

Aetius.

https://www.fdesouche.com/2015/01/25/25-janvier-1515-francois-ier-sacre-reims/

vendredi 15 mars 2024

Aujourd’hui… Etienne de La Boétie

 

You are currently viewing Aujourd’hui… Etienne de La Boétie

Ina Phisinov

Balzac, Voltaire, Hugo, Chateaubriand, Molière, Flaubert, Proust, Diderot… et j’en passe, la liste est loin d’être exhaustive, mais j’ai beau chercher, je ne trouve nulle trace du grandissime auteur du XVIe siècle Étienne de La Boétie dans les programmes établis pour l’enseignement du français au lycée. Avant, pendant, comme après les réformes menées par chaque ministre de l’Éducation nationale à son arrivée à l’Hôtel de Rochechouart, jamais ce brave Étienne n’a compté parmi les auteurs étudiés par notre chère descendance, celle en qui l’on croit, celle pour laquelle on doit tout mettre en œuvre pour qu’elle hérite d’une terre à peu près vivable à notre mort ! À part peut-être les adolescents ayant la chance de vivre leur scolarité dans le pays sarladais où cet auteur magnifique a vu le jour… Pourquoi donc me direz-vous ? Mais, d’abord, savez-vous quel texte l’a rendu célèbre ? Trop peu nombreux sont ceux qui le savent… et c’est là l’objet demon billet d’humeur.

En 1548, alors que le jeune Étienne de La Boétie n’est âgé que de dix-huit ans, il suit avec une grande attention la révolte de la Gabelle* qui éclate alors en Guyenne. Le connétable, Anne de Montmorency, et le duc d’Aumale, à la tête d’un millier d’hommes d’armes et de près de dix mille fantassins ont alors été chargés par le roi de France de mâter les séditieux… je vous laisse imaginer la brutalité de la chose ! Voilà, je suis sûre que vous avez maintenant devant les yeux les individus massacrés, les champs dévastés, les habitats détruits, les animaux sauvagement tués… Eh bien, Étienne de La Boétie a ressenti les mêmes choses que vous : l’horreur et l’incompréhension face à de tels actes. Comment le dirigeant du royaume pouvait-il laisser massacrer ainsi ses sujets ?

Le Discours de la servitude volontaire (souvent cité par Michel Maffesoli dans Le temps des soulèvements), puisque c’est de lui dont il s’agit, remet alors en cause la légitimité de ceux qui gouvernent. Eh bien ce n’est donc pas étonnant qu’on n’entende pas parler de lui dans les programmes de l’enseignement secondaire. Imaginez un instant que nos braves lycéens le lisent et le comprennent… ce qui n’est pas forcément gagné vu le délabrement du système !

Depuis plus d’un lustre maintenant, nous ne pouvons regarder la télévision, écouter la radio, surfer sur la toile ou lire les journaux, sans être lobotomisés par l’omniprésence des propos électoraux : aux États-Unis, en Europe… on voudrait nous faire croire que notre voix, notre volonté peut jouer un rôle pour notre avenir…

Mais, à moins d’être particulièrement naïf, pour ne pas dire plus, il me semble que nous formons davantage de grandes masses de moutons, de gros groupes de pigeons et surtout de parfaits poissons rouges ! Le citoyen lambda continue d’aller voter… pour rien ! Alors si ce n’est par conviction profonde, c’est du moins un choix pour un moindre mal. Et oui, sur les photos, dans leurs programmes (enfin, ce qu’ils nomment ainsi), durant les échanges que les journalistes veulent bien nous montrer, les candidats aux élections sont toujours souriants, courtois… enfin, bref, bien mielleux comme il faut ! Mais ensuite, une fois installés sur leur trône (car c’est bien ainsi qu’ils considèrent le siège qu’ils viennent de remporter) qu’en est-il vraiment ? La Boétie, lui, explique que « c’est un extrême malheur d’être sujet à un maître, duquel on ne peut jamais assurer qu’il soit bon, puisqu’il est toujours en sa puissance d’être mauvais quand il voudra… ».

Il faudrait, je pense, que nous cessions de voir en la République le régime politique parfait, garant d’une belle et bonne démocratie. C’est un régime comme un autre qui se défend quand il se sent menacé et qui, de fait, est donc capable d’aller à l’encontre de ses principes pour sa propre survie. Et, quoi qu’il en soit, même dans son fonctionnement normal, il a besoin d’une chose essentielle : contrôler la société pour mieux la diriger… comme il veut !

Alors, oui, nous nous rendons aux urnes chaque fois que nous y sommes convoqués, même si le taux d’abstention peut parfois grimper de façon impressionnante, mais finalement c’est ainsi que nous choisissons nos « tyrans ». Nous légitimons là la puissance et le pouvoir que vont faire régner en maîtres absolus nos braves dirigeants… alors, à y regarder de plus près, nous constatons qu’une poignée de puissants avance à son gré les pions que nous sommes ! Mais une fois élus, délibérément désignés et portés au pinacle, ces individus ne peuvent que profiter de notre naïveté et nous faire bien sentir notre servitude volontairement choisie !

Alors, loin de moi l’idée de souhaiter l’anarchie et le chaos, mais râler lorsque les dés sont jetés, de notre main même, ne me semble pas très honnête à l’égard de notre propre conscience… lisez donc ces quelques lignes d’Étienne de La Boétie et votre vision de notre beau monde en sera peut-être changée…

*Dans les années 1540, l’impôt sur le sel crée de multiples tensions qui aboutiront aux émeutes en Angoumois au début du règne d’Henri II. Car, qui dit impôt, dit fraude et répression. Ainsi donc les faux sauniers pratiquaient-ils la contrebande pour laquelle ils étaient alors recherchés et poursuivis, mais ceux qu’ils fournissaient également…

https://www.actionfrancaise.net/2024/03/13/aujourdhui-etienne-de-la-boetie/

jeudi 22 février 2024

L’Église, les Lumières et l’éducation au XVIIIe siècle

 Entre le XVIe siècle et la Révolution, un débat s’instaure entre défenseurs et adversaires de l’éducation du peuple. Ce débat met en jeu la nécessité de christianiser les masses, la recherche de l’efficacité économique et l’élévation morale de l’homme par l’instruction. A contrario des idées reçues, les défenseurs de la « démocratisation » de l’instruction ne se trouvent pas du côté que l’on croit !

I. L’Église et l’éducation

Au XVIe siècle, l’Église fait de l’éducation du peuple un devoir pour les clercs et les évêques. Le péril protestant accélère l’ouverture d’écoles élémentaires : dans les régions où progresse le protestantisme, il est impensable de laisser le monopole de l’instruction aux huguenots. Au XVIIe, les missionnaires découvrent dans certaines régions de France une ignorance religieuse préoccupante, qu’ils mettent en parallèle avec l’ignorance des peuples « exotiques ».

Des instituts religieux tels les Frères des Écoles chrétiennes (les lasalliens, du nom du fondateur saint Jean-Baptiste de La Salle) ou des éducateurs tels les prêtres Charles Démia et Jacques de Batencour, ouvrent des écoles primaires gratuites pour enseigner des rudiments de lecture, d’écriture et de calcul, et inculquer une bonne conduite morale et spirituelle. Certes, l’enseignement religieux tient la première place dans ces petites écoles, mais les bases du savoir ne sont pas oubliées.

Les collèges, qui viennent juste après l’école élémentaire, sont eux aussi tenus par des ordres tels les Jésuites, les Oratoriens ou les Dominicains et inculquent un enseignement solide et gratuit essentiellement basé sur les humanités.

L’Église défend l’instruction de tous parce qu’elle considère que celle-ci est utile à l’ordre public, l’ignorance entraînant l’oisiveté et le libertinage, nuisibles à la société. L’enseignement a d’abord pour finalité de former « de bons serviteurs de Dieu, de fidèles sujets de Sa Majesté, de sages citoyens de leur ville » (Charles Démia). Cette mission “civilisatrice” de l’école se traduit aussi par l’accueil et l’instruction des enfants vagabonds, perçus comme des porteurs de fainéantise et d’impiété : l’éducation a pour but de les sauver.

Si on ne les instruit pas, les enfants des pauvres deviennent indociles, libertins, joueurs, blasphémateurs, querelleurs, s’adonnent à l’ivrognerie, à l’impureté, au larcin et brigandage et deviennent enfin les plus dépravés et factieux de l’État. » – Charles Démia.

Le roi de France va se faire protecteur des petites écoles dans deux déclarations royales, celles des 13 décembre 1698 et 14 mai 1724, où il est dit à l’article IV (identique dans les deux déclarations) : « Voulons que l’on établisse, autant qu’il sera possible, des maîtres et des maîtresses dans toutes les paroisses où il n’y en a point, pour instruire tous les enfants. ». La déclaration de 1698 pose le principe de l’obligation scolaire jusqu’à 14 ans (presque 200 ans avant Jules Ferry !), qui ne sera pas cependant pas appliqué sur le terrain.

II. L’opposition des Lumières à la “culture pour tous”

C’est une argumentation socio-économique qui est déployée par les philosophes des Lumières. Les thèses mercantilistes associent étroitement la richesse d’une nation à sa production matérielle : les intellectuels (au sens large du terme : notaires, juristes, clercs, …) sont perçus comme des parasites ne produisant rien de concret. L’instruction des masses est vue comme un danger car elle pourrait pousser une grande partie de la population à se détourner des travaux manuels (agriculture et artisanat) pour devenir des parasites préjudiciables à l’ensemble de la société.

La figure de premier plan des Lumières, Voltaire, généralement présenté comme un défenseur des opprimés et en première ligne dans la lutte contre l’ignorance, répète à plusieurs reprises dans ses correspondances son hostilité à l’instruction du peuple. A La Chalotais qui dans son Essai d’éducation nationale venait d’affirmer que « le bien de la société demande que les connaissances du peuple ne s’étendent pas plus loin que ses occupations », il écrit en 1763 : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. » Trois ans plus tard, dans une lettre à Damillaville, il récidive : « Il me paraît essentiel qu’il y ait des gueux ignorants. Si vous faisiez valoir comme moi une terre, et si vous aviez des charrues, vous seriez bien de mon avis. Ce n’est pas le manœuvre qu’il faut instruire, c’est le bon bourgeois, c’est l’habitant des villes ».

L’autre grande figure des Lumières françaises, Rousseau, est aussi opposée à l’instruction des masses mais pour une tout autre raison : il faut éloigner le moins possible l’homme de l’état de nature, et l’éducation est corruptrice. Le programme d’éducation de l’Émile n’est pas destiné aux laboureurs mais aux bourgeois. « N’instruisez pas l’enfant du villageois, car il ne lui convient pas d’être instruit » écrit-il dans la Nouvelle Héloïse. Dans le même ouvrage, il rajoute : « Ceux qui sont destinés à vivre dans la simplicité champêtre n’ont pas besoin pour être heureux du développement de leur faculté, et leurs talents enfouis sont comme les mines d’or du Valais que le bien public ne permet pas qu’on exploite. »

Quelques philosophes se démarquent comme Diderot, d’Holbach et Helvétius, laissant entendre que l’instruction populaire est un moyen d’éveiller l’esprit critique et donc d’arracher les masses à la « tyrannie » des rois et des clercs, mais ce son de cloche reste très minoritaire dans les cercles philosophiques. Plus tard, dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789, on remarquera qu’aucun article ne se rapporte à l’éducation (pas de droit à l’instruction).

Ces idées des Lumières imprègnent les notables locaux et les milieux bourgeois. Ainsi naissent au XVIIIe des oppositions à l’établissement des écoles de charité. En 1754 à Rennes, la municipalité affirme : « L’utilité de l’érection d’une école publique se réduit donc à apprendre à lire et à écrire aux enfants des pauvres artisans. C’est en cela même porter un coup mortel au commerce civil et à l’ordre politique qui le maintient ; les enfants passent à apprendre à lire et à écrire le temps d’un apprentissage beaucoup plus utile, c’est-à-dire celui de la profession de leur père. Savent-ils lire et écrire : ils se dégoûtent des métiers mécaniques et veulent à la faveur de cette éducation manquée s’élever à un état plus honorable. ».

Louis Philipon de la Madelaine, dans ses Vues patriotiques sur l’éducation du peuple tant des villes que des campagnes (1783), intitule un chapitre « Danger des écoles répandues dans les bourgs et les villages » et y écrit : « On se plaint que les campagnes manquent de bras, que le nombre des artisans diminue, que la classe des vagabonds s’augmente. N’en cherchons la cause que dans cette multitude d’écoles dont fourmillent nos bourgs et nos villages. Il n’est pas de hameau qui n’ait son grammairien. Et qu’y fait-il autre chose que de semer parmi les manœuvres, les artisans, les laboureurs, le dégoût de leurs professions ? … Je le dis hardiment : il n’y aura jamais de bonne éducation pour le peuple, si l’on ne commence à faire disparaître du milieu des bourgs et des campagnes ces recteurs d’écoles qui dépeuplent également nos champs et nos ateliers ». Le même auteur, éclairé par ailleurs, demande l’installation de paratonnerres sur les maisons d’école et l’inoculation des élèves contre la variole !

III. Des arguments de bonne foi ?

Comment expliquer cette opposition ? Les philosophes des Lumières et leurs disciples craignaient-ils vraiment un abandon massif des travaux manuels ?
Bernard Grosperrin (cf. sources) juge que « les arguments avancés ne paraissent pas toujours manifester beaucoup de bonne foi. Passe encore qu’on ait pu croire à une dépopulation des campagnes : le fait est inexact, mais tout le monde à l’époque le tenait pour vrai. Mais comment pouvait-on voir dans ces écoles, à l’objectif si humble, les antichambres des collèges ? Ce n’était que tout à fait exceptionnellement que certains de leurs élèves poursuivaient des études de type « secondaire ». En réalité, plus que l’abandon des activités manuelles, on craignait une sorte de déstabilisation de la société par l’irruption du niveau culturel de l’écrit, jusque-là réservé aux éléments dirigeants, dans la masse du peuple. […] Que chacun reste en son état et dans sa condition, tel est le vœu quasi-unanime des élites des temps modernes, y compris celles qui sont le plus marquées par la revendication des droits naturels. » (p. 20-21, Les petites écoles sous l’Ancien Régime).

Sources :
BAECQUE (de), Antoine ; MÉLONIO, Françoise. Histoire culturelle de la France. III – Lumières et liberté. Seuil, 1998.
GARNOT, Benoît. Société, cultures et genres de vie dans la France moderne. Hachette, 1991.
GROSPERRIN, Bernard. Les petites écoles sous l’Ancien Régime. Éditions Ouest France, 1984.
LEBRUN, François ; QUÉNIART, Jean ; VENARD, Marc. Histoire de l’enseignement et de l’éducation. II – 1480-1789. Nouvelle Librairie de France, 1982.

https://www.fdesouche.com/2011/05/29/desouche-histoire-leglise-les-lumieres-et-leducation-au-xviiie-siecle/

mardi 20 février 2024

La conception du pouvoir en France (XVIe-XVIIe)

 Le XVIe et le début du XVIIe siècle marquent en France le début d’une mutation de la conception du pouvoir, conception dont la France se fait le laboratoire et qui va gagner toute l’Europe. Le lien entre politique, morale et religion se brise ; la raison d’État, transgression par l’État des règles du droit et de la morale pour sauver l’ordre public, est théorisée et s’impose aux esprits.

Jusqu’au XVIe siècle, toute la littérature politique se fait moralisatrice et reste étroitement liée à la religion. C’est précisément parce qu’il brise ce lien que Machiavel (1469-1527), avec Le Prince, fait scandale. L’auteur florentin y étudie les moyens de conservation du pouvoir par le gouvernement et montre que “le prince” ne peut pas s’en tenir aux préceptes moraux s’il veut garder son pouvoir. Les moyens de la politique du bon prince incluent la ruse, la violence, le mensonge ou la crainte.

L’œuvre de Machiavel n’est traduite en français qu’en 1553 et suscite de l’intérêt au sein des milieux de Cour. Mais les œuvres politiques restent très liées à la religion : on s’appuie sur la la Bible pour délimiter les droits et pouvoir du roi. Quand Claude de Seyssel dans sa Grant monarchie de France (1519) promeut ses trois types de conseils royaux (assemblée de notables, conseil ordinaire et conseil secret), il le fait en s’appuyant sur l’entourage du Christ.

I. Les guerres de religion et le parti des Politiques

Cette conception du pouvoir va se trouver malmenée par les guerres de religion. En 1517, Martin Luther affiche ses 95 thèses à Wittenberg. En 1534 en France survient l’affaire des Placards (des affiches sont placardées partout dans le royaume, jusque sur la chambre du roi, avec des propos injurieux pour les catholiques et la personne du roi) qui révèle l’existence d’un réseau organisé de protestants. Les persécutions commencent (livres interdits, bûchers) mais ce n’est que 28 ans plus tard (1562) que débutent les guerres de religion avec le massacre de Wassy par François de Guise.

Dans les années 1560, la montée des tensions religieuses aboutit à la formation d’un groupe de catholiques modérés prônant le compromis avec les protestants. Surnommés les “Politiques”, ils ont une certaine idée de la nation et du roi qui leur font faire passer le maintien de la paix et l’unité du royaume avant les questions religieuses. On y trouve le chancelier Michel de L’Hospital, le duc d’Alençon (héritier du trône mort en 1584), l’avocat général au parlement de Toulouse Pierre de Belloy, des juristes comme Guy Coquille et un aristocrate protestant, François de La Noue.

Cette politique est celle menée par la monarchie au début des années 1560. Le chancelier Michel de L’Hospital, conseiller de Catherine de Médicis, considère que le roi, symbole de la nation, doit se placer au-dessus des querelles religieuses. Il explique son point de vue aux parlements assemblés à Saint-Germain en 1562 : si l’unité religieuse du royaume est toujours préférable, dit-il, l’insolence de “ceux de la nouvelle religion” ne permet pas de l’imposer sans faire courir le risque d’une grave guerre civile. D’où une idée très originale dans le contexte de l’époque : la question fondamentale “n’est pas le maintien de la religion mais le maintien de la république”.

Plusieurs livres et libelles sont rédigés pour défendre ce point de vue, dont l’Exhortation aux princes d’Etienne Pasquier (1561). Les Politiques échouent, et leur idée est abandonnée, car la monarchie ne parvient pas à contraindre les catholiques et les protestants au compromis. Mais l’idée que le salut de la France doit passer avant toute autre considération reste.

II. Une nouvelle théorie du pouvoir : Jean Bodin et Juste Lipse (fin XVIe)

Les guerres de religion favorisent l’émergence d’une conception nouvelle du pouvoir, celle d’un pouvoir renforcé et au-dessus des factions.

Jean Bodin

En plein cœur des guerres de religion, le théoricien Jean Bodin avait fait paraître les Six livres de la République (1576) qui rencontra un grand succès (le terme de “république” désigne alors dans un sens large toute organisation politique de la société, ne faisant pas référence à une nature du pouvoir). Grand érudit, humaniste, appartenant au parti des Politiques, il a assisté au massacre de la Saint-Barthélémy (1572) et participé activement aux états généraux de Blois (1576) en tant que député du Tiers. Il rejoignit la Ligue plus par prudence que par conviction avant de la quitter vers la fin des guerres de religion.

Développant les thèses des Politiques, Bodin explique que toute société doit être dirigée par un centre unique, lieu de la souveraineté suprême et absolue. Le “prince souverain” commande et ne doit pas être commandé, n’ayant de comptes à rendre qu’à Dieu. L’auteur se livre à une études des “républiques”, de l’ancienne Perse à la France moderne, pour étudier leur naissance, développement et déclin. Il y explique l’influence des astres, de certains nombres mystiques, du climat et du contexte géographique (montagnes, déserts, plaines,…) sur la destinée des peuples et des États. Il constate ainsi que les hommes du Nord préfèrent par tempérament les monarchies électives (forme de pouvoir que Bodin n’apprécie guère) tandis que les Suisses sont attachés à un État populaire. La forme de pouvoir la mieux adaptée à la France est en revanche la monarchie héréditaire, régime politique que préfère l’auteur.

Mais ce qui l’intéresse davantage, ce sont les points communs entre ces différents types de régimes politiques. Il démontre ainsi sa théorie : tout État destiné à durer doit être fort, sa souveraineté une et indivisible. Les deux seules limites au pouvoir royal que Bodin pose sont le respect de la loi salique et l’inaliénabilité du domaine royal.

Justin Lipse

En 1589, Juste Lipse publie à la Haye ses Politicorum sive civilis doctrinae libri sex (Six livres sur la politique ou la doctrine civile) qui sont traduits en français l’année suivante et en 1594, et réédités plus d’une quinzaine de fois. Il y développe une vision très pessimiste du monde, et considère que l’État doit être suffisamment puissant pour empêcher les hommes de se livrer à leurs passions destructrices. Dans le contexte de la reconstruction de l’autorité royale après trois décennies de guerre civile, de pareilles idées rencontrent un grand succès tant auprès du gouvernement que des élites.

L’œuvre de Lipse ne fait que renforcer le diagnostic et les solutions proposées plus d’une décennie auparavant par Jean Bodin. Comment les élites pouvaient-elles rester sourdes à ce discours après que la France ait traversé l’un des plus grands drames de son histoire ?

Ces idées ne font évidemment pas l’unanimité. Ainsi, le jurisconsulte François Hotman publie en 1573 sa Franco-Gallia où il dénonce la tyrannie du roi Charles IX et demande le rétablissement de la tradition “gauloise” du pays. Il y explique qu’avant la conquête romaine, les chefs des tribus gauloises étaient élus et que ce principe avait été maintenu par les Francs qui choisissaient leur monarque par acclamation. Hotman écrit qu’il est nécessaire de rétablir cette coutume pour que les rois ne se conduisent plus “comme tyrans avec une puissance absolue, excessive et infinie”. Ceux qui prônent de telles idées (opposition à un pouvoir de type absolu) se réunissent au XVIe siècle dans le courant monarchomaque.

III. Les années 1630 : le triomphe de la raison d’État

L’expression de “raison d’État” s’étend partout en Europe au début du XVIIe siècle. Antoine de Laval dit qu’elle est devenue “fréquente en la bouche de tout le monde” (Desseins de professions nobles et publiques, 1612). La littérature étatiste fleurit avec Chapelain, Boisrobert, Guez de Balzac, Le Bret ou Jean de Silhon. Ce dernier écrit : “Qu’il [le ministre d’État] tienne pour certain que la plupart des princes n’ont ni haine, ni amitié que par bienséance et qu’il ne prennent point de passion que celle que leur intérêt leur donne. […] Ces belles passions de ressentiment, de bienfaits et de reconnaissance ne sont que pour les particuliers et le vulgaire. Elles ne naissent guère entre les princes : c’est un trafic et non pas un commerce d’amitié ce qui se pratique parmi eux : les lois de la marchandise entrent bien mieux dans leurs traités que celles de la philosophie : l’intérêt est le seul lien qui les serre, et d’autant que la raison d’État n’apprend pas à bien faire généreusement” (Le Ministre d’Estat, avec la véritable usage de la politique moderne, 1631).

Les années 1630 voit le triomphe de la raison d’État au sommet du pouvoir. Deux partis s’opposent alors depuis la fin des années 1620 : le parti des “bons catholiques” (avec Marie de Médicis, la reine-mère), ultra-catholique et pro-espagnol, qui rêve d’une croisade unissant toutes les forces de la Chrétienté contre les Ottomans ; et le parti des “bons Français” (avec Richelieu), anti-Habsbourg, très étatiste, centralisateur, héritier du parti des Politiques des années 1560-1570. Ce dernier parti fait passer l’intérêt de la France avant tout autre impératif, même s’il faut pour cela s’allier aux protestants ou aux Ottomans.

Lors de la journée des Dupes (10-11 novembre 1630), Louis XIII est sommé par Marie de Médicis de choisir entre ces deux partis, entre elle et Richelieu. Le roi faisant une réponse dilatoire, les “bons catholiques” pensent avoir gagné. Mais Louis XIII choisit en réalité les “bons Français” et renouvelle sa confiance à Richelieu, son principal ministre. La reine-mère est exilée et les bons catholiques éliminés. Cette journée marque symboliquement le triomphe de la raison d’État.

Si la France mène à l’intérieur du royaume une politique ultra-catholique (Louis XIII revient peu à peu sur les concessions de l’Édit de Nantes et appuie la Réforme tridentine), à l’extérieur, elle n’hésite pas à passer alliance avec les royaumes protestants (alliance de 1631 avec Gustave-Adolphe, roi de Suède, contre les Habsbourg).

Sources :
CORNETTE, Joël (sous la dir. de). La Monarchie. Entre Renaissance et Révolution, 1515-1792. Seuil, 2000.
GRENIER, Jean-Yves. Histoire de la pensée économique et politique de la France d’Ancien Régime. Hachette, 2007.

https://www.fdesouche.com/2011/09/04/desouche-histoire-la-conception-du-pouvoir-en-france-xvie-xviie/