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lundi 12 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (21)

Aujourd'hui : 25. Parution du "Napoléon" (III/III)
15 octobre 1931 : parution du Napoléon (III/III)
Voici les dernières lignes du dernier chapitre du Napoléon de Jacques Bainville.
"A égale distance de tout parti pris, nous avons essayé d'écrire son histoire naturelle... Nous voudrions - écrit-il dans son Avant-propos - comprendre et expliquer la carrière de Napoléon Bonaparte, en établir l'enchaînement, retrouver les motifs qui l'ont poussé, les raisons qu'il a pu avoir de prendre tel parti plutôt que tel autre. Nous avons tenté de discerner les causes générales et particulières d'une fortune qui tient du prodige et d'événements qui semblent forgés par un conteur oriental...".
Comprendre et expliquer, plutôt que d'accorder une place prépondérante au récit des événements - en l'occurrence, pour Napoléon, les batailles... : tout Bainville est là. 
Comme dans ses autres livre majeurs : L'Histoire de France, L'Histoire de deux peuples, continuée jusqu'à Hitler, La Troisième République, Les conséquences politiques de la paix, Bismarck... 
On verra une fois de plus, dans ces quelques pages qui clôturent son Napoléon, comment Bainville, selon le mot si juste du Duc de Levi-Mirepoix "...faisait, à la fois, de l’histoire un théorème par la logique de la pensée et une oeuvre d’art par la pureté de son style" (duc de Lévis Mirepoix, discours de réception a l’Académie, éloge de Maurras).
"...S'il n'était que le soldat heureux devenu roi, il serait un entre mille. L'Empire romain, le monde asiatique regorgent de cas comme le sien. Mais le sien est unique aux temps modernes et sous nos climats. Un officier d'artillerie qui,  en quelques années, acquiert plus de puissance que Charlemagne et coiffe la couronne de Charlemagne, de telles étapes brûlées à toute vitesse, ce phénomène parut, à juste titre, prodigieux au siècles des lumières, dans une Europe rationaliste, en France surtout, où les débuts des autres "races" avaient été lents, modestes, difficiles, où les anciennes dynasties avaient mis plusieurs générations à se fonder. Les contemporains de Napoléon n'étaient pas moins éblouis de la rapidité que de la hauteur de son ascension. Nous le sommes encore. Lui-même, en y pensant, s'émerveillait un peu bourgeoisement, quand il disait à Las Cases qu'il faudrait "des milliers de siècles" avant de "reproduire le même spectacle". 
Un spectacle qu'il a regardé, lui aussi, quand il en a eu le temps. Il ne tirait pas vanité d'être un grand capitaine. La guerre - "un art immense qui comprend tous les autres" - il savait la faire comme on sait jouer aux échecs, "un don particulier que j'ai reçu en naissant", et il se flattait que ce ne fût pas sa seule faculté. Le pouvoir, il l'a aimé, mais "en artiste" - il tient au mot qui le définit si bien - et il ajoutait : "Je l'aime comme un musicien aime son violon". Le plus étrange est qu'on lui demande encore ce que, de son temps, "l'école du possible" lui reprochait déjà de ne pas donner. Pourquoi ne s'est-il pas modéré ? Pourquoi n'a-t-il pas été raisonnable ? On s'est fait, on persiste à se faire de Napoléon une idée si surhumaine qu'on croit qu'il dépendait de lui de fixer le soleil, d'arrêter le spectacle et le spectateur au plus beau moment.
Lui-même, qu'a-t-il été ? Un homme tôt revenu de tout, à qui la vie a tout dispensé, au-delà de toute mesure, pour le meurtrir sans ménagement. La première femme n'a pas été fidèle, la seconde l'a abandonné. Il a été séparé de son fils. Ses frères, ses soeurs l'ont toujours déçu. Ceux qui lui devaient le plus l'ont trahi. D'un homme ordinaire, on dirait qu'il a été très malheureux. Il n'est rien qu'il n'ait usé précocement, même sa volonté. Mais surtout, combien de jours, à sa plus brillante époque, a-t-il pu soustraire au souci qui le poursuivait, au sentiment que tout cela était fragile et qu'il ne lui était accordé que peu de temps ? "Tu grandis sans plaisir", lui dit admirablement Lamartine. Toujours pressé, dévorant ses lendemains, le raisonnement le conduit droit aux écueils que son imagination lui représente, il court au-devant de sa perte comme s'il avait hâte d'en finir.
Son règne, il le savait, était précaire. Il n'a aperçu de refuge certain qu'une première place dans l'histoire, une vedette sans rivale parmi les grands hommes. Quand il analysait les causes de sa chute, il revenait toujours au même point : "Et surtout une dynastie pas assez ancienne." C'était la chose à laquelle il ne pouvait rien. Doutant de garder ce trône prodigieux, alors même qu'il ne négligeait rien pour le rendre solide, il reposait sa pensée sur d'autres images. Daru n'admettait pas que sa vaste intelligence se fût fait des illusions : "Il ne m'a jamais semblé qu'il eût un autre but que de ramasser, durant sa course ardente et rapide sur la terre, plus de gloire, de grandeur et de puissance qu'aucun homme n'en avait jamais recueilli." Mme de Rémusat confirme pour le sens religieux ce que disait Daru pour le sens pratique : "J'oserais dire que l'immortalité de son nom lui paraissait d'une bien autre importance que celle de son âme." 
On a fait de Napoléon mille portraits psychologiques, intellectuels, moraux, porté sur lui autant de jugements. Il échappe toujours par quelques lignes des pages où on essaie de l'enfermer. Il est insaisissable, non parce qu'il est infini, mais parce qu'il a varié comme les situations où le sort le mettait. Il a été aussi peu stable que ses positions successives. Son esprit, qui était vaste, était surtout souple et plastique. Il avait des limites pourtant. Peut-être ne remarque-t-on pas assez que, fécond en prophéties, du reste contradictoires, Napoléon n'a prévu ni les machines ni le machinisme. Ses anticipations ne tiennent aucun compte du développement des sciences appliquées. Pour la guerre elle-même, il n'a pas songé à des engins nouveaux, il l'a faite avec les moyens, les instruments de Gribeauval et de Suffren. Ni le bateau à vapeur de Jouffroy, ni celui de Fulton n'ont retenu son attention. Grand lecteur d'Ossian, amateur de tragédies et du Discours sur l'histoire universelle, la mémoire garnie de vers qu'il s'applique à lui-même dans les occasions pathétiques, faiseurs de mots sur l'amour dont s'honoreraient Chamfort et Rivarol, son tour d'esprit est peut-être avant tout littéraire et, par là, un peu néronien. Cependant il se penche comme personne sur le détail des choses. Comptable méticuleux, il sait le nombre des caissons qu'il a dans ses parcs d'artillerie comme il sait la valeur de l'argent. C'est un maniaque du contrôle et de la statistique qui tient avant tout à l'exactitude. Mais des témoins sérieux rapportent qu'il affirmait volontiers des chiffres en l'air. Ainsi chacun de ses portraits est faux par quelque endroit et l'on peut lui faire tout dire parce qu'il a presque tout dit. On l'a appelé Jupiter-Scapin, on a répété le "commediante-tragediante" jusqu'à la fatigue. Mais il disait de lui-même qu'il n'y a pas loin du sublime au ridicule et, si l'on veut le prendre tout entier, ce n'est pas encore par ce côté-là. Ce n'est pas non plus par ses origines italiennes ou corses. S'il a eu une vendetta avec le duc d'Enghien, il n'en a pas eu avec Fouché ni bien d'autres qu'il a épargnés, fussent-ils Bourbons. Si l'on admet que, selon les moeurs de son île natale, il a été l'esclave du clan, on ne comprend plus qu'il ait excepté Lucien et Louis, ni que Louis et Lucien, nourris du même lait que leur frère, se soient retranchés de la tribu. Enfin s'il est proposé tant d'explications de Napoléon, s'il en est tant de plausibles, s'il est permis de le concevoir de tant de manières, c'est parce que la mobilité et la diversité de son esprit ont été égales à la variété, peut-être sans exemple, des circonstances de sa vie.
Sauf pour la gloire, sauf pour l' "art", il eût probablement mieux valu qu'il n'eût pas existé. Tout bien compté, son règne, qui vient, selon le mot de Thiers, continuer la Révolution, se termine par un épouvantable échec. Son génie a prolongé, à grands frais, une partie perdue d'avance. Tant de victoires, de conquêtes (qu'il n'avait pas commencées), pourquoi ? Pour revenir en-deçà du point d'où la République guerrière était partie, où Louis XVI avait laissé la France, pour abandonner les frontières naturelles, rangées au musée des doctrines mortes. Ce n'était pas la peine de tant s'agiter, à moins que ce ne fût pour léguer de belles peintures à l'histoire. Et l'ordre que Bonaparte a rétabli vaut-il le désordre qu'il a répandu en Europe, les forces qu'il y a soulevées et qui sont retombées sur les français ? Quant à l'Etat napoléonien, qui a duré à travers quatre régimes, qui semblait bâti sur l'airain, il est en décadence. Ses lois s'en vont par morceaux. Bientôt on sera plus loin du code Napoléon que Napoléon ne l'était de Justinien et des Institutes, et le jour approche où, par la poussée d'idées nouvelles, l'oeuvre du législateur sera périmée.
Imaginatif, puissant créateur d'images, il sentait cette fuite des siècles. Las Cases lui demandait pourquoi, avec le réveille-matin de Potsdam, il n'avait pas emporté à Sainte-Hélène l'épée de Frédéric. "J'avais la mienne", répondit-il en pinçant l'oreille de son biographe et avec ce sourire qu'il rendait si séduisant. Il savait qu'il avait éclipsé le grand Frédéric dans l'imagination des peuples, qu'on répéterait sont histoire, qu'on verrait ses portraits aux murs, son nom aux enseignes jusqu'à ce qu'il fût remplacé lui-même par un autre héros. Ce héros n'est pas venu. L'aventurier fabuleux, l'empereur au masque romain, le dieu des batailles, l'homme qui enseigne aux hommes que tout peut arriver et que les possibilités sont indéfinies, le démiurge politique et guerrier reste unique en son genre. Pour le développement de l'humanité, peut-être, dans la suite des temps, Ampère comptera-t-il plus que lui. Peut-être l'ère napoléonienne ne sera-t-elle plus qu'un bref épisode de l'âge qu'on appellera celui de l'électricité. Peut-être enfin, apparu dans une île du Levant pour s'éteindre dans une île du Couchant, Napoléon ne sera-t-il qu'une des figures du mythe solaire. Presque aussitôt après sa mort, on s'était livré à ces hypothèses et à ces jeux. Personne ni rien n'échappe à la poussière. Napoléon Bonaparte n'est pas protégé contre l'oubli. Toutefois, après plus de cent ans, le prestige de son nom est intact et son aptitude à survivre aussi extraordinaire que l'avait été son aptitude à régner. Quand il était parti de Malmaison pour Rochefort avant de se livrer à ses ennemis, il avait quitté lentement, à regret, ses souvenirs et la scène du monde. Il ne s'éloignera des mémoires humaines qu'avec la même lenteur et l'on entend encore, à travers les années, à travers les révolutions, à travers des rumeurs étranges, les pas de l'empereur qui descend de l'autre côté de la terre et gagne des horizons nouveaux.
Illustration : couverture de l'édition du "Napoléon" dans Le livre de poche.
Tiré de notre Album "Maîtres et témoins"... (II) : Jacques Bainville" (186 photos)

dimanche 7 mai 2017

Fin de la Ve République Vers une nouvelle révolution nationale ?

Le titre de cet article n'est pas une plaisanterie, mais une question que nous devons nous poser après une réflexion mûrie sur la séquence historique que nous traversons et qui touche à sa fin.
L'examen de l'histoire républicaine depuis la fin du XIXe siècle jusqu'à nos jours, me mène à croire que la République vit à nouveau sa crise chronique. Et je vais tâcher, à quelques jours du premier tour de l'élection présidentielle, de vous proposer un diagnostic de l'état de santé de la Ve République.
La période actuelle, comme je vais le montrer, ressemble étrangement à la fin du XIXe siècle où la République avait été remise en cause, notamment parles ligues, et plus encore à la fin des années trente.
Fin du XIXe siècle: la IIIe République tremble dès sa naissance
Contrairement à ce que l'on pourrait spontanément croire, les débuts de la IIIe République ne sont pas ceux d'un régime solide. C'est un régime vicié, qui est mort, à la fin des années 1930 de ses péchés originels.
L'année suivant son établissement (1870), lors des élections de février 1871, les Français élisent une écrasante majorité de monarchistes. Les républicains n'obtiennent la majorité à la Chambre qu’en 1876 et 1877 et au Sénat en 1879, après voir pris la présidence, ils font un score de 50,50 % aux élections législatives de 1881, avec 451 sièges contre 90 aux monarchistes bénéficièrent d'un vote protestataire qui affaiblit (temporairement) les républicains.
L’historien Christophe Prochasson expliquera ce « miracle politique » par l'entrée enjeu des instances économiques, sociales ou politiques et il ajoute : « il n’en demeure pas moins vrai que la célérité avec laquelle la République s'est installée au niveau de la représentation nationale et de l'appareil d’État ne laisse pas d'étonner et conduit à s'interroger sur la vigueur et la profondeur de cet enracinement. Si les républicains remportèrent ces victoires politiques, ni les valeurs ni même le fonctionnement de la République n'étaient encore bien établis. Les références anciennes prévalaient encore. L'histoire a vu se reproduire ces décollages entre l'avènement de forces politiques et l'état idéologique des sociétés dont elles font la conquête presque par malentendu »(1).
Il s'agit bien d’une conquête du pouvoir que les Républicains ont entamée à partir de 1789, et ils n’ont fini par atteindre leur qu’à la suite de près d’un siècle de lutte acharnée contre l’esprit français.
Et lorsqu’ils l’ont enfin conquis, comme les socialistes contemporains, cela n’a été que pour répandre la corruption au sommet de l'appareil d’État.
En voici un exemple, rapporté par Prochasson : « la prétendue intégrité de M. Grévy, cet austère républicain, vétéran à la présidence de la République, n'échappa guère à la tentation. Les frasques de son gendre, Daniel Wilson, richissime homme d'affaires et député radical, agioteur et trafiquant de décoration, ne le dédouanent pas du profit personnel qu'il tira de son honorable fonction. Jules Grévy s'enrichit très notablement durant sa présidence. En 1881, lorsqu'il maria sa fille à Wilson, il ne pouvait encore allouer à celle-ci qu'une fraction de l'indemnité présidentielle. À sa mort, en en septembre 1891, il laissa à sa descendance une succession de 7 millions, ce qui revient à placer Grévy "parmi les Français les plus riches de son temps" ». Et ce n'est pas tout ! Le même Grévy, président de la République usa et abusa de pratiques népotistes, constitua et renforça un authentique clan Grévy. Le cadet, Paul, devint sénateur du Jura en 1880, grâce à des pressions exercées sur les maires et les conseillers généraux. Le puîné, Albert, connut lui aussi une ascension fulgurante : vice-président de la Chambre en 1879, il fut nommé, en mars, gouverneur général de l'Algérie à titre provisoire pour pouvoir cumuler les deux traitements de sa nouvelle et de son ancienne fonction. L'affaire Grévy et son entourage n’étaient pas une exception, mais, une parmi tant d'autres qui éclataient les unes après les autres : le scandale du Panama, des faillites à répétition (celle du Comptoir d’escompte de Paris, celle des cuivres...). Il y avait, comme de nos jours, une interaction malsaine entre les hommes politiques et le monde de la finance, bref une corruption consubstantielle au régime républicain(2).
Les ligues antirépublicaine et anti-juives
Les adversaires de la République n'avaient pas de gros efforts à faire pour trouver des arguments contre ce Régime de corrompus.
En réaction à cet état de fait, dans les années 1890, les royalistes en particulier et les nationalistes en général, créèrent les ligues qui s'attaquèrent virulemment à la République et à ses soutiens, à savoir les juifs, les francs-maçons et les protestants. La principale ligue, l'Union nationale, catholique et nationaliste, fondée en 1893, accepta la stratégie de Ralliement des différentes ligues.
Les ligues sont nées, certes en opposition à la République, mais plus profondément, pour redéfinir une identité nationale - perturbée par ce corps étranger : la République et ses sectes -, refondée sur la base du catholicisme, en en traçant les contours.
La définition d'une identité nationale, si elle est inclusive, est aussi nécessairement exclusive , dès lors, pointer du doigt l'étranger à exclure est mécanique. Les nationalistes, monarchistes, et même bonapartistes - Charles Maurras, Maurice Barrés, Jules Lemaître et d'autres comme Edouard Drumont qui créa en 1901 le Comité national antijuif qui devint en 1903 la Fédération nationale antijuive qui propose de « combattre les influences pernicieuses de l'Oligarchie judéo-financière au complot occulte » -, désignèrent, pour tracer le contour de l'identité française, ses ennemis les groupes et communautés soutenant la République et la laïcisation de la société les francs-maçons, les juifs et les protestants.
Avant de poursuivre, et afin d'évacuer la thèse de l'antisémitisme hystérique qui ne se fonderait que sur une « haine du juif parce que juif » et une théorie infondée du complot judéo-maçonnique, il faut souligner l'action des juifs dans l'édification de la République dès les débuts de la Révolution.
En effet, comme je l'ai exposé dans un article du 16 février 2017 dans les colonnes de RIVAROL, les juifs ont contribué par des apports idéologiques(3) et matériels à la Révolution française. Je ne reprendrai pas ici tout mon propos, mais je citerai à nouveau le penseur et révolutionnaire Anacharsis Cloots (1755-1794), député de l'Oise à la Convention - d'origine prussienne mais qui fut proclamé citoyen français par l'Assemblée nationale législative le 26 août 1792 - qui écrivit dans son fameux ouvrage La République universelle (1792) que « Nous (les Révolutionnaires) trouverons encore de puissants auxiliaires, de fervents apôtres dans les tribus judaïques, qui regardent la France comme une seconde Palestine. Nos concitoyens circoncis nous bénissent dans toutes les synagogues de la captivité. Le juif, avili dans le reste du monde, est devenu citoyen français, citoyen du monde, par nos décrets philosophiques. Cette fraternisation alarme beaucoup les princes allemands, d'autant plus que la guerre ne saurait ni commencer ni durer en Allemagne, sans l'activité, l'intelligence, l'économie et le numéraire des juifs. Les magasins, les munitions de toute espèce sont fournis par les capitalistes hébreux, et tous les agents subalternes de l'approvisionnement militaire sont de la même nation. Il ne faudra que s'entendre avec nos frères les rabbins, pour produire des effets étonnants, miraculeux. J’ai reçu à cet égard des des réponses infiniment satisfaisant dèmes commettants du Nord. La cause des tyrans est tellement désespérée, que les aliments les plus sains se changent pour eux en poison subtil. On accusa les juifs, dans les siècles des ténèbres d'empoisonner les sources ou les puits ; et voici que dans notre, siècle lumineux, les juifs, en fournissant viandes pures, aideront l'humanité à exterminer la tyrannie.»(4)
Par ailleurs, l'écrivain et journaliste politique juif (et au-dessus de tout soupçon), Bernard Lazare (1865-1903), dans son livre L'antisémitisme, son histoire et ses causes, après avoir mentionné l'émancipation des juifs le 27 septembre 1791 par l'Assemblée constituante, souligna à propos de la révolution de 1848 que « de nouveau, ils (les juifs) durent leur indépendance à l'esprit révolutionnaire qui, une fois encore, vint de France. Nous verrons du reste qu'ils ne furent pas étrangers à ce grand mouvement qui agita toute l'Europe, en certains pays, notamment en Allemagne, ils aidèrent à le préparer, et ils furent les défenseurs de la liberté. Ils furent aussi parmi les premiers à en bénéficier, car on peut dire qu'après 1848 l’antijudaïsme légal est fini en Occident ; peu à peu les dernières entraves tombent, et les dernières restrictions sont abolies. En 1870, la chute du pouvoir temporel des papes fit disparaître le dernier ghetto occidental, et les Juifs purent être des citoyens même dans la ville de saint Pierre »(5).
Malgré la disparition du l'antijudaïsme légal, l'antijudaïsme réel (que l'on ne peut contenir par des lois !) ressurgit en France, quatre ans après la parution du livre de Bernard Lazare. À partir de 1897, via les ligues, éclatent des violences antisémites d'ampleur variable dans la France métropolitaine. À partir de janvier 1898, dans 55 villes se propagent dés violences, en trois vagues successives : la première concerne 23 villes, la seconde 19 villes et une troisième durant la dernière semaine de février. D'autres plus importantes éclatent en octobre à Paris, mais aussi à Marseille, Nantes, Rouen, Lyon ou Nancy, et ensuite en Algérie (d'une extrême violence), à Alger, Oran, Constantine, Blida, Sétif, Mostaganem...
Aux ligues nationalistes, se mêlent, et il faut le souligner, la Ligue radicale socialiste antijuive créée en 1892 qui devint en 1897 la Ligue antijuive d'Alger. Max Régis, le futur maire d'Alger élu en novembre 1898, en était le président(6).
Ces violences ponctuent (et ne concluent pas) cette lutte qui oppose depuis 1789 la France catholique à ses ennemis que sont  les francs-maçons, les juifs et les protestants qui sont d'ailleurs surreprésentés dans la haute administration(7) et qui travaillent à laïciser la société française en chassant l’Église (fermeture de 125 écoles libres et expulsions des congrégations à la suite de la loi de 1905). En 1911, le sénateur de la Manche, Adrien Gaudin de Vilaine, déclare. « Autrefois l'université n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui, elle était libre, maintenant elle est livrée, pieds et poings liés, à quelques renégats juifs mal blanchis et protestants sectaires. Je remarque et je dois à la vérité de dire que tous les directeurs de l'enseignement, lorsqu'ils ne sont pas juifs, sont protestants, aussi ne suis-je pas étonné du programme établi à l'heure actuelle. Au nom de la dignité française, je dois dire aussi que ces hommes ne sont pas français. »(8)
Les années 1930 : de troublantes similitudes avec les années  2010
Les années 1930 se caractérisent, comme la fin du XIXe siècle, par une délégitimation du pouvoir corrompu, entraînant une crise de régime et qui a culminé, cette fois, à sa chute à la suite de la débâcle militaire face à l'Allemagne à qui elle a déclaré la guerre. La question juive, comme dans les années 1890, a resurgi en même temps que la crise du régime, et ce n'est pas un hasard. Souvenons-nous de l'affaire Stavisky qui éclata en 1934 ; Serge Alexandre Stavisky était un banquier juif et escroc qui, avec la complicité d'hommes politiques, avait organisé une énorme fraude qui lui permit d'empocher 200 millions de francs. Cette affaire avait conduit à l'émeute antiparlementaire du 6 février 1934 qui a failli faire tomber la République.
Si donc la révolution nationale du Maréchal Pétain a pu arriver, malgré l’occupation dont sont directement responsables les dirigeants de la IIIe République peuple français, étourdi par 70 ans républicanisme, avait perdu ses repères politiques et sociaux, à quoi s’est ajoutée une débandade de la classe politique républicaine. Le peuple français des années 1930, comme aujourd'hui, vivait une crise d’identité majeure.
Le rôle historique de la révolution national fut alors d'accomplir ce qu'avaient entamé les ligues, et plus particulièrement Charles Maurras (qui qualifia de « divine surprise » l'avènement de Pétain), à savoir une redéfinition de l'identité française, lui fixant des repères stables, ce qui faisait et fait toujours défaut à la République.
Inutile de dresser ici la liste des affaires qui ont éclaté ces 20 dernières années. Inutile aussi de faire le décompte des hommes politiques corrompus aujourd'hui et qui sont à la tête de l’État en interaction directe avec les banques juives. Macron est à lui seul une synthèse.
La déligitimation du pouvoir est au moins aussi importante que dans les années 1930, et la Crise du régime ne saurait tarder...
Vraisemblablement, d’une manière ou d'une autre, la Ve République s'effondrera comme la IIIe s'est effondrée : par pourrissement. C'est le destin de la République.
Mais une question reste en suspens quelle force politique et sociale sera capable, sur les ruines de cette République déjà mourante, de faire une révolution nationale qui fixera des repères stables aux Français ?
Il est probable que plusieurs années s'écouleront avant qu'un personnage et une force émergent du chaos qui nous attend.
Jean TERRIEN. Rivarol du 20 avril 2017
1). Christophe Prochasson, dans Histoire de l'extrême droite en France, sous la direction de Michel Winock, 2015, Seuil, p. 52.
2). Christophe Prochasson, op. cit. pp. 57-58.
3). Sur les origines kabbalistiques de la religion de la République, voir : Youssef Hindi, La mystique de la laïcité. Généalogie de la religion républicaine, de Junius Frey à Vincent Peillon, Editions Sigest, 2017
4). Anacharsis Cloots, La République universelle, ou Adresse aux tyrannicides, 1752, pp. 186-187
5). Bernard Lazare, L'antisémitisme, son histoire et ses causes, 1894, éditions KontreKulture, 2012, p. 119.
6). Pierre Birnbaum, dans Histoire de l'extrême droite en France, pp. 108-109.
7 Voir la proportion de protestants dans la haute administration sous la IIIe République dans Vincent Peillon, Une religion pour la République, 2010, Le Seuil, pp. 118-119. 8. Rapporté par Pierre Birnbaum, op. cit.

vendredi 26 août 2016

Pierre-Antoine Cousteau : un polémiste de génie

L’auteur de cette biographie de RA.C, le frère du fameux commandant Cousteau, est le fils de Pierre-Antoine Cousteau (que tout le monde surnomme PAC, qui écrivit dans Rivarol de sa libération de prison en 1953 jusqu'à sa mort fin 1958), le professeur Jean-Pierre Cousteau, qui est cardiologue. On comprend à la première page du livre que, contrairement à tant de fils et filles de "collabos", lui n'a pas renié son père. Il dédie l'ouvrage notamment à Bardèche, Benoist-Méchin, Robert Brasillach, Henry Coston, Lucien Rebatet, Henri Lèbre, Saint-Paulien. Nous pouvons nous engager dans la lecture de ce formidable livre de près de 400 pages, paru chez Via Romana, en toute confiance... Dans une préface mi-figue, mi-raisin, Franz-Olivier Giesbert (étonnant que le directeur du Point ait accepté d'écrire cette préface) rappelle, plutôt horrifié, que PAC avait déclaré qu'à n'avait pas collaboré pour « limiter les dégâts » ou « sauver les meubles » mais parce qu'il souhaitait la victoire de l'Allemagne qui luttait à l'époque, « avec tous ses crimes » pour la survie de « l'homme blanc », les démocraties travaillant, selon lui, à sa fin. Difficile de le contredire quand on voit tout ce qui se passe aujourd'hui. PAC avait dit : « J'ai continué, jusqu'à mon dernier souffle, à déplorer la défaite de l'Allemagne ».
Sa jeunesse
PAC naquit à Paris le 18 mars 1906. Il naît dans une famille bourgeoise. Son père est fils de notaire, sa mère fille de pharmacien. Mais le père, Daniel, est un flambeur qui entamera une carrière d'aventurier collectionnant les faillites. Quant au frère aîné de Daniel, avant de se suicider sur les marches du casino de Monte-Carlo, il s'était contenté de perdre au jeu la maison et les biens de son notaire de père. Le père de PAC voyage à travers le monde. PAC est quant à lui ballotté d'un lycée à un autre. Ses résultats sont excellents. Il a droit régulièrement à des remarques telles que : « Très bon élève ». Scolarisé en 6e au lycée Corneille de Rouen, il ail ans en 1917.D affiche un patriotisme sans failles. Il écrit à sa tante : « Delenda est Germania ! Hélas, que ne puis-je suivre l'exemple de mes aînés et aller les aider à repousser le Boche loin de nos Provinces de France qu'il martyrise. » Il écrit à un oncle : « Je donnerais tout pour que papa aille au front. Je dis que c'est un affront d'avoir son père pas à la guerre quand la Patrie est en danger. » Lors de son adolescence, il se définira « catholique et français ». Ces bonnes dispositions ne dureront pas. Il raconte : « Dès mon entrée en classe de seconde à Louis-le-Grand, tout changea. Je découvris le libre examen et je m'installai avec une remarquable aisance dans la négation. » Il notera cependant : « Le conformisme du non-conformisme est un des ridicules permanents de l'adolescence », ajoutant : « Pourtant, il serait fâcheux de ne point en passer par là. Les garçons qui ne se rebellent jamais parviennent peut-être avec plus d'aisance que d'autres à l'inspection des finances et à la Légion d'honneur, mais ils traînent jusqu'à leur trépas une existence grisâtre vouée à des digestions insipides. » La philo l'ennuie et il travaille peu. Il préfère s'adonner aux sports et sera même finaliste du championnat inter-lycées du 1 500 mètres. La politique ne le passionne pas (pas encore) mais il se définit comme antimilitariste et anti-belliciste, ce qui permet de le classer à gauche, et même très à gauche. La victoire du bloc des gauches en 1924 le ravit. Il raconte : « J'exulte. La tête des types d'Action française est tordante. »
1924-1928: Les années perdues
Il décide d'arrêter des études qui l'ennuient et de se consacrer à des activités autrement plus passionnantes : les copains, le rugby, les jeunes filles, le charleston... Mais il faut bien vivre. En novembre 1924, son père lui trouve un poste de scribouillard. Il s'ennuie à mourir. Pendant ce temps, son frère Jacques-Yves (le futur commandant Cousteau), âgé de 14 ans, fait lui aussi des siennes. Il se fait ainsi renvoyer de Buffon où, à l'occasion d'un après-midi de colle, il avait voulu démontrer à un camarade que des noix lancées sur des vitres rebondissaient sans les casser. Vingt vitres volèrent en éclats et Jacques-Yves fut expédié manu militari par ses parents en Alsace où il fut pris en charge par un précepteur musclé qui lui permit d'intégrer in extremis Navale juste avant la limite d'âge. Quant à PAC, il devance l'appel. L'auteur raconte avec humour : « Il fera une brillante carrière dans la météo, à Mourmelon, jalonnée de permes illicites, de corvées de pluches et de séjours en prison (déjà !) » Libéré en mai (du service militaire, pas de prison !), il ne trouve pas vraiment de travail et note en janvier : « Profession : indigent. La situation financière est désespérée, je suis harassé et sans un sou. » PAC va passer quelques mois aux États-Unis, où il survit avec un travail abrutissant. Il écrit : « Je lutte toujours pour la vie et c'est loin d'être facile. Il faut que je revienne en France ou c'est l'asile à brève échéance. Je n 'ai plus qu 'une idée, revenir, et vite. »
Les débuts de PAC dans le journalisme
De retour en France le 3 avril 1930, il va bénéficier d'une chance inouïe. Rares sont à l'époque les Français maîtrisant parfaitement l'anglais, et encore moins l'argot américain. Un ami le recommande à Titayna (un article lui a été consacré dans un récent Rivarol). Titayna est écrivain, grand reporter à Paris-Soir, aventurière, pilote de chasse, de motos, de voitures de sport et est admirée par le Tout-Paris. Elle a accepté, on se demande pourquoi, alors qu'elle est débordée et ne maîtrise pas très bien l'anglais, de traduire en français le best-seller de l'Américain Jim Tully, Shadows of men. PAC s'attelle à la tâche. Satisfaite, Titayna lui remet une lettre de recommandation pour Jacques de Marsillac, rédacteur en chef du Journal, qui l'embauche. C'est le début de sa carrière de journaliste. Chaque nuit, PAC est au Journal. Le jour, il fait des piges pour Le Figaro de François Coty, L'Echo de Paris et même pour la presse communiste L'Humanité et Regards. PAC ne tardera pas à être nommé secrétaire de rédaction du Journal. C'est le début de son ascension. À Rome il assiste à un défilé de troupes fascistes. Son commentaire : « C'est le comble de la bêtise humaine ». Il ne va cependant pas tarder à être confronté à des journalistes très à droite, dont Claude Jeantet, André Algarron et leur maître à penser, Pierre Gaxotte. Sa tante le complimente de sa réussite. Il répond, avec ce « pessimisme souriant » qui le caractérise selon Brasillach : « Au fond nous sommes de pauvres bougres qui pissons de la copie en plats valets que nous sommes et qui nous disputons les os jetés par les riches messieurs dont nous défendons les ambitions ou la fortune. »
Je Suis Partout
C'est en avril 1932 que Gaxotte lui commande son premier papier pour Je Suis Partout. PAC est conquis par les idées de Gaxotte et son intelligence et abandonne les idées et les postures de gauche. Il racontera : « Ce petit bonhomme blême et malingre exerçait sur nous une véritable fascination. Et nous écoutions ses moindres propos avec ravissement. Parfois il nous scandalisait en déplorant que la France n'eût pas perdu la guerre de 1914. Puis il nous scandalisait tout autant en bouffant du Boche à la manière maurrassienne. Gaxotte façonnait littéralement nos esprits incertains, il faisait de nous des fascistes "conscients et organisés". Nous avions en lui une confiance totale. Nous étions prêts à le suivre en enfer. En fait, nous y allâmes sans lui. Le jour où il ne s'agit plus seulement de jeux de l'esprit, mais de conformer nos actes à nos idées, de mettre en pratique ses enseignements et de vivre dangereusement, Gaxotte partit sur la pointe des pieds en proclamant qu'il n'avait pas voulu cela. Ce devait être la plus cruelle déception de ma vie politique. » PAC va réaliser un grand nombre d'interviews pour Je Suis Partout, de Montherlant à Giraudoux en passant par Philippe Henriot et Jean Rostand. Il monta avec Claude Jeantet un canular qui fonctionna à merveille. Ils firent croire que le député-maire de Lyon, Edouard Herriot, en visite en URSS, avait été nommé colonel de l'armée rouge. Toute la presse et la France politique y crurent. Fureur de l'intéressé et gigantesque rigolade... Le lecteur lira dans le livre un épisode hilarant, à ne pas manquer, concernant Otto Abetz et bien sûr notre supposé colonel... PAC fera de nombreux reportages, se rendant plusieurs fois aux Etats-Unis où il dénoncera notamment la mascarade de la prohibition et le haut degré de corruption. Interviewant Roosevelt et quelques autres politiciens, il évoqua dans Je Suis Partout « Les Crétins solennels de la Démocratie ».
PAC va cependant se spécialiser dans l'analyse des régimes totalitaires. Il se rend en Italie où il interviewe Mussolini, en Allemagne, aux frontières de la Russie, en Finlande, en Estonie, en Angleterre, etc. Il y rencontre les organisations fascistes. En 1936 il devient actionnaire de Je Suis Partout qui est devenu la propriété de ses rédacteurs. En septembre 1937, PAC assiste au congrès de Nuremberg. Il dîne avec Degrelle, Gaxotte, Rebatet, Brasillach, Doriot et dit : « La France est foutue. » L'année suivante, il se rendra à Madrid pendant la guerre civile, accompagné de Brasillach et de Bardèche. La guerre ne va pas tarder à éclater...
La guerre
Le 23 août 1939, PAC est mobilisé. Suivront dix mois d'ennui durant la drôle de guerre. Gaxotte, qui finira académicien, qui fut l'inspirateur du fascisme de toute l'équipe de Je Suis Partout, écrit des lettres d'amour politique à PAC. Evoquant Candide où il dispose d'une influence certaine, Gaxotte explique à PAC : « J'essaie de refouler les larves qui s'y étaient installées en grande masse »... Le même Gaxotte abandonnera honteusement, quelques mois plus tard, ses amis qu'il avait pourtant menés lui-même sur la voie du fascisme. Jean-Pierre Cousteau, le fils de PAC, l'auteur de ce magnifique livre, précise dans sa contre-dédicace au début du livre : « Ces pages ne sont pas dédiées à Charles De Gaulle, etc., ni à Pierre Gaxotte, ni à ceux qui refusèrent la demande de grâce pour Robert Brasillach. » Et puis, le 13 juin 1940, c'est la retraite dans une pagaille indescriptible : pillages par les soldats français exangues des fermiers et des villageois, et puis, direction la Thuringe en wagons à bestiaux. PAC restera quatorze mois en stalag à décharger du charbon avant d'être libéré "prématurément" : une libération due aux interventions de son épouse Fernande et de ses amis de Je Suis Partout, Alain Laubreaux et Charles Lesca ainsi que de l'ambassadeur d'Espagne José Félix de Lequerica qui, après avoir été ambassadeur d'Espagne à Vichy, le fut en 1945 à Washington. Cette libération, qui n'avait pourtant rien de scandaleux, lui fut évidemment lourdement reprochée lors de son procès.
PAC persiste et signe
Retour à la maison, PAC n'entre absolument pas dans la voie de le modération. Il publie plusieurs ouvrages, dont L'Amérique juive et polémique d'importance, écrivant en février 1942 : « Les Anglais bombardent Brest et Boulogne-Billancourt et la radio anglaise annonce que ce sont les Allemands. Salauds d'Anglais. » Il fuit certains journalistes (« tous des cons ») et dîne avec Rebatet qui, modéré comme d'habitude, vitupère à la fois contre Céline et « l'imbécillité des gens de Vichy ». Et puis, à l'approche de l'inexorable défaite allemande, les articles de PAC dans Je Suis Partout sont de plus en plus radicaux ; antisoviétiques, anticapitalistes, antisémites, favorables à la victoire allemande, seul obstacle à l'ennemi bolchevique. De plus, il méprise profondément Vichy et Laval. Il dira, lors de son procès : « Laval était le type même du politicien pour lequel les gens de Je Suis Partout ne pouvaient avoir que du mépris. Gangster de la politique, combinard, maquignon, instaurant à Vichy les méthodes les plus déshonorantes de l'affairisme politicien, ne s'entourant que de louches fripouilles de l'affairisme politicien, ou d'imbéciles, il nous inspirait une véritable horreur physique. » Il est vrai que PAC et Je Suis Partout cognent dur. Une manchette du journal commença tout de même à énerver Abetz et les Allemands qui interdirent la parution de l'hebdomadaire durant un mois : « Napoléon disait de Talleyrand son ministre des Affaires étrangères : c'est de la merde dans un bas de soie. Nous n'avons plus de bas de soie. »
Crise grave à Je Suis Partout
Mussolini venait d'être chassé du pouvoir en Italie en juillet 1943 par un coup d’État où le Grand Conseil fasciste le mit honteusement en minorité et le fit arrêter par les sbires du petit roi. On connaît l'incroyable trahison de son gendre, Ciano, qui fut son ministre des Affaires étrangères, qui fut fusillé. On sait que Skorzeny avait délivré Mussolini de sa prison au Gran Sasso avec une opération commando incroyable. Il y eut un violent conflit à Je Suis partout. Brasillach, qui était le patron, très déprimé par les événements, démissionna, disant : « Nous n'avons pas le droit d'engager nos compatriotes dans une lutte sans issue ». Réplique de PAC et des "fascistes" de Je Suis Partout : « Ceux de nos compatriotes qui ont pris parti se sont déjà engagés et si nous nous éclipsons nous serons à leurs yeux de misérables déserteurs. » Et puis, c'est la fin. Il reçoit chaque jour des menaces de mort anonymes. Il quitte Paris avec son épouse Fernande, une semaine avant l'entrée des Alliés dans Paris, dans un camion évacuant les derniers partisans de Doriot.
PAC en Allemagne la fin
Pierre-Antoine Cousteau va errer durant huit mois en Allemagne sans toutefois mettre les pieds à Sigmaringen, ce qui, dit l'auteur, lui épargnera sans doute les sarcasmes de Céline dans D'un château l'autre auxquels eurent droit les pensionnaires de cette étrange principauté collaborationniste. Céline raconte ainsi que, lors de l'offensive des Ardennes, tout ce beau monde préparait ses bagages dans la perspective de rentrer à Paris en triomphateurs ! PAC, cependant, ne se dégonfle pas. Il parle à Radio Paris, repliée en Allemagne. Comme on le sait, tout cela finira mal. Il y eut une tentative de fuite vers l'Italie, vouée à l'échec du fait de la débâcle fasciste, puis une tentative suisse qui échoua. Et puis, une invraisemblable saga autrichienne que les lecteurs découvriront. PAC sera bien sûr arrêté. Un épisode incroyable : la visite clandestine de son frère, Jacques-Yves (le futur commandant Cousteau, officier de marine, médaillé militaire, médaillé de la résistance qui avait rejoint De Gaulle) qui lui propose un plan d'évasion vers l'Espagne ou l'Angleterre, faux papiers à l'appui. Stupeur : PAC refuse. Il avait donné sa parole de ne pas s'évader. Le 20 décembre 1945 sera le premier jour officiel de son emprisonnement. Le dernier sera le 18 juillet 1953...
PAC à Fresnes
PAC est incarcéré à Fresnes le 12 janvier 1946. Il fait un froid sibérien et il ignore ce qu'est devenue son épouse Fernande (elle est en prison mais ne sera pas, comme le note son fils - l'auteur du livre - tondue...) Ce dernier rappelle cette phrase d'Einstein, pour « se calmer », dit-il : « Deux choses sont infinies, l'Univers et la bêtise humaine, mais en ce qui concerne l'Univers, je n'en ai pas la certitude absolue. » On lira avec émotion dans ce livre quelques lettres magnifiques de PAC, notamment à son petit frère (le futur commandant), pleines d'amour fraternel (et réciproquement). Il retrouve à Fresnes Lucien Rebatet qui, dit PAC, « comme il ne peut plus faire de politique, polémique avec Dieu ». N'ayant aucune illusion sur leur sort (un article du Globe leur donne cent jours à vivre), ils lisent à voix haute les poèmes de Robert Brasillach, dont cette ode à Chénier : « Tu t'en allais vers l'échafaud, Oh mon frère au col dégrafé. » PAC écrit : « Il faut avoir été en prison pour savoir à quel point ils ont de sales gueules, de misérables gueules, les honnêtes gens. » C'est du Brassens... Et il ajoute : « Il n'y a guère qu'à Fresnes que je sois dans mon élément, avec des gens qui peuvent me lancer sans incongruité le mot dépasse du Livre de la Jungle : "Nous sommes du même sang ". Douceur de cette fraternité ». Il écrit au sujet des gens « de l'extérieur » : « Ils ne sont pas prisonniers à Fresnes. Ils sont prisonniers d'autre chose. Et souvent beaucoup plus prisonniers que moi. Prisonniers des préjugés religieux par exemple, ou prisonniers d'un étroit conformisme social dont je me sens merveilleusement affranchi, prisonniers du joujou patriotisme, des préséances, des hochets de la vanité. Tant que j'aurai la lucidité nécessaire pour réchauffer mon orgueil au brasier d'un mépris colossal, je ne crois pas que je pourrai être réellement malheureux. » Le procès est imminent. Comme le dit PAC, « Demain, ça n'existe pas ». Il n'a pas peur de ces « fantoches sanglants » et ne perd « ni le sommeil, ni l'appétit ». Il écrit : « Dans mon éthique, il n'est pas douteux que c'est l'orgueil qui est la base de toutes les actions pas trop moches que les misérables humains réussissent tout de même à accomplir par-ci par-là. L'orgueil de ne pas flancher devant tes copains, devant l'ennemi. Le courage, par exemple, ça n'existe pas. »
Le procès
La mascarade sanglante va débuter. Le verdict est connu d'avance : la mort. La boucherie de l'épuration a fait entre 30 et 40 000 morts (Robert Aron), et même 105 000 selon le ministre socialiste de l'Intérieur Tixier. Le procès de Je Suis Partout se déroule du 20 au 23 novembre 1946. Les trois accusés sont PAC, Rebatet et Claude Jeantet. Le frère de PAC, Jacques-Yves, se présente en uniforme d'officier de marine et décorations. Sa hiérarchie, qui lui avait intimé l'ordre de ne pas déposer en uniforme, et encore plus De Gaulle, ne lui pardonneront jamais. Sa carrière était définitivement compromise. Il ne sera jamais amiral. Et c'est ainsi que Jacques-Yves devint le fameux commandant Cousteau qui nous fit entendre le Silence de la Mer. Comme témoin à décharge, il y eut aussi le grand écrivain Jacques Perret (Le caporal épingle). Et puis... Jacques Yonnet, écrivain communiste, que j'évoquerai dans une prochaine rubrique littéraire. Il déclara devant la Cour : « Il a toujours joué franc jeu. C'était un ennemi loyal. Je lui conserve la même estime qu'il avait pour des gens d'en face. C'était un homme d'honneur ». Yonnet sera derechef exclu du Parti et traité dans l'Humanité d'espion hitléro-trotskiste... Il faut lire, dans le livre, cette admirable lettre de Yonnet à PAC. Extrait : « Je continue d'être en guerre contre une certaine espèce d'hommes. Les larves, les gluants, les pleutres. L'espèce d'en face. Un jour, Cousteau, il n'y aura plus de barricades entre nous. » Et Yonnet de conclure : « Vous êtes le gibier, je le serai un jour. Courage, et dites leur merde ». Cousteau se révèle, et de loin, le plus courageux des trois. (Cousteau, Rebatet, Jeantet) . Le journal communiste Franc-Tireur écrira : « Cousteau est un drôle dans toute l'acceptation du terme. » Ces « bouffons minutieux », ainsi qu'il l'écrira, le condamneront évidemment à mort, ainsi que Lucien Rebatet. Le 24 novembre 1946, après le verdict, direction le quartier des condamnés à mort et les chaînes de 7kg aux pieds qu'ils garderont 141 jours.
Les chaînes, puis la grâce
Des centaines de signatures pour réclamer la grâce de PAC : Bernanos, Galtier-Boissière, Jean Paulhan, le général de Lattre de Tasssigny, Colette, Thierry Maulnier, François Mauriac, le Père Bruckberger, et tant d'autres dont... la journaliste sympathisante communiste Geneviève Tabouis que les plus jeunes ne connaissent pas, mais dont se souviennent les anciens. Une voix radio inimitable ! Le président Auriol hésite (le vampire De Gaulle ne l'aurait pas fait) mais il gracie PAC et Rebatet. Quelques temps plus tard, PAC reçoit cette lettre de son frère, le futur commandant : « Tu as été admirable de sérénité, tu as dominé les débats de très haut, je suis, sans réserve, fier de toi ». PAC ne croit rigoureusement en rien : « La religion révélée ? Ça ne résiste pas à cinq minutes d'examen. La Patrie ? C'est un mythe pour cannibales. Le Progrès ? C'est une foutaise. L'homme des cavernes reste l'homme des cavernes malgré son fragile vernis de "civilisation". La révolution ? Elle ne fait que substituer des oppresseurs à d'autres oppresseurs. Non, on ne peut plus croire en rien, en aucun "isme" ». Donc, ajoute-t-il, pessimiste souriant, « tout cela est rigolo et, lorsque l'on a le sens de l'humour, il y a dans les
circonstances les plus tragiques de quoi se marrer ». PAC écrira cette phrase que je ne commenterai pas : « Eh bien, il faut me rendre à l'évidence : l'imposture historique n'est pas seulement possible par le fait d'un narrateur unique. Elle est encore plus aisée grâce à l'établissement d'un mythe collectif... » PAC déclare : « Mon pays me fait mal, écrivait Robert (Brasillach). Lui au moins il n'a pas vécu pour voir cette dégringolade dans l'ignominie, dans l'abjection ». Le 10 avril 1947, PAC est gracié de même que Rebatet, mais Brinon, qui était un grand monsieur, sera massacré le 16. Il fallait bien que la hyène se repaisse... Le 30 mai 1947, PAC est transféré à Clairvaux.
Clairvaux, une nouvelle prison
PAC aura de nombreux moments de bonheur à Clairvaux. Il lit abondamment et découvre Rivarol, Proust, Aymé, Wilde, Shaw, Huxley, Nietzsche, Dostoïevski, Machiavel, Hemingway, Anouilh, Nimier, Jacques Laurent et tant d'autres écrivains. Il est en revanche totalement allergique à la « scatologie célinienne ». Et il n'est, c'est le moins que l'on puisse dire, pas un admirateur de Maurras pour lequel il a des mots très durs : il évoque au sujet d'un des livres du maître de Martigues un « chef-d'œuvre de la connerie transcendantale. Il y est dit que la Bastille fut prise par "une bande de malfaiteurs et d'étrangers, la plupart Allemands". Voila qui est sublime comme l'antique ». PAC, qui, comme on le sait, n'est pas « un modéré modérément courageux » (Abel Bonnard, dans Les Modérés), sulfate à tout va. Il fusille Hugo (« Il est impossible de donner à l'imbécillité une forme plus tonitruante »). Mais il lit et relit Marcel Aymé et son extraordinaire livre, Uranus, qui évoque les horreurs de la "Libération". À noter que le film, inspiré du livre, avec Depardieu et Fabrice Lucchini, est remarquable. Et puis, il se plonge dans La Volonté de puissance de Nietzsche, « s'émerveillant d'avoir pu vivre jusqu'à près de quarante-trois ans sans avoir lu ça ».
Les années passent. Il écrit. Prisonnier mais libre : « Bien se pénétrer de cette vérité de base qu'il n'existe pas de liberté politique, qu'il n'y en a jamais eu, qu'il n'y en aura jamais et que ce qu'on appelle ainsi est une affabulation grossière, un mythe absurde et dégradant, tout juste bon pour camoufler aux yeux des débiles mentaux d'inévitables tyrannies ». Il s'autorise aussi quelques considérations audacieuses, telle : « L'oisiveté est la mère de tous les arts alors que le travail (loin d'être noble comme le prétendent les abrutis) est une malédiction qui conduit à l'appauvrissement de la personnalité et tarit le génie créateur. » Autre considération : « Ne jamais oublier qu'avant d'accéder au pouvoir, Robespierre et Lénine avaient consacré leur vie à combattre la peine de mort. » Et puis aussi, cette cruelle remarque : « Le 14 juillet 1789, Louis XVI était à la chasse. Le 27 juillet 1830 (première des Trois Glorieuses), Charles X était à la chasse. Lorsque la canaille se soulève, les Bourbons tirent sur les lapins. L'étonnant serait qu'ils n'eussent pas expié cette erreur de tir. » Autre considération, si formidablement juste : « Par tempérament on appartient à l'une des deux espèces (les fascistes et les anti-fascistes, les Blancs et les Rouges, les démocrates et les totalitaires). Hemingway, antifasciste en littérature est, morphologiquement, un fasciste authentique. Ces choses là ne se démontrent pas, elles se sentent... » et Cousteau d'ajouter : « Je sais bien quels sont les gens à qui j'aurai pu dire, tout au long de l'histoire : Nous sommes du même sang, toi et moi ». Et puis PAC continue de se lâcher contre Céline, que décidément, il n'aime pas : « C'est vraiment un accident que Céline se soit trouvé de notre côté à cause de ses malheureux pamphlets. Son œuvre est destinée à être le chantre des crasseux, des médiocres, des lâches, des ratés, bref de tous ceux vers qui va la tendresse de la conscience universelle et de Jean-Paul Sartre ». Cousteau ne pardonne pas à Céline ces propos, pas très glorieux, il est vrai : « Je n'ai jamais été antisémite (pas assez con). Je n'ai jamais fait d'antisémitisme pendant la guerre; je n'ai jamais foutu les pieds à l'ambassade allemande...»
Et voici que le cinéma fait son entrée à Clairveaux ! Laurel et Hardy ! PAC et Re-batet n'apprécient guère : « Alors c'est ça qui amuse les "hommes libres ? " Lucien et moi étions suffoqués. Il est évident que plus un "art" a un public étendu et plus il est condamné à la stupidité. Apres sept ans de Stendhal et de Voltaire on a le souffle coupé : ça n'est pas possible ! On n'en croit pas ses yeux... » Lucien Rebatet va être libéré en 1952, un an avant PAC. Immense joie mais aussi déchirement de voir partir son ami, son complice... Excellente formule de Lucien : « Les dictatures emprisonnent leurs adversaires au nom de l'ordre, les Démocraties les emprisonnent au nom de la liberté. » On ne peut pas dire que Cousteau, ce « pessimiste hilare » soit d'un formidable optimisme. Il écrit, le 18 décembre 1952 : « Devant le comportement de l'espèce humaine, le pessimisme n'est pas seulement la seule attitude tonique, la seule qui préserve des déceptions et des duperies. Et comme la vie est jalonnée de gros malheurs qui ne sauraient affecter le pessimiste puisqu'il les juge inévitables, et de petites joies qui ne manquent jamais de le surprendre, le véritable pessimiste est essentiellement un homme gai. » 1953 sera en juillet l'année de sa libération...
Les dernières années de PAC. RIVAROL...
PAC collabore à diverses revues, dont RIVAROL. Il y écrit notamment un article « D'un râtelier à l'autre », suite à l'interview de Céline, parue en juin 1957 dans L'Express, qui suscite la fureur de ce dernier : « Le Cousteau, tout aussi ordure, tout aussi enragé que le Sartre ». On aura compris que les deux ne s'aimaient guère. Il prédit dans RIVAROL non seulement le retour aux affaires de De Gaulle (il appelle à voter non au référendum sur la nouvelle Constitution) mais annonce aussi de manière prophétique le largage par l'homme de Colombey de l'Algérie française. Toujours dans notre hebdomadaire il annonce dans un article visionnaire, le 2 octobre 1958, l'invasion de l'Europe et de la France par des masses exotiques et évoque le risque de submersion de la race blanche.
Cousteau est au bord de la misère et pour vivre doit reprendre son « métier carcéral » : les traductions. Ses amis, Henry Charbonneau et Henry Coston éditèrent, avant sa mort, plusieurs de ses livres, dont Hugothérapie, Les Lois de l'Hospitalité et Après le déluge. PAC découvrira, émerveillé, les chansons de Brassens avant de mourir, dont « La Tondue » et « Mourir pour des idées » (à redécouvrir d'urgence !). Il mourra le 17 décembre 1958 d'un cancer du colon déjà métastasé. La veille de sa mort, il confie son fils (l'auteur de ce livre) à son frère, le commandant Cousteau (qui a été admirable durant toutes ces années), dicte à Rebatet pour RIVAROL un "testament" que le lecteur découvrira dans le livre, et charge Henry Coston de ses publications posthumes. Le Monde titrera : « Fidèle à ses idées, à ses amitiés, à son passé, il avait conservé tout son talent de polémiste. » Galtier-Boissière dira : « Cousteau fut le plus grand journaliste de la collaboration; une droiture et un courage qui m'avaient vivement impressionnés. C'était un des derniers journalistes qui refusait de se coucher et de demander pardon » ; Paul Morand dira, quant à lui : « J'ai admiré sa vaillance et son talent » et Henri Lèbre dira : « Cousteau était un seigneur ». Quant à François Brigneau, il écrira : « Avec Joseph Darnand, c'est l'homme le plus courageux (physiquement et moralement) que j'aie connu ». Une foule immense l'accompagna au cimetière Montmartre où il repose.
Robert SPIELER. Rivarol du 28 juillet au 31 août 2016
Pierre-Antoine, l'autre Cousteau, de Jean-Pierre Cousteau, 390 pages, éditions Via Romana, 24 euros.

samedi 16 juillet 2016

Louis de Bonald, l’antimoderne oublié, le retour du Vicomte

9 juillet 2016  Causeur
Louis de Bonald ! Voici un nom qu’on n’a plus l’habitude de lire, à part dans les manuels d’histoire des idées où les auteurs lui consacrent quelques lignes, à la rubrique des contre-révolutionnaires. Le plus souvent, on associe Bonald à son contemporain Joseph de Maistre, l’autre héraut francophone de la critique des Lumières et de la Révolution. Hélas, aussi bien Maistre a la réputation d’écrire merveilleusement, aussi bien Bonald a celle d’écrire laborieusement, sans éclat ni génie. C’est pourquoi l’un continue d’être lu et figure toujours dans les librairies (Pierre Glaudes a réuni ses principaux textes dans un volume de la collection « Bouquins », en 2007), tandis que l’autre n’intéresse plus que les spécialistes et n’a quasiment pas été réédité.
Une douloureuse réputation littéraire
De fait, qui serait assez courageux pour se plonger aujourd’hui dans des volumes engageants comme Essai analytique sur les lois naturelles de l’ordre social(1800), Théorie du pouvoir politique et religieux (1796) ou Démonstration philosophique du principe constitutif de la société (1830), tous longs de plusieurs centaines de pages ?
Et pourtant, ces textes austères sont la source majeure de la pensée traditionaliste du XIXe siècle. « Ce n’est pas Joseph de Maistre, ni, encore moins, Châteaubriand ou Lamennais, qui ont été les vrais inspirateurs de la pensée antidémocratique du siècle dernier, mais bien Louis de Bonald », dit Koyré dans ses Etudes d’histoire de la pensée philosophique. Taine, Comte, La Tour du Pin, Maurras, tout ce pan de la culture politique vient en ligne droite du Vicomte de Millau, dont la douloureuse réputation littéraire a fait oublier l’importance. Bien conscients de sa place majeure dans l’histoire, les savants continuent de lui consacrer des recherches, en France comme en Europe, ainsi qu’en témoigne leBonald de l’historien piémontais Giorgio Barberis. Clair, bien conçu, ce livre est peut-être la meilleure introduction disponible à la pensée de Bonald. Barberis y montre bien comment le rejet bonaldien de la Révolution, loin d’être une réaction éruptive de barbon d’Ancien Régime, est la conséquence d’un système intellectuel solide où s’articulent une métaphysique, une anthropologie, une théologie, une conception de l’histoire.
De Bonald à Rivarol
Evidemment, vu de 2016, la pensée politique de Bonald – un ordre instauré d’en haut, appuyé sur la religion, organiciste et antilibéral – a quelque chose d’extraterrestre. Mais justement : c’est cette distance avec nous qui lui donne son actualité, le point de vue le plus éloigné de nos façons de penser étant le meilleur pour bien les comprendre. Sur ce plan, cette belle traduction (où on ne déplore que deux ou trois fautes de syntaxe – « la théorie dont il avait fait allusion », « une conception à laquelle s’ensuit »...) n’a pas qu’une utilité historique ou documentaire, elle permet aussi de mettre en perspective des notions comme le progrès, l’individualisme, le pouvoir, la légitimité, etc. Quant au procès fait à Bonald sur son style, les nombreux extraits cités par l’auteur indiquent qu’il est peut-être abusif et que le vieux Vicomte, pour n’avoir pas la plume facile, n’en était pas moins capable parfois de bonnes formules.
Je profite de cet article pour dire aussi un mot d’un contemporain de Bonald (à un an près), Antoine de Rivarol : Maxence Caron réédite en effet ses Œuvres complètes dans un épais volume de la collection « Bouquins » où, par souci sans doute de le rendre plus digeste et plus attrayant, il l’associe aux aphorismes de Chamfort et à ceux Vauvenargues (je dis « réédite », il faudrait dire « édite » : la plupart des tentatives précédentes d’éditer Rivarol ont apparemment comporté des lacunes). D’une certaine façon, au plan du style, Rivarol est l’anti-Bonald : ce dernier compose des traités pesants, laborieux, répétitifs, alors que Rivarol virevolte et sautille sans jamais finir un livre, disséminant ses réflexions dans des textes courts, légers, ironiques. Bonald est besogneux et grave, Rivarol, facile et drôle ; cette différence des tempéraments se retrouve au plan des idées politiques. Tous deux critiquent en effet la Révolution, mais pas de la même manière ; à l’idéologie révolutionnaire, Bonald oppose l’idéologie théocratique – système contre système ; Rivarol, lui, y oppose un rejet de l’idéologie, une méfiance à la Burke pour les délires abstraits. Chantal Delsol explique tout cela dans une préface lumineuse de 40 pages, qui justifie à elle seule l’acquisition de ce superbe volume.  •
Louis de Bonald, ordre et pouvoir entre subversion et providence, Giorgio Barberis, traduit de l’italien par André Questiaux, Desclée de Brouwer, 2016.
L’art de l’insolence, Rivarol, Chamfort, Vauvenargues, Robert Laffont, « Bouquins », 2016.

mardi 21 juin 2016

Né il y a quatre cent vingt ans : Corneille ou l'âme de la France éternelle

Le 6 juin 1606 -il y a quatre cent vingt ans - naissait à Rouen Pierre Corneille. Ce grand nom de la littérature française est superbement ignoré aujourd'hui des prétendues élites qui font l'opinion. L'auteur du Cid, de Cinna, d’Horace et de Polyeucte passe pour un martien dans la société qu'ils veulent nous bâtir.
Aux hommes qui érigent leurs passions en droits de l'Homme, que peut dire un Corneille qui campe des hommes sachant dompter leurs passions par la volonté ? Aux foules enivrées de toutes sortes de fiertés provocatrices, n'est-il pas indécent de parler de héros mettant leur fierté à s'élever jusqu'à la cime de leur être pour défendre l'honneur, la patrie, la religion ? Le duc de Levis-Mirepoix disait des héros cornéliens : « C'est l'individu fier de lui-même qui tantôt s'offre à la société, tantôt la repousse ou la veut dominer, soit par une affirmation de sacrifice, soit par une affirmation de révolte. »1 En somme un individualisme, mais celui d'âmes bien trempées, tout à l'opposé de celui qu'exalte la démocratie et qui repose sur la vanité et le caprice...
Digne héritier d'une famille de bourgeois rouennais, Corneille n'était pas l'auteur solennel, coincé et vaniteux dont de vagues souvenirs des manuels scolaires peuvent avoir laissé l'impression. Il fut jeune, léger, amoureux... Et, enfermé dans son bureau, il s'identifiait à Rodrigue de Bivar, à Curiace, à Sévère, à Polyeucte, sans que jamais nul n'eût pu soupçonner, sous les oripeaux du bourgeois provincial, l'âme des héros de son théâtre. Les premières années du jeune Corneille furent sans éclat particulier.
Au collège des jésuites, il fut un très bon élève, premier prix de grec et de latin. L'Antiquité le passionnait et il appréciait particulièrement les adaptations du répertoire classique, à buts édifiants, dont les bons pères faisaient la base de l'éducation donnée dans leurs maisons. Mais lorsque Pierre quitta le collège, il songea surtout à se divertir avec d'autres étudiants, à courir les filles et ne put réussir à décrocher qu'un diplôme de droit. Sa première plaidoirie fut, dit-on, un tel désastre que ses parents lui conseillèrent, pour le renom de sa famille, de renoncer au barreau, car il bafouillait lamentablement chaque fois qu'il devait parler en public. Son père lui acheta une charge de magistrat : ainsi, conscient de son manque d'aisance, pouvait-il se taire en société, même et surtout avec les filles. Il en aima une à la folie ; il en épousa une autre...
Le triomphe de l’honneur
Sa vie semblait ratée, mais il se consolait de ses illusions en écrivant. En 1629, il acheva une comédie Mélite ou les fausses lettres, où ii jetait toutes ses passions et ses amours contrariées. Le résultat était fin, spirituel, amoureux : tout ce que Corneille n'arrivait pas à être en public. Or justement, cette année-là, se produisit à Rouen la troupe du célèbre comédien Mondory. Notre Pierre alla timidement soumettre son manuscrit à cette star de la scène parisienne qui lut et s'enthousiasma et surtout accepta de monter la pièce à Paris : quelques mois plus tard, le triomphe était tel que Corneille dut gagner la capitale pour cueillir la gloire naissante. Mélite fut suivie de Clitandre, La Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place royale et même d'une tragédie, Médée, et d'une tragédie bouffonne, L'Illusion comique : le jeune auteur cherchait sa voie...
Voici qu'il la trouva en 1636 - il y a trois cent quatre-vingts ans - en écrivant Le Cid : dans cette tragi-comédie, Corneille offrait à son public une œuvre qui incarnait les aspirations de toute une génération, qui témoignait d'un moment particulier, d'une époque, et qui exprimait le génie éternel d'un peuple. Il avait pris beaucoup de risques en plaçant l'action de sa pièce en Espagne, car la France était alors en guerre contre ce pays et la reine Anne d'Autriche, infante d'Espagne, surveillée étroitement, n'avait pas encore donné d'héritier à la couronne de France... Or Rodrigue avait l'âme française. La lutte du sentiment de l'honneur familial et de l'amour, et le triomphe de l'honneur, cela enthousiasmait alors les Français. En Rodrigue, se reconnaissaient tous les jeunes gens de la Cour. Sa bravoure, son panache, ses dialogues amoureux, sa courtoisie, sa galanterie étaient l'apanage de la noblesse française guerrière, qui ovationna Corneille.
Le triomphe du patriotisme
En 1640, ce fut Horace, la tragédie de la patrie menacée, où, derrière les rodomontades du Romain, Corneille dissimulait à peine sa compassion envers Camille et Sabine. Ici, c'était la lutte du patriotisme devenu passion contre l'amour et contre tous les sentiments humains, et la victoire du patriotisme. Il peignait avec Curiace - le véritable héros de la pièce -, le défenseur de la terre ancestrale, celui qui, comme devait le dire Robert Brasillach2, « mourra parce qu'un homme ne refuse pas de mourir et ne se désolidarise pas d'avec sa nation », mais qui refusait de haïr au nom d'une nation devenue en quelque sorte idéologie.
Le triomphe de la clémence et de la générosité héroïque
1641 fut l'année de Cinna ou La clémence d'Auguste, mais aussi l'année de la révolte des Va-nus-pieds à Rouen, impitoyablement écrasée par Richelieu. Cette pièce doit donc être comprise comme un appel à la clémence du moderne Auguste pour la Normandie ravagée. Retenons ce bel éloge de la monarchie par Cinna s'adressant à Maxime :
« Si l'amour du pays doit ici prévaloir, /C'est son bien seulement que vous devez vouloir ;/ Et cette liberté, qui lui semble si chère, /N'est pour Rome, seigneur, qu'un bien imaginaire, /Plus nuisible au * utile, et qui n'approche pas /De celui qu'un bon prince apporte à ses États. /Avec ordre et raison, les honneurs il dispense, /Avec discernement punit et récompense, /Et dis-pose de tout en juste possesseur, /Sans rien précipiter, de peur d'un successeur. /Mais quand le peuple est maître, on n 'agit au 'en tumulte : /La voix de la raison jamais ne se consulte ; /Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux, /L'autorité livrée aux plus séditieux. /Ces petits souverains qu'il fait pour une année, /Voyant d'un temps si court leur puissance bornée, /Des plus heureux desseins font avorter le fruit, /De peur de le laisser à celui qui les suit ; /Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent, /Dans le champ du public, largement ils moissonnent, /Assurés que chacun leur pardonne aisément, /Espérant à son tour un pareil traitement : / Le pire des États, c'est l'État populaire. » (Acte II, scène 1).
Belle page politique, montrant un roi tel que la France le méritait : soucieux du seul bien commun, ne considérant pas la liberté comme fin du politique, assez fort pour conserver son indépendance et sa capacité d'arbitrage, et surtout s'inscrivant dans la durée et la continuité, alors que la démocratie n'est que déraison, ambitions, rivalités, irresponsabilité, dégradation des mœurs... Cinna était la lutte de la clémence contre la passion de la vengeance et le triomphe de la clémence, de la générosité héroïque, vertus devenues bien rares dans nos sociétés post-modernes...
Le triomphe de la grâce
1643 : Polyeucte, la grande tragédie chrétienne, celle de la lutte de l'amour de Dieu, allumé et alimenté par la grâce, contre l'amour humain et rattachement aux biens de ce monde, lutte qui finissait par le triomphe éclatant de la grâce, même dans l'âme de Pauline, car l'amour chez Corneille était partie intégrante de l'action : il était l'obstacle principal aux victoires de la volonté qu'il rendait douloureuses et magnifiquement émouvantes- Car les héros cornéliens n'étaient pas des âmes simples, tout d'une pièce, sans aucun attachement, sans aucune compassion ; la force de la volonté mise au service d'une passion noble, l'honneur, la gloire ou l'amour de Dieu, n'en était que plus déchirante et sublime.
De grands exemples
Dans notre monde vulgaire et superficiel, il faut relire Corneille qui se propose de soulever l'admiration par l'étalage de la force morale de l'homme supérieur qui s'affirme dans les victoires répétées de la volonté sur les passions. Ses personnages, surhumains par leur volonté, sont cependant très humains par leurs luttes ; et c'est ce qui les rend si touchants : ils souffrent et triomphent de leur douleur. Corneille nous élève et nous maintient à travers toute son œuvre dans une atmosphère spéciale où seuls les sentiments nobles ont leur place, il nous montre la force et le triomphe de la faculté qui nous fait être vraiment hommes : la volonté. Il nous entraîne très loin des prêches de François Hollande ou de Manuel Valls qui voudraient nous inculquer la philosophie de pacotille des droits de l'homme pour nous rendre forts face au terrorisme...
Corneille fut l'apologiste de la vertu au sens latin du terme, du courage, de l'honneur, mais il le fut aussi de la tendresse, de la pitié et de l'amour, quand, après avoir aligné ses superbes et cinglants alexandrins, il révèle soudain ses véritables sentiments dans un vers tout de douceur et de sensibilité : « un je ne sais quel charme encore vers vous m'emporte... »
Nous emprunterons notre conclusion à Mgr Calvet (1874-1965), professeur à l'Institut catholique de Paris dans les années 1940 : « Les œuvres de Corneille expriment la vigueur encore insoumise du XVIIe siècle. La France cherchait son équilibre ; mais, dans son ardeur indisciplinée, elle n'acceptait pas le joug de Richelieu. Richelieu mort, elle déchaîna la Fronde. Corneille nous fait sentir ces frémissements des âmes libres et, en même temps, il indique toutes les raisons qu'elles ont de se soumettre et il justifie d'avance l'ordre qui va venir [sous Louis XIV]. Poète de l'individualisme, il est aussi le poète de la discipline, parce qu'il est le poète de l'héroïsme, et l'héroïsme n'est en somme que l'individualisme discipliné pour le bien, par la volonté libre »3 Il est grave que, dans les écoles publiques comme privées, l'on ne propose plus ces exemples d'hommes pleinement hommes, de ceux dont manque cruellement notre société chloroformée, et qui seraient de nature à exalter une jeunesse qui se cherche, aujourd'hui encore... N'oublions jamais qu'une société n'a que la jeunesse qu'elle mérite.
Michel Fromentoux. Rivarol du 9 juin 2016
1. Servitudes et grandeurs de l'individualisme français.
2. Robert Brasillach : Pierre Corneille. Ed. Fayard, 1938.
3. Histoire de la littérature française. Ed de Gigord, 1935