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mercredi 16 octobre 2019

Vercingétorix, le célèbre inconnu qui fit trembler César

[…] De Vercingétorix, on ne sait en fait pas grand chose. À tel point que pendant plusieurs siècles, les historiens doutent même de son existence. Vercingétorix, ce patronyme signifie “Chef ou Roi suprême des guerriers”. Était-ce un titre honorifique porté par différents personnages ? Ou le nom d’une seule et unique personne ? Il faut attendre le XIXe siècle et la découverte de monnaies frappées à l’effigie de Vercingétorix pour être certain de l’existence de ce personnage historique […]. Et pour le connaître, il faut s’en référer à son pire ennemi : Jules César, et lire ses Commentaires sur la Guerre des Gaules, recueil de sept livres qui racontent les campagnes victorieuses contre les Gaulois qui se déroulèrent de 58 à 52 avant J.-C. César est la seule source contemporaine qui évoque Vercingétorix. Après lui, mais parfois plusieurs siècles après, quelques autres historiens romains raconteront aussi ses combats. Ce fut le cas de Plutarque et de Dion Cassius dont les écrits complètent le portrait esquissé par César. “En lisant Dion Cassius on apprend que César et Vercingétorix avaient été amis avant de se faire la guerre” explique Laurent Olivier, archéologue et historien[…].
Sciences & Avenir
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jeudi 6 septembre 2012

Les origines du système régimentaire

"Groupe les hommes, Agamemnon, par pays et par clan, pour que le clan serve d’appui au clan, le pays au pays. Si tu agis ainsi et si les Achéens te suivent, tu sauras qui, des chefs et des hommes, est un brave ou un lâche, puisqu’ils iront par groupes à la bataille ; tu sauras enfin si ce sont les dieux qui doivent t’empêcher d’enlever la ville, ou les hommes par lâcheté et ignorance de la guerre". (Iliade. II, 362-368)

La cohésion unique en son genre qui existait entre les individus dans une phalange compte pour beaucoup dans la réussite des hoplites grecs qui contraste, en particulier, avec le cas des troupes étrangères. Bien que divisés par des rivalités entre cités, gravement inférieurs en nombre, rassemblés à la hâte et victimes d'une grave trahison, les Grecs attaqués pendant les Guerres Médiques mirent en déroute les envahisseurs orientaux dans presque toutes les batailles terrestres où ils les affrontèrent. Outre la présence des généraux grecs sur le champ de bataille, l'élément clé fut sans doute la camaraderie qui régnait dans les rangs grecs, la confiance qui venait des liens entre les hoplites dans la phalange, ce qui put permettre à Léonidas, à la veille d'un anéantissement certain, quand Xerxès lui dit de rendre les armes, de répliquer simplement au nom de ses hommes : "Viens les prendre". (Plutarque Mor. 225 D 11).
La confiance dans son chef et dans ses armes, et aussi l'amour de la patrie et l'expérience des batailles passées peuvent, ensemble expliquer pourquoi une armée une fois engagée opère avec succès sur le champ de bataille. Mais cela explique-t-il entièrement pourquoi des individus acceptent de soutenir la vue du combat et d'avancer, dans les dernières secondes, contre les lances de l'ennemi ? Beaucoup d'hoplites grecs, il est vrai, ont pu se trouver en état d'ébriété, mais l'usage de la boisson était moins nécessaire pour convaincre un hoplite de charger que pour aider son cœur à supporter cette perspective. Je suggère que les soldats de la cité affrontaient la charge de l'ennemi à cause de leur général et à cause des hommes placés à leurs côtés, de leur volonté de les protéger des coups de pointe de l'ennemi, de la honte qu'ils auraient eu de se conduire en couards devant eux. L'idéal de l'homme brave, à leurs yeux, était le héros du vieux poème de Callinos (I, 20-22) :
"S'il vit, voyant partout croître sa renommée,
Rempart de son pays, mortel égal aux dieux,
On le contemple seul, il vaut seul une armée."
(Traduction de Firmin Didot).
Après des entretiens approfondis avec des combattants américains, des chercheurs conclurent, après la Seconde Guerre Mondiale, que la raison pour laquelle les hommes combattaient venait d'une "adaptation pratique au combat comportant une faible part d'idéalisme ou d'héroïsme, dans laquelle les éléments qui se rapprochent le plus du stéréotype conventionnel de l'héroïsme du soldat passent par l'étroite solidarité du groupe confronté au combat." (Stouffer p. 112). En bon français : les hommes disent qu'ils se battent pour protéger leurs camarades à côté d'eux. S'il en est ainsi, nous ne devons pas être surpris, par exemple, de ce qu'Alcibiade, le général athénien novateur, n'ait pas pu fondre en une seule armée deux phalanges distinctes à Lampsaque, en 409. Des hommes que n'unissait aucun lien de sang et qui n'avaient pas d'expérience commune du combat n'étaient guère disposés à s'unir en formation dans les rangs serrés de la phalange : "Les soldats du premier contingent", dit Xénophon (Hell. I, 2, 15), "ne voulaient pas être mêlés avec ceux de Thrasyllos ; ils n'avaient jamais été vaincus, disaient-ils, les autres étaient arrivés après une défaite." Dans son récit de ses combats pendant la guerre du Pacifique, William Manchester écrivait (p. 391) : "Ces hommes dans le rang étaient ma famille, ma maison. Ils étaient plus proches de moi que je ne puis le dire, plus proches qu'aucun ami ne l'avait jamais été ou ne le serait jamais. Ils ne m'avaient jamais laissé tomber, et je ne pouvais pas leur faire ça. Je devais être avec eux au lieu de les laisser mourir et de rester en vie en sachant que j'aurais peut-être pu les sauver. Les hommes, je le sais aujourd'hui, ne combattent pas pour un drapeau, un pays, pour le corps des Marines ou pour la gloire ou pour quelque autre abstraction. Ils combattent l'un pour l'autre."Il y avait deux facteurs propres à la seule bataille dans la Grèce classique qui tendaient à créer des liens exceptionnels parmi les soldats, au point qu'il n'est nullement exagéré de dire que ces relations entre les hoplites de la phalange étaient plus fortes que toutes celles que connurent jamais des fantassins dans la longue histoire de la guerre terrestre en Occident. D'abord, l'armement et la tactique de la phalange antique étaient de manière idéale en phase avec les idées de loyauté et d'amitié. Combattre ensemble en colonne au lieu de se déployer en ligne avait pour résultat que tous les hommes se trouvaient physiquement très proches les uns des autres. Un moment de bravoure d'un soldat ou une défaillance qui le faisait se conduire en lâche étaient visibles de tous ceux qui combattaient en rangs et en colonne derrière lui, devant lui et à côté de lui :
"Mais fiers, unis, serrés, les guerriers généreux
Meurent en petit nombre, et leur mâle constance
Sauve encore les soldats qui marchent après eux."
(Tyrtée II, 11-13).
Mais si les hommes tremblent, c'en est fini de la vaillance de toute l'armée :
"Comment dire l'affront, le remords, la misère,
Qui sont du vil guerrier le cortège odieux ?"
(Tyrtée II, 15-16).
De même, comme le remarquait Thucydide, la nature de l'équipement de l'hoplite, en particulier le bouclier, rendait obligatoire que chacun devînt dépendant de l'homme à sa droite pour la protection de son côté droit, Les soldats n'étaient pas seulement mis en rangs serrés avant la bataille, mais on attendait aussi d'eux qu'ils demeurent dans cette position en formation compacte une fois la bataille commencée. A la vérité, on devait souvent, en fait, se toucher, se heurter, se faire trébucher, se pousser dans cette masse d'hommes, puisque chacun cherchait une protection qui le garde pendant toute la bataille, puisque chaque hoplite cherchait moins à voir ou à entendre ses amis qu'à "sentir" ceux qui étaient à ses côtés. Plutarque (Mor. 220 A 2) nous rappelle que les hoplites portaient leur casque et leur cuirasse pour eux-mêmes, mais qu'ils portaient "le bouclier pour la protection commune de la ligne tout entière." Tout homme qui échouait à tenir la place qu'on lui avait assignée, et donc à offrir une protection à l'homme qui était à sa gauche, était bientôt découvert et démasqué comme lâche.
Importait aussi l'absence, dans l'infanterie lourde, de toute spécialisation au combat. Tous étaient armés à l'identique, avec une lance et un bouclier, et il n'existait donc aucune possibilité de ressentiment contre les plus talentueux ou les plus favorisés à qui l'on donnait comme dans la bataille moderne des tâches ou des armes spéciales avec un plus grand prestige et une moindre exposition dans le combat. Dans la bataille grecque, il n'y avait pas de mitrailleurs, d'observateurs, de pointeurs, d'opérateurs radio, de fusiliers, de spécialistes du lance-flammes, ni aucun membre des innombrables autres catégories de soldats de l'armée de terre à l'époque moderne. Au contraire la conscience que tous les hommes de la classe des hoplites avaient un armement uniforme éliminait la rivalité et la jalousie en donnant à chacun un étonnant sentiment de supériorité, en tant que groupe, sur ceux qui n'appartenaient pas à la phalange — les tirailleurs à l'équipement léger dont l'infériorité était évidente, qui souvent n'avaient pas de terre et à qui manquait l'armure lourde.
La nature particulière de l'espace et du temps sur le champ de bataille grec garantissaient que les hommes dans le rang n'auraient ni le désir ni la possibilité de se séparer une fois commencé l'affrontement avec l'ennemi. A la différence des batailles des époques ultérieures où le combat pouvait continuer sur des kilomètres d'étendue sous forme d'engagements isolés et d'escarmouches, où l'on pouvait jeter des réserves qui, étant elles-mêmes composées d'étrangers, ne savaient rien du combat qu'avaient livré leurs camarades des heures ou même des jours plus tôt, et où les hommes pouvaient rompre pour se former en petits groupes afin d'y trouver une plus grande sécurité aussi bien pendant une progression que lors d'une retraite, les hoplites, eux affrontaient toujours l'ennemi en tant que groupe, au même moment et à peu près au même endroit. Bien que cela eût pour résultat une concentration brutale de la tuerie dans un espace étroit, l'on comprenait néanmoins toujours que la victoire ou la défaite était due uniquement aux hommes que l'on avait à ses côtés et se décidait dans le choc au corps à corps, facteur qui encourageait une unité exceptionnelle entre les hommes formant la phalange. A la vérité, Kellet, lorsqu'il jetait un regard rétrospectif sur la bataille aux XIXème et XXème siècles dans son étude sur les motivations au combat, remarquait (p. 137) que les formations en ordre serré, comme le rang ou le carré, possédaient de puissantes propriétés coercitives à la fois sociales et physiques : les hommes se faisaient mutuellement confiance pour tenir bon parce que, s'ils ne le faisaient pas, les conséquences pouvaient être terribles.
Et peut-être n'a-t-il jamais existé aucune formation dont l'ordre soit aussi rigoureusement "serré" que celui de la phalange grecque. Nous pouvons comprendre pourquoi les dernières paroles que Thémistocle est censé avoir adressées à ses hommes avant la bataille de Salamine contre les Perses devinrent si populaires chez les Athéniens des époques postérieures. L'on rapporte qu'il avait vu se battre des coqs de combat et que, s'efforçant d'inciter ses hommes à avancer, il s'inspira de cette scène : "Ces animaux », dit-il, « ce n'est ni pour leur patrie, ni pour les dieux de leurs pères, ni en vérité pour leurs héros ancestraux qu'ils souffrent, ni pour la gloire, ni pour la liberté, ni pour leurs enfants, mais chacun pour n'être pas battu par un autre et céder devant lui." (Elien Var. Hist. II, 28).
Le second point et le plus important, est la nature particulière des liens entre les hommes de la phalange. A la différence de la plupart des armées modernes, les liens entre les hoplites n'avaient pas leur origine dans le service militaire ou les semaines d'entraînement partagé dans un camp. Ils étaient l'extension naturelle d'amitiés et de parentés anciennes du temps de paix. Autant que nous le sachions, dans presque toutes les cités les hoplites étaient déployés dans leur phalange par tribu et, très vraisemblablement, ils connaissaient fort bien les hommes de leur ville ou de leur dème. Qu'ils se soient fréquentés dans les associations politiques, religieuses et rituelles ou même soient parents, renforçait encore ces liens qui les unissaient quand ils combattaient côte à côte dans la phalange. Chaque subdivision de la phalange combattait pour protéger des hommes qui se connaissaient depuis l'enfance : il était, par conséquent peu probable qu'ils jettent leur bouclier et mettent ainsi en danger des amis et des parents.
De nombreux témoignages explicites des textes grecs montrent que les contingents constituant la phalange étaient mis en ligne d'après le critère de l'appartenance à une tribu et que, d'autre part, les hommes connaissaient bien les soldats du rang qui venaient de leur propre communauté (cf. e. g. Lysias XVI, 15, XIII, 69 ; Thucydide VI, 98, 4, VI, 101, 5 ; Aristote Ath. 42). Nous ne serons donc pas dans l'erreur en supposant que, chaque fois que la phalange marchait au combat, les hommes connaissaient exactement la place qui leur était assignée dans la formation aussi bien que leurs parents et amis qui servaient devant eux, derrière eux et à côté d'eux. Par exemple, Cimon, à son retour d'exil, rejoignit ses camarades athéniens quelques instants avant la bataille de Tanagra. Il prit immédiatement sa place parmi les hommes de sa tribu, des hommes qui apparemment l'attendaient en tenant prêtes ses armes et son armure (Plutarque Cim. 17 ; Frontin Strat. 4, 1). Même après une absence prolongée, il savait exactement où se ranger dans la phalange. Oman écrit (t. II, p. 256) à propos de l'organisation similaire de la phalange suisse : "Il n'était pas nécessaire de gaspiller des jours aux tâches fastidieuses d'organisation quand chaque homme avait sa place parmi ses parents et ses voisins sous la flamme de sa ville, de sa vallée ou de sa confrérie."
Selon Plutarque (Arist. 5), Aristide et Thémistocle combattirent tout près l'un de l'autre au centre, soumis à une forte pression, de la ligne de bataille athénienne qui soutint le choc de l'attaque perse à Marathon. Ce voisinage dans une grande bataille eut lieu, nous dit-il, parce qu'ils appartenaient respectivement aux tribus Léontis et Antiochis d'où venaient les deux contingents composant le milieu de la phalange athénienne. Les personnages de haut rang combattaient comme des hoplites ordinaires aux côtés d'hommes qu'ils connaissaient depuis des années. Et il semble que ce soit vrai aussi en dehors d'Athènes. Lorsque les Athéniens s'emparèrent des registres militaires des Syracusains en Sicile, en 415, ils furent ainsi en mesure de connaître l'effectif et la nature des forces ennemies puisque leurs listes d'hoplites étaient établies par appartenance à une tribu. L'importance de ces associations en tribus dans la plupart des cités grecques est également évidente d'après les listes des pertes que nous possédons sur des inscriptions et les références, dans la littérature grecque, aux morts des batailles. Par exemple, l'on dit qu'Epaminondas fut réticent à reformer sa phalange thébaine après une bataille qui avait coûté cher en vies humaines parce qu'il craignait que ses hommes ne perdent courage en s'apercevant d'assez grands vides dans les rangs (Polyen Strat. II, 3, 11). C'était, semble-t-il, l'habitude que les colonnes décimées ne soient pas reconstituées aussitôt. Au lieu de quoi, les hommes avançaient d'un cran pour prendre la place des disparus, très vraisemblablement des amis ou des parents dont tout le monde à l'entour remarquait la perte. Comme, à l'époque classique, les armées n'étaient pas nombreuses d'après les critères modernes, il est vraisemblable que chaque homme connaissait les membres du contingent de sa tribu, sinon tous les membres de la phalange. Xénophon (Hell. VII, 4, 24) relate la triste histoire des Spartiates à qui leurs adversaires Arcadiens avaient infligé un revers : les vaincus furent encore plus abattus après la défaite "en entendant les noms des morts, gens de valeur, et la plupart des plus considérés." Apparemment, la plupart des Spartiates de la phalange connaissaient tous les hommes qui étaient tombés. Nous entendons parler ailleurs de pertes particulièrement sévères dans une tribu particulière (cf. e. g. Lysias XVI, 15), ce qui donne à penser que ses membres devaient se trouver en un point de la ligne de bataille où se produisit un effondrement localisé ou qui fut simplement submergé par une concentration d'effectifs supérieure.Les états des pertes que l'on relevait, à l'ordinaire, par tribu indiquent qu'après la bataille, c'était la responsabilité de chaque tribu de ramasser ses morts et d'en envoyer le chiffre à la cité. A Athènes et dans d'autres cités grecques, Mantinée, Corinthe, Argos, nous avons des inscriptions sur pierre portant la liste des morts par tribu (cf. e. g. IG II 2 929, 931, 943; Pausanias I, 32, 3; cf. aussi Pritchett t. IV, p. 138-243). Il est vraisemblable que les hommes dont on avait enregistré le nom pour la postérité selon leur appartenance à une tribu combattaient également, à l'intérieur de la phalange, dans les contingents de ces tribus.
L'on peut trouver des preuves de la camaraderie entre les hommes d'une tribu et même entre ceux d'un même dème dans quelques passages des orateurs attiques. Un discours attribué au grand orateur athénien Lysias (XX, 23) suggère que les hommes du même dème témoignaient du nombre de batailles où un homme de leur localité avait réellement combattu. Ces hommes avaient une curiosité pour les actions de leurs concitoyens. Dans un autre discours (XVI, 14), Lysias dit clairement que ceux qui appartenaient à un même dème se rassemblaient avant de partir en campagne. Isée, autre orateur attique et qui fut le maître de Démosthène, semble aussi confirmer cette même image qui veut que ceux de la phalange aient connu non seulement les hommes de leur tribu qui combattaient à côté d'eux pendant le déroulement de la bataille, mais aussi leurs voisins dans tous les rangs. L'homme qu'il fait parler (II, 42) rappelle à son auditoire qu'il a combattu avec les gens de sa tribu et son dème. De Théophraste (25, 6) vient l'histoire bien connue du lâche qui appelle les hommes de sa tribu et de son dème pour qu'ils voient comment il a ramené un blessé au camp: il connaissait, semble-t-il, ces hommes intimement et attachait un grand prix à leurs louanges. A Sparte, ceux qui partageaient le repas commun étaient sans doute aussi rangés côte à côte dans la phalange de façon que leurs liens du temps de paix se retrouvent aussi dans la bataille (Plutarque Lyc. 12, 3 ; Polyen Strat. II, 3, 11 ; Xénophon Cyr. II, 1, 28). Et à Leuctres, Sphodrias ainsi que son jeune fils tombèrent ensemble dans le massacre général sur l'aile droite, autour du roi Cléombrotos (Xénophon Hell. VI, 4, 14), ce qui indique une fois de plus que les proches parents combattaient côte à côte. Des siècles plus tard, Onasandre, du Ier siècle ap. J. C., jetait un regard rétrospectif sur l'histoire de la guerre en Grèce et concluait (24) que les hommes se battent mieux quand ils sont rangés "les frères près des frères, les amis près des amis, les amants près des bien-aimés."
Ces liens extraordinairement forts entre les hoplites constituaient simplement les relations normales de presque tous les combattants dans les phalanges de la plupart des cités grecques. Ils ne présupposent pas d'entraînement spécialisé exceptionnel ou d'effort concerté pour former un corps d'élite. A l'occasion, nous entendons parler de corps triés sur le volet à Syracuse, à Thèbes et dans diverses cités du Péloponnèse, et nous pouvons seulement présumer que le moral et les liens de ces hommes étaient encore plus exceptionnels (cf. e. g. Pritchett t. II, p. 221-224). Dans toute la Grèce, il est prouvé que les amitiés homosexuelles étaient un facteur qui contribuait au moral d'une unité. A Sparte, par exemple, la séparation des sexes à un jeune âge ainsi que les attitudes propres aux autres Grecs sur le rôle des femmes avaient pour résultat des relations homosexuelles circonscrites à la vie dans les camps. Sans nul doute, des liens si forts persistaient jusque sur le champ de bataille et doivent contribuer à expliquer l'héroïsme spartiate, tout particulièrement dans les glorieuses défaites qui vont des Thermopyles, en 480, à Leuctres, en 371, où des hommes préférèrent l'anéantissement à la honte de la fuite. Pourtant, l'on ne trouve pas l'exemple le plus extrême chez les Doriens, mais plutôt à Thèbes : le Bataillon Sacré composé de 150 couples homosexuels, chose inconnue même à Sparte, combattit héroïquement pendant 50 ans environ dans les batailles les plus terribles que livra la cité et fut exterminé jusqu'au dernier homme à Chéronée, en 338. Philippe fut frappé par le spectacle de ces amas de cadavres entassés deux par deux (Plutarque Pél.18-19, Mor. 761 a-d ; Xénophon Symp. 8, 32).
L'égale tension régnant parmi les amis et les parents à l'intérieur de la phalange grecque venait d'une fierté que tous les hommes partageaient en affrontant ensemble le danger. La bataille livrée dans ces conditions éliminait les troupes des unités de l'arrière qui n'entrent jamais dans le déroulement du combat — ces "combattants" que les soldats, de nos jours, regardent souvent de haut et qui sont la source de dissensions permanentes dans l'ensemble de l'armée. "Les règles pour être un homme sont ici explicites", écrit Stouffer (p.135). "Le soldat de l'arrière suscite l'hostilité et le dédain parce qu'il fait un usage abusif de l'autorité personnelle que donne l'armée et ne parvient pas à faire partie de la communauté et à partager ses sentiments." Ce lien forgé par les combats livrés ensemble est une évidence même aujourd'hui. Des années après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les vétérans américains des divisions cuirassées de la Troisième Armée pouvaient encore rappeler avec une fierté non déguisée : "J'ai roulé avec Patton." Leur état d'esprit ressemble d'une manière obsédante à celui des vieux hoplites athéniens vétérans de la charge au pas de course (c'était une nouveauté) de Marathon. Bien plus tard, pour rappeler à un public plus jeune l'expérience de cette bataille légendaire à laquelle ils avaient pris part, il leur suffisait de dire simplement : "Nous avons courru."
Victor Davis Hanson http://www.theatrum-belli.com
In Le modèle occidental de la guerre

lundi 12 décembre 2011

Manipulation : La stratégie du positionnement évite la réalité et favorise l’illusion (I)

LA STRATEGIE DU POSITIONNEMENT EVITE LA REALITE ET FAVORISE L’ILLUSION.
MEMOIRE – 1999
1.1.1 Les premiers professionnels de la manipulation : les sophistes
« Le mot est un despote tout puissant », disait Gorgias dans un discours à Athènes au Vème siècle, cité ou l’art de la manipulation et « le fait d’être un orateur efficace était la clé du pouvoir politique » (W.K.C. Guthrie, 1971). Pour Gorgias :
« L’orateur a le pouvoir de parler à tout le monde indistinctement et sur toute question, de façon à être, en présence des foules, plus persuasif que personne. »
De telles proclamations ont contribué à fonder la mauvaise réputation des sophistes qui enseignaient l’art de manipuler : la rhétorique. En Grèce, la réussite qui comptait était avant tout politique, et, ensuite, judiciaire. Pour les sophistes, Peithô, la manipulation, était une déesse puissante : « l’enchanteresse qui n ‘a jamais subi un refus », pour Eschyle, mais aussi « l’odieuse fille de l’Egarement’ . C’est pour la déesse Persuasion qu’Isocrate avait pour habitude de faire un sacrifice annuel.
Gorgias, comme Protagoras, établit un parallèle en l’art oratoire et la médecine :
« Le discours est dans le même rapport que les drogues au corps. De même que les drogues tirent des dispositions différentes au corps, que certaines mettent fin à la maladie et d’autres à la vie, de même les mots peuvent provoquer la joie ou le chagrin, la peur ou la confiance, ou, au moyen d’une manipulation, endormir et ensorceler l’esprit. »
Ce qui choquait tellement Platon (Guthrie, 1971), c’est ce que les sophistes acceptaient comme fondement essentiels de la rhétorique :
– le probable est plus honorable que le vrai ;
– ce qui paraît à chacun est dans la mesure où il s’agit de lui.
Comme l’observe L. Versenyi (1963) cela revient à admettre que la vérité et la connaissance ne sont qu’illusion :
« Puisque toute quête humaine se meut dans les limites du royaume de l’opinion où la duperie est aisée, toute manipulation est le résultat de la puissance de l’éloquence plus que d’une perspicacité rationnelle. Si les hommes savaient, il y aurait une grande différence entre la duperie et la vérité. Telles que sont les choses, on ne peut que faire la distinction entre le raisonnement couronné de succès et celui qui ne convainc pas, entre le raisonnement persuasif et le raisonnement stérile. »
La rhétorique est née du besoin d’emporter l’adhésion, en particulier dans deux sortes de circonstances publiques : dans les réunions politiques au forum, et dans les tribunaux, devant les juges. La tradition veut que la rhétorique soit née en Sicile alors habitée par une population à l’imagination vive, « une race à l’esprit aiguisé et naturellement fait pour la dispute », selon Cicéron.
« Savoir parler en public prenait de plus en plus d’importance. Des écoles spéciales furent créées. Le Syracusain Corax et son disciple Tisias publièrent un véritable traité (techné), qui n’est pas arrivé jusqu’à nous, mais que d’autres orateurs mentionnent dans leurs écrits. »
Cette rhétorique naissante, rouée et déjà très habile se veut « ouvrière de la manipulation ».C’est elle qui fut transplantée en Grèce au Vème siècle avant J.-C. Protagoras et Gorgias furent ses maîtres les plus célèbres.
Les sophistes aimaient l’éclat et le faste dans la parole, le vocabulaire, le style, la tenue et le geste. L’abus qu’ils firent de leurs talents, leur prétention d’avoir toujours raison contribuèrent à aggraver l’immoralité de leur attitude reconnue et surtout développée par Platon et Socrate pour deux raisons :
– Le sophiste se désintéresse complètement de la relation entre le discours et leur objet ; il ne se soucie pas de la recherche de la vérité ni de la justice.
– Le sophiste trouve un profit immédiat à son enseignement, il en vit, c’est un « professionnel » et qui plus est il encourage ses élèves à « réussir », quelles que soient les injustices qu’il a pu commettre.
En fait, c’est une autre morale que défendent les sophistes. Pour eux, l’idée d’une justice absolue pour le bien du plus grand nombre et fondée sur les universaux moraux est une invention des faibles, les plus nombreux : c’est un pis-aller accepté par tous, de peur de subir les outrages de plus forts que soi (T. Todorov, 1983). Les sophistes font valoir une conception de la justice : le droit, c’est la force et il est légitime de jouir de sa supériorité. L’éloquence sophistique est au discours ce que l’art de la parure est à la gymnastique.

Isocrate, célèbre élève de Gorgias, estime « qu’apprendre à parler, c’est apprendre à bien vivre ». Plutarque l’en blâma sévèrement pour avoir mis dix années à écrire son célèbre Panégyrique d’Athènes : « Considérez, je vous prie, la bassesse de cœur de ce sophiste, qui consuma la neuvième partie de sa vie à composer un seul discours. »

mercredi 4 août 2010

(Angers) Mithra le dieu oriental mais aryen des légions romaines en Gaule

5 000 personnes se sont pressées lors du premier week-end de juin pour visiter à Angers le temple de Mithra découvert récemment et exceptionnellement ouvert au public pour deux jours. Un succès de curiosité qui ne s'est pas démenti depuis dans la presse régionale ou archéologique. Il faut dire que les vestiges du culte mithraïque sont rares, notamment dans l'ancienne Gaule romaine.
Les plus belles découvertes ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Ainsi de ces modestes 70 m² qui viennent d'être dégagés sur un chantier de fouilles préventives ouvert au cœur d'Angers, sur le site de l'ancienne clinique Saint-Louis, bientôt transformée en immeuble locatif. La découverte, qualifiée d”'exceptionnelle” par l'archéologue et historien Christian Goudineau, du Collège de France, est celle d'un petit temple du début du IIIe siècle après J .-C. Seule une dizaine de tels lieux dédiés à ce culte ont jusqu'à présent été identifiés sur le territoire français actuel. Il est remarquable de trouver un mithraeum dans le Maine-et-Loire, car cela suggère que de riches membres de l'élite pratiquant le mithraïsme, marchands ou fonctionnaires, avaient introduit ce culte dans l'ouest des Gaules. Ce mithraeum était installé au cœur d'un quartier urbain huppé, comme en témoignent les deux domus et le système de voirie partiellement dégagés par les archéologues de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) sur les quelque 4 600 m² du chantier. En outre, les fouilles montrent que cette partie d'Angers était déjà occupée, ce dont on doutait, sous l'empereur Auguste, au tout début de l'ère chrétienne. Mithra a été sans doute le dieu rival du christianisme le plus résistant. Il est certes un dieu oriental qui a participé à un métissage du panthéon romain fort éloigné des dieux primordiaux de l'Urbs. Mais contrairement à tant d'autres divinités sémitiques ou égyptiennes, Mithra était un dieu aryen. Son culte s'exerçait initialement dans des grottes naturelles (pour rappeler celle où Mithra tua le taureau, symbole du mal d'où jaillit cependant la vie, force vitale destructrice et créatrice), ce qui explique que l'on construisait des temples exigus et sans fenêtres, à l'image d'une caverne.
Le mithraeum d'Angers ne fait pas exception : il consistait en une petite salle rectangulaire enfoncée dans le sol, où l'on pénétrait après avoir revêtu les habits rituels dans une antichambre. Au fond, au-dessus d'un podium, un bas-relief représentait sans doute l'histoire du dieu. Des restes de colonnes ou d'autels attestent de la présence probable d'autres éléments, telles des statues.
« Le mithraïsme est un culte initiatique marqué par le secret qui n'a pas laissé de documentation écrite. Nous n'en savons que peu de choses, soit par l'iconographie, soit par les écrits que nous ont laissés des auteurs qui lui étaient en général assez hostiles. » Le nom de Mithra est cité dans l'Avesta, l'ensemble des textes sacrés de l'antique religion iranienne. Les plus anciens d'entre eux datent vraisemblablement de l'an mil avant notre ère. Mais le succès de ce dieu oriental dans l'Empire romain ne remonterait selon Plutarque qu'au 1er siècle avant J.-C : après la campagne menée par Pompée contre les pirates de Cilicie (sud-est de l'Asie mineure), son culte fut importé à Rome par les légionnaires, parfois fervents adeptes du culte de ce dieu solaire et martial, qui conquit aussi une partie de l'administration impériale. De fait, les vestiges des temples dédiés à Mithra sont souvent découverts non loin des casernes - dans les vallées du Rhin et du Danube notamment. Le mithraïsme connaît son apogée dans l'Empire romain aux IIe et IIIe siècles, sous une forme romanisée, sans doute éloignée de sa version iranienne. explique encore Christian Goudineau.
Né près d'une source et d'une pierre sacrée, déjà coiffé du bonnet phrygien, Mithra aurait donc rencontré et tué le taureau primordial, acte fondateur de la vitalité-virilité du monde, mais il était aussi le dieu de l'accord cosmique. Étant lumière, il devient par syncrétisme avec d'autres cultes solaires le « soleil invaincu » - sol invictus. Son culte faillit sous Aurélien devenir le culte officiel de l'empire mais il sera fort heureusement supplanté par le christianisme sous Théodose, même si Julien l'apostat (lire Benoist-Méchin) ou « l'usurpateur Eugène » tentèrent de le restaurer.
Ce qui explique son échec c'est son élitisme, son “machisme”, dirait-on aujourd'hui, et son culte du secret. Religion réservée à une élite masculine, il ne pouvait prétendre atteindre l'universalité chrétienne. Le sacrifice de Jésus était évidemment d'une autre force et d'une autre authenticité que celui d'un taureau.
Mithra sera ensuite coupé de ses racines géographiques par les événements historiques. Culte de mystère et d'initiation aux origines orientales et même pré-franc-maçonnerie pour nombre de ses détracteurs actuels, le mithraïsme allait décliner, encore qu'il fût longtemps pratiqué secrètement.
Mithra en Perse a survécu dans le zoroastrisme mais comme un dieu parmi les autres, et non plus le dieu premier d'un monothéisme solaire. Le temple d'Angers prouve cependant la vitalité dans la Gaule romaine, comme dans tout l'empire, du dieu aryen et tauroctone dont la fête, principale était fixée… un 25 décembre.
Pierre BOISGUILBERT. Rivarol du 16 juin 2010

mardi 7 juillet 2009

Hypothèse sur les origines de notre Histoire

Sous le règne de Tarquin l’Ancien (vers l’an 600 avant J.C.) les Celtes qui occupaient le tiers de la Gaule avaient à leur tête les Bituriges. Ambigatos, l’un des leurs, était le chef tout-puissant de la Celtique. Son courage, sa fortune personnelle, la richesse de son État l’avaient porté au sommet de la puissance. Sous son autorité, la Gaule était devenue riche en blé et en hommes à tel point qu’il rencontrait de plus en plus de difficultés pour gouverner une population aussi abondante. Comme il se faisait vieux, il décida d’envoyer les excédents de ses peuples s’établir en des lieux que les augures lui indiqueraient (Tite Live).

La tour des Bituriges. Alors que se développe toute une campagne de médiatisation pour promouvoir une vision de la Gaule que je ne partage pas - la Gaule, ça n’existe pas, c’est une invention de César - je dis merci à Agoravox, seul média qui continue à donner la parole au contestataire que je suis des thèses officielles : Emile Mourey, un latiniste comme il n’en existe plus guère dans la société militaire française contemporaine (Revue Le Casoar, avril 1994.)
L’Histoire a une logique. Il s’agit de la retrouver. Imaginons, quelques siècles avant l’an 600, une petite flottille sortant du port de Tyr. Les petites voiles carrées se gonflent sous l’action du vent. Une vingtaine d’hommes par embarcation frappent en cadence de leurs rames les flots bleus de la Méditerranée. Les rivages du pays de Canaan s’estompent puis disparaissent bientôt à leur vue. Ces hommes sont partis pour ne plus revenir.
Cette expédition, ils l’ont soigneusement préparée. Ils se sont engagés sur la voie maritime que les fondateurs de Carthage ont suivie ou vont suivre vers l’an 800 avant J.C. date de la fondation de cette ville d’après les annales de Tyr. Mais bientôt, ils la quittent pour se rapprocher des côtes ligures jusqu’à l’embouchure du Rhône qu’ils remontent à force de rames. A cette date, Marseille n’a pas encore été fondée par les Grecs de Phocée.
Les intrépides navigateurs ont remonté le cours tranquille de l’Arar que l’on appelle aujourd’hui la Saône. A l’endroit où la rivière bifurque, un peu avant sa confluence avec la Dheune et le Doubs, ils ont repéré une région présentant les conditions favorables pour y établir une colonie : des terres propices à l’agriculture, de l’eau un peu partout, des ressources abondantes en gibier et en poissons ; un grand carrefour de voies naturelles. Au centre de cette région, un point dominant, relativement peu élevé certes, mais ayant vue sur tout le pagus qu’ils ont décidé de mettre en valeur : la colline de Taisey, proche de l’actuelle ville de Chalon-sur-Saône.
Nous sommes aux environs du tournant de l’âge du bronze et de l’âge du fer, et peut-être même avant. Avec leur armement de bien meilleure qualité, les colons s’imposent sans grande difficulté, et cela d’autant plus facilement qu’ils apportent aux locaux d’importants progrès dans le domaine de l’agriculture.

Sécurité et prudence obligent, ils élèvent sur la hauteur de Taisey leur première forteresse. Très judicieusement, ils la placent au début de la pente de façon à pouvoir amener dans les très modestes douves l’eau du plan d’eau qui se trouve sur le plateau. La tour principale, toujours existante, est construite sur le modèle des tours du Moyen-Orient mais avec, en plus, un pont-levis prolongé par un pont dormant.

En outre - c’est un modèle astrologique qui nous vient de ces pays lointains - cette tour s’élève sur une base représentant le chariot de la Petite Ourse tandis que la haute cour qui se trouve quelque trente mètres en arrière suit le contour du quadrilatère du grand chariot.
La tour regarde en direction du pays de Canaan. Plus tard, dans les fresques de Gourdon, les descendants des fondateurs représenteront sa fenêtre à meneau et, dans l’encadrement de cette fenêtre, les deux collines de Jérusalem.

Ces premiers colons qui se sont installés en Gaule, sur la colline de Taisey, je leur donne le nom de Bituriges. Quand leurs excédents de population partiront pour suivre les expéditions de Bellovèse et de Ségovèse sous le règne d’Ambigatos, comme je l’ai dit dans mon introduction, ils seront accompagnés (cf. Tite Live) de leurs proches voisins : Eduens de Bibracte au Mont-Saint-Vincent, Ambarres du Bugey, Aulerques Brannovices de Brancion, Aulerques Blannovices de Blanot, accompagnés également de peuplades un peu plus lointaines : Arvernes du Crest, Carnutes d’Orléans, Senons de Château-Landon.
Avant que César n’arrive en Gaule, les Eduens de Bibracte/Mont-Saint-Vincent avaient pris possession de la forteresse biturige. Seigneur de Cabillo/Chalon, c’est de là que l’Eduen Litavicos partit pour Gergovie, entraînant avec lui une troupe à pied de 10 000 hommes. Appartenant à la génération précédente, l’Eduen Dumnorix avait marié sa mère chez les Bituriges, à un homme de très haute réputation et très puissant (DBG I, 18). Je suppose que les Bituriges occupaient encore, à cette époque, la région d’Autun et qu’en mariant ainsi sa mère, Dumnorix a étendu son influence, comme l’écrit César, sur les cités les plus limitrophes.
Expansion normale d’une peuplade puissante, les excédents de la population biturige de Chalon/Taisey s’expatrieront pour fonder de nouvelles colonies : Bituriges Cubes à Bourges - la plus belle ville de la Gaule selon César - Bituriges Vivisques à Bordeaux, tandis que l’antique forteresse deviendra castrum des empereurs gaulois, palais du roi franco-burgonde Gontran, puis forteresse du comte de Chalon (cf. les trois sceaux de Guillaume des Barres dont celui de 1246 représenté ci-dessus. Sur les deux autres sceaux, les fenêtres ne sont pas cintrées, seule l’est l’entrée).
Eléments de preuves :
1. Dans son Histoire naturelle, livre XXXIV, Pline l’Ancien (23-79 après J.C.) écrit : « ... Deinde et argentum incoquere simili modo coepere equorum maxime ornamentis iumentorumque ac iugorum in Alesia oppido ; reliqua gloria Biturigum fuit. » La première phrase ne pose pas de difficultés de traduction : par la suite, sur l’oppidum d’Alésia, on se mit à appliquer de l’argent de la même façon aux attelages mais surtout aux ornements des chevaux (il s’agit de l’invention de l’étamage à l’argent). En revanche, pour éviter tout faux sens dans la deuxième phrase, il faudrait la traduire ainsi : gloire aux Bituriges à qui nous devons cet héritage ! Le texte est très clair : l’invention a eu lieu à Alésia et les inventeurs sont les Bituriges qui habitaient cette Alésia.
Quelle Alésia ? Il est bien évident qu’il ne s’agit pas de la petite Alésia des Mandubiens mais de l’Alésia qui passait pour imprenable en raison de la hauteur de ses murailles (Plutarque), celle que Diodore de Sicile qualifie de foyer et métropole de la Celtique, autrement dit : Nuerax/Bibracte/Mont-Saint-Vincent.
Conclusion : les Bituriges étaient à Bibracte/Mont-Saint-Vincent avant les Eduens, et donc également à Taisey/Chalon, les deux localités étant militairement indissociables de même que le sont la poignée et la pointe d’une épée.
2. La Notitia Dignitatum situe une fabrique éduenne d’armement à un Argentomagus que je ne peux identifier qu’à la forteresse de Taisey (Tasiacum/thesorus = trésor = argentomagus/marché de l’argent). En faisant le rapprochement avec le très riche site gaulois d’Argentomagus près d’Argenton-sur-Creuse, j’en déduis qu’il s’agit d’une colonie qui a pris le même nom que la cité-mère de Taisey, et comme les habitants de cette colonie sont des Bituriges, j’en déduis que les habitants de la cité-mère de Taisey étaient bien des Bituriges.
Cette tour mérite-t-elle d’être classée au titre des monuments historiques ?
Alors que son environnement est menacé par une urbanisation sauvage, c’est ce que j’ai demandé à M. Donnedieu de Vabres, alors ministre de la Culture, soulignant en outre le fait qu’elle était un magnifique symbole de tolérance puisque c’est là que fut signée, en 1595, la trève de Taisey qui mit fin aux guerres de religion. Cette demande de classement a été rejetée.
Extraits en partie de mes ouvrages. Les croquis et photos sont de l’auteur. Les reproductions ont été autorisées. E. Mourey
http://www.agoravox.fr