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dimanche 2 février 2025

Camp américain de prisonniers allemands en 45/46 : L’étendue de la honte

 

par Karel Meissner

Près d’un million de prisonniers de guerre allemands ont trouvé la mort dans les camps des occupants alliés en 1945/46. Leur mort a été sciemment calculée. L’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains» revient sur ce meurtre de masse d’Allemands. En savoir plus ici.

Allemagne 1945 : parmi les premiers projets des Américains dans leur zone d’occupation figurait l’internement de personnes considérées comme «un danger pour les Alliés», selon la Counterintelligence Directive du 16 septembre 1944.

Des conclusions brutales

Dès la fin de la guerre, les autorités américaines avaient établi une liste dite «des personnes recherchées» contenant plus d’un million de noms. Cependant, seule une infime minorité de ces personnes étaient accusées de crimes, même de manière relativement concrète. La grande majorité avait été répertoriée uniquement en raison de leur fonction au sein de l’État ou de la Wehrmacht.

Au milieu de l’année 1945, près d’un quart de million de ces personnes étaient détenues dans ce que l’on appelle l’Automatic Arrest. Les conditions de détention étaient inhumaines, les tortures brutales, souvent mortelles, faisaient partie du quotidien du camp.

Les camps des prairies rhénanes des Américains, dans lesquels des dizaines de milliers de prisonniers de guerre allemands sont morts, à ciel ouvert et exposés aux intempéries, étaient particulièrement mal famés. Beaucoup d’entre eux mouraient de faim ou souffraient des agissements sadiques de leurs gardiens.

D’autres pertes

L’historien canadien James Bacque a documenté la mort massive de prisonniers de guerre allemands en 1945/46 dans les camps des forces américaines dans leur zone d’occupation, déguisée sous l’appellation lénifiante «Other Losses» («Autres pertes»). Ses conclusions sont documentées dans l’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains».

Des dizaines de milliers de prisonniers de guerre ont péri dans les camps des prairies rhénanes en 1945/46. Photo : Usis-Dite / Bridgeman Images

Bacque lui-même a été profondément bouleversé lorsqu’il a pris connaissance pour la première fois de ce crime de guerre. C’est à lui que nous devons la preuve que le général Dwight D. Eisenhower, qui haïssait les Allemands, a délibérément organisé et systématiquement dissimulé ce meurtre de masse qui reste impuni à ce jour. L’ampleur de l’horreur : près d’un million de soldats allemands ont été tués après la guerre alors qu’ils étaient prisonniers des Américains, mais aussi des Français.

L’historien a écrit sur le martyre des Allemands dans les camps des prairies du Rhin et dans d’autres établissements :

«Les causes de la mort ont été sciemment créées par des officiers de l’armée qui disposaient de suffisamment de nourriture et d’autres moyens pour maintenir les prisonniers en vie. Les organisations humanitaires qui tentaient d’aider les prisonniers dans les camps américains se voyaient refuser l’autorisation de le faire par l’armée. Tout cela a été caché à l’époque et ensuite dissimulé sous des mensonges».

Dans une interview de 2004, le Canadien a défendu ses chiffres de victimes, considérés comme surestimés par d’autres historiens :

«Aucun historien n’a jamais mis en doute le fait que plus de 1,5 million d’Allemands ont péri après 1945 en captivité chez les Alliés. Le débat portait uniquement sur les responsables de leur mort».

Et de poursuivre : «Les «historiens de cour» des deux côtés se sont mutuellement rejeté la faute pendant les décennies de la guerre froide. Après avoir étudié les dossiers à l’Est et à l’Ouest, j’en arrive à la conclusion qu’il y a eu environ un million de prisonniers de guerre allemands morts à l’Ouest et – cela peut vous surprendre – un demi-million à l’Est».

Dans l’histoire de COMPACT «Les camps de la mort des Américains», Bacque est en outre cité comme suit : «Les mêmes sources, y compris les sources alliées occidentales ainsi que les sources allemandes, montrent qu’entre 1945 et 1950, beaucoup plus d’Allemands ont péri que la moyenne européenne de l’époque de douze pour mille personnes. En fait, ce nombre accru de décès se chiffre en millions».

source : Compact-Online

https://reseauinternational.net/camp-americain-de-prisonniers-allemands-en-45-46-letendue-de-la-honte/

mercredi 28 février 2024

La Première Guerre mondiale a pris fin le 25 novembre 1918

 

paul-von-lettow

C’est en effet le 25 novembre 1918, 14 jours après la signature de l’Armistice du 11 novembre, que les derniers combattants allemands déposèrent les armes. Loin des fronts d’Europe, en Afrique, où, commandés par le général Paul-Emil von Lettow-Vorbeck, ces irréductibles invaincus avaient résisté quatre ans durant à 300 000 Britanniques, Belges, Sud-africains et Portugais.

Au mois de janvier 1914, quand il débarqua à Dar es Salam, la capitale de l’Est africain allemand, en dépit d’une considérable infériorité numérique et matérielle, le colonel von Lettow-Vorbeck, nouveau commandant militaire de la colonie, était bien décidé, en cas de guerre, à ne pas se contenter de livrer un baroud d’honneur. Son but était en effet  de soulager les forces allemandes qui seraient engagées sur les fronts européens en obligeant les Alliés à maintenir des dizaines de milliers d’hommes en Afrique de l’est.

En Afrique orientale allemande (actuelle Tanzanie moins l’île de Zanzibar plus le Burundi et le Rwanda), la Schutztruppe était composée de 14 compagnies à effectif total de 216 officiers et sous-officiers allemands et de 2540 askaris africains, plus une force de police de 45 Allemands et de 2140 askaris. La mobilisation des réservistes porta le contingent à environ 2 500 Allemands ultérieurement renforcés par les 322 marins du Königsberg et les 102 de la Môwe. Au plus fort de ses effectifs, von Lettow-Vorbeck disposa de 60 compagnies d’infanterie et de deux compagnies montées, chacune d’entre elles à effectif de 200 askaris, soit environ 3000 Allemands et 12 000 askaris, l’appel aux volontaires africains ayant été couronné de succès.

Au début de la guerre, l’armement de laSchutztruppe était composé de quelques canons et de fusils  modèle 71 à poudre noire de calibre 8×8 mm. Seules, six compagnies étaient équipées de fusils modernes dumodèle 98 de calibre 7×9 mm, en service dans l’armée allemande. Les Allemands ne possédaient que trois camions et trois automobiles rapidement hors d’état de servir, et c’est pourquoi une armée de porteurs fut recrutée, trois porteurs par combattant étant nécessaires.

Cependant, la charge utile d’un porteur étant de 25 kilos, et comme il lui fallait 1 kilo de ravitaillement par jour, le déplacement des colonnes était donc conditionné par l’obligation de ne traverser que des contrées où il était possible de trouver des vivres Les Alliés qui totalisèrent plusieurs centaines de camions ne connurent pas ce problème car un camion de trois tonnes remplaçait 600  porteurs. De plus, les camions ne craignant ni les moustiques, ni la mouche tsé-tsé, ni les maladies tropicales, ils pouvaient donc emprunter des itinéraires interdits aux caravanes.

von Lettow-Vorbeck

Von Lettow-Vorbeck organisa le mouvement de sa troupe à partir de deux voies ferrées. L’une, au nord, le Nordbahn, courait le long de la frontière du Kenya, l’autre le Zentralbahn, traversait toute la colonie, reliant l’océan Indien au lac Tanganyika. Dans un premier temps, ces deux voies ferrées lui permirent de déplacer rapidement ses compagnies, de faire face aux offensives ennemies et de lancer des contre-attaques.

Le 8 août 1914 les Britanniques ouvrirent les hostilités en envoyant deux croiseurs, l’Astrée et lePégase bombarder la ville, le port et  la station de T.S.F de Dar es-Salaam. En réaction, von Lettow-Vorbeck attaqua au nord, au Kenya, visant le cœur du dispositif britannique afin de couper la ligne ferroviaire anglaise qui reliait l’océan indien au lac Victoria. Entre le Kilimandjaro et l’océan Indien, les Allemands eurent l’avantage et, comme ils ne parvenaient pas à enrayer leur offensive, les Britanniques décidèrent de tenter un débarquement sur leurs arrières afin de les contraindre à combattre sur deux fronts à la fois.

Le 3 novembre 1914, à Tanga, dans l’extrême nord du territoire allemand, une flotte de 16 navires anglais mit ainsi à terre un corps expéditionnaire de 6500 hommes, mais la contre-attaque fut foudroyante et le 5 novembre, au bout de deux jours de combats, la victoire allemande était totale. Les régiments North-Lancashire, Royal-Northlands, le corps de grenadiers hindous et les tirailleurs du Cachemire avaient rembarqué dans le plus grand désordre, abandonnant un butin qui permit d’équiper et de nourrir la Schutztruppe durant une année et d’armer 3 compagnies de fusils modernes. Une installation téléphonique de campagne, 16 mitrailleuses et 600 000 cartouches complétaient le tableau des prises. Les vainqueurs étaient moins d’un millier.

Pendant ce temps, à l’ouest, sur la frontière du Congo, depuis le 14 août, le capitaine Wintgens, résident intérimaire au Ruanda, attaquait les positions belges situées au nord du lac Kivu ; le 24 septembre 1914, il s’était emparé de l’île Idjwi.

Voulant éloigner le danger de l’Uganda Railway, les Britanniques firent  progresser leurs troupes à la fois en direction du Kilimandjaro et le long du littoral où 20 compagnies hindoues tentèrent d’ouvrir un second front, mais, le 18 janvier 1915, à Yassini, elles se heurtèrent à neuf compagnies allemandes. Le 19, quatre compagnies hindoues se rendirent après que les Britanniques eurent laissé 700 morts sur le terrain.

La victoire de von Lettow-Vorbeck était une nouvelle fois totale, mais, la dizaine d’officiers allemands tués lors des combats représentait un septième du total de ses officiers d’active, une perte irremplaçable en raison du blocus maritime britannique. De plus, durant la bataille, les 200.000 cartouches tirées ne pouvaient être renouvelées que par les éventuelles prises. A ce rythme, il ne pourrait plus livrer que trois autres grands combats. Sachant donc que tôt ou tard, il allait lui falloir reculer afin d’économiser ses moyens en hommes et en munitions, il prépara alors une manœuvre de repli offensif en aménageant au sud du front, des axes de progression et des dépôts de vivres.

Dans la seconde moitié de l’année 1915, la disproportion des forces en faveur des Britanniques fut telle que la steppe du Serengeti devint indéfendable. Quant à établir une résistance autour du Kilimandjaro, cela n’aurait pas eu de sens car, tout autour du massif, la région était ouverte sur d’immenses plaines.

Von Lettow-Vorbeck changea alors de tactique. Les « coups de main » et les brutales et brèves contre-attaques remplacèrent les assauts frontaux, ce qui lui permit de harceler l’ennemi tout en évitant de s’épuiser contre ses énormes réserves. La guérilla d’Afrique-Orientale débuta alors pour ne s’achever qu’en novembre 1918.

Ayant face à des dizaines de milliers de Britanniques, de Sud-Africains, de Belges et bientôt de Portugais, von Lettow-Vorbeck retraita lentement vers le sud, d’une manière parfaitement organisée et contrôlée, tout en lançant de puissantes contre-attaques. Au mois de novembre 1917, il envahit le Mozambique portugais où les populations l’accueillirent avec chaleur. Durant neuf mois, il y nomadisa, y enchaînant les victoires, dont celles de Ngomano et de Namacurra qui lui permirent de réapprovisionner et de rééquiper totalement la Schutztruppe en armement moderne.

Au mois de septembre 1918, menacé par une vaste offensive anglo-portugaise, il se déroba une nouvelle fois et retourna en territoire allemand, passant au travers des lignes alliées, laissant ses adversaires médusés car, comme l’écrivit le commandant en chef britannique « Il y a  toujours trois routes ouvertes à l’ennemi et von Lettow-Vorbeck prend d’ordinaire la quatrième ».

A ce stade de la guerre, ayant laissé ses blessés et ses malades dans des hôpitaux de campagne, ayant renoncé à son ravitaillement et à son artillerie, avec 200 Allemands et  2000 askaris encore en état de combattre, il continua à livrer bataille, culbutant les Britanniques, notamment lors de la bataille de Ssonga et de la reprise du poste allemand de Langenburg. Puis, il décida d’envahir la colonie britannique de Rhodésie.

Certains de ses lieutenants lui soumirent alors un plan audacieux : traverser le continent jusqu’au Sud-Ouest africain occupé par l’armée sud-africaine, y remobiliser les milliers de soldats allemands assignés à résidence depuis leur capitulation de 1916, et marcher sur l’Afrique du Sud pour y soulever les Boers qui attendaient leur revanche sur les Anglais…

Dans l’immédiat, toujours en Rhodésie, à Kasama, le 9 novembre 1918, von Lettow-Vorbeck remporta une nouvelle et ultime bataille. Puis, le 13 novembre, par l’interception d’une estafette motocycliste anglaise, il apprit qu’un armistice avait été signé en Europe. Dans les jours qui suivirent, via le télégramme britannique, Berlin lui ordonna  de se rendre, ce qu’il refusa, n’acceptant que de déposer les armes en soldat invaincu. Il négocia alors avec le commandement britannique, lui faisant comprendre qu’il était encore en mesure de combattre durant deux années.  Les Britanniques acceptèrent ses conditions, à savoir une remise des armes et non une capitulation, les honneurs militaires, le droit pour les officiers de conserver leurs armes, le non-internement et le rapatriement rapide en Allemagne. Quant aux askaris et aux porteurs, ils devaient être payés par les Britanniques et autorisés à retourner dans leurs foyers.

Finalement, le 25 novembre 1918 au matin, à Mbaala, dans la région d’Abercorn, en Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie, et alors que l’armistice était signé depuis 14 jours, une colonne allemande se rangea face à l’Union Jack hissé sur un mât de fortune. Derrière le Dr Schnee, gouverneur de l’Est africain allemand et le général von Lettow-Vorbeck, commandant en chef, 155 Allemands, officiers, sous-officiers, rappelés et volontaires, ainsi que 1156 askaris et 1598 porteurs se formèrent en carré face aux forces britanniques qui leur rendirent les Honneurs. Durant quatre années, conduits par un chef de guerre exceptionnel, ces survivants avaient résisté à 300.000 soldats britanniques, belges, sud-africains et portugais commandés par 130 généraux, après leur avoir tué 20.000 hommes et leur en avoir blessé 40.000.

Durant ces années, plusieurs fois atteint par les fièvres, quasiment laissé pour mort, von Lettow-Vorbeck ne s’était jamais découragé, allant jusqu’au bout de sa mission. Il reçut la croix de l’ordre « Pour le Mérite » le 18 août 1916. En 1917 après sa grande victoire de Mahiwa, il reçut la « Croix pour le Mérite  avec Feuilles de Chêne », et le 20 octobre 1918, dernier officier général promu par le Kaiser Guillaume II, il fut nommé général (GeneralMajor)

Durant toute la campagne d’Afrique, une solide fraternité d’armes unit Allemands et askaris, ces derniers vouant une véritable dévotion à un chef qu’ils admiraient et auquel ils avaient donné, avec amour et respect, le nom de « Bwana mukubwa ya akili mingi » (le grand homme qui peut tout).

Rapatriés en Europe par les Britanniques, les survivants allemands de l’épopée de l’est africain ne tardèrent pas à écrire une autre page d’histoire. Le 2 mars 1919, acclamés par une foule en liesse, par la porte de Brandebourg et la Pariser Platz, ils firent une entrée triomphale à Berlin. A leur tête le général Paul von Lettow-Vorbeck se tenait à cheval coiffé de son célèbre chapeau colonial à bord redressé orné de la cocarde impériale (voir la photo jointe). Les festivités furent écourtées en raison des menaces spartakistes car l’Allemagne avait basculé dans la guerre civile.

Paul von Lettow-Vorbeck fut ensuite intégré comme Brigadier général dans la nouvelle armée allemande de 100.000 hommes. Le 1° juillet 1919, sur ordre du gouvernement, il écrasa le soulèvement communiste de Hambourg à la tête d’un corps de volontaires, le  « Lettow-Korps » (voir l’affiche de recrutement de ce corps). Ce même mois de juillet, il fut nommé Commandant de la 10° Brigade d’Infanterie.

En 1920, il prit part au putsch Kapp-Luttwitz, et après son échec, le 15 mai 1920, il fut mis à la retraite sans solde, cependant que nombre de membres du « Lettow-Korps » partaient rejoindre les corps-francs du Baltikum.

Personnage légendaire, le général Paul-Emil von Lettow-Vorbeck devrait, aujourd’hui, être honoré en Allemagne à l’image d’un Lyautey en France. Mais le politiquement correct, particulièrement virulent dans une Allemagne étouffée par ses complexes existentiels, a fait qu’à Wuppertal, Brême, Cuxhaven, Mönchenglabad, Halle, Radolfzell et même à Graz, en Autriche, des rues  portant son nom ont été débaptisées. En 2010, le conseil municipal de Sarrelouis, sa ville natale, a fait de même avec l’avenue von Lettow-Vorbeck. Quant aux quatre casernes de la Bundeswehr qui, à Brême, à Bad Segeberg, à Hambourg-Jenfeld et à Leer, portaient son nom, elles reçurent les noms de  déserteurs ou de militants de gauche (!!!).

Mais, loin des petitesses de la nouvelle Allemagne, là-bas, en Afrique, entre le Kilimandjaro et la Rovuma, de Tanga à Kigoma et de Tabora à Ruhengeri,  la grande ombre du Bwana mukubwa ya akili mingi, flotte encore dans les notes lointaines et de plus en plus étouffées des fifres et des caisses plates…Heia Safari !

Cette épopée illustrée de très nombreuses photographies originales est rapportée dans mon livre Heia Safari ! Général von Lettow-Vorbeck, du Kilimandjaro aux combats de Berlin (1914-1920).

Pour le commander, cliquer ici.

Bernard Lugan

Crédit photos : DR
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2018/11/11/105677/histoire-la-premiere-guerre-mondiale-a-pris-fin-le-25-novembre-1918/

lundi 27 décembre 2021

Quand les soixante-huitards passent à l’autre bord…

 

Röhl

[Ci-dessus : Klaus Rainer Röhl & Gerhard Zwerenz du temps de leur collaboration à konkret devant le Mur de Berlin]

Ils couraient au pas de charge dans les rues de Berlin, de Paris et même de Vienne en scandant des slogans d’extrême gauche, prenaient d’assaut les auditoires des universités, se battaient sauvagement contre la police dans les rues. Et de fait, en l’année 1968, le monde semblait sorti de ses gonds. Et pas seulement parce que des étudiantes, en signe de protestation, exhibaient leurs seins nus au visage de professeurs médusés et désarçonnés — heureusement que ces féministes étaient encore jeunes à l’époque !

Mais surtout parce que la classe politique dominante, dans la portion d’Europe qui n’était pas sous la férule communiste soviétique, a sérieusement redouté que les peuples n’accepteraient plus, à terme, la coopération militaire avec les États-Unis, grande puissance protectrice à l’époque de la Guerre Froide. Les rapports sur la manière, dont les troupes américaines menaient leur guerre en Indochine ex-française, et sur les crimes qu’elles y commettaient, servaient de prétexte à toute une jeunesse pour se réclamer non seulement de l’anticapitalisme, mais aussi de l’antiaméricanisme et de l’anti-impérialisme.

En République Fédérale allemande, tout un éventail d’organisations, situées idéologiquement à la gauche de la gauche, émergeaient dans le paysage politique, en marge de l’établissement. Parmi elles, le SDS (Sozialistischer Deutscher Studentenbund), qui, sous son autre appellation d’“Opposition extra-parlementaire” (Ausserparlamentarische Opposition ou APO), entendait, sur le long terme, renverser l’établissement politique, bouleverser les certitudes et conventions de la société. Dans un premier temps, cette jeunesse s’était dressée contre « tout le moisi (Muff) de mille ans d’âge accumulé sous les robes (des professeurs d’université) ». Elle avait pris pour armes intellectuelles les livres de la “théorie critique” de l’École de Francfort. Aujourd’hui, ces révolutionnaires de la fin des années 60 sont sur le point de prendre leur retraite. L’APO annonçait une “longue marche” à travers les institutions et ses porte paroles de l’époque imaginaient que cette pérégrination combattante prendrait plus de temps : rapidement, les trublions ont réussi à occuper les postes qu’ils briguaient. Dans tous les domaines clefs des sociétés ouest-européennes, soit dans l’éducation, l’art, la culture, les médias, on les a accueillis avec bienveillance ; ce fut pour eux le succès assuré et ils ont donné le ton. Tous ceux qui n’ont pas franchi la limite fatale en s’engageant dans la clandestinité armée, le terrorisme de la Rote Armee Faktion de Baader, ont réussi en politique dans le cadre du parti des Verts, ont reçu des titres de docteur et de docteur honoris causa, sont devenus ministres ou conseillers, avec, à la clé, des honoraires plantureux.

[Ci-dessous : konkret n°3, mars 1964, titre : "Gestatten, Opposition !"]

Röhl

Quelques figures de proue de la révolte étudiante, comme Klaus Rainer Röhl, l’ex-mari de la terroriste ouest-allemande Ulrike Meinhof, à l’époque éditeur de l’organe central du mouvement extra-parlementaire, la revue konkret, posent aujourd’hui un jugement très négatif sur le mouvement de 68. Leurs jugements sont en effet fort sévères et partiellement, dois-je dire, moi, qui n’ai pas un passé de gauche, injustifiés dans leur dureté. Certes, il est de bon ton de dire que, dans l’histoire allemande, il n’y a eu qu’une et une seule phase, où tout fut carrément mauvais et même atroce ; il n’en demeure pas moins que l’après-guerre avait généré une atmosphère terriblement viciée (Mief), où la société était satisfaite d’elle-même, où l’hypocrisie petite-bourgeoise étouffait tous les élans et où dominait une sous-culture sans relief faite de loisirs à deux sous et de variétés d’une épouvantable platitude ; tout cela a contribué à donner à la jeune génération un sentiment général d’asphyxie. Nous étions évidemment dans l’après-guerre, après 1945 qui avait sonné le glas de l’idéal national-socialiste de la “Communauté populaire” (Volksgemeinschaft) et il n’aurait pas été opportun de quitter, tant sur le plan politique que sur le plan social, le droit chemin du juste milieu, de la moyenne, de la médiocrité (ndt : le pionnier belge du socialisme, Edmond Picard, aurait dit du “middelmatisme”, vocable qu’il forgea pour désigner la médiocrité belge, et qui traduit bien la notion allemande de Mittelmass). Pour bien comprendre ce que je veux dire ici, rappelons-nous ce qu’a dit Günter Grass l’an passé, lui qui fut pendant plusieurs décennies le thuriféraire de la SPD, sur son engagement dans la Waffen SS qu’il avait auparavant si soigneusement occulté ; c’était, a-t-il déclaré, l’esprit “anti-bourgeois” de cette milice du parti national-socialiste qui l’avait fasciné.

Après le miracle économique de la RFA, il n’y avait plus de place dans la nouvelle société allemande pour une armée “anti-bourgeoise”, quelle qu’en ait été l’idéologie. Certes, quand on voulait se détourner des choses purement matérielles, on avait le loisir de lire les existentialistes français, et c’était à peu près tout. Ces existentialistes, regroupés autour de Sartre, niaient la religion et développaient une anthropologie particulière, où l’homme n’était plus qu’un être isolé dans un monde insaisissable et dépourvu de sens. Des livres comme L’homme révolté ou Le mythe de Sisyphe d’Albert Camus étaient les références cardinales de cette époque, pour tous ceux qui pensaient échapper à la culture superficielle des années 50 et 60.

La plupart des faiseurs d’opinion actuels, qui tiennent à s’inscrire dans la tradition de 68, affirment, sans sourciller, que l’intelligence est à gauche, et à gauche uniquement, ce que prennent pour argent comptant tous les benêts qui n’ont jamais eu l’occasion de connaître des figures comme Martin Heidegger, Ernst Jünger, Helmut Schelsky, Carl Schmitt ou Arnold Gehlen, dont les idées ne sont certainement pas classables à gauche. Il est un dicton courant qui nous dit : celui qui, à 20 ans, n’est pas à gauche, n’a point de cœur, et celui qui l’est toujours à 40 ans n’a pas de cervelle. Parmi les anciens dirigeants du mouvement extra-parlementaire de 68, nombreuses sont toutefois les personnalités qui se sont éloignées de l’extrémisme de gauche.

Je viens de citer Klaus Rainer Röhl, l’ancien époux d’Ulrike Meinhof. Il fait bien évidemment partie de cette brochette d’esprits libres qui ont tourné le dos à leurs anciens engouements, parce qu’ils sont restés fidèles à l’idéal même de critique, un idéal qui ne peut tolérer les ritournelles, les figements. Röhl fait partie désormais de la petite phalange d’intellectuels qui critiquent avec acribie les mutations sociales de masse, que les idées de 68 ont impulsées. Bernd Rabehl, figure de proue du SDS étudiant, ainsi que de l’APO, en appelle, sans jamais ménager ses efforts, à l’esprit critique pour que l’on brise bientôt tous les liens par lesquels l’héritage intellectuel de 68 nous paralyse. Günter Maschke, jadis animateur pétulant de la Subversive Aktion, est devenu, au fil du temps, journaliste en vue du principal quotidien allemand, la Frankfurter Allgemeine Zeitung, avant d’abandonner cette position et de s’adonner pleinement à l’exégèse de l’œuvre immortelle de Carl Schmitt.

Cette liste de dissidents de la dissidence, devenue établissement, est bien sûr plus longue. Nous ne donnons ici que quelques exemples. Dépasser le marxisme, dont la logique est si fascinante, est un dur labeur intellectuel. Seuls les esprits vraiment forts peuvent avouer, aujourd’hui, qu’ils se sont trompés ou mépris dans leurs meilleures années, à l’époque de cette haute voltige intellectuelle dans nos universités.

La question se pose aujourd’hui : y a-t-il des passerelles voire des points de réelle convergence entre les idées du mouvement de 68 et le conservatisme (révolutionnaire ou non) ? La critique de la culture de masse abrutissante qui nous vient principalement des États-Unis, la critique de la folie consumériste et de la saturation qu’elle provoque, mais aussi la volonté de préserver l’environnement naturel de l’homme, sa Heimat, sa patrie charnelle, sont autant de thématiques, d’idées et d’idéaux que l’on retrouve, sous d’autres appellations ou formules, dans l’héritage intellectuel du conservatisme ou des droites. Ni Maschke ni Rabehl ni Röhl ni les autres ni a fortiori un Horst Mahler ne sont devenus des intellectuels “bourgeois” aujourd’hui. Loin s’en faut ! Mais, si l’on réfléchit bien, au temps de leur jeunesse, un Ernst Jünger ou un Carl Schmitt seraient-ils allés siroter un p’tit kawa avec une Angela Merkel… ?

Dimitrij Grieb, zur Zeit n°47, 2007. (tr. fr. : RS)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/71

lundi 6 décembre 2021

Fabriquer l’ennemi allemand de l’humanité : propagande alliée pendant et après la Première Guerre mondiale 2/2

  

Il faut placer l’Allemagne devant un « parlement mondial et moral »

Si les Allemands se montraient incapables de faire leur devoir, c’est-à-dire d’abattre par eux-mêmes le régime impérial, alors il fallait bien que leurs ennemis prennent cette tâche nécessaire en charge. En janvier 1918, Bloch critique le Président américain Woodrow Wilson, lorsque celui-ci suggéra de faire la différence entre les diverses factions politiques allemandes afin d’aboutir éventuellement à des négociations de paix. L’Allemagne, prétendait Bloch, « n’est rien d’autre d’un seul et unique camp militaire (…), une nation égocentrique, agitée par la fringale de puissance la plus brutale et la plus élémentaire qui soit ». Il ajoutait : « les nuances qui peuvent exister entre Hindenburg et le social-démocrate Scheidemann sont tout au plus de nature ‘tactique’ ». L’alternative à la défaite allemande ne serait rien d’autre qu’une « défaite de l’humanité », entrainant une « dépression générale de celle-ci ».

De « ce mal radical des puissances centrales, de ce mal purement élémentaire qu’est ce matérialisme de puissance, étranger au christianisme », l’ensemble du peuple allemand est partie prenante, car « il s’est tu, et même, il a acclamé pendant quatre longues années les actes les plus honteux et les plus diaboliques de son gouvernement ». L’Allemagne, posée ainsi comme « ennemie de l’humanité », devait être traduite devant un « parlement mondial aux effectifs complets et aux objectifs moralisants », où le seul « droit principal et décisif de tout Allemand aurait été de manifester son repentir et de ressentir sa culpabilité ». La culpabilité allemande dans le déclenchement de la guerre n’avait pas à être prouvée au départ de faits avérés mais devant surtout recevoir une interprétation morale. Pour Bloch, il y avait profondément ancrée en chaque Allemand une virulente propension à la destruction.

Bloch concédait certes qu’il y avait de multiples causes à la guerre, des causes économiques, diplomatiques, politiques et « relevant de l’humain en général, vu que toute cette époque s’était éloignée de Dieu ». Cependant, ce faisceau de causes variées ne « devait nullement dispenser tout spécialement et tout particulièrement l’homme allemand et l’ensemble du peuple allemand de s’interroger sur la responsabilité de cette guerre ».

Ses espoirs en l’avenir, Bloch les plaçaient alors dans les États-Unis d’Amérique, dirigés par le Président Woodrow Wilson, et dans la Russie. Ces deux États constituent, ensemble, « la nouvelle masse intellectuelle de l’avenir » et représentent la « nouvelle universalité intellectuelle de la communauté humaine ». Une « nouvelle mystique de la fraternité et de la communion des hommes jaillit de la jeunesse ouverte de l’Amérique et de la chaleur humaine russe, une mystique toute de profondeur et d’espoir christique ; depuis la fraicheur aurorale de ces deux empires, le Bien radical illumine le monde ».

À cette toute-puissance, désormais partout perceptible, l’Allemand doit se soumettre car il n’a pas d’autre alternative. Bloch louait les initiatives du nouveau premier ministre bavarois Kurt Eisner, qui, le 25 novembre 1918, avait fait publier unilatéralement des documents issus du ministère bavarois des affaires étrangères, pour attester de la responsabilité allemande dans le déclenchement de la guerre : c’était, aux yeux de Bloch, un « acte moral » et une tentative « d’apporter enfin une flamme éthique incandescente et de provoquer une rénovation fondamentale du peuple dans cette Allemagne pourrie ». Mais tout cela ne suffisait pas ; il ne fallait pas seulement des actions politiques démonstratives. « Par le repentir, c’est-à-dire en vivant intérieurement la culpabilité allemande, en se sentent humblement coresponsable de l’injustice commise, en inversant les voies jadis empruntées, en changeant les prémisses intérieures qui avaient conduit les Allemands à prendre l’initiative de déclencher les hostilités, chacun, individuellement, dans l’Allemagne prussienne (…) doit s’engager dans cette voie ». La culpabilité allemande relève « d’une substance psycho-éthique », à laquelle seul le repentir peut mettre un terme, car il rejetterait « l’acte et ses racines, les extirperait du centre vital même de la personne, des sentiments communs ». Dans ces phrases, tout est déjà esquissé, tout ce que Karl Jaspers a expliqué en détail dans son écrit de 1945/46, Die Schuldfrage (« La question de la culpabilité »). On peut évidemment rétorquer que Bloch a exagéré mais qu’il a tout de même repéré une vérité intérieure, qui s’est révélée en 1945.

C’est aussi l’argumentation choisie par l’historien Jörg Später qui, à la fin de la monographie qu’il consacre à Robert Vansittart et où il évoque les tirades germanophobes de l’homme politique britannique, écrit : « L’opinion qu’il avait des Allemands est devenue idée générale parce que le monde objectif s’est rapproché de l’image, celle que la folie persécutrice a esquissé au départ de ce monde». Cela sonne comme une brillante réflexion mais ce n’est qu’une dialectique fort superficielle, car les actions des Allemands y sont expliquées comme issues d’un esprit immanent, qui ne s’auto-réalise que dans le crime, alors que tout raisonnement cohérent se devrait de relier esprit et actions de manière dialectique dans le contexte international.

Carl Schmitt a écrit en 1948, en évoquant les crimes commis lors des révolutions et en abordant la thématique des « crimes contre l’humanité » : « Ce sont des crimes d’opinion venu du côté négatif. Ils devaient immanquablement survenir, par nécessité dialectique, après que, par humanisme, on ait découvert les crimes d’opinion commis par la bonne opinion. En d’autres termes, ce sont des actions nées d’opinions misanthropes, c’est-à-dire c’est tout ce que fait celui qui a été déclaré ennemi de l’humanité ».

L’Allemagne a donc été déclarée ennemie de l’humanité bien avant la prise de pouvoir par les nationaux-socialistes. Pour les historiens, ce devrait être captivant de chercher à savoir si, par là même, une situation a été favorisée et dans quelle mesure et si cette situation a conduit à commettre des crimes du type de ceux que l’on a attribué faussement à l’Allemagne lors de la première guerre mondiale. Sur le plan scientifique, ce serait plus fécond que de s’accrocher au vieux postulat de la singularité.

Doris Neujahr, Junge Freiheit n°2/2010. (tr. fr. : RS)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/57

Fabriquer l’ennemi allemand de l’humanité : propagande alliée pendant et après la Première Guerre mondiale 1/2

  

Le postulat de la “singularité” allemande sert à marquer certains épisodes bien précis de l’histoire germanique ; récemment, on le retrouve dans une décision du Tribunal Fédéral Constitutionnel (Bundesverfassungsgericht) concernant le paragraphe 130 du Code pénal. Il a acquis le statut de l’évidence et pourtant… Déjà, immédiatement après la première guerre mondiale, ce postulat avait été bel et bien établi, figé dans ses contours : bon nombre d’horreurs de guerre commises par les Allemands n’existaient en fait que dans la seule propagande alliée puis, graduellement, revêtaient un statut d’évidence, admis par tous. Au niveau de la propagande, l’image du barbare singulier était donc bien assise dans les esprits, comme l’histoire des mains tranchées des garçonnets belges. Mais au niveau politique, elle était également devenue un “topos” incontesté.

Dans une note du Premier ministre français Georges Clemenceau, datée du 16 juin 1919 et remise à la délégation allemande à Versailles, il est dit, textuellement, que l’Allemagne « a voulu satisfaire sa passion de la tyrannie par la guerre » et que son comportement « constitue le plus grand crime contre l’humanité et contre la liberté des peuples qu’ait jamais commis, en pleine conscience, une nation se prétendant civilisée ». Ce comportement était déclaré « sans exemple dans l’histoire ».

Sur le plan philosophique, ce fut notamment l’Américain John Dewey qui contribua à consolider cette image négative de l’Allemagne par un pamphlet germanophobe intitulé Philosophie allemande et politique allemande. Dewey fait remonter le mal allemand à Kant et, en terminant son pamphlet, il écrit, le ton menaçant : « En soi et pour soi, l’idée (kantienne) de paix est une idée négative, une idée policière », qui ne connaît aucune limite, ni même une « limite nationale ». Ce pamphlet date de l’année 1915 et a été réédité en 1942, sans aucune modification, avec le simple ajout d’une préface et d’un chapitre consacrés au national-socialisme.

Les Allemands reprennent à leur compte la propagande alliée

Bien avant sa défaite militaire de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne avait perdu la bataille de la propagande. Le Reich n’a jamais trouvé la parade contre le droit coutumier anglais, contre l’art britannique de maquiller ses intérêts matériels et ses intérêts de puissance impériale sous les oripeaux d’une morale décrétée supérieure et universelle. Cette habitude d’octroyer bonne conscience au désir ardent de faire du profit et de poursuivre des objectifs de puissance, s’enracine dans le puritanisme et est ressenti subjectivement comme « honnête » et « normal ». Comme cette habitude de penser et de ressentir était liée organiquement à une puissance globale, elle est devenue un fait accepté au niveau international.

Les hommes politiques et les publicistes allemands ont réagi à cette attitude générale anglaise en niant explicitement tout fondement et toute substance aux justifications morales et en affirmant un réalisme politique, posé, lui, comme dépourvu de toute hypocrisie. Mais, par la suite, personne n’a considéré que cette position allemande était juste et honnête : au contraire, on a dit tout de go que ce réalisme confirmait le droit moral des Britanniques et révélait le non droit allemand. La supériorité géostratégique des Alliés a payé sur le plan de la propagande. Le blocus britannique, destiné à affamer l’Allemagne, s’est montré cruellement efficace, mais s’est déroulé de manière quasi naturelle, sans dramatisation aucune. La guerre sous-marine, qui constitua la riposte allemande, fut amplement dramatisée et chaque torpillage de navire, acte de guerre spectaculaire, fut considéré comme la preuve tangible de la barbarie allemande.

Après la Seconde Guerre mondiale, ces réflexes devinrent habituels : les Allemands reprenaient à leur compte les descriptions inamicales que produisaient les propagandes alliées pour les dénigrer et les stigmatiser. Mais ce n’était pas nouveau. On a connu quelques précédents lors de la première guerre mondiale. Le plus emblématique nous est fourni par le philosophe Ernst Bloch (1885-1977), réformé du service militaire allemand pour raisons de santé ; pour poursuivre ses études, on l’avait même autorisé à séjourner en Suisse. Il y créa un forum sous la forme d’un journal édité à Berne, la Freie Zeitung, dont le premier numéro sortit de presse le 14 avril 1917, cinq jours après la déclaration de guerre des États-Unis au Reich. Cette publication cessa de paraître le 27 mars 1920. On ne sait pas grand chose de son financement. On estime que des sommes d’argent sont venues de France et des États-Unis. Parmi les collaborateurs de ce journal, dont les noms sont encore connus aujourd’hui, nous retrouvons Kurt Eisner, futur premier ministre bavarois, le publiciste Maximilian Harden et Carl von Ossietzky, futur éditeur de « Weltbühne ».

Pour Ernst Bloch, alors âgé de 32 ans, il était clair qu’après l’entrée en guerre des Etats-Unis, l’Allemagne ne pouvait plus gagner la partie. Le maximum qu’elle pouvait escompter, c’était une paix avec pertes territoriales et économiques « supportables ». Toutefois, il acceptait le projet de Clémenceau de poursuivre la guerre à outrance jusqu’à la défaite définitive de l’Allemagne, contrairement à l’avis émis par le pacifiste Helmut von Quidde, qui demandait une paix honorable basée sur l’entente et le compromis entre les parties. Comment Bloch justifiait-il sa position ? Parce que, affirmait-il dans les colonnes de son journal, l’Allemagne était « le pays, où la guerre avait été érigée en principe nécessaire et constitutif de l’État, et où cet état de chose demeurerait [si on n’y portait remède]». Pour Bloch, l’Empire allemand, et surtout sa composante prussienne, n’incarnaient pas des systèmes simplement critiquables mais étaient bel et bien l’incarnation du « mal en soi ». Il y régnait, disait-il, l’infamie, l’immoralité, le machiavélisme sans scrupules, le mensonge sans limite et l’opportunisme.

Bloch hissait au rang d’axiome intangible la « vérité » d’une culpabilité exclusive de l’Allemagne dans le déclenchement des hostilités et dans les crimes de guerre. « Les Allemands ont commis des crimes abominables. Les autres se sont défendus. Ils se sont défendus par nécessité ». La guerre des Alliés avait pour but d’affronter « la substance générée par toutes les années criminelles de l’Allemagne et de la Prusse », cause de la guerre : elle affrontait dès lors un « mal radical ».

À suivre

mercredi 21 avril 2021

De la Perse à l’Inde : les commandos allemands au Proche et au Moyen Orient de 1914 à 1945

  

[Ci-desseus : Wassmus en 1915 en tenue persane]

Les études historiques se rapportant aux 30 ans de guerres européennes au cours du XXe siècle se limitent trop souvent à des batailles spectaculaires ou à des bombardements meurtriers, qui firent énormément de victimes civiles, comme Hiroshima ou Dresde. Les aventures héroïques de soldats allemands sur des fronts lointains et exotiques ne sont guère évoquées, surtout dans le cadre de l’historiographie imposée par les vainqueurs. La raison de ce silence tient à un simple fait d’histoire : les puissances coloniales, et surtout l’Angleterre, ont exploité les peuples de continents tout entiers et y ont souvent mobilisé les indigènes pour les enrôler dans des régiments à leur service.

L’historiographie dominante, téléguidée par les officines anglo-saxonnes, veut faire oublier les années sombres de l’Empire britannique, ou en atténuer le souvenir douloureux, notamment en valorisant le combat de cet officier anglais du nom de Thomas Edward Lawrence, mieux connu sous le nom de “Lawrence d’Arabie”. Cet officier homosexuel a mené au combat les tribus bédouines de Fayçal I qui cherchaient à obtenir leur indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman. Il fallait, pour les services naglais, que cette indépendance advienne mais seulement dans l’intérêt de Londres. Le 1er octobre 1918, Damas tombe aux mains des rebelles arabes et, plus tard dans la même journée, les forces britanniques entrent à leur tour dans la capitale syrienne. Mais les Arabes étaient déjà trahis depuis 2 ans, par l’effet des accords secrets entre l’Anglais Sykes et le Français Picot. L’ensemble du territoire arabe de la Méditerranée au Golfe avait été partagé entre zones françaises et zones anglaises, si bien que les 2 grandes puissances coloniales pouvaient tranquillement exploiter les réserves pétrolières et contrôler les régions stratégiques du Proche Orient. La liberté que Lawrence avait promise aux Arabes ne se concrétisa jamais, par la volonté des militaires britanniques.

Beaucoup de tribus de la région, soucieuse de se donner cette liberté promise puis refusée, entrèrent en rébellion contre le pouvoir oppressant des puissances coloniales. La volonté de se détacher de l’Angleterre secoua les esprits de la Méditerranée orientale jusqu’aux Indes, tout en soulevant une formidable vague de sympathie pour l’Allemagne. Les rebelles voulaient obtenir un soutien de la puissance centre-européenne, qui leur permettrait de se débarrasser du joug britannique. Ainsi, pendant la Première Guerre mondiale, le consul d’Allemagne en Perse, Wilhelm Wassmuss (1880-1931), fut un véritable espoir pour les indépendantistes iraniens, qui cherchaient à se dégager du double étau russe et anglais. L’historien anglais Christopher Sykes a surnommé Wassmuss le “Lawrence allemand” dans ses recherches fouillées sur les Allemands qui aidèrent les Perses et les Afghans dans leur lutte pour leur liberté nationale.

Fin 1915, début 1916, le Feld-Maréchal von der Goltz, commandant en chef des forces armées de Mésopotamie et de Perse, entre dans la ville iranienne de Kermanshah. Les Perses s’attendaient à voir entrer des unités allemandes bien armées, mais le Feld-Maréchal n’entre dans la ville qu’avec 2 automobiles. Pendant ce temps, le Comte von Kanitz avait constitué un front contre les Anglais qui avançaient en Perse centrale. Les forces qui meublaient ce front étaient composées de gendarmes iraniens, de mudjahiddins islamiques, de mercenaires, de guerriers tribaux (des Loures et des Bachtiars) et de Kurdes. La mission militaire germano-perse se composait de trente officiers sous le commandement du Colonel Bopp. Le gouvernement de Teheran cultivait une indubitable sympathie pour les Allemands : l’Angleterre se trouvait dès lors dans une situation difficile. Lorsque la Turquie ottomane entra en guerre, un corps expéditionnaire britannique, sous le commandement de Sir Percy Cox, occupa Bassorah et Kourna. La Perse se déclara neutre mais, malgré cela, les Anglais continuèrent à progresser en territoire perse, pour s’assurer l’exploitation des oléoducs de Karoun, entre Mouhammera et Ahwas.

Les tribus des régions méridionales de la Perse étaient toutefois fascinées par Wassmuss, le consul allemand de Boushir, originaire de Goslar. Wassmuss traversa le Louristan, région également appelée “Poucht-i-Kouh” (Derrière les montagnes), où vivaient des tribus éprises de liberté, celles des Lours. En 1916, Wassmuss fait imprimer le journal Neda i Haqq (La Voix du droit) à Borasdjan, “pour éclairer et éveiller l’idée nationale persane”. Wassmuss travailla d’arrache-pied pour influencer le peuple iranien. Son journal en appelait à la résistance nationale et préchait la révolte contre l’ennemi qui pénétrait dans le pays. Wassmuss fut ainsi le seul à pouvoir unir les tribus toujours rivales et à leur donner cohérence dans les opérations. « Les chefs religieux distribuèrent des directives écrites stipulant qu’il était légal de tuer tous ceux qui coopéraient avec les Anglais ». Mais tous les efforts de Wassmuss furent vains : il n’y avait aucune planification et la révolte échoua, littéralement elle implosa. Elle est venue trop tard : dès le début de l’année 1918, les troupes britanniques avaient occupé la majeure partie du territoire perse, en dépit de la neutralité officielle qu’avait proclamée le pays pour demeurer en dehors du conflit.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Alliés ne s’intéressaient qu’au pétrole, qu’à assurer leur prédominance économique en Iran, et ne se souciaient guère de lutter contre l’idée nationale persane. Rien n’a changé sur ce chapitre aujourd’hui : les Occidentaux ne cherchent que des avantages économiques. Toujours pendant le second conflit mondial, près d’un million d’hommes, épris de liberté, se sont rangés aux côtés de la Wehrmacht allemande, dans l’espoir de libérer leur pays de la tutelle des puissances coloniales occidentales : parmi eux, on compte les Indiens de la Légion “Asad Hindi”, les troupes recrutées par le Mufti de Jérusalem, les combattants issus des tribus du Caucase et quelques nationalistes iraniens. Ces derniers ont également apporté leur soutien à une opération osée, et sans espoir, que l’on avait baptisée “Amina”. Elle avait été planifiée par l’Abwehr de l’Amiral Canaris et devait être menée à bien par des soldats de la fameuse division “Brandenburg”.

L’objectif était de détruire la raffinerie de pétrole d’Abadan afin d’interrompre l’approvisionnement en carburant de la flotte britannique du Proche Orient. Mais les troupes britanniques et soviétiques sont entrées dans le Sud et dans le Nord de l’Iran, le 25 août 1941 et l’opération prévue par Canaris n’a pas pu avoir lieu. Plusieurs unités iraniennes résistèrent âprement mais dès le 28 août, elles ont dû capituler. Mais la lutte clandestine s’est poursuivie : début 1942, l’Abwehr allemande engage cent soldats indiens, qu’elle a bien entraînés, pour faire diversion dans l’Est de l’Iran. Les autres théâtres d’opération, très exigeants en hommes et en matériels, et l’éloignement considérable du front persan ont empêché toute intervention directe des Allemands. Les ressortissants allemands qui se trouvaient encore en Perse, après l’entrée des troupes britanniques et soviétiques, ont courageusement continué à soutenir les efforts des résistants iraniens. Il faut surtout rappeler les activités légendaires de Bernhard Schulze-Holthus, qu’il a déployées auprès des tribus guerrières des Kashgaï. Il était le conseiller du chef tribal Nazir Khan, qui refusait de payer des impôts à Teheran. Le rejet de la présence britannique conduisit donc à cette alliance germano-perse. Après plusieurs défaites, qui coûtèrent beaucoup de vies au gouvernement central iranien, celui-ci conclut un armistice avec Nazir Khan. Ce traité promettait l’autonomie aux Kashgaïs et leur fournissait des armes. En 1943, Nazir Khan revient de son exil allemand. Les Britanniques l’arrêtent et l’échangent en 1944 contre Schulze-Holthus.

De nos jours encore, les régions du monde qui ont fait partie de l’Empire britannique sont des foyers de turbulences, surtout au Proche Orient. La question est ouverte : à quand la prochaine attaque contre le “méchant Iran”, que décideront bien entendu les “bonnes” puissances nucléaires ?

► Rudolf Moser. (article paru dans zur Zeit, Vienne, n°44/2010)

♦ Pour prolonger :

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/103

vendredi 10 avril 2020

La Petite Histoire : L’exode de 1940, un traumatisme national

En 2020, certains médias ont choisi de titrer sur l’« exode des parisiens » à la veille du confinement décrété par le gouvernement en pleine crise sanitaire. Et si Emmanuel Macron a affirmé que nous étions en « guerre » contre le coronavirus, cette situation qui voit les urbains fuir vers les campagnes n’a pourtant rien de comparable avec le terrible exode de juin 1940. Ce dernier, en pleine avancée allemande, a jeté quelques 8 millions de Français sur les routes, sous le feu des bombardiers et dans le chaos le plus total. Retour sur un traumatisme national souvent passé sous silence dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale.

mercredi 4 mars 2020

Chouan du Tyrol Andréas Hofer et le double visage de notre Europe

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Rarement héros populaire fut aussi méconnu en dehors des frontières de sa nation, car le Tyrol est un peuple et une nation. Même les Allemands, surtout les Allemands, se méfient du culte de celui qui fut pourtant un des champions du germanisme, mais reste enraciné dans son terroir. Aujourd’hui le nationalisme et le cosmopolites se conjuguent étrangement pour refuser l’émergence des « patries charnelles », ces réalités de l’ethnie et de la tradition qui se moquent singulièrement des frontières étatiques.
jean Sévillia, en consacrant un livre à Andréas Hofer, pose sans doute plus de questions qu'il ne croit lui-même. De son regard purement historique sur celui qu'il nomme « le Chouan du Tyrol », on peut sans nul doute déduire une réflexion féconde sur les deux voies qui s'ouvrent aujourd'hui à l'Europe.
Le général Béthouart, qui fut naguère au printemps 1940, à Narvik, au-delà du cercle Polaire le « fraternel adversaire » du général Dietl, dont il partageait la passion pour la montagne, devait devenir après la guerre haut-commissaire de la République française en Autriche. Il s'y révéla diplomate hors pair, soucieux d'établir une amitié qui préfigurait l'Europe de demain. Il avait d'ailleurs lui-même consacré un livre au prince Eugène de Savoie, le Prinz Eugen, héros germanique s'il en fut.
Béthouart donc, ce vieux guerrier picard, déclare, le 24 septembre 1950, sur la colline de Bergisel, au dessus d'Innsbrück, alors qu'il faisait ses adieux aux Tyroliens : « Nous avons fait fusiller Andréas Hofer. Aujourd'hui, nous savons que nous avons eu tort. Et, au nom de la grande nation française, j'apporte ici un témoignage de respect et de haute considération pour cet homme. »
Hommage insolite du descendant des anciens occupants à celui qui fut le symbole même de la résistance à la France, ou plus exactement à la conception impériale (et impérialiste) de la France, incarnée par Napoléon et prise en relais par ses alliés allemands, en l'occurrence les Bavarois. On ne se chamaille qu'entre voisins et, en ce sens, la querelle entre Tyroliens et Bavarois atteint des sommets incompréhensibles à qui ne connaît les ressorts cachés et sans doute indéracinables de l'âme des peuples.
Les événements de 1809 peuvent paraître bien lointains. Il font pourtant partie de la préhistoire vivante de notre Europe en gestation.
FEUTRE VERT ET BRETELLES À FLEURS
Jean Sévillia a parfaitement raison de commencer seulement l'aventure de son héros vers la centième page de son livre. On ne comprend rien à Andréas Hofer si on ignore le cadre géographique, sentimental, religieux, historique, de sa révolte. Sans ces explications, il ne serait qu'un bandit d'honneur de western, un hors-la-loi. C'est d'ailleurs l'image fausse que l'on garde de lui, avec son large feutre vert, sa longue barbe sombre et sa culotte de cuir qui libère ses genoux et s'orne de bretelles fleuries. Quand on le sait aubergiste, on imagine quelque enseigne du Cheval Blanc. C'est réduire à un folklore d'opérette cette terrible histoire de sang et de bravoure.
Révisons nos préjugés. Aujourd'hui où le Tyrol du Sud de langue allemande - que Rome nomme simplement « Haut-Adige » - est annexé par l'Italie, posant les problèmes que l'on sait (ou plutôt, hélas, que l'on ignore), on imagine mal que le Tyrol historique comprenait, au contraire, une importante région de langue italienne tout autour de Trente : le quart des Tyroliens ne parlaient même pas allemand et pourtant ce fut la zone la plus favorable à l'insurrection nationale contre les Franco-Bavarois.
Il faut d'abord situer le cadre de cette « chouannerie », alors que de nos jours les Tyroliens, comme les Basques, sont partagés entre deux États.
Leur patrie s'insère entre la Bavière au nord, Salzbourg et la Carinthie à l'est, la Lombardie et la Vénétie au sud, les Grisons helvétiques et le Voralberg autrichien à l'ouest. À l'usage des langues allemande et italiennes, s'ajoute l'emploi du dialecte ladin pour compliquer encore une situation très caractéristique de la richesse ethnique de l'empire des Habsbourg.
Les habitants de Haute et Basse-Autriche sont des étrangers. Vienne est loin, très loin vers l'est. Reste l'empereur. Un principe plutôt qu'un homme. On le verra bien quand Joseph H, souverain « éclairé », prétendra apporter des lumières qui ne sauraient guère convenir à l'un des peuples les plus traditionnels de son empire, chez qui la religion occupe une telle place que même le catholicisme bavarois ici semble tiède. C'est le triomphe du baroque, de la Vierge, des saints protecteurs, des reliques des processions, des pèlerinages. Catholicisme tellement paysan qu'on pourrait y déceler plus de traces de paganisme qu'ailleurs en Europe, tant la religion s'y trouve liée aux vieilles forces telluriques. L'Empire convient à ce peuple, dans l'infinie diversité des constitutions, des lois et des dialectes, qui forment la plus singulière des mosaïques.
Déjà ébranlé par les innovations « modernistes » de Joseph II, le Tyrol va entrer en révolte ouverte quand les Autrichiens cèdent en 1809 le pays aux Bavarois, alliés des Français.
D'où cette cette sorte de chouannerie, dont Andréas Hofer sera le héros.
LE SYMBOLE DU GERMANISME
Dans des montagnes où des dizaines de sommets culminent à plus de 3 000 mètres d'altitude et où le particularisme de chaque vallée s'exacerbe, la résistance va d'autant plus triompher initialement qu'il y existe depuis le début du XVIe siècle des compagnies de tirailleurs qui constituent une véritable armée de milice, selon un principe dont on retrouve aujourd'hui des traces en Suisse et qui s'est perpétué en Autriche, sous la forme folklorique des sociétés de tir.
Ce Tyrol qui est une nation plus qu'une province, va se trouver brusquement confronté au drame de l'occupation française, puis de l'annexion bavaroise.
On a trop occulté ce que furent les réactions de rejet des populations au temps où la France occupait l'Europe. Napoléon poursuivait la volonté expansionniste de Louis XIV. L'ex-royaume se prétendait empire et Bonaparte se voulait héritier de Charlemagne, mais il prenait à son compte la politique d'annexion et d'assimilation de la monarchie puis de la révolution.
Jean Sévillia décrit assez bien les étapes de la victoire puis déjà défaite d'Andréas Hofer pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y attarder. Cette tragédie est brève elle dure moins d'un an, de mars 1809 à février 1810.
Passons sur les horreurs de la guerre. Elle sont inhérente à tout conflit où interviennent des partisans. La Vendée a connu sans doute encore pire. Que les troupes d'invasion soient bavaroises et saxonnes sous un chef alsacien de langue alémanique, le maréchal Lefebvre, ne change rien à l'horreur. Au contraire.
Régent du Tyrol un seul été, Andréas Hofer est capturé dès l'automne et fusillé le 20 février 1810.
Mort en martyr après avoir vécu en héros, le Sandwirt, c'est-à-dire le tenancier du Sandhof, son auberge au nom de sable, est devenu au cours des âges posthumes un véritable mythe, illustrant la vieille devise Fur Gott, Kaiser und Vaterland.
Symbole du germanisme contre la latinité qui devait par la suite annexer le versant méridional de sa patrie y compris son village natal, symbole de l'Autriche contre l'Allemagne, symbole du catholicisme sudiste contre le protestantisme nordique, symbole de la foi et du patriotisme contre la raison d’État, oui, certes, il a été tout cela. Et Jean Sévillia l'évoque très bien, qui insère son personnage dans une grande querelle, celle qui oppose « la philosophie égalitaire, individualiste et laïque née au siècle des Lumières » et « une vision du monde hiérarchique, communautaire et catholique ». D'où le sous-titre de ce livre, qui a l'immense mérite d'être le premier en France sur le sujet : Le Chouan du Tyrol.
L'EUROPE AUX TROIS CENT SOIXANTE-CINQ DRAPEAUX
Mais il faut aussi voir plus loin et projeter le combat d'Andréas Hofer à notre époque, tout en nous référant à la sienne.
Il y avait, et il y a toujours deux conceptions de l'Europe : celle du jacobinisme centralisateur, dont Napoléon a été l'héritier et qui consistait à fabriquer des départements à la chaîne et à confédérer des alliés-clients pour aboutir à un monstre qui sert de modèle secret à l'Europe des technocrates d'aujourd'hui. Cette Europe sans âme n'est plus, alors qu'une étape dans la constitution de la république universelle et cosmopolite. Une telle vision abstraite n'empêchait d'ailleurs pas, voici deux siècles, un fantastique chauvinisme français, qui continuait le rêve louis-quatorzien de porter le fer et le feu au-delà du Rhin. On commence par brûler le Palatinat et on finit par occuper le Tyrol. Napoléon, tout empereur qu'il s'était autoproclamé, restait dans la vieille tradition du Royaume en lutte contre l'Empire. Singulier personnage que ce fils du peuple corse qui fut le continuateur à la fois de la révolution et de la monarchie, tout en travestissant les deux dans un rêve « romain » qui annonçait déjà les pires outrances du fascisme et de la déification de l’État.
En face, il y a le Tyrol, c'est-à-dire un peuple à nul autre pareil, une nation héritière d'une longue histoire, une « patrie charnelle » en un mot, comme aurait dit Saint-Loup. L'Empire, le vrai, confortait de telles identités. Il n'y a guère moins de princes souverains sur leurs propres terres que de jours de l'année. Ce n'est même plus l'Europe aux cent drapeaux, dont parlent certains, mais l'Europe aux trois cent soixante cinq drapeaux, dont la confédération helvétique, avec ses trois langues (et même quatre, si on compte le romanche) perpétue la réalité la plus démonstrative !
Les vieilles terres d'Empire comme l'Alsace ou la Bohême peuvent comprendre mieux que d'autres le geste d'Andréas Hofer. Mais son exemple d'homme libre sur une terre libre peut aussi bien s'entendre en Ecosse ou en Galice, en Ukraine ou en Flandre. Au Moyen-Orient, les pechmergas kurdes sont dans la droite ligne du combat des chasseurs tyroliens d'Andréas Hofer. C'est désormais sur le sol d'Europe, de l'Oural à l'Atlantique, que doit se renouveler le choix essentiel du Sandwirt. Non pas le Tyrol ou l'Empire mais le Tyrol et l'Empire, c'est-à-dire l'Europe.
À toute fédération il faut un fédérateur. Je ne suis pas de ceux qui sourient de la monarchie : je crois que le seul qui puisse aujourd'hui y prétendre sur notre continent se nomme Otto de Habsbourg-Lorraine.
En complément de ce livre sur Andréas Hofer, je viens de lire d'un trait son essai : L'idée impériale, histoire et avenir d'un ordre supranational, édité en 1989 aux Presses Universitaires de Nancy, avec une préface de Pierre Chaunu. Que d'idées à y reprendre !
Andréas Hofer s'est battu pour la liberté du Tyrol. Il s'est battu aussi pour l'unité (dans la diversité) de l'Empire. C'est pourquoi son geste, au-delà de la chouannerie et du sectarisme religieux, s'insère dans le grand combat des identités.
Napoléon, dans un certain sens, voulait faire l'Europe. Andréas Hofer voulait, lui, défendre l'Empire. Aujourd'hui, ces deux idées ne sont pas inconciliables. Elles sont complémentaires.
Jean Mabire Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Jean Sévillia : Le Chouan du Tyrol, Andréas Hofer contre Napoléon, 276 p.Perrin.

mardi 3 mars 2020

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est...

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est....jpeg
Les racines de l'influence germanique en Europe de l'Est remontent au Moyen-Âge, période de la conquête des territoires slaves et de christianisation de leurs populations. De l'utilité de l'histoire pour comprendre l'actualité la plus brillante.
Fait majeur de notre temps - et signe des temps -, la réunification de l'Allemagne réveille de vieilles frilosités. Certains, en effet, s'inquiètent l'aigle germanique ne risque-t-il pas de reprendre son vol ? Et d'attirer, entre ses serres, ces peuples d'Europe centrale et orientale qui, tout à la fois grisés par des rêves d'indépendance en passe de devenir réalité, et confrontés aux dures exigences d'économies à reconstruire, peuvent être tentés de trouver accueillant le giron allemand ? Et, du coup, ne risque-t-on pas d'aller à grands pas vers une Europe sous hégémonie allemande - les vaincus de 1945 réussissant à imposer la loi du mark, grâce à leur écrasante supériorité économique, là où avaient échoué les panzers ? L'histoire ne serait-elle pas un éternel recommencement, puisque, depuis quinze siècles, germanisme est synonyme d'impérialisme ?
Ce catastrophisme fantasmatique se nourrit de vieux clichés, entretenant une vision manichéenne de l'Histoire : depuis 1870, les « bons esprits » n'ont pas manqué pour opposer les finesses de la civilisation latine et la grossière barbarie germanique. Aussi est-il réconfortant de découvrir, chez un historien digne de ce nom, la volonté de s'affranchir des vieux épouvantails. Avec d'autant plus de mérite que cet historien, Charles Higounet, aurait eu de bonnes raisons de nourrir quelque acrimonie anti-allemande : prisonnier de guerre, en 1940, il a découvert la Haute-Silésie contre son gré, dans le cadre d'un Oflag. Mais il a réagi aux coups du sort, en homme de savoir et de réflexion médiéviste, il s'est attelé, grâce aux possibilités de lecture accordées aux officiers prisonniers, à une étude de l'implantation allemande en Silésie au cours du Moyen-Âge. Puis ce passionné de géographie historique a élargi le champ de son étude. Une étude prolongée, bien après son rapatriement sanitaire, en 1943... puisque pendant quarante ans Charles Higounet a accumulé une riche documentation intégrant les travaux des chercheur tant slaves qu'allemands. Il en est né un ouvrage de première valeur, paru en 1986 sous le titre Die deutsche Ostsiedlung im Mittelalter. Ce n'est qu’en 1989 que parut l'édition française, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge. Après la disparition de son auteur. Celui-ci aura eu l'immense mérite de nous apporter une étude aussi sereine que bien informé sur un phénomène-clef de l'histoire de l'Europe : la pénétration et l'installation de populations germaniques dans des régions qui en ont gardé une profonde et durable empreinte, au plan de la culture et de la civilisation.
GERMAINS ET SLAVES FACE À FACE
Au début du Moyen-Âge, l’Elbe délimite les zones de peuplement germanique, à l'ouest, et celles de peuplement slave, à l'est. Hormis quelques épisodiques confrontations, un statu quo est, globalement, observé entre le VIe et le VIIIe siècles. La politique conquérante de Charlemagne, qui l'amène à soumettre la Saxe au prix d'une interminable guerre à forte allure de génocide, met le monde carolingien en contact avec les Slaves. Pour leur imposer le respect des limites de son empire, Charlemagne conduit plusieurs expéditions au-delà de l'Elbe, de la Saale et des forêts bohémiennes, en créant des points d'appui militaires pour constituer une défense avancée.
Cette politique, poursuivie sous Louis Le Pieux, se couvre - c'est traditionnel chez les Carolingiens - d'une justification religieuse : il faut gagner à la vraie foi de malheureux peuples encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Ainsi ont lieu de premiers essais de colonisation et d'évangélisation - ce jumelage devant rester, par la suite, une caractéristique fondamentale de la politique d'expansion du germanisme. Ansgar, nommé par le pape Grégoire IV archevêque de Hambourg en 831, reçoit du même coup les pouvoirs de légat apostolique dans « le pays des Slaves »... à charge pour lui de se tailler son ressort, en terre païenne. Au sud-est, les Bavarois, sur le pas des armées franques, font pénétrer le christianisme chez les Slovènes.
Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, a une active politique orientale. Il charge Liudolf (dont le nom signifie « celui qui appartient au peuple des loups ») de veiller sur les confins orientaux de la Saxe - et de ce « loup » sortira la maison royale, puis impériale de Saxe. Au sud-est, de premiers efforts de colonisation sont entrepris au-delà de l'Enns. Mais la décadence du système carolingien s'accompagne de dures contre-attaques slaves et des dévastations de grande ampleur accomplies par les Magyars, venus des confins de l'Asie. Ceux-ci ne seront contenus, puis repoussés, que par le petit-fils de Liudolf, Henri 1er l'Oiseleur (916-936), qui prépare la voie à la décisive victoire du Lechfeld (955) remportée par son fils Ottin 1er - une victoire qui permet à ce dernier de restaurer l'Empire au profit de la maison de Saxe, en 962.
La ligne Elbe-Saale-Enns, qui avait risqué de céder sous les pressions slaves et magyares, n'est plus, désormais, un point d'arrêt mais bien plutôt une base de départ pour le Drang nach Osten (la « marche vers l'Est »). En créant une efficace cavalerie lourde, Henri l'Oiseleur a forgé l'arme décisive de la pénétration germanique. Après 965, Otton organise en marches (glacis frontaliers) les pays conquis au-delà de l'Elbe. Mais ses fils et petit-fils, Otton II et Otton III, sont trop fascinés par
leur politique italienne pour consacrer au front slave tous les efforts nécessaires. Vers l'an 1000, l'Elbe est redevenue la fragile frontière du germanisme.
ALBERT L'OURS ET HENRI LE LION
Au XIe siècle, la lutte contre la papauté mobilise toute l'énergie de l'empereur Henri IV (1056-1106). Le scénario est toujours le même : dès que les empereurs, polarisés par les affaires italiennes, sont, du coup, contestés par certains féodaux allemands, les Slaves en profitent pour reprendre l'offensive. C'est seulement à partir de 1125 que le duc de Saxe Lothaire de Suipplimbourg, devenu empereur, relance la marche vers l'Est : il ne cède pas, lui, au mirage italien (lié au thème d'un « empire universel ») et comprend que l'avenir allemand est à l'Est, non au Sud. Il est suivi par un hardi féodal, Albert l'Ours, qui doit à ses conquêtes le titre de margrave de Brandebourg (germe d'un État dont devait sortir l'Allemagne des temps modernes). À la génération suivante, Henri le Lion, le puissant rival de Frédéric Barberousse, pousse ses pions en Mecklembourg. Frédéric, lui, agit en Silésie.
Au XIIIe siècle, le germanisme a atteint la Baltique, l'Oder et la Leitha, englobant les territoires qui s'étendent du Holstein à l'Autriche : Schwerin, Meckelembourg, Brandebourg, Misnie, Lusace. Les entreprises conquérantes des souverains et des féodaux ont ouvert la voie aux paysans et aux artisans. Mais aussi aux moines.
COLONISATION ET CHRISTIANISATION
L'évangélisation des Slaves s'est faite sans douceur. En 1108, l'archevêque de Brème et les évêques de la province de Magdebourg n'hésitent pas à lancer un appel à la croisade contre les païens de l'Est, en promettant le salut aux croisés... mais aussi en les appâtant avec des promesses plus tangibles : « Ces païens sont très cruels, mais leur terre est très bonne elle est riche en viande, en miel, en grains, en volaille, et si on la travaille bien, aucune autre ne peut lui être comparée... O Saxons, Francs, Lorrains et Flamands, ici vous pourrez sauver vos âmes et, s'il vous plaît, acquérir la meilleure des terres pour y habiter ».
En 1147, nouvel appel à la croisade. Lancé cette fois-ci par la plus haute autorité spirituelle de l'époque. Saint Bernard, en effet, voyant le peu d'enthousiasme que manifestaient l'empereur Conrad II et la noblesse allemande pour entendre ses appels enflammés en faveur de la croisade d'Orient (la seconde), se rabat sur une nouvelle proposition : la croisade du Nord, contre les Wendes, aura le même prix spirituel que le pèlerinage armé en Terre Sainte... Il n'y a, affirme le saint homme, que deux solutions « l'extermination ou la conversion ». Il est entendu Albert l'Ours amène 60 000 hommes, Henri le Lion 40 000. De nombreux baptêmes seront obtenus. Mais, à vrai dire, ni très sincères ni très durables.
Plus efficace, en fait, s'avère l'entreprise de colonisation des moines défricheurs. Si, dès la fin du Xe siècle, les bénédictins s'implantent en Bohème et en Pologne, ce sont les cisterciens et les prémontrés qui vont fournir les gros bataillons. Au début du XIVe siècle, soixante-dix abbayes cisterciennes jalonnent les territoires s'étendant de l'Elbe aux confins orientaux de la Pologne. La plupart sont filles ou petites filles de Miromond, quelques-unes sont issues de la maison-mère de Clairvaux. Les prémontrés alignent un nombre comparable de fondations. Créé en 1120 par Norbert, fils du comte de Xanten, ce nouvel ordre a un caractère spécifiquement allemand. Saint Norbert appelé à occuper le siège épiscopal de Magdebourg (1126-1131), ses disciples multiplient les fondations en Brandebourg, puis dans les pays tchèque et morave. Au XIIIe siècle, franciscains et dominicains interviennent à leur tour, pour catéchiser les derniers îlots de résistance.
L'action missionnaire devant s'appuyer sur une logistique, les abbés, ayant souvent reçu en donation des terres incultes, ont besoin de bras pour mettre en valeur forêts et marécages. Les évêques des diocèses orientaux calculent, eux, que l'augmentation du nombre des nouvelles tenures entraînera la croissance du revenu des dîmes. On constate donc, sans étonnement, que les appels à la colonisation ont souvent été lancés par des autorités ecclésiastiques.
Les margraves ont cependant, eux aussi, cherché à attirer les colons, pour étayer leur emprise sur les -pays conquis grâce à de solides noyaux de populations allemandes, au milieu de zones ethniques slaves.
Il faut noter ici que les migrations qui ont porté vers l'Est, aux XIIe et XIIIe siècles, paysans et artisans allemands (mais aussi flamands et hollandais) doivent être replacées dans le cadre du vaste essor démographique que connut l'Europe à cette époque. Essor provoquant les grands défrichements, à l'intérieur des pays d'Europe occidentale, mais aussi les aventures conquérantes des Normands en Méditerranée ou les migrations de Français du Midi, partis peupler et coloniser en Espagne les espaces reconquis sur les musulmans. La faim de terre a même un rôle dans le succès de la première croisade puisque, si l'on en croit le chroniqueur Robert le Moine, nombre de Français ont répondu à l'appel d'Urbain II « parce que la terre qu'ils habitaient était trop étroite pour leur nombre et pas assez productive pour ceux qui la cultivent. »
En Europe centrale et orientale, le mouvement de colonisation germanique s'est porté sur les grandes zones, aux sols souvent difficiles, laissés inoccupés par les Slaves. De vastes forêts, de grandes étendues de friches séparent en effet les territoires mis en valeur par les Slaves. L'installation des Allemands n'a donc pas été forcément ressentie comme une usurpation. Bien plus, certains princes des grandes maisons slaves n'ont pas hésité à faire appel à la colonisation, bien conscients qu'ils étaient des avantages matériels qu'ils retireraient de l'installation des paysans occidentaux. Ainsi, en Bohême, les Premyslides favorisent la venue de marchands allemands à Prague, puis permettent aux Cisterciens et Prémontrés de recruter des paysans de l'Ouest pour défricher les régions montagneuses ; même chose en Pologne et en Hongrie, où les mineurs allemands sont très appréciés.
Les transformations de la société et de l'économie rurale, aux XIIe et XIIIe siècles, ont favorisé le mouvement d'émigration vers l'Est. La pression démographique provoquant le morcellement des tenures et l'affaiblissement des revenus des seigneurs fonciers poussèrent ceux-ci à imposer aux paysans de nouveaux contrats de métayage et de fermage. Incapables de faire face à ces obligations, les paysans les plus modestes hésitèrent peu à partir vers l'Est, où le front pionnier était plein de promesses pour les audacieux.
SOUS L'EMBLÈME DE LA CROIX NOIRE
L'aire de la colonisation germanique a été considérable : Holstein et Lauenbourg, terres d'entre Saale et Elbe, le Brandebourg et ses marches, les pays de la Baltique (Mecklembourg et Poméranie), l'Autriche et les pays alpins, Bohême, Moravie et Sudètes, la Silésie, les pourtours de la Hongrie (Moldavie), la Pologne, la Prusse, la Livonie. Avec, pour ce dernier pays, le rôle déterminant joué par les ordres militaires germaniques : le cistercien Théodoric fonde en 1202 l'ordre des chevaliers Porte-Glaives, recruté en Westphalie, en Allemagne moyenne et au Holstein. Le Pape lui donne la règle de l'ordre du Temple. En 1237, les Porte-Glaives sont intégrés à l'ordre des teutoniques, dont le grand-maître Hermann von Salza entend protéger les marchands allemands de Riga (fondée en 1210), vite devenue grande place du commerce hanséatique vers le nord-est, tandis que se développait aussi Reval (Tallin).
L'ordre à la croix noire quadrille le plat-pays d'une soixantaine de forts châteaux, tandis qu'une ligne de points fortifiés ouvre la frontière orientale. Les heurts avec les Lituaniens sont fréquents et sanglants : en Livonie, sur 20 maîtres de l'ordre teutonique, au XIIIe siècle, 6 sont tombés en combattant les Lituaniens.
En Estonie et en Lettonie, une aristocratie terrienne d'origine allemande crée de grands domaines, en prenant souvent comme noms de famille des noms locaux (les Wrangel, les Uxkull). Ce qui illustre bien le syncrétisme qui, au plan de la civilisation et de la culture, caractérise l'insertion des Allemands dans les pays slaves et baltes.
La présence allemande se manifeste d'abord dans les paysages. Il en reste aujourd'hui de nombreuses traces dans la morphologie des villages et des finages. Les colons allemands ont reçu, lors de leur installation, des lots de terre offerts à la mise en valeur : le manse (appelé Hufe en terre germanique), est l'unité de tenure seigneuriale et correspond, en principe, à la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Il a une étendue moyenne de 16 à 28 hectares.
À part quelques régions, où l'installation a donné lieu à un habitat dispersé ou à des hameaux de quelques fermes en ordre irrégulier, la colonisation allemande orientale s'est essentiellement faite sous la forme d'habitats groupés villageois. Avec deux formes principales d'implantation : les villages-rue (Strassendôrfer) et les villages à place centrale (Angerdôrfer). Le village-rue aligne ses maisons des deux côtés d'un chemin souvent, l'ensemble des habitations et des jardins adjacents est protégé vers l'extérieur par un fossé, des haies, voire un mur. Dans l’Angerdorf, la rue axiale s'écarte en deux bras enserrant une place qui appartient à la communauté, avec un étang, une fontaine, quelques arbres, une pâture pour le petit bétail et, parfois, l'église et le cimetière.
Les Allemands apportent avec eux de nouveaux systèmes de culture, l'assolement triennal, un meilleur outillage (charrue), qui permettent de meilleurs rendements. Une nouvelle civilisation rurale en est née.
L'urbanisation de l'Est porte aussi l'empreinte germanique. Parallèlement aux progrès du front paysan, des villes nouvelles surgissent, dues à l'opiniâtre volonté d'un fondateur. La nouvelle communauté bénéficie de la concession de franchises et d'un droit urbain. Un urbanisme organique établit les villes selon des schémas réguliers et géométriques, l'axe de l'activité urbaine étant la place du marché, le Markt. En bien des cas, les Allemands ne sont pas fondateurs, mais leur arrivée donne au développement urbain une impulsion décisive. C'est le cas à Gdansk-Danzig, où l'installation des chevaliers teutoniques en 1308 provoque un afflux d'immigrants allemands ; les Teutoniques élèvent un puissant château er 1340, développent une nouvelle ville l côté de l'ancien noyau, planifiée autour de son hôtel de ville, édifient une solide enceinte pour protéger greniers et entrepôts alignés au cordeau sur les rives de la Motlava. Du coup, la cité 2 sa place, à partir de 1361, au conseil des villes hanséatiques.
Au plan intellectuel et artistique aussi, la colonisation allemande a porté ses fruits. Le développement d'écoles et d'universités (la plus ancienne. Prague, est fondée en 1348) a lancé un trait d'union entre l'ouest et l'est de l'Europe, en faisant circuler un fonds culturel commun. L'imposante Marienkirche de Danzig, les hautes flèches de Riga et de Reval, les puissants hôtels de ville avec leur beffroi, les halles, les greniers, les murailles et les tours témoignent d'un art de la Baltique où l'utilisation de la brique apporte une signature très originale, d'une sévère majesté.
Les « casernes monastiques » qu'étaient les châteaux des teutoniques ont, eux aussi, marqué durablement le paysage - celui de Marienbourg, résidence des grands maîtres à partir de 1309, étant en soi tout un symbole.
En dressant, au-delà des passions circonstancielles, un bilan serein de la marche vers l'Est des Allemands, Charles Higounet a voulu montrer qu'il y a là un épisode décisif de l'histoire de l'Europe. Un épisode qui a permis - c'est la conclusion de ce grand médiéviste « d'enrichir la communauté européenne ».
Pierre Vial Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Charles Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge, Aubier, 1989,454 p.