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samedi 30 novembre 2024

Les Romains premiers chasseurs de baleine ?

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Les Basques, qui harponnaient les cétacés il y a 1.000 ans au large des côtes de Biarritz, d’Hendaye, d’Anglet et de Saint-Jean-Pied-de-Port étaient jusqu’à aujourd’hui considérés comme les premiers chasseurs de baleines. Mais la découverte de ces ossements près du détroit de Gibraltar “dans des sites archéologiques d’usines romaines de salage de poisson ouvre la possibilité d’une industrie baleinière”, explique la chercheuse. Cette industrie “peut avoir contribué à leur disparition”, ajoute-t-elle.

De très bons pêcheurs, mais… Les Romains étaient “extrêmement efficaces pour exploiter les ressources marines, y compris de grands poissons comme les thons”, rappelle Dario Bernal-Casasola de l’université de Cadiz en Espagne. Ils n’avaient cependant pas “la technologie nécessaire pour capturer les grandes baleines, les espèces de haute mer, toujours présentes aujourd’hui en Méditerranée”, explique Ana Rodrigues. Mais la découverte de la présence des baleines franches et les baleines grises dans les eaux méditerranéennes à cette époque, change la donne car ces deux espèces “sont côtières et très visibles dans leurs zones de reproduction”, précise la chercheuse. Les Romains ont donc pu les chasser à l’aide de petits bateaux à rames et des harpons à main, comme l’ont fait plus tard les chasseurs basques.

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https://www.fdesouche.com/2018/07/11/les-romains-premiers-chasseurs-de-baleine/

mercredi 11 septembre 2024

Les Romains et leurs religions, de John Scheid

 

Les Romains et leurs religions, de John Scheid

Dans cet ouvrage, John Scheid étudie la relation des Romains avec leurs dieux et explore notamment l’aspect communautaire du culte dans la Rome antique. Une relation qui balance donc entre son cadre collectif et la possibilité de rapports personnels d’un individu avec un dieu.

Plutôt que de « la religion », entendue au sens protestant-libéral comme un sentiment reliant la conscience individuelle à Dieu, John Scheid, dans son dernier livre, nous présente « les religions » des Romains, à savoir les multiples rites de piété reliant « au quotidien » l’homme romain à ses dieux.

En effet, le principal objet polémique du livre concerne le rapport des Romains à leurs dieux. Les études sur la religion romaine connurent une période où il était habituel de la disqualifier pour son formalisme, ou tout au moins de la situer dans une progression téléologique, dont le terme aurait été le christianisme, conçu comme « religiosité », « relation directe avec son créateur, indépendamment des rites et d’un médiateur institutionnel ». Par la suite, cependant, en prenant mieux en compte sa diversité, il s’agit davantage de faire ressortir, dans certaines de ses composantes, tout ce qui semblait trahir une relation plus personnelle à la divinité et rejoindre ainsi le mouvement d’idées qui accompagne les progrès du christianisme : on invoque dans ce sens le culte d’Esculape qui s’adressait directement aux malades venus chercher la guérison. Plutôt que d’aligner ainsi un phénomène complexe sur une idée simple, Scheid préfère mettre en évidence « l’altérité religieuse qui est celle des Romains ».

Au-delà des questions sur l’évolution de la personne et la « construction de sujet », où l’on se fourvoie vite et dont on peut être reconnaissant à Scheid de nous synthétiser l’essentiel, le concept même de croyance est à interroger, dans une religion sans révélation. Au cours du premier chapitre, l’épigraphie votive fournit un outil précieux pour entrer dans l’intériorité des individualités. Dans ce domaine, les inscriptions magiques font voir un aspect de la piété privée, assurément bien plus caractéristique que les témoignages où l’on a voulu voir des « prodromes de la christianisation ». On trouve certes une grande diversité de cultes privés, mais à des fins terrestres, plutôt que dans une perspective sotériologique.

Dans le deuxième chapitre, l’auteur met en évidence l’interaction constante du public et du privé, dans le cadre des prêtrises familiales par exemple, auxquelles les obligations publiques savent s’accommoder (contre une vision « totalitaire » de la cité antique). Le « cadre collectif » du rituel est souligné, y compris pour ce qui est le plus étroitement privé, comme la naissance, les différentes cérémonies de la majorité, le mariage ou les funérailles. De surcroît, le cadre en est la communauté familiale, « tissu rituel » diversifié, mais nettement hiérarchisé et différencié, où le paterfamilias exerce un rôle d’interprète de la jurisprudence en cas de vice de forme.

Le troisième chapitre aborde les rites funéraires, constatant que ces derniers sont l’affaire de la famille et non des prêtres. Ce n’est pas une affaire strictement privée pour autant : mettant en parallèle deuil public et privé (par exemple à la mort de l’empereur), l’auteur souligne la « distanciation mise en scène par les rites », indiquant un changement d’identité durant le temps des funérailles, pour permettre plus facilement de reprendre le cours normal de la vie à l’issue de celles-ci. « L’espace funéraire » est caractérisé comme un entre-deux pour la famille, délimité par des seuils rituels précis, où l’on définit la nouvelle position du défunt. Scheid polémique contre la lecture eschatologique de Franz Cumont, remise en lumière par une réédition des œuvres de ce savant : plutôt qu’une lux perpetua, l’outre-tombe est une nox perpetua, sous la terre plutôt que dans les cieux, dans une demi-, voire quasi-existence. Scheid décrit une situation de « chacun chez soi », la religion traduisant les relations des vivants avec les morts et les dieux, mais sans proposer de discours fixé sur le sujet : les divinisations « à la carte » font voir une théologie privée plus qu’un corps de doctrine.

C’est donc tout naturellement que le chapitre 4 aborde le comportement des « individus isolés » : certaines relations personnelles existent entre un homme et un dieu mais se modèlent sur les rites publics. L’auteur corrige encore la philosophie romantique de l’histoire : ainsi, la Mater Magna ne fut pas importée pour « répondre à des besoins eschatologiques », mais de façon très pragmatique, pour conclure la deuxième guerre punique. Certains cultes sont dus à l’initiative individuelle, mais sanctionnés par une invitation officielle qui en permet l’installation durable (ainsi pour Isis). Magie et religion ne présentent pas de nette dichotomie, conceptuelle ou chronologique : malgré sa dimension anti-communautaire, la magie s’exprime par l’inversion des rites de la religion, témoigne d’un même esprit « contractuel », use des mêmes formulations caractéristiques (répétitions, précautions onomastiques). Bien plus, les rituels exécratoires se trouvent aussi dans la religion publique, comme dans la devotio ou le sacrifice humain du forum Boarium. Dans les deux cas, les objectifs sont essentiellement temporels.

Le chapitre 5 dépeint la vie associative au sein des collegia : ces derniers ont tous une dimension religieuse, se réunissent autour d’un autel, ont un dieu pour patron, en plus de se vouer souvent à une activité concrète. Tout à fait traditionnels, ils ne s’inscrivent nullement dans un vaste mouvement conduisant vers le monachisme. Grand roman du « sentiment religieux », les Métamorphoses d’Apulée se concluent sur l’insertion historique du collège des pastophores : même un culte étranger comme Isis se trouvait agrégé à la pratique communautaire traditionnelle des collegia, avec son encadrement juridique plutôt que charismatique.

De manière générale, le livre s’efforce d’apprécier la religion romaine pour ce qu’elle était et non pour ce qu’elle aurait dû être selon une orientation « christianocentrique » : « les Romains étaient autres, et ils avaient le droit de l’être » ; l’interprète de leur religion doit donc refuser la « réduction de tout sentiment religieux à une religion intériorisée du salut de l’âme ». Si une caractéristique se dégage nettement de cette religion, il s’agit de son aspect communautaire, même lorsqu’il est subverti. Scheid discerne encore une profonde analogie entre religion privée et publique, avec une « prééminence absolue du ritualisme ». Le livre tout entier est animé d’un balancement constant entre singulier et pluriel : « les religions » des Romains présentent la même mentalité, déclinée à différents niveaux. On ne trouve nulle part de réelles traces d’une quête de la transcendance.

Que sont donc les religiones à Rome ? Sans doute « l’ensemble des obligations rituelles ». Malheureusement, les rites traversent moins les siècles que les livres ; ils constituent pourtant la plus grande partie de la religion vécue et Scheid se donne pour but de faire parler leurs vestiges. De manière récurrente, l’archéologie vient suppléer au mutisme des sources sur la piété au quotidien, montrer la diversité des coutumes et la coexistence des pratiques, là où un présupposé rationaliste voudrait voir une évolution rectiligne, suivant un mouvement des idées.

Par conséquent, il s’agit d’un livre pour le lecteur averti, qui ne se contente pas de données textuelles : Scheid ne donne pas un simple descriptif, mais intervient dans des querelles de spécialistes, que ce soit sur la signification du passage de l’incinération à l’inhumation, sur l’usage de Paul Diacre comme source, le sens de l’os resectum, etc. Ainsi, près de cinq pages sont consacrées au mot ustrinum (p. 181-189) et cinq pages évoquent la disposition de la vaisselle funéraire dans la tombe… Nous entrons ainsi dans l’atelier du chercheur qui avoue souvent des apories, présente un état de la question plus qu’une synthèse des certitudes.

Vincent Smith 29/08/2024

John Scheid, Les Romains et leurs religions. La piété au quotidien, Éd. du Cerf, 2023, 329 p.

 https://institut-iliade.com/les-romains-et-leurs-religions-de-john-scheid/

mardi 21 mai 2024

L’hygiène publique des Romains n’était pas si développée qu’on le pensait

 Bien que les Romains aient mis en place latrines et bains publics afin d’améliorer l’hygiène publique, ces innovations n’ont pas empêché la propagation de parasites, contrairement à ce que l’on pensait.

Réseaux d’égouts, aqueducs pour acheminer l’eau potable, bains publics associés à des sources thermales, lois pour garder leurs villes exemptes d’excréments ou de détritus : il y a environ 2.000 ans, les Romains ont introduit des innovations technologiques majeures afin d’améliorer la santé de la population dans tout l’Empire.

Toutefois, malgré ces efforts louables, les populations conquises par les Romains n’ont pas bénéficié d’une meilleure hygiène. Pire, la quantité de parasites intestinaux n’a pas diminué comparé à l’une des périodes de l’histoire précédentes, l’Âge de Fer (entre 1.100 et 700 avant J.-C.) ! C’est la conclusion du Dr Piers Mitchell et de ses collègues de l’université de Cambridge (Royaume-Uni), dans une étude parue dans la revue Parasitology.

Les premières recherches archéologiques à évaluer les conséquences sanitaires de la conquête d’un empire grâce à des “coprolithes” (excréments fossilisés) et des traces de parasites intestinaux de l’époque romaine, retrouvés dans les latrines, les sépultures et les textiles à travers l’Empire. […]

La suite sur Sciences et Avenir

https://www.fdesouche.com/2016/01/13/lhygiene-publique-des-romains-netait-pas-si-developpee-quon-le-pensait/

mardi 6 février 2024

Que mangeaient les Romains ?

 Que mangeaient les Romains ? En fonction des 4 grandes périodes de l’histoire romaine, les menus sont différents, mais aussi les coutumes autour des repas. Plusieurs périodes sont à différencier : la période de la Rome royale de 753 à 509, la période de la République romaine de 509 à 27, la période de l’Empire romain de 27 avant JC à 192 après JC et celle du Bas-Empire de 192 à 476.

SOUS LA ROME ROYALE

Survolons très rapidement les repas sous la Rome royale soit de 753 à 509 avant JC.

Les Romains des premiers siècles vivent chichement et ne font que 3 repas par jour : le « jentaculum » ou petit-déjeuner, la « cena » ou repas principal et la la « vesperna » ou souper.  Les convives sont assis dans l’atrium, pièce principale près du foyer. Le père seul est couché. La mère, les enfants mangent dans cette même pièce ensemble ou à des tables séparées. On se nourrit de légumes accommodés sans recherche ou d’une bouillie épaisse appelée « puls » (d’où « pulmentum » = la pitance), préparée avec des grains de froment ou d’épeautre torréfiés et concassés, cuits avec de l’eau (plus tard avec du lait) dans un chaudron de bronze. Cette bouillie épaisse rappelle notre polenta italienne actuelle. On boit peu de vin. Le vin est même interdit aux femmes et aux jeunes gens. Comme disait Caton à ce sujet « Le mari est juge de sa femme ou si elle a commis un adultère, qu’il la tue ».

SOUS LA REPUBLIQUE ROMAINE

Avant les conquêtes, le luxe de la table est surveillé par des censeurs (magistrats), qui sévissent notamment contre les amateurs de festins prolongés.

Puis à partir du II ème siècle avant JC avec les premières conquêtes, à la frugalité succède, dans les hautes classes de la société, un souci légitime de mieux vivre. Les importations permettent d’organiser des menus plus variés et plus subtils. Mais le peuple ne consommera comme plats apprêtés que ceux distribués parfois par leurs patrons à leurs clients.

Deux plats de l’époque républicaine :

Une recette de Caton : le pudding Carthaginois :

Faire tremper une livre de farine; décanter; mélanger avec 3 livres de fromage frais et ½ livre de miel et un oeuf. Après avoir bien mélangé, cuire le tout jusqu’à consistance épaisse dans une marmite en terre neuve.

Le plat favori de Cicéron : le ragoût au fromage :

Faire cuire à l’huile un gros poisson salé et enlever les arêtes. Mélanger la chair du poisson avec des cervelles cuites, des foies de volailles des oeufs durs et du fromage. Faire cuire à feu doux après avoir arrosé d’une sauce de poivre, livèche (ache sauvage), gousse de rue, origan, vin, miel et huile. Lier avec des jaunes d’oeufs crus. Garnir de graines de cumin. (d’après Apicius).

Les repas après les conquêtes (à partir du II siècle avant JC) :  les Romains font 3 repas jour, mais un seul est copieux, la « cena » et ce malgré la réputation de gros mangeurs qu’on leur a faite à toutes les époques. Le « jentaculum » ou petit déjeuner est pris au réveil soit vers 4h30 en tout cas dès le lever du soleil. Il se compose de pain et fromage. Les enfants emportent un biscuit à l’école. Le « prandium » ou casse-croûte vers midi : viande froide, fruits, un peu de vin. Souvent même encore moins copieux et toujours pris sur le pouce. Ce rappelle n’est pas sans rappeler un peu nos sandwichs. La « cena » ou véritable repas, pris au milieu de l’après-midi soit vers 14h30 après avoir fini ses occupations de la vie active. Il s’achève normalement à la nuit tombée soit vers 18 heures ou 20 heures. Aux grande occasions, après la « cena », on prend volontiers une collation de friandises et de vin.

Coutumes et étiquettes observées pendant la cena : la coutume de s’étendre sur un lit (« acumbere »), le coude appuyé sur un coussin (« pulvinar ») s’est introduite dans la haute société à la fin du II ème siècle, probablement à l’instar des peuples orientaux. Peut-être les premiers à en user furent-ils les officiers de Scipion l’Africain. Quant au menu peuple, il ignora toujours l’habitude du lit de table. Sur les lits, des paillassons et plus souvent des matelas de plume (« culcita »). On ne s’étend que pour la « cena ». Pour la cena, le nombre minimum de convives est de 3 (chiffre des Grâces) et le nombre maximum est de 9 (chiffre des Muses). Quand il y a plus de 9 convives, on dresse plusieurs tables. Autour de la table carrée, sont installés 3 lits inclinés de 3 places chacun maximum. Lits et places sur le lit portent des désignations fixes. Débarrassés de leurs chaussures et de leurs vêtements de ville, couronnés de fleurs et parfumés, les convives, servis par les esclaves , mangent avec les doigts sans fourchette et ni couteau. Les ablutions sont nombreuses, les esclaves passent des rince-doigts; chaque convive a apporté sa serviette. Des invocations avec libation (offrandes liquides aux Dieux) sont adressées au début du repas ou avant le dessert. A noter que les femmes pendant resteront exclues de la « cena” . Les femmes mariées conquerront le droit d’y assister au Ier siècle avant JC.

SOUS L’EMPIRE ROMAIN (27 avant JC à 192 après JC)

La littérature et l’histoire assimilant souvent les repas romains de l’époque impériale à de grossières orgies, font qu’on ne peut pas voir le Romain à table comme un « gentleman ». Ces allégations sont donc trop répétitives pour ne pas leur donner un peu de crédit. D’ailleurs, Sénèque écrivait « les Romains mangent pour vomir et vomissent pour manger ».

A l’époque impériale, les jeunes filles ont conquis le droit d’assister aux repas en compagnie des hommes et des femmes mariées. Le « jentaculum » ou « petit-déjeuner » est quelque peu modifié à cette époque. Sur les conseils des hygiénistes, les Romains prennent une simple coupe d’eau pour garder la ligne. Les régimes ne datent pas d’aujourd’hui ! Les services et les mets de la « cena » arrivent tous apportés au son d’instruments de musique. Et plus la musique est éclatante et plus les mets sont recherchés. En principe au cours de la « cena », qui au cours de notre période s’est encore améliorée et enrichie, 4 services sont proposés, coupés de danse, de jeux et de surprises. Le repas commence souvent par des oeufs et finit par des fruits.

Menu de banquet :
« Gustatio » et donc premier service :
– huîtres, huîtres épineuses, palourdes, mauviettes
– Poularde aux asperges
– Huîtres et moules en sauce
– Tulipes de mer noires ou blanches
« Prima Cena » et deuxième service :
– Spondyles, moules, orties de mer
– Bec-figues (oiseaux) rôtis
– Côtelettes de chevreuil et de sanglier
– Pâtés de poulets
– Bec-figues en sauce aux asperges
– Murex et pourpres
Alter cena et troisième service :
– Tétines de truie au naturel et en ragoût
– Hure de sanglier ou tête coupée de sanglier
– Poitrine et cols de canards rôtis
– Canards sauvages fricassés
– Rôtis de lièvres et de poulets de Phrygie (ancien royaume d’Asie mineure, l’Asie mineure correspondant grosso modo à l’actuelle Turquie)
Mensae secundae et quatrième service :
– Crème de farine
– Gâteau de Vicence (région italienne)

Les Romains aiment beaucoup le poisson, les huîtres, les pièces montées, les pâtisseries. Ils boivent des vins aromatisés et de vins de crû : Falerne, Massique, Cécube, vins de Chios (île grecque), de Lesbos (île grecque), etc. La gastronomie romaine atteint son apogée au II ème siècle. « Un cuisinier coûte plus cher qu’un triomphe » disait Pline. Mais il y a plus de goinfres que de gourmets.

Pour terminer sur les repas de l’époque impériale, deux recettes:
– Le plat renversé
Faire cuire à l’eau d’une part des bettes blanches émincées, des poireaux, du céleri, des oignons et des escargots; et d’autre part, des gésiers de poulets, des petits oiseaux et des saucisses. Laisser les oignons entiers; hacher les saucisses et les escargots avec des prunes de Damas et de petites andouillettes de Lucanie. Mettre les légumes avec les viandes sur des feuilles mauves, dans un plat grassement huilé. Mouiller de garum (assaisonnement de saumure de poisson), vin, huile et vinaigre. Porter à ébullition. Pendant la cuisson, ajouter du poivre, de la livèche (ache sauvage), du gingembre, et un peu de pyrèthre, le tout bien broyé et lié avec des oeufs. Servir avec une sauce de livèche, garum, vin, huile, liée à la fécule.

– Une recette de pâtisserie : l’assiette ornée
Prenez des laitues, lavez-les et frottez-les bien, puis pilez-les dans un mortier en y ajoutant du vin; tirez-les de là en exprimant le jus. Mêlez à ce jus de la belle farine; laisser reposer quelque temps, puis broyez cette pâte avec du saindoux et du poivre, aplatissez-la au rouleau, coupez-la par bandes que vous jetterez dans la friture très chaude et, en les retirant, faites-les égoutter sur une passoire.

SOUS LE BAS-EMPIRE (de 192 à 476 après JC)

Les lits de table se soudent les uns aux autres (lits en « sigma »). Mais beaucoup d’amphitryons (hôtes) suppriment les lits et leur préfèrent des coussins déposés à terre.
Le raffinement s’allie à la voracité de l’époque impériale. Par exemple Elagabal donne des des festins de 22 services ! Les 4 services de la « cena » sous l’époque impériale étaient déjà copieux, je vous laisse imaginer les 22 services de cet empereur romain. Les plats étant colorés à la fantaisie de l’empereur : dîners roses, émeraude, etc. Un cadeau est même offert à quiconque présentera au souverain une recette inédite.

Sources : Le Guide romain antique.

https://www.fdesouche.com/2010/10/16/que-mangeaient-les-romains/

mardi 11 juillet 2023

La guerre romaine (58 av JC. 235 ap JC) . Par Yann Le Bohec

 

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Les Editions Tallandier ont publié en août dernier le dernier ouvrage de l’historien Yann Le Bohec, que les lecteurs de la Nouvelle Revue d’Histoire connaissent bien. Intitulé « La guerre romaine », le livre retrace pas moins de 3 siècles d’histoire militaire romaine, dans ce qui constitue sans aucun doute une synthèse des 40 années de recherches qu’a consacrées l’historien à l’histoire romaine. Il s’agit donc d’un ouvrage fondamental et indiscuté sur la période de la part de celui qui est également professeur émérite en Sorbonne.

L’armée romaine a été l’armée la plus efficace non seulement de l’Antiquité mais encore de toute l’histoire. En cinq siècles elle a conquis un empire immense, elle a su le garder pendant cinq autres siècles  et, après sa disparition, elle n’a laissé que des regrets. Pourquoi et comment, les réponses se trouvent dans ce livre.

Sait-on que Rome, qui a tant fait la guerre, ne rêvait que de paix ? Les Romains avaient mis en place de nombreux garde-fous religieux et juridiques pour éviter la confrontation armée : la littérature actuellement disponible l’ignore. Mais, une fois engagée sur le chemin de la guerre, Rome ne concevait pas de s’arrêter sinon sur une victoire claire et nette. Sait-on aussi que les Romains ont inventé la logistique, le génie militaire, la médecine militaire et le ” deuxième plus vieux métier du monde “, le renseignement ? Ils ont pratiqué toutes les formes de combat, la bataille en rase campagne, le siège, et aussi la gesticulation, le combat en milieu urbain et en montagne, la bataille de nuit et la contre-guérilla (sur un modèle ressuscité vingt siècles plus tard par David Galula) ; sans oublier le combat naval.
Ils ont même inventé la guerre biologique et chimique. Et ils ont eu une stratégie ; une ” petite stratégie “, certes, mais une vraie stratégie.
Et, fait étonnant, cette armée exemplaire a nourri en son sein des déserteurs et des traîtres !

L’ouvrage de 448 pages comporte cinq grandes parties:

  • l’armée comme institution
  • l’environnement de la guerre
  • vers le combat
  • la tactique
  • la stratégie

L’ouvrage se compose également des notes abondantes, un lexique des abréviations, sources et une bibliographie. Un index des noms propres et un autre des noms communs sont aussi présents.

L’ouvrage est soutenu, dans le texte, par des tableaux, photos en n/b, illustrations et cartes.

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La Guerre romaine – Yann Le Bohec – Tallandier – 25€

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la guerre romaine

https://www.breizh-info.com/2014/11/09/18598/guerre-romaine-58-av-jc-235-ap-jc-yann-bohec/

lundi 26 juin 2023

La Légion perdue de Carrhae : Une légion romaine s’est-elle retrouvée en Chine ?

 

par Caleb Strom

Rome et la Chine sont deux civilisations majeures qui ont façonné les cultures dans leur sphère d’influence. Ce sont aussi des cultures qui semblent avoir été pour la plupart du temps, isolées l’une de l’autre. Pour cette raison, tout contact entre les cultures fascine les historiens depuis que les savants occidentaux ont commencé à étudier la Chine et que les savants chinois ont commencé à étudier l’Occident. Cela inclut des histoires comme celle de la légion perdue de Carrhae, dont les membres se sont peut-être retrouvés à Liqian, en Chine.

La Légende de la Légion Perdue de Carrhae

La légende commence en 53 avant J.C. avec la bataille de Carrhae entre le général romain Marcus Licinius Crassus et le général parthe Surena. Carrhae est un endroit près de la frontière syro-turque actuelle. Dans l’Antiquité, elle se situait aux confins de l’Empire romain à l’ouest et à ceux de l’Empire parthe à l’est.

Buste de Marcus Licinius Crassus, Musée du Louvre à Paris

Crassus était déjà l’un des hommes les plus riches de la république romaine, mais il souhaitait accéder à la richesse de la Parthie (Perse). Il a donc convaincu le Sénat de le laisser conduire 42 000 soldats romains sur le champ de bataille contre les Parthes. Dans la bataille, Crassus et son armée ont subi une défaite humiliante face à Surena et ses 10 000 archers. Crassus a tenté de négocier une trêve mais a finalement été emprisonné et exécuté. Selon la légende, de l’or liquide a été versé dans sa gorge en guise de punition pour sa cupidité. Il aurait également été décapité et son corps profané.

Parmi les soldats romains survivants, 10 000 d’entre eux ont été capturés vivants par les Parthes. Selon certains récits, ils ont été déplacés à la frontière orientale de l’Empire parthe. On pense qu’ils ont très probablement été envoyés dans l’actuel Turkménistan. C’était une coutume parthe d’envoyer des prisonniers de guerre capturés à l’ouest en Extrême-Orient pour assurer leur loyauté contre leurs rivaux orientaux, les Huns.

17 ans plus tard, en 36 avant JC, à la frontière occidentale de l’empire chinois des Han, la bataille de Zhizhi opposa les Chinois aux Huns, des ennemis traditionnels de la Chine. Les annales chinoises rapportent que des mercenaires combattant aux côtés des Huns utilisaient une formation en «écailles de poisson». La formation d’écailles de poisson a impressionné les Chinois et ils ont invité les soldats à demeurer en Chine et à faire partie des gardes-frontières de la province moderne du Gansu. Une ville et un comté ont également été créés pour eux qui ont été nommés Li-Jien ou Liqian.

La formation en tortue des légionnaires romains

La Légion Perdue de Carrhae et la Mystérieuse Armée

La description chinoise de la formation en écailles de poisson utilisée par les soldats mercenaires ressemble étrangement à la formation en tortue pratiquée par les légions romaines (une formation ou les soldats s’abritent derrière leurs boucliers comme des tortues derrière leurs carapaces). Cela a conduit à la théorie populaire selon laquelle ces mystérieux soldats étaient en fait des légionnaires romains exilés de la bataille de Carrhae qui s’étaient engagés comme mercenaires pour les Huns.

Cette idée a été suggérée pour la première fois par l’historien Homer Dubs. Dubs a fait valoir que certains des soldats en exil avaient renoncé à retourner à Rome et se sont engagés comme mercenaires pour les seigneurs de guerre locaux de la région. Une partie de ces anciens soldats romains se sont peut-être retrouvés à travailler pour les Huns dans leur guerre contre les Chinois.

Les partisans de cette théorie ont cherché Liqian et croient l’avoir trouvé. Zhelaizhai est un village moderne près de Lanzhou. Ce qui est intéressant à propos de la ville, c’est que les gens qui y vivent ont des traits tels que les cheveux bruns et les yeux bleus, qui contrastent avec l’apparence de la plupart des gens des environs. De plus, un casque aurait été trouvé avec des caractères chinois écrits dessus disant «l’un des capitulés». Deux autres objets d’intérêt sont un pot à eau de style romain et un tronc de bois avec des pieux similaires à ceux utilisés par les Romains pour construire des forts. L’apparence des villageois et la découverte d’artefacts inhabituels ont conduit de nombreux historiens à identifier Zhelaizhai à Liqian. Parce que la légende s’est popularisée, la commune s’en est servie pour attirer les touristes.

Un homme à Liqian en Chine. Il y a débat pour savoir si son village était vraiment habité par des soldats romains de la légion perdue de Carrhae.

Appréciation des faits

Est-il possible que les habitants de ce village insolite soient des descendants de Romains déplacés ? Cela a suscité l’intérêt des scientifiques chinois et occidentaux. Une étude génétique de l’Université de Lanzhou a montré que les habitants de la ville ont des liens avec l’Europe, ce qui rend la théorie plus plausible, même s’il est également vrai que la ville est construite le long de l’ancienne route de la soie, donc les liens avec les populations occidentales sont plus probablement indépendants du fait qu’ils étaient romains. Un autre lien qui a été noté est que le nom «Li-Jien» sonne comme «légion» lorsqu’il est prononcé en chinois. Certains historiens ont utilisé ce fait pour affirmer que le nom est dérivé du mot d’origine.

D’autre part, de nombreux chercheurs ont des doutes sur la faisabilité de l’hypothèse. Bien qu’il soit possible qu’un groupe de mercenaires romains ait pu se rendre jusqu’à l’ouest de la Chine, la distance est encore énorme. Et, même s’il existe des preuves circonstancielles, il n’y a aucune preuve qui confirmerait que des Romains se soient rendus à Liqian dans le passé.

Le pot de style romain aurait pu être obtenu grâce au commerce, et les autres artefacts ne sont pas uniquement romains. De plus, l’apparence physique et les relations génétiques des villageois n’exigent pas qu’ils descendent directement des peuples méditerranéens, car il existe de nombreux groupes ethniques d’Asie centrale qui ont également des liens génétiques avec la région méditerranéenne et des traits tels que les cheveux blonds ou bruns et yeux bleus.

Même s’ils ont une lignée européenne ou méditerranéenne, cela ne signifierait pas nécessairement qu’ils doivent descendre d’une légion romaine perdue puisque la ville est adjacente à l’ancienne route de la soie, ce qui rend les mariages mixtes avec des voyageurs lointains à tout moment plus probables. Ces problèmes n’excluent pas la théorie, mais ils la laissent également non confirmée.

Un autre problème est qu’il est peu probable que le nom Li-Jien soit lié au mot légion. Les érudits chinois qui se sont penchés sur l’étymologie du nom disent qu’il est lié à l’état de Lixuan, qui a des liens avec l’Égypte ptolémaïque mais pas avec Rome. Ainsi, même s’il existe un lien avec le monde méditerranéen occidental, il s’agit plus probablement d’un lien grec que romain, selon ce point de vue.

Le peuple de Liqian pourrait-il être lié à l’armée romaine perdue ?

Comme Rome et la Chine se connaissaient dans l’Antiquité, et qu’il était possible de voyager entre les deux empires à l’époque, cette hypothèse est rendue plus plausible. Il est possible qu’une légion romaine se soit rendue en Chine, mais les preuves ne sont pas concluantes.

Les découvertes génétiques pourraient également être interprétées comme signifiant que les habitants de la ville descendent d’une population caucasienne locale et qu’il n’y a aucune preuve archéologique indiscutable d’une présence romaine dans la ville dans l’Antiquité.

Ces problèmes n’excluent pas la possibilité qu’une légion romaine perdue se soit retrouvée en Chine, ils la rendent simplement moins certaine. Une chose est sûre, cependant, c’est que les habitants de Liqian se démarquent des peuples environnants de la région, un fait qui reste inexpliqué.

source : Ancient Origins via La Gazette du Citoyen

https://reseauinternational.net/la-legion-perdue-de-carrhae-une-legion-romaine-sest-elle-retrouvee-en-chine/

vendredi 10 février 2023

L'armée romaine, première armée moderne

 Guillaume Fiquet reçoit le général Nicolas Richoux, officier et spécialiste de l’Antiquité, auteur d'un essai original qui vous fera découvrir toute la modernité de ce redoutable outil militaire, vieux de deux millénaires. Première armée moderne, l’armée romaine a jeté les bases du combat interarmes et a donné naissance aux fonctions opérationnelles telles que nous les connaissons encore aujourd’hui : infanterie, cavalerie, génie, artillerie, renseignement ou encore logistique… Elle est déjà dotée d’un armement et d’un équipement standardisés et possède une doctrine bien rodée. Plus remarquable encore : les généraux romains ont développé une pensée logique, fruit d’une longue expérience et ont mis en œuvre des schémas stratégiques et tactiques dont la pérennité ne peut que frapper le lecteur contemporain. Les exemples et les principes de ces soldats antiques permettent encore au XXIème siècle de guider les pas d’un jeune officier et d’irriguer sa pensée.


https://tvl.fr/le-nouveau-passe-present-l-armee-romaine-premiere-armee-moderne

mardi 13 décembre 2022

Romains ou barbares ? Telle est la question

 

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César. Tableau de Lionel Royer (1899)
 

Présent dans notre classement des youtubeurs dissidents du dernier numéro d’Éléments, Christopher Lannes réalise des vidéos sur l’histoire qui laissent rarement indifférent. Si nous étions habitués à le voir pourfendre la doxa de gauche en matière historique, force est de constater que sa dernière vidéo déroge à la règle. Son sujet : « Barbares ou civilisation : choisis ton camp ! » C’est là un vieux débat qui a souvent divisé la communauté des historiens – et désormais celle des youtubeurs. Christopher Lannes a choisi son camp : la voie romaine !

ÉLÉMENTS : Pour une surprise, c’en est une : barbares ou civilisés ? Un sujet sensible pour le camp identitaire, inhabituel dans vos productions. Expliquez-nous vos motivations concernant le choix d’un thème si clivant ?

CHRISTOPHER LANNES. C’est en effet le genre de sujet que je n’ai pas pour habitude de traiter, mais ça reste quelque chose dont je voulais parler depuis un moment. Ces dernières années, on a pu constater un retour (ou un recours) au barbare dans les productions culturelles comme dans l’esprit du temps. J’ai donc cherché à analyser cette tendance, en comprendre les raisons profondes, et bien sûr expliquer en quoi il s’agit selon moi d’un mauvais réflexe. Face à notre déclin, certains se cherchent un socle, qu’ils croient trouver dans la figure du barbare. Pour moi, cette pureté originelle, entièrement fantasmée, est illusoire. Nous devons au contraire nous rattacher à nos véritables racines, à savoir celles de la civilisation grecque, romaine, puis catholique et royale.

ÉLÉMENTS : La question des origines romaines ou germaniques de la France est un vieux débat. En 2003, Claude Nicolet, dans un essai, La fabrique d’une nation, retraçant ces querelles entre historiens auxquelles participèrent d’immenses figures comme Theodor Mommsen ou Fustel de Coulanges, revenait sur cette question. Vous semblez pencher, comme dirait Rémi Brague, pour la voie romaine. Pourquoi ?

CHRISTOPHER LANNES. L’Histoire nous le montre ! La Gaule s’est romanisée rapidement, et il n’a jamais fait si bon vivre en Gaule que lorsque celle-ci fut romaine. Cet équilibre parfait entre identité locale et civilisation, le voilà notre socle ! Puis, Clovis a été l’exemple parfait du barbare (certes déjà romanisé) qui fait le choix d’abandonner la tradition des rois incultes et brutaux pour inscrire son peuple dans la civilisation. En se faisant baptiser et en recevant le titre de « patrice des romains », il ne fait pas autre chose que de reprendre la couronne de l’Empire romain d’Occident déchu. Clovis et ses successeurs se voient comme les héritiers de Rome, et c’est pour cela qu’ils ne remettent pas en cause la légitimité de l’empereur – à l’époque Anastase – qui règne en Orient, à Constantinople. De même pour Charlemagne, puis bien plus tard Napoléon, avec le titre impérial. Charlemagne a d’autant plus affirmé ce clivage avec sa (terrible) répression face aux Saxons, païens et barbares, pour mettre fin à leurs raids et pillages incessants. Viendront ensuite les raids vikings qui opposeront, une fois de plus, le monde barbare à celui des bâtisseurs. Nous sommes les héritiers de Rome. Nous l’avons toujours été et nous devons assumer cette identité, la consolider et la défendre.

ÉLÉMENTS : Dans cette vidéo, vous vous faites un ardent défenseur de la civilisation romaine, du « monde des bâtisseurs » comme vous dites. Or, d’autres youtubeurs – comme Baptiste Marchais dans son dernier livre (Instinct primaire, Éditions Hétairie, 2022) – n’hésitent pas à prôner le retour à la loi de la nature (violence, absence d’État) et à un mode de vie présumé être plus proche de celui de nos ancêtres. Y a-t-il, selon vous, un clivage naissant sur ces questions ?

CHRISTOPHER LANNES. Dans ma vidéo, j’explique qu’il ne faut pas totalement renier ce barbare qui sommeille en nous. Il est là, justement, pour nous éviter ce qui est arrivé à l’Empire romain d’Occident, à savoir le confort, la décadence ainsi que sa propre barbarisation progressive. Nous pouvons aujourd’hui constater des symptômes similaires, et les nouveaux barbares qui nous menacent n’ont jamais autant imprégné jusqu’au cœur de nos sociétés. Ils ne sont même plus au limes, ils sont déjà en nos murs ! Face à cela, il ne faut pas nous laisser barbariser, mais au contraire faire le choix de la civilisation, et d’un retour à son essence, afin de ne pas vivre notre propre 476. Nous avons d’ores et déjà un héritage solide et glorieux, guerrier et conquérant. Il est inutile d’aller le chercher chez le barbare, c’est-à-dire par définition : « celui qui n’est pas nous ».

Quant à la critique de l’État, la France est un pays qui ne s’est structuré que par la puissance de l’État, qui n’existe en tant que nation qu’à travers lui. Là aussi, nous sommes les héritiers de la lente structuration de l’État par les Capétiens, puis de la centralisation d’Ancien Régime. La France s’est faite ainsi. Ce qui n’enlève rien au fait que, depuis la Révolution, le jacobinisme a poussé cette centralisation à son paroxysme, et nous en vivons effectivement les tristes conséquences aujourd’hui. De puissant et fédérateur, l’État est devenu totalitaire et parasite.

ÉLÉMENTS : Aussi, vous mentionnez le livre de Sylvain Durain, La fin du sacré ou le retour du sacrifice humain (Éditions La Nouvelle Librairie, 2022), pour marquer votre critique concernant cet attrait nouveau pour les mythologies païennes – notamment nordiques et germaniques dans ce cas. Comment analysez-vous cette recherche identitaire dans les racines « lointaines et profondes » de l’Europe ?

CHRISTOPHER LANNES. C’est une fois de plus une réaction à notre déclin brutal. Celui de l’Occident comme, en ce qui concerne le retour au paganisme, celui du catholicisme. Aujourd’hui la société semble vidée de son sens. Ainsi, nombreuses sont les tentations de se trouver des repères parmi des ancêtres lointains et primitifs. Pour moi, c’est un effet de réaction qui nous éloigne de nos vraies racines, celles de la civilisation. Celles de Rome.

ÉLÉMENTS : Vous vantez, à plusieurs reprises, le rôle capital du christianisme pour la construction de notre identité en tant que Français héritiers de Rome. Pensez-vous que le retour d’un christianisme « fort » soit souhaitable pour enrayer le déclin de notre pays ?

CHRISTOPHER LANNES. Il est évident que, depuis Vatican II, le catholicisme, qui avait déjà eu fortement à souffrir de la Révolution, puis de la IIIe République, s’est tiré une balle dans le pied. En souhaitant s’ouvrir à la modernité, il s’est vidé de tout son sacré, de son âme, et a perdu en force. C’est d’autant plus problématique que nous faisons face aujourd’hui à un islam fort et conquérant. Or, la « laïcité » comme les « valeurs de la République » ne sont que des concepts abstraits et ne suffisent pas à maintenir une unité. On n’oppose pas le vide à une force en mouvement. Le retour à un catholicisme traditionnel, assumé et viril serait évidemment la solution. Malheureusement, ce n’est pas le chemin que semble avoir choisi l’Église actuelle…

ÉLÉMENTS : Depuis le début du conflit russo-ukrainien, beaucoup d’occidentalistes ont pris de l’assurance. Ainsi nous voyons toute une partie de la droite identitaire, dont certains youtubeurs, suivre cette pente et glisser dans le camp de l’« otano-occidentalisme ». Cette dérive vous semble-t-elle compatible avec votre vision d’un Occident en lien direct avec l’image, l’histoire et la civilisation développée autour de Rome ?

CHRISTOPHER LANNES. Il est vrai que ce conflit semble avoir marqué une rupture, de la part de la droite identitaire, avec la Russie. Et c’est très encourageant ! En bon napoléonien, je n’ai jamais été un fervent partisan de la Russie. Certes, nous avons tous pu envier le charisme et l’incarnation du pouvoir de Vladimir Poutine, surtout sous le mandat de François Hollande ! Mais de là à se revendiquer pro-russe, c’est une absurdité, aussi bien historique que géopolitique. Les Russes ne sont pas nos amis ! D’ailleurs, un État n’a pas d’amis. Sur ce plan, je me situe sur une ligne gaullienne, à savoir qu’il est question aujourd’hui pour la France d’incarner une troisième voie. Et quand bien même les États-Unis font partie de l’Occident, je ne suis pas non plus favorable à l’idée de nous jeter dans les bras asservissants de l’OTAN pour devenir, à l’instar de l’Angleterre ou de l’Allemagne, leur valet sur le continent. De Gaulle a refusé l’AMGOT (le gouvernement militaire d’occupation constitué par des officiers américano-britanniques) pour ces raisons. Les alliances géopolitiques sont une question de circonstances. Nous ne devons être ni russolâtres, ni américanolâtres. Soyons Français avant tout, et fiers d’être les héritiers de cette civilisation.

© Illustration : Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César. Tableau de Lionel Royer (1899).

Lien vers la vidéo de Christopher Lannes « Barbares ou civilisation : choisis ton camp ! »

https://www.revue-elements.com/romains-ou-barbares-telle-est-la-question/

mercredi 17 août 2022

Zoom – Jean-François Chemain : La conception romaine de la guerre juste : quelle actualité !

 La conception romaine de la guerre juste : quelle actualité ! La guerre peut-elle être juste ? Doit-elle l’être ? En Occident, il y a plus de deux millénaires, a commencé à s’élaborer une réflexion sur ce thème. Dans son ouvrage « La guerre juste », Jean-François Chemain, agrégé et docteur en histoire, propose une passionnante pérégrination historique à travers l’Antiquité romaine – des origines à Saint Augustin –, durant laquelle se façonna la notion de guerre juste, au contact de la magie, des religions romaine puis chrétienne et bien sûr du droit. Et avec l’apport de la philosophie, Jean-François Chemain raconte l’évolution de ce concept de guerre juste : « Ces peuples inhumains, il ne faut même pas chercher à les intégrer à l’empire, il faut les exterminer purement et simplement, dans une lutte à mort où aucune règle n’a plus cours ». Des propos qui rappellent la tournure d’esprit des dirigeants de certains Etats modernes…


https://www.tvlibertes.com/zoom-jean-francois-chemain-la-conception-romaine-de-la-guerre-juste-quelle-actualite

lundi 1 août 2022

Histoire romaine (éditions Armand Colin)

 

histoire-romaine

Jean-Pierre Martin et Alain Chauvot sont deux professeurs émérites d’histoire. Mireille Cébeillac-Gervasoni, directrice émérite de recherche au CNRS, est une spécialiste d’épigraphie latine et d’histoire romaine républicaine et impériale.

L’histoire de Rome offre un exemple quasi unique dans l’histoire du monde, celui d’une cité parmi d’autres qui, peu à peu, au milieu d’immenses difficultés, réussit à se confondre avec le monde méditerranéen, qui s’y maintient pendant plusieurs siècles et qui se transforme, pour exister encore, après plus d’un millénaire.

A travers un choix d’événements, de faits politiques, militaires, sociaux, économiques et culturels, ce livre présente les pensées qui ont guidé les Romains.

L’ouvrage se découpe en trois parties : Mireille Cébeillac-Gervasoni traite la royauté et la république, Jean-Pierre Martin décrit le Haut-Empire et Alain Chauvot se consacre à l’Antiquité tardive. Ces trois auteurs se complètent harmonieusement pour nous narrer cette histoire extraordinaire de Rome en tant que puissance autonome et dominatrice. Itinéraire long, difficile, heurté, durant lequel Rome a failli disparaître à plusieurs reprises, que ce soit sous des coups intérieurs ou sous des assauts venus de l’extérieur. Les Romains ont fait preuve d’un pragmatisme qui leur a permis de passer de l’organisation politique d’une simple cité à la constitution d’un empire. L’histoire de Rome est le temps d’une édification, puis d’une défense d’un ensemble qui a tendu à l’hégémonie universelle. Mais elle est aussi rythmée par le clientélisme, la corruption, l’utilisation de la force, les ambitions personnelles destructrices de l’Etat et des moyens matériels qui n’étaient pas à la hauteur des ambitions.

Cette quatrième édition de l’Histoire romaine se révèle indispensable à toute personne qui veut connaître et comprendre la fascinante Rome antique.

Histoire romaine, Jean-Pierre Martin, Alain Chauvot et Mireille Cébeillac-Gervasoni, éditions Armand Colin, 479 pages, 29 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur.

https://www.medias-presse.info/histoire-romaine-editions-armand-colin/57054/

jeudi 7 juillet 2022

L’âme romaine (Pierre Grimal)

 Pierre Grimal (1912-1996), membre de l’Institut, était un spécialiste du monde romain. Traducteur d’auteurs latins classiques, il est aussi l’auteur de nombreuses études sur Rome qui font référence.

Cet ouvrage rigoureusement fidèle à l’histoire de la Rome antique est conçu sous la forme d’un dialogue entre un enfant, le jeune Marcus, futur empereur Marc Aurèle, et son précepteur, le philosophe Fronton. Ensemble, ils nous font revivre l’extraordinaire odyssée romaine, nous en font découvrir les conquérants et les combats épiques, les rois et les empereurs qui ont régné sur elle, ses bâtisseurs, ses décors, temples et monuments, et nous conduisent jusqu’à la pax romana. Avec un vrai talent d’écriture, Pierre Grimal aborde tous les aspects qui constituent l’âme romaine : ses légendes, son histoire, son patrimoine, son architecture, sa sociologie, ses cultes, ses fêtes, sa gastronomie, ses usages, ses coutumes.

L’âme romaine, Pierre Grimal, éditions Perrin, collection Tempus, 224 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/lame-romaine-pierre-grimal/61025/

dimanche 27 février 2022

Histoire des décorations (Bertrand Galimard Flavigny)

 

Bertrand Galimard Flavigny est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire des ordres de chevalerie, notamment l’ordre de Malte, ainsi que sur la bibliophilie.

Le système des récompenses honorifiques est aussi ancien que les sociétés constituées. Ainsi, les Romains avaient compris que les supériorités des naissances ne supposaient pas toujours la supériorité des talents et des vertus.

De là l’institution des récompenses militaires, dona militaria, ainsi que des récompenses civiles. Et de nombreux éléments de leur système de récompenses honorifiques ont resurgi tout au long des siècles suivants.

Après avoir rappelé l’histoire des ordres de chevalerie et leur aspect militaire et religieux, l’auteur aborde la création par Louis XIV de l’ordre royal de Saint-Louis, premier ordre de chevalerie uniquement institué pour être la récompense et la marque de la valeur, des services et des talents militaires. Pour y être admis, il fallait avoir servi dans l’armée pendant dix ans, durée rapidement portée à vingt ans. La religion catholique étant religion d’Etat, seuls les officiers catholiques pouvaient être admis. Premier des ordres de mérite, l’ordre royal de Saint-Louis n’exigeait aucune preuve de noblesse à fournir. L’ordre de Saint-Louis, dès sa création, sera le plus populaire en France, l’un des plus prestigieux d’Europe et jouira d’une estime particulière en dehors de l’armée, à telle enseigne qu’il ne fut pas concerné par la loi du 6 août 1791 abolissant les ordres royaux.

Une part importante de ce livre est bien évidemment consacrée à la Légion d’honneur dont les insignes furent et sont encore la partie émergée du système des récompenses honorifiques. Mais l’auteur évoque également l’histoire d’autres récompenses telles que l’ordre impérial de la Réunion, l’ordre de la Libération, l’ordre national du mérite, la Médaille militaire, etc.

Histoire des décorations, Bertrand Galimard Flavigny, éditions Perrin, 320 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/histoire-des-decorations-bertrand-galimard-flavigny/76766/

jeudi 20 janvier 2022

Julien, postérité de l'Apostat

  

C'était à Lutèce [en 360] par une nuit embrumée d'hiver, tout près de ce qui est aujourd'hui le boulevard Saint-Michel. Hurlements et fracas des épées contre les boucliers. Les fantassins gaulois se sont mutinés, refusant de partir pour les déserts torrides de la Perse et ils investissent le palais de leur jeune général [actuel Palais de Justice]. Timide philosophe envoyé par son cousin Constance II pour redresser la situation aux frontières, Julien s'est métamorphosé en quelques mois en un efficace chef de guerre qui les a portés de victoire en victoire. Maintenant, ils veulent le proclamer Auguste, c'est-à-dire empereur. Il hésite, puis cède à la foule.

L'usurpateur. « On l'embrasse, on l'entoure, des mains robustes l'empoignent, le placent d'autorité sur le bouclier d'un fantassin et le voilà hissé sur le pavois, ce qui était bien la première fois pour un empereur romain », raconte le philosophe et historien Lucien Jerphagnon, dans cette réédition remaniée de sa biographie de Julien dit l'Apostat [1ère éd. : Seuil, 1986]. Le petit-neveu de Constantin le Grand, le premier empereur chrétien, commence son règne comme un chef barbare. Avec ses guerriers gaulois, il fonce au travers des Alpes, arrive jusqu'au Danube afin d'affronter les armées de son cousin. Ce dernier meurt inopinément. L'usurpateur devient empereur et il restaure le culte des anciens dieux. « Il revient à la religion millénaire qui avait fait la force des empires et la sérénité des hommes et il veut leur rendre leur innocence en tentant d'ôter le péché du monde », écrit son biographe. Pris par l'hubris — l'ivresse de soi — il se lance à l'assaut de la Perse. Il meurt peu après, en juin 363, tué dans une bataille près de l'actuelle Mossoul, dans le nord de l'Irak. Il avait 32 ans. Son règne avait duré moins de trois ans. L'empire redevint chrétien.

« La destinée religieuse de l'Occident avait failli basculer », explique dans la préface l'historien Paul Veyne, soulignant que Julien fait encore rêver « parce qu'il fut un grand peut-être ». Écrite avec souffle, débordante d'érudition mais jamais pédante, la biographie de Jerphagnon réhabilite en partie la figure de l'empereur-philosophe, nourri de Platon, qui emportait ses « chers livres » en campagne. Il fut haï par les historiens chrétiens qui l'affublèrent de l'épithète infamant « d'apostat » et pendant des siècles, il fut le symbole même de l'Antéchrist. Mais le destin météorique de Julien fascina à l'opposé la Renaissance comme les Lumières, ainsi que de nombreux écrivains comme Ibsen ou Gore Vidal.

Le sous-titre ce livre foisonnant est Histoire naturelle d'une famille sous le Bas-Empire. C'est en effet la fresque d'un univers finissant, avec ses débats philosophiques passionnés et ses conflits religieux violents, y compris entre chrétiens. Les barbares sont aux portes, pour la plupart déjà romanisés, un monde grouillant de guerriers, de femmes et d'enfants débordant les défenses là où elles s'affaiblissent, pour vivre en terre d'empire : « Le climat y était plus humain et les chances de subsister plus sûres ». Dans ce monde en plein tumulte se déroule la vie de Julien, dont les péripéties dépassent les intrigues les plus échevelées des romans historiques.

Tout commença par un grand massacre : son père, ses oncles, ses cousins — en tout, une vingtaine de personnes — sont égorgés devant ses yeux de gosse sur ordre du très chrétien empereur Constance pour éviter toute contestation dynastique. Nul ne sait pourquoi le petit Julien fut finalement épargné. Mais il est enfermé dans un palais au fin fond de la Cappadoce. Entouré de sbires et sans cesse surveillé, il est destiné à devenir prêtre. Il se noie dans les livres de philosophie. « Je ne sais ce qu'ont pu enseigner à Julien les ministres du culte du temps de sa jeunesse, mais je puis affirmer qu'en dépit des apparences, Julien n'a à aucun moment de sa vie été vraiment chrétien et il n'est donc pas apostat », analyse Julien Jerphagnon. Spécialiste de saint Augustin, il montre ce qui en ces temps tourmentés pouvait rapprocher la quête de sens du jeune Julien et celle du futur auteur des Confessions. Intellectuels chrétiens et païens lisaient les mêmes livres : Platon mais aussi Aristote, les stoïciens ou Plotin, tout en y donnant des sens diamétralement opposés. « Alors que les hommes ont tant de peine à s'arracher de la matière pour s'élever vers l'esprit qui est l'enseignement de la philosophie telle que l'entendait Julien, voilà que les chrétiens prêchaient un dieu spirituel qui, par une étrange aberration, vient s'empiéger dans un corps mortel et de fait était mort crucifié », souligne Jerphagnon pour expliquer cette totale incompréhension de la foi des chrétiens en « un dieu devenu homme afin que tous les hommes puissent devenir Dieu » [« Alors que les hommes ont tant de peine à s'arracher à la matière pour s'élever vers l'esprit, ce qui est l'enseignement de la philosophie telle que Julien l'entendait et la pratiquait, voilà bien que les chrétiens prêchaient un dieu spirituel qui, par une étrange aberration, était descendu s'empiéger dans un corps mortel, et de ce fait était mort crucifié… », p. 96].

Galimatias. Aussitôt installé au pouvoir à Constantinople, Julien tente de rétablir cette tradition qui fut son refuge. Mais il est beaucoup trop tard : les dieux anciens sont morts tout comme le vieux monde gréco-romain. « Il rêvait d'un empire libéral à la façon des Antonins mais il organisait une théocratie, il prétendait imposer le règne de la raison et il incorporait à sa philosophie un illuminisme qui y contredisait », note l'auteur qui n'est guère tendre pour le galimatias idéologique du jeune empereur, « salmigondis logico-bucolique » où se mêlaient néoplatonisme, rites orientaux et culte du soleil. Il pense aussi faire reconstruire le temple de Jérusalem et y réinstaller les juifs. Mais il est réellement tolérant et ne lance aucune vague de sanglante persécution contre les chrétiens. qui ne lui en voudront que plus. « Il nous fait souffrir sans que nous puissions recueillir l'honneur d'avoir souffert en martyrs pour le Christ », s'indigne un chroniqueur chrétien. Sa somme contre les Galiléens, où il règle longuement ses comptes avec la foi de son enfance sera détruite après sa mort ; seuls quelques fragments ont survécu au travers des nombreux textes de réfutation. La peur qu'avait suscitée chez les chrétiens cette ultime tentative de restauration explique la hargne dont Julien, siècle après siècle, resta l'objet.

Marc Semo, Libération, 13 juin 2008.

Julien dit l'Apostat, Lucien Jerphagnon, Tallandier, 2008, 358 pp., 25 €. [rééd. en format poche, coll. Texto, 10 € ou en livre numérique]

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/81

lundi 29 novembre 2021

Le légionnaire romain (Marc Landelle)

 

Marc Landelle, agrégé et docteur en histoire ancienne, a soutenu à l’Université Paris-Sorbonne une thèse sur les magistri militum, généraux romains de la fin de l’Antiquité romaine.

Voici son premier livre qui s’attache à décrire ce que fut la vie du légionnaire romain à l’époque de la chute de la République, quand le contrôle des armées devint un enjeu politique essentiel. L’ouvrage n’aborde que les guerres qui furent menées par les Romains contre des peuples extérieurs, en laissant de côté les guerres civiles qui ont opposé des troupes romaines entre elles.

Les Romains eurent de nombreuses occasions de faire la démonstration de leur savoir-faire militaire au cours du 1er siècle av. J.-C. : après avoir conquis aux siècles précédents l’Espagne et la Grèce, après avoir pris pied en Afrique du Nord, il leur revint de pacifier la Méditerranée, conquérir l’Asie, la Palestine et l’Egypte.

L’auteur prend soin de rappeler brièvement le contexte politique et diplomatique dans lequel ces opérations prirent place, avant de s’intéresser à la condition matérielle et sociale du légionnaire romain, à son recrutement et son armement longuement détaillé.

L’ouvrage réserve une part importante à l’analyse de la tactique en vigueur au sein des légions romaines.

Comme dans la plupart des ouvrages de la collection Illustoria consacrée à l’histoire militaire, un cahier illustré de seize pages permet grâce à des cartes et des dessins de mieux cerner les tenues, armements et tactiques décrites dans les pages de ce livre. Un lexique vient compléter l’ouvrage.

Le légionnaire romain, Marc Landelle, éditions Lemme, collection Illustoria, 104 pages, 17,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-legionnaire-romain-marc-landelle/84470/

dimanche 9 mai 2021

Livre : « La guerre romaine », de Yann Le Bohec

  

« La guerre romaine », de Yann Le Bohec


Le constat de l’auteur est sans appel : l’armée romaine a été l’armée la plus efficace de l’Antiquité. Voire peut-être même de l’histoire.

Avec cette synthèse claire et détaillée venant couronner quarante années de recherches, Yann Le Bohec, l’un des plus grands spécialistes de la Rome antique et de son armée, nous livre un travail précieux dont l’intérêt est loin de n’être que strictement historique. L’histoire est enseignements et lorsque l’on voit le piteux état de nos forces armées aujourd’hui, on se dit que l’Etat-major serait fort avisé d’aller prendre quelques leçons chez les anciens… En cinq chapitres couvrant tous les aspects de la guerre romaine, Yann Le Bohec explore l’armée comme institution, sa stratégie, sa tactique, son environnement et surtout la manière dont les Romains vivaient et percevaient la guerre. Leur psychologie, basée tant sur la religion que sur le droit, est en effet un élément fondamental pour comprendre comment ils sont arrivés à une telle excellence dans l’art de guerroyer.

L’armée romaine de l’empire a bien sûr trouvé ses bases dans l’armée républicaine mais a été changée en profondeur par Auguste. En plus de faire de l’empereur le chef suprême de l’armée, celui-ci en fit une armée permanente, professionnelle et sédentaire. Impressionnante par ses effectifs (plus de 300.000 hommes en 23), l’armée ne l’était pas moins par son recrutement de qualité. N’étaient sélectionnés comme légionnaires que des hommes libres choisis après un examen approfondi de leurs aptitudes, de leurs compétences et de leur morale : le dilectus. Ces citoyens étaient la colonne vertébrale d’une armée qui comptait en plus de ses légionnaires bien d’autres unités auxiliaires employant des alliés de Rome ou des étrangers. Les affranchis et les esclaves ne furent employés que dans des cas extrêmes car, dans les mentalités de l’époque, ils étaient considérés comme indignes de porter les armes… Cet aspect qualitatif du recrutement n’était pas la seule force de l’armée. L’encadrement des soldats en était le second pilier. Il était dû à une hiérarchie efficace, formée et toute dévouée au service de l’Etat. D’origine sénatoriale ou équestre, les officiers étaient tenus de montrer leur virtus en offrant le meilleur d’eux-mêmes. C’est une réelle culture de l’exemple. Il est donc essentiel de le souligner : les valeurs romaines sont indissociables de la manière dont la guerre est pensée et vécue. La fides et l’honneur en sont les clés de voute. La valeur individuelle du combattant et son comportement au combat s’allient à la discipline collective. Cette dernière était si importante dans l’armée qu’elle avait même été divinisée à partir d’Hadrien ! La discipline se retrouvait dans l’exercice que les Romains considéraient presque comme une science. Mêlant sport, exercices individuels ou collectifs (dont les manœuvres et mouvements étaient le but ultime), l’exercice était vu comme le moyen de garantir le bon comportement du soldat à la guerre ainsi que son obéissance totale. La conclusion est simple : le légionnaire romain est un guerrier de qualité extrêmement bien préparé à la guerre, tant physiquement que moralement.

La qualité de l’armée romaine venait aussi de sa polyvalence et de sa capacité d’adaptation à toutes les situations. A l’aise dans toutes les formes de combat, elle n’a jamais hésité à emprunter aux autres peuples ce qui pouvait parfaire son efficacité. L’héritage grec fut ici aussi fondamental, notamment en ce qui concerne la poliorcétique (l’art du siège). Par ailleurs, l’armée romaine se caractérisait par une tactique de combat où rien n’était laissé au hasard. La logistique, les services, le génie, le renseignement, la santé et les transmissions avaient été développés comme dans aucune autre armée de l’antiquité. La stratégie, à savoir la mise en œuvre des divers moyens de gagner, était très étudiée et les conflits étaient préparés par des actions politiques ou diplomatiques et s’appuyaient sur une économie prospère.

Bien loin d’être le peuple belliqueux que certains ont pu décrire, les Romains considéraient la guerre comme un mal nécessaire et non une fin en soi. L’auteur démontre d’ailleurs que, contrairement à une idée tenace, Rome n’a jamais eu de projet impérialiste à proprement parler. Elle a mené des guerres tant défensives qu’offensives au gré des circonstances et sans réelle préméditation ou plan d’ensemble. Pourquoi alors faisait-on la guerre ? Les raisons étaient multiples (politiques, sociales, économiques, militaires) mais souvent liées à la psychologie collective : la peur de l’ennemi ; la protection de Rome (patriotisme) ou d’alliés de Rome ; le goût de la domination ou du butin… Une certaine passion immodérée de la guerre a bien sûr toujours existé et des personnages comme César ou Trajan en sont les plus emblématiques. Les Romains ont certes pu déclencher des guerres d’agression sous des prétextes fallacieux mais de nombreux exemples démontrent leur volonté de limiter et de réguler les conflits. Ils considéraient d’ailleurs la guerre civile comme l’horreur absolue… Idéalement, la guerre devait être juste (Cicéron) et limitée (les Stoïciens) mais, une fois commencée, elle devait être victorieuse coûte que coûte, quel qu’en soit le prix. En effet, la victoire amenait la paix et donc la prospérité, la felicitas, sur le peuple romain. N’oublions pas que la victoire, dans les premiers temps de Rome, avait été divinisée… La religion était indissociable de la guerre. Les soldats étaient très pieux et participaient, au sein des garnisons, à de nombreuses cérémonies religieuses. La religion était omniprésente, qu’on pense aux présages des dieux avant le combat (les auspices) ou à toutes ces cérémonies qui bornaient le temps militaire et lui donnaient un réel « rythme sacral ». La fin des campagnes, en octobre, était ainsi l’occasion de trois cérémonies de première importance : l’equus october (course de char), l’armilustrium (purification des armes) et la fermeture des portes du temple de Janus afin de retenir la paix, vue par les Romains comme l’état le plus positif qui soit.

La grande qualité de l’ouvrage de Yann Le Bohec réside non seulement dans l’exhaustivité de son propos (vous apprendrez tout sur la vie quotidienne des soldats, leurs équipements, le détail des différentes unités ainsi que sur l’histoire de l’armée en tant que telle) mais aussi dans la réflexion qu’il mène sur la guerre à partir de multiples exemples historiques ou philosophiques. Objectif, il montre bien que cette armée puissante et organisée avait également ses faiblesses. A partir du 3ème siècle, la conjoncture défavorable pour l’empire accompagnée de l’oubli progressif des préceptes qui avaient fait son efficacité dans le passé sonneront peu à peu le glas de la grande armée romaine.

Auteur : Rüdiger / Source : Cercle Non Conforme

Professeur d’Université à Paris IV-Sorbonne, Yann Le Bohec est un spécialiste reconnu de l’Antiquité romaine et d’histoire militaire. Il a à son actif des dizaines d’ouvrages et collabore régulièrement à La Nouvelle Revue d’Histoire, notamment dans le numéro hors-série n°11 (automne-hiver 2015) : « Les peuples fondateurs de l’Europe ».

Crédit photo : Dave‑F via Flickr (cc)

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