samedi 4 avril 2020

Bernanos........ l'invasion des machines, par Frédéric Poretti-Winkler.

« Cela va vite, en effet, cher lecteur, cela va très vite. J'ai vécu à une époque où la formalité du passeport semblait abolie à jamais. N'importe quel honnête homme, pour se rendre d'Europe en Amérique, n'avait que la peine d'aller payer son passage à la Compagnie transatlantique. Il pouvait faire le tour du monde avec une simple carte de visite dans son portefeuille. Les philosophes du XVIIIe siècle protestaient avec indignation contre l'impôt sur le sel - la gabelle - qui leur paraissait immoral, le sel étant un don de la Nature au genre humain. Il y a vingt ans, le petit bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusqu’alors réservée aux forçats. Oh ! oui, je sais, vous vous dites que ce sont là des bagatelles.
Mais en protestant contre ces bagatelles le petit bourgeois engageait sans le savoir un héritage immense, toute une civilisation dont l’évanouissement progressif a passé presque inaperçu, parce que l'État Moderne, le Moloch Technique, en posant solidement les bases de sa future tyrannie, restait fidèle à l'ancien vocabulaire libéral, couvrait ou justifiait du vocabulaire libéral ses innombrables usurpations. Au petit bourgeois français refusant de laisser prendre ses empreintes digitales, l’intellectuel de profession, le parasite intellectuel, toujours complice du pouvoir, même quand il parait le combattre, ripostait avec dédain que ce préjugé contre la Science risquait de mettre obstacle à une admirable réforme des méthodes d’identification, qu’on ne pouvait sacrifier le Progrès à la crainte ridicule de se salir les doigts. Erreur profonde ! Ce n’était pas ses doigts que le petit bourgeois français, l’immortel La Brige de Courteline, craignait de salir, c'était sa dignité, c'était son âme. Oh ! peut-être ne s'en doutait-il pas, ou ne s'en doutait-il qu'à demi, peut-être sa révolte était-elle beaucoup moins celle de la prévoyance que celle de l’instinct. N'importe ! On avait beau lui dire : « Que risquez-vous ? Que vous importe d'être instantanément reconnu, grâce au moyen le plus simple et le plus infaillible ? Le criminel seul trouve avantage à se cacher... »
C'est le mot de criminel dont le sens s’est prodigieusement élargi, jusqu’à désigner tout citoyen peu favorable au Régime, au Système, au Parti, ou à l’homme qui les incarne. Le petit bourgeois français n’avait certainement pas assez d'imagination pour se représenter un monde comme le nôtre si différent du sien, un monde ou à chaque carrefour la Police d'Etat guetterait les suspects, filtrerait les passants, ferait du moindre portier d’hôtel, responsable de ses fiches, son auxiliaire bénévole et public. Mais tout en se félicitant de voir la Justice tirer parti, contre les récidivistes de la nouvelle méthode, il pressentait qu'une arme si perfectionnée, aux mains de l'Etat, ne resterait pas longtemps inoffensive pour les simples citoyens… Le jour n'est pas loin peut-être où il nous semblera aussi naturel de laisser notre clef dans la serrure, afin que la police puisse entrer chez nous nuit et jour, que d'ouvrir notre portefeuille à toute réquisition. Et lorsque l'Etat jugera plus pratique, afin d'épargner le temps de ses innombrables contrôleurs, de nous imposer une marque extérieure, pourquoi hésiterions-nous à nous laisser marquer au fer, à la joue ou à la fesse, comme le bétail ? L'épuration des Mal-pensants, si chère aux régimes totalitaires, en serait grandement facilitée. » (La France contre les robots) Toutes les formes de totalitarisme sont à bannir et le système actuel, ressemble beaucoup avec son « prêt à penser » à la plus odieuse des dictatures. Bernanos met en garde les hommes contre une orientation sociétale vers la résignation aboutissant à la pire des soumissions. L’idéologie du « prêt à penser », doublée d’une dictature de la technique, assurés d’un consensus complice de « nous-mêmes », amèneront des temps terribles, car l’adversaire est d’abord en nous avant d’être à l’extérieur ! Que le lecteur me pardonne les longues citations, mais celles-ci demeurent essentielles, pour les temps que nous vivons, tellement prophétiques et riches de bon sens, qu’il nous est parfois difficile d’en enlever des lignes comme des paragraphes… « …homme cultivé du XIIIe, du XVe ou du XVIIe la question suivante : « Quelle idée vous faites-vous de la société future ? » il aurait pensé aussitôt à une civilisation pacifique, à la fois très près de la nature et prodigieusement raffinée. C'est du moins à une civilisation de ce type que la France s'est préparée tout au long de sa longue histoire. Des millions d'esprits dans le monde s'y préparaient avec elle. On comprend très bien maintenant leur erreur. L'invasion de la Machinerie a pris cette société de surprise, elle s'est comme effondrée brusquement sous son poids, d'une manière surprenante. C'est qu'elle n'avait jamais prévu l'invasion de la Machine; l'invasion de la machine était pour elle un phénomène entièrement nouveau. Le monde n'avait guère connu jusqu'alors que des instruments, des outils, plus ou moins perfectionnés sans doute, mais qui étaient comme le prolongement des membres. La première vraie machine, le premier robot, fut cette machine à tisser le coton qui commença de fonctionner en Angleterre aux environs de 1760. Les ouvriers anglais la démolirent, et quelques années plus tard les tisserands de Lyon firent subir le même sort à d'autres semblables machines. Lorsque nous étions jeunes, nos pions s'efforçaient de nous faire rire de ces naïfs ennemis du progrès. Je ne suis pas loin de croire, pour ma part, qu'ils obéissaient à l'instinct divinatoire des femmes et des enfants. Oh ! sans doute, je sais que plus d'un lecteur accueillera en souriant un tel aveu. Que voulez-vous ? C'est très embêtant de réfléchir sur certains problèmes qu’on a pris l’habitude de croire résolus. On trouverait préférable de me classer tout de suite parmi les maniaques qui protestaient jadis, au nom du pittoresque, contre la disparition du fameux ruisseau boueux de la rue du Bac... Or, je ne suis nullement « passéiste », je déteste toutes les espèces de bigoteries superstitieuses qui trahissent l'Esprit pour la Lettre. Il est vrai que j'aime profondément le passé, mais parce qu'il me permet de mieux comprendre le présent - de mieux le comprendre, c'est-à-dire de mieux l'aimer. de l’aimer plus utilement, de l'aimer en dépit de ses contradictions et de ses bêtises qui, vues à travers l'Histoire, ont presque toujours une signification émouvante, qui désarment la colère ou le mépris, nous animent d’une compassion fraternelle. Bref, j'aime le passé précisément pour ne pas être un « passéiste ». Je défie qu'on trouve dans mes livres aucune de ces écœurantes mièvreries sentimentales dont sont prodigues les dévots du « Bon Vieux Temps ». Cette expression de Bon Vieux Temps est d'ailleurs une expression anglaise, elle répond parfaitement à une certaine niaiserie de ces insulaires qui s'attendrissent sur n'importe quelle relique, comme une poule couve indifféremment un œuf de poule, de dinde, de cane ou de casoar, à seule fin d'apaiser une certaine démangeaison qu'elle ressent dans le fondement. Je n'ai jamais pensé que la question de la Machinerie fût un simple épisode de la querelle des Anciens et des Modernes. Entre le Français du XVIIe et un Athénien de l’époque de Périclès, ou un Romain du temps d'Auguste, il y a mille traits communs, au lieu que la Machinerie nous prépare un type d’homme… » (La France contre les robots)
La création des besoins, le progrès pourquoi faire ?
« Mais la Machinerie est-elle une étape ou le symptôme d'une crise, d'une rupture d'équilibre, d'une défaillance des hautes facultés désintéressées de l'homme, au bénéfice de ses appétits ? Voilà une question que personne n'aime encore à se poser. Je ne parle pas de l'invention des Machines, je parle de leur multiplication prodigieuse, à quoi rien ne semble devoir mettre fin, car la Machinerie ne crée pas seulement les machines, elle a aussi les moyens de créer artificiellement de nouveaux besoins qui assureront la vente de nouvelles machines. Chacune de ces machines, d'une manière ou d'une autre, ajoute à la puissance matérielle de l'homme, c’est-à-dire à sa capacité dans le bien comme dans le mal…Arrêtons-nous sur ce mot de profit, il nous donnera peut-être la clef de l'énigme… Depuis cinquante longues années, les fortes têtes d`Europe, au lieu de se livrer comme jadis à des travaux de luxe où l'essentiel est sacrifié au superflu, c'est-à-dire l'Utile au Vrai, au Juste, au Beau - sur lesquels, d'ailleurs, personne n'est d’accord - auront consacré tout leur génie à des inventions pratiques et pacifiques... » (La France contre les robots)
FWinkler (http://boutique-royaliste.fr/index.php…) à suivre...

La connivence inavouable Les logiques siamoises de l'extrême gauche et du néo-libéralisme

Les logiques siamoises de l'extrême gauche et du néo-libéralisme.jpeg
Beaucoup croient encore, parmi les militants séduits par la marchandise frelatée qu'on leur vend sous l'emballage de la contestation, que l'extrême gauche se bat pour un rêve de fraternité. Ils se trompent. Les libertaires travaillent bien à un autre monde, mais c'est celui des néolibéraux, Un précurseur avait montré la voie : Trotski. C'est bien le libéralisme qui, déjà en 1917, avait rempli ses poches, avant son retour d'exil.
Combattre le capitalisme, rejeter l'ordre libéral ! Une évidence, ces préoccupations de la gauche radicale ? Tels sont en tout cas les mots d'ordre toujours mis en avant pour mobiliser les troupes. Gravés dans le paysage rhétorique de ses diverses composantes. De Bové à Besancenot, tous affichent la même volonté de lutter contre le système établi et ses effets immédiats. Licenciements, délocalisations et autres démantèlements du service public. L’opposition frontale de l'extrême gauche au néolibéralisme ne fait donc aucun doute, du moins pour ses sympathisants les plus vulnérables, ceux issus des milieux populaires.
Le problème, pour cette part du peuple qui lui fait confiance, c'est que l'extrême gauche s'applique à elle-même le principe de la « révolution permanente ». Hydre mutante, c'est à l'aune de sa frange la plus avancée qu'elle doit donc être jugée. Or, cette dernière est principalement mue par d'autres soucis que la défense des droits sociaux et la dénonciation de l'« horreur économique ». Ces thèmes ne constituent pas réellement le cœur de sa matrice idéologique. C'est dans une véritable logique d'illimitation, s'appuyant sur une culture transgressive, qu'il faut plutôt aller chercher celle-ci.
La pièce qui s'est jouée dans le théâtre tragi-comique de Mai 68 constitue à ce titre un moment décisif. Plus que la mise en scène d'une contre-culture aux contours imprécis, importe le recentrage qui s'opère alors des questions sociales vers les revendications sociétales. À terme, ce type de lutte a relégué au second plan les mises en cause du libéralisme que développaient situationnistes ou autogestionnaires. Ce tournant apparaît aujourd'hui en pleine lumière avec le militantisme de Ni putes ni soumises ou d'Act-Up. Extension indéfinie des droits individuels. Combat libertaire pour l'évolution perpétuelle des mœurs. Plus généralement, se met en place une nouvelle religion, celle de la fin de toutes les discriminations, pendant que disparaissent les critiques de la massification des modes de vie qu'engendre le capitalisme.
La solution ? Régulariser tous les comportements
Face aux revendications sans fin qui fleurissent ainsi de toutes parts dans une société dopée à l'opium des Droits de l'homme, la nébuleuse active de la gauche radicale détient une solution. Rien moins que la régularisation de tous les comportements. L’obtention de tous les droits. De ce fait, elle crée les conditions culturelles d'un développement accru du système libéral. L’ordre marchand prospère en effet à mesure que se poursuit le démontage des solidarités naturelles, familles ou territoires enracinés, et qu'avancent ainsi l'individualisme et son corollaire consumériste. Il a tout à gagner d'une circulation toujours plus fluide des individus dans un monde sans frontières. Illustrant, lui aussi, cette « loi d'illimitation de la société moderne », selon l'expression de Jean-Claude Milner, sa propre logique rend donc l'immigration et le nomadisme généralisé indispensables à sa course. On voit ici l'utilité d'organisations comme le Réseau Education Sans Frontières (RESF) ou l'Arche de Zoé.
Jouant ainsi objectivement le jeu de ceux qu'elle prétend dénoncer, une partie de l'extrême gauche a accompli une mutation essentielle. Avec ces « nouvelles radicalités », le projecteur s'est déplacé dès les années quatre-vingt-dix sur ces minorités marginales que représentent les « sans-papiers », les sans-abri et les minorités sexuelles. Après cet abandon inavoué de la vieille question sociale, la « révolution permanente » se passe désormais du peuple. Depuis les années soixante-dix, la figure messianique du travailleur a été remplacée par celle de l'exclu. Au moment de l'essor de SOS Racisme dans les années quatre-vingt, la vision d'une Gauche prolétarienne est déjà dépassée par ce combat anti-discriminatoire, plus en phase avec les exigences de dérégulation du néolibéralisme. La nouvelle façon d'étendre le domaine de la lutte est désormais d'accroître le champ du désir individuel, autrement dit le désir d'un accès aux droits, biens et services de tous ordres. Changer le prolétaire en consommateur, tel est aujourd'hui le fin mot de la subversion.
L'hyper-individualisme est l'avenir du genre humain
Il faut souligner un certain parallélisme dans les évolutions, et de l'idéologie révolutionnaire, et de la pensée économique libérale. De fait, le recentrage de l'extrême gauche se produit à un moment particulier. Celui où, dès la fin des années soixante-dix, s'observe en Occident une tendance favorisant, à côté du modèle néo-classique qui postule une intervention correctrice de l’État sur le marché, le modèle néolibéral critiquant une telle intrusion. Or, cette seconde option suppose en réalité que soient imposées aux sociétés prétendument bloquées les conditions générales, tant politiques que morales et culturelles, d'un tel système. Une nuée d'experts, au sommet de laquelle trône un Attali, doit alors chercher comment adapter le peuple à la croissance.
Le conditionnement que requiert cette dynamique néolibérale trouve bien son relais dans la frange la plus « éclairée » des « nouvelles radicalités », celle qui possède l'imaginaire le plus approprié pour changer le monde en objet de satisfaction. On peut en trouver un exemple dans Charlie Hebdo ou encore la revue ProChoix, où officie Caroline Fourest. Dans La tentation obscurantiste, paru en 2005, celle-ci défend une sensibilité que le politologue Philippe Raynaud qualifie d'« individualiste radical », contre tous les communautarismes, réceptacles « totalitaires » d'identités collectives. Un tel individualisme, désormais érigé en lutte progressiste par excellence, révèle où se situe l'avant-garde. À tous points de vue, la révolution libertaire est une affaire qui marche.

Philippe Gallion Le Choc du Mois octobre 2009

Fiche révision : Eudes - comte de Paris & roi des Francs

vendredi 3 avril 2020

Des scientifiques britanniques découvrent une quatrième nouvelle espèce de ptérosaure en quelques semaines

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Des scientifiques britanniques ont découvert une quatrième espèce de reptile volant préhistorique en seulement quelques semaines dans ce qu'ils décrivent comme un «âge d'or» des découvertes de ptérosaures.
Le professeur David Martill, de l'Université de Portsmouth, a dirigé le groupe de recherche international qui a conduit à la découverte des nouvelles espèces qui ont survolé les déserts du Maroc il y a 100 millions d'années.
Une porte-parole de l'université a déclaré: «Vous attendez longtemps un ptérosaure, puis quatre arrivent en même temps.

jeudi 2 avril 2020

Vie, mort et résurrection de l'extrême gauche La maladie infantile du communisme

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On croyait l'extrême gauche en soins palliatifs, sinon morte, Par implosion, autodissolution et reniements successifs. Mais elle a soudainement ressuscité au milieu des années quatre-vingt-dix, sur les ruines du mur de Berlin et du Moloch soviétique. Les courbes électorales du PCF et de l'extrême gauche se sont alors croisées. On assistait à la revanche des gauchistes et au retour du fantôme de Trotski.
L’extrême gauche soulève un problème de géographie électorale. Où la situer sur un atlas politique ? À la gauche de la gauche ? Certes ! Mais personne ne siège à la gauche du PCF à l'Assemblée nationale. Au plafond ? Comme Lamartine, qui répondait quand on lui demandait où il siégeait à la Chambre : « Au plafond, car je ne vois pas de place pour moi dans aucun groupe ». Là haut, rien ne pouvait venir troubler sa pureté. Où alors ? Dans les nuées et dans les caves de la société ? Les deux sûrement, tant l'extrême gauche réunit un mélange détonnant de théorie froide, de chimère politique et de violence endémique. Longtemps d'ailleurs, la question qui venait à l'esprit lorsqu'on évoquait la gauche radicale, c'était combien de munitions ? Et non pas : combien de divisions ?
C'est moins le cas aujourd'hui, où l'extrême gauche ne rassemble plus que les débris de la IVe Internationale, fondée par Trotski en 1938, devenue au fil des ans un magma touffu, qui a recyclé ces antiquités idéologiques que sont le maoïsme, le conseillisme, le spartakisme et quantité d'autres « ismes ». Une nébuleuse ou un archipel éclaté, selon que l'on recourt à la métaphore gazeuse ou solide. Avec un mode de reproduction à la fois complexe et primitif : le scissionnisme congénital. Ou, pour parler biologie, la scissiparité : la reproduction d'un même organisme qui se scinde à l'infini en autant de groupuscules et de corpuscules. Difficile d'y voir clair, même au microscope.
Un Jurassic park marxiste
En gros, l'extrême gauche réunit, ou réunissait, tout ce qui se situait à la gauche des partis communistes officiels. Des renégats, donc, aux yeux des marxistes-léninistes. On connaît d'ailleurs le mot de Lénine sur le gauchisme (ce qu'on appelle aujourd'hui communément l'extrême gauche) : c'est la maladie infantile du communisme. À quoi Daniel Cohn-Bendit et les soixante-huitards répliquaient qu'une telle maladie était le remède à la maladie sénile du communisme.
Infantile ou sénile, le communisme se rattache à la famille des maladies dégénératives. On connaît bien la tumeur maligne - le communisme -, moins la tumeur bénigne (faute d'avoir pu se développer). Olivier Rolin nous en a laissé un portrait prodigieux dans Tigre en papier (en « Points » Seuil), qui retrace l'aventure de la Gauche prolétarienne (la GP) dans les années soixante-dix, les plus riches heures de l'extrême gauche. Un voyage au bout de la nuit révolutionnaire à travers les avatars des maos, de loin les plus virulents (même si leurs méfaits ont été brefs). Ils avaient l'onction de Sartre et de l'intelligentsia - la révolution ayant souvent été une affaire de khâgneux et de Normaliens. Ils ont tout essayé les tracts à Billancourt, l'aventure en usine, l'action directe. Et tout avorté. La révolution ? « Un polar à petit budget », dit Rolin. Sordide, poisseux, délirant. En lisant son livre, on a l'impression de rouvrir un chapitre de la préhistoire, avec des fossiles du Crétacé. Un mélange de diplodocus, d'autogestion, de cols Mao, d'Albanie d'Enver Hodja, de fumisteries conceptuelles, de conspirationnisme maladif, de bâtons de dynamite, d'infiltration de la CIA. La barbe de Marx, le bouc de Trotski et la barbichette du Che. La sainte famille pileuse.
Du Grand Soir aux petits matins blêmes
On vivait alors dans l'attente du Royaume. La terreur devait en hâter la venue. Un langage apocalyptique - la guerre des classes - et un messianisme - une société sans classe. Moyennant quoi, le « Grand Soir » ne manquerait pas d'advenir, hic et nunc, ici et maintenant. C'était écrit d'avance. La théorie le proclamait - Hegel, Marx, Engels -, l'intendance suivrait, bon gré mal gré. Or, rien ne s'est produit. Pas de révolution mondiale, rien qu'une « révolution trahie » à Moscou. Et des désillusions partout ailleurs.
Trotski avait laissé un « héritage sans mode d'emploi », comme l'a dit Daniel Bensaïd, le théoricien de la LCR. Cet héritage, LO, les lambertistes et bien sûr la Ligue s'en disputeront les dépouilles. Un demi-siècle de guerres picrocholines. LO reste un monstre antédiluvien, paléomarxiste, vivant toujours dans la semi-clandestinité. C'est le troglodytisme ouvrier. Sa championne, si l'on peut dire, est, ou était, Ariette Laguiller. Un vieux gramophone des années quarante auquel on avait fini par s'attacher. Les lambertistes (du nom de feu Pierre Lambert, pseudonyme de Pierre Boussel) ne valent pas mieux. Ils se sont toujours abrités derrière de multiples appellations (l’avant-dernière étant le Parti des travailleurs). C'est une PME prospère, qui a pratiqué avec succès l'entrisme à FO, au PS, dans la franc-maçonnerie, mais qui n'a pas de repreneur. À force d'entrer, on finit par sortir complètement, comme eût dit Monsieur de La Palice.
Mais l'extrême gauche ne serait pas grand-chose s'il n'y avait les militants de la LCR, de loin les plus actifs. On les retrouve dans les syndicats SUD, au DAL, à Ras l'Front, AC chômage, chez les Verts. La LCR est moins psychorigide que ses consœurs trotskistes. Elle a su changer de peau, sans renoncer à sa structure ADN. C'est elle qui a le mieux intégré les nouvelles demandes sociales et les mutations du capitalisme contemporain (comme elle avait jadis été plus sensible au chahut libertaire). Elle s'est lancée dans une vaste entreprise de relookage. De nouvelles têtes - Besancenot - et un nouveau parti : le NPA, Nouveau parti anticapitaliste. On dirait du Chaban-Delmas, avec son éphémère « Nouvelle société ». Et le NPA est bien parti pour l'imiter (ce n'est pas nous qui nous en plaindrons).
Peau neuve et vieux démons
Mais il ne faut pas se tromper, l'extrême gauche est en phase avec l'évolution récente du monde. Elle est dans les vents porteurs, le « mainstream », le courant principal, comme disent les Anglo-Saxons. Son internationalisme de principe a anticipé le mouvement de mondialisation. Alter-mondialisme et globalisation néolibérale jouant le seul air qui compte, celui de la déstructuration des antiques cadres communautaires. L'histoire est pleine de ces alliances à fronts renversés, ruses de la Raison chères à Hegel. Du pacte germano-soviétique à l'actuelle complicité des libéraux et des libertaires.
Si l'extrême gauche demeure le parent pauvre du marxisme, c'est son seul ayant droit, depuis la chute de la maison mère. L'héritage est grevé de dettes, mais il reste auréolé de son ancien prestige, surtout dans les médias. L’extrême gauche sait en jouer. On la retrouve derrière toutes les causes à la mode, des sans-papiers aux sans-logis. Il ne faut ni la surestimer, ni la sous-estimer. Elle est électoralement marginale, politiquement divisée, mais omniprésente médiatiquement. Elle a relégué sa violence sur son « ultra-gauche », à des groupuscules d'« autonomes » plus proches du hooliganisme que de l'insurrection armée. Chemin faisant, elle s'est normalisée, s'ouvrant à un public d'intellectuels ratés et d'intermittents du spectacle. C'est la bobolchevisation du trotskisme. Ainsi le fantôme de Trotski n'a pas fini de hanter le monde, pareil à Ahasvérus, le Juif errant, tour à tour maudit et célébré, prêchant le déracinement de tous et l'indifférenciation universelle. Contre les peuples et les nations.
François Bousquet Le Choc du Mois octobre 2009

À lire : Christophe Bourseiller, À gauche, toute ! Trotskistes, néo-staliniens, libertaires, « ultra-gauche », situationnistes, altermondialistes... CNRS éditions, 2009.

A propos du "Kiel et Tanger" de Maurras... écrit en 1910, mais, semble-t-il, pour aujourd'hui (II/II)...

Notre éphéméride d'hier évoque les origines du livre de Maurras Kiel et Tanger. Nous en avons donc profité, hier et aujourd'hui, pour donner 2 documents d'importance :
• hier, un très intéressant article de Benjamin Fayet...
• et, aujourd'hui, le chapitre 24 de cet ouvrage, qui compose le IIème de nos Grands Textes... :

A propos du "Kiel et Tanger" de Maurras... écrit en 1910, mais, semble-t-il, pour aujourd'hui (I/II)...

 Notre éphéméride de ce jour évoque les origines du livre de Maurras Kiel et Tanger. Nous en profitons donc, aujourd'hui et demain pour donner 2 documents d'importance :
aujourd'hui, un très intéressant article de Benjamin Fayet; et, demain, le chapitre 24 de cet ouvrage, qui compose le IIème de nos grands textes...
Voici pour commencer l'excellent article de Benjamin Fayet, paru le 19 novembre 2014 sur le site Histoire Philit :
Kiel et Tanger de Charles Maurras : essai géostratégique visionnaire et source intellectuelle de la Vème République
Maurras-Charles-Kiel-Et-Tanger-La-Republique-Francaise-Devant-L-europe-Tome-Ii-1895-1905-1913-1921-Livre-ancien-412070056_L.jpg

mardi 31 mars 2020

La révolte des Gueux du midi

La révolte des Gueux du midi.jpegPrintemps 1907 : les viticulteurs du Midi, en pleine crise, se soulèvent contre le gouvernement Clemenceau Les manifestations sont réprimées dans le sang Mais la troupe finit par rallier les révoltés, par solidarité régionale.
Retour sur une crise économique et identitaire.
« Il y a 3 mois à peine j'étais seul. Seul à n'attendre notre salut que d'un soulèvement général de la conscience méridionale... Aujourd'hui, tout le Midi est rassemblé pour faire entendre son cri de détresse ; 800 000 hommes sont là c'est l'armée du travail la plus formidable qui se soit jamais vue. (...) Plus que jamais restons unis sans distinction de parti, sans distinction de classe, pas de jalousie, pas de haine, pas de politique, tous au drapeau de la défense viticole (…) Vive à jamais le Midi ! Vive le vin naturel ! » Ce 9 juin 1907 à Montpellier, Marcellin Albert, le « roi des gueux du Midi malheureux » a été porté en triomphe sur l'estrade, pour défendre la cause des vignerons du Languedoc qui, depuis le printemps, voient rouge.
Pour la petite propriété individuelle contre les trusts
Passé la crise du phylloxéra des dernières années du XIXe siècle, le vignoble français doit faire face à des difficultés qui ne sont pas sans rappeler celles d'aujourd'hui concurrence des vins étrangers - espagnols et italiens - ; essor des vins « trafiqués » dans les départements d'Algérie, puis en métropole, par chaptalisation (ajout de sucre), mouillage (ajout d'eau, donc d'alcool) ajouts de colorants ou d'acide ; multiplication des fraudes pour écouler à n'importe quel prix un vin en surproduction. Sans oublier l'indifférence, voire la complicité, de certains politiciens face aux grands négociants vinicoles usant de ces méthodes malhonnêtes.
En tout, 80 millions d'hectolitres de vin français ou étranger circulent à l'intérieur des frontières. Les viticulteurs doivent jeter le fruit de leur dernière vendange à l'égout au moment d'engranger la nouvelle. Les vins du Midi, peu côtés, sont les principales victimes de la crise. Certains vignobles perdent jusqu'à 90 % de leur valeur. Et le pire reste à venir en 1907 le gouvernement a accepté de diminuer de 60 % les taxes sur le sucre ! C'est la goutte de picrate qui fait déborder le fût. Au cri de « foudres pleins, ventres vides », les viticulteurs, soutenus par les socialistes et les royalistes, se soulèvent face au mépris tranquille de la République radicale, incarné par le ministre de l'Intérieur et président du Conseil, Georges Clemenceau. Les révoltés, préfigurant les mouvements de troisième voie de l'entre-deux guerres, savent qu'ouvriers agricoles, commerçants, vignerons communistes ou royalistes - en résumé, le Midi rouge et le Midi blanc -, sont tous dans le même pressoir. L'union des classes s'impose.
Rapidement, Marcellin Albert, un cafetier d'Argeliers, prend la tête de la révolte en fondant un comité de défense viticole. Depuis 1900, il parcourt la région, préchant pour la petite propriété individuelle contre les trusts, pour les produits naturels contre le vin « arrangé ».
« Du pain ou du plomb ». Clemenceau tranche : ce sera du plomb
À partir d'avril, reconnaissable à son clairon, il organise des manifestations tous les dimanches. Il est rejoint par le maire socialiste de Narbonne, Ernest Ferroul, régionaliste anarchisant qui ne craint pas de se couper de sa hiérarchie, hésitante face à un mouvement « interclasse ». Des trains spéciaux sont affrétés pour les manifestants ; les églises - sous l'impulsion de l'évêque maurrassien de Montpellier, Mgr de Cabrières - ouvrent la nuit pour loger les femmes et les enfants. Marcellin Albert fonde un bulletin hebdomadaire, Le Tocsin, distribué « aux proprios décavés ou ruinés, ouvriers sans travail, commerçants aux abois qui crèvent de faim ». Le 5 mai, 80 000 personnes défilent dans les rues de Narbonne, puis de Béziers, de Perpignan, de Carcassonne, de Nîmes. Le 9 juin, à Montpellier, les « Gueux du Midi malheureux » sont 600 000 à soutenir leur chef. Ils applaudissent sa proposition de grève de l'impôt et la démission des municipalités : « il faut que dans 3 jours, il n'y ait plus un conseil municipal dans les quatre départements fédérés [l'Aude, le Gard l'Hérault, les Pyrénées orientales] » / 618 élus du Midi démissionnent en quelques jours, dont Jean Jaurès. Albert triomphe. Le Midi s'enflamme. La République tremble. Puis se défend.
Les révoltés, à bout, réclament « du pain ou du plomb ». Clemenceau tranche ce sera du plomb. Le 20 juin, à Narbonne, le 139e régiment d'infanterie de ligne tire sans sommation sur la foule des manifestants stupéfaits, puis le 19e Dragons charge les fuyards. Bilan cinq morts - dont une femme, Cécile Bourrel -, des dizaines de blessés, parmi lesquels des enfants.
Les Gueux du Midi devront donc boire le calice jusqu'à la lie ? Pas question ! Les vignerons ripostent avec leurs armes des tonneaux sont lancés dans les jambes des chevaux, les bouteilles tombent sur les têtes des soldats. Les rues se couvrent de barricades. Apprenant la nouvelle, des mairies hissent le drapeau noir, des préfectures sont incendiées.
Le soir même, 589 troupiers du 17e de ligne, stationné à Agde, foncent sur Béziers à marche forcée. Leur arrivée est ovationnée par les manifestants, car les biffins rejoignent la révolte ! Recrutement régional oblige, ces militaires sont en effet souvent liés aux vignerons. Mais les mutins risquent le peloton d'exécution. Malgré les marmites de vin en pleine rue, les filles qui dansent avec les « pioupious » et le soutien enthousiaste de la population, la situation peut virer au drame sanglant. Et la révolte pourrait devenir révolution.
Clemenceau comprend le danger et promet qu'il n'y aura pas de sanction si les soldats regagnent immédiatement leur casernement. Puis le 17e est prestement envoyé en Tunisie.
Politiquement, la majorité radicale-socialiste s'empresse de torcher une loi instaurant la surtaxe du sucre et un meilleur contrôle des vins et alcools. Ferroul est arrêté. Clemenceau, politicard madré, parachève le travail en discréditant le pauvre Marcellin Albert, sorti de la clandestinité pour le rencontrer et trouver une solution. Après la confrontation, il donne un billet de cent francs au roi des Gueux, pour reprendre le train. Albert apprécie le geste, tout comme les journalistes présents. Mais le piège s'est refermé le rad-soc Clemenceau sait que le Midi rouge considérera son chef comme un gamelard et un vendu. À son retour, le cafetier d'Argeliers doit affronter l'hostilité de ses amis. Il meurt seul et miséreux en 1921.
Plus d'un siècle après, le souvenir de 1907 est intact dans les mémoires. Et le gouvernement le sait, qui a reculé face à la grogne des viticulteurs, après avoir autorisé la Commission européenne à remettre en question notre cadre réglementaire pour couper le vin rosé, patrimoine traditionnel français, élevé à 70 %… dans le Midi.

Patrick Cousteau Le Choc du Mois Août 2009

700 ans de victoires françaises contre l’Angleterre (2)

Bataille de Fontenoy
La bataille de Fontenoy
Suite de l’entretien d’hier avec Daniel de Montplaisir sur son ouvrage “Quand le Lys terrassait la Rose”:
4) Aujourd’hui, après un siècle de conflit avec l’Allemagne, dans lequel nous étions alliés de l’Angleterre, nous pensons davantage à l’Allemagne qu’à l’Angleterre comme “ennemi héréditaire” – alors que, voici 150 ans, Michelet pouvait écrire: “La combat des combats, c’est celui de l’Angleterre et de la France, le reste n’est qu’épisode.” Comment comprendre cette radicale divergence de perception?
 Michelet a écrit cela au moment où la rivalité franco-anglaise et le souvenir de Waterloo demeuraient dans tous les esprits comme un traumatisme national. Et l’Allemagne n’existait pas encore en tant que nation. C’était aussi oublier que la France avait connu deux autres « ennemies héréditaires » : l’Espagne puis, par glissement, la maison d’Autriche. Aujourd’hui nous n’avons plus d’ennemi héréditaire sous forme nationale et explicite mais attention aux menaces plus diffuses, comme la montée de l’islamisme radical. Que la France renonce enfin à sa naïveté.
5) On dit souvent que l’Angleterre, puissance maritime, n’a jamais eu qu’un principe directeur en politique étrangère: empêcher l’émergence d’une puissance dominante sur le continent. Pensez-vous que cela soit toujours d’actualité?
 Cette politique se poursuit aujourd’hui sous une autre forme : l’Angleterre est devenue à ce titre le relais des États-Unis et le fiasco de l’Union européenne doit beaucoup à leurs actions conjuguées.
6) Alors que l’Angleterre a longtemps été notre rivale, il y a eu, notamment au XVIIIe siècle, une anglomanie très répandue dans les milieux “éclairés”. Comment comprenez-vous cet apparent paradoxe?
 La France a presque toujours nourri en elle ce que Charles de Gaulle appelait «  le parti de l’étranger » et cultivé un certain autodénigrement. Il y eut le parti espagnol, que soutenait Anne d’Autriche… la fascination pour l’Amérique, avec l’appui, sous la IVe république, puis au début de la Ve, de partis politiques puissants… le modèle allemand, suédois, japonais… Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle l’admiration des élites pour le modèle institutionnel britannique, qui par le système parlementaire, avait donné l’essentiel du pouvoir à l’aristocratie. Puis l’émigration et, en 1814, le retour des exilés de Londres, la tête pleine d’une anglomanie qui contribua beaucoup à l’essor du romantisme.
  Livre à commander ici.

Les Nouveaux talents – Théo : Colombie, CIA, Escobar, le trafic se poursuit !

Ils se veulent indépendants et libérés du politiquement correct. Ils font un tabac sur les plateformes vidéos. Ils représentent un ton nouveau. Avec sa rubrique « Les nouveaux talents », TV Libertés donne « carte blanche » aux nouvelles générations et tout particulièrement au jeune « youtubeur » Théo.
Après la fin de la « French Connection », le gros du trafic de drogues s’exporte en Colombie. Là-bas, c’est de la cocaïne qui est fabriquée et devinez par qui ?
Par nos chimistes français issus de l’ancien trafic défait. Rapidement, ils s’allient à Pablo Escobar et parviennent à recréer un marché mondial autour d’une petite ville : Medellín.
Souvent pointés du doigt comme des malfaiteurs indépendants, se jouant des lois et des États, capables de corrompre des gouvernements entiers, les cartels, à l’image de celui de Medellín, sont parfois les outils d’organisations encore plus puissantes. A qui profite le crime ?
C’est ce que nous allons tenter de découvrir dans cette courte vidéo écrite et réalisée par Théo .

Sagesses Médiévales

Les Nouveaux Talents : France, CIA et héroïne, un curieux mélange

Il existe bel et bien des liens entre la CIA, la France et le trafic d’héroïne. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est de ces relations inavouables qu’est né l’un des premiers cartels de drogues international : »La French Connection ». Ne nous y trompons pas, cette appellation, réduisant le trafic à notre chère France, permet habilement d’en minimiser l’ampleur. Si il y a bien un domaine où la mondialisation fut heureuse, c’est bien dans les trafics illégaux, et particulièrement celui des stupéfiants. La France n’en est que la partie émergée.
Ainsi, en étudiant l’histoire du trafic de stupéfiants, nous mettons en lumière certains enjeux occultés, et rappelons quelques liens parfois oubliés. Cette vidéo sera la première d’une série de 3 épisodes ayant pour ambition la synthèse d’un marché, parfaitement illicite, et pourtant bien intégré à notre PIB.

lundi 30 mars 2020

Les Idées à l’endroit n°27 – « Ernst Jünger : le Soldat du Front, le Rebelle, l’Anarque »

Né en 1895, mort en 1998 à quelques semaines de son 103ème anniversaire, Ernst Jünger a traversé le XXe siècle comme un météore. Aussi célèbre en France qu’en Allemagne, son œuvre d’écrivain et d’essayiste lui a permis d’illustrer des « idéaltypes » aussi différents que celui du Soldat du Front (« Orages d’acier »), du Travailleur, du Rebelle (avec le thème du « recours aux forêts ») et de l’Anarque (« Eumeswil »). Pour en parler, Alain de Benoist reçoit deux spécialistes de sa vie et de son œuvre : Isabelle Grazioli-Rozet, maître de conférences à l’Université de Lyon, et le germaniste François Poncet, traducteur de plusieurs ouvrages de Jünger.

700 ans de victoires françaises contre l’Angleterre (1)

700 ans de victoires françaises contre l’Angleterre (1)
Entretien avec Daniel de Montplaisir, historien et auteur de “Quand le Lys terrassait la Rose”:
1) L’Angleterre et la France semblent être alliées depuis toujours dans notre imaginaire collectif. Pourquoi raviver le souvenir des vieilles querelles ?
Il s’agit seulement de faire œuvre d’historien. L’Angleterre et la France sont des alliées (presque) fidèles depuis plus de deux cents ans. Le passé est bien mort, il n’y a donc pas de risque à le rappeler. En revanche, il était nécessaire de démentir l’idée reçue, et solidement établie, d’une Angleterre toujours victorieuse alors qu’au cours de sept siècles et demi d’affrontements militaires entre les deux puissances, la France a remporté la majorité des batailles.
2) Vous relatez une trentaine de guerres dans lesquelles Angleterre et France se trouvèrent face à face. Mais beaucoup d’entre elles sont davantage des querelles féodales (où deux seigneurs qui se trouvaient être les rois de nos deux nations en gestation se disputaient des fiefs) que des guerres nationales. Quand bascule-t-on vers une guerre réellement nationale ?
 Vous avez raison. Le concept de nation fut long à émerger et ne s’imposa que très progressivement. Sans trop simplifier les choses on peut dire que l’on passe des guerres dynastiques aux guerres nationales avec la fin de la guerre de cent ans. On observe alors l’émergence de la notion de patriotisme et l’attachement au royaume plus encore qu’à la personne du roi. C’est vrai sur le plan politique mais aussi militaire : première bataille gagnée par l’artillerie et donc par l’industrie, bourgeoise, citadine et financière, Castillon (17 juillet 1453) signale la fin de l’ère féodale.
3) Quel est le bilan militaire et politique de cette trentaine de conflits répartis sur plus de sept siècles?
En caricaturant à peine, on peut affirmer que, comparés aux Anglais, les Français font de meilleurs soldats, des marins tout à fait honorables, mais de piètres diplomates. Il est frappant de constater que l’Angleterre a presque toujours fait preuve de continuité, voire d’obstination, dans la poursuite de ses objectifs tandis que la politique française variait au gré des changements de monarques, de gouvernements, des intrigues de cour, des lubies des philosophes. Au pragmatisme, voire de la rouerie, de la première, répond, sous couvert d’honneur et de panache, la naïveté de la seconde.
  Livre à commander ici.

Brève histoire des révoltes populaires

Brève histoire des révoltes populaires.jpegLes révoltes populaires ont une longue et riche histoire Longtemps négligées par les historiens, elles sont aujourd’hui mieux connues. Des derniers feux du monde féodal à l’État-providence de la montée en puissance de la machine administrative à la révolution industrielle, retour sur une histoire mouvementée.
La révolte populaire a pris à travers les âges tant de visages différents, couvert tant de fronts, qu'il est impossible d'en dresser un inventaire exhaustif. En parcourir les éphémérides, c'est reprendre la chronique agitée de l'histoire de France. Mille pages ne suffiraient pas à en accueillir la longue plainte. Pendant longtemps, les historiens, à l'exception notable de Michelet, ont préféré ne pas l'entendre. François Furet parlait même au début des années 60 du « silence populaire du temps long ». En réalité, ce silence traduisait seulement l'état de la recherche historique. Elle a depuis comblé son retard. Rien que pour la période couvrant les années 1661-1789, l’historien Jean Nicolas a fait état, dans sa monumentale Rébellion française(1) de 8 500 « émotions » populaires, pour reprendre le terme d'Ancien Régime, démentant le « tout était calme en tous lieux. » de Louis XIV dans ses Mémoires pour l'instruction du Dauphin.
À quoi cela tient-il ? Dans La France conteste, de 1600 à nos jours, Charles Tilly soutient que ce qui a initié cette vague de révoltes, c'est la formation de l'État capétien, puis le développement du capitalisme. C'est qu'il a fallu financer ce monstre en train de grossir démesurément - l'administration royale. D'où le recours à cette forme légale de pillage qu'est l'impôt. En 1600, un Français moyen, créature alors hypothétique, travaillait 50 heures par an pour l'État. 150 vers 1640. 300 au début du XXe siècle. 700 en 1980. De sujet du roi à assujetti à l'impôt, quatre cents ans d'histoire de France.
Mais les Français ne se révoltent plus contre l'impôt. C'était pourtant la première cause de mécontentement sous l'Ancien Régime. Les émeutes de subsistance ne venant qu'au deuxième rang, et encore à partir seulement du XVIIIe siècle. Au troisième, la défense des droits d'usage, comme la seconde coupe de foin ou les servitudes liées au droit de chasse ou à l'exploitation des communaux. Enfin, les rivalités intervillageoises ou de compagnonnage. Peu de révoltes contre le « château »(2).
De ce massif, émergent les « fureurs paysannes », interminable chronique guerrière qui mobilisera parfois de véritables armées de réserve. De la grande révolte de 1358, restée dans l'histoire sous le nom de « Jacquerie », jusqu'à la révolte du Papier timbré (hausse des taxes sur le papier timbré, indispensable à là signature des actes authentiques) en 1675. Quatre siècles au long desquels Pitauds, Gauthiers, Croquants et Nu-pieds vont faire la chasse aux agents du fisc. Il serait faux de croire que ces insurrections s'exerçaient contre la personne du roi. On en appelait au contraire à son arbitrage. Ce sont les malheureux fonctionnaires de la couronne, émissaires d'une voracité sans nom, qui polarisaient la colère publique. Le mythe du gabeleur et des « chevaucheurs du sel » - le percepteur - illustre ce transfert. C'était une sorte d'ogre qu'on accusait de vouloir lever un « impôt sur la vie », taxant naissances, mariages et décès. Court tout au long de ces « émotions » d'Ancien Régime l'idée d'un âge d'or révolu, souvent associé aux grandes chroniques royales et au temps de Saint Louis. L'innocence du roi trompé en constitue l'un des thèmes récurrents. Il arrivait d'ailleurs qu'on entende au cœur de l'émeute des « Vive le Roy sans gabelle ! ». Quelques naïfs formulant le vœu d'aller porter la taille directement au Louvre.
L'impôt, une forme légale de pillage...
Après un XVe siècle plutôt calme (Peste noire et Guerre de cent ans sont passées par là), on assiste, à partir du milieu du XVIe, au réveil brutal des paysans de l'Ouest et du Sud-Ouest. C'est la « longue marche » des Croquants. De 1593 à 1595, les paysans du Limousin et du Périgord se soulèvent. Ils inaugurent un nouveau cycle de violence sur fond de grève fiscale. Quercy en 1624, Rouergue en 1627, Guyenne en 1635, Périgord de nouveau en 1637, Normandie en 1639. En quelques années, Richelieu a triplé l'impôt. Cette période d'agitation va culminer avec la Fronde. Louis XIV la soldera brutalement. La Fronde marque un point de non-retour. Elle va détacher les élites nobiliaires des « petits » - les « mécaniques », -, restreindre un peu plus les libertés municipales et placer au premier plan l'administration royale, avec son intendant et bientôt ses fermiers généraux. Plus rien n'entravera la marche de l'État. Le temps des émeutes antifiscales est révolu (même si le poujadisme viendra les réactiver pour un temps).
Voici venu celui des émeutes frumentaires (du froment, le blé tendre). L’émeute redevient un phénomène urbain. Sur la période 1661-1789, 40 % des troubles se sont du reste déroulés en ville (pour 15 % seulement de la population), la plupart liés à la peur de la faim et à la cherté du pain. Ils font souvent suite à des événements météo extrêmes. C'est le cas assurément pour les décennies 1690 et 1700, les plus froides jamais enregistrées en France, avec de redoutables famines, qui causeront 1,3 million de morts en 1693.
Le printemps 1775 est le théâtre de la Guerre des farines, émeute frumentaire par excellence et prélude d'une révolution dont les contours commencent à s'esquisser. Cette « guerre » est consécutive à deux mauvaises récoltes, lors des étés 1773-1774, et aux mesures prises par Turgot de libéralisation du commerce des grains. Les troubles se poursuivront tout au long des années 1780, avec une poussée record entre janvier et avril 1789 (310 cas recensés). La monarchie, qui a traversé de nombreuses crises, n'y survivra pas.
Aux uns la Marseillaise, aux autres l'Internationale
La prise de la Bastille marque le point de départ d'une nouvelle course à l'insurrection qui va gagner la France entière. C'est le début de la Grande Peur, qui s'achèvera par l'occupation des châteaux la Nuit du 4 août (même dans les campagnes du Grand Ouest et les futures terres de la chouannerie). Mais on finira par se lasser de la surenchère révolutionnaire et du vide représentatif qu'elle a engendré en démantelant les corps intermédiaires, bâillonnant du même coup l'ordre social. Cette rupture institutionnelle, scellée en août 1789, va ouvrir une spirale de violence où s'engouffrera la Terreur. La Révolution avait pourtant fantasmé la fin des conflits - c'est tout le sens de la Fête de la Fédération le 14 juillet 1790 -, mais révolution bourgeoise, elle travaille à l'avènement de la classe sociale qui en est l'acteur principal.
L'Ancien Régime avait connu des conflits du travail, mais de faible amplitude. Le XIXe siècle leur donnera une tout autre résonance. La révolte sort de ses habits communaux étroits, devient question sociale et enjeu national. Le peuple va défier une monarchie plus bourgeoise que jamais. Celle de Louis-Philippe en constitue le plus parfait exemple, et les Canuts lyonnais, deux fois révoltés et deux fois châtiés, en 1831 et 1834, les victimes exemplaires. C'est le temps des révolutions avortées (du moins pour le peuple). 1830, 1848, 1870-71.
Malgré cela, les grèves se multiplient. Le chômage et la montée des prix exaspèrent le petit peuple qui, en 1885, s'en prend à « Ferry-famine », puis en 1888 à « Floquet-famine », du nom du président du Conseil qui a cassé les arrêtés de Saint-Denis et Saint-Ouen taxant le prix du pain. On se croirait revenu au temps des crises frumentaires. Mais ce sont les dernières émeutes de subsistance. Le thème de « la vie chère » va désormais supplanter celui de la disette. C'est dans ce contexte que naît le boulangisme (et sur fond de scandale de Panama), où d'anciens Communards vont côtoyer des royalistes et des nationalistes. Cette France d'avant 14 va encore connaître quelques grèves spectaculaires, comme celle qui saisit l'ensemble des régions minières après la catastrophe de Courrières en 1906 (plus de 1000 morts). La conquête du repos hebdomadaire en sortira. C'est aux mineurs qu'on la doit.
Le mode d'action collectif privilégié au XIXe était la barricade et sa mythologie, le XXe invente la grève sur le tas, avec occupation d'usine. La révolte change d'époque. Une fois obtenu le droit de s'assembler, plus n'est besoin de convoquer des banquets républicains comme en 1848. Désormais, on sort dans la rue. En masse. Ce type de mobilisation connaît son apogée avec le grand mouvement des viticulteurs du Midi en 1907 On défile. Le 14 juillet pour la nation, le 1er mai pour les ouvriers. Aux uns la Marseillaise, aux autres l'Internationale. Des antagonismes politiques viennent parfois se greffer à la colère de la rue, surtout dans les années trente, qui conjuguent révoltes populistes de droite et de gauche, avec pour point d'orgue l'année 36 et la plus grande vague de grèves de notre histoire. De loin la plus efficace. Les fameux « acquis sociaux » viennent pour la plupart delà.
Chemin faisant, la révolte s'institutionnalise, des syndicats l'encadrent. Les conflits font désormais l'objet d'une cogestion entre partenaires sociaux, sous la houlette d'un État-providence qui s'apparente de plus en plus à une police d'assurance contre les mauvais jours. Est-on pour autant entré dans une « société sans antagonisme majeur », comme le suggère un spécialiste, Pierre Rosanvallon ? Oui, si l'on s'en tient à l'intensité des conflits sociaux. Non, si l'on considère l'émergence d'un nouveau registre de la contestation. Débrayage, refus des heures supplémentaires, recours fréquent aux prud'hommes, séquestrations. Le déclin des conflits du travail n'est vraisemblablement pas pour demain. La longue déflation salariale, masquée par le surendettement des ménages, amplifiée par la crise financière et résumée par les enjeux autour de la question du pouvoir d'achat, devrait déboucher à terme sur un légitime réveil des classes populaires (et moyennes). Malheur à celui qui ne saura pas les entendre.
François Bousquet Le Choc du Mois Août 2009
1) Rébellion française, Mouvements populaires et conscience sociale, 1661-1789, Gallimard, Folio Histoire, novembre 2008,1076 pages.

2) La place manque ici pour évoquer les troubles politico-religieux, où l'élément populaire intervient, ne serait-ce que comme force d'appoint Guerre des Armagnacs et des Bourguignons, Ligue, Fronde, etc.

samedi 28 mars 2020

“Orthodoxie et hérésie durant l’Antiquité tardive”, par Claude Bourrinet

Polymnia Athanassiadi, La lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif. De Numénius à Damascius, Les Belles Lettres, Paris, 2006, 276 p., 25 €
La période qui s’étend du IIIe siècle de l’ère chrétienne au VIe, ce qu’il est convenu d’appeler, depuis les débuts de l’Âge moderne, le passage de l’Antiquité gréco-romaine au Moyen Âge (ou Âges gothiques), fait l’objet, depuis quelques années, d’un intérêt de plus en plus marqué de la part de spécialistes, mais aussi d’amateurs animés par la curiosité des choses rares, ou poussés par des besoins plus impérieux. De nombreux ouvrages ont contribué à jeter des lueurs instructives sur un moment de notre histoire qui avait été négligée, voire méprisée par les historiens. Ainsi avons-nous pu bénéficier, à la suite des travaux d’un Henri-Irénée Marrou, qui avait en son temps réhabilité cette époque prétendument « décadente », des analyses érudites et perspicaces de Pierre Hadot, de Lucien Jerphagnon, de Ramsay MacMullen, de Christopher Gérard et d’autres, tandis que les ouvrages indispensable, sur la résistance païenne, de Pierre de Labriolle et d’Alain de Benoist étaient réédités. Polymnia Athanassiadi, professeur d’histoire ancienne à l’Université d’Athènes, a publié, en 2006, aux éditions Les Belles Lettres, une recherche très instructive, La Lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif, que je vais essayer de commenter.
Avant tout, il est indispensable de s’interroger sur l’occultation, ou plutôt l’aveuglement (parce que l’acte de voiler supposerait une volonté assumée de cacher, ce qui n’est pas le cas), qu’ont manifesté les savants envers cette période qui s’étend sur plusieurs siècles. L’érudition classique, puis romantique (laquelle a accentué l’erreur de perspective) préféraient se pencher sur celle, plus valorisante, du Ve siècle athénien, ou de l’âge d’or de l’Empire, d’Auguste aux Antonins. Pourquoi donc ce dédain, voire ce quasi déni ? On s’aperçoit alors que, bien qu’aboutissant à des présupposés laïques, la science historique a été débitrice de la vision chrétienne de l’Histoire. On a soit dénigré ce qu’on appela le « BasEmpire », en montrant qu’il annonçait l’obscurantisme, ou bien on l’a survalorisé, en dirigeant l’attention sur l’Église en train de se déployer, et sur le christianisme, censé être supérieur moralement. On a ainsi souligné dans le déclin, puis l’effondrement de la civilisation romaine, l’avènement de la barbarie, aggravée, aux yeux d’un Voltaire, par un despotisme asiatique, que Byzance incarna pour le malheur d’une civilisation figée dans de louches et imbéciles expressions de la torpeur spirituelle, dans le même temps qu’on saluait les progrès d’une vision supposée supérieure de l’homme et du monde.
Plus pernicieuse fut la réécriture d’un processus qui ne laissa guère de chances aux vaincus, lesquels faillirent bien disparaître totalement de la mémoire. À cela, il y eut plusieurs causes. D’abord, la destruction programmée, volontaire ou non, des écrits païens par les chrétiens. Certains ont pu être victimes d’une condamnation formelle, comme des ouvrages de Porphyre, de Julien l’Empereur, de Numénius, d’autres ont disparu parce qu’ils étaient rares et difficiles d’accès, comme ceux de Jamblique, ou bien n’avaient pas la chance d’appartenir au corpus technique et rhétorique utile à la propédeutique et à la méthodologie allégorique utilisées par l’exégèse chrétienne. C’est ainsi que les Ennéades de Plotin ont survécu, contrairement à d’autres monuments, considérables, comme l’œuvre d’Origène, pourtant chrétien, mais plongé dans les ténèbres de l’hérésie, qu’on ne connaît que de seconde main, dans les productions à des fins polémiques d’un Eusèbe.
La philosophie, à partir du IIe siècle, subit une transformation profonde, et se « platonise » en absorbant les écoles concurrentes comme l’aristotélisme et le stoïcisme, ou en les rejetant, comme l’académisme ou l’épicurisme, en s’appuyant aussi sur un corpus mystique, plus ou moins refondé, comme l’hermétisme, le pythagorisme ou les oracles chaldaïques. De Platon, on ne retient que le théologien. Le terme « néoplatonisme » est peu satisfaisant, car il est un néologisme qui ne rend pas compte de la conscience qu’avaient les penseurs d’être les maillons d’une « chaîne d’or », et qui avaient hautement conscience d’être des disciples de Platon, des platoniciens, des platonici, élite considérée comme une « race sacrée ». Ils clamaient haut et fort qu’il n’y avait rien de nouveau dans ce qu’ils avançaient. Cela n’empêchait pas des conflits violents (en gros, les partisans d’une approche « intellectualisante » du divin, de l’autre ceux qui mettent l’accent sur le rituel et le culte, bien que les deux camps ne fussent pas exclusifs l’un de l’autre). Le piège herméneutique dont fut victime l’appréhension de ces débats qui éclosent au seuil du Moyen Âge, et dont les enjeux furent considérables, tient à ce que le corpus utilisé (en un premier temps, les écrits de Platon) et les méthodes exégétiques, préparent et innervent les pratiques méthodologiques chrétiennes. Le « néoplatonisme » constituerait alors le barreau inférieur d’une échelle qui monterait jusqu’à la théologie chrétienne, sommet du parcours, et achèvement d’une démarche métaphysique dont Platon et ses exégètes seraient le balbutiement ou la substance qui n’aurait pas encore emprunté sa forme véritable.
Or, non seulement la pensée « païenne » s’inséra difficilement dans un schéma dont la cohérence n’apparaît qu’à l’aide d’un récit rétrospectif peu fidèle à la réalité, mais elle dut batailler longuement et violemment contre les gnostiques, puis contre les chrétiens, quand ces derniers devinrent aussi dangereux que les premiers, quitte à ne s’avouer vaincue que sous la menace du bras séculier.
Cette résistance, cette lutte, Polymnia Athanassiadi nous la décrit très bien, avec l’exigence d’une érudite maîtrisant avec talent la technique philologique et les finesses philosophiques d’un âge qui en avait la passion. Mais ce qui donne encore plus d’intérêt à cette recherche, c’est la situation (pour parler comme les existentialistes) adoptée pour en rendre compte. Car le point de vue platonicien est suivi des commencements à la fin, de Numénius à Damascius, ce qui bascule complètement la compréhension de cette époque, et octroie une légitimité à des penseurs qui avaient été dédaignés par la philosophie universitaire. Ce n’est d’ailleurs pas une moindre gageure que d’avoir reconsidéré l’importance de la théurgie, notamment celle qu’a conçue et réalisée Jamblique, dont on perçoit la noblesse de la tâche, lui qui a souvent fort mauvaise presse parmi les historiens de la pensée.
Pendant ces temps très troublés, où l’Empire accuse les assauts des Barbares, s’engage dans un combat sans merci avec l’ennemi héréditaire parthe, où le centre du pouvoir est maintes fois disloqué, amenant des guerres civiles permanentes, où la religiosité orientale mine l’adhésion aux dieux ancestraux, l’hellénisme (qui est la pensée de ce que Paul Veyne nomme l’Empire gréco-romain) est sur la défensive. Il lui faut trouver une formule, une clé, pour sauver l’essentiel, la terre et le ciel de toujours. Nous savons maintenant que c’était un combat vain (en apparence), en tout cas voué à l’échec, dès lors que l’État allait, par un véritable putsch religieux, imposer le culte galiléen. Durant trois ou quatre siècles, la bataille se déroulerait, et le paganisme perdrait insensiblement du terrain. Puis on se réveillerait avec un autre ciel, une autre terre. Comme le montre bien Polymnia Athanassiadi, cette « révolution » se manifeste spectaculairement dans la relation qu’on cultive avec les morts : de la souillure, on passe à l’adulation, au culte, voire à l’idolâtrie des cadavres.
À travers cette transformation des cœurs, et de la représentation des corps, c’est une nouvelle conception de la vérité qui vient au jour. Mais, comme cela advient souvent dans l’étreinte à laquelle se livrent les pires ennemis, un rapport spéculaire s’établit, où se mêlent attraction et répugnance. Récusant la notion de Zeigeist, trop vague, Polymnia Athanassiadi préfère celui d’« osmose » pour expliquer ce phénomène universel qui poussa les philosophes à définir, dans le champ de leurs corpus, une « orthodoxie », tendance complètement inconnue de leurs prédécesseurs. Il s’agit là probablement de la marque la plus impressionnante d’un âge qui, par ailleurs, achèvera la logique de concentration extrême des pouvoirs politique et religieux qui était contenu dans le projet impérial. C’est dire l’importance d’un tel retournement des critères de jugement intellectuel et religieux pour le destin de l’Europe.
Il serait présomptueux de restituer ici toutes les composantes d’un processus historique qui a mis des siècles pour réaliser toutes ses virtualités. On s’en tiendra à quelques axes majeurs, représentatifs de la vision antique de la quête de vérité, et généralement dynamisés par des antithèses récurrentes.
L’hellénisme, qui a irrigué culturellement l’Empire romain et lui a octroyé une armature idéologique, sans perdre pour autant sa spécificité, notamment linguistique (la plupart des ouvrages philosophiques ou mystiques sont en grec) est, à partir du IIe siècle, sur une position défensive. Il est obligé de faire face à plusieurs dangers, internes et externes. D’abord, un scepticisme dissolvant s’empare des élites, tandis que, paradoxalement, une angoisse diffuse se répand au moment même où l’Empire semble devoir prospérer dans la quiétude et la paix. D’autre part, les écoles philosophiques se sont pour ainsi dire scolarisées, et apparaissent souvent comme des recettes, plutôt que comme des solutions existentielles. Enfin, de puissants courants religieux, à forte teneur mystique, parviennent d’Orient, sémitique, mais pas seulement, et font le siège des âmes et des cœurs. Le christianisme est l’un d’eux, passablement hellénisé, mais dont le noyau est profondément judaïque.
Plusieurs innovations, matérielles et comportementales, vont se conjuguer pour soutenir l’assaut contre le vieux monde. Le remplacement du volume de papyrus par le Codex, le livre que nous connaissons, compact, maniable, d’une économie extraordinaire, outil propice à la pérégrination, à la clandestinité, sera déterminant dans l’émergence de cette autre figure insolite qu’est le missionnaire, le militant. Les païens, par conformisme traditionaliste, étaient attachés à l’antique mode de transmission de l’écriture, et l’idée de convertir autrui n’appartenait pas à la Weltanschauung gréco-romaine. Nul doute qu’on ait là l’un des facteurs les plus assurés de leur défaite finale.
Le livre possède aussi une qualité intrinsèque, c’est que la disposition de ses pages reliées et consultables à loisir sur le recto et le verso, ainsi que la continuité de lecture que sa facture induit, le rendent apte à produire un programme didactique divisé en parties cohérentes, en une taxinomie. Il est par excellence porteur de dogme. Le canon, la règle, l’orthodoxie sont impliqués dans sa présentation ramassée d’un bloc, laissant libre cours à la condamnation de l’hérésie, terme qui, de positif qu’il était (c’était d’abord un choix de pensée et de vie) devient péjoratif, dans la mesure même où il désigne l’écart, l’exclu. Très vite, il sera l’objet précieux, qu’on parera précieusement, et qu’on vénérera. Les religions du Livre vont succéder à celles de la parole, le commentaire et l’exégèse du texte figé à la recherche libre et à l’accueil « sauvage » du divin.
Pour les Anciens, la parole, « créature ailée », selon Homère, symbolise la vie, la plasticité de la conscience, la possibilité de recevoir une pluralité de messages divins. Rien de moins étrange pour un Grec que la théophanie. Le vecteur oraculaire est au centre de la culture hellénique. C’est pourquoi les Oracles chaldaïques, création du fascinant Julien le théurge, originaire de la cité sacrée d’Apamée, seront reçus avec tant de faveur. En revanche la théophanie chrétienne est un événement unique : le Logos s’est historiquement révélé aux hommes. Cependant, sa venue s’est faite par étapes, chez les Juifs et les Grecs d’abord, puis sous le règne d’Auguste. L’incarnation du Verbe est conçue comme un progrès, et s’inscrit dans un temps linéaire. Tandis que le Logos, dans la vision païenne, intervient par intermittence. En outre, il révèle une vérité qui n’est cernée ni par le temps, ni par l’espace. La Sophia appartient à tous les peuples, d’Occident et d’Orient, et non à un « peuple élu ». C’est ainsi que l’origine de Jamblique, de Porphyre, de Damascius, de Plotin, les trois premiers Syriens, le dernier Alexandrin, n’a pas été jugé comme inconvenante. Il existait, sous l’Empire, une koïnè théologique et mystique.
Que le monothéisme sémitique ait agi sur ce recentrement du divin sur lui-même, à sa plus simple unicité, cela est plus que probable, surtout dans cette Asie qui accueillait tous les brassages de populations et de doctrines, pour les déverser dans l’Empire. Néanmoins, il est faux de prétendre que le néoplatonisme fût une variante juive du platonisme. Il est au contraire l’aboutissement suprême de l’hellénisme mystique. Comme les Indiens, que Plotin ambitionnait de rejoindre en accompagnant en 238 l’expédition malheureuse de Gordien II contre le roi perse Chahpour, l’Un peut se concilier avec la pluralité. Jamblique place les dieux tout à côté de Dieu. Plus tard, au Ve siècle, Damascius, reprenant la théurgie de Jamblique et l’intellectualité de Plotin (IIIe siècle), concevra une voie populaire, rituelle et cultuelle, nécessairement plurielle, et une voie intellective, conçue pour une élite, quêtant l’union avec l’Un. Le pèlerinage, comme sur le mode chrétien, sera aussi pratiqué par les païens, dans certaines villes « saintes », pour chercher auprès des dieux le salut.
Les temps imposaient donc un changement dans la religiosité, sous peine de disparaître rapidement. Cette adaptation fut le fait de Numénius qui, en valorisant Platon le théologien, Platon le bacchant, comme dira Damascius, et en éliminant du corpus sacré les sceptiques et les épicuriens, parviendra à déterminer la première orthodoxie païenne, bien avant la chrétienne, qui fut le fruit des travaux de Marcion le gnostique, et des chrétien plus ou moins bien-pensants, Origène, Valentin, Justin martyr, d’Irénée et de Tertullien. La notion centrale de cette tâche novatrice est l’homodoxie, c’est-à-dire la cohérence verticale, dans le temps, de la doctrine, unité garantie par le mythe de la « chaîne d’or », de la transmission continue de la sagesse pérenne. Le premier maillon est la figure mythique de Pythagore, mais aussi Hermès Trismégiste et Orphée. Nous avons-là une nouvelle religiosité qui relie engagement et pensée. Jamblique sera celui qui tentera de jeter les fondations d’une Église, que Julien essaiera d’organiser à l’échelle de l’Empire, en concurrence avec l’Église chrétienne.
Quand les persécutions anti-païennes prendront vraiment consistance, aux IVe, Ve et VIe siècles, de la destruction du temple de Sérapis, à Alexandrie, en 391, jusqu’à l’édit impérial de 529 qui interdit l’École platonicienne d’Athènes, le combat se fit plus âpre et austère. Sa dernière figure fut probablement la plus attachante. La vie de Damascius fut une sorte de roman philosophique. À soixante-dix ans, il décide, avec sept de ses condisciples, de fuir la persécution et de se rendre en Perse, sous le coup du mirage oriental. Là, il fut déçu, et revint dans l’Empire finir ses jours, à la suite d’un accord entre l’Empereur et le Roi des Rois.
De Damascius, il ne reste qu’une partie d’une œuvre magnifique, écrite dans un style déchiré et profondément poétique. Il a redonné des lettres de noblesse au platonisme, mais ses élans mystiques étaient contrecarrés par les apories de l’expression, déchirée comme le jeune Dionysos par les Titans, dans l’impossibilité qu’il était de dire le divin, seulement entrevu. La voie apophatique qui fut la sienne annonçait le soufisme et une lignée de mystiques postérieure, souvent en rupture avec l’Église officielle.
Nous ne faisons que tracer brièvement les grands traits d’une épopée intellectuelle que Polymnia Athanassiadi conte avec vie et talent. Il est probable que la défaite des païens provient surtout de facteurs sociaux et politiques. La puissance de leur pensée surpassait celle de chrétiens qui cherchaient en boitant une voie rationnelle à une religion qui fondamentalement la niait, folie pour les uns, sagesses pour les autres. L’État ne pouvait rester indifférent à la propagation d’une secte qui, à la longue, devait devenir une puissance redoutable. L’aristocratisme platonicien a isolé des penseurs irrémédiablement perdus dans une société du ressentiment qui se massifiait, au moins dans les cœurs et les esprits, et la tentative de susciter une hiérarchie sacrée a échoué pitoyablement lors du bref règne de Julien.
Or, maintenant que l’Église disparaît en Europe, il est grand temps de redécouvrir un pan de notre histoire, un fragment de nos racines susceptible de nous faire recouvrer une part de notre identité. Car ce qui frappe dans l’ouvrage de Polymnia Athanassiadi, c’est la chaleur qui s’en dégage, la passion. Cela nous rappelle la leçon du regretté Pierre Hadot, récemment décédé, qui n’avait de cesse de répéter que, pour les Ancien, c’est-à-dire finalement pour nous, le choix philosophique était un engagement existentiel.
Claude Bourrinet

La république e(s)t le drame paysan

jeudi 26 mars 2020

La Petite Histoire – La grande pandémie : 50 millions de morts

De mars 1918 à mai 1919, une pandémie sans précédent déferle sur l’Amérique du Nord, l’Europe, puis le monde. Familièrement appelé « grippe espagnole », le virus touche alors près d’un milliard de personne et en tue, au minimum, 50 millions. En pleine Grande Guerre, l’Europe fragilisée est rapidement plongée dans l’effroi, et des mesures radicales sont mises en place… bien trop tard. Peut-on comparer cette situation avec l’épidémie actuelle de coronavirus (Covid-19) ? Beaucoup de similitudes existent entre ces deux fléaux qu’un siècle sépare pourtant. Retour sur la plus grande pandémie du XXe siècle, et sur les leçons qu’elle nous lègue.


mercredi 25 mars 2020

France-Allemagne Verdun : une tragédie qui doit nous réconcilier

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Verdun une tragédie qui doit nous reconcilier.jpegLe  1er novembre  1915, le pape Benoît XV constate que se déroule le « spectacle assurément le plus affreux et le plus désolant qui se soit jamais vu de mémoire d'homme » « Munies d'engins épouvantables, dus aux derniers progrès de l'art militaire, des nations visent pour ainsi dire à s entredétruire avec des raffinements de barbarie. » C'est en effet un tournant.
Le 21 février 1916 à 7h30, un déluge de feu s'abat sur les vingt-deux forts qui entourent la ville de Verdun. Le chef d'état-major allemand pour le front de l'Ouest, Erich von Falkenhayn, a donné ordre aux dix divisions de son artillerie de procéder au bombardement intensif des positions françaises. « Il faut saigner l'armée française », a-t-il annoncé dans un mémoire adressé à l'empereur Guillaume II deux mois plus tôt, en décembre 1915, où il estimait également que les pertes allemandes ne dépasseraient jamais les deux cinquièmes des pertes françaises. On sait ce qu'il advint de ces prédictions...
L’enfer de Verdun commence donc; la plus longue bataille de la Grande Guerre durera jusqu'au 18 décembre, avec le retour de l'armée française sur ses positions initiales. Mais de part et d'autres, le bilan est à peine imaginable 378 687 morts, blessés ou disparus du côté français, 335 000 du côté allemand… Un décompte d'autant plus macabre qu'il ne s'agissait pas, pour son initiateur, d'opérer une percée victorieuse ou de gagner un territoire, mais bien d’y organiser la mort de masse pour saper la volonté française. Le poète Paul Valéry résuma cette boucherie en une phrase dans La Crise de l’esprit(1) un de ses textes les plus émouvants : « Maintenant, sur une immense terrasse d'Elsinore, qui va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux granits d'Alsace - l’Hamlet européen regarde des millions de spectres. »
Déjà, dans Clausewitz, le concept « d'usage illimité de la force »
Livre d'études et de chevet des officiers généraux des deux bords durant les cinquante ans qui ont précédé la Grande Guerre, le maître ouvrage de Carl von Clausewitz (1780-1831), De la guerre(2) a servi à soutenir cette logique de « montées aux extrêmes » chez les galonnés des deux côtés du Rhin. Reste que le concept « d'usage illimité de la force » cher à l'ancien officier n'est pas né par hasard. C'est le Comité de salut public, en 1793, qui a inventé « la guerre nationale », avant que le jeune général Bonaparte ne peaufine « la guerre sans règle » pendant la campagne d'Italie, en 1796.
Il faut dire que les Français étaient bien préparés psychologiquement depuis 1782, date de parution des Considérations sur le gouvernement de la Pologne, dans lesquelles Jean-Jacques Rousseau préconise que « tout citoyen doit être soldat par devoir, nul ne doit l'être par métier »(3) En réaction à l'humiliante défaite prussienne de Iéna, en 1806, Clausewitz inaugure le concept de « guerre absolue » qui fera florès dans les états-majors militaires « C'est parce que l'Europe entière est revenue à cette ère des thèses nationales et, par suite, de nations armées, que nous sommes obligés aujourd'hui de reprendre le concept absolu de la guerre, tel qu'il résulte de l'histoire. » C'est donc en ce sens qu'il faut comprendre les fortes paroles de l'historien militaire anglais B. H. Liddell Hart (1895-1970(4) qui dépeignait, non sans raison, Clausewitz comme « le Mahdi de la masse » (dans l'islam, le dernier messie avant l'Apocalypse, et, textuellement, celui qui « montre le chemin au peuple ») et les généraux Foch et son homologue Falkenhayn « ivres du vin rouge sang cultivé par Clausewitz ».
« Peut-on aller jusqu'à dire qu'un discours très précis sur la guerre a mis en place les éléments en Europe de la tragédie de la Première Guerre mondiale ? », s'est interrogé récemment John Lynn, le président de la Commission américaine d'histoire militaire dans un ouvrage passionnant(5) La question ne laisse pas d'agiter les historiens... qui vont désormais plus loin. Car plus qu'un discours, c'est une folie technologique qui s'est emparée de l'Europe. C’est en tout cas la thèse nouvelle et stimulante que nous propose le directeur de la revue Dedefensa, Philippe Grasset, dans un bel ouvrage intitulé Les Ames de Verdun et qui vient tout juste de paraître(6).
De Verdun à Bagdad, un lien direct la même folie mécaniciste
En compagnie de deux photographes, Bernard Plossu et Michel Castermans, celui qui est aussi l'animateur du site dedefensa.org fait de la bataille de Verdun le point de départ « d'un ouragan de mitraille et de feu, enfant de la technologie la plus avancée et donc de notre modernité [qui] échappe au contrôle de l'homme et se retourne contre lui ». Une folie de « la modernité mécaniciste », mais aussi un symbole de résistance. « Verdun nous dit que l'homme a résisté à la fureur de la machine moderniste déchaînée. » Une fois ses enfants dévorés, la modernité s'est choisie un nouveau champion. l'Amérique. Et nous en sommes toujours là aujourd'hui.
Il faut entendre l'universitaire anglo-américain Colin S. Gray(7) résumer la pensée stratégique actuelle de l'armée américaine comme profondément ancrée dans une culture de destruction et d'annihilation de l'adversaire, mais surtout dépendante de sa propre supériorité technologique. De Verdun à Bagdad, la transition est hardie, mais l'ivresse de la puissance technologique reste la même. Surtout lorsque l'on écoute un général américain déclarer en plein siège de Sarajevo en 1993 à son homologue belge le général Francis Briquemont, commandant militaire de la Force de protection de l'ONU en exYougoslavie : « Nous, en Amérique, on ne résout pas les problèmes, on les écrase. » Belle analyse stratégique qui a fait ses preuves en Irak et en Afghanistan...
Sous-titré La Victoire de l'homme sur la ferraille, le livre de Philippe Grasset laisse entrevoir dans sa conclusion le chemin que pourrait prendre une réconciliation européenne. Pour Grasset en effet, il faut « déconstruire Verdun, reconstruire Verdun, en l'insérant dans la tragédie d'aujourd'hui comme il a fait partie de la tragédie d'hier, comme pour conclure enfin, bien entendu, que c'est la même... »
Pour lui, cette tragédie a un nom la folie mécaniciste et mimétique. S'il nomme et définit le mal, l'auteur n'en donne pas les remèdes pour le combattre. Pour cela, il faut se tourner vers le philosophe René Girard(8), qui explique que l'antidote à cette Europe dévastée par la peur et la force, c'est le pardon qu'elle doit s'accorder à elle-même en jetant bas les rancunes mémorielles (Pologne/Ukraine, Pologne/Russie, Allemagne/République tchèque, etc.), qui agitent à intervalles réguliers des populations chauffées à blanc.
C'est finalement Alain Finkielkraut qui a raison de définir l'origine du mal comme « un criminocentrisme exacerbé [qui] conduit l'Europe à n'habiter que son présent. Ne pouvant plus se définir historiquement, elle se définit uniquement par [...] le droit, c'est-à-dire par des normes juridiques potentiellement universelles »(9) Plus pénétrant que jamais, René Girard, pour qui l'Apocalypse a commencé à Verdun, rappelle que « ce qu'il y a de très beau dans la rencontre de De Gaulle et Adenauer à Colombey-les-Deux-Eglises, en 1958, c'est qu'ils voient tous deux que l'Europe doit être pardonnée, en quelque sorte là où elle a péché ». Et le philosophe de souligner le point nodal de la réconciliation franco-allemande. la cathédrale de Reims, où, ce 8 juillet 1962, jour de la réconciliation franco-allemande, l'Eglise organise un office solennel, à l'endroit même où Jeanne d'Arc fît couronner Charles VII et qui fut bombardée en 1914. Il n'y a certainement pas de repentance, mais juste du recueillement, c'est-à-dire un hommage à tous les morts.
Joseph Ratzinger n'a pas, par hasard, tiré de l'oubli Benoit XV
Même démarche en 1996, lorsque le pape Jean Paul II choisit de venir à Reims célébrer les 1500 ans du baptême de Clovis ? Certes, c'est en ce lieu qu'il fut baptisé. Mais René Girard ne peut s'empêcher de s'interroger : « Qu'il ait choisi la ville où les deux pays avaient choisi de se réconcilier est un événement qui n'a pas encore été vraiment pensé. Comme si c'était aux bords de la vieille Lotharingie qu'avait eu lieu le péché originel de l'Europe, le mal spécifique qu'il fallait traiter : un point d'ancrage et de ratage en même temps. » Et que dire de l'élection du cardinal Joseph Ratzinger, premier pape allemand, dont le premier geste fut de tirer de l'oubli son prédécesseur Benoît XV élu en 1914, et qui lutta de toutes ses forces contre l'autodestruction de l'Europe ?
Malheureux Giacomo della Chiesa, « pape boche » pour Georges Clemenceau et pape « français » pour Erich Ludendorff, qui avait vu juste en dénonçant le « mal funeste » de la Révolution française comme « la véritable cause de la terrible guerre présente »(10)…
Lucien Valdès Le Choc du Mois novembre 2008
1) In Variété I, Gallimard, coll. Folio.
2) Disponible aux éditions Perrin (2006).
3) Le texte figure dans le tome III de ses Œuvres complètes publiées par Gallimard dans la Pléiade.
4) Il est l'auteur de Stratégie (Perrin, 2007), livre devenu un classique de la « psychologie du combat ».
5) De la guerre. Une histoire du combat des origines à nos jours, par John Lynn, Tallandier, 2006.
6) Les Ames de Verdun, la victoire de l'homme sur la ferraille, par Philippe Grasset, éditions Mois, 288 pages. www.editions-mols.eu
7) Cité dans Les Guerres bâtardes. Comment l'Occident perd les batailles du XXIe siècle, par Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, Perrin, 2008.
8) in Achever Clausewitz, éditions Carnet Nord, 2008.
9) in L'Europe et ses Passés douloureux, sous la direction de Georges Mink et Laure Neumayer, éditions de la Découverte, 2 007.

10) in Ad Beatissimi Apostolorum. Lettre encyclique de Sa Sainteté le pape Benoît XV, donnée à Rome le 1er novembre 1914.