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jeudi 20 juillet 2023

L’Âge d’or de la Perse, à lire pour comprendre l’Iran d’hier et d’aujourd’hui

 

L'Âge d'or de la Perse : l'épopée des Savafides, par Yves Bomati
Yves Bomati, docteur ès lettres et sciences humaines, est spécialiste de l’histoire de l’Iran. Il a déjà publié chez Perrin plusieurs biographies de figures de l’Iran. Il vient de publier, toujours chez Perrin, L’Âge d’or de la Perse consacré à l’épopée des Safavides.

Comment comprendre l’Iran actuel – que les diplomates européens nommèrent la Perse jusqu’en 1935 – si l’on méconnaît l’histoire de la dynastie des Safavides, appelée aussi parfois dynastie des “Grands Sophis”, lignée qui compta neuf shahs de plein exercice, et dont le plus glorieux fut sans conteste Shah Abbas Ier le Grand ? En effet, ayant régné de 1501 à 1722, elle fixa certains des fondamentaux politiques et religieux toujours dominants aujourd’hui.

Cette dynastie est qualifiée d’âge d’or pour l’Iran. Pour la première fois depuis des siècles, un pouvoir fort et centralisé se dessinait fermement et tentait de fédérer un pays composite, de stabiliser les frontières face aux forces étrangères, essentiellement ottomanes et ouzbèkes, de redéfinir juridiquement les rapports entre les pouvoirs internes, de s’ouvrir enfin au monde tout en imposant son identité. L’Iran affirmait son choix d’une monarchie absolue qui dominerait les clans et où le régalien et le religieux tenteraient un équilibre fragile, le chiisme étant devenu religion d’Etat en 1501.

Pourquoi l’Europe garde-t-elle toujours l’image d’une Perse mythique ? Cet ouvrage tente d’apporter quelques éléments de réponse. Dès le XVe siècle, les Iraniens montrèrent une volonté de se rapprocher des Occidentaux. Leur choix religieux du chiisme, minoritaire dans le monde musulman, les plaçait en situation de faiblesse par rapport à leurs voisins sunnites. Il fallut attendre le règne de Shah Abbas Ier pour que des ambassadeurs iraniens fussent envoyés en plus grand nombre auprès des cours européennes et du Pape. Visionnaire, le plus grand des shahs safavides avait compris tout le profit qu’il pourrait tirer de l’octroi d’avantages aux Occidentaux désireux de s’installer en Perse. Cependant, sur le terrain militaire, ses espoirs d’une alliance de revers contre l’empire ottoman furent déçus, les pays européens restant divisés sur la stratégie à adopter face au sultan de la Sublime Porte. Si les uns, inquiétés par leur plus grande proximité avec un empire ottoman belliqueux, poussaient à une alliance, d’autres (dont la France) jouaient double jeu et concluaient des pactes avec l’ennemi qui aurait dû être commun.

Le moment était pourtant privilégié : la Perse se hissait presque au niveau de ses grands rivaux, Ottomans et Moghols. Déjà, la route de la soie via l’Inde se constituait depuis la Chine, en même temps que s’affirmait le rôle stratégique du golfe Persique avec son verrou, le détroit d’Ormuz, atout considérable déjà fort envié. C’était la renaissance d’un empire autrefois appelé sassanide (226-652), éteint après l’assassinat de son dernier roi, Yazdgard III, lors de la conquête arabe et de l’islamisation du territoire iranien qui s’ensuivit. Mais cette renaissance n’allait pas durer.

Au début du XVIIIe siècle, le Shah Sultan Hosseyn ne prit pas la mesure du danger pressant que représentait Mahmud Khan, nouveau chef sunnite des Afghans ghilzaïs depuis 1717. Celui-ci voulait s’emparer d’Ispahan avec son armée de onze mille hommes équipés de simples épées face à une armée iranienne de quarante mille hommes qui avait tous les avantages. Le shah superstitieux avait préféré s’en remettre à ses astrologues plutôt qu’à ses généraux. La veille du jour choisi par les astrologues pour la bataille décisive, le crédule shah Sultan Hosseyn fit donner à ses soldats une “potion magique” qui aurait dû les rendre invisibles à leurs ennemis ! Le shah avait par ailleurs fait l’acquisition d’une arme nouvelle qui se révéla bien inutile : les zamburak, des canons légers montés sur des chameaux. L’armée impériale fut vaincue à l’intérieur de son propre territoire le 8 mars 1722. Ce ne fut ensuite qu’une succession de mauvais choix dont l’aboutissement fut la capitulation et l’abdication du shah Sultan Hosseyn le 22 octobre 1722. La dynastie des Safavides, vieille de plus de deux siècles, venait de s’écrouler comme un château de cartes, semblable à celle des Sassanides zoroastriens vaincue en 651 par les troupes arabes musulmanes.

L’Âge d’or de la Perse, Yves Bomati, éditions Perrin, 448 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/lage-dor-de-la-perse-a-lire-pour-comprendre-liran-dhier-et-daujourdhui/173770/

vendredi 1 octobre 2021

Salamine (480 av. J.-C.) : la menace perse tenue en échec

 

Salamine (480 av. J.-C.) : la menace perse tenue en échec

29 septembre 480 av. J-C. Dix ans après Marathon, la bataille navale de Salamine marque un tournant dans l’affrontement avec l’Orient achéménide. Suivie de Platées et du cap Mycale, cette victoire garantit le maintien de l’indépendance des cités grecques. Pour le plus grand bénéfice d’Athènes…

« Ô Salamine ! Nom fatal et détesté ! Athènes ! Athènes ! Que ton souvenir me coût de pleurs. »

Nous sommes en 472 av. J.-C. Dans les gradins du théâtre de Dionysos, le public athénien s’enivre de la déploration lyrique du funeste messager qui, dans Les Perses d’Eschyle, doit faire à la mère de Xerxès le tragique récit de la défaite infligée aux Achéménides. Sur les pentes de l’Acropole, incendiée à l’époque par les Barbares, tous entretiennent la mémoire de l’exploit qui, quelques années plus tôt, a posé les fondations de la puissance maritime de la cité.

Conjurer les mauvais augures…

Septembre 480 av. J.-C. Depuis trois mois déjà, des myriades de Perses ont franchi l’Hellespont sous la conduite du Grand Roi. Soucieux de venger l’humiliation infligée à Marathon à son père Darius, Xerxès vise sans doute également à obtenir un certain nombre d’allégeances dans une péninsule finalement bien périphérique au regard de l’immense Empire dont il maîtrise les destinées. La rapidité de la progression de ses troupes innombrables, entravée seulement par l’héroïque résistance de Léonidas aux Thermopyles, sème l’effroi à Athènes, à laquelle Delphes a rendu un oracle effrayant. « Fuis aux extrémités de la terre […] ; il livrera à l’ardeur du feu bien des temples des dieux qui dès maintenant ruissellent de sueur et tremblent de peur » (Hérodote, Histoires, VII, 140).

Tandis que les alliés déjà songent à se retrancher dans le Péloponnèse que protège l’isthme de Corinthe, au risque d’abandonner la Béotie et l’Attique aux Barbares, Thémistocle tente de convaincre ses concitoyens que « le rempart de bois, seul à être inexpugnable », également évoqué par la Pythie, n’est autre que la flotte, dont il a doté la cité quelques années auparavant. En effet, en 483 av. J.-C., pour lutter contre la cité rivale d’Egine, il a réussi à imposer que les bénéfices tirés de l’exploitation des mines servent à la construction de 200 trières (1). Une mesure qui complétait l’aménagement du port du Pirée. Devant les résistances des Athéniens, Thémistocle use de subterfuges pour les convaincre de livrer bataille sur mer, en faisant croire notamment à la disparition du serpent sacré de l’Acropole. Si quelques irréductibles refusent de quitter la cité que les Perses parviennent à investir, les femmes et les enfants sont finalement évacués, tandis que les hommes rejoignent les navires.

Située à l’ouest du Pirée, Salamine est une île du golfe Saronique fermant la baie d’Eleusis. C’est là que mouille la flotte de 300 trières (dont près de 200 athéniennes), placée sous le commandement du chef de la coalition grecque, le Spartiate Eurybiade. Ancrés à Phalère, les Perses disposent d’une incontestable supériorité numérique : 1 200 navires selon Eschyle, un peu plus de 600 pour ceux qui considèrent que Xerxès a déjà subi de lourdes pertes, quelques jours plus tôt, lors d’une tempête au large du cap Artémision.

« Ce n’est pas en fuyant qu’ils chantent le péan, ces Grecs ! »

Thémistocle veut livrer bataille, convaincu que l’ennemi peinera à manœuvrer dans la passe étroite, laissant ainsi aux Athéniens une chance de l’emporter. En butte aux réticences des chefs des forces helléniques, il va pousser Xerxès à s’engager le premier : il lui envoie un messager, le prévenant que les Grecs s’apprêtent à fuir à la nuit tombée. Confiant, le Grand Roi n’y voit pas malice et mobilise toute la nuit durant sa flotte pour garder « les issues et les passes grondantes ». Pour briller aux yeux du Grand Roi, qui s’est installé sur le mont Aigaléos, les Perses s’engagent même imprudemment dans le goulet d’étranglement, là où le détroit séparant les rives de l’Attique des côtes de Salamine est encore rétréci par une île.

« Mais quand le jour aux blancs coursiers épand sa clarté sur la terre, voici que, sonore, une clameur s’élève du côté des Grecs, modulée comme un hymne, cependant que l’écho des rochers de l’île en répète l’éclat. Ce n’est pas en fuyant qu’ils chantent le péan, ces Grecs ! A ce moment au combat ils s’avancent, pleins de valeureuse assurance. Le son de la trompette embrasait tout le front ! Aussitôt le fracas de la rame bruyante frappe d’un même ensemble en cadence le flot… On entend l’innombrable clameur : ‘Allez, enfants des Grecs, libérez la patrie ! Délivrez vos enfants et toutes vos compagnes, et les temples des dieux, les tombeaux des aïeux ! C’est la lutte suprême !’ »
(Eschyle, Les Perses, 353-432).

Les sources divergent quant à la disposition des flottes et au déroulement de la bataille. On prête parfois aux Grecs une tactique de diekplous (percée), une manœuvre de combat naval consistant à foncer à travers les lignes adverses pour briser les rames des navires ennemis, puis à effectuer un demi-tour brutal et revenir les éperonner. Sans doute l’affrontement s’est-il déroulé dans la plus grande confusion, en se démultipliant en une série de combats singuliers entre navires, et en autant d’abordages effectués par les épibates, les hoplites embarqués sur les trières. Dans l’après-midi, alors que depuis des heures déjà le combat, d’une rare violence, fait rage, un vent contraire aux Perses favorise les Grecs. Aristide, l’un des héros de Marathon, peut même débarquer sur l’îlot de Psyttalie et massacrer les troupes d’élite adverses qui y avaient été stationnées pour achever les naufragés grecs. Mais ce ne sont pas eux qui noircissent désormais les eaux de la baie : ce sont les corps des Barbares qui recouvrent les ondes, achevés à coups de rames comme « des thons pris dans un filet ».

La victoire est sans appel et le bruit court que repousse déjà l’olivier sacré que les Perses sacrilèges avaient coupé sur l’Acropole. Alors que les Grecs déplorent la perte de 40 navires, Xerxès en a perdu 200 : sa flotte est cette fois en partie détruite. Après avoir fait exécuter les triérarques (2) défaits, il repart pour l’Asie Mineure. Salamine ne marque pas pour autant la fin de la guerre : une armée est maintenue en Thessalie et reprend l’offensive au printemps suivant, avant d’être cette fois définitivement battue, sur terre à Platées, et sur mer au cap Mycale, en 479. Mais l’écho moral et politique de la bataille est considérable pour les Athéniens, qui se considèrent comme les artisans de ce nouvel exploit. De nouvelles fortifications sont édifiées, dans la cité comme au Pirée qui, réunis quelques années plus tard par les Longs Murs, formeront un ensemble inexpugnable.

Naissance de la thalassocratie athénienne

Dès 478-477, sous couvert de prévenir tout retour des Perses et de libérer les cités ioniennes de la domination barbare, les Athéniens prennent la tête de la ligue de Délos qui va devenir l’instrument politique et naval de la thalassocratie athénienne. Les cités qui ne pourront plus ou ne voudront plus fournir les bateaux et les équipages nécessaires pour patrouiller en mer Égée préfèreront bientôt payer un tribut et laisser ainsi à Athènes la direction effective des opérations.

Salamine marque aussi un changement dans l’évolution intérieure de la cité, en donnant une nouvelle place aux intérêts du dèmos (peuple) urbain. Jusqu’alors en effet, seules les classes les plus élevées du système mis en place par le législateur Clisthène participaient réellement à la vie politique, sous l’égide de la traditionnelle aristocratie foncière. En bas de l’échelle sociale, les thètes (3) ne pouvaient se procurer l’équipement de l’hoplite. Leur visibilité politique était alors inversement proportionnelle à la part qu’ils prenaient dans la défense de la cité. Mais c’est en leur sein désormais que vont être recrutés les rameurs (environ 200 par trière). Comme les marathonomaques au début du Ve siècle av. J.-C., ils vont pouvoir imposer leurs intérêts à l’Ecclesia, pousser toujours davantage la cité à investir les mers et permettre la naissance d’un véritable Empire.

« La foule des marins, à qui l’on devait la victoire de Salamine et, par celle-ci, l’hégémonie acquise grâce à la puissance maritime, donna plus de force à la démocratie » (Aristote, Politique, V, 4, 1304a). Une démocratie qui ne tardera pas à devenir l’instrument de l’impérialisme athénien.

Mathilde T.

Source : La Nouvelle Revue d’Histoire, Hors-Série n°7 « La puissance et la mer », Automne-Hiver 2013, pp. 7-8.

Notes

  • Trière : galère de combat antique.
  • Triérarque : commandant d’une trière.
  • Thètes : citoyens les plus pauvres.

Photo : Mémorial des combattants de Salamine, Grèce. © photo_stella.

https://institut-iliade.com/salamine-480-av-j-c-la-menace-perse-tenue-en-echec/

lundi 13 septembre 2021

Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av J.C.)

 

Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av JC)
Jan Brueghel l’Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602. Coll. Musée Du Louvre. Domaine public.

Fils du célèbre Philippe de Macédoine, Alexandre hérite de ce dernier un royaume qui avait vaincu tant ses ennemis du nord, les Thraces, que ceux du sud, les cités-États helléniques, y compris les puissantes cités d’Athènes et de Thèbes battues à la bataille de Chéronée (338 av JC).

Contexte et personnage

Après l’assassinat de Philippe à l’été 336, Alexandre monte sur le trône et, dès l’année suivante, entreprend les dix années de campagne qui lui permettront de conquérir un gigantesque empire. Commençant par achever la pacification de la Grèce (Thèbes, la rebelle, est rasée définitivement à l’automne 335), Alexandre se tourne à partir de 334 vers le véritable but de ses ambitions, la conquête de la Perse, déjà projetée par son père.

Selon ses biographes, on peut penser que ses motivations étaient tant de venger les invasions du Ve siècle que de vaincre une civilisation perse considérée comme un ennemi héréditaire, incarnant l’exact opposé de la civilisation hellénique en termes d’attachement à la liberté des peuples ; bref, il s’agissait de renverser l’empire achéménide pour garantir définitivement les libertés des Grecs.

Au printemps 334, après avoir traversé le Bosphore et être passé par le site de Troie afin d’honorer les héros homériques (dont il fut éminemment inspiré par son précepteur, Aristote), il commence par remporter la victoire du Granique, petit cours d’eau situé non loin de la côte derrière lequel s’étaient retranchées les troupes perses. Pacifiant ensuite toute l’Asie mineure (siège des cités portuaires de Milet et d’Halicarnasse), Alexandre bat l’armée perse commandée par le roi Darius en personne, à la bataille d’Issos. Dès lors, maître d’une bonne moitié de l’Empire, Alexandre profite des deux années qui suivent pour anéantir la puissance navale perse en Méditerranée et conquérir la Judée, puis la lointaine Égypte. En 331, de retour d’Égypte, il décide de supplanter définitivement Darius en allant le vaincre au cœur même de son royaume, en Mésopotamie. La rencontre décisive des deux armées a lieu juste à l’est de la ville actuelle de Mossoul, sur une plaine découverte que l’on dénomme Gaugamèles.

À l’époque de cette bataille, Alexandre a déjà atteint et même dépassé les ambitions que nourrissait son père. Doté d’une éducation princière (instruction dans les disciplines de la musique, de la poésie, de la chasse, de l’équitation et de l’art oratoire), élevé par son précepteur Aristote dans l’imaginaire des poèmes homériques et instruit des disciplines intellectuelles de son époque (géométrie, rhétorique…), Alexandre a démontré très tôt une aptitude certaine au commandement. Ainsi à la bataille de Chéronée, il commande la cavalerie et mène, sur le flanc gauche de l’armée macédonienne, une charge victorieuse contre l’armée coalisée des cités de Thèbes et d’Athènes. L’histoire le décrit par ailleurs comme un jeune homme à l’esprit et au physique avantageux, doté d’un caractère impétueux, fougueux et impatient, toutes qualités qui prédestinent celui qui se disait fils de Zeus à vivre l’un des destins les plus glorieux de l’histoire européenne.

La bataille

À Gaugamèles, le rapport de force s’établit largement en faveur de Darius, qui rassemble environ cinq fois plus de combattants qu’Alexandre. « Roi des rois », il dispose notamment d’une infanterie d’élite composée de mercenaires grecs, de chars équipés aux roues de longues faux tournantes, d’une quinzaine d’éléphants de guerre et d’une cavalerie à la fois lourde (cavaliers perses équipés de cottes de maille) et légère (cavaliers des steppes scythes et bactriens, habitués à vivre à cheval). En outre, parvenu sur place en premier, Darius a veillé à préparer le terrain à son avantage, allant jusqu’à faire enlever les broussailles et autres obstacles pouvant freiner les charges de sa cavalerie.

Bataille de Gaugamèles
Bataille de Gaugamèles et fuite de Darius, gravure de la fin du XVIIe siècle. Domaine public.

Tout laisse présager une victoire perse

Pourtant, au matin de la bataille, Alexandre, vêtu d’une simple tunique de lin blanc, épée à son flanc et casque à plumes blanches sur la tête, enfourche Bucéphale, son noir destrier, pour passer en revue le front de ses troupes et aller se placer sur son aile droite avec ses Compagnons, cavalerie d’élite dont les membres, issus de l’aristocratie macédonienne, lui sont attachés par un serment de fidélité personnelle. Le plan de Darius est à l’évidence de compter sur le caractère beaucoup plus étendu de sa ligne de troupes, comparé à celle des Macédoniens, pour déborder ces derniers sur leurs ailes et les prendre à revers. Il est donc vital que les ailes du dispositif grec tiennent bon et que le centre ne soit pas enfoncé par les chars, les éléphants perses ou plus sûrement par les bataillons de mercenaires grecs.

Les chars comme les éléphants s’avèrent inefficaces pour rompre la ligne macédonienne, notamment parce que, grâce à leur grande discipline, les rangs grecs s’ouvrent pour laisser passer leurs ennemis non sans avoir criblé, au passage, les équipages des uns et des autres de flèches et javelines.

Puis les troupes macédoniennes commencent à avancer dans un silence parfait qu’Alexandre leur a imposé afin de mieux entendre ses ordres tandis que, comme prévu, la cavalerie perse entame sa charge aux extrémités. À partir de ce moment, les versions divergent quelque peu sur le déroulement exact de la bataille. Selon certaines sources, c’est en exploitant une brèche ouverte dans le dispositif perse par la charge de leur cavalerie, qu’Alexandre peut s’y engouffrer, provoquant une rupture fatale des lignes ennemies. Pour d’autres, Alexandre mène, depuis son aile droite, une charge selon une trajectoire oblique qui prend Darius complètement au dépourvu. Motivé par le sens tactique d’Alexandre mais aussi par la nécessité de venir secourir son aile gauche malmenée, cette charge, menée à bride abattue à l’image de celles qui avaient apporté la victoire à l’armée macédonienne dans les précédentes batailles, permet à Alexandre de se rapprocher du char de Darius, reconnaissable à son étendard impérial. Il n’en faut pas davantage pour que le monarque achéménide fasse faire demi-tour à ses chevaux et s’enfuie dans la plus totale confusion. Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.

Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.
Relief en ivoire représentant la bataille de Gaugamèles (fuite de Darius, détail). Travail du début du XVIIIe siècle. Coll. Museo Arqueológico Nacional, Madrid. Source : Wikimedia (cc)

Ce qu’il faut retenir

Cette victoire sans appel, doit autant au génie tactique d’Alexandre qu’à son audace et à son courage.

Lors de la bataille de Gaugamèles, Alexandre se révèle à nouveau comme un grand chef de guerre. Face au risque d’enveloppement auquel l’infériorité numérique de son armée l’expose, il décide cette imprévisible charge de cavalerie par laquelle il prend définitivement l’initiative sur ses adversaires acculés à réagir plus qu’à profiter de leur surnombre.

Mais Alexandre s’illustre aussi par sa manière de conduire ses troupes sur le champ de bataille.

Ainsi, pour saisir les opportunités comme celle qu’il exploite à la bataille de Gaugamèles, Alexandre se doit d’être au plus fort des combats, à l’endroit où se font les choix décisifs.

C’est aussi pourquoi, au mépris du danger que cela lui fait courir (et qui lui vaudra quelques blessures assez sérieuses), il s’efforce toujours d’être bien visible de ses troupes et porte à cet effet casque à cimier blanc et armure rutilante.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

lundi 27 août 2012

1er septembre 338 avant JC Athènes perd la liberté à Chéronée

Le 1er septembre de l'an 338 avant JC, Athènes et Thèbes se heurtent à l'armée macédonienne. La bataille a lieu à Chéronée, au nord de la Grèce, en Béotie, non loin du célèbre défilé des Thermopyles.
C'en est fini à tout jamais de l'indépendance des cités grecques et de la plus prestigieuse d'entre elles, Athènes.
Jean-François Zilberman

Démosthène contre Philippe
Un siècle plus tôt, Athènes dominait le monde grec sous le gouvernement du grand Périclès. Ses penseurs et ses artistes créaient des oeuvres vouées à l'immortalité. Mais les guerres intestines ont affaibli les cités et le petit royaume semi-barbare de Macédoine en a profité pour se renforcer sous la poigne énergique du roi Philippe II
À Athènes, Démosthène s'évertue à ouvrir les yeux de ses concitoyens sur le danger macédonien. Souffrant de bégaiement dans sa jeunesse, il a réussi à le surmonter à force de volonté et d'énergie et est devenu l'orateur le plus célèbre de la Grèce antique, consacrant toute sa vie à la lutte contre Philippe II et Alexandre le Grand.
Ses harangues dénommées Philippiques et Olynthiennes (du nom d'Olynthe, une cité portuaire conquise par Philippe II), restent de remarquables témoignages de l'art oratoire. Mais elles ne suffisent pas à arrêter les phalanges macédoniennes. La langue française conserve leur souvenir sous la forme d'un nom commun, philippique, qui désigne encore aujourd'hui une harangue violente.
Fin de l'indépendance grecque
À Chéronée, le roi Philippe II de Macédoine et son fils Alexandre remportent une victoire complète grâce à leur infanterie, organisée en redoutables phalanges, et à leur cavalerie, que commande Alexandre, à peine âgé de 18 ans.
Le jeune prince emporte la décision en taillant en pièces le bataillon des Thébains. Son père, lui-même remarquable homme d'État et conquérant, lui aurait lancé, admiratif : «Mon fils, cherche-toi un autre royaume car celui que je te laisse est trop petit pour toi ! »
Désormais, Athènes doit se soumettre comme le reste de la Grèce à un roi à demi-barbare (ou considéré comme tel).
Après la défaite de Chéronée et l'échec d'un ultime soulèvement, Athènes entre dans l'alliance macédonienne et participe avec Alexandre le Grand à la conquête de l'empire perse.
Démosthène se suicide par le poison quinze ans plus tard, à 62 ans, après avoir tenté de soulever une nouvelle fois sa cité contre Antipater, le général macédonien qui a succédé à Alexandre à la tête de la Grèce.
Réconciliation sur le dos des Perses
Ayant soumis la Grèce, Philippe II prend le titre d'hégémon (guide ou protecteur des Grecs). Il s'apprête à se retourner contre les Perses de la dynastie achéménide, ceux-là même qui attaquèrent la Grèce deux siècles plus tôt, à l'époque des guerres dites médiques.
Cette expédition est destinée à libérer les cités grecques d'Asie, que les Perses ont à nouveau occupées, ainsi qu'à rapprocher Grecs et Macédoniens en vue de mettre fin à leurs querelles fratricides.
Mais Philippe II est assassiné en 336 avant JC par l'un de ses hommes, qui craint à juste titre la perspective d'une guerre dans la lointaine et mystérieuse Asie. C'est donc son fils Alexandre III (20 ans) qui reprend à son compte ce projet.
Avant de partir à la conquête de l'Asie, le nouveau roi de Macédoine Alexandre III établit la sécurité sur les frontières nord du royaume, en Illyrie et le long du Danube.
Les cités grecques veulent en profiter pour s'émanciper mais Alexandre réagit avec célérité. Il détruit Thèbes au son des flûtes... À l'exception de la maison du poète Pindare et des temples. Par contre, il respecte Athènes, par amour de son passé prestigieux et par souci de se rallier ses élites.
La route de la gloire
Le nouveau généralissime des Grecs prépare avec soin l'expédition d'Asie. Fort d'une autorité charismatique sur ses hommes et entouré d'excellents généraux (Parménion, Séleucos, Ptolémée, Antigone...), il veille aussi à bien organiser ses lignes de ravitaillement et ses liaisons avec l'arrière.
Il franchit le détroit du Bosphore avec environ 40.000 soldats macédoniens et grecs, dont 5.000 cavaliers qui lui seront très utiles au plus fort des combats, et se lance aussitôt à la poursuite de Darius III, le roi des Perses.
Au départ, il ne s'agit dans son esprit que d'une expédition punitive contre les Perses mais au fil des combats, elle va déboucher sur la plus fabuleuse épopée de tous les temps. -

jeudi 9 août 2012

Hérodote, les Perses et la démocratie par Ch. Maurras

Chez le Père de l'histoire

Quand sur un mot de M. Flourens ou sur un silence de M. Poincaré, sur un aveu de Marcel Sembat ou sur une nouvelle bassesse de Jaurès, on vient de saisir quelque témoignage nouveau de l'infamie ou de la sottise, de l'impuissance ou de la débilité du régime démocratique, il est véritablement doux, il est lumineux et fortifiant de rattacher ces dures sensations de la vie d'aujourd'hui aux réalités du passé. Rouvrir un des vieux écrivains qui nous apprirent à sentir, et retrouver chez eux la vérification d'un jugement sur les choses contemporaines, il n'y a pas beaucoup de satisfactions d'esprit comparables. L'armée innombrable des hommes qui ont vécu et qui sont morts en des conditions infiniment dissemblables des nôtres se lève de sa cendre ou de ses charniers pour redire d'une voix ferme que nous avons parlé avec exactitude ou conformément aux intérêts les plus clairs de leurs descendants, successeurs, continuateurs. Et l'intelligence inondée de la lumière du présent trouve alors l'assurance de ne pas céder aux impressions fugaces de son siècle ; selon le splendide mot de Bonald, elle se sent « marcher », ou plutôt se reposer « avec tous les siècles ».
Qu'il soit remercié, le lecteur inconnu qui m'a fait penser à rouvrir le vieil Hérodote afin d'y relire l'antique débat politique d'Otanès, de Mégabyse et de Darius ! De ces moments fort agréables, les meilleurs auront peut-être été ceux où j'ai dû conférer les traductions à l'original. Sans y être grand clerc, je n'ai pas encore perdu mon amitié d'enfance pour la vivacité et la fraîcheur extrême des textes grecs. Ils ne sont pas précisément la jeunesse du monde, mais c'est la jeunesse de la pensée humaine conservée et perpétuée par un charme. Il ne faut pas croire que cela soit le privilège des vieux hellènes tels que l'auteur de l'Histoire : Aristote, qui est plus récent, donnera aussi cette sensation de légèreté et de promptitude dans l'ordre. Je crois que c'est inimitable. Il ne faut pas songer à traduire cela. Songeons plutôt à respirer cette belle sagesse afin de la comprendre et de l'utiliser. Les Grecs, qui ont été l'absurdité et l'anarchie faites peuple dans leur politique réelle, ont vu à peu près tout ce qu'il fallait voir en matière de politique théorique. S'ils n'ont pas su mettre de l'ordre dans leurs cités, ils l'ont fait régner dans leur pensée et dans leur langage, c'est déjà bien joli.
Nous voici donc au troisième livre de l'Histoire par excellence, celui dont Hérodote a fait hommage à la spirituelle Thalie, muse des comédiens. L'usurpateur du trône de Perse, le faux Smerdis, est massacré. Les sept grands seigneurs persans, dont la conjuration a parfaitement réussi, délibèrent sur le gouvernement à adopter. Avant tout, l'historien spécifie que ses rapports seront difficilement crus des sceptiques Hellènes. Mais il dit ce qu'il a appris, comme on le lui a dit.
Le seigneur qui avait eu l'initiative de la conspiration, Otanès, exhorta ses interlocuteurs à mettre l'autorité en commun. « Je crois », dit-il, « que l'on ne doit plus désormais confier la direction de l'État à un seul homme. Cela n'est pas fort agréable, et ce n'est pas très bon. Le monarque fait ce qu'il veut sans rendre de compte à personne et (ici je résume ce qui traîne dans le discours) bien qu'un tyran qui jouit de toutes les sortes de biens puisse et doive être exempt d'envie, le fait est que tout lui porte ombrage, ses sujets ne le savent que trop ! Il n'est bien qu'avec les plus méchants, il bouleverse les lois de la patrie, il n'a aucun respect pour les mœurs ni pour les formalités établies… » Réquisitoire ancien comme le monde, mais qui a le tort de se borner aux mauvais princes sans oser prendre garde que les tyrannies collectives n'en sont pas exemptes, bien au contraire ; une assemblée peut être tout aussi envieuse, avide, immorale et méchante qu'un seul tyran et avec moins d'effort ou de retenue ; donc plus facilement, les responsabilités étant divisées et par conséquent annulées …
Otanès devient beaucoup plus intéressant quand il ajoute, pour louer la démocratie : « Il n'en est pas de même du gouvernement du peuple. Premièrement, on l'appelle isonomie (égalité). C'EST LE PLUS BEAU DE TOUS LES NOMS. Secondement, il ne s'y commet aucun de ces désordres qui sont inséparables de l'état monarchique. Le magistrat s'y choisit au sort (!), il est comptable de ses actes, toutes les délibérations s'y font en commun. Je suis donc d'avis d'abolir le gouvernement monarchique et d'établir le démocratique, PARCE QUE TOUT SE TROUVE DANS LE PEUPLE. » Tel fut, dit Hérodote, le langage d'Otanès, digne précurseur des dévots du « peuple » comme Rousseau et Michelet.
Mais Mégabyse qui parla après Otanès conseilla d'établir le gouvernement du petit nombre, « l'oligarchie ». « Je pense avec Otanès, » dit-il, « qu'il faut abolir le gouvernement d'un seul et j'approuve tout ce qu'il a dit à ce sujet. Mais quand il nous engage à remettre la puissance souveraine entre les mains du peuple, il s'écarte du bon chemin. Rien de plus insensé et de plus insolent qu'une multitude pernicieuse. En voulant éviter l'insolence du tyran, on tombe sans la tyrannie d'un peuple effréné. Y a-t-il rien de plus insupportable ? Si un roi forme quelque entreprise, C'EST DU MOINS AVEC CONNAISSANCE. Le peuple au contraire n'a ni intelligence ni même raison (qui lui soit commune). Il se précipite inconsidérément à travers les affaires publiques et les roule en tumulte, semblable à quelque fleuve grossi par l'hiver. PUISSENT NOS ENNEMIS USER DE LA DÉMOCRATIE ! Pour nous, faisons le choix des hommes les plus vertueux, mettons la puissance entre leurs mains, NOUS SERONS NOUS-MÊMES de ce nombre et, suivant toutes les apparences, des hommes aussi sages et aussi éclairés ne formeront jamais que des desseins excellents. »
« Nous en serons nous-mêmes ! » Voyez-vous cet ambitieux qui couve et qui s'élève dans le subliminal de la conscience du conservateur libéral ? Au rebours d'Otanès, qui avait opiné avec l'optimisme naïf du Quarante-huiteux ivre du nom d'égalité et qui, non content d'aimer ou de servir le peuple, voudrait le prendre pour oracle et pour conducteur (tout pour le peuple et par le peuple !), le seigneur Mégabyse a de l'intelligence. Mais, si j'ose dire, il a l'intelligence bête, ou bestiale. Raison : elle est intéressée. Elle ne lui servira, en somme, qu'à gagner sa vie. Les rapports supérieurs lui échappent. Il sera du gouvernement avec tous ses meilleurs amis : gouvernement parfait ! C'est à peu près ainsi qu'on raisonna en 1883 autour du duc Albert de Broglie, du duc Decazes et du duc d'Audiffret-Pasquier, lorsque ces messieurs eurent renoncé à ramener le roi « ficelé comme un saucisson ». C'est de même façon que raisonne encore le conservateur libéral. Trop bien mis, bien trop fat pour douter de lui, mais trop bien appris pour vouloir le règne de la foule.
Darius, reprend Hérodote, parla le troisième. Je propose sa méthode en modèle. Les préopinants ont fait luire des préférences personnelles. Lui, le premier, émet une idée et, par là, ce personnage de l'historien grec se comporte en Grec véritable, c'est-à-dire en héraut de l'intelligence. Il ne compare par les ABUS d'un régime à l'ESSENCE d'un autre comme ont fait Otanès et Mégabyse. Ce qu'il compare, on va le voir, ce sont les comparables : « Les trois sortes de gouvernement étant aussi parfaites qu'elles peuvent l'être, la démocratique, l'oligarchique, la monarchique étant toutes les trois à leur meilleur point » (et il est trop clair, comme on l'a vu dans l'Enquête sur la monarchie, que comparer le mauvais roi à la bonne république ou la mauvaise république au bon roi ne peut mener à rien), « je dis », affirme Darius, « que l'État monarchique l'emporte beaucoup sur les deux autres. »
Entre autres raisons de la supériorité monarchique, il donne celle-ci, que MM. de Selves et Caillaux auront pu apprécier après Agadir 1 : « Les délibérations sont secrètes, les ennemis n'en ont aucune connaissance. Mais il n'en est pas de même en oligarchie... » Et la critique des oligarchies est de la plus fine justesse : « Ce gouvernement étant composé de plusieurs personnes qui s'appliquent à la VERTU en vue du bien public » (donc bien intentionnées, donc patriotes, donc honnêtes à l'origine), « il naît ordinairement entre elles des inimitiés PARTICULIÈRES ET VIOLENTES. Chacun veut être le premier, chacun veut que son opinion prévale : de là, les haines réciproques et les séditions ; des séditions on passe aux meurtres, et, des meurtres, ON REVIENT ORDINAIREMENT À LA MONARCHIE, ce qui prouve combien le gouvernement d'un seul est supérieur à celui de plusieurs. »
La remarque va loin. Nous savons par l'enseignement de Fustel de Coulanges que les républiques durables et prospères furent toutes à base d'aristocratie. Mais Hérodote nous avertit de la plaie éternelle des aristocraties : c'est la lutte civile. Et cette lutte est naturellement engendrée par les rivalités, par les compétitions — les rivalités, les compétitions des meilleurs. Si donc quelques rares aristocraties ont réussi à durer et à dominer, si l'histoire du monde mentionne avec respect le nom du sénat de Rome et du sénat de Carthage, du patriciat vénitien et de ce Parlement anglais (qui est l'accord des Communes, de la pairie et du roi), ces réussites exceptionnelles s'expliquent par une autre raison que l'organisation aristocratique : ces aristocraties ont été placées dans certaines conditions privilégiées. Ces conditions tiennent à la simplicité et à l'homogénéité d'un intérêt public évident qui, à Rome, à Carthage, à Venise, à Londres, réconcilia toujours les factions sur les sujets vitaux. Au contraire, l'échec de l'aristocratie athénienne, l'échec de toutes les aristocraties qui ont tenté de gouverner la Gaule et la France, s'expliquent par l'absence de cet élément unificateur et pacifiant : l'extrême complexité de l'intérêt général athénien et français, déchaînait et légitimait à Athènes, comme elle le fait en France, les conflagrations et les déchirements sans limite. Les aristocraties française et athénienne n'ont jamais pu s'unir que sous la botte de l'Étranger : trop tard.
Après avoir si bien vu le défaut général des aristocraties où la « vertu » même devient un facteur de désordre, Darius dit son mot sur la démocratie : là encore, avec une clairvoyance et une originalité singulières. Quant au peuple, dit-il, quand il gouverne, « la corruption ne tarde pas à s'établir ; une fois établie, cette corruption NE PRODUIT PAS DE HAINE ENTRE LES MÉCHANTS : elle les UNIT, au contraire, par les liens d'une étroite amitié, car ceux qui perdent l'État agissent de concert et se soutiennent mutuellement ». Distinction très intelligente.
C'est, selon la frappante expression de Frédéric Le Play, c'est l'erreur des honnêtes gens qui fait le malheur des aristocraties, car, à la suite de l'erreur, la division et les haines éclatent parmi elles.
En démocratie, c'est tout le contraire ; le mal y naît de la puissance des coquins, de leur entente spontanée et naturelle, des cadavres qu'ils mettent entre eux, et par lesquels leur association se fortifie et se perpétue. C'est pourquoi, dit le personnage d'Hérodote, « ils continuent à faire le mal, jusqu'à ce qu'il s'élève quelque grand personnage qui les réprime et prenne l'autorité sur le peuple. Cet homme se fait admirer, et cette admiration fait le roi. CE QUI PEUT SERVIR À MONTRER ENCORE QUE LA MONARCHIE EST LE MEILLEUR GOUVERNEMENT », puisqu'elle est le terme naturel et du gouvernement des pires et du gouvernement des meilleurs.
L'élégant dialecticien insiste : à ces raisons de la raison, il veut, en terminant, ajouter les éloquentes suggestions de l'histoire : « Pour tout dire en peu de mots », s'écrie-t-il, « d'où nous est venue notre indépendance ? De qui la tenons-nous : du peuple ? de l'oligarchie ? ou d'un seul chef ? D'un seul. Puisqu'il est vrai qu'un seul nous délivra de l'esclavage, il faut nous en tenir à lui. Et j'estime d'ailleurs qu'il ne faut pas renverser les lois de la patrie quand elles ont donné de bons résultats, car cela n'aurait rien de sage… » C'est l'argument traditionnel, l'argument de l'Empirisme organisateur, celui qui est tiré du bon service des constructeurs de la patrie. Les quatre autres Perses, qui avaient écouté leurs collègues en silence, se rangèrent au sentiment de Darius, qui mérite encore de l'emporter…
Et cette belle vérité eût été plus sensible encore si je m'étais borné à la traduire mot pour mot. Tant il est vrai que le père de l'histoire ancienne mériterait d'être appelé le père de la politique, car il enseigne comme Homère, père de toute poésie : « Le gouvernement de plusieurs n'est pas bon ; qu'il y ait un seul chef, un roi ! » Tant il est vrai que l'école républicaine se moque de nous en annonçant du nouveau à tout bout de champ ! Combien d'hommes sont morts, et que de peuples se sont succédés depuis Hérodote !
Les éléments, pareils à son fleuve grossi par l'hiver, cheimarrô potamô, n'ont pas cessé de se remplacer avec une indifférente et mélancolique vitesse ; mais les rapports de ces mobiles si divers sont restés immuables. Cela n'a pas bougé. Nous vérifions chaque jour leur loi immortelle. Cesserons-nous de la vérifier à nos dépens ?
Charles Maurras http://maurras.net
Le 1er juillet 1911, l'Allemagne avertit le ministre français des Affaires étrangères de sa décision d'envoyer le croiseur Panther dans la rade d'Agadir. Devant cette manœuvre d'intimidation, et contrairement aux recommandations de l'Angleterre, le Président du Conseil Joseph Caillaux choisit de court-circuiter son ministre, de négocier et de céder. Le 4 novembre 1911, le droit français au protectorat sur le Maroc était « échangé » contre la cession à l'Allemagne de vastes territoires au Congo. (n.d.é.)

vendredi 14 janvier 2011

Les guerres médiques

Voici 25 siècles, sur ce théâtre unique, face aux “Barbares”, des Européens se découvrirent tels.
À l'aube du Ve siècle avant notre ère, dans un monde égéen peu peuplé, sous pression des “Barbares” aux frontières de l'Hellade, les Grecs avaient une faible conscience de leur identité. Tout allait changer avec les guerres médiques et la menace d'une invasion ressentie comme celle de l'Asie.
Jusqu'alors, le Barbare était avant tout l'étranger qui ne parlait pas la langue d'Ho­mère. Sa prononciation « lourde et empâ­tée », comme la caractérisera Strabon au Ier siècle encore, suscite les moqueries. Le mot même de “Barbare” retranscrit les onoma­topées ou le bredouillis incompréhensible que les Hellènes entendaient dans la bouche du voyageur accueilli suivant les règles d'hos­pitalité, mais qui était radicalement étranger à leur univers. Si le fait linguistique était la manifestation immédiatement perceptible d'une différence, ce sont les liens du sang, de la religion, des coutumes de la terre qui fon­daient le sentiment d'appartenance.
Sentiment encore faible. Il n'interdisait pas les querelles entre les cités soucieuses de leur autonomie. Ce n'est pas en vain que l'on a pu parler de culture “agonale”, c'est-à-dire bel­liqueuse, pour les Grecs. Une vision helléno­centrée du monde, avec Delphes pour centre ou pour “nombril”, rejetait les Barbares, qu'ils soient égyptiens, carthaginois ou perses, vers des marges géographiques que seuls les voyageurs, ou encore des esprits aty­piques comme Hérodote, étaient en mesure de connaître. Pourtant, la trop grande proxi­mité du puissant empire perse à la lisière du monde grec allait radicalement modifier la perception des Barbares et, en retour, l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes.
La prise de conscience d'une menace repré­sentée par les hordes du Grand Roi fut cepen­dant tardive. Sur la rive asiatique de la mer Égée, l'Ionie, peuplée de Grecs, avait été bruta­lement conquise au milieu du VIe siècle par le souverain achéménide Darius Ier, et intégrée à un ensemble politique oriental qui s'étendait jusqu'à l'Indus. Des maîtres perses et mèdes furent imposés aux Grecs ioniens, qui devaient compter avec une forte présence étrangère sur leur territoire. Il faut préciser que les Perses et les Mèdes d'alors, mêlés aux populations dis­parates de la Babylonie, n'avaient plus guère de parenté avec les conquérants indo-européens arrivés dans ces régions plus de mille ans aupa­ravant. Le fossé ethnique se doublait d'une forte opposition politique, dans la mesure où l'occupant favorisait le régime des tyrans. Mais lorsqu'en -499 les cités d'Ionie se révoltèrent, seules Athènes et Érétrie répondirent à l'appel et se portèrent à leur secours. La menace n'était pas encore ressentie comme assez pressante pour que les Grecs dans leur ensemble, et en tant que tels, en mesurent l'ampleur.
En 492 avant notre ère, 2 ans après la des­truction de Milet, la traversée du Bosphore par les troupes perses que menait Mardonios, gendre du Grand Roi, précisa tout à coup l’imminence du danger. Quelques cités, soucieuses de leur autonomie, préférèrent pourtant s'accommoder d'une tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé et une poussière de communautés de type rural, plus habituées aux querelles de voisinage qu'à la résistance à une invasion étrangère ! « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! » écrira Eschyle (Les Perses, - 472). L'armée barbare semblait irrésistible. Mais lorsque les émissaires achéménides vinrent exiger d'Athènes « la terre et l'eau », c'est-à-dire la soumission de la cité, ils furent, simplement, mis à mort.
Après avoir incendié Naxos ou encore Érétrie, dont les populations furent réduites en esclavage, les Perses débarquèrent alors à Marathon en -490. Contre toute attente, Athéniens et les Platéens, leurs voisins, forts de la cohésion de leur phalange, sortir vainqueurs d'une bataille où l'infanterie barbare l'emportait pourtant par le nombre. Ils s'offrirent même le luxe de rentrer à Athènes au pas cadencé pour protéger la cité d'un éventuel débarquement. Dès lors, les Athéniens pouvaient se flatter, comme l'explique Hérodote, « d'avoir été les premiers de tous Grecs à affronter l'ennemi, les premiers à supporter la vue du vêtement mède et des hommes ainsi vêtus, alors que les Grecs prenaient peur rien qu'à entendre le nom des Mèdes ».
Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès, successeur de Darius, décida d'une seconde expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente. Hérodote a dépeint une armée immense qui défila pendant 7 jours et 7 nuits devant son chef ! Conscients qu'il ne s'agissait cette fois non plus de représailles mais d'une véritable invasion, les Grecs s’organisèrent sous le commandement de Sparte et cela en dépit des oracles défavorable de Delphes.
La Grèce était menacée d'anéantissement. L’Achéménide voulait la réduire par la force et la noyer dans la masse des peuples déjà sous tutelle. La deuxième guerre médique commença en -480. À la tête d'une immense armée bigarrée, Xerxès passa l'Hellespont. Par la Thrace, la Macédoine et l'Épire, il des­cendit vers la Grèce centrale. Malgré l'hé­roique résistance des Spartiates de Léonidas, le défilé stratégique des Thermopyles fut franchi. Les Athéniens durent se réfugier sur leur flotte et quitter leur cité. Eux qui se consi­déraient comme les véritables fils de Gaïa – la Terre divinisée –, enracinés au plus profond du sol de leur patrie, ils laissèrent leurs terres aux mains de l'ennemi. Mais c'était pour prendre une éclatante revanche sur mer, à Salamine, sous le commandement de Thé­mistocle. Cette première victoire précédait celle du Spartiate Pausanias, l'année suivante, sur terre, à Platée.
Ces victoires et d'autres encore précipitè­rent la déroute des Perses et la libération des cités grecques d'Asie Mineure, regroupées dans la ligue de Délos par Athènes en -478. Après de nouvelles victoires navales, le Grand Roi dut reconnaître l'indépendance des villes d'Ionie. Et c'est naturellement dans la bouche des Athé­niens, jurant de ne jamais trahir leurs alliés au profit des Perses, qu'Hérodote place la première recon­naissance explicite de la « grécité ». Après avoir évoqué les temples saccagés et les dieux profanés par les Barbares, qui appellent ven­geance, « il y a le monde grec uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos mœurs qui sont les mêmes… » (Enquête, livre VIII).
L'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent alors de la raconter, d'exalter leur glorieuse résistance et de définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins mena­çants. Tous se reconnaissent dans une cer­taine façon de combattre. La phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, apparaît comme l'antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du Grand Roi, issues des différentes peuplades soumises aux Achémé­nides. L'iconographie grecque ne manque pas de les représenter au moment où ils s'apprê­tent à fuir et tombent à terre, blessés, souli­gnant toujours le caractère exotique de leurs traits et de leur accoutrement. La pureté de la flotte grecque est également magnifiée, notamment par Eschyle. Au martèlement des rames frappant l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, le poète oppose le bruissement confus qui montent des navires barbares à Salamine.
L'absence d'ordre, la démesure, les com­portements excessifs deviennent d'ailleurs les caractéristiques des Barbares. Incapables de se contrôler et de reconnaître les limites fixées à l'homme, ils per­turbent l'équilibre du monde et ne peuvent que susci­ter la colère des dieux. Exemple de l'hubris [perte du sens de la mesure] barbare, Xerxès en per­sonne. À la mer, coupable d'avoir démantelé un pont que ses soldats venaient d'achever, il ordonna d'administrer 300 coups de fouet et de marquer les flots au fer rouge, comme il l'aurait fait avec un esclave. De façon plus générale, face à une forme organi­sée et méthodique de domination qui les menaçaient, les Grecs ont, par contraste, fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation.
Les contours de l'identité grecque se sont ainsi précisés dans l'adversité et la résistance commune. L'hellénisme peut désormais être perçu comme un destin historique qu'il s'agit de graver dans la pierre et dont il faut conser­ver la mémoire : avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms des cités qui avaient combattu à Platée, et des fêtes pan­helléniques de la liberté furent organisées tous les 4 ans sur le site de cette bataille. La mémoire historique des Grecs, qui se limi­tait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure et fédératrice à laquelle on recourra toujours. L'Iliade, pre­mière épopée panhellénique, fut même réin­terprétée et inscrite dans la longue série des conflits qui menèrent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. Sans doute les fils de Priam parlaient­-ils la même langue et rendaient hommage aux mêmes dieux que les Achéens, mais ils comptaient des Barbares dans leur armée. La division du monde et de son histoire, « depuis que la mer a séparé l'Europe de l'Asie » en 2 blocs distincts, radicalement opposés, imposa une telle relecture.
S'il est vrai que la force de cette mémoire partagée, et sans cesse chantée par les poètes, fut mise à mal par l'atomisation des cités, la lutte contre les Perses n'en est pas moins à l'ori­gine d'une prise de conscience identitaire. Elle est également la source de couples symbo­liques qui n'ont cessé de marquer les construc­tions historiques et politiques à venir : Europe et Asie, civilisation et barbarie.
► Emma Demeester, NRH n°7, été 2003./ http://vouloir.hautetfort.com
◘ Chronologie :
  • 546-540 : Conquête de l'Asie mineure et des cités d'lonie par Darius Ier.
  • 499-494 : Révolte de l'lonie contre les Perses.
  • 490 : Première guerre médique : victoire athénienne de Marathon.
  • 486 : Avènement de Xerxès Ier.
  • 480-479 : Deuxième guerre médique.
  • 480 : Sacrifice des Spartiates aux Thermo­pyles. Sac d'Athènes. Victoire navale des Athéniens à Salamine.
  • 479 : Victoire de Platée, libération de la Grèce. Victoire navale de Mycale, libération de l'lonie.
  • 478 : Révolte et libération des Grecs d'Asie Mineure.

lundi 4 octobre 2010

Les guerres médiques

À l'aube du Ve siècle avant notre ère, dans un monde égéen peu peuplé, sous pression des “Barbares” aux frontières de l'Hellade, les Grecs avaient une faible conscience de leur identité. Tout allait changer avec les guerres médiques et la menace d'une invasion ressentie comme celle de l'Asie.

Jusqu'alors, le Barbare était avant tout l'étranger qui ne parlait pas la langue d'Ho­mère. Sa prononciation « lourde et empâ­tée », comme la caractérisera Strabon au Ier siècle encore, suscite les moqueries. Le mot même de “Barbare” retranscrit les onoma­topées ou le bredouillis incompréhensible que les Hellènes entendaient dans la bouche du voyageur accueilli suivant les règles d'hos­pitalité, mais qui était radicalement étranger à leur univers. Si le fait linguistique était la manifestation immédiatement perceptible d'une différence, ce sont les liens du sang, de la religion, des coutumes de la terre qui fon­daient le sentiment d'appartenance.

Sentiment encore faible. Il n'interdisait pas les querelles entre les cités soucieuses de leur autonomie. Ce n'est pas en vain que l'on a pu parler de culture “agonale”, c'est-à-dire bel­liqueuse, pour les Grecs. Une vision helléno­centrée du monde, avec Delphes pour centre ou pour “nombril”, rejetait les Barbares, qu'ils soient égyptiens, carthaginois ou perses, vers des marges géographiques que seuls les voyageurs, ou encore des esprits aty­piques comme Hérodote, étaient en mesure de connaître. Pourtant, la trop grande proxi­mité du puissant empire perse à la lisière du monde grec allait radicalement modifier la perception des Barbares et, en retour, l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes.

La prise de conscience d'une menace repré­sentée par les hordes du Grand Roi fut cepen­dant tardive. Sur la rive asiatique de la mer Égée, l'Ionie, peuplée de Grecs, avait été bruta­lement conquise au milieu du VIe siècle par le souverain achéménide Darius Ier, et intégrée à un ensemble politique oriental qui s'étendait jusqu'à l'Indus. Des maîtres perses et mèdes furent imposés aux Grecs ioniens, qui devaient compter avec une forte présence étrangère sur leur territoire. Il faut préciser que les Perses et les Mèdes d'alors, mêlés aux populations dis­parates de la Babylonie, n'avaient plus guère de parenté avec les conquérants indo-européens arrivés dans ces régions plus de mille ans aupa­ravant. Le fossé ethnique se doublait d'une forte opposition politique, dans la mesure où l'occupant favorisait le régime des tyrans. Mais lorsqu'en -499 les cités d'Ionie se révoltèrent, seules Athènes et Érétrie répondirent à l'appel et se portèrent à leur secours. La menace n'était pas encore ressentie comme assez pressante pour que les Grecs dans leur ensemble, et en tant que tels, en mesurent l'ampleur.

En 492 avant notre ère, 2 ans après la des­truction de Milet, la traversée du Bosphore par les troupes perses que menait Mardonios, gendre du Grand Roi, précisa tout à coup l’imminence du danger. Quelques cités, soucieuses de leur autonomie, préférèrent pourtant s'accommoder d'une tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé et une poussière de communautés de type rural, plus habituées aux querelles de voisinage qu'à la résistance à une invasion étrangère ! « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! » écrira Eschyle (Les Perses, - 472). L'armée barbare semblait irrésistible. Mais lorsque les émissaires achéménides vinrent exiger d'Athènes « la terre et l'eau », c'est-à-dire la soumission de la cité, ils furent, simplement, mis à mort.

Après avoir incendié Naxos ou encore Érétrie, dont les populations furent réduites en esclavage, les Perses débarquèrent alors à Marathon en -490. Contre toute attente, Athéniens et les Platéens, leurs voisins, forts de la cohésion de leur phalange, sortir vainqueurs d'une bataille où l'infanterie barbare l'emportait pourtant par le nombre. Ils s'offrirent même le luxe de rentrer à Athènes au pas cadencé pour protéger la cité d'un éventuel débarquement. Dès lors, les Athéniens pouvaient se flatter, comme l'explique Hérodote, « d'avoir été les premiers de tous Grecs à affronter l'ennemi, les premiers à supporter la vue du vêtement mède et des hommes ainsi vêtus, alors que les Grecs prenaient peur rien qu'à entendre le nom des Mèdes ».

Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès, successeur de Darius, décida d'une seconde expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente. Hérodote a dépeint une armée immense qui défila pendant 7 jours et 7 nuits devant son chef ! Conscients qu'il ne s'agissait cette fois non plus de représailles mais d'une véritable invasion, les Grecs s’organisèrent sous le commandement de Sparte et cela en dépit des oracles défavorable de Delphes.

La Grèce était menacée d'anéantissement. L’Achéménide voulait la réduire par la force et la noyer dans la masse des peuples déjà sous tutelle. La deuxième guerre médique commença en -480. À la tête d'une immense armée bigarrée, Xerxès passa l'Hellespont. Par la Thrace, la Macédoine et l'Épire, il des­cendit vers la Grèce centrale. Malgré l'hé­roique résistance des Spartiates de Léonidas, le défilé stratégique des Thermopyles fut franchi. Les Athéniens durent se réfugier sur leur flotte et quitter leur cité. Eux qui se consi­déraient comme les véritables fils de Gaïa – la Terre divinisée –, enracinés au plus profond du sol de leur patrie, ils laissèrent leurs terres aux mains de l'ennemi. Mais c'était pour prendre une éclatante revanche sur mer, à Salamine, sous le commandement de Thé­mistocle. Cette première victoire précédait celle du Spartiate Pausanias, l'année suivante, sur terre, à Platée.

Ces victoires et d'autres encore précipitè­rent la déroute des Perses et la libération des cités grecques d'Asie Mineure, regroupées dans la ligue de Délos par Athènes en -478. Après de nouvelles victoires navales, le Grand Roi dut reconnaître l'indépendance des villes d'Ionie. Et c'est naturellement dans la bouche des Athé­niens, jurant de ne jamais trahir leurs alliés au profit des Perses, qu'Hérodote place la première recon­naissance explicite de la « grécité ». Après avoir évoqué les temples saccagés et les dieux profanés par les Barbares, qui appellent ven­geance, « il y a le monde grec uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos mœurs qui sont les mêmes… » (Enquête, livre VIII).

L'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent alors de la raconter, d'exalter leur glorieuse résistance et de définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins mena­çants. Tous se reconnaissent dans une cer­taine façon de combattre. La phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, apparaît comme l'antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du Grand Roi, issues des différentes peuplades soumises aux Achémé­nides. L'iconographie grecque ne manque pas de les représenter au moment où ils s'apprê­tent à fuir et tombent à terre, blessés, souli­gnant toujours le caractère exotique de leurs traits et de leur accoutrement. La pureté de la flotte grecque est également magnifiée, notamment par Eschyle. Au martèlement des rames frappant l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, le poète oppose le bruissement confus qui montent des navires barbares à Salamine.

L'absence d'ordre, la démesure, les com­portements excessifs deviennent d'ailleurs les caractéristiques des Barbares. Incapables de se contrôler et de reconnaître les limites fixées à l'homme, ils per­turbent l'équilibre du monde et ne peuvent que susci­ter la colère des dieux. Exemple de l'hubris [perte du sens de la mesure] barbare, Xerxès en per­sonne. À la mer, coupable d'avoir démantelé un pont que ses soldats venaient d'achever, il ordonna d'administrer 300 coups de fouet et de marquer les flots au fer rouge, comme il l'aurait fait avec un esclave. De façon plus générale, face à une forme organi­sée et méthodique de domination qui les menaçaient, les Grecs ont, par contraste, fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation.

Les contours de l'identité grecque se sont ainsi précisés dans l'adversité et la résistance commune. L'hellénisme peut désormais être perçu comme un destin historique qu'il s'agit de graver dans la pierre et dont il faut conser­ver la mémoire : avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms des cités qui avaient combattu à Platée, et des fêtes pan­helléniques de la liberté furent organisées tous les 4 ans sur le site de cette bataille. La mémoire historique des Grecs, qui se limi­tait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure et fédératrice à laquelle on recourra toujours. L'Iliade, pre­mière épopée panhellénique, fut même réin­terprétée et inscrite dans la longue série des conflits qui menèrent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. Sans doute les fils de Priam parlaient­-ils la même langue et rendaient hommage aux mêmes dieux que les Achéens, mais ils comptaient des Barbares dans leur armée. La division du monde et de son histoire, « depuis que la mer a séparé l'Europe de l'Asie » en 2 blocs distincts, radicalement opposés, imposa une telle relecture.

S'il est vrai que la force de cette mémoire partagée, et sans cesse chantée par les poètes, fut mise à mal par l'atomisation des cités, la lutte contre les Perses n'en est pas moins à l'ori­gine d'une prise de conscience identitaire. Elle est également la source de couples symbo­liques qui n'ont cessé de marquer les construc­tions historiques et politiques à venir : Europe et Asie, civilisation et barbarie.

► Emma Demeester, NRH n°7, été 2003. http://vouloir.hautetfort.com

◘ Chronologie :

  • 546-540 : Conquête de l'Asie mineure et des cités d'lonie par Darius Ier.

  • 499-494 : Révolte de l'lonie contre les Perses.

  • 490 : Première guerre médique : victoire athénienne de Marathon.

  • 486 : Avènement de Xerxès Ier.

  • 480-479 : Deuxième guerre médique.

  • 480 : Sacrifice des Spartiates aux Thermo­pyles. Sac d'Athènes. Victoire navale des Athéniens à Salamine.

  • 479 : Victoire de Platée, libération de la Grèce. Victoire navale de Mycale, libération de l'lonie.

  • 478 : Révolte et libération des Grecs d'Asie Mineure.

mardi 9 décembre 2008

10 AOUT 480 AVANT L'ERE CHRETIENNE : SPARTE, UN EXEMPLE

❒ En cette fin du Ve siècle deux mondes sont face à face. D'un côté, Xerxès, le Grand Roi des Perses, et son empire cosmopolite composé, si l'on en croit Hérodote, de quarante-six peuples... De l'autre, la Grèce. C'est-à-dire la matrice historique de cette culture européenne dont sont porteurs, aujourd'hui, ceux qui, en France et dans tous les autres pays d'Europe, se battent pour leurs racines, leur identité, leur peuple et leur terre.
Après les vains efforts de son père Darius, tenu en échec par les hoplites athéniens à Marathon (490), Xerxès entend soumettre à son fouet ces Grecs qui osent récuser l'honneur d'être vassalisés par une superpuissance porteuse d'un nouvel ordre mondial (l'empire des Perses achéménides reprend les visées hégémoniques des empires orientaux qui l'ont précédé - empire babylonien et empire assyrien). Il y a donc confrontation entre deux civilisations, deux cultures, deux conceptions du monde. Le combat des guerriers grecs contre l'impérialisme oriental constitue un enjeu fondamental : « Il ne s'agissait pas seulement, écrit François Chamoux, de la vie et de l'indépendance d'un peuple, mais de l'avenir d'une civilisation (...) Cette fois il ne s'agissait pas d'un conflit ordinaire, où la "guerre, mère de toutes les choses", comme disait Héraclite, opposait les humains et leurs convoitises » ; l'entreprise de Xerxès, en effet, « apparaissait comme une tentative pour imposer à la Grèce non seulement une domination étrangère, mais aussi une philosophie politique, celle des grands états orientaux où, sous l'autorité du souverain de droit divin, vivent non des citoyens, mais des sujets, foule anonyme et servile où l'individu se trouve noyé. » Les guerriers grecs « ont défendu par les armes l'idéal juridique d'une cité composée d'hommes libres. »
Pour briser les Hellènes, Xerxès, après avoir conclu une entente avec Carthage, lance sur la Grèce une armée composite mais dont la masse numérique est effrayante (Hérodote parle, avec peut-être un peu d'exagération, d'un million sept cent mille hommes... ). C'est la plus formidable machine de guerre qu'ait jamais vu le monde méditerranéen.
La nouvelle invasion provoque une réunion panhellénique sur l'Isthme de Corinthe. Oubliant leurs rivalités, les cités grecques proclament l'union sacrée et confient le commandement des armées aux Spartiates.
L'ennemi occupant déjà le nord de la Grèce, Il faut ralentir au maximum sa progression pour pouvoir organiser la résistance du Péloponnèse. Un des rois de Sparte, Léonidas, prend la tête d'une petite troupe et vient occuper le passage des Thermopyles (« la porte des eaux chaudes », nom dû à des sources sulfureuses.) Entre les pentes escarpées de l'Œta et la mer, Il n'y a que la largeur d'une chaussée. Assaut après assaut, pendant plusieurs jours, les armées de Xerxès essayent de forcer le passage. Léonidas et ses trois cents Spartiates se souviennent du principe qu'on inculque, chez eux, au futur guerrier : on ne recule pas jamais. Léonidas et les siens se font donc tuer sur place, jusqu'au dernier.
Ce sacrifice sauva la Grèce. Aux Thermopyles, sur la roche fut gravé : « Passant, va dire à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses lois. »
✍ Pierre VIAL National hebdo du 11 au 17 août 1994