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dimanche 3 novembre 2024

L’Anaon ou le domaine des morts chez les Bretons

 

« L’Anaon », ou le domaine des morts chez les Bretons

Les folkloristes Anatole Le Braz, Arnold Van Gennep et Bernard Rio font état dans leurs différents ouvrages de croyances relatives à la mort qui étaient encore très vivaces en Bretagne avant la Seconde Guerre mondiale.

Selon ces croyances, la vie terrestre n’est qu’un passage entre une vie éternelle antérieure et une vie éternelle ultérieure. La conséquence est une absence de séparation entre morts et vivants qui voisinent, au sein de deux sociétés impénétrables mais organisées de façon semblable.

Les membres de la société des morts, appelée « Anaon », habitent le cimetière et y vivent réellement, conservant leurs caractères, leurs sympathies et leurs aversions pour d’autres morts comme pour des vivants qu’ils aident ou harcèlent selon l’amour ou la haine qu’ils leur portent. Ils ouvrent les yeux à minuit et peuvent revenir dans leurs villages pour voir leurs maisons et observer leur famille, mais pas pour les effrayer ni leur demander quoi que ce soit – l’idée de péché à racheter étant ici totalement absente de la vision de l’après-monde.

Les âmes réunies dans l’Anaon se réunissent trois fois par an : la veille de Noël, le soir de la Saint Jean qui correspond au solstice d’été et le soir de la Toussaint, qui coïncide avec la Samain, fête des morts dans la vieille tradition celtique.

C’est justement cette tradition que rapporte Bernard Rio dans la réédition de son ouvrage Les Bretons et la mort. Rites, croyances et traditions. Pour lui, les « sources grecques et latines mentionnent un rapport particulier des Bretons avec l’au-delà » qui les différencie des autres peuples d’Europe continentale. S’inscrivant dans la continuité du travail d’Anatole Le Braz, il développe l’idée selon laquelle le rapport à la mort des Bretons est singulier :

« La mort ne leur fait pas peur. Ou je devrais dire, la mort ne leur faisait pas peur parce que les mentalités ont évolué. ».

Pour l’auteur, le rapport particulier des Bretons à la mort est à ce point singulier qu’ils ne craignent pas la mort, et qu’ils ont même parfois tendance à mettre fin à leurs jours plus facilement que les autres Européens. Cette tendance est notamment corroborée par les chiffres de l’INSEE qui montrent que la Bretagne est la région de France où l’on se suicide le plus. C’est également ce rapport à la mort qui explique les difficultés pour l’Église catholique à faire de la Bretagne une terre de mission féconde. Si l’Église s’est effectivement enracinée dans cette région, elle a dû néanmoins composer avec les rites funéraires bretons. C’est pourquoi elle a intégré à son corps défendant des pratiques non chrétiennes telles que les « tombes de mémoire » dispersées en dehors des cimetières ou encore l’usage du « Mell Beniget », le marteau bénit qui servait symboliquement à libérer l’âme du défunt. L’on posait la pierre au niveau de la fontanelle située sur la ligne médiane du crâne, à la jonction de différents os, afin d’ouvrir symboliquement le corps et libérer l’âme pour qu’elle s’en aille :

« Tout au long de la vallée du Blavet, on a ce marteau béni qui était entreposé dans les chapelles. Et lorsqu’il y avait une personne qui agonisait, le sage du village était contacté par la famille pour que l’on vienne poser le Mell Beniget sur le sommet du crâne de l’agonisant. […] c’est à la fois connu dans les traditions populaires, mais aussi dans l’histoire de l’art, puisque l’on a une magnifique fresque représentant la mort de Saint Méen dans l’abbaye de Saint Méen le Grand, en Ille-et-Vilaine, où l’on représente le saint avec l’âme qui s’échappe par la fontanelle. »

La pratique du Mell Beniget met en lumière une autre croyance populaire bretonne : pour eux l’âme préexistait au corps et s’intégrait au corps neuf mois avant la naissance, c’est-à-dire dès la conception :

« On va retrouver ça dans la mythologie irlandaise ou dans le cycle de Fintan par exemple, ce héros mythique de l’Irlande, dont l’âme intègre le corps dès la conception. On a la même chose avec la naissance de Merlin, enfanté d’une vierge et d’un succube. »

Pour Bernard Rio, les traces de ce rapport à la mort des Bretons, et de la croyance populaire dans la société des morts se retrouvent à travers divers témoignages au cours des siècles : d’une mention chez Procope de Césarée au témoignage d’Anatole Le Braz sur le naufrage du navire La Gorgone à la fin du XIXᵉ siècle, en passant par un article du journal Le Télégramme sur une Dame blanche aperçue du côté de Landévennec, les preuves de ces croyances abondent. Certaines plus impressionnantes que d’autres : l’auteur raconte notamment l’apparition en 1914 d’une chasse sauvage dans les Monts d’Arrée, sur le Massif armoricain, annonçant la guerre mondiale à venir. Il évoque également l’exemple d’un phénomène collectif :

« Dans les années 1930, à côté de Malestroit dans le Morbihan, plusieurs dizaines de personnes ont vu un château en feu. Sauf que le château n’existait pas… Il y a eu une sorte d’hallucination collective. Le recteur de cette commune de la paroisse a relaté le phénomène dans le bulletin paroissial en disant : « Plusieurs paroissiens sont venus m’indiquer qu’ils avaient vu à tel endroit un château en flammes. »  […]
Dix ans plus tard, au printemps 1944, un industriel construit un château au même emplacement. Cependant, ce château fut incendié par les troupes allemandes. Il ne s’agit donc pas ici d’une simple croyance : c’est un phénomène relaté, daté, localisé. Le bulletin paroissial en fait foi en 1930. Et 20 ans plus tard, le phénomène se produisit. »

Dans cet ouvrage, Bernard Rio témoigne donc de la permanence en Bretagne de la croyance en l’Anaon : le peuple des âmes des trépassés qui se promènent en liberté parmi les vivants et entrent en contact avec eux la nuit de la Toussaint et celle de la Saint-Jean. Une croyance encore vivace qui témoigne des relations singulières que les Bretons entretiennent avec la mort et les morts.

Note : les propos de Bernard Rio auxquels nous nous référons sont extraits d’un entretien accordé à TVL le 8 octobre 2024.

Crédit photo : DR

https://institut-iliade.com/lanaon-ou-le-domaine-des-morts-chez-les-bretons/

jeudi 31 octobre 2024

Les éditions Yoran Embanner publient les colonisés de l’Hexagone pendant la Grande guerre 1914-1918 [Interview de l’éditeur]

 

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Les éditions Yoran Embanner publient les colonisés de l’Hexagone pendant la Grande guerre 1914-1918 signé Joan-Pere Pujol .

Joan-Pere Pujol été un des fondateurs du catalanisme en Catalogne du Nord.

En 1970, il a créé avec Miquel Mayol et d’autres militants, le Comitat Rossellonès d’Estudis i d’Animacio (CREA) qui s’est transformé par la suite en l’Esquerra Catalana dels Treballadors (ECT), l’un des premiers partis politiques catalans dans la région. En 2000, il a constitué le cercle Alfons Mias qu’il préside depuis cette époque.

Le livre évoque la tragédie de 1914-1918 sous l’angle des peuples autochtones sacrifiés notamment par la France.

Si la plupart des territoires périphériques n’ont pas été directement touchés par les affrontements armés, de nombreux Bretons, Corses, Occitans, Savoyards… ont été sacrifiés pour reconquérir l’Alsace et la Moselle, une terre qui n’était pas la leur au bénéfice d’un État qui continue à les mépriser, ne leur reconnaissant même pas leur qualité de « peuple », ce qui implique qu’ils n’ont aucuns droits !

Ce livre revient sur leur histoire, pour remédier à l’oubli dont ils sont encore trop souvent victimes. Plus d’un siècle après sa conclusion, la Grande Guerre continue de marquer les esprits. L’ensemble des territoires de l’Hexagone et de l’Empire colonial n’a pas été épargné par la mort de combattants.

Pour évoquer cet ouvrage passionnant, nous avons interrogé Yoran Delcourt, qui bien qu’ayant transmis le flambeau des éditions Yoran Embanner, n’est pas décidé à être mis totalement en retraite :)

Un ouvrage à commander ici

Breizh-info.com : Comment vous est venue l’idée d’éditer ce livre ?

Yoran Delcourt : En fait, c’est l’auteur Joan-Pere Pujol qui m’a contacté. De prime abord, je n’étais pas favorable, considérant que les 2 guerres mondiales (et celles de la Révolution et de l’Empire), sont une honte pour l’humanité et puis, on a tellement édité sur ces périodes-là … Quand j’ai commencé à lire le manuscrit, effectivement, j’ai vu que ce livre rentrait tout à fait dans ma ligne éditoriale. J-P Pujol et moi, sommes des nationalistes, ça crée des liens d’emblée ! Et, ayant la chance d’avoir des auteurs-historiens, chacun d’eux (sauf au Pays basque) a  contribué à apporter des précisions sur leur pays respectif.

Breizh-info.com : Pouvez-vous nous expliquer comment les minorités nationales ont été mobilisées et intégrées dans l’effort de guerre durant la Première Guerre mondiale ?

Yoran Delcourt : Il faut bien comprendre que la France préparait sa guerre de revanche -après sa défaite de 1870- de longue date. Les affiches de Mobilisation Générale ont été imprimées dès 1904, il a juste suffi d’ajouter à la main la date : 2 août 1914. Dès 1881 les écoliers et les lycéens étaient soumis à une préparation militaire, les fameux « bataillons scolaires ». Ce n’est pas tout, selon le principe Tout Français est un soldat et se doit à la défense de la Patrie (loi Jourdan, 05/09/1798), ils ont été soumis à un véritable conditionnement patriotique, haineux et belliciste (lecture, chants etc.). La presse, majoritairement soumise à l’Etat, participait avec zèle, à cette propagande outrancière. En ce qui concerne les minorités nationales, la guerre a été un coup d’arrêt pour leurs langues, les rescapés en 1918 étaient devenus parfaitement francophones, le vieux rêve de l’Etat centralisateur d’uniformiser « par le fer et le sang » était devenu une réalité.

Breizh-info.com : Quelles différences principales avez-vous observées entre les expériences des différentes minorités ?

Yoran Delcourt : Il y a de fortes différences. Ce sont les Bretons et les Corses qui ont payé le prix fort, 22% des mobilisés tués, à comparer avec les Parisiens : 10% ! Les Flamands ont été soit occupés soit sur la ligne de front, leur pays a été dévasté.

Les Alsaciens-Mosellans étaient dans l’armée allemande. Seule la région de Thann a été conquise par les Français en 1914. Il y ont appliqué de suite le nettoyage ethnique qui s’est généralisé aux 3 départements de 1918 à 1922.

Les Savoisiens qui n’étaient légalement pas concernés selon les accords de 1860, furent mobilisés comme tout le reste.

Les Occitans : Paris ne les considérait pas comme fiables, souvenir des 600 soldats du 17e RI qui s’étaient mutinés et qui avaient rejoint les insurgés lors de la révolte viticole de 1907. Ajoutons à celà qu’en août 1914, les soldats du XVe corps, lancés dans une attaque suicide en Lorraine, avaient reculé face à l’ennemi.

Nombreux sont les Basques et les Catalans ont tenté de s’enfuir en masse d’un conflit qui ne les concernait pas. L’Espagne étant un pays neutre, en passant de l’autre côté, ils étaient accueillis par leurs « frères ».

Breizh-info.com : Selon vous, comment la participation des peuples colonisés a-t-elle influencé les mouvements indépendantistes ultérieurs ?

Yoran Delcourt : Pour les Bretons, c’est clair, en 1919, une délégation de l’Union Régionaliste Bretonne fut reçue, comme d’autres nationalités à la Conférence de la Paix à Paris, plaidant pour les droits nationaux de leur pays, Elle ne reçut jamais de réponse. Conséquence, la création de Breiz atao, nationaliste et indépendantiste.

Avec des variantes, le nationalisme corse est né lui aussi à la suite du conflit.

En Flandre, le nationalisme flamand est né dans les tranchées mais il ne concerne que la partie belge, La Flandre française était tellement dévastée, que la priorité fut de reconstruire.

En Alsace-Moselle, annexée de facto, sans plébiscite, c’est la politique d’assimilation forcée et brutale (débochisation) qui a suscité l’autonomisme alsacien-mosellan. Cas unique dans l’Histoire de France, aux élections de 1928, les Alsaciens envoient 11 (sur 16) députés autonomistes à l’Assemblée Nationale.

Breizh-info.com : Quels enseignements actuels pouvons-nous tirer de cette période historique ?

Yoran Delcourt : L’enseignement principal, c’est que la France avait atteint, avant la Grande Guerre, son point de rayonnement et de puissance maximum et qu’elle s’est suicidée bêtement sans même s’en rendre compte. Il serait temps aussi de mettre fin au « roman national » et de rétablir la vérité historique car c’est bien la France et la Russie (et non l’Allemagne) qui ont déclenché cette guerre, ceci est très bien expliqué, preuves à l’appui, dans le livre.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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https://www.breizh-info.com/2024/09/15/237586/colonises-hexagone-grande-guerre/

mardi 29 octobre 2024

La nuit du 4 août 1789. Quelles conséquences pour la Bretagne ?

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La nuit du 4 août 1789 marque un tournant décisif dans l’histoire de la France, et plus particulièrement dans celle de la Bretagne. Cette nuit-là, l’Assemblée constituante abolit d’un coup les privilèges de la noblesse et du clergé, ainsi que les droits féodaux. Cet événement, qui sonne le glas de l’Ancien Régime, aura des répercussions profondes et durables sur la Bretagne.

Contexte de la nuit du 4 août

En 1789, la France est en proie à une crise sociale et économique profonde. La convocation des États généraux en mai 1789 et la formation de l’Assemblée nationale constituante ont conduit à une montée des revendications populaires et à une effervescence révolutionnaire. La Grande Peur, une série de révoltes paysannes contre les seigneurs, se répand dans les campagnes, y compris en Bretagne, accentuant la pression sur l’Assemblée pour qu’elle prenne des mesures radicales.

Plusieurs figures marquantes ont joué un rôle clé lors de cette nuit historique. Parmi eux, le vicomte de Noailles et le duc d’Aiguillon, deux aristocrates, ont proposé l’abolition des privilèges féodaux. Leur intervention a été soutenue par des députés de différentes régions, y compris ceux de Bretagne, qui voyaient dans cette mesure une réponse aux attentes de leurs concitoyens.

Avant la Révolution, la Bretagne était une province aux particularismes marqués. Elle conservait de nombreuses institutions héritées de son passé, comme les parlements, les États de Bretagne et les justices seigneuriales. Ces particularismes avaient permis à la Bretagne de préserver une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir royal. La noblesse bretonne, en particulier, jouissait d’un prestige et d’un pouvoir considérables.

Les décisions prises

Au cours de la nuit du 4 août, l’Assemblée nationale constituante a adopté plusieurs décrets d’importance majeure :

  1. Abolition des droits féodaux : Les droits seigneuriaux, qui permettaient aux nobles de percevoir des redevances et d’exercer des juridictions particulières sur les terres et les personnes, ont été abolis sans indemnité.
  2. Suppression des privilèges : Les privilèges fiscaux, judiciaires et honorifiques dont jouissaient la noblesse et le clergé ont été supprimés, établissant l’égalité devant la loi et l’impôt.
  3. Fin des corvées et des dîmes : Les corvées, travaux obligatoires que les paysans devaient effectuer pour le seigneur, ainsi que les dîmes, impôts en nature prélevés par l’Église, ont été abolis.

Conséquences pour les libertés en Bretagne

La nuit du 4 août fut vécue comme un choc en Bretagne. Les privilèges de la noblesse et du clergé bretons, solidement ancrés dans les traditions locales, étaient soudainement remis en cause. La suppression des droits féodaux, comme la dîme ou les corvées, bouleversait profondément les rapports sociaux et économiques. Si une partie de la noblesse bretonne adhéra aux idées nouvelles, une autre y vit une atteinte à ses privilèges et à son pouvoir.

Cependant, l’intégration de la Bretagne dans un cadre national centralisé a suscité des tensions. La fin des particularismes locaux et des privilèges de la noblesse bretonne a été ressentie comme une perte d’identité et d’autonomie régionale. Les États de Bretagne, qui jouissaient d’une certaine indépendance dans la gestion des affaires locales, ont été dissous, centralisant davantage le pouvoir à Paris.

Impact sur l’autonomie bretonne

L’abolition des privilèges féodaux a eu des répercussions profondes sur l’autonomie bretonne. La dissolution des États de Bretagne a entraîné la perte d’un organe représentatif crucial pour la région. De plus, les réformes administratives qui ont suivi ont intégré la Bretagne dans un réseau national de départements, réduisant encore son autonomie politique. La Révolution française et l’abolition des privilèges accélérèrent le processus de centralisation de l’État, au détriment des particularismes bretons. Les institutions provinciales furent progressivement affaiblies et les pouvoirs locaux réduits.

La Révolution ouvrit la voie à l’émergence de nouvelles élites, issues de la bourgeoisie et du tiers état, qui prirent progressivement le pouvoir en Bretagne.

Conclusion

La nuit du 4 août 1789 a marqué un moment charnière dans l’histoire de la Bretagne et de la France. En abolissant les privilèges féodaux et en supprimant les droits seigneuriaux, l’Assemblée nationale constituante a jeté les bases d’une société plus égalitaire. Pour la Bretagne, ces réformes ont apporté à la fois des libertés nouvelles mais aussi des privations, et la fin de l’autonomie régionale. La complexité de ces changements a laissé une empreinte durable sur l’histoire bretonne, façonnant son identité et son parcours politique au cours des siècles suivants.

Guy-Gabriel-François-Marie Le Guen de Kerangall : un acteur méconnu de l’histoire bretonne

Guy-Gabriel-François-Marie Le Guen de Kerangall, né le 27 mars 1746 à Landivisiau, est un personnage fascinant de l’histoire bretonne et française. Négociant en textiles et vins, ce notable local, connu sous le nom de juloded, fut élu député de la sénéchaussée de Lesneven à l’Assemblée nationale constituante. Contrairement aux nobles influents comme le duc d’Aiguillon et le vicomte de Noailles, Le Guen de Kerangall n’était pas un aristocrate mais un représentant de la bourgeoisie bretonne.

Le 4 août 1789, après les interventions des nobles, Le Guen de Kerangall monta au perchoir de l’Assemblée. Son discours, d’une vingtaine de minutes, fut mal assuré mais sincère, souvent interrompu par des ovations, notamment de ses collègues bretons. Vêtu de l’habit traditionnel breton, il dénonça les injustices du système féodal et légitima les révoltes paysannes, connues sous le nom de la Grande Peur, qui secouaient les campagnes françaises .

Le discours de Le Guen de Kerangall était soutenu par le puissant Club Breton, un groupe de députés bretons influents qui jouaient un rôle majeur dans les débats révolutionnaires. Ce club, en conflit avec le pouvoir central depuis des décennies à cause des taxes et des impôts imposés, voyait en la Révolution une opportunité de changement.

Les réformes adoptées cette nuit-là furent révolutionnaires. Elles incluaient l’abolition des droits féodaux, des privilèges de la noblesse et du clergé, ainsi que des corvées et des dîmes. Ces mesures furent perçues comme une libération des chaînes de la féodalité, particulièrement en Bretagne où les paysans souffraient lourdement des exactions seigneuriales .

Cependant, ces réformes eurent aussi des effets négatifs sur l’autonomie bretonne. La dissolution des États de Bretagne et l’intégration de la région dans le cadre centralisé de la France affaiblirent l’identité et l’autonomie politiques locales. Les Bretons, historiquement légitimistes, acceptèrent difficilement ces changements, bien que beaucoup aient finalement intégré le nouveau système, surtout lorsque leurs élites accédèrent au pouvoir.

Après son discours retentissant, Le Guen de Kerangall ne chercha pas à rester sous les feux des projecteurs. Il retourna à Landivisiau, où il fut maire, avant d’être brièvement emprisonné pendant la Terreur. Libéré, il continua à vivre dans sa ville natale jusqu’à sa mort en 1817.

Bibliographie

  • Soboul, Albert. La Révolution française. Paris : Presses Universitaires de France, 1962.
  • Lefebvre, Georges. La Révolution française. Paris : Gallimard, 1964.
  • Le Goff, Jacques. La Révolution française : les hommes, les idées. Paris : Gallimard, 1988.
  • Le Roux, Yves. La Bretagne des Lumières. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 1996.
  • Le Roux, Yves. Histoire de la Bretagne. Paris : Presses Universitaires de France, 2008.
  • Furet, François. La Révolution française. Paris : Hachette, 1988.
  • Lefebvre, Georges. La Grande Peur de 1789. Paris : Armand Colin, 1932.
  • Tackett, Timothy. Le Roi s’enfuit : Varennes et l’origine de la Terreur. Paris : La Découverte, 2004.
  • Vovelle, Michel. La Chute de la monarchie : 1787-1792. Paris : Seuil, 1972.
  • Croix, Alain. La Bretagne aux XVIe et XVIIe siècles : La vie, la mort, la foi. Paris : Maloine, 1981.
  • Le Goff, Tanguy. La Bretagne et la Révolution française. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 1989.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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https://www.breizh-info.com/2024/08/04/235914/la-nuit-du-4-aout-1789-quelles-consequences-pour-la-bretagne/

lundi 7 octobre 2024

Xavier de Langlais : un artiste breton au service de la culture et de l’identité bretonne

 

Xavier de Langlais : un artiste breton au service de la culture et de l’identité bretonne (1/1)

Né le 27 avril 1906 à Sarzeau, dans le Morbihan, et décédé le 14 juin 1975 à Rennes, Xavier de Langlais est un artiste aux multiples talents. Peintre, graveur et écrivain, il est surtout connu pour son ouvrage de référence La Technique de la peinture à l’huile publié en 1959, ainsi que pour son engagement au sein du mouvement artistique breton Seiz Breur. Tout au long de sa vie, Langlais a œuvré pour la préservation et la promotion de l’identité bretonne à travers ses créations artistiques et littéraires.

Un parcours artistique marqué par la Bretagne

Fils de Roger de Langlais et de Marguerite Huchet du Guermeur, Xavier de Langlais a suivi des études à l’École des beaux-arts de Nantes en 1922, puis à l’École des beaux-arts de Paris de 1926 à 1928. C’est à Paris, loin de sa terre natale, que Langlais se rapproche intellectuellement de la Bretagne. Autodidacte, il apprend le breton et s’engage activement pour la défense de la culture bretonne. Dès 1924, il intègre l’Unvaniezh Seiz Breur, un mouvement artistique régionaliste visant à moderniser l’art breton tout en respectant ses racines.

Peintre renommé pour ses fresques religieuses, Langlais a décoré plusieurs églises de Bretagne. Parmi ses œuvres les plus notables, on retrouve celles de l’église de La Richardais, de la chapelle Saint-Joseph à Lannion et du séminaire de Saint-Brieuc. Il est également réputé pour ses Chemins de croix, notamment celui de La Baule et celui de Combrit. Son art, marqué par la spiritualité et l’iconographie chrétienne, témoigne de son profond attachement aux traditions bretonnes et catholiques.

La Technique de la peinture à l’huile : une référence internationale

En 1959, Xavier de Langlais publie La Technique de la peinture à l’huile, un ouvrage qui deviendra une référence dans le domaine de la peinture. Traduit en plusieurs langues, dont le japonais, cet ouvrage présente les méthodes et procédés utilisés par les maîtres de la peinture à l’huile, de Van Eyck aux artistes contemporains. Il y détaille avec précision les techniques permettant de créer des œuvres durables, tout en respectant les méthodes traditionnelles. Cette publication renforce sa notoriété, non seulement en Bretagne, mais aussi à l’international.

Un écrivain et militant pour la langue bretonne

Outre son travail artistique, Xavier de Langlais est un écrivain prolifique et un ardent défenseur de la langue bretonne. Il participe activement à la revue littéraire Gwalarn, aux côtés de Roparz Hemon, et contribue à la littérature bretonne avec des œuvres comme Enez ar Rod (L’île sous cloche), un roman de science-fiction écrit pendant la Seconde Guerre mondiale. Il milite également pour la réforme orthographique du breton, et joue un rôle déterminant dans l’unification de l’orthographe dite peurunvan, intégrant les spécificités du breton vannetais.

Langlais a aussi marqué son époque par son engagement pendant la Seconde Guerre mondiale en faveur de la culture bretonne. Il crée le timbre « Komzomp Brezoneg » (« Parlons breton ») et participe activement à des initiatives visant à promouvoir l’usage du breton dans la vie quotidienne.

Une postérité riche et influente

Après la guerre, Xavier de Langlais poursuit son œuvre artistique tout en occupant le poste de professeur de dessin à l’École des beaux-arts de Rennes, où il enseigne jusqu’en 1973. Il continue de produire des œuvres majeures, notamment dans le cadre de son cycle Le Roman du Roi Arthur, une réinterprétation de la légende arthurienne en cinq volumes, publiée entre 1965 et 1971.

Aujourd’hui, l’héritage de Xavier de Langlais reste vivace. Ses fresques décorent encore une vingtaine d’églises en Bretagne, et ses ouvrages continuent d’influencer les artistes et écrivains bretons. Son engagement pour la langue et la culture bretonne a laissé une empreinte indélébile, et son nom reste associé à la renaissance culturelle bretonne du XXe siècle. Il est également reconnu pour avoir su allier tradition et modernité, tout en demeurant fidèle à ses racines.

Publication de Xavier de Langlais

  • An diou zremm (Les deux visages), pièce de théâtre illustrée par l’auteur, 1932.
  • An div zremm, in C’hoariva brezhonek, Skridoù Breizh, 1943 (avec d’autres pièces en breton de Perrot, J. Priel, R. Hemon, C. Marlowe, H. Ghéon).
  • Kanou en noz (poèmes), Rennes, Moulerez Kenwerzel Breiz, 1932, 67pp.
  • Koroll ar Marv hag ar Vuhez (Danse de la Mort et de la Vie), pièce de théâtre, éd. SAV, [1938], réédité par Hor Yezh, 2006, 79pp (avec ajout d’une partition musicale de George Arnoux et la traduction en français de l’auteur).
  • Ene al Linennoù (L’Âme des lignes), Brest, Skridoù Breizh, 1942, 84+8pp (avec résumé en français), réédité par Hor Yezh, 2011, 84pp.
  • Enez ar Rod (L’île sous cloche), Rennes, Ar Balb, 1949, 310pp, 27 pl. (bois), réédité par Hor Yezh, 2000 (roman de science-fiction écrit durant les années 1940-1942).
    • Traduction française : L’Ile sous cloche ; Nantes, Aux Portes du Large, 1946.
    • 2e édition, Denoël (Présence du futur, 86), 1965.
    • 3e édition, Spézet, Coop Breizh, 2002.
  • Tristan hag Izold, éd. illustrée ; Brest, Al Liamm, 1958, réédition en 1972 (traduction française en 1974).
  • La Technique de la peinture à l’huile. Histoire du procédé à l’huile, de Van Eyck à nos jours, Flammarion, 1959 (rééditions en 1963, 1966, 1968, 1973, 1988, 2002).
  • Le Roman du Roi Arthur, cycle arthurien en 5 volumes, renouvelé par Xavier de Langlais, P. Piazza, 1965-1971, Prix Bretagne 1967, Prix Lange de l’Académie française 1972.
    • Le Roman du Roi Arthur [Merlin] (1965) (ISBN 2903708142).
    • Lancelot (1967) (ISBN 2909924211).
    • Perceval (1969) (ISBN 2909924106).
    • La Quête du Graal (1971) (ISBN 2903708134).
    • La Fin des temps aventureux (1971), postface de Jean Frappier (ISBN 290992422X).
    • 2e édition, P., les Heures claires, 1980.
    • 3e édition, Spézet, Coop Breizh.
    • Nouvelle édition en 2 volumes, Spézet, Coop Breizh, 2006, 511pp & 443pp.
  • Tristan et Yseult, traduit du breton par Andrev Roparz, Rennes, Terre de brume, 1994 (ISBN 2908021374).
  • Romant ar Roue Arzhur. Marzhin (Merlin), version bretonne du premier livre du cycle arthurien, Brest, Al Liamm, 1975, 191 p.
  • Joseph Bédier (adaptation) et Xavier de Langlais (ill. Xavier de Langlais), Le Roman de Tristan et Iseult, Fouesnant, Yoran Embanner, 2008, 191 p. (ISBN 978-2-916579-13-9).

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lundi 23 septembre 2024

Les conséquences de la révolution française et du 14 juillet 1789 en Bretagne

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La Révolution française de 1789 a profondément bouleversé l’ensemble du territoire français, et a entrainé la fin de l’autonome de la Bretagne, région marquée par une répression sévère et une participation limitée de sa population. Quels ont été les impacts de cet événement historique sur la Bretagne ? C’est ce que l’on vous propose de découvrir succinctement ci-dessous.

Le Contexte Révolutionnaire en Bretagne

La Bretagne, région à l’identité culturelle forte, a vécu la Révolution française avec une certaine distance. Les États de Bretagne, composés de la noblesse et du clergé, se sont montrés réticents face aux changements radicaux imposés par les révolutionnaires. Les nobles bretons, en particulier, ont été parmi les premiers à boycotter les États généraux, affichant leur mécontentement et leur opposition aux nouvelles réformes.

Contrairement à d’autres régions de France, la participation des Bretons à la Révolution française fut relativement modeste. La population rurale bretonne, attachée à ses traditions et à son mode de vie, a été peu entraînée dans le mouvement révolutionnaire. L’opposition à la conscription obligatoire instaurée par la République illustre bien cette réticence. Les Bretons se sont souvent soulevés contre ces mesures, préférant préserver leur autonomie et leurs traditions locales.

La Répression Féroce de la République

La Révolution française a également apporté son lot de violences et de répressions en Bretagne. Après la chute de la monarchie et l’instauration de la Première République, le régime républicain a exercé une répression féroce contre ceux qui étaient perçus comme des ennemis de la Révolution. Les révoltes paysannes, souvent animées par un désir de préserver les coutumes locales et de résister aux réformes imposées de Paris, ont été brutalement réprimées. Des bataillons républicains furent envoyés en Bretagne pour mater ces insurrections, utilisant souvent des méthodes violentes et impitoyables .

Les Conséquences Économiques et Sociales

La répression et les bouleversements politiques ont eu des impacts économiques et sociaux significatifs en Bretagne. L’économie locale, déjà fragilisée par les guerres et les crises agricoles, a souffert des politiques révolutionnaires. La confiscation des biens du clergé et de la noblesse, ainsi que les perturbations du commerce, ont exacerbé les difficultés économiques. De plus, la conscription forcée a privé les communautés rurales de nombreux jeunes hommes, aggravant la situation des familles paysannes .

Une Révolution Sociale?

Malgré la violence et la répression, la Révolution française a aussi entraîné des changements sociaux importants. La fin des privilèges féodaux et l’abolition des droits seigneuriaux ont apporté une certaine émancipation pour les paysans bretons. Cependant, ces transformations ont été lentes et inégales, souvent entravées par les résistances locales et la méfiance envers les autorités révolutionnaires .

En résumé, la Révolution française et le 14 juillet 1789 ont laissé une empreinte durable en Bretagne. Si la participation des Bretons à la Révolution fut limitée, les conséquences de cette période tumultueuse se sont fait sentir à travers la répression violente, les bouleversements économiques et sociaux, et la lente transformation des structures féodales. La Bretagne a perdu son autonomie avec la Révolution française jacobine aujourd’hui totalement mythifiée, un mythe entretenu notamment par la gauche et l’extrême gauche, qui se revendiquent ouvertement des enfants de la Révolution française.

YV

Bonus : quelques Bretons célèbres ayant traversé la révolution française

Républicains

  1. Jean Bon Saint-André – Un prêtre devenu révolutionnaire, il fut député à la Convention nationale et membre du Comité de salut public. Il a joué un rôle important dans la marine révolutionnaire française.
  2. Jean Victor Marie Moreau – Général républicain, il a remporté plusieurs victoires importantes contre les forces européennes coalisées contre la France révolutionnaire.
  3. Guyomar Jean-Yves – Un républicain breton influent, mentionné pour ses contributions à l’administration du Finistère durant la Révolution.

Royalistes

  1. Georges Cadoudal – L’un des chefs les plus célèbres de la Chouannerie, mouvement royaliste breton qui s’opposait à la République française. Il a mené de nombreuses opérations contre-révolutionnaires en Bretagne .
  2. Jean Chouan – Un des premiers leaders des Chouans, son nom a été donné à la révolte royaliste en Bretagne et dans l’ouest de la France .
  3. Le Marquis de La Rouërie – Un autre chef chouan important, il a organisé une résistance structurée contre les forces républicaines en Bretagne.

Crédit photo : La défense de Rochefort-en-Terre, par Alexandre Bloch, 1885.
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jeudi 5 septembre 2024

Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895)

 

Théodore Hersart de La Villemarqué (1815-1895)

Spécialiste de la culture bretonne, Théodore Hersart de La Villemarqué a marqué sa génération par son étude des chants et des poèmes bretons ancestraux issus des plus anciennes traditions orales. Il a notamment recueillis et traduits le Barzaz Breiz, poème épique comparé aux récits de l’Iliade par Georges Sand.

Théodore Hersart de La Villemarqué : enfance et héritage

Théodore Hersart de la Villemarqué naît le 6 juillet 1815 à Quimperlé dans l’hôtel particulier qu’y possèdent ses parents. Dernier né d’une famille de huit enfants, il passe l’essentiel de son enfance dans le vieux manoir familial non loin de Pont-Avent dans l’actuel Finistère.

Héritier d’une longue lignée noble bretonne, son père, fier défenseur de la cause royaliste, s’est engagé en politique et assume les fonctions de député du Finistère et de maire de Nizon, petite bourgade bretonne proche du manoir familial. Sa mère, pour sa part, s’est prise de passion pour la littérature orale bretonne dont elle collecte autant de textes qu’elle peut.

Après avoir obtenu son diplôme du baccalauréat en 1833 à Rennes, Théodore part étudier le droit à Paris. Il se tourne cependant rapidement vers l’école des Chartes et abandonne le droit dès 1836. Il se plonge dès lors dans l’étude de chants et poèmes bretons ancestraux et prend des cours de breton.

Il profite de ses retours en Bretagne pour collecter des chants traditionnels en breton qu’il retranscrit sur ses carnets.

Théodore Hersart de La Villemarqué : le Barzaz Breiz

Afin de poursuivre la quête qu’il s’est attribuée, Théodore se rend au Pays de Galles, en octobre 1838 avec plusieurs compagnons animés par la même passion pour l’œuvre littéraire et poétique bretonne. Parmi ceux-ci se trouvent Gabriel-Jules de Francheville du Pélinec, auteur de plusieurs poèmes bretons et s’intéressant aux mythes bretons tels que celui de la ville d’Ys, ou encore Louis de Carné, rédacteur de plusieurs articles sur l’histoire de la Bretagne.

La Villemarqué profitera de ce voyage pour étudier le dialecte et les monuments d’origine celte. Il est reçu durant son périple en tant que barde de Nizon (« Barz Nizon ») au collège néodruidique gallois. Il posera également les fondations du congrès celtique international qui existe encore aujourd’hui et se fixe pour objectif la défense et la promotion des langues celtiques d’Irlande, d’Ecosse, du Pays de Galles, de Bretagne, de Cornouailles et de l’Ile de Man.

Inspiré par son expérience galloise, il profite de son retour en Bretagne pour fonder la Fraternité des Bardes de Bretagne (« Breuriez Breizh »). Malheureusement, l’association ne lui survivra pas et s’éteindra avec son fondateur à la fin du siècle.

En aout 1839, notre « Barz Nizon » finance de sa poche la publication du « Barzaz Breiz » qui lui confère rapidement et malgré son jeune âge, une certaine notoriété. Georges Sand contemporaine de Théodore de La Villemarqué parlera ainsi des « diamants du Barzaz Breiz » et ira jusqu’à comparer le chant du recueil « le tribut de Nominoë » avec l’Iliade d’Homère. Théodore ne se reposera pas sur ses premiers lauriers et poursuivra son travail de recherche et d’investigation. Une nouvelle édition paraît en 1845 et enrichit l’œuvre originale par l’ajout de nouveaux chants et de mélodies collectés au cours de ses voyages. Son recueil est rédigé en Breton et est exempté du moindre mot français. Publié à 500 exemplaires en 1839, les rééditions de 1845 et de 1867 gagnent en proportion avec une parution à respectivement 2000 et 2500 exemplaires. Son œuvre connaît un succès essentiellement auprès des lettrés parisiens et Bretons, ces derniers retrouvant dans les textes de la Villemarqué une réelle identité historique transcendée par des chants traitant de héros nationaux comme Nominoë ou Cadoudal.

Toutefois, malgré l’impact important du « Barzaz Breiz » sur le monde des lettres en Bretagne, peu de Bretons de plus basse extraction lisent l’œuvre.

Théodore, fier de son origine bretonne, soutient notamment les travaux de Jean-François Le Godinec qui publie le dictionnaire celto-breton en 1821. La Villemarqué en publie une nouvelle édition en 1850 qu’il fait précéder d’un essai s’interrogeant sur l’avenir de la langue bretonne. Il promeut alors une simplification de l’orthographe et une grammaire plus normative afin d’unifier les différents dialectes en une langue unique qui perdurerait.

Théodore Hersart de La Villemarqué : reconnaissance et controverse

La Villemarqué se marie en 1846 avec Clémence Tarbé avec qui il aura quatre enfants. Il recevra le 6 mai 1846, la légion d’honneur. Par la suite, les honneurs qui lui sont rendus se multiplient. Il est élu à l’académie de Berlin en 1851, devient président de la Nouvelle association Bretonne en 1855, puis entre à l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres en 1858. L’auteur du « Barzaz Breiz » entretient en outre des correspondances avec d’autres éminents écrivains ayant ressuscité de vieux contes populaires tels que les frères Grimm.

Les décennies suivantes se révèlent toutefois bien plus ardues pour Théodore qui doit faire face à de nombreuses critiques sur l’authenticité des textes composant son œuvre. On reproche à La Villemarqué d’avoir falsifié certains chants collectés ou encore d’accentuer l’ancienneté de certains de ses poèmes. Cette remise en cause du contenu du « Barzaz Breiz », loin de n’être qu’une querelle de taverne, se poursuivra pendant plus d’un siècle entre les partisans de la mystification, dont se seraient rendus coupables La Villemarqué et les défenseurs de l’authenticité. Toutefois, la découverte en 1964 de carnets de collecte de Théodore apporta de l’eau au moulin de ces derniers. Ces carnets montrent que l’auteur du « Barzaz Breiz » avait bel et bien recueilli la plupart des textes dont il s’était servi pour rédiger son œuvre et confirma ses sources populaires.

Malgré les reproches essuyés par l’auteur sur son défaut de méthode scientifique de collecte, tous ses contradicteurs ne purent que s’incliner devant ses talents littéraires et le travail considérable fourni.

Théodore Hersart de La Villermarqué s’éteint paisiblement le 8 décembre 1895, à l’âge de 80 ans. Son œuvre titanesque permit de montrer la voie à de nombreux autres Bretons qui se sont lancés et se lancent encore dans la collecte des traditions orales transmises depuis des générations afin de poursuivre son œuvre et de continuer de faire briller la culture bretonne aujourd’hui encore.

Gwenn Mamazeg – Promotion Homère
Source : breizh-info.com

https://institut-iliade.com/theodore-hersart-de-la-villemarque-1815-1895/

jeudi 11 avril 2024

La fonction religieuse et astronomique des monuments mégalithiques

 

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Source: https://melmothlibros02.blogspot.com/2024/04/la-funcion-religiosa-y-astronomica-de.html

La fonction astronomique des mégalithes, en particulier en relation avec leur fonction religieuse, est peut-être leur aspect le plus fascinant.

Niée avec obstination par les spécialistes jusqu'à récemment, elle est aujourd'hui universellement acceptée, après qu'Atkinson [1979] l'a clairement démontrée pour Stonehenge. Par la suite, cette fonction a été vérifiée pour les autres monuments.

Comme le dit Cunliffe (2001), même si "une partie de ce qui a été écrit est complètement fallacieux et une autre partie n'est pas prouvée, il reste un fait indiscutable que plusieurs de nos tombes mégalithiques les plus impressionnantes ont été conçues avec une immense habileté pour se rapporter précisément à d'importants événements solaires ou lunaires".

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Il suffit de rappeler, parmi les exemples les plus connus, que la tombe irlandaise de Knowth (ci-dessus) a une orientation équinoxiale, associée au début de la saison des semailles et des récoltes.

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Newgrange (ci-dessus), situé à peu de distance de Knowth, est l'un des cas les plus illustratifs. Il s'agit d'un sanctuaire mégalithique, daté entre 2475 et 2465 avant J.-C., qui consiste en une tombe à couloir.

La tombe a été construite de telle sorte que la ligne du couloir ou du passage d'accès à la chambre centrale était orientée vers le point de l'horizon où le soleil se lève le 21 décembre, le jour du solstice d'hiver le plus court de l'année (en termes religieux modernes, le jour de Noël).

La fonction à la fois scientifique et religieuse du monument est ici évidente. Le solstice, que le monument "capture" avec une précision absolue, marque à la fois la fin du principal cycle annuel de la nature, le cycle agricole, et l'aube d'un nouveau cycle : la nuit de la Saint-Sylvestre.

De plus, la lumière du soleil solsticial tombant sur le tombeau au centre du monument, il est clair que la résurrection du soleil devait impliquer celle des morts et assurer la même renaissance à tous les vivants, héritiers ou sujets de l'enseveli.

L'importance de ces observations pour l'interprétation des mégalithes est énorme, car elle permet de comprendre le lien entre la résurrection du soleil et la résurrection des morts. Plus généralement, la fonction du monument était à la fois scientifique, funéraire et magico-religieuse.

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Les fouilles récentes ont également montré que les alignements, c'est-à-dire les rangées simples ou multiples de pierres placées les unes à côté des autres (très répandus en Bretagne) ont probablement une fonction mixte, rituelle et astronomique (cette dernière étant liée aux collines environnantes).

Les études menées au cours des vingt dernières années ont fourni des preuves statistiques impressionnantes que les bâtisseurs de mégalithes et les communautés mégalithiques observaient constamment le cycle de la lune.

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Un exemple emblématique est Le Grand Menhir Brisé en Bretagne, aujourd'hui interprété comme le plus grand observatoire lunaire de l'Europe néolithique.

MARIO ALINEI - FRANCESCO BENOZZO : Origines des mégalithes européens

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2024/04/08/la-fonction-religieuse-et-astronomique-des-monuments-megalithiques.html

vendredi 1 mars 2024

Philippe Contamine : « Charles VII se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne » [Interview]

 

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29/04/2017 – 05H45 Paris (Breizh-info.com) – Philippe Contamine vient d’écrire une biographie du roi « Charles VII » éditée aux éditions Perrin, présenté ainsi par l’éditeur ;

Durant la majeure partie du XVe siècle, en Occident, les royaumes et les peuples, les princes et les aristocraties subirent de violentes turbulences. La France, en particulier, en fut à ce point de connaître un moment deux rois concurrents. Que Charles de Valois, devenu Charles VII, l’ait emporté pour finir n’était pas écrit d’avance. Il eut à répondre à au moins trois défis : se faire obéir, construire sa légitimité, l’emporter militairement. Dieu, Jeanne d’Arc, le beau Dunois et Jacques Coeur contribuèrent sans doute à les relever.

Mais Charles, l’un des premiers rois dont il est possible de connaître et d’apprécier la personnalité, n’était pas le prince falot parfois décrit et décrié, se laissant porter par le hasard et par son entourage. Taiseux, obstiné, passablement instruit, il sut mener la nef royale sur une mer démontée. En près de quarante années de règne (1422-1461), il s’adapta aux circonstances, tira parti des conflits entre les princes, s’appuya sur ses « bonnes villes » et aussi sur la papauté, créa des institutions administratives et militaires efficaces. Innovation appelée à une longue postérité, l’apparition publique d’une favorite royale, sous les traits avenants d’Agnès Sorel. Avec Charles VII émerge aussi une forme de sentiment « national ». La biographie conçue par Philippe Contamine est résolument politique, au sens que revêt ce mot précisément à cette époque. Sont ici mis en lumière les pratiques du pouvoir, les mécanismes de son fonctionnement, sa conception et ses représentations.

Le livre intéressera particulièrement les Bretons, puisque durant le règne de ce roi de France, était constitué l’Etat Breton – qui vacilla durant le XVème siècle avant le rattachement à la France dans la foulée.

Nous avons interrogé Philippe Contamine sur son ouvrage.

Charles VII – Philippe Contamine – Perrin – 26 €

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour l’histoire, pourquoi en avoir fait votre carrière ?

Philippe Contamine : Dans le secondaire, j’étais le type même du bon élève consciencieux. Quant à mon environnement socio-culture, il favorisait le goût pour les arts, les lettres et les sciences. Il y avait aussi des médecins dans ma famille mais je n’ai jamais été tenté par les professions de santé. Cela dit, n’étant pas assez fort en maths, je n’étais pas en mesure de préparer les concours aux grandes écoles scientifiques et je n’avais pas de dons artistiques avérés (ainsi pour devenir architecte). Restaient les lettres, dont l’histoire, parmi d’autres disciplines. Un métier s’imposait : celui de professeur d’histoire et de géographie en lycée. Je l’ai été, une paire d’années, après quoi, je suis passé dans le supérieur, en tant qu’enseignant-chercheur en histoire médiévale. J’ai commencé à la Sorbonne, comme assistant et j’y suis revenu comme professeur dans les dernières années de ma carrière. C’est dire que j’ai beaucoup enseigné, presque toujours avec plaisir. J’ai aussi dirigé les travaux de maints doctorants, ce que j’ai beaucoup aimé.

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour la noblesse au Moyen Âge ?

Philippe Contamine : Il provient de ce que, vers 1960, pour ma thèse de doctorat ès lettres, publiée en 1972 et récemment rééditée, j’ai étudié, notamment dans leur composition sociale, les armées des rois de France aux XIVe et XVe siècles : le temps douloureux de la guerre de Cent ans. Or, non seulement l’encadrement de ces armées était assuré par la classe nobiliaire, depuis les ducs de sang royal jusqu’aux simples chevaliers, mais encore beaucoup d’ hommes d’armes, qualifiés d’écuyers, appartenaient à ce milieu à la fois très minoritaire et largement héréditaire. La vocation de la noblesse, cent fois répétée par les penseurs de la chose publique, était de servir le roi (ou le prince) en ses guerres.

Mais ces nobles, petits et grands, ne faisaient pas que se battre : il convenait aussi de les suivre dans leurs autres activités (les joutes, les tournois, la chasse à courre et au faucon, les jeux d’échecs ou de paume, la gestion de leurs terres, leurs fonctions publiques…), leur habitat (les châteaux, les manoirs, les « hôtels nobles » urbains), leurs ressources pécuniaires, leur train de vie, leur culture, leurs dévotions. Pour tous ces aspects, les sources ne manquent pas, écrites et non écrites (les constructions, les miniatures, les armures…).

Pour en venir à Charles VII, son problème majeur fut de convaincre « sa » noblesse de l’aider dans sa lutte dramatique avec son compétiteur, Henri VI, le jeune roi d’Angleterre, prétendant à la couronne de France et représenté en-deçà de la Manche par son oncle, l’imposant et habile Jean, duc de Bedford. Croyez-moi : ce ne fut pas une mince affaire.

Breizh-info.com : Quels rapports avec Jeanne d’Arc ?

Philippe Contamine : Rappelons les faits. Au début de 1429, les Anglais, soucieux d’achever ce que leur a promis le traité de Troyes de 1420 conclu entre Charles VI, père de Charles VII, et Henri V, père de Henri VI (un seul roi pour les deux royaumes), assiègent Orléans. La cité peut tomber d’un moment à l’autre. Charles VII est directement menacé : ne va-t-il pas être condamné à l’exil ou à trouver refuge dans le lointain Dauphiné, dont il se dit le dauphin ? Et voilà qu’une simple paysanne l’assure, de façon quasiment prophétique, qu’elle a reçu de Dieu la mission de libérer Orléans, de le mener se faire sacrer à Reims puisqu’il est le « vrai » roi de France, de reprendre Paris et de chasser les envahisseurs hors de « toute France ». Charles VII se laisse convaincre : la Providence n’est-elle pas à l’œuvre pour le sauver in extremis, lui le roi « très chrétien » du «franc royaume de France » ? Du coup, il permet à «Jeanne la Pucelle » (ainsi se fait-elle appeler) d’agir par les armes.

Et de fait, Orléans est délivrée et il est couronné à Reims. Merveilleux, miraculeux débuts. Mais ils sont suivis par des échecs, sous les murs de Paris comme sous ceux de La Charité-sur-Loire. En mai 1430, Jeanne est prise tout près de Compiègne. Or le camp adverse attribue ses succès à des sortilège d’origine démoniaque. S’ensuit un procès d’inquisition, conduit par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et principal conseiller politique du régent Bedford. Jeanne est condamnée comme schismatique : n’a-t-elle pas refusé de se soumettre au jugement de l’Église ? Elle meurt par le feu à Rouen en mai 1431. Son procès est indissociablement politique et religieux. Charles VII avait eu une année entière pour tenter de sauver celle qui l’avait établi dans sa pleine légitimité. Or, il ne fit rien, n’émit aucune protestation : pourquoi cette honteuse indifférence ?

Certes, le roi et la fille des champs n’avaient ni le même caractère ni la même mentalité. Mais cette incompatibilité d’humeur constitue une explication insuffisante du « malentendu ». Mon idée est que Jeanne d’Arc fut réputée une prophétesse, annonçant l’avenir et accomplissant elle-même ses prophéties. Ses échecs ne purent que troubler ses partisans : n’était-elle qu’une visionnaire parmi d’autres ? Charles VII et son entourage, notamment clérical, s’interrogèrent : n’avait-elle pas outrepassé la mission que le Ciel lui avait assignée ? Revenons à la raison du conflit : deux rois prétendent à un même royaume. Or, l’un des deux, Henri VI, s’est allié au duc de Bourgogne Philippe le Bon, prince des fleurs de lis. L’idée prépondérante au sein du conseil de Charles VII est que, pour l’emporter, il faut rompre cette alliance, en quelque sorte contre nature (car Philippe le Bon est issu de la maison de France), même au prix de cruelles concessions. Alors que pour Jeanne d’Arc Philippe le Bon doit purement et simplement se soumettre : s’il refuse, les loyaux Français sont bien capables de l’emporter. Les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire : ils sont dans leur droit et mènent une juste guerre, contre un ennemi (l’Anglais) et contre un traître (le Bourguignon).

Autre élément d’explication : après le bûcher, la propagande anglaise diffusa une version des faits selon laquelle au dernier moment Jeanne d’Arc avait reconnu que ses voix l’avaient trompée, c’est pourquoi elle demandait pardon aux Anglais et aux Bourguignons pour tout le mal qu’elle leur avait fait. Ce récit, dont Charles VII eut connaissance. était cautionné par l’université de Paris, dont le prestige théologique était considérable. On peut comprendre la perplexité du roi.

L’affaire ne s’arrête pas là : à la décharge de Charles VII, il faut dire qu’un quart de siècle après le bûcher de Rouen, il intervint auprès de la papauté pour que celle-ci autorise la révision du procès de condamnation. La lecture des actes de ce procès lui a en effet appris que la Pucelle lui avait été admirablement et imperturbablement fidèle. S’il y avait eu faute, son roi n’y était strictement pour rien. Charles VII se convainquit que son honneur de « roi très chrétien» était en jeu à travers la sentence de 1431. La révision du procès, conduite par un tribunal d’Église, aboutit en 1456 à sa réhabilitation officielle. Peut-être aurait-elle pu être davantage célébrée et médiatisée. mais Charles VII n’y tenait pas trop. Il avait sans doute conscience qu’en 1430-1431 il n’avait pas fait ce qu’il fallait. Mieux valait tourner la page.

Breizh-info.com : Le règne de Charles VII a-t-il vu naître une une forme de sentiment national ?

Philippe Contamine : Durant les derniers siècles du Moyen Âge, le sentiment d’appartenance à une communauté installée dans un certain espace politique existait. Pour prendre trois exemples, les populations des royaumes d’Angleterre, d’Écosse ou de Bohême se voyaient comme des Anglais, des Écossais ou des Tchèques, même si elles se sentaient aussi de leur famille, de leur village ou de leur ville. A un niveau supérieur, elles se savaient vivre en mode de chrétienté. Peut-on en dire autant des habitants du royaume de France, compte tenu de son étendue, de la variété des coutumes qui y étaient appliquées et des dialectes qui s’y parlaient, de l’existence en son sein d’autres « nations », ainsi la « nation » normande ou la « nation » picarde ? Je suis de ceux qui admettent une réponse positive. Sans remonter à la Chanson de Roland, ce puissant poème épique qui, vers 1100, chante mainte fois la « douce France » et vante la valeur des « Français », on peut admettre que vers 1300, surtout par rapport aux « étrangers », les sujets de Philippe IV le Bel se sentaient français.

Cette solidarité, certes imparfaite (des différences existaient en fonction de la position sociale, de la région d’origine, etc.), la guerre contre les Anglais la renforça car, quasiment dès le départ, elle ne fut pas vécue comme un contentieux dynastique ordinaire mais comme un conflit où les Anglais étaient les envahisseurs. Vers 1400, la chancellerie royale française les qualifie d’ « anciens ennemis et adversaires ». Je vois une preuve de la réalité de l’identité française dans le fait que Henri V, lors du traité de Troyes, se présenta comme respectueux de cette identité : sous son juste gouvernement, le royaume de France serait respecté dans son intégrité, ses usages, ses lois, sa dignité, il serait traité dans un stricte égalité par rapport au royaume d’Angleterre. Qui sait ? Cela aurait pu marcher. Mais cette belle perspective se heurta à la réalité : Henri V disparut trop tôt et surtout les Français, instinctivement, virent dans l’union des deux couronnes l’expression de la domination humiliante des léopards d’Angleterre sur les lis de France. Ceux-ci risquaient de disparaître. Jeanne d’Arc était dans ce sentiment. Et Charles VII l’utilisa à son profit. Vers 1450, l’anglophobie était largement répandue dans son royaume. La menace d’un débarquement anglais en Normandie ou ailleurs continuait à faire peur.

A cette époque, le roi instaura ce qu’on appelle la milice des francs-archers : une infanterie « nationale », chaque paroisse du royaume étant en principe chargée de fournir en cas de besoin un combattant porteur en guise de livrée de la croix droite blanche de France, opposée à la croix droite rouge d’Angleterre. On ne sait trop les motivations de ces milliers de gens de pied, leur valeur militaires se révéla douteuse, mais la démarche est en soi significative : Charles VII et son conseil l’estimaient à la fois praticable et utile. Ils pensaient que la base ne se déroberait pas, ce qui se vérifia. A la même époque, pour célébrer la libération de la Normandie, il fut prescrit que des cérémonies d’action de grâce auraient lieu dans toutes les cathédrales du royaume, chaque année le 12 août, jour de la recouvrance de Cherbourg en 1449. Telle fut la « fête du roi » dont on suit l’existence pendant au moins une génération.

Breizh-info.com : Quel fût le rapport de Charles VII à la Bretagne ?

Philippe Contamine : Permettez-moi d’abord une touche personnelle. Non seulement je connais assez bien la Bretagne (dans mon enfance et ma jeunesse, j’y ai fait de très longs séjours d’été, dans une île de la baie de Morlaix – avec chapelle et pardon – habitée à longueur d’année par des agriculteurs – choux fleurs et artichauts, plus quelques vaches- , par des marins-pêcheurs et par des goémoniers), mais encore je suis très attentif à l’histoire de la Bretagne médiévale, à l’ombre des excellents spécialistes du sujet que sont mes collègues et amis Jean Kerhervé (université de Bretagne occidentale) et Michael Jones (université de Nottingham).

Incontestablement, vers 1400, il y avait un État breton et il y avait un pays, une nation bretonne. Mais en même temps le duché de Bretagne était aussi un fief mouvant de la couronne de France.

Les ducs de Bretagne étaient censés prêter hommage à leur souverain à chaque changement de roi et de duc, même si cet hommage, prêté non sans réticence de leur part, ne les obligeait pas à grand-chose. Il s’agissait d’une sorte de reconnaissance formelle. Durant son long règne, Charles VII eut à faire avec cinq ducs : Jean V, François 1er, Pierre II, Arthur de Richemont et François II.

Normalement, ceux-ci auraient dû lui apporter leur soutien politique. En fait, entre autres parce qu’il accusait le roi d’avoir été le complice de son incarcération en 1420, Jean V se méfiait de lui. Toutefois, il y eut des temps de rapprochement : ainsi en 1425-1427, et en 1429-1430 (« toute la Bretagne est nôtre », disait Jeanne d’Arc, prenant ses désirs pour une réalité). Mais Jean V, soucieux de maintenir son duché hors du conflit franco-anglais, affectait aussi de ne pas rompre avec Henri VI, qui occupait la Normandie. Toutefois, il ne lui prêta jamais physiquement hommage et ne fut pas présent à son sacre qui eut lieu à Paris en 1431. Dans les armées de Charles VII, nombreux étaient les Bretons, y compris Arthur de Richemont, connétable de France de 1425 à sa mort en 1458.

En revanche, pratiquement pas de Bretons au sein de l’armée de Henri VI.

Le rapprochement France-Bretagne se dessina à partir des années 1440. Rappelons que la victoire de Formigny, en 1450, fut due en grande partie à Richemont. Mais ce dernier était soucieux de se maintenir à une bonne distance du roi : c’est ainsi qu’en 1458, il refusa d’être présent au lit de justice de Vendôme au cours duquel fut jugé et condamné pour trahison Jean duc d’Alençon.

En vain Charles VII l’avait-il convoqué en tant que pair de France. Au total, le roi se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne : pas question de lui demander directement de l’armée ou des hommes, sinon des volontaires. Louis XI devait être beaucoup plus brutal, dans son désir de se débarrasser des deux « cornes raides » qui menaçaient son royaume : la Bourgogne et la Bretagne.

Breizh-info.com : Quel héritage Charles VII laissa-t-il ?

Philippe Contamine : Certes, les contemporains (ceux qui ont écrit à son sujet) ne sont pas unanimes dans leur admiration. Ils voient les limites de l’homme et de son action. Toutefois ils mettent en relief les deux temps du règne : le temps de l’adversité, le temps de la prospérité. Et, dans la perspective chrétienne qui était la leur, ils lui savent gré d’avoir subi les épreuves de ses premières années avec résignation, sans jamais céder à la tentation de la révolte contre Dieu. Et Dieu finit pas le récompenser de sa longue patience. Nombreux sont les textes qui, dans les années qui suivirent sa disparition, font son éloge. Y compris de la part d’auteurs bourguignons.

A partir de 1445-1450, il fut le « très victorieux roi de France ». Grâce à lui, le royaume, même encore affaibli économiquement et démographiquement, retrouva sa place éminente au sein des puissances européennes. Pour l’historien, Charles VII fut l’un des fondateurs de la monarchie d’Ancien Régime, à la mode française, avec ses bons mais aussi ses mauvais côtés (une lourde fiscalité, une coûteuse armée permanente, l’absence de contrepoids constitutionnel à la puissance royale). De ce point de vue, son règne s’inscrit dans la continuité.

Breizh-info.com : Quelles lectures récentes proposez-vous à nos lecteurs ?

Philippe Contamine : Je n’en citerai qu’une, qui concerne précisément le sujet : le superbe livre de Patrick Demouy, Le sacre du roi, histoire, symbolique, cérémonial, Strasbourg, La nuée bleue, 2016. Y figure bien sûr l’évocation des deux sacres concurrents, celui de Charles VII, dans la cathédrale de Reims, le dimanche 17 juillet 1429, celui de Henri VI, dans la cathédrale de Paris, le dimanche 16 décembre 1431.

L’un suscita l’enthousiasme des assistants, l’autre leur réserve. Combien est révélatrice la confrontation des réactions de ce qu’on peut appeler l’opinion  !

Propos recueillis par Yann Vallerie

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