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mercredi 4 septembre 2024

Petit rappel historique : Une fuite retentissante, le plan de guerre secret de Franklin Roosevelt

 

par Thomas Fleming

article initialement publié le 4 février 2021

« L’actuelle fuite du Pentagone sur l’offensive en Ukraine en rappelle une autre, le 4 décembre 1941, trois jours avant Pearl Harbour : 

Une fuite retentissante, le plan de guerre secret de Franklin Roosevelt

À l’époque, cette « fuite » organisée par Roosevelt lui-même, avait pour but de préparer l’opinion américaine et le Congrès à l’entrée en guerre des USA.

Est-ce qu’il en ira de même aujourd’hui ? »

***

Le titre était placardé en lettres géantes en travers de la première page du Chicago Tribune du 4 décembre 1941 [trois jours avant Pearl Harbor] : « F.D.R.’S WAR PLANS ! » (le plan de guerre de Roosevelt). Le Times Herald et le Washington Tribune déployaient des bannières tout aussi enfiévrées. Dans ces deux journaux, Chesly Manly, le correspondant du Washington Tribune révélait ce que le président Franklin D. Roosevelt avait toujours nié : qu’il se préparait à conduire les États-Unis à une guerre contre l’Allemagne. La source d’information du journaliste n’était rien moins qu’une copie textuelle du Rainbow Five, le plan top secret établi à la demande de FDR par l’état-major conjoint de l’armée et de la marine. Le récit de Manly comportait même une copie de la lettre du président ordonnant qu’on prépare le plan. Le reporter informait les lecteurs du Tribune et du Time Herald que le Rainbow Five prévoyait la création d’une armée de dix millions d’hommes comprenant un corps expéditionnaire de cinq millions « d’hommes qui envahiraient l’Europe pour vaincre Hitler ». De toute évidence, l’histoire était extrêmement embarrassante pour un président qui avait fait toute la campagne pour son troisième mandat en 1940 en jurant qu’il n’enverrait jamais les boys combattre dans une guerre étrangère.

Cela ridiculisait aussi le sénateur Alben Barkley, le chef de la majorité. Le 18 août 1941, suite à la rencontre entre Roosevelt et Churchill de Placent Bay à Terre-Neuve, Manly avait rédigé un article sur la base d’une autre fuite, sans documentation cette fois, au sujet d’un corps expéditionnaire américain. Le lendemain, Barkley s’était élevé au Sénat pour dénoncer « les supercheries délibérées » de Manly.

Au Congrès, les antiguerre ont donné de la voix. Les responsables démocrates aux abois ont dû retarder de deux heures la discussion d’un crédit d’armement de $8244. Le congressman Républicain, George Holden Tinkham du Massachusetts déclarait que la nation avait été « trahie » et sa motion pour insérer le sujet dans le compte rendu des débats du Congrès recevait un consentement unanime. « La question la plus brûlante du jour aux yeux de la nation, c’est l’histoire du Tribune » déclarait pour sa part le congressman républicain William P. Lambertson du Kansas. « Si ce n’est pas vrai, pourquoi le Président ne dit-il rien ? ». Au Sénat, Burton K. Wheeler, un démocrate du Montana, principal porte-parole des antiguerre qui avait prédit que Roosevelt irait « labourer sous un quart des jeunes Américains » [allusion aujourd’hui énigmatique au plan agricole du New Deal qui prévoyait que les agriculteurs sacrifient un quart de leur récolte pour faire remonter les cours, une absurdité patente à laquelle le sénateur veut comparer la mise en danger de la jeunesse américaine], déclarait que l’affaire venait confirmer tout ce qu’il avait dit.

Même si Hitler avait écrasé la France et le reste de l’Europe à l’exception de la Grande-Bretagne et qu’il était en train d’avancer en Russie, la plupart des Américains ne manifestaient pas grand désir de l’arrêter. La menace du Japon semblait encore plus éloignée même si les Japonais étaient visiblement sur le point de dominer l’Asie. Depuis 1937, leur guerre contre la Chine leur avait donné le contrôle de pratiquement tout le littoral chinois. À l’été 1941, ils s’étaient emparé de l’Indochine française. Une majorité d’Américains étaient en faveur d’une aide à la Chine et à l’Angleterre, mais les sondages montraient que 80% d’entre eux s’opposaient à une déclaration de guerre contre l’Allemagne ou le Japon. Ils étaient nombreux à voir d’un mauvais œil la politique d’escalade contre l’Allemagne de Roosevelt dont la décision de faire escorter les convois maritimes jusqu’en Islande avait déjà provoqué trois affrontements entre des U-boats et des destroyers américains.

Au Congrès, on retrouvait la même ambivalence que dans le public américain. Le 13 août 1941, la Chambre des Représentants avait voté de justesse, par une seule voix d’avance, la prorogation de la loi sur la conscription de 1940. Ce n’est que par un effort désespéré de dernière minute de la Maison-Blanche qu’une défaite politique catastrophique a été évitée. Le 11 septembre, Roosevelt signalait que l’USS Greer avait été attaqué par un sous-marin allemand et qu’en conséquence il avait ordonné aux navires américains de « tirer à vue » dans les eaux soi-disant neutres à l’ouest de l’Islande. Le président avait négligé de préciser que le Greer avait pourchassé le sous-marin trois heures durant en liaison avec un avion de patrouille britannique. Récemment encore, le 27 octobre 1941, Roosevelt en était réduit à montrer une carte trafiquée par le renseignement britannique, censée être le plan d’invasion allemand de l’Amérique du Sud. Sans ce stratagème, il n’aurait jamais réussi à persuader le Congrès d’assouplir la loi sur la neutralité (des USA) pour permettre aux navires américains de livrer des armes aux ports britanniques

Si l’atmosphère au Congrès était à la consternation, au War Department on était quasiment au bord de l’explosion. Celui qui en garde le souvenir le plus cuisant, c’est le général Albert C. Wedemeyer. « Même si je devais vivre centenaire », me disait-il lorsque je me suis entretenu avec lui au printemps 1986, « je me souviendrais encore du 5 décembre 1941 comme si c’était hier ». Bien qu’il n’était encore qu’un major au War Plans Division [Planification Stratégique], Wedemeyer avait déjà été remarqué par ses supérieurs et on lui prédisait un grand avenir. En 1936, on l’avait envoyé en Allemagne où il a passé deux ans à l’École de Guerre de Berlin. Quand Roosevelt a ordonné la préparation de Rainbow Five, le major qui n’avait alors que 44 ans, s’était vu confier la tâche de le rédiger.

Le général Wedemeyer, toujours aussi droit et vif d’esprit, se rappelle de l’ambiance qu’il a trouvée ce jour-là en pénétrant dans le Munitions Building [en réalité, le bâtiment n’a jamais contenu de munitions] à 7 heures 30 du matin.

« Les officiers se tenaient en petits groupes et parlaient à voix basse. Le silence est tombé et ils se sont dispersés aussitôt qu’ils m’ont vu. Ma secrétaire, les yeux rougis d’avoir pleuré, me passa un exemplaire du Times Herald avec l’histoire de Manly en première page. Je n’aurais pas été plus atterré et plus pétrifié si une bombe avait été larguée sur Washington ».

Dans les jours suivants, Wedemeyer aurait presque espéré qu’une bombe tombe réellement et qu’elle lui arrive dessus. C’était lui le principal suspect dans la fuite du plan Rainbow Five – ou Programme de la Victoire comme on l’appelait aussi entre initiés du War Department. Il entretenait des liens étroits avec America First, le plus important mouvement contre la guerre du pays. Aussi bien lui que son beau-père, le lieutenant général Stanley D. Embick, étaient connus pour être des opposants à la politique étrangère de Roosevelt qu’ils considéraient comme dangereuse et pouvant conduire à une guerre prématurée.

Embick et Wedemeyer voyaient le monde par la realpolitik et avec des yeux de militaire. Ils pensaient que les États-Unis devaient s’abstenir d’entrer en guerre tant que leur territoire n’étaient pas sérieusement menacés. Ils ont manqué s’étouffer en entendant Roosevelt raconter que l’Allemagne prévoyait d’envahir l’Amérique du Sud, faisant aigrement remarquer au passage que si Hitler débarquait une armée au Brésil, réputé être sa première cible, les Allemands seraient plus éloignés des États-Unis qu’ils ne le sont en Europe. Les deux hommes savaient en outre que l’Amérique n’était pas prête à affronter les machines de guerre de l’Allemagne et du Japon.

Pour autant, Wedemeyer et Embick étaient des hommes d’honneur, fidèles à leur serment d’allégeance en tant d’officier l’armée des États-Unis. Même s’ils étaient en désaccord avec la politique du président, il n’y avait pas d’hésitation pour obéir aux ordres. « De ma vie, je n’ai jamais travaillé plus dur que pour le Victory Program », disait Wedemeyer. « J’en voyais toute l’importance que nous allions en guerre ou non. Nous étions en train de dépenser des milliards pour des armes sans avoir la moindre idée de celles dont nous pourrions avoir besoin, ni où ni quand. Il me fallait consulter tous les experts de l’armée et de la marine pour définir les bateaux, les avions, l’artillerie, les chars dont nous aurions besoin pour vaincre des ennemis déjà bien armés ».

L’une des conclusions qu’il tirait de ses recherches était particulièrement inquiétante. Il y avait un délai minimum de dix-huit mois en partant de l’état de préparation militaire actuel pour que les États-Unis soient pleinement opérationnels pour entrer en guerre avec succès. De voir ce secret étalé en première page de deux grands journaux, sous les yeux des Allemands et des Japonais, avait de quoi donner le vertige. Mais c’est l’aspect politique de la révélation qui lui paraissait le plus explosif et redoutable.

Son ministre de tutelle, le secrétaire à la Guerre Henry Stimson, déclarait que celui qui avait divulgué le Rainbow Five « manquait de loyauté et de patriotisme », tout comme ceux qui l’avait publié. Wedemeyer a été convoqué au bureau de John McCloy, l’adjoint du secrétaire à la Guerre. On ne l’a pas invité à s’asseoir, il est donc resté au garde-à-vous. « Wedemeyer », lança McCoy, « il y a du sang sur les doigts de celui qui a divulgué cette information ».

Frank C. Waldrop, à l’époque le rédacteur du service étranger du Times Herald, rapporte d’autres détails de cette matinée tendue au Munitions Building. Il s’était rendu au bureau du War Department pour une autre affaire et a rencontré dans les couloirs un ami de l’équipe de planification stratégique, le major Laurence Kuter. « Frank » lui dit-il d’une voix blanche, « il y a ici des gens dont il aurait fallu passer sur le corps pour parvenir à ce document ».

Un autre personnage, et non des moindres, le directeur du FBI, J. Edgar Hoover, était appelé au bureau de Frank Knox, le secrétaire de la Marine. Hoover a fait venir l’amiral Harold R. Stark, le chef des opérations navales, et le contre-amiral Richmond Kelly Turner qui était chargé d’élaborer la partie navale du Victory Program et il a commencé à les interroger. Hoover demandait s’il y avait des insatisfactions au sujet du plan parmi les officiers. Turner, avec tout le doigté politique qu’on lui connaissait, répliquait sur un ton caustique que tous les officiers de la Navy considéraient le Rainbow Five « impropre à la consommation » et « mal inspiré ».

Plus tard au cours de cette matinée tumultueuse, deux agents du FBI se sont présentés au bureau de Wedemeyer et ont examiné le contenu de son coffre. Ils ont écarquillé les yeux en découvrant un exemplaire du Victory Porgram avec tous les passages qui étaient parus dans la presse, soulignés. Wedemeyer, suintant à grosses gouttes, expliqua qu’il venait de souligner le document pour se faire une idée précise de ce qui avait été révélé. C’était le début d’une enquête qui pour Wedemeyer et quelques autres officiers de l’armée et de la marine se prolongera durant des mois.

Plusieurs officiers de l’armée ont déclaré qu’ils suspectaient fortement Wedemeyer d’être l’auteur de la fuite. Une lettre anonyme adressée au secrétaire de la Guerre et manifestement écrite par un initié, l’accusait lui et le général Embick. Les perspectives s’assombrirent encore pour Wedemeyer lorsque le FBI découvrit qu’il avait dernièrement déposé plusieurs milliers de dollars à la Riggs National Bank de Washington. Il a dû leur expliquer qu’il s’agissait d’un héritage et a poursuivi en reconnaissant ouvertement qu’il connaissait le général Robert E. Wood, Charles A. Lindbergh et d’autres responsables d’America First et qu’il partageait certaines de leurs opinions. Il assistait souvent aux meetings d’America First, mais jamais en uniforme.

Les agents se sont alors précipité au siège de l’état civil, au Nebraska, pour enquêter sur ses origines allemandes. Ils ont été assez estomaqué d’apprendre que son grand-père allemand de naissance, avait combattu aux côtés des confédérés. Sa mère d’origine irlandaise a été interrogée et l’a rappelé en appel longue distance pour lui demander ce qu’il avait bien pu faire. Elle pensait qu’il risquait d’être fusillé un de ces quatre matins. Le général Wedemeyer sourit quand il raconte l’histoire maintenant, mais en 1941, il ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle à son calvaire.

Wedemeyer n’était pas le seul officier aux abois. Le FBI signalait qu’un major de l’armée de l’air qui connaissait Charles A. Lindbergh, transpirait abondamment, bafouillait sa grammaire, et montrait tous les signes d’une extrême nervosité. « Il est manifeste qu’il a trempé au War department dans des grenouillages politiques [ah bon ?] ou des magouilles [non !] et qu’il n’a pas la conscience tranquille » concluait l’agent dans son rapport.

Pendant ce temps-là à la Maison-Blanche on réagissait très diversement à la fuite. Même si FDR « approuvait » la déclaration de son secrétaire à la Guerre, Stimson, le président refusait d’assister à la conférence de presse du 5 décembre. Il permettait toutefois aux journalistes de poser leurs questions à son porte-parole, Stephen Early, lequel prétendit ne pas être en mesure de confirmer ou d’infirmer l’authenticité de l’histoire du Tribune.

Early s’est contenté de dire qu’il était d’usage pour l’armée et la marine de concocter des plans de guerre pour parer à toute éventualité. Sentant qu’il était absurde de présenter ainsi Rainbow Five, qui faisait quand même suite à une lettre du président, Early s’est encore enfoncé en faisant remarquer qu’il était aussi d’usage de demander la permission du président avant d’en publier une lettre : pour une correspondance privée, certes, mais il s’agissait en l’occurrence, comme il était obligé de le reconnaître, d’un courrier officiel, c’était donc un document public.

Early a ensuite timidement tenté de faire valoir que la lettre du président ne faisait pas mention d’un corps expéditionnaire – alors que dans le rapport lui-même il était question d’une flotte d’un millier de navires d’une capacité de sept millions de tonnes pour faire affluer cinq millions d’hommes en Europe.

Sur un point Early semblait à son aise. Il déclarait que les journaux « opéraient comme une presse libre » et avaient parfaitement le droit de publier un contenu « s’ils pensaient que l’histoire était authentique », qu’il était de la responsabilité du gouvernement et non de la presse de tenir un rapport secret, mais ajoutait-il dans un même souffle, les journaux sont libres de publier ou non l’histoire, selon qu’ils pensent que cette décision relève du « patriotisme » ou de la « trahison ». Visiblement, Early se livrait à un exercice que ses successeurs à Washington nomment aujourd’hui le « contrôle des dommages ».

Après son numéro d’histrion avec le major Wedemeyer, John McCloy a tranquillement informé Clarence Cannon, le chef du House Appropriations Committee (Comité des crédits de la Chambre) et John Taber, le chef de file des représentants républicains, de ce qu’il n’existait pas de plan pour un corps expéditionnaire américain. Cannon et Taber ont transmis ces assurances à leurs collègues. Cannon déclarait que toute cette histoire, dont il sous-entendait qu’elle était fictive, était destinée à faire capoter le vote du budget. Le lendemain, la Chambre votait les plus de huit milliards destinés à porter les effectifs de l’armée à deux millions d’hommes.

Dans son journal, le secrétaire à l’intérieur, Harold Ickes, notait sa réaction scandalisée à la lecture de l’article de Manly. Lors de la réunion du cabinet du 6 décembre, Ickes pressait le Président de punir le Tribune et le Times Herald. Le procureur général, Francis Biddle, pensait qu’ils pourraient être poursuivis pour avoir violé la loi sur l’espionnage. Mais à la grande stupéfaction d’Ickes, Roosevelt, même s’il se montrait mécontent, ne semblait guère enthousiaste à l’idée de poursuivre le Tribune.

Ce n’est pas l’amour du premier amendement qui motivait Roosevelt. Par la suite, en juin 1942 lorsque le Tribune publiait certains détails censurés de la bataille de Midway, le président a demandé à Biddle de poursuivre, et l’avocat général s’est exécuté même s’il trouvait, comme il l’a déclaré par la suite, que l’affaire était si minuscule qu’il se trouvait un peu bête de le faire. Un grand jury était convoqué à Chicago pour s’occuper du dossier, mais sur ce, le FBI, qui avait alors amassé plus de mille pages de documentation au sujet de la fuite du Victory Program, a sauté sur l’occasion pour demander que le jury se penche aussi sur cette affaire. Et au beau milieu des auditions, le gouvernement abandonnait toutes les poursuites.

Dans d’autres antennes du gouvernement, la réaction à la grande fuite a été complètement différente. Loin de montrer le moindre embarras, l’Office of War Information (l’agence de presse de la défense) décida au contraire de diffuser l’histoire à l’étranger en ondes courtes comme preuve de la détermination américaine à vaincre les puissances de l’Axe. Les Anglais qui se battaient bec et ongles contre les avions et les sous-marins allemands, ont porté l’information en une de leurs journaux comme une lueur d’espoir.

Le 7 décembre 1941, la question des répercussions politiques du Rainbow Five tombait d’elle-même. Les avions japonais surgissaient dans le ciel de l’aube pour couler la flotte américaine de Pearl Harbor. Le Victory Program avait prévu de consacrer la quasi-totalité des capacités militaires américaines à vaincre Hitler. Le Japon, dans ce scénario devait simplement être contenu par des stratégies défensives en veillant à rester sous le seuil de la guerre. Cette posture reflétait la crainte face à la perspective d’une victoire de l’Allemagne sur la Russie et la Grande-Bretagne en l’absence d’une intervention rapide des États-Unis.

Les responsables militaires américains se sont montrés particulièrement inquiets lorsque Roosevelt a décrété en juin 1941 un embargo sur les livraisons de pétrole vers le Japon lorsque celui-ci s’est emparé de l’Indochine, un embargo imité par les Anglais et les Néerlandais. Les militaires craignaient que les Alliés étaient en train de pousser le Japon au bord de la guerre. Lorsque les Japonais ont envoyé des négociateurs à Washington pour essayer de résoudre pacifiquement le litige, le général George Marshall, le chef d’état-major de l’armée avait exhorté le département d’État à faire des concessions pour maintenir la paix dans le Pacifique. Dans son livre « Going to War with Japan 1937–1941 », Jonathan G. Utley décrit la façon dont Roosevelt et son secrétaire d’État Cordell Hull ont tenté de négocier un accord global avec le Japon qui prévoyait un retrait de la Chine – un objectif diplomatique bien trop ambitieux dans le contexte des réalités politiques et militaires de 1941.

Après Pearl Harbor, plus personne aux États-Unis ne s’intéressait à l’histoire du Tribune, sauf le FBI. Mais les informations secrètes révélées par Chesly Manly ont connu une seconde vie dans l’Allemagne nazie. Le 5 décembre, l’ambassade allemande avait câblé l’intégralité de la transcription de l’affaire à Berlin. Pour les Allemands il s’agissait de passer en revue et d’analyser ce qu’ils appelaient le « plan de guerre de Roosevelt ».

Laissant ses conseillers militaires le digérer, Hitler était aux prises avec une terrible décision politique : fallait-il déclarer la guerre aux États-Unis ? L’attaque japonaise sur Pearl Harbor l’avait au moins autant surpris que Franklin D. Roosevelt. Le Pacte Tripartite signé par les puissances de l’Axe en 1940 n’avait jamais été complété par un accord visant à coordonner leurs actions militaires. Le ministre des affaires étrangères, Joachim von Ribbentrop, avait fait la promesse à Hiroshi Oshima, l’ambassadeur japonais au Troisième Reich, que l’Allemagne soutiendrait le Japon s’il se trouvait embarqué dans une guerre avec les États-Unis. Mais ni lui ni Hitler n’avaient envisagé le genre d’attaque surprise lancée par le Japon à Pearl Harbor. Oshima pressait Ribbentrop d’honorer sa promesse, mais la réaction d’Hitler à Pearl Harbor laissait clairement entendre qu’il ne se sentait pas particulièrement tenu de déclarer la guerre du seul fait des assurances personnelles de Ribbentrop.

Au contraire, la stratégie d’Hitler consistait fondamentalement à maintenir les États-Unis en dehors du conflit en tirant le meilleurs parti possible du levier isolationniste au Congrès et ailleurs. Même après que Roosevelt ait émis son ordre de « tir à vue » aux navires de guerre américains contre les sous-marins allemands, Hitler avait ordonné au grand amiral Erich Raeder, le commandant en chef de la marine, d’éviter tout incident qui pourrait permettre à Roosevelt de faire entrer les USA dans la guerre. Après la guerre, le colonel général Alfred Jodl, le planificateur en chef d’Hitler, disait qu’Hitler voulait que le Japon attaque la Grande-Bretagne en Extrême-Orient et l’URSS, mais pas les États-Unis : Hitler voulait « un nouvel allié puissant sans un nouvel ennemi puissant ».

Le 8 décembre 1941, le président Roosevelt semblait confirmer la sagesse de la politique d’Hitler par son discours devant le Congrès appelant à une guerre contre le Japon. Condamnant l’attaque sur Pearl Harbor comme « un jour d’infamie », FDR n’a pas fait mention de l’Allemagne. La plupart des historiens s’accordent à dire que même dans le sillage de Pearl Harbor, Roosevelt n’aurait pas pu persuader le Congrès de déclarer la guerre à l’Allemagne, la colère de la nation était focalisée sur le Japon.

Le 6 décembre, à la veille de l’attaque japonaise, l’amiral Raeder a fait preuve d’une grande prescience qui a dû peser sur la décision globale du chancelier du Reich. Il soumettait à Hitler un rapport préparé par son état-major qui mettait en avant le point saillant des révélations du Rainbow Five et qui demandait une attention urgente : le fait que les États-Unis ne seraient pas prêts à lancer une offensive contre l’Allemagne avant juillet 1943. Raeder estimait que cela nécessitait une réévaluation immédiate de la stratégie actuelle de l’Allemagne. Il préconisait une offensive sur terre et sur mer contre l’Angleterre et son empire pour la mettre hors-jeu avant cette date cruciale. Il envisageait sérieusement la possibilité d’autres incidents entre les navires de guerre américains et les sous-marins allemands dans l’Atlantique Nord et reconnaissait que cela pourrait entraîner une guerre avec les États-Unis. Mais il a fait valoir que Rainbow Five avait clairement indiqué que l’Amérique était déjà un allié « non belligérant » de la Grande-Bretagne et de l’Union soviétique et qu’une déclaration de guerre n’était plus quelque chose que l’Allemagne devait chercher à éviter en restreignant ses U-Boats. De plus, concluait Raeder, Roosevelt a fait une sérieuse erreur de calcul « en escomptant que la faiblesse du Japon et sa crainte des États-Unis » suffiraient à le tenir à distance. Roosevelt se trouvait maintenant placé devant l’éventualité d’une guerre avec le Japon deux ou trois ans avant d’avoir pu réaliser une marine sur deux océans.

Le 9 décembre, Hitler, rentrant à Berlin du front russe, se plongeait dans une conférence de deux jours avec Raeder, le Field Marshal Wilhelm Keitel, le chef d’état-major du commandement suprême de la  Wehrmacht (Oberkommando der Wehrmacht ou OKW), et du Reich Marshal Hermann Göring, commandant les forces aériennes. Les trois conseillers mettaient l’accent sur la détermination du Victory Program à vaincre l’Allemagne, ils soulignaient que le plan envisageait la possibilité d’un effondrement russe et même d’une reddition anglaise qui forceraient les États-Unis à poursuivre la guerre contre l’Allemagne seuls.

Pendant ce temps-là, le 9 décembre, Roosevelt s’adressait une nouvelle fois à la nation, il accusait Hitler d’avoir poussé le Japon à attaquer les États-Unis : « Nous savons que l’Allemagne et le Japon mènent leurs opérations navales et terrestres avec un plan conjoint. […] L’Allemagne et l’Italie se considèrent en guerre contre les États-Unis sans même se préoccuper de faire une déclaration officielle ».

C’était le moment où jamais, et Roosevelt le savait, il essayait de pousser Hitler à la déclaration de guerre. Le 10 décembre, lorsqu’Hitler reprenait sa conférence avec Raeder, Keitel et Göring, il s’était fait son idée. Il déclarait que le discours de Roosevelt confirmait en tout point l’histoire du Tribune et qu’il revenait de facto à une déclaration de guerre. Il adoptait la thèse de Raeder selon laquelle la guerre avec le Japon rendait impossible la poursuite par l’Amérique de sa stratégie de battre d’abord Hitler telle qu’elle avait été définie dans Rainbow Five.

Le 11 décembre, Hitler se présentait devant le Reichstag et annonçait que l’Allemagne et l’Italie avaient été provoqués à une déclaration de guerre contre les États-Unis « par une situation créée par le président Roosevelt ». Sa décision définitive, disait Hitler, lui avait été imposée par les journaux américains qui une semaine auparavant avaient révélé « un plan préparé par Roosevelt … selon lequel son intention était d’attaquer l’Allemagne en 1943 avec toutes les ressources des États-Unis, ce qui fait que les limites de notre patience sont atteintes ».

Avec une petite tape supplémentaire dans le dos de la part de la Maison-Blanche, l’histoire du Tribune avait offert en cadeau à Roosevelt ce dont il avait si désespérément besoin pour poursuivre le programme tracé dans Rainbow Five [mais ne pas oublier Pearl Harbor n’était pas une petite tape dans le dos]. Contrairement aux attentes de Raeder, ni les chefs militaires américains, ni le président  n’ont changé la pierre angulaire du Victory Program : « Parce que c’était la stratégie la plus rationnelle » disait le général Wedemeyer qui est resté responsable de la planification de l’opération Overlord, plus connue sous le nom de « D-Day ». [FG : Mais parce que la marine britannique était largement assez forte pour couvrir l’Atlantique, l’Amérique « n’a eu qu’à » constituer une flotte marchande de Liberty Ship, étonnant que Raeder ne s’en soit pas rendu compte].

Dans son livre, « Cinq ans au GQG d’Hitler », le général Walter Warlimont, l’adjoint de Jodl à l’OKW, révèle à quel point les généraux disposaient de peu d’information sur les États-Unis, ce qui rendait Rainbow Five d’autant plus important pour eux. Il évoque le coup de téléphone qu’il a reçu de Jodl à Berlin le 11 décembre 1941.

« Vous avez vu que le Führer vient de déclarer la guerre à l’Amérique ? » demandait Jodl.

« Oui et j’en tombe des nues » répondit Warlimont.

« L’état-major doit maintenant examiner où les États-Unis sont susceptibles de porter leur effort principal en premier, l’Extrême-Orient ou l’Europe, nous ne pouvons pas prendre de nouvelles décisions tant qu’on n’aura pas éclairci ce point ».

« Entendu » dit Warlimont, « Mais jusqu’ici nous n’avions même jamais songé à une guerre contre les États-Unis et nous n’avons aucune donnée sur laquelle notre examen pourrait se baser ».

« Voyez ce que vous pouvez faire » dit Jodl, « à notre retour demain nous en parlerons plus en détail ».

Le 14 décembre, l’OKW soumettait à Hitler une étude du « plan de bataille anglo-saxon tel qu’il nous est connu de par la publication à Washington du Times Herald ». Les analystes concluaient que pour contrecarrer les intentions des Alliés, l’Allemagne devait adopter une « position défensive favorable » et cesser la campagne en Russie. Hitler devrait inclure la péninsule ibérique, la Suède et la France au sein de la « forteresse Europe » et commencer à ériger un « mur de l’Atlantique » de défenses imprenables tout au long du littoral européen. Les objectifs prioritaires seraient de « nettoyer la Méditerranée  de toute présence Alliée et d’occuper toute la côte nord-africaine et le canal de Suez ».

L’amiral Raeder et le Reich Marshal Göring ont vivement appuyé ces recommandations, disant à Hitler qu’en 1942 l’Allemagne et l’Italie auraient « leur dernière chance de s’emparer du contrôle de l’ensemble de la Méditerranée et du Proche-Orient, une occasion qui ne se représenterait sans doute plus jamais ». À la satisfaction générale, Hitler se rangea à ces avis. Le 16 décembre, le commandement suprême de la Wehrmacht émettait la directive n°39 qui appelait à la cessation des opérations offensives contre la Russie et le retrait sur une ligne d’hiver.

Le temps qu’il approuve ces ordres et qu’ils soient édictés par le commandement suprême, Hitler était déjà revenu sur le front russe [en fait le GQG de Rastenburg en Prusse-Orientale], là il était surpris et furieux de voir que ses armées refluaient devant les contre-attaques de l’Armée rouge que ses officiers de renseignements n’avaient pas vues venir. Lorsque la directive n°39 lui est parvenue, il est entré dans une rage folle et a convoqué sur le champ le colonel général Franz Halder, chef d’état-major sur le front russe, et le Field Marshal Walther von Brauchitsch commandant en chef de la Wehrmacht et les a hystériquement éreinté. Il déclarait qu’un retrait général « était hors de question » et que toute ligne défensive devrait obligatoirement passer par Leningrad, Moscou et le bassin du Don [ironie]. Le 19 décembre, il renvoyait Brauchitsch et prenait le commandement de l’armée.

Si Hitler s’en était tenu à sa décision initiale et agi en vue de contrer les objectifs du Victory Program, il aurait pu libérer une centaine de divisions du front de l’est pour une offensive en Méditerranée. Contre une telle force, les Alliés y compris les Américains n’auraient pas pu rassembler plus d’un vingtaine de divisions. Le meilleur général allemand, Erwin Rommel, était déjà en Égypte, montrant ce dont il était capable, avec une petite armée, contre les Anglais et les Australiens.

Il ne fait guère de doute qu’Hitler aurait pu faire de la Méditerranée un lac allemand et ruiner le plan des Alliés qui cherchaient à s’emparer de l’Afrique du Nord et à attaquer l’Europe par le sud. La défaite catastrophique de Stalingrad n’aurait jamais eu lieu et les tentatives des Alliés pour débarquer en Europe en traversant la Manche auraient été beaucoup plus coûteuses.

En 1955, l’historien et ancien officier du renseignement, le capitaine Tracy B. Kittredge a évalué ce scénario dans un article paru dans les annales de l’institut naval américain. D’après les indices qu’il présente, on peut conclure que la fuite du Rainbow Five aurait pratiquement pu faire perdre la guerre aux Alliés. Cela peut paraître excessif, mais des documents saisis démontrent que certains des meilleurs cerveaux de l’armée et de la marine allemande ont essayé d’exploiter les informations pour changer le cours de la guerre et que seul l’entêtement rageur d’Hitler les en a empêché.

[FG : raisonnement complètement stupide, l’Allemagne était bloquée en Russie ? Vivement que l’Amérique entre en guerre pour arranger la situation ! Retirer cent divisions devant l’Armée Rouge, et Hitler n’y avait pas pensé …]

Une question reste en suspens : qui est à l’origine de la fuite du Rainbow Five ? Pas le général Wedemeyer qui est sorti de l’enquête blanchi et qui a été promu par la suite. Il pense qu’il doit son salut d’abord à son innocence, mais il reconnaît que le soutien indéfectible du général George Marshall, qui lui a toujours maintenu sa confiance, a pu lui être d’un précieux concours.

Au cours des années qui ont suivi, un bon nombre d’informations ont fait surface. Nous savons à présent que c’est le sénateur Burton K. Wheeler qui a transmis le Rainbow Five à Chesly Manly. Dans ses mémoires, Wheeler raconte qu’il a eu le plan par un capitaine de l’armée de l’air. Edward Wheeler, le fils du sénateur, se rappelle que le capitaine disait à son père « qu’il n’était qu’un messager ». Le même capitaine était déjà venu voir Wheeler cette année-là pour lui fournir des informations secrètes sur l’état de faiblesse consternant de l’armée de l’air américaine. Toujours d’après son fils, le sénateur Wheeler tenait pour certain que l’expéditeur du message n’était autre que le général Henry H. (« Hap ») Arnold, le chef de l’armée de l’air.

En 1963, Frank C. Waldrop [Times Herald] publiait un article de ses souvenirs de la grande fuite. Il raconte qu’après la guerre, au cours d’un déjeuner avec l’homme du FBI qui avait mené l’enquête, celui-ci lui avait affirmé que l’affaire avait été résolue en dix jours. Le coupable était « un général d’une grande renommée et d’une importance primordiale pour la guerre ». Ce qui l’avait poussé à révéler le plan, c’était « ses carences en matière de puissance aérienne ».

Lors d’un récent entretien, Waldrop apportait d’autres précisions intéressantes. L’agent du FBI, c’était Louis B. Nichols un directeur assistant du bureau. Waldrop lui demandait : « Mais bon sang Lou, pourquoi est-ce que vous ne nous êtes pas tombés dessus ? ». Waldrop et tout le monde au Time Herald et au Tribune espéraient que le gouvernement lance des poursuites. Ils avaient un paquet d’informations sur la manière dont la Maison-Blanche piégeait leur téléphone et plaçait des informateurs dans leurs salles de rédaction et n’attendait que l’occasion de les révéler. Nichols répondit : « lorsque nous avons abouti à Arnold, nous avons laissé tomber ».

Murray Green, le biographe officiel du général Arnold, a vigoureusement contesté la culpabilité d’Arnold. Il soutenait que toutes les preuves disponibles montraient qu’Arnold défendait le plan Rainbow Five, lequel, contrairement à ce qu’on a pu dire, ne souffrait pas d’une faiblesse en matière de force aérienne. Et quid, demandait Green, de la fidèle amitié qui liait le général Arnold et le général Marshall ? Si le FBI tenait Arnold pour le coupable, il en aurait certainement informé Marshall, or Marshall plaçait la loyauté au-dessus de toutes les autres vertus. Il paraissait inconcevable à Green que Marshall aurait pu continuer de travailler en confiance avec Arnold. Forrest Progue, le biographe du général Marshall semblait enclin à partager cet avis.

Les 1200 pages d’enquête du FBI auxquelles Progue a pu accéder dans le cadre du Freedom of Information Act sont un démenti cinglant de ce que Nichols a dit à Waldrop. Un mémorandum résumant l’enquête, adressé au procureur général avec une lettre introductive du directeur Hoover du 17 juin 1942, conclut : « En raison du nombre d’exemplaires [il existait 35 exemplaires du Rainbow Five, répartis entre l’armée de terre, la marine et l’armée de l’air] et des plusieurs centaines d’officiers et employés civils qui en avaient un accès légitime aussi bien  au département de la guerre qu’à celui de la marine, il n’est pas possible de déterminer la source… »

Une explication joker du mystère est apparu en 1976. Dans le livre de William Stevenson « A Man Called Intrepid » consacré à l’espion britannique William Stephenson, [qui travaillait sur le sol Américain, voir ici], l’auteur affirme que la fuite a été conçue et orchestrée par I’Intrepid dans le but de faire rentrer l’Amérique en guerre aux côtés de la Grande-Bretagne : « le Political-Warfare Division [direction à la guerre politique] de la BSC (British Security Coordination, la cellule secrète que dirigeait Intrepid avec l’assentiment et la coopération de Roosevelt) avait concocté le Victory Program à partir des quelques informations dont on savait qu’elles étaient déjà parvenues à l’ennemi auxquelles on avait ajouté des informations trompeuses ». Le 26 novembre, James Roosevelt, le fils du président, aurait dit à Intrepid  que les négociations avec les Japonais avaient échoué et que la guerre était inévitable. Le capitaine de l’armée de l’air avait alors été chargé de remettre à Wheeler  les « faux documents » pour qu’ils fassent la une des journaux et qu’Hitler se décide à déclarer la guerre à l’Amérique.

Le seul élément vérifiable de cette version, c’est la date du 26 novembre 1941. C’est en effet à cette date que les négociations avec le Japon ont été rompues. Mais il est clair d’après les réactions de Stimson et de quelques autres au département de la guerre qu’ils ne considéraient pas que le contenu de Rainbow Five était déjà connu de l’ennemi, donc la version de l’Intrepid relève de la pure élucubration et doit être écartée.

Néanmoins, l’histoire de Stephenson a le mérite de suggérer à sa manière l’identité de l’homme qui a conçu la fuite. « Je n’ai pas de preuves formelles » me disait le général Wedemeyer, « mais j’ai toujours eu l’intuition que Roosevelt l’avait autorisée, je ne vois personne, y compris le général Arnold, pour avoir eu le culot de divulguer un tel document ».

Tout le monde ne partage pas ce soupçon. Forrest Pogue dit qu’il n’en a jamais eu le moindre écho au cours des nombreuses conversations qu’il a eues avec le général Marshall pour rédiger sa biographie. Il déclare en outre se méfier des théories qui évoquent des conspirations à un haut niveau. « J’aimerais y croire [que FDR est coupable] » dit Frank Waldrop, « parce que mon face-à-face avec Larry Kuter au Munitions Building m’a longtemps laissé un goût amer ». D’un autre côté, il reconnaît qu’il est difficile de croire que Roosevelt aurait pu délibérément « jeter de l’huile sur le feu ». C’est ainsi que lui et d’autres isolationnistes analysaient les répercussions politiques de la fuite.

Mais aucune autre explication ne complète aussi bien les trous du puzzle que la complicité de FDR. Même si la prétention d’Intrepid d’avoir concocté la fuite est ridicule, sa présence aux USA, et la raison d’être de sa présence – entraîner l’Amérique dans la guerre contre l’Allemagne – sont des faits reconnus. Qu’il soit présent avec la bénédiction et la connivence du président des États-Unis est aussi un fait admis. Est-ce qu’un président qui avait déjà exploité une fausse carte et caché au Congrès la vérité au sujet de la guerre navale dans l’Atlantique Nord, reculerait devant une nouvelle imposture – surtout sachant que la guerre avec le Japon était imminente ?

Cette explication nous permet de comprendre pourquoi le général Marshall, qui avait dû été informé de la supercherie peu après qu’elle ait été commise, n’en ait jamais voulu à Arnold. Elle éclaire l’énigmatique aveu de Nichols, le directeur assistant du FBI disant que « quand on en est arrivé à Arnold, on a laissé tomber », comme si le FBI savait que la fuite venait de quelqu’un de plus haut placé dans la chaîne de commandement. Elle permet également de comprendre pourquoi Marshall a continué de faire confiance à Wedemeyer malgré la lourde suspicion dont il était l’objet. Enfin elle permet de comprendre la réticence de Roosevelt à poursuivre le Tribune.

Ce que nous dit l’histoire d’Intrepid c’est le but de la fuite : d’aiguiller Hitler vers la déclaration de guerre si désespérément recherchée. Seul FDR et une poignée d’autres qui se tenait dans son ombre pourraient confirmer ce scénario. S’il est vrai, c’est un aperçu extraordinaire à l’intérieur du jeu complexe de Franklin D. Roosevelt sur l’échiquier de l’histoire au cours des dernières semaines de 1941. [FG : cela explique aussi la coïncidence extraordinaire entre deux événements spectaculaires, cette fuite retentissante et Pearl Harbor]

source : American Heritage

traduit par Francis Goumain

https://reseauinternational.net/petit-rappel-historique-une-fuite-retentissante-le-plan-de-guerre-secret-de-franklin-roosevelt/

jeudi 12 novembre 2020

Théodore Roosevelt, accoucheur de l'Amérique moderne

 Oublié en France, pays qu'il aimait et où deux de ses fils sont morts au combat(1), prix Nobel de la paix :  en 1906, Théodore Roosevelt (1858-1949) fut un homme d’État énergique qui modernisa et renforça la fonction présidentielle, combattit les puissances d'argent et lança la première politique environnementale. Un livre lui rend hommage.

Théodore Roosevelt n'a pas laissé la même trace dans l'histoire que son lointain cousin, Franklin Roosevelt, Président de 1933 à 1945, qui bouleversa par le « New Deal » les rapports entre l’État et la société, enraya la crise de 1929 et conduisit pendant la Deuxième Guerre mondiale les démocraties à la victoire contre le IIIe Reich. Théodore, lui, eut le bonheur de vivre à une époque beaucoup plus calme -, mais s'identifia par son incroyable énergie et ses centres d'intérêt les plus divers (poésie, boxe, ornithologie et chasse notamment) à la jeunesse et à l'exubérance de son pays au moment où celui-ci n'était pas encore une grande puissance, mais aspirait seulement à la prospérité.

Né dans une famille très en vue de l'oligarchie américaine (une des dix plus grandes fortunes new-yorkaises), diplômé de Harvard, Théodore Roosevelt est le symbole même du WASP (White Anglo Saxon Protestant) nanti mais fonceur, moralisateur mais plein d'optimisme : un élitiste travailleur et sûr de son bon droit, qui ne recule devant rien ni personne et fait le coup de poing quand c'est nécessaire.

La mort, le même jour, de sa mère et de sa première épouse

En 1881, il se lance dans la politique. Sa carrière va durer près de 40 ans, même si elle est d'emblée stoppée par un drame familial la mort, le même jour, de sa mère et de sa première épouse. Investissant alors une partie de sa fortune dans un ranch de bétail du Dakota, Roosevelt devient un chasseur passionné de gros gibier et un ardent défenseur de la vie en plein air : « ça m’a appris l'indépendance, la ténacité et à prendre rapidement des décisions… J'ai réellement et complètement apprécié cette vie », dira-t-il. Cette période est importante pour sa maturation auréolé par ses aventures, quelque peu romancées au fil du temps, il déclarera : « Je n 'aurais jamais pu devenir Président sans mes expériences dans le Dakota du Nord. »

Ses affaires dans le Dakota ne prospérant pas, il quitte cependant « l'ouest sauvage » et revient à la politique. Il réforme la fonction publique fédérale et la police de New York avant d'en devenir le gouverneur, se fait élire vice-Président des États-Unis, devient à 42 ans le 26e Président des États-Unis (et le plus jeune de l'histoire américaine), après l'assassinat de son prédécesseur par un anarchiste.

Durant ses deux mandats (1901 1909), ce Républicain, « progressiste » à sa façon, combat les trusts et les monopoles et initie une politique de protection de la nature et de l'environnement (ce qui n'était alors guère à la mode). Bien sûr, Roosevelt est un homme de son temps, qui croit à la « mission civilisatrice de l'homme blanc », à la destinée hors du commun des Etats-Unis et se fait le promoteur de la « Présidence impériale ». Indiscutablement, il contribue grandement, et brutalement, à faire de la jeune Amérique une puissance impérialiste. C'est à lui que l'on doit la formule célèbre « Parlez doucement et portez un gros bâton ! »

Il est notamment à l'origine du percement du canal de Panama, après la cession (contrainte) de cette contrée de la Colombie; et sa médiation réussie dans le conflit russo-japonais lui Vaut le Prix Nobel de la Paix en 1906.

L'amour du pouvoir et de la vie au grand air

Toute sa vie, il courtise la mort et méprise la souffrance physique. Rancher dans le Dakota, il court mille dangers, chassant l'ours et les couguars. En 1898, il abandonne ses fonctions ministérielles pour commander une brigade de volontaires et la conduit à la victoire dans deux attaques endiablées contre les coloniaux espagnols de Cuba. Devenu Président des États-Unis, il manque périr dans un accident, en septembre 1902. Il plonge à bord d'un sous-marin en 1908, monte en avion dès 1910. Grièvement blessé dans un attentat en octobre 1912, alors qu'il est à nouveau candidat à la présidence, il part l'année suivante en expédition dans la forêt amazonienne, paye grandement de sa personne et manque d'y laisser sa peau. Peu de présidents américains ont laissé une telle image d'amour de la vie au grand air et du pouvoir à la fois.

À travers ce destin plein de rebondissements, Yves Mossé rend compte avec verve et précision des quatre décennies qui, à partir de 1880, ont transformé les États-Unis et en ont fait une puissance pleine de vitalité « sûre d'elle et dominatrice », apte à jouer un grand rôle sur la scène internationale.

✍︎ Yves Mossé, Théodore Roosevelt, La Jeune Amérique, Jean Piccolec, 2012.

1). En 1914, Roosevelt milite avec acharnement pour l'entrée en guerre des États-Unis aux côtés des alliés contre les Empires centraux, deux de ses fils mourront au champ d'honneur en France. Parmi les 9386 tombes du cimetière américain qui surplombe la plage d'Omaha Beach en Normandie, deux, situées côte à côte, portent le nom de Roosevelt. La première est celle de Quentin Roosevelt, mort à 21 ans, le 14 juillet 1918, abattu en vol par la chasse allemande : la seconde est celle de son frère. Théodore, tué le 12 juillet 1944 en débarquant parmi les premiers sur la plage d'Utah Beach, le 6juin 1944.

Henri Malfilatre monde&vie 5 février 2013 n°871

mardi 3 mars 2020

Quand les Américains bombardaient les villes françaises

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L'Amérique a pour habitude de dénoncer les crimes de ses ennemis pour justifier, en toute bonne conscience, ceux qu'elle commet sur une plus grande échelle.
Après le bombardement d'un abri antiaérien d'un quartier résidentiel de Bagdad, qui a provoqué la mort d'environ quatre cents civils irakiens dans la nuit du 12 au 13 février, les autorités américaines ont prétendu qu'il s'agissait d'« un objectif militaire, un centre de commandement et de contrôle militaire qui adressait directement des instructions à la machine de guerre irakienne ». Et Martin Fitzwater, porte-parole de la Maison-Blanche, a précisé « Nous ne savons pas pourquoi des civils se trouvaient à cet endroit. Mais nous savons que Saddam Hussein ne partage pas notre respect de la vie humaine. En fait, il a montré, en différentes occasions, qu'il était prêt à sacrifier des vies et des biens pour mener à bien ses objectifs de guerre. »
L'Amérique se drape dans les grands principes qu'elle n'a cessé de violer. Faut-il lui rappeler qu'elle a déversé 372 000 tonnes de napalm sur le Vietnam ? Faut-il lui rappeler qu'elle a exterminé plus de cent mille civils à Hiroshima, le 6 août 1945, et quatre vingt mille autres, trois jours plus tard, à Nagasaki ? Faut-il lui rappeler que ses aviateurs ont participé, le 14 février 1945, aux bombardements de Dresde, qui ont causé la mort de deux cent cinquante mille innocents, pour la plupart des réfugiés qui, fuyant les atrocités de l'Armée rouge, avaient cru trouver refuge dans cette ville dépourvue d'objectifs militaires (1) ?
Dans toute l'Allemagne, l'aviation anglo-américaine s'est livrée à des raids de terreur qui consistaient, selon les termes d'un officier britannique détaché au SHAEF (Suprême Headquarters Allied Expeditionnary Force), « à bombarder les grands centres de population, puis à empêcher les secours de les atteindre et les sinistrés de les quitter - tout cela entrant dans le cadre d'un programme général destiné à entraîner l'effondrement de l'économie allemande » et à « saper le moral allemand » (2).
Le français Marc Augier a décrit quelques-uns de ces bombardements dont il fut le témoin « La pluie de phosphore tombait du ciel sous forme de boules rouges et bleues qui se déformaient, s'étiraient comme de la pâte, s'écrasaient sur les toits, ruisselaient dans les rues. Ce fut un autodafé fantastique ... Les femmes couraient dans les rues en flambant mieux que des torches. On brûla les femmes et les enfants allemands comme de la mauvaise herbe ... Les décombres présentaient des témoignages bouleversants sur la magie du feu, en particulier des machines à écrire dont on distinguait fort bien toutes les pièces, mais réduites à la moitié de leur volume initial, sans déformations essentielles, comme les têtes "réduites" par les Indiens du Chaco » (3).
Mêmes massacres, mêmes mensonges
Mais les Américains et leurs alliés britanniques ne se sont pas contentés de pilonner les villes ennemies. Ils ont également bombardé un grand nombre de villes françaises l'agglomération parisienne, Mantes, Rouen, Le Havre, Rouen, Caen, Saint-Lô, Rennes, Brest, Lorient, Nantes, Saint-Nazaire, Royan, Bordeaux, Nîmes, Marseille, la banlieue d'Avignon, Toulon, Nice, Forcalquier, la région de Grenoble, Chambéry, Annecy, Saint-Etienne, Lyon et son agglomération, Montluçon, Le Creusot, Strasbourg, Lille, Lens, Amiens, etc. Si l'on en croit Roger Céré et Charles Rousseau, auteur d'une Chronologie du conflit mondial (4), ces raids aériens ont fait, parmi la population française, 67 078 tués (5), alors que les bombardements allemands sur l'Angleterre, y compris ceux effectués par les V1 et les V2, dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles, ont fait moins de victimes (60 227 morts). Malheureusement, aucune étude d'ensemble n'a jamais été consacrée à cet épisode de l'histoire de France, comme si l'on avait voulu occulter les responsabilités anglo-américaines.
Nantes fut l'une des villes françaises les plus touchées. Elle a subi, en effet, 442 alertes aériennes et vingt-huit bombardements, dont les plus meurtriers ont été ceux de septembre 1943, réalisés à tour de rôle par les Américains et les Britanniques, dont le bilan est de 1 463 morts, dont 629 femmes. Il y eut au total, dans cette ville martyre, deux mille morts, trois mille blessés, huit mille maisons détruites ou gravement endommagées (notamment l'Hôtel-Dieu où se trouvaient huit cents malades, et les plus belles bâtisses du XVIIIe siècle). Sept cents hectares, soit le tiers de l'agglomération, ont été dévastés par les bombes.
La cité dût être abandonnée dès la fm de 1943.
Paul Caillaud, qui a consacré deux ouvrages aux bombardements de Nantes (6), cite une lettre adressée aux autorités de la ville par un aviateur américain de la première guerre mondiale, dont le contenu rappelle étrangement les mises au point de la Maison-Blanche sur les « bavures » de la guerre du Golfe « Les Américains du Nord ne sont pas des sauvages, comme les Nantais pourraient le croire. Ils sont au contraire très humains... Ils ont le culte de la femme (dans le bon sens du mot) et raffolent des enfants. » L'auteur de la lettre cite également les propos radiodiffusés du président Roosevelt, affirmant « que les Américains aviateurs n'atteignent que des objectifs soigneusement repérés auparavant » !...
Si tel avait été le cas, il n'y aurait pas eu 67 000 victimes françaises sous les bombes anglo-américaines. Le bombardement de Lyon est, à cet égard, tout à fait révélateur le 26 mai 1944, quatre cents appareils américains en provenance d'Italie, dont la mission était de détruire les gares de Perrache et de Vaise, ont lâché mille cinq cents bombes incendiaires et explosives en vingt-deux minutes. Si la gare de Vaise fut bel et bien détruite, celle de Perrache ne fut pas atteinte, car, opérant à plus de 4 000 mètres d'altitude, les aviateurs américains se sont trompés de cible et ont écrasé sous leurs bombes des quartiers populaires, des églises, des écoles et l'Institut Pasteur. Il y eut au total 717 morts presque tous des civils français parmi lesquels des sauveteurs victimes de bombes à retardement ! Le même jour, on avait relevé 870 morts à Saint-Etienne.
Le 29 mai, après avoir béni les 432 premiers cercueils qui avaient été disposés sur la place Saint-Jean, devant la Primatiale, le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, s'élevait avec force contre « la barbarie des bombardements qui atteignent surtout les populations civiles ». Et il ajoutait « Il y a moins d'un mois qu'au lendemain des bombardements qui avaient désolé et ravagé l'autre zone, les cardinaux et archevêques de France, se plaçant exclusivement sur le terrain qui est le leur, adressaient à leurs vénérés collègues des nations "alliées" un message les suppliant d'obtenir que soient épargnées, avec un soin plus attentif, les populations étrangères à la guerre et tout ce que le respect de la faiblesse, de la spiritualité, de la beauté doit rendre sacré à tous. Il m'est douloureux de constater que cet appel n'a pas été entendu de ceux qui pouvaient lui donner une efficacité bienfaisante. La guerre a ses nécessités, mais elles ne sauraient aller jusque-là. Au-dessus des exigences de la guerre, il y a, dans une civilisation chrétienne, celles de la morale et du droit » (7).
Roosevelt, déjà, bafouait les principes au nom desquels il faisait la guerre à l'Allemagne.
Jean-Claude Valla Le Choc du Mois Mars 1991 N°38
1) Cf. David Irving, La destruction de Dresde, Art et Histoire d'Europe, 1987. Rappelons également, puisque George Bush a accusé l'Irak de maltraiter les prisonniers de guerre alliés, que les Etats-Unis ont laissé mourir plusieurs centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cf. James Bacque, Morts pour raisons diverses, Sand, 1990.
2) Cité par David Irving, op. cit.
3) Sous le pseudonyme de Saint-Loup, Götterdämmerung - Rencontre avec la Bête, Art et Histoire d'Europe, 1987.
4) Séfi, 1945.
5) Céré et Rousseau comptabilisent dans ce chiffre les six mille morts des bombardements alliés du Havre et de Strasbourg en septembre 1944, mais pas celui de Royan, le 5 janvier 1945 (deux mille morts).
6) Cf. Paul Caillaud, Nantes sous les bombardements (Ed. du Fleuve, Nantes, 1946) et Les Nantais sous les bombardements (Aux portes du large, Nantes, 1947. Cet ouvrage contient de très nombreuses photos).

7) Cité par Bernard Aulas, Vie et mort des Lyonnais en guerre 1939-1945, Horvath, Roanne, 1974.

jeudi 15 février 2018

Il y a soixante-quinze ans ..

Du 14 au 24 janvier 1943, La conférence de Casablanca visait à évincer le chef de la France libre :
Après le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, sous commandement américain, et dont la France combattante avait été soigneusement écartée par le président Franklin Roosevelt, celui-ci, plus que méfiant à l’égard du général de Gaulle, se montrait plus que complaisant à l’égard de l’amiral Darlan, transfuge de Vichy. À telle enseigne que ce dernier fut même reconnu, le 22 novembre, comme haut-commissaire en Afrique du Nord, en charge du gouvernement militaire et civil dès lors qu’il se plaçait sous le contrôle des autorités américaines. Nomination officiellement provisoire et que le destin se hâta de sceller le 24 décembre suivant par le bras armé du jeune Fernand Bonnier de La Chapelle (20 ans). Croyant ainsi servir les intérêts de la France libre, à moins que ce ne fussent ceux du Royaume Uni, voire du comte de Paris, il avait servi, sans le savoir, les desseins Américains, qui tenaient alors un deuxième homme dans leur manche pour supplanter de Gaulle : moins sulfureux et plus docile que Darlan, le général Henri Giraud, candidat au poste de marionnette agitée depuis Washington, attendait alors son heure à Gibraltar.
     Curieux homme que ce général d’armée de 63 ans : hostile avant 1939 à l’emploi massif des blindés mais favorable à une offensive rapide contre l’ Allemagne ; fait prisonnier le 19 mai 1940 dans des conditions rocambolesques, parfaitement représentatives du ridicule de la désorganisation des forces françaises du moment : ayant perdu son armée, il s’était «  fait cueillir » sans opposer de résistance : ce sont les soldats du rang qui se sacrifient, pas les généraux d’armée ; fait grand croix de la légion d’honneur le 25 août, pendant son incarcération en Prusse orientale – mais oui ! ; évadé, dans des conditions restées mystérieuses, le 17 avril 1942 de la forteresse de Königstein ; refusant de rejoindre la Résistance et adressant des offres de service au régime de Vichy ; s’autorisant à donner des leçons sur les causes de la débâcle : à ses yeux, non point militaires mais civiles, attribuables à la dénatalité, aux congés payés, au syndicalisme, au parlementarisme, à la faillite de l’enseignement, à l’esprit de jouissance  - un vrai inventaire à la Prévert – mais nullement à l’incompétence de l’état-major, soit l’exact discours du maréchal Pétain en juin 1940.
    Approché à Vichy par des agents secrets américains, il accepte de travailler pour eux «  à la libération de la France » et ne parle plus qu’en futur général en chef vainqueur ; le voilà aéroporté par ses nouveaux amis à Gibraltar au moment du débarquement en Afrique du Nord puis, après le succès de celui-ci, à Alger et, après la mort de Darlan, à qui il sert brièvement d’adjoint puis de successeur, à Casablanca.
    Giraud n’a pas l’étoffe du titre de «  commandant en chef civil et militaire » dont l’a affublé Eisenhower de la part de Roosevelt. Installé dans ses fonctions, il maintient les lois antisémites de Vichy, la détention des résistants et fait arrêter des fonctionnaires français pour avoir aidé les Américains lors de leur débarquement ! Attitude que dénonce virulemment la presse américaine.  Mais Washington s’entête et organise, en janvier 1943, une conférence internationale, c’est-à-dire avec Churchill, de Gaulle et Giraud. Objectif : évincer le premier au profit du second. Devinant la mascarade, les Soviétiques ont décliné l’invitation. La réunion se tient à Anfa, quartier résidentiel de Casablanca où les Français ont, dans les années 1920, construit de confortables villas. Les Américains ont réquisitionné plusieurs d’entre elles, expulsé leurs occupants, et établi un périmètre de sécurité gardé par leurs seules forces militaires. «  Bref, écrit de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre, c’était la captivité (...) en terre de souveraineté française, elle me fit l’effet d’une sorte d’outrage. »
    Les Américains ne ménagent pas leur peine pour tenter d’humilier de Gaulle et de mettre Giraud en avant. Pour cela, ils offrent d’élégantes réceptions où se presse le «  tout Casa » afin d’écouter, admiratif, la énième narration par le héros du jour de son évasion d’Allemagne. Et de Gaulle, invité de bout de table,  plongeant son nez dans son assiette avant de relever la tête à la fin du récit de son challenger : « Et maintenant, général Giraud, si vous nous racontiez comment vous avez été fait prisonnier ? » Rien ne se retourne plus vite qu’une assemblée de rieurs convoquée pour voler au secours de la victoire...
    Roosevelt, qui tient alors Churchill sous sa coupe, voudrait mettre en place une direction collective de la France libre mais où de Gaulle serait néanmoins subordonné à Giraud. Le refus du premier est catégorique. Pour sauver les apparences, Roosevelt parvient, non sans mal, à ce que les deux Français se serrent la main puis acceptent officiellement de diriger conjointement l’ensemble des forces françaises en guerre : un expédient sans avenir qui fera seulement perdre du temps à la France libre, de Gaulle ne parvenant, après de multiples manœuvres, à éliminer définitivement Giraud qu’en avril 1944.
    La conférence de Casablanca ne fut cependant pas totalement inutile : les alliés convinrent de plusieurs points importants pour l’avenir de la conduite de la guerre, notamment l’exigence, à laquelle les Américains se montraient jusqu’ici réticents, d’une reddition sans conditions des puissances de l’Axe. Que, le 8 mai 1945, la France libre recevrait au même rang que les autres puissances victorieuses.
Daniel de Montplaisir

samedi 15 juin 2013

Les oppositions américaines à la guerre de Roosevelt

Analyse : Ronald RADOSH, Prophets on the Right. Profiles of Conservative Critics of American Globalism, Free Life Editions, New York, 1975 (ISBN : 0-914156-22-5).
L’histoire des oppositions américaines à la seconde guerre mondiale est très intéressante. Elle nous initie aux idées des isolationnistes et neutralistes des Etats-Unis, seuls alliés objectifs et fidèles que nous pouvons avoir Outre-Atlantique, mis à part, bien entendu, les patriotes d’Amérique hispanique.
Aborder ce sujet implique de formuler quelques remarques préliminaires.
-          L’histoire contemporaine est é­valuée sous l’angle d’une propa­gande. Laquelle ? Celle qui a été orchestrée par les bellicistes américains, regrou­pés autour du Président Roosevelt. La tâche de l’his­toire est donc de retrouver la réalité au-delà du rideau de fumée propagandiste.
-          L’histoire contemporaine est déterminée par la perspective rooseveltienne où
a)     les Etats-Unis sont l’avant-garde, la terre d’élection de la liberté et de la démocratie ;
b)     les Etats-Unis doivent agir de façon à ce que le monde s’ali­gne sur eux.
c)     Via leur idéologie messianique, interventionniste et mondialiste, les Etats-Unis se posent comme le bras armé de Yahvé, sont appelés à unir le monde sous l’autorité de Dieu. Leur président est le vicaire de Yahvé sur la Terre (et non plus le Pape de Rome).
Mais, pour s’imposer, cette idéologie messianique, interventionniste et mondialiste a eu des ennemis intérieurs, des adversaires isolationnistes, neutralistes et différentialistes. En effet, dans les années 30, 40 et 50, deux camps s’affron­taient aux Etats-Unis. En langage actualisé, on pourrait dire que les partisans du « village universel » se heurtaient aux partisans de l’ « au­to-centrage ».
Quels ont été les adversaires du mondialisme de Roosevelt, outre le plus célèbre d’entre eux, le pilote Lindbergh, vainqueur de l’Atlan­tique. Nous en étudierons cinq :
1)     Oswald Garrison VILLARD, éditeur du journal Nation, ancré à gauche, libéral et pacifiste.
2)     John T. FLYNN, économiste et éditorialiste de New Republic, également ancré à gauche.
3)     Le Sénateur Robert A. TAFT de l’Ohio, chef du Parti Républicain, surnommé « Mr. Republican».
4)     Charles A. BEARD, historien progressiste.
5)     Lawrence DENNIS, intellectuel étiqueté « fasciste », ancien di­plomate en Amérique latine, notamment au Nicaragua et au Pérou.
Tous ces hommes avaient une biographie, un passé très différent. Dans les années 38-41, ils étaient tous isolationnistes. Dans les années 43-50, ils sont considérés com­me « conservateurs » (c’est-à-dire adversaires de Roosevelt et de l’al­liance avec l’URSS) ; de 1948 à 1953, ils refusent la logique de la Guerr­e Froide (défendue par la gauche sociale-démocrate après guerre).
Pourquoi cette évolution, qu’on ne comprend plus guère aujourd’hui ?
-          D’abord parce que la gauche est favorable au « globa­lis­me » ; à ses yeux les isolation­nistes sont passéistes et les interventionnistes sont inter­natio­nalistes et « progres­sis­tes ».
-          Dans le sillage de la Guerre du Vietnam (autre guerre interventionniste), la gauche a changé de point de vue.
En effet, l’interventionnisme est synonyme d’impérialisme (ce qui est moralement condamnable pour la gauche hostile à la Guerre du Vietnam). L’isolationnisme relève du non-impérialisme américain, de l’anti-colonialisme officiel des USA, ce qui, dans le contexte de la Guerre du Vietnam, est moralement acceptable. D’où la gauche militante doit renouer avec une pensée anti-impérialiste. La morale est du côté des isolationnistes, même si un Flynn, par exemple, est devenu macchartyste et si Dennis a fait l’apologie du fascisme. Examinons les idées et les arguments de chacun de ces cinq isolationnistes.

Charles A. BEARD

Charles A. Beard est un historien qui a écrit 33 livres et 14 essais importants. Sa thèse centrale est celle du « déterminisme économique » ; elle prouve qu’il est un homme de gauche dans la tradition britannique de Mill, Bentham et du marxisme modéré. La structure politique et juridique, pour Beard, dérive de la stratégie économique. La complexification de l’économie implique une complexification du jeu politique par multiplication des acteurs. La Constitution et l’appareil légal sont donc le reflet des desiderata des classes dirigeantes. La complexification postule ensuite l’in­troduction du suffrage universel, pour que la complexité réelle de la société puisse se refléter correcte­ment dans les représentations.
Beard sera dégoûté par la guerre de 1914-18.
1.     Les résultats de cette guerre sont contraires à l’idéalisme wilsonien, qui avait poussé les Etats-Unis à intervenir. Après 1918, il y a davantage de totalitarisme et d’autoritarisme dans le monde qu’auparavant. La première guerre mondiale se solde par un recul de la démocratie.
2.     Ce sont les investissements à l’étranger (principalement en France et en Grande-Bre­ta­gne) qui ont poussé les Etats-Unis à intervenir (pour sauver leurs clients de la défaite).
3.     D’où le véritable remède est celui de l’autarcie continentale (continentalism).
4.     Aux investissements à l’étran­ger, il faut opposer, dit Beard, des investissements intérieurs. Il faut une planification natio­nale. Il faut construire une bonne infrastructure routière aux Etats-Unis, il faut aug­menter les budgets pour les écoles et les universités. Pour Beard, le planisme s’oppose au militarisme. Le militarisme est un messianisme, essen­tiel­le­ment porté par la Navy League, appuyée jadis par l’Amiral Mahan, théoricien de la thalassocratie. Pour Beard, l’US Army ne doit être qu’un instrument défensif.
Beard est donc un économiste et un théoricien politique qui annonce le New Deal de Roosevelt. Il est donc favorable au Président américain dans un premier temps, parce que celui-ci lance un gigantesque plan de travaux d’intérêt public. Le New Deal, aux yeux de Beard est une restructuration complète de l’économie domestique américaine. Beard raisonne comme les continentalistes et les autarcistes européens et japonais (notamment Tojo, qui parle très tôt de « sphère de co-prospérité est-asiatique »). En Allemagne, cette restructuration autarcisante préconisée par le pre­mier Roosevelt suscite des enthousiasmes et apporte de l’eau au mou­lin des partisans d’un nouveau dialogue germano-américain après 1933.

Le programme « Big Navy »

Mais Roosevelt ne va pas pouvoir appliquer son programme, parce qu’il rencontrera l’opposition des milieux bancaires (qui tirent plus de dividendes des investissements à l’étranger), du complexe militaro-in­dustriel (né pendant la première guerre mondiale) et de la Ligue Na­vale. Pour Beard, le programme « Big Navy » trahit l’autarcie promise par le New Deal.
Le programme « Big Navy » provoquera une répétition de l’histoire. Roosevelt prépare la guerre et la militarisation des Etats-Unis, déplo­re Beard. En 1934, éclate le scandale Nye. Une enquête menée par le Sénateur Gerald Nye prouve que le Président Wilson, le Secrétaire d’Etat Lansing et le Secrétaire d’Etat au Trésor Gibbs McAdoo, le Colonel House et les milieux bancaires (notamment la J.P. Morgan & Co) ont délibérément poussé à la guerre pour éviter une crise, une dépression. Résultat : cette dépres­sion n’a été postposée que de dix ans (1929). Donc la politique raison­nable serait de décréter un em­bargo général à chaque guerre pour que les Etats-Unis ne soient pas entraînés aux côtés d’un des belligérants.
En 1937, Roosevelt prononce son fameux « Discours de Quarantai­ne », où il annonce que Washington mettra les « agresseurs » en quarantaine. En appliquant pré­ventivement cette mesure de ré­torsion aux seuls agresseurs, Roo­sevelt opère un choix et quitte le terrain de la neutralité, constate Beard. En 1941, quand les Japonais attaquent Pearl Harbour, le matin du 7 décembre 1941, Beard révèle dans la presse que Roosevelt a délibérément obligé le Japon à commettre cet irréparable acte de guerre. De 1941 à 1945, Beard ad­mettra la nature « expansion­niste » de l’Allemagne, de l’Italie et du Ja­pon, mais ne cessera d’exhorter les Etats-Unis à ne pas suivre cet ex­emple, parce que les Etats-Unis sont « self-suffisant » et que l’a­gressivité de ces Etats n’est pas directement dirigée contre eux. Ensuite, deuxième batterie d’argu­ments, la guerre désintègre les institutions démocratiques améri­cai­nes. On passe d’une démocratie à un césarisme à façade dé­mo­cratique.
Beard accuse le gouvernement américain de Roosevelt de chercher à entrer en guerre à tout prix contre le Japon et l’Allemagne. Son accusation porte notamment sur quatre faits importants :
1.     Il dénonce l’échange de destroyers de fabrication américaine contre des bases militaires et navales anglaises dans les Caraïbes et à Terre-Neuve (New Foundland).
2.     Il dénonce la « Conférence de l’Atlantique », tenue entre le 9 et le 12 août 1941 entre Churchill et Roosevelt. Elles ont débouché sur un acte de guerre au détriment du Portugal neutre : l’occupation des Açores par les Américains et les Britanniques.
3.     Il dénonce l’incident de septembre 1941, où des navires allemands ripostent aux tirs de l’USS Greer. Beard prétend que Roosevelt monte l’incident en épingle et il appuie son argumentation sur le rapport de l’Amiral Stark, prouvant l’inter­vention du navire aux côtés des Anglais.
4.     En octobre 1941, un incident similaire oppose des bâtiments de la Kriegsmarine à l’USS Kearny. Roosevelt amplifie l’événement avec l’appui des médias. Beard rétorque en s’appuyant sur le rapport du Secrétaire de la Navy Knox, qui révèle que le navire américain a pris une part active aux combats opposants bâtiments anglais et allemands.

Une stratégie de provocation

Beard conclut que la stratégie de Roosevelt cherche à provoquer dé­libérément un incident, un casus belli. Cette attitude montre que le Président ne respecte pas les institutions américaines et ne suit pas la voie hiérarchique normale, qui passe par le Congrès. La dé­mo­cratie américaine n’est plus qu’une façade : l’Etat US est devenu cé­sa­riste et ne respecte plus le Con­grès, organe légitime de la nation.
Il est intéressant de noter que la gauche américaine récupèrera Beard contre Johnson pendant la guerre du Vietnam. De Roosevelt à Johnson, la gauche américaine a en effet changé du tout au tout, modifié de fond en comble son argumentation ; elle était favorable à Roosevelt parce qu’il était l’im­pulseur du New Deal, avec toutes ses facettes sociales et dirigistes, et qu’il fut le leader de la grande guerre « anti-fasciste ». Elle cesse de soutenir l’option présidentialiste contre le démocrate Johnson, redevient favorable au Con­grès, parce qu’elle s’oppose à la guerre du Vietnam et à l’emprise des lob­bies militaro-industriels. En fait, la gauche américaine avouait dans les années 60 qu’elle avait été autoritaire, bouclier de l’autocratie rooseveltienne et anti-parlemen­taire (tout en reprochant aux fas­cistes de l’être !). Pire, la gauche avouait qu’elle avait été « fasciste » par « anti-fascisme » !
Dans une première phase donc, la gauche américaine avait été interventionniste. Dans une seconde, elle devient isolationniste. Cette contradiction s’est (très) partiellement exportée vers l’Europe. Cette mutation, typiquement américaine, fait la spécificité du paysage politique d’Outre-Atlantique.

Mettre le Japon au pied du mur…

Intéressantes à étudier sont également les positions de Beard sur la guerre américaine contre le Japon. Beard commence par constater que le Japon voulait une « sphère de co-prospérité est-asiatique », incluant la Chine et étendant l’in­fluence japonaise profondément dans le territoire de l’ex-Céleste Empire. Pour cette raison, croyant contrarier l’expansion nippone, Roo­sevelt organise l’embargo con­tre le Japon, visant ainsi son asphyxie. En pratiquant une telle politique, le Président américain a mis le Japon au pied du mur : ou périr lentement ou tenter le tout pour le tout. Le Japon, à Pearl Harbour, a choisi le deuxième terme de l’alternative. L’enjeu de la guerre américano-japonaise est donc le marché chinois, auquel les Etats-Unis ont toujours voulu avoir un accès direct. Les Etats-Unis veulent une politique de la « porte ouverte » dans toute l’Asie, comme ils avaient voulu une politique iden­tique en Allemagne sous Weimar. Dans la polémique qui l’op­pose à Roosevelt, Beard se range du côté de Hoover, dont la critique à du poids. Beard et Hoover pensent que l’action du Japon en Chine n’enfreint nullement la sou­veraineté nationale américaine, ni ne nuit aux intérêts des Etats-Unis. Ceux-ci n’ont pas à s’inquié­ter : ja­mais les Japonais ne par­viendront à japoniser la Chine.
Après la deuxième guerre mondia­le, Beard ne cessera de s’opposer aux manifestations de bellicisme de son pays. Il critique la politique de Truman. Il refuse la bipolarisation, telle qu’elle s’incruste dans les ma­chines propagandistes. Il critique l’intervention américaine et britanni­que en Grèce et en Turquie. Il critique la recherche d’incidents en Méditerranée. Il rejette l’esprit de « croisade », y compris quand il vise le monde communiste.
En conclusion, Beard est resté pen­dant toute sa vie politique un par­tisan de l’autarcie continentale amé­ricaine et un adversaire résolu du messianisme idéologique. Beard n’était ni anti-fasciste ni anti-com­muniste : il était un autarciste amé­ricain. L’anti-fascisme et l’anti-com­munisme sont des idées internationalistes, donc désincarnées et ir­réalistes.

Oswald Garrison VILLARD

Né en 1872, Oswald Garrison Vil­lard est un journaliste new-yorkais très célèbre, offrant sa prose pré­cise et claire à deux journaux, Post et Nation, propriétés de son père. L’arrière-plan idéologique de Villard est le pacifisme. Il se fait membre de la Ligue anti-impérialiste dès 1897. En 1898, il s’oppose à la guerre contre l’Espagne (où celle-ci perd Cuba et les Philippines). Il estime que la guerre est incom­patible avec l’idéal libéral de gau­che. En 1914, il est l’un des prin­cipaux avocats de la neutralité. De 1915 à 1918, il exprime sa déception à l’égard de Wilson. En 1919, il s’insurge contre les clauses du Trai­té de Versailles : la paix est in­ju­ste donc fragile, car elle sanction­ne le droit du plus fort, ne cesse-t-il de répéter dans ses colonnes. Il s’oppose à l’inter­ven­tion américaine contre la Russie so­viétique, au mo­ment où Wa­shing­ton débarque des troupes à Arkhan­gelsk. De 1919 à 1920, il se félicite de l’éviction de Wilson, de la non-adhésion des Etats-Unis à la SdN. Il apporte son soutien au néo-isolationnisme.
De 1920 à 1930, Villard modifie sa philosophie économique. Il évolue vers le dirigisme. En 1924, il soutient les initiatives du populiste La­Follette, qui voulait que soit inscrite dans la constitution américaine l’obligation de procéder à un réfé­ren­dum avant toute guerre voire avant toute opération militaire à l’étranger. Villard souhaite également la création d’un « Third Par­ty », sans l’étiquette socialiste, mais dont le but serait d’unir tous les progressistes.
En 1932, Franklin Delano Roosevelt arrive au pouvoir. Villard salue cette accession à la présidence, tout comme Beard. Et comme Beard, il rompra plus tard avec Roo­sevelt car il refusera sa politique extérieure. Pour Villard, la neutralité est un principe cardinal. Elle doit être une obligation (compulsory neutrality). Pendant la Guerre d’Espagne, la gauche (dont son journal Nation, où il devient une exception) soutient les Républicains espagnols (comme Vandervelde au POB). Lui, imperturbable, plaide pour une neutralité absolue (comme Spaak et De Man au POB). La gauche et Roosevelt veu­lent décréter un embargo contre les « agresseurs ». Villard, à l’instar de Beard, rejette cette position qui in­terdit toute neutralité absolue.

Plus de pouvoir au Congrès

Les positions de Villard permettent d’étudier les divergences au sein de la gauche américaine. En effet, dans les années 30, le New Deal s’avère un échec. Pourquoi ? Parce que Roosevelt doit subir l’oppo­si­tion de la « Cour Suprême » (CS), qui est conservatrice. Villard, lui, veut donner plus de pouvoir au Congrès. Comment réagit Roosevelt ? Il augmente le nombre de juges dans la CS et y introduit ainsi ses créatures. La gauche applaudit, croyant ainsi pouvoir réaliser les promesses du New Deal. Villard refuse cet expédient car il conduit au césarisme. La gauche reproche à Villard de s’allier aux conservateurs de la CS, ce qui est faux puisque Villard avait suggéré d’aug­menter les prérogatives du Con­grès.
Dans cette polémique, la gauche se révèle « césariste » et hostile au Con­grès. Villard reste fidèle à une gauche démocratique et parlemen­taire, pacifiste et autarciste. Villard ne « trahit » pas. Ce clivage conduit à une rupture entre Villard et la ré­daction de Nation, désormais dirigée par Freda Kirchwey. En 1940, Villard quitte Nation après 46 ans et demi de bons et loyaux services, accusant Kirchwey de « pro­stituer » le journal. Cette « pro­stitution » con­siste à rejeter le principe autarcique et à adhérer à l’universalisme (messianique). Villard va alors con­tre-attaquer :
1.     Il va rappeler qu’il est un avo­cat du Congrès, donc qu’il est démocrate et non philo-fasci­ste.
2.     Il va également rappeler qu’il s’est opposé aux conservateurs de la CS.
3.     Il va affirmer que c’est l’ama­teurisme de Roosevelt qui a conduit le New Deal à l’échec.
4.     Il démontre qu’en soutenant Roosevelt, la gauche devient « fasciste » parce qu’elle con­tribue à museler le Congrès.
Ni le Japon ni l’Allemagne n’en veulent aux Etats-Unis, écrit-il, donc nul besoin de leur faire la guerre. L’objectif raisonnable à pour­suivre, répète-t-il, est de juxtaposer sur la planète trois blocs modernes autarciques et hermétiques : l’Asie sous la direction du Japon, l’Europe et l’Amérique. Il re­joint l’America-First-Committee qui affirme que si les Etats-Unis interviennent en Asie et en Europe, le chaos s’étendra sur la Terre et les problèmes non résolus s’ac­cu­mu­leront.
Villard n’épargnera pas la politique de Truman et la criblera de ses cri­ti­ques. Dans ses éditoriaux, Tru­man est décrit comme un « po­li­ti­cien de petite ville incompétent », monté en épingle par Roosevelt et sa « clique ». Villard critiquera le bom­bardement atomique de Hiro­shima et de Nagasaki. Il s’opposera au Tribunal de Nuremberg, aux Amé­ricains cherchant à favoriser la mainmise de la France sur la Sarre, à tous ceux qui veulent morceler l’Allemagne. Villard sera ensuite un adversaire de la Guerre Froide, s’in­surgera contre la partition de la Corée et contre la création de l’OTAN.

Robert A. TAFT

Le père de Robert A. Taft fut pendant un moment de sa vie Président de la CS. Le milieu familial était celui des Républicains de vieil­le tradition. Robert A. Taft exerce ses premières activités po­litiques dans le sillage de Herbert Hoover et collabore à son « Food Programm ». En 1918, il est élu en Ohio. En 1938, il devient Sénateur de cet Etat. Dès cette année, il s’engage à fond dans le combat pour la « non-intervention ». Toute politique, selon lui, doit être défensive. Il fustige les positions « idéa­listes » (c’est-à-dire irréalistes), des messianistes démocrates. « Il faut défendre du concret et non des abstractions », tel est son leitmotiv. La guerre, dit-il, conduirait à museler le Congrès, à faire reculer les gouvernements locaux, à renforcer le gouvernement central. Même si l’Allemagne gagne, argumente-t-il, elle n’attaquera pas les Etats-Unis et la victoire éventuelle du Reich n’arrêterait pas les flux commerciaux. D’où, affirme Taft, il faut à tout prix renforcer le « Neutrality Act », empêcher les navires américains d’entrer dans les zones de combat, éviter les incidents et décréter un embargo général, mais qui permet toutefois le système de vente « cash-and-carry » (« payer et emporter »), à appliquer à tous les belligérants sans restriction. Taft est réaliste : il faut vendre tous les produits sans exception. Nye, Sénateur du North Dakota, et Whee­ler, Sénateur du Montana, veulent un embargo sur les munitions, les armes et le coton.
« Lend-Lease » et « cash-and-carry »
Taft ne sera pas candidat républicain aux élections présidentielles car l’Est vote contre lui ; il ne bénéficie que de l’appui de l’Ouest, hostile à la guerre en Europe. Il s’opposera à la pratique commerciale du « Lend-Lease », car cela implique d’envoyer des convois dans l’Atlantique et provoque immanquablement des incidents. En juillet 1941, la nécessité de protéger les convois aboutit à l’occu­pation de l’Islande. Taft formule une contre-proposition : au « Lend-Lea­se », il faut substituer le « cash-and-carry », ce qui n’empêche nul­le­ment de produire des avions pour la Grande-Bretagne. En juin 1941, la gauche adhère à une sorte de front international anti-fasciste, à l’instigation des communistes (vi­sibles et camouflés). Taft maintient sa volonté de neutralité et constate que la majorité est hostile à la guerre. Seule une minorité de financiers est favorable au conflit. Taft martèle alors son idée-force : le peuple travailleur de l’Ouest est manipulé par l’oligarchie financière de l’Est.
Dans le cadre du parti Républicain, Taft lutte également contre la fraction interventionniste. Son adversaire principal est Schlesinger qui prétend que les isolationnistes provoquent un schisme à l’intérieur du parti, qui risque de disparaître ou d’être exclu du pouvoir pendant longtemps. Dans cette lutte, que s’est-il passé ? Les interventionnistes républicains, rangés derrière Wendell Willkie, chercheront l’al­lian­ce avec la droite démocratique de Roosevelt, pour empêcher les Républicains de revenir au pouvoir. De 1932 à 1948, les Républicains seront marginalisés. Une telle con­figuration avait déjà marqué l’his­toire américaine : le schisme des Whigs en 1858 sur la question de l’esclavage (qui a débouché ensuite sur la Guerre de Sécession).
Pour Schlesinger, les capitalistes, les conservateurs et la CS sont hostiles à Roosevelt et au New Deal, qu’ils estiment être une forme de socialisme. Taft rétorque que les ploutocrates et les financiers se sont alliés aux révolutionnaires, hostiles à la CS, car celle-ci est un principe étatique éternel, servant la cause du peuple, celui de la majorité généralement silencieuse. Les ploutocrates sont favorables au bel­licisme de Roosevelt, parce qu’ils espèrent conquérir des marchés en Europe, en Asie et en Amé­rique la­tine. Telle est la raison de leur bell­i­cisme.
Tant Schlesinger que Taft rejettent la responsabilité sur les capitalistes ou les financiers (les « plouto­cra­tes » comme on disait à l’époque). La différence, c’est que Schlesinger dénonce comme capitalisme le ca­pital producteur enraciné (investis­se­ments), alors que Taft dénonce le capital financier et vagabond (non-investissement).
Contre l’idée de « Croisade »
Quand les Japonais bombardent Pearl Harbour le 7 décembre 1941 et y détruisent les bâtiments de guerre qui s’y trouvent, la presse, unanime, se moque de Taft et de ses principes neutralistes. La stratégie japonaise a été de frapper le port hawaïen, où ne stationnaient que de vieux navires pour empêcher la flotte de porter secours aux Philippines, que les Japonais s’apprêtaient à envahir, avant de foncer vers les pétroles et le caoutchouc indonésiens. Taft rétorque qu’il aurait fallu négocier et accuse Roosevelt de négligence tant aux Iles Hawaï qu’aux Philippines. Il ne cesse de critiquer l’idée de croisade. Pourquoi les Etats-Unis se­raient-ils les seuls à pouvoir dé­clencher des croisades ? Pourquoi pas Staline ? Ou Hitler ? L’idée et la pratique de la « croisade » con­duit à la guerre perpétuelle, donc au chaos. Taft dénonce ensuite comme aberration l’alliance entre les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS (chère à Walter Lipp­mann). A cette alliance, il faut sub­stituer des plans régionaux, regrou­per autour de puissances hé­gé­mo­niques les petits Etats trop faibles pour survivre harmonieusement dans un monde en pleine mutation d’échelle.
Taft s’opposera à Bretton Woods (1944), aux investissements massifs à l’étranger et à la création du FMI. Il manifestera son scepticisme à l’endroit de l’ONU (Dumbarton Oaks, 1944). Il y est favorable à condition que cette instance devienne une cour d’arbitrage, mais refuse tout renforcement de l’idéo­logie utopiste. Après la guerre Taft s’opposera à la Doctrine Truman, à la création de l’OTAN, au Plan Marshall et à la Guerre de Corée. En 1946, Churchill prononce sa phrase célèbre (« Nous avons tué le mauvais cochon », celui-ci étant Hitler, le « bon cochon » sous-entendu et à tuer étant Staline) et déplore qu’un « rideau de fer » soit tombé de Stettin à l’Adriatique, plongeant l’Ostmitteleuropa dans des « régimes policiers ». Taft, conservateur « vieux-républicain », admet les arguments anti-com­mu­nistes, mais cette hostilité légitime sur le plan des principes ne doit pas conduire à la guerre dans les faits.
Taft s’oppose à l’OTAN parce qu’elle est une structure interventionniste, contraire aux intérêts du peuple américain et aux principes d’arbitrage qui devraient être ceux de l’ONU. En outre, elle sera un gouffre d’argent. Vis-à-vis de l’URSS, il modifie quelque peu son jugement dès que Moscou se dote de la Bombe A. Il appuie toutefois Joe Kennedy (père de John, Robert/Bob et Ted) quand celui-ci réclame le retrait des troupes américaines hors de Corée, de Berlin et d’Europe. Taft est immédiatement accusé de « faire le jeu de Moscou », mais il reste anti-com­muniste. En réalité, il demeure fi­dè­le à ses positions de départ : il est un isolationniste américain, il con­sta­te que le Nouveau Monde est sé­paré de l’Ancien et que cette sé­paration est une donnée naturelle, dont il faut tenir compte.

John T. FLYNN

John T. Flynn peut être décrit com­me un « New Dealer » déçu. Beard et Villard avaient également ex­pri­mé leurs déceptions face à l’échec de la restructuration par Roosevelt de l’économie nord-américaine. Flynn dénonce très tôt la démarche du Président consistant à se don­ner des « ennemis mythique » pour dévier l’attention des échecs du New Deal. Il critique la mutation des communistes américains, qui deviennent bellicistes à partir de 1941. Les communistes, dit-il, tra­hissent leurs idéaux et utilisent les Etats-Unis pour faire avancer la politique soviétique.
Flynn était proche malgré lui des milieux fascisants (et folkloriques) américains (Christian Front, German-American Bund, l’American Destiny Party de Joseph McWilliams, un antisémite). Mais le succès de Lindbergh et de son America-First-Committee l’intéresse. Après la guerre, il critiquera les positions de la Fabian Society (qu’il qualifie de « socialisme fascisant ») et plai­dera pour un gouvernement po­pulaire, ce qui l’amène dans le silla­ge de McCarthy. Dans cette opti­que, il fait souvent l’équation « com­­munisme = administration », arguant que l’organisation de l’ad­ministration aux Etats-Unis a été introduite par Roosevelt et para­chevée par Truman. Mais, malgré cette proximité avec l’anti-commu­nisme le plus radical, Flynn reste hostile à la guerre de Corée et à toute intervention en Indochine, con­tre les communistes locaux.

Lawrence DENNIS

Né en 1893 à Atlanta en Géorgie, Lawrence Dennis étudie à la Philips Exeter Academy et à Harvard. Il sert son pays en France en 1918, où il accède au grade de lieutenant. Après la guerre, il entame une carrière de diplomate qui l’emmène en Roumanie, au Honduras, au Ni­caragua (où il observe la rébellion de Sandino) et au Pérou (au moment où émerge l’indigénisme pé­ru­vien). Entre 1930 et 1940, il joue un rôle intellectuel majeur. En 1932, paraît son livre Is Capitalism Doomed ? C’est un plaidoyer planiste, contre l’extension démesurée des crédits, contre l’exportation de capitaux, contre le non-investis­se­ment qui préfère louer l’argent que l’investir sur place et génère ainsi le chômage. Le programme de Dennis est de forger une fiscalité cohérente, de poursuivre une politique d'investissements créateurs d’em­ploi et de développer une autarcie américaine. En 1936, un autre ou­vra­ge suscite le débat : The Coming American Fascism. Ce livre con­state l’échec du New Deal, à cause d’une planification déficiente. Il constate également le succès des fascismes italien et allemand qui, dit Dennis, tirent les bonnes con­clusions des théories de Keynes. Le fascisme s’oppose au communisme car il n’est pas égalitaire et le non-égalitarisme favorise les bons techniciens et les bons gestionnaires (les « directeurs », dira Burnham).
Il y a une différence entre le « fas­cis­me » (planiste) tel que le définit Den­nis et le « fascisme » roose­vel­tien que dénoncent Beard, Villard, Flynn, etc. Ce césaris­me/fas­­cisme roo­seveltien se dé­ploie au nom de l’anti-fascisme et agresse les fascismes européens.
En 1940, un troisième ouvrage de Dennis fait la une : The Dynamics of War and Revolution. Dans cet ouvrage, Dennis prévoit la guerre, qui sera une « guerre réactionnaire ». Dennis reprend la distinction des Corradini, Sombart, Haushofer et Niekisch, entre « nations prolétariennes » et « nations capita­listes » (haves/havenots). La guer­re, écrit Dennis, est la réaction des nations capitalistes. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, nations ca­pi­talistes, s’opposeront à l’Alle­magne, l’Italie et l’URSS, nations prolétariennes (le Pacte germano-soviétique est encore en vigueur et Dennis ignore encore qu’il sera dissous en juin 1941). Mais The Dynamics of War and Revolution constitue surtout une autopsie du monde capitaliste américain et occi­dental. La logique capitaliste, explique Dennis, est expansive, elle cherche à s’étendre et, si elle n’a pas ou plus la possibilité de s’é­ten­dre, elle s’étiole et meurt. D’où le capitalisme cherche constamment des marchés, mais cette recherche ne peut pas être éternelle, la Terre n’étant pas extensible à l’infini. Le capitalisme n’est possible que lors­qu’il y a expansion territoriale. De là, naît la logique de la « frontière ». Le territoire s’agrandit et la population augmente. Les courbes de profit peuvent s’accroître, vu la né­ces­sité d’investir pour occuper ou coloniser ces territoires, de les équiper, de leur donner une infrastructure, et la nécessité de nourrir une population en phase d’explo­sion démographique. Historiquement parlant, cette expansion a eu lieu entre 1600 et 1900 : les peuples blancs d’Europe et d’Amérique avaient une frontière, un but à at­teindre, des territoires à défricher et à organiser. En 1600, l’Europe in­vestit le Nouveau Mon­de ; de 1800 à 1900, les Etats-Unis ont leur Ouest ; l’Europe s’étend en Afrique.

L’ère capitaliste est terminée

Conclusion de Dennis : l’ère capitaliste est terminée. Il n’y aura plus de guerres faciles possibles, plus d’injection de conjoncture par des expéditions coloniales dotées de faibles moyens, peu coûteuses en matières d’investissements, mais rapportant énormément de dividendes. Cette impossibilité de nouvelles expansions territoriales explique la stagnation et la dépression. Dès lors, quatre possibilités s’offrent aux gouvernants :
1.     Accepter passivement la sta­gnation ;
2.     Opter pour le mode communis­te, c’est-à-dire pour la dicta­ture des intellectuels bourgeois qui n’ont plus pu accé­der au capitalisme ;
3.     Créer un régime directorial, corporatiste et collectiviste, sans supprimer l’initiative pri­vée et où la fonction de con­trôle politique-étatique con­siste à donner des directives efficaces ;
4.     Faire la guerre à grande é­chelle, à titre de palliatif.
Dennis est favorable à la troisième solution et craint la quatrième (pour laquelle opte Roosevelt). Dennis s’oppose à la seconde guerre mon­diale, tant dans le Pacifique que sur le théâtre européen. Plus tard, il s’opposera aux guerres de Corée et du Vietnam, injections de con­jonc­ture semblables, visant à dé­truire des matériels pour pouvoir en reconstruire ou pour amasser des dividendes, sur lesquels on spéculera et que l’on n’investira pas. Pour avoir pris de telles positions, Dennis sera injurié bassement par la presse du système de 1945 à 1955, mais il continue imperturbablement à affiner ses thèses. Il commence par réfuter l’idée de « péché » dans la pratique politique internationale : pour Dennis, il n’y a pas de « péché fasciste » ou de « péché communiste ». L’obsession américaine de pratiquer des politiques de « portes ouvertes » (open doors policy) est un euphémisme pour désigner le plus implacable des impérialismes. La guerre froide implique des risques énormes pour le monde en­tier. La guerre du Vietnam, son en­lisement et son échec, montrent l’inutilité de la quatrième solution. Par cette analyse, Dennis a un impact incontestable sur la pensée contestatrice de gauche et sur la gauche populiste, en dépit de son étiquette de « fasciste ».
En 1969, dans Operational Thinking for Survival, Dennis offre à ses lecteurs sa somme finale. Elle con­siste en une critique radicale de l’A­merican Way of Life.

Conclusion

Nous avons évoqué cinq figures d’opposants américains à Roosevelt. Leurs arguments sont similaires, en dépit de leurs diverses provenances idéologiques et politiques. Nous aurions pu comparer leurs positions à celles de dissidents américains plus connus en Europe comme Lindbergh ou Ezra Pound, ou moins connus comme Hamilton Fish. Nous aurions pu également analyser les travaux de Hoggan, historien contemporain non conformiste, soulignant les res­ponsabilités britanniques et américaines dans le deuxième conflit mon­dial et exposant minutieux des positions de Robert LaFollette. En­fin, nous aurions pu analyser plus en profondeur l’a­venture politique de cet homme politique populiste des années 20, leader des « pro­gres­sistes ». Leur point commun à tous : la volonté de maintenir une ligne isolationniste, de ne pas inter­venir hors du Nouveau Monde, de maximiser le dé­veloppement du territoire des Etats-Unis. 80% de la population les a suivis. Les intellectuels étaient partagés.
L’aventure de ces hommes nous montre la puissance de la manipulation médiatique, capable de re­tour­ner  rapidement l’opinion de 80% de la population américaine et de les entraîner dans une guerre qui ne les concernait nullement. Elle démontre aussi l’impact des principes autarciques, devant con­duire à une juxtaposition dans la paix de grands espaces autonomi­sés et auto-suffisants. En Europe, ce type de débat est délibérément ignoré en dépit de son ampleur et de sa profondeur, l’aventure intellectuelle et politique de ces Américains non conformistes est désormais inconnue et reste inexplorée.
Une étude de cette problématique interdit toute approche manichéen­ne. On constate que dans la gauche américaine (comme dans une certaine droite, celle de Taft, p. ex.), l’hostilité à la guerre contre Hitler et le Japon implique, par une logique implacable et constante, l’hostilité ultérieure à la guerre con­tre Staline, l’URSS, la Corée du Nord ou le Vietnam d’Ho Chi Minh. Dans l’espace linguistique francophone, il semble que les non-con­formismes (de droite comme de gau­che) n’aient jamais tenu compte de l’opposition intérieure à Roosevelt, dont la logique est d’une clarté et d’une limpidité admirables. Navrante myopie politique…
(Conférence prononcée à Ixelles à la Tribune de l’EROE en 1986, sous le patronage de Jean E. van der Taelen ; texte non publié jusqu’ici).