vendredi 6 décembre 2019

Bistro Libertés avec Fabien Bouglé – Réchauffement climatique : peut-on rester sceptique ?

Martial Bild et les sociétaires reçoivent le conseiller municipal de Versailles, Fabien Bouglé. Au programme des débats :
Réchauffement climatique, peut-on rester sceptique ?
A l’occasion de la COP25 qui se tient à Madrid, les grandes nations du G20 sont sommées de répondre à l’appel urgent du climat. Malgré la face noire de la transition écologique, les récupérations et les manipulations, peut-on encore rester sceptique devant l’impérieuse nécessité de lutter contre le réchauffement climatique ?
Municipales 2020 : L’union des droites, un leurre ?
A Béziers, Robert Ménard incarne le rassemblement large à droite. Fort de son expérience locale, il lance l’initiative de fédérer des maires non-alignés sur l’ensemble du territoire. L’union des droites trouve-t-elle une réalité sur le terrain local et municipal ? Ou reste-t-elle un leurre et un échec à peine caché par quelques exceptions ?

Amiens (80) : Découverte d’une exceptionnelle Vénus du paléolithique en craie datée de 23000 av J.-C. (màj)

Cette Vénus constitue un rare témoignage de l’art gravettien caractéristique des chasseurs-cueilleurs entre 28 000 et 22 000 ans avant notre ère en Europe (…)
Cette statuette jugée « exceptionnelle » est la dernière d’une série de 15 statuettes découvertes depuis le démarrage en 2014 du chantier de fouilles programmées sur le site amiénois de Renancourt. La nouvelle Vénus est la mieux conservée : c’est la seule qui a été retrouvée entière.
Des chasseurs-cueilleurs nomades vivaient là, en campement. On était alors en pleine période glaciaire – le glacier scandinave se trouvait à une centaine de kilomètres seulement de la Somme – et les populations auraient profité d’une « micro-amélioration climatique » pour s’installer dans ces paysages steppiques peuplés de mammouths, de rhinocéros laineux, de lièvres… »
C’est une des plus belles découvertes du dernier demi-siècle en France. La « Dame de Renancourt », magnifique Vénus du Paléolithique, a été dévoilée hier.
Maintenue secrète jusqu’à la dernière minute, une fragile petite statuette de craie d’à peine 4 cm et datée de 23 000 ans av. J.-C. a été présentée hier par l’INRAP, la DRAC et la Métropole d’Amiens lors d’une conférence de presse à l’Hôtel de Ville d’Amiens.
Reconnaissable à ses formes féminines hypertrophiées – dite stéatopyge – elle rejoint les plus emblématiques Vénus préhistoriques connues de la même période (Vénus de Willendorf retrouvée en Autriche, de Lespugue en Haute-Garonne ou de Laussel en Dordogne) et se distingue par sa coiffe ornée d’incisions en quadrillage, une caractéristique importante qui rappelle la Dame à la Capuche de Brassempouy découverte à la fin du XIXe siècle dans les Landes.

La Bataille de Poitiers (732) - Causes et Conséquences Réelles

jeudi 5 décembre 2019

Ifs (14) : découverte de tombes de chevaux datant d’il y a 2.500 ans

[…] Depuis le début de juillet, une équipe constituée d’une dizaine de chercheurs de l’Inrap a débuté une opération de fouilles préventives sur l’emplacement d’un futur centre pénitentiaire à Ifs, dans la périphérie de Caen (Calvados). Le site, qui s’étend sur une surface de 5,8 hectares, a dévoilé de nombreuses découvertes datant des périodes gauloise, romaine et du haut Moyen-Age. Parmi les découvertes les plus surprenantes : deux sépultures de chevaux.
[…] C’est autour de la tombe à char que la découverte qui a le plus émerveillé les chercheurs se situe : des chevaux enterrés à trois endroits différents à proximité de squelettes humains. « C’est quelque chose d’exceptionnel« , estime Chris-Cécile Besnard-Vauterin, responsable scientifique des fouilles, dans un article de Liberté Caen. « Cette tombe sort du commun. Il n’y a qu’un autre exemple de connu dans l’Ouest, à Orval dans la Manche, mais là, il s’agit d’une tombe datant d’il y a 2.500 ans. » La présence de ces sépultures et leur proximité avec les humains interroge sur le statut particulier de ces animaux. Selon les chercheurs, ces bêtes auraient pu avoir un statut privilégié à cette époque. […]

mercredi 4 décembre 2019

La Petite Histoire : Cette débâcle anglaise est totalement méconnue !

En 1423, peu de temps après Azincourt, les Anglais profitent de l’instabilité politique en France pour ravager le Maine et l’Anjou depuis la Normandie. Pour mettre fin à ces humiliations et venger l’affront, Yolande d’Aragon va réunir, avec une rapidité incroyable, les meilleurs seigneurs, chevaliers et capitaines de la région. Dans la lande de la Brossinière, ils attendront l’Anglois de pied ferme. Le bilan de la bataille du 26 septembre parle de lui-même : sur les 2.800 engagés, seuls 120 Anglais regagneront la Normandie vivants. Et pourtant, cette victoire éclatante reste absolument méconnue…

mardi 3 décembre 2019

Une interprétation audacieuse du fascisme

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Georges Feltin-Tracol
Patron du « Libre-Journal des Européens » un mardi sur quatre en semaine C de 21 h 30 à 23 h 00 à Radio Courtoisie, président – fondateur du Parti des Européens et animateur engagé sur YouTube, Thomas Ferrier étudie l’histoire du fascisme en Europe dans un ouvrage dense sur le fond et succinct (un peu trop ?) sur la forme.
Il intègre sous ce terme l’ensemble des mouvements politiques européennes entre 1918 et 1945, y compris le national-socialisme allemand. Il complète son (assez) courte étude par trois annexes sur les relations entre le paganisme et le national-socialisme, les symboles fascistes et le mésusage par l’hitlérisme du mot « Aryen ». Ainsi Thomas Ferrier observe-t-il que le fascisme « idéal » se manifeste en une profusion de fascismes historiques, car « ce qui modifie le fascisme idéal en un fascisme historique, c’est le contexte politique et le contexte national (p. 91) ».
Au-delà du socialisme
L’auteur apporte cependant un éclairage aujourd’hui largement occulté : « Le fascisme puise ses racines dans la tradition européenne, et a été l’aboutissement sous la forme d’une synthèse nouvelle de nombreux thèmes antérieurs (pp. 5 – 6). » Au risque de choquer une opinion publique moutonnière, il est patent que « la triade Machiavel – Voltaire – Nietzsche est un des fondements idéologiques du fascisme (p. 35) ». Il ajoute même que « le fascisme est un des héritiers de la Révolution française de 1789 (p. 29) ». Syncope générale au Grand Orient de France et chez Vincent Peillon !
De ce constat fort peu historiquement correct, il s’interroge sur la complexité originelle du national-socialisme allemand. Celui d’Adolf Hitler qui dirigea l’Allemagne une douzaine d’années associait un pangermanisme dément, un antisémitisme forcené et une slavophobie exacerbée. Héritier indirect des socialistes révolutionnaires français Auguste Chirac, Alphonse Toussenel et de Benoît Malon, « l’antisémitisme fasciste est essentiellement issue de la gauche, mais de celle du XIXe siècle (p. 19) ».
Thomas Ferrier avance par exemple que « le national-socialisme d’Hitler est un authentique mouvement socialiste et de gauche mais qui, pour des raisons politiques, a laissé partiellement son programme en suspens en attendant de pouvoir l’imposer intégralement (p. 73) ». Les premiers mois de l’après-Première Guerre mondiale demeurent d’ailleurs assez obscurs pour Adolf Hitler. Avant d’être retourné (ou de changer de camp au bon moment) et de devenir un officier de renseignement politique, le futur Führer « semble bien avoir brièvement fait partie de la SPD, la social-démocratie allemande, dans sa frange la plus révolutionnaire, proche de la USPD [NDLR – EM : les socialistes indépendants à l’origine du mouvement spartakiste]. En effet, il était selon toute vraisemblance garde rouge à Munich en 1918 et il aurait même assisté aux funérailles du dirigeant socialiste Kurt Eisner (p. 71) ».
Cette information renforce le parallélisme entre Adolf Hitler et Benito Mussolini dans leur formation initiale socialiste-révolutionnaire. Thomas Ferrier assume que sa « grille de lecture […] consiste à prendre au sérieux la dimension socialiste du fascisme (p. 5) ». « En tant que socialisme communautaire, le fascisme met l’accent sur l’intérêt général en même temps que sur l’identité propre à cette communauté (p. 25). » Joue ici la polysémie du vocable « communauté ». Le fascisme s’inscrit dans trois catégories de communautés éventuellement rivales : l’État, la race ou bien la priorité accordée à la question sociale, ce qui se traduit par le syndicalisme national. Toutefois, hors du fait national-syndicaliste, le fascisme demeure « également un nationalisme mais révolutionnaire(p. 14) ».
Thomas Ferrier évoque par conséquent un socialisme national idéal articulé autour d’un socialisme non marxiste et non collectiviste, d’un nationalisme ethnique revendiqué, d’une conception « res-publicaine » des institutions publiques, d’une démocratie autoritaire, directe et organique, de l’écologie radicale et d’une spiritualité païenne – polythéiste. Présenté ainsi, le socialisme national ou « le fascisme se distingue profondément de l’extrême droite. Celle-ci est cléricale, chauvine, réactionnaire et monarchiste, et s’oppose au nationalisme ethnique (p. 23) ». Pour preuve, le renversement du Duce en juillet 1943 par le Grand Conseil du fascisme avec l’aval du roi Victor-Emmanuel III et l’attentat raté de juillet 1944 du colonel von Stauffenberg contre le Führer. « La réaction, poursuit Thomas Ferrier, n’entend pas tolérer un 1789 fasciste (p. 83). »
Une réponse païenne
Bien mieux que les collectivistes, les anti-fascistes les plus véhéments demeurent les conservateurs, souvent fort religieux surgis du catholicisme. Ils se méfient avant tout de sa portée spirituelle. « Le fascisme met naturellement en avant le paganisme, celui du peuple auquel chaque parti fasciste s’adresse (p. 14). » Il détient une autre conception du monde. Si « vouloir sortir l’Europe de 1500 ans de christianisme était osé (p. 99) », l’auteur insiste sur l’essence spirituelle du fascisme qui ne relève pas du christianisme. « Le paganisme est perçu comme une religion républicaine et authentiquement européenne développant les vertus héroïques et guerrières, et compatible avec les autres éléments doctrinaux, notamment l’écologie et le nationalisme (pp. 88 – 89). » Tout cet arrière-plan est ignoré quand on accuse aujourd’hui quelqu’un d’être fasciste. « À peine mort, souligne encore l’auteur, son nom a servi à désigner tout et n’importe quoi (p. 6). »
En Européen convaincu, Thomas Ferrier signale enfin que « le fascisme est également favorable à la formation d’une Nouvelle Europe dans une perspective aryaniste (p. 15) ». Or cette dernière ne se restreint pas au seul paganisme. L’aryanisme a pu être chrétien avec la thèse chère à certains Völkischen du Christ aryen puisque la racine Gal indique la présence de tribus celtiques – gauloises en Gaule, au Pays de Galles, en Galilée, en Galicie, en Galatie et en Galice.
« La renaissance de l’Europe aurait-elle besoin que le fascisme, même dissimulé sous un autre nom, aboutissement d’une idéologie européenne énergique qui plonge ses racines dans l’Antiquité européenne la plus ancienne, soit réhabilité quant à ses valeurs, sans que cela n’implique le retour à une conception totalitaire et criminogène, en somme compatible avec la démocratie ? (pp. 97 – 98). » Thomas Ferrier le pense. Il mentionne par exemple une multitude de formations fascistes en Europe dans les décennies 20, 30 et 40 du XXe siècle. La Pologne de l’Entre-deux-guerres fut riche en mouvements fascistes divers et variés. En Grande-Bretagne, avant l’arrivée des « Chemises noires » de Sir Oswald Mosley en 1932 existait dès 1916 (et non 1918 !) un National Socialist Party de l’antisémite Henry Mayers Hyndman (1842 – 1921). L’ouvrage aurait mérité de mieux entrer dans les détails afin d’examiner leurs différences programmatiques tangibles.
Signalons enfin un oubli majeur et deux erreurs relevés dans Fascismes d’Europe. Thomas Ferrier n’évoque jamais Qu’est-ce que le fascisme ? de Maurice Bardèche et sa conception anhistorique du fascisme. Il est en revanche inexact, d’une part, de parler d’une « Internationale » fasciste dès 1946. Le Congrès fondateur du Mouvement social européen se déroule à Malmö en mai 1951. L’erreur plus manifeste concerne « Vilfredo Pareto, philosophe socialiste (p. 41) ». L’économiste et sociologue italien a certes écrit Les systèmes socialistes pour les condamner, lui qui professait volontiers le libéralisme.
Fascismes d’Europe de Thomas Ferrier n’en demeure pas moins une belle introduction au « croque-mitaine » des idées politiques du siècle dernier. Il risque de ne pas satisfaire les connaisseurs pointus du sujet. Néanmoins, grâce à une vraie aptitude pédagogique, il est facile et finalement plaisant de plonger dans cette histoire condensée des fascismes européens.
• Thomas Ferrier, Fascismes d’Europe. Origine, idéologie, histoire…, Les Bouquins de Synthèse nationale, coll. « Idées », 2019, 121 p., 18 €. cliquez ici
RAPPEL :
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samedi 30 novembre 2019

“Le flambeau de l’Analogie – Notes sur Joseph de Maistre et Gérard de Nerval” par Luc-Olivier d’Algange

Il existe dans la tradition française un fort courant songeur, surnaturaliste, mystique et prophétique qui, loin de soustraire à notre entendement quelque clarté que ce soit en éprouve les véritables puissances d’embrasement et de transfiguration. Comment ne pas entendre l’œuvre de Racine comme l’épanouissement d’un Songe mélodieux et terrible ? Comment ne pas reconnaître dans les pensées de Pascal la persistante présence des abysses ? S’il est une constante dans la littérature française, elle est bien dans la coïncidence de la métaphysique et de la poésie, dans l’accord de la Doctrine et du Chant et dans l’audace à requérir contre la banalité des apparences le jugement d’une « expérience-limite » où la claire raison, en s’éprouvant à ce qui la fonde et la menace, ouvre à la pensée l’empire des illuminations et des correspondances.
Gérard de Nerval fut, comme Baudelaire et Balzac, un fervent lecteur des Soirées de Saint-Pétersbourg. Il y trouva l’idée, traditionnelle par excellence, d’une antériorité lumineuse et inspiratrice, qui réduit à l’état de vantardise pure la prétention civilisatrice des modernes: « C’est une idée très-frappante, écrit Gérard de Nerval, que celle de Joseph de Maistre qui suppose que les sauvages ne sont nullement des hommes primitifs, mais, au contraire, les derniers représentants d’une civilisation dégradée et abolie ». En amont du temps, en quelques contrées hors d’atteinte mais présentes dans l’âme des poètes, il y eut donc une sapience plus haute. Certes, cette sapience semble éteinte, sa doctrine est généralement oubliée, et toutes les « valeurs » modernes se fondent sur cet oubli, mais elle n’est pas, pour autant, annulée. De tout ce qui fut, il demeure quelque chose. La sagesse s’est éloignée, mais ses traces demeurent en nous, non dans notre entendement diurne mais dans nos rêves, une fois franchies « les portes de cornes et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible » – et gardent l’empreinte des Symboles oubliés ou bafoués.
La vie et l’œuvre de Gérard de Nerval consisteront à retrouver, par des voies périlleuses, dans les profondeurs du rêve, l’empreinte du sceau invisible des Symboles. Dans Le carnet de Dolbreuse, Nerval écrit: « Les songes avertissent l’homme parce qu’alors la conscience prend une vision indépendante ». L’œuvre du poète consiste à se rendre attentif à ces avertissements. Ce qui demeure en nous des Symboles d’un Age d’Or oublié nous avertit des désastres et des reconquêtes futures en nous révélant que l’espace-temps qui nous emprisonne n’est qu’une illusion. « Pour en revenir à la nuit et aux songes, écrit Joseph de Maistre, nous voyons que les plus grands génies de l’antiquité, sans distinction, ne doutaient nullement de l’importance des songes, et qu’ils venaient même s’endormir dans les temps pour y recevoir des oracles. Job n’a-t-il pas dit que Dieu se sert des songes pour avertir l’homme ? »
Tel est donc le paradoxe admirable: les songes nous avertissent, ils nous éveillent. La plongée dans le monde invisible éveille les images, et ces images sont vraies. Pour Gérard de Nerval, le rêve éveille à cette vérité que le somnambulisme ordinaire recouvre de ses écorces de cendre. A la veille machinale des travaux utiles et des distractions planifiées, dont le caractère hypnotique n’échappe qu’à ceux qui le subissent, Nerval oppose l’insurrection des songes où vivent les assemblées des déesses et des dieux. Son audace ultime sera de porter la Veille du Songe avertisseur au cœur même de la vie éveillée au risque d’être frappé par foudre d’Apollon. Lorsque le monde ressemble à un faux-sommeil machinal, lorsque la raison partagée ignore la vérité, comment encore oser donner une voix aux augustes et vertigineuses vérités de la Doctrine et du Chant ?
Sans doute l’intelligence moderne n’est-elle si désastreuse que par son impuissance à accorder l’image et la vérité. Pour le moderne, l’imagination est bien « maîtresse de fausseté ». Aux Symboles se sont substituées les fantasmagories. Les songes mentent car ils sont édictés, non par le monde intermédiaire entre le sensible et l’intelligible dont nous parle Henry Corbin, le mundus imaginalis, mais par rumeur confuse des subjectivités agrégées. Cependant le souvenir lancine, et la nostalgie ardente, d’une imagination vraie, telle qu’elle se déploya, par exemple, dans L’Odyssée ou La Divine comédie.
Ce souvenir, qui présume l’antériorité d’une sapience lumineuse, d’une anamnésis possible, rassemble en lui les forces conjointes de l’Intellect et de l’impression. Les signes avertisseurs des rêves et les signes que nous adresse le monde sensible sous les atours du « hasard objectif », ou, pour mieux dire, des « synchronicités », lorsqu’ils opèrent ensemble, peuvent aussi bien éclairer que foudroyer. « Le monde est un ensemble de choses invisibles manifestées visiblement ». Si le songe est bien l’avertissement de l’invisible dans le visible, alors l’oniromancie, saisie par le génie du poète, peut d’avérer être une rigoureuse méthode d’induction. Les Soirées de Saint-Pétersbourg ne disent rien d’autre: « Certains philosophes se sont avisés dans ce siècle de parler de causes. Mais quand voudra-t-on comprendre qu’il ne peut y avoir de causes dans l’ordre matériel et qu’elles doivent toutes être recherchées dans un autre cercle ? Il n’y a que les hommes religieux qui puissent et veulent en sortir; les autres ne croient qu’en la matière et se courroucent même lorsqu’on leur parle d’un autre ordre de chose. »
Or cet « autre cercle », plus vaste que les mondes, est aussi, par la prodigieuse magnanimité de la providence divine, contenue dans nos âmes. Le mystère des hauteurs se tient dans les profondeurs, le point de focalisation extrême détient l’ampleur hors d’atteinte, toute la splendeur du monde est dite dans le iota de la lumière incréée. La sagesse humaine, lorsqu’elle s’affranchit des fausses sciences, nous dit Jacob Böhme, « outrepasse la sagesse des Anges ».
Le péril contre lequel nous mettent en garde Joseph de Maistre et Gérard de Nerval est de confondre cette possibilité magnifique avec le prométhéisme des modernes. Rien ne s’accomplit avec bonheur sans le diapason d’une humilité, que l’on peut dire pythagoricienne ou chrétienne. « La musique creuse le ciel » disait Baudelaire qui savait entendre comme naguère l’on savait prier. L’œuvre de Joseph de Maistre déplait fort aux modernes car elle ne laisse presque aucune carrière à l’outrecuidance. Le moderne veut bien prétendre aux gnoses souveraines, mais il ne veut rien abandonner aux prérogatives de son « moi », il veut bien s’approcher des « ésotérismes », des « réalités cachées », surtout lorsqu’elles sont exotiques, – mais la simple et humble prière lui est étrangère, hostile, incompréhensible. « Si la crainte de mal prier, écrit Joseph de Maistre, peut empêcher de prier, que penser de ceux qui ne savent pas prier, qui se souviennent à peine d’avoir prié et ne croient pas même à l’efficacité de la prière ? »
Qu’est-ce qu’une prière ? Les heures où lentement s’écoulent les entretiens du Comte, du Sénateur et du Chevalier sont des prières de l’intelligence. Si l’âme et le cœur entrent en prière sous l’afflux des sentiments généreux et des pressentiments magnanimes, est-ce à dire que l’intelligence ne saurait prier ? Il existe une prière de l’Intellect, qui est pure théorie, c’est-à-dire contemplation. Mais cette prière, en nos temps de fausses raisons outrecuidantes, est aussi la plus rare et la plus difficile. Une prière de l’Intellect serait ainsi une prière de délivrance. La raison doit s’affranchir des raisons et des déraisons et devenir pure oraison; elle doit se délivrer non seulement de la rationalité linéaire mais de la temporalité même où s’inscrit cette linéarité. Il faut infiniment prier pour cette libre gloire de la pensée.
« L’homme est assujetti au temps et néanmoins, il est, par nature, étranger au temps ». La considération maistrienne ouvre des perspectives infinies. Elle fonde la légitimité du prophétisme, non moins que la pertinence de la négation du hasard. Ainsi, la providence divine, loin d’être une énigme impénétrable, serait inscrite, au titre de sapience originelle, dans la nature même de l’homme, « étranger au temps ».
Cette perspective métaphysique modifie, et rectifie, les notions fondamentales de l’humanisme moderne, si éloigné de l’humanitas des Anciens. Si la nature de l’homme est d’être « étranger au temps », toute explication de l’humain par des théories évolutionnistes est infirmée. La prière de l’Intellect témoigne de la possibilité d’une vision surplombante. « L’esprit prophétique, écrit Joseph de Maistre, est naturel à l’homme et ne cessera de s’agiter dans le monde. L’homme en essayant à toutes les époques et dans tous les lieux de pénétrer dans l’avenir, déclare qu’il n’est pas fait pour le temps, car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu’à finir... »
« Le temps est quelque chose de forcé ». On peut ajouter qu’il en est de même de l’espace. La juste et humble prière de l’Intellect touche sans efforts aux réalités, si troublantes pour des raisons profanes, que sont la prédiction et l’ubiquité. En témoignent les Prédictions et les Bilocations de Sœur Yvonne-Aimée de Malestroit. L’espace et le temps sont « forcés », ils sont illusoires. En franchir les limites artificieuses, ce n’est point transgresser l’ordre de notre nature mais retrouver par la simple légèreté de la prière un état d’être non forcé, ni soumis. Outrepasser les conditions de l’espace et du temps, ce n’est point conquérir quelque pouvoir d’exception mais répondre à l’attente même de l’univers. « L’univers, écrit Joseph de Maistre, est en attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion, et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui, avertis par des signes divins, se livrent à de saintes recherches ? » La prière répond à l’attente de l’univers, et cette réponse résonne en notre cœur, dont l’humilité essentielle est de se confondre avec le cœur de l’univers.
« Toute la science changera de face; l’Esprit longtemps détrôné et oublié, reprendra sa place. Il sera démontré que les traditions antiques sont toutes vraies, que le paganisme entier n’est qu’un système de vérités corrompues et déplacées. » Déplacées, en l’occurrence, par le temps lui-même, – d’où l’importance d’une clef de voûte, d’un Hors-du-Temps, fine pointe de la spéculation divinatrice. « Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grand pas ». Mais ces pas n’y conduiront que s’ils sont autant d’étapes d’un déchiffrement des signes et des intersignes.
L’armorial initiatique des Chimères de Gérard de Nerval marque, lui aussi, le pas de la recouvrance du limpide secret des songes et des raisons, du Chant et de la Doctrine. Ces sonnets sont des creusets versicolores où le récit autobiographique s’inscrit. Cette inscription fait  office, en même temps, de mystère et de précepte. La nuit reconquise, la nuit aimée, la nuit éperdue tient en elle le principe d’un ordre ensoleillé, d’une souveraine raison d’être.
Il est temps d’en finir avec ce dualisme de pacotille qui ne se lasse point d’opposer une raison diurne à une irrationalité nocturne, un « classicisme » prétendument raisonnable et un « romantisme » qui serait tout embarbouillé d’obscurantisme. La forte prégnance mystique de Racine et des œuvres dites du Grand Siècle tient en son exactitude rhétorique une perspective à perte de vue, de même que le romantisme roman, celui de Novalis, dans ses plus libres effusions, rétablit la légitimité d’une norme métaphysique qui s’avère être, désormais, l’ultime sauvegarde de l’homme différencié. La vertu augurale et inaugurale de l’œuvre de Joseph de Maistre tient à cette double appartenance. Ce que l’on nomme le classicisme s’exaltera dans les Soirées de Saint-Pétersbourg jusqu’à donner à Baudelaire et à Nerval les ressources et les puissances nécessaires à s’affranchir des épigones du classicisme.
Œuvre par excellence frontalière, non seulement par sa chronologie mais par sa vocation (l’appel auquel elle répond non moins que celui qu’elle lance !), l’œuvre de Joseph de Maistre illustre la permanente possibilité de penser hors des entraves édictées. Toute pensée exigeante, pour peu qu’elle envisage de ne point servir les idéologies mais les Idées, doit ainsi faire son deuil des facilités conjointes de l’alternative et du compromis. La divine providence que les Soirées déchiffrent, par le dialogue et non par l’exposé systématique, s’exerce sur nous par la quête où elle nous précipite. Elle avive nos curiosités, nous entraînant à une approche encyclopédique, et peut-être faudra-t-il quelque jour admettre  que les points de convergences de l’Encyclopédie de Diderot et de l’Encyclopédie de Novalis  sont autant à considérer que leurs divergences, de même que l’allure, voltairienne quelquefois, de Joseph de Maistre devrait peut-être interdire de réduire Voltaire au seul usage qu’en font des « voltairiens » qui ne l’ont guère lu.
La providence, et c’est le propre de sa nature divine, s’inscrit à la fois dans la raison et dans un mystère plus haut que le raison. Rien de tout cela n’est compréhensible sans la notion de hiérarchie. Qu’il y eût un mystère plus haut que la raison, cela, certes, n’ôte rien à la raison ; et que ce mystère fût déchiffrable par la raison, et que cette raison s’éployât en oraison, cela ne diminue en rien la souveraineté du mystère.
La grande détresse des modernes sera d’avoir perdu à la fois la raison et le mystère par l’exacerbation simultanée d’un rationalisme outrecuidant et des superstitions du « démos ». Sans l’appel du mystère, la raison s’effondre. Nous autres modernes vivons dans cette raison ruinée, dans les décombres de cet en-deçà de la raison que hantent les superstitions et les barbaries. Contrairement à ce que feignirent de croire certains intellectuels, la destruction des normes grammaticales et métaphysiques, loin de donner lieu à l’épanouissement de la sirène Diversité fut au contraire extrêmement uniformisatrice. Les gravats sont toujours plus uniformes que les édifices et la confusion, pour séduisante qu’elle apparaisse aux yeux de certains, présage immanquablement la planification. Comme l’écrivait Dominique de Roux, «  nous en sommes là ».
Les différenciations individuelles elles-mêmes s’estompent dans la subjectivité de masse : la preuve en est qu’il suffit d’une phrase pour distinguer les uns des autres, pour reconnaître en leur unificence irréductible, les écrivains de belle race et de grande tradition, alors que nos adeptes du subjectivisme se ressemblent tous. Tel est l’apparent paradoxe : la norme grammaticale et métaphysique est l’éminente gardienne de la diversité humaine, alors que la confusion, la subversion, sont les non moins évidentes propagatrices de l’uniformité. La divine providence nous laisse toutes les chances de comprendre ou de ne pas comprendre, et sa mise-en-demeure, loin de nous planifier, nous hausse vers l’extrême singularité. Cette aventure-là, certes, n’est pas du goût de tout le monde car ce elle exige de nous, – outre l’épreuve de la solitude, – s’apparente à quelque dédaigneux dédain pour le « moi », cette idole bourgeoise, laquelle, comme l’automobile, si chère à nos classes moyennes, n’est jamais qu’un objet de série. Le « moi », la subjectivité du moderne, où il se figure être délivré des normes, n’est jamais que le véhicule de sa banalité.
«  Tout se tient, tout s’accroche, tout se marie, écrit Joseph de Maistre, lors même que l’ensemble échappe à nos faibles yeux c’est une consolation de savoir que cet ensemble existe et de lui rendre hommage dans l’auguste brouillard où il se cache. »
Que serait une raison qui se refuserait à s’affronter au brouillard, une raison qui se déclarerait au-suffisante, sinon la pire des folies ? A l’inverse, il est des divagations fécondes en hypothèses surgissantes dont le cheminement, pour déroutant qu’il paraisse, réconcilie entre eux, et quand bien leurs auteurs en furent parfois égarés, les pouvoirs de l’Esprit. Fut-elle si irrémédiablement folle, la folie de Nerval, en son siècle bourgeois où se précisaient déjà les méthodiques folies qui allaient conduire aux totalitarismes modernes, si autistiquement déductifs ? Pour retrouver nos raisons d’être, il fallut qu’un homme doué des grâces du pur parler du Valois s’aventure en des contrées crépusculaires. Nous lui en sommes infiniment redevables, comme nous le sommes à Joseph de Maistre, d’avoir restauré, pour nous, le « flambeau de l’Analogie ».
L’Analogie et la hiérarchie, celle-là étant le mode opératoire de celle-ci, sont au cœur de la pensée maistrienne, bien proche à cet égard de la métaphysique des gradations du Colloque entre Monos et Una d’Edgar Poe. Cette métaphysique graduée, ou graduelle, au vrai sens initiatique, témoignera des correspondances et de ce monde qu’il faut bien voir comme un « temple de symboles », sous peine ne rien percevoir du grain et de la ductilité du monde sensible.
L’idée à la fois architecturale et musicale d’une Analogie fondatrice, – l’architecture, de par le mouvement de celui qui la découvre, se faisant musique, et la musique reconstruisant dans l’entendement une architecture, – nous sauvera peut-être des déterminismes inférieurs où prétendent nous enfermer ces « rationalistes » dont l’engagement n’a d’autre fin que la destruction pure et simple de la raison. Quiconque croit, par exemple en la légitimité exclusive du « démos » à gouverner toute chose, y compris ce qui échappe, de fait, à ses prérogatives, doit faire son deuil de la raison qui, par nature, est hostile «  au sommeil de la brute et à la convulsion du fauve ». A Joseph de Maistre écrivant : «  Il n’y a rien de pire que la foule », Gérard de Nerval renchérit : «  Fatale époque d’aveuglement, de doutes et de haines mortelles, où la Providence n’intervient plus par les éclairs du génie, mais par les forces déchaînées des éléments et des passions ». Et ceci encore : « C’est un triste appel celui qui se fait, au nombre d’une part, et de l’autre à la force : au courage sans raisonnement, à la foule sans moralité ». Point d’envol qui d’emblée on s’englue dans l’Opinion. Aux esprits ouraniens, en revanche, à ceux qui manifestent leur préférence pour l’esprit de l’air, et contre le démon calibanesque, la chance est offerte de gravir l’échelle du vent, – qui nomme cette hiérarchie que nous évoquions, qui n’a, en soi, rien d’administratif, ni même de militaire.
Que les esprits vétilleux cherchent encore à démêler le tien du mien, à répartir ce qui appartient au christianisme et ce qui appartient au paganisme, il n’importe. Nous savons par l’Aurélia de Gérard de Nerval que les dieux antiques dorment à peine derrière les plus fines apparences du Songe et du Réel, et par Joseph de Maistre, prédécesseur capital de René Guénon, qu’il est une tradition antérieure à tous les dogmes. Une identique menace pèse désormais sur toutes les formes de l’esprit, et cette menace s’accroît de tout ce qu’elle divise en prévision de son règne sans nuance.  « La génération présente, écrit Joseph de Maistre, est témoin de l’un des plus grands spectacles qui jamais ait occupé l’œil humain : c’est le combat à outrance du christianisme et du philosophisme. La lice est ouverte, les deux ennemis sont aux prises, et l’univers regarde. » Le « philosophisme », en l’occurrence, c’est l’ « isme » qui ne se soucie plus ni de l’amour ni de la sagesse, – tout entier livré au despotisme de ses bonnes intentions meurtrières.
Gérard de Nerval lui répondra, dans Quintus Aucler, par cette question : «  S’il était vrai, selon l’expression d’un philosophe moderne que la religion chrétienne n’eût guère plus d’un siècle à vivre encore, – ne faudrait-il pas s’attacher avec larmes et prières au pieds de ce Christ détaché de l’arbre mystique, à la robe immaculée de cette Vierge mère, expression suprême de l’alliance antique du ciel et de la terre, – dernier baiser de l’esprit divin qui pleure et qui s’envole ? »
Luc-Olivier d’Algange

vendredi 29 novembre 2019

Les falsificateurs de l’histoire et le mythe d’al-Andalus

Le-mythe-Al-Andalus-320x400.jpgFaut-il répondre aux attaques insidieuses, aux violences verbales, aux débordements de haine des historiens polémistes qui contestent l’existence du mythe d’al-Andalus? Pour ma part, j’ai toujours préféré le silence réprobateur à la polémique partisane estimant que celle-ci ne mène à rien et qu’elle est une perte de temps. Mais une fois n’est pas coutume et je me sens aujourd’hui le devoir d’éclairer le lecteur qui se laisserait abuser de bonne foi par le discours captieux et malveillant de quelques spécialistes ou prétendus tels.
J’ai contribué à faire connaitre en France les travaux démythificateurs et démystificateurs de trois grands spécialistes du sujet, deux Espagnols et un Américain: d’abord, Serafín Fanjul, arabiste, professeur de littérature arabe, membre de l’Académie royale d’histoire, auteur d’Al-Andalus contra España (2000) et  de La quimera de al-Andalus (2004), publiés dans l’Hexagone en un seul volume sous le titre Al-Andalus, l’invention d’un mythe (2017) ; ensuite, l’Américain Darío Fernández Morera, professeur de littérature romane et hispanique, auteur de The Myth of the Andalusian Paradise (2015) [en français : Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus (2016)], et, finalement, Rafael Sánchez Saus, professeur d’histoire médiévale, ex-doyen de faculté et recteur d’université, membre de l’Académie royale hispano-américaine, auteur d’Al-Andalus y la Cruz (2016) dont la traduction vient d’être publiée sous le titre Les chrétiens dans al-Andalus. De la soumission à l’anéantissement (2019).
J’ai écrit les introductions des livres de Serafín Fanjul et de Rafael Sánchez Saus et Rémi Brague, spécialiste reconnu de philosophie médiévale, a bien voulu préfacer l’ouvrage de Dario Fernández Morera dès que je lui ai appris son imminente publication en français. J’ajoute que bien sûr d’autres ouvrages mériteraient d’être traduits, notamment Acerca de la conquista árabe de Hispania. Imprecisiones, equívocos y patrañas (2011) [Autour de la conquête arabe. Imprécisions, équivoques et supercheries] (2011) du professeur d’études arabes et islamiques de l’Université de Salamanque Felipe Maíllo Salgado qui, je l’espère, ne tardera pas à trouver lui aussi un éditeur français.
Ces trois livres publiés récemment constituent autant de jalons définitifs dans la démythification de l’histoire d’al-Andalus. Ils sont distincts par leurs approches et leurs méthodes mais aussi en raison des expertises différentes de leurs auteurs et ils se complètent parfaitement. Serafín Fanjul analyse minutieusement l’idée du caractère paradisiaque ou de l’Eden terrestre d’al-Andalus puis les survivances « arabes » ou musulmanes qui seraient prétendument passées d’al-Andalus à l’Espagne et auraient modelé le caractère espagnol. Le second, Darío Fernández Morera, examine les pratiques culturelles concrètes des communautés musulmanes, chrétiennes et juives sous l’hégémonie islamique, en les comparant avec d’autres cultures méditerranéennes, plus particulièrement avec celles de l’Empire chrétien gréco-romain ou byzantin. Le troisième, enfin, Rafael Sánchez Saus, étudie le sort des chrétiens d’Afrique du nord et d’Espagne : l’irruption de l’islam et la constitution de l’Empire arabe, la conquête et la naissance d’al-Andalus, les premières réactions des chrétiens, le régime d’oppression de la dhimma, la soumission, la collaboration, l’orientalisation et l’arabisation, le mouvement des martyrs, la résistance, la révolte, la persécution et l’éradication finale des chrétiens d’al-Andalus.
Le mythe d’al-Andalus est évidemment nié, contesté, voire dissimulé, non seulement  par des militants extrémistes mais aussi par des universitaires soucieux de défendre leur pré carré. Ce mythe c’est l’idée du « Paradis perdu », de « l’Âge d’or » ou de « l’Eden », soutenue par une infinité de textes arabes, mais tout aussi chérie par bon nombre d’européens. En contrepoint, on trouve la notion, non moins omniprésente, de la menace du monde chrétien qui est qualifié d’ignorant, brutal, barbare, intolérant, militariste et… européen. C’est l’idée d’un islam tolérant, avancé ou « progressiste » avant la lettre, reprise par nos contemporains soucieux de démontrer le caractère ouvert, modernisateur et tolérant de l’islam. C’est la vision « iréniste » de la coexistence harmonieuse des trois cultures d’al-Andalus, si répandue, qu’il est devenu presque impossible de la corriger. Une sorte de dogme imposé en dépit de toutes les recherches historiques de spécialistes rigoureux et désintéressés qui ont démontré le contraire.
Ce mythe d’al-Andalus est actuellement répandu par trois catégories de personnes. Premièrement, par des hommes politiques et des journalistes, qui sont parfois de bonne foi et/ou ignorants mais plus souvent opportunistes (ceux-là craignent la censure du « politiquement correct ») ; deuxièmement, par des exaltés ou des islamophiles extrémistes ; enfin, troisièmement, par des universitaires conformistes qui défendent bec et ongles leurs intérêts corporatifs. C’est plus particulièrement dans les deux dernières catégories que se recrutent les plus virulents polémistes contre les travaux de Fanjul, Fernandez Morera, Sanchez Saus et généralement contre tous les auteurs qui critiquent ce mythe.
Les plus exaltés sont souvent des partisans de la thèse fantaisiste selon laquelle les Arabo-musulmans n’auraient jamais envahi militairement l’Espagne. Cette thèse cherche indirectement à montrer que le catholicisme est une religion étrangère à l’Espagne. Elle aurait été, disent-ils, répudiée par les habitants de l’ « Hispanie », et n’aurait triomphé, par la force et la violence que quelques temps avant la présence musulmane. Elle a été développée à la fin des années 1960 par le paléontologue Ignacio Olagüe (qui avait été membre des JONS dans sa jeunesse, le mouvement politique national-syndicaliste de Ramiro Ledesma Ramos). Elle est reprise aujourd’hui par les nationalistes andalous et notamment par le philologue néo-marxiste, professeur de l’Université de Séville, Emilio González Ferrín.  Dans la même ligne, on peut citer les travaux de l’orientaliste et théoricienne de l’Universalisme unitarien, Sigrid Hunke qui avait travaillé dans sa jeunesse pour la SS (Institut de recherche Ahnenerbe). Partisane du néo-paganisme national-socialiste, apologiste de l’islam, « religion virile contre la religion chrétienne des esclaves efféminés », elle considérait que l’héritage arabo-musulman de l’Occident était plus direct voire plus important que l’héritage gréco-romain. Ces thèses, ou plutôt ces élucubrations, ont autant de crédibilité que celles qui font des extraterrestres les constructeurs des pyramides.
Dans la seconde catégorie, celle des universitaires conformistes, parfois figés et routiniers voire rétrogrades, on trouve un bon nombre d’arabistes, d’anthropologues et quelques médiévistes. Ainsi l’anthropologue antisioniste José Antonio González Alcantud, ne craint pas le ridicule en affirmant que « Les négationnistes du lien andalou emploient des méthodes semblables à celles des négationnistes de l’Holocauste » (voir son livre : Al Ándalus y lo Andaluz, 2017).  Mais on doit citer ici surtout un exemple archétypal, bien qu’il s’agisse d’un parfait inconnu hors d’Espagne, celui de l’historien de l’Université de Huelva, Alejandro García Sanjuán (Voir ses recensionsdans Historiografías, 12, juillet-décembre 2016 et dans Les cahiers de civilisation médiévale, CESCM, juillet-septembre 2018). García Sanjuan s’oppose avec véhémence aux tenants de la thèse « catastrophiste » qu’il qualifie d’« espagnoliste », de « nationale-catholique », ou de « franquiste ». Il a pour bête noire les historiens qui utilisent les notions d’ « invasion » arabo-musulmane et de Reconquista / Reconquête, parce qu’elles sont – selon lui – associées « à une idéologie déterminée ». Amateur de polémique, nostalgique d’une Andalousie supposée « communautariste », affichant ouvertement ses préjugés, García Sanjuán laisse libre cours à ses trois obsessions ou phobies : le christianisme, l’Église et la Nation.
Accumulant clichés et jugements de valeur, incohérences conceptuelles et platitudes présentées avec emphase, il se situe finalement en dehors de la connaissance historique. Les nations, dit-il avec élégance, « naissent, comme les hommes couvertes de sang et de merde » ; l’ « épisode » (sic !) des martyrs de Cordoue est sans importance parce qu’il n’est pas mentionné dans les sources arabes (sic !) ; la dhimma doit être resituée dans son contexte pour comprendre « sa vraie nature », son caractère protecteur (sic !) qui, évidemment, était « très distinct » de l’ « apartheid  authentique » pratiqué par les États-Unis au XIXe siècle et par l’État d’Israël encore aujourd’hui. Feignant de s’étonner qu’on ne parle pas « d’invasion catholique d’al-Andalus », García Sanjuán sombre dans la plus puérile et superficielle défense corporatiste lorsqu’il prétend que la mythification de la « tolérance andalouse » aurait été minime chez les arabistes et que ces derniers auraient été bien plus habitués à l’autocritique que les médiévistes. En résumé, un modèle de pseudo-histoire dénigrante, infamante et vindicative.
Idéologue sans vergogne, Sanjuan affirme que l’œuvre de Fanjul se « rattache directement à la montée actuelle du fascisme au niveau international », ce qui ne manque pas de saveur lorsqu’on sait que le célèbre académicien et arabiste est un ancien communiste, un antifranquiste notoire, un agnostique qui, à ce jour, n’a jamais été mêlé ni de près ni de loin à l’extrême droite ou aux populismes européens. Mais qu’importe, tout est bon pour décrédibiliser son adversaire ; García Sanjuan s’en prend donc aussi au passage, non pas à mon introduction au livre du prestigieux académicien – l’absence et la pauvreté de l’argumentation étant chez lui la règle -, mais directement à ma personne.
L’anecdote est révélatrice de l’agressivité, voire de l’esprit de la Tcheka qui anime cet auteur et qui malheureusement contamine aussi de petites publications universitaires. C’est un modèle parfait de manière tendancieuse, partielle et partiale de rapporter les faits. Il est sidérant de devoir rappeler à un universitaire, qui soi-disant se réclame des Lumières (un courant qui, il est vrai, n’a jamais été que la convergence de tendances idéologiques distinctes, contradictoires et souvent opposées), que l’enseignement de l’histoire consiste moins à présenter des vérités incontestées que des hypothèses contestables, à éveiller des curiosités, plus qu’à donner des certitudes définitives sur le passé. Mais fermons le ban !
Reprenons les propres mots de García Sanjuan : « La présence de ce texte dans le travail de S. Fanjul doit être considérée comme un fait très significatif » écrit-il. « Apparaissant (sic !) comme membre correspondant de l’Académie royale d’histoire Espagne », l’auteur A. Imatz s’est fait connaitre dans la péninsule, « par sa présence dans des réseaux tels que la Fondation José Antonio du nom du fondateur de la Falange Española, principal parti politique fasciste espagnol ». On voit bien sûr où il veut en venir. Quelques précisions et éclaircissements s’imposent donc ici pour répondre aux semi-mensonges et demi-vérités de ce néophyte en matière d’histoire des idées politiques.
D’abord, García Sanjuan omet bien évidemment de dire que je suis l’auteur d’une thèse de doctorat d’État sur la pensée politique de José Antonio Primo de Rivera (1975), qui m’a valu en son temps une mention très honorable, les félicitations unanimes du jury et une recommandation officielle pour son édition. Je rappelle au passage à ce professeur ignorant ou de mauvaise foi (on ne sait ?) que le national-syndicalisme josé-antonien était plus proche du non-conformisme personnaliste français ou du Fianna Fáil irlandais que du fascisme italien et que les témoignages d’estime et de respect pour le jeune et très chrétien avocat madrilène, exécuté après une parodie de procès en 1936, sont légions (Il existe pas moins de 1000 témoignages qui proviennent de contemporains et de compatriotes aux sensibilités et convictions très diverses tels ceux des libéraux, socialistes et anarchistes Miguel de Unamuno, Salvador de Madariaga, Julián Zugazagoitia, Félix Gordón Ordás, Indalecio Prieto, Teodomiro Menéndez et Diego Abad de Santillán ou des écrivains Federico García Lorca et Rosa Chacel). En Espagne, cette thèse a fait l’objet de quatre éditions dont trois préfacées par l’un des plus grands économistes espagnols, membre de l’Académie royale des sciences morales et politiques, président de la Société royale de géographie, Juan Velarde Fuertes. Ce dernier a bien été un phalangiste… mais il y a plus de 50 ans, dans les années 1960 (N’importe quel connaisseur du thème sait par ailleurs que nombre d’Espagnols se déclarent josé-antoniens sans être pour autant phalangistes ou national-syndicalistes).
En ce qui concerne la Fondation culturelle José Antonio Primo de Rivera, il n’est pas inutile de rappeler que son président d’honneur, Miguel Primo de Rivera y Urquijo, neveu de José Antonio, a été une figure clef durant la transition démocratique en raison de sa proximité et de son amitié avec le roi Juan Carlos I et que son influence a été déterminante pour qu’Adolfo Suarez devienne le premier président du gouvernement dans l’Espagne démocratique. J’ai en effet une relation amicale avec l’un des membres de cette Fondation, le professeur Cansino, qui vient de se voir attribuer la chaire d’économie de l’Université de Séville en raison de la qualité de ses travaux. Il a présidé l’hommage public qui m’a été rendu en octobre dernier à Séville au club Jovellanos (du nom de l’un des plus fameux représentants espagnols de la philosophie des Lumières). Quant à mon militantisme ou plutôt mes sympathies politiques passées et réelles, elles sont gaullistes ; elles remontent aux années 1965-1969 et je ne les renie pas.
Historien-militant, aveuglé par le sectarisme, García Sanjuan ne se soucie, ni ne s’embarrasse de précisions ou de nuances. À l’entendre, l’Académie royale d’histoire d’Espagne, où siègent des membres aux convictions différentes, depuis Podemos jusqu’au Parti populaire en passant par le PSOE, ne serait que « le bastion de l’académisme espagnol le plus traditionaliste ». Fait significatif (pour reprendre l’expression qu’il semble affectionner), García Sanjuan est l’un des deux seuls historiens qui ont fait partie de la Commission d’experts nommée par la municipalité de Cordoue pour se prononcer sur la titularité de la propriété de la Cathédrale-mosquée (Cathédrale Assomption de Notre Dame de Cordoue), polémique réactivée périodiquement par la gauche et l’extrême gauche depuis le début des années 2010. Cette commission de six membres, dont une majorité appartenait au PSOE, était présidée lors de sa formation par Carmen Calvo, future vice-présidente du gouvernement socialiste de Pedro Sánchez. Elle a émis, en septembre 2018, un avis défendant la propriété publique du monument aux dépens des droits de l’Église ce qui lui a valu la réponse cinglante de plus de quarante médiévistes, chercheurs et professeurs des universités dénonçant son absence totale de rigueur (Voir : Document – manifeste, El Mundo, 22 septembre 2018).
Bizarrement, la légèreté et l’aveuglement de García Sanjuan n’empêchent pas Emmanuelle Tixier du Mesnil, maître de conférences en histoire médiévale à l’Université Paris-Ouest de Nanterre, de citer voire de reproduire de manière acritique (sans toujours le citer) ses arguments fallacieux, ses fantasmes et ses stupidités (voir L’Histoire nº 457, mars 2019). Critiquant misérablement l’élection de Fanjul à l’Académie, cette apprentie enseignante sombre dans le racolage et la démagogie et atteint le comble du grotesque et de l’odieux lorsqu’elle prétend que l’académicien a rencontré « un certain écho, y compris en France, au-delà des cercles d’extrême droite auxquels était jusque là cantonné son auteur ». 
Parmi les historiens polémistes et militants du même acabit on pourrait encore citer l’Américaine d’origine cubaine, María Rosa Menocal, ou, en France, Alain de Libera, Jean Pruvost et Abderrahim Bouzelmate. L’arabiste Espagnole Maribel Fierro est sans doute la plus modérée dans la diatribe (voir Revista de Libros, mars 2019), bien qu’elle reproduise sur un mode « soft » quelques uns des clichés les plus rebattus. C’est, dit-t-elle, «  faire beaucoup de bruit pour ne rien dire » ; les  spécialistes savaient tout déjà depuis longtemps ; il y a bien eu des violences, mais somme toute normales dans une société médiévale ; par ailleurs « il y avait un cadre légal », et « la dhimma avait aussi ses avantages ». En tant que fille de républicain, elle sait, ajoute-t-elle, « ce qu’est  la liberté d’expression ». Mais elle ne nous dit pas si les communistes, les socialistes bolchevisés et les anarchistes des années trente étaient vraiment des modèles de démocrates (?) En résumé, il n’y aurait selon elle de mythe que dans la tête de ceux qui le prétendent, qui bien sûr ne font que forcer la note. « No pasa nada » disent les Espagnols, nous disons : « Circulez y’a rien à voir ! ». Un procédé classique, bien connu, qui dans le fond est assez puéril. Il s’agit de construire une image négative de son adversaire pour mieux faire valoir la qualité de la cause que l’on défend.
Un dernier facteur important explique les charges ou réquisitoires cités contre Fanjul, Fernandez Morera et Sanchez Saus : le ressentiment devant l’accueil positif voire admiratif qu’une bonne partie de la grande presse a réservé à leurs travaux et plus encore l’envie devant leurs incontestables succès d’éditions. Quatre mois après la parution du livre de Fanjul, celui-ci avait déjà été vendu à plus de 10 000 exemplaires. Un record pour un livre d’histoire qui vient d’être republié en édition de poche. Les livres de Fernández Morera et Sanchez Saus sont aussi, d’ores et déjà, des succès. Le silence n’est désormais plus de mise. Aussi, quelques universitaires aigris et manichéens, condamnés à ne connaitre que quelques centaines de lecteurs, recourent-ils à l’habituelle panoplie des armes et des stratagèmes les plus conventionnels pour essayer d’allumer des contre-feux: d’où les calomnies, les insultes, les insinuations, les attaques contre les convictions religieuses ou les supposées options politiques, les accusations, d’islamophobie, de nationalisme, de fascisme ou encore celle de vouloir fomenter le choc des civilisations, sans oublier, bien sûr, l’usage terroriste de l’argument prétendument « scientifique » et l’appel à la répression ou à l’exclusion de la communauté académique. En somme, la banale et sempiternelle rhétorique ad hominem et ad personam, plus propre des mœurs de l’Union soviétique, de l’Allemagne national-socialiste ou des républiques bananières que des pays démocratiques. Mais l’ennui avec Fanjul, Fernández Morera et Sánchez Saus, c’est que leurs démonstrations sont solides, rigoureuses, pondérées et que leurs sources sont irrécusables.
Dans le fond, ce qui gêne peut être le plus c’est la conclusion que l’on peut tirer de leurs trois ouvrages : il ne faut pas chercher des recettes salvatrices de la coexistence harmonieuse avec l’islam dans un passé mythique, au moyen d’une baguette magique, mais la coexistence, la « vie en commun pacifique », le « vivre-ensemble » comme on dit aujourd’hui, doivent se fonder sur l’application des lois, le respect des constitutions et l’acceptation des habitudes et des coutumes culturelles européennes.
Cela dit, de grâce, Mesdames et Messieurs les clabaudeurs, laissez donc travailler sereinement les chercheurs et les historiens.
Arnaud Imatz
Docteur d’État ès science politiques
Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

jeudi 28 novembre 2019

La Petite Histoire : La marine impériale sous Napoléon


On a trop souvent entendu dire que Napoléon, après la défaite de Trafalgar, a délaissé sa marine. Pire : qu’il ne s’y intéressait pas ! Rien de plus faux. Certes, après l’échec de son projet d’invasion de l’Angleterre, l’Empereur est contraint de changer ses plans. Mais dès 1805, il lance un projet pharaonique de reconstruction de la marine, au point d’en faire une idée maîtresse dans l’expansion de l’empire. Retour sur une idée reçue sans aucun fondement.

Recension de « Lénine, l’inventeur du totalitaris

Courtois.jpgStéphane Courtois, Lénine, l’inventeur du totalitarisme, Perrin, 2017, 500 p.
Stéphane Courtois, directeur de recherches au CNRS, maître d’œuvre en 1997 du Livre noir du communisme, nous livre ici une biographie politique de Lénine  inspirée de la méthode d’Alexandre Soljenitsyne lequel, « dans son grand œuvre, La Roue rouge, a cherché à dégager des nœuds structurant le récit historique des moments où l’histoire bascule et prend une direction irrémédiable. ».
Dans ce gros ouvrage, Courtois a cherché « à établir dans quelles circonstances et par quels chemins Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, fut amené à créer le premier régime totalitaire de l’histoire. Et à démontrer l’inanité de deux idées largement répandues : d’une part, que le régime instauré par Staline après 1924 et jusqu’en 1953, qui perdura avec une plus ou moins haute intensité jusqu’à son implosion en 1991, avait peu ou rien à voir avec celui instauré par Lénine en novembre 1917 ; d’autre part, que c’est sous la contrainte des événements consécutifs à sa prise du pouvoir que Lénine mit en œuvre, entre 1918 et 1921, ce qu’on nomma « le communisme de guerre », caractérisé par des mesures extrêmes dans tous les domaines et qui donna son orientation définitive au régime. »
Au delà de cette problématique, l’un des points forts du livre consiste dans la description des mouvements révolutionnaires russes de la fin du XIXe siècle. On y relève en permanence l’influence du Que faire ? de Nicolas Tchernichevski sur le jeune Vladimir Oulianov, tout comme celle de Netchaïev à travers son Catéchisme d’un révolutionnaire.
Dès 1899, alors en exil en Sibérie, celui qui n’était encore que Vladimir Oulianov commence en effet à préciser ses thèses. Il revendique pour le Parti social-démocrate de Russie un double monopole, idéologique et politique. Courtois montre comment le rejet doctrinal de la société auquel il procède alors va précisément être « à l’origine de l’invention du totalitarisme, ce phénomène dont l’une des caractéristiques essentielles serait l’écrasement de la société civile et la volonté du parti au pouvoir de contrôler jusqu’aux individus. » Lénine s’oppose constamment aux socialistes réformistes et se donne comme véritable tâche « d’organiser la lutte de classe du prolétariat et de diriger cette lutte dont le but final est la conquête du pouvoir politique par le prolétariat et l’organisation de la société socialiste. » Tâche difficile dans un pays où la classe ouvrière ne représentait guère que 1% de la population.
En 1901, furent créés à la fois, l’Iskra (« L’étincelle »), un journal destiné à l’ « agitation » (la diffusion d’un petit nombre d’idées à un grand nombre de personnes), et une revue, Zaria (« L’aurore »), réservée à la « propagande » (la diffusion d’un grand nombre d’idées à un petit nombre de personnes).
En mars 1902, Lénine publie à Stuttgart une brochure qui fera grand bruit : Que faire ? Il y expose sa stratégie et sa vision de l’organisation du « parti » : une organisation clandestine formée de révolutionnaires professionnels, reprenant ainsi l’idée du « permanent » déjà mise en œuvre à l’époque dans la social-démocratie allemande. Il préconisera la création de « détachements d’ouvriers révolutionnaires spécialement préparés par un long apprentissage,… dévoués corps et âme à la révolution », et qui « jouiront de la confiance illimitée des masses ouvrières. » « En substituant le parti à la classe, Lénine modifiait profondément la pensée marxiste », analyse Courtois.
Dès cette année 1902, les métaphores militaires abondent dans la prose léniniste ce qui conduit Courtois à évoquer « une forte militarisation de sa pensée » et un discours « dominé par une vision belliciste », alors même que Vladimir Oulianov n’avait pas fait son service militaire. Selon le Que faire ? en effet, l’organisation du parti doit reposer sur « une discipline quasi-militaire », l’objectif final étant de détruire « la société capitaliste et bourgeoise » par « l’insurrection armée du peuple. »
Courtois relève que « toute la problématique de 1917, des années de guerre civile et du communisme du XXe siècle, celle du conflit radical entre démocratie et totalitarisme », émergeait déjà en 1904 avec la brochure de Lénine intitulée Un pas en avant, deux pas en arrière, qui acte la scission bolcheviks/mencheviks intervenue en 1903 lors du IIe Congrès.
La révolution de 1905 est l’occasion pour Lénine de publier un article prophétique sur la Vendée où il prévient déjà : « La guerre civile ne connaît pas de neutres. » Il tirera plus tard les enseignements de l’échec du soulèvement bolchévik de Moscou en décembre 1905 et le mettra sur le compte d’une trop grande pusillanimité : « Il est des moments où les intérêts du prolétariat exigent l’extermination implacable de ses ennemis… » Au début du mois de mai 1905 était survenu un phénomène nouveau, qui réapparaîtra en 1917, le soviet (conseil), élu par les classes populaires urbaines puis rurales pour prendre en charge l’administration locale. C’était en réalité le fruit d’une tactique proposée par les mencheviks, qui fut dans un premier temps violemment critiquée par Lénine.
Le parti bolchévik est financé à cette époque grâce à deux importantes captations d’héritage et aux hold-ups réalisés par Staline dans le Caucase, qui permettent à Lénine et à ses affidés de vivre en exil une vie confortable de petit-bourgeois. Courtois relève à cet égard le charisme de Lénine, considéré par ses partisans comme un véritable « guide ».
On peut souligner avec Courtois une autre particularité de la mouvance léniniste : « alors que les grandes social-démocraties d’avant 1914 présentaient un caractère ouvrier très marqué – en particulier en Allemagne, en Angleterre et en Belgique – , le parti bolchévique allait jusqu’en 1917 compter peu d’ouvriers mais nombre d’intellectuels déclassés et d’aventuriers n’hésitant pas à agir avec des bandits de grand chemin, des maîtres chanteurs et des escrocs. »
A l’automne 1914, Lénine étudie attentivement le De la guerre de Clausewitz, ce qui lui permet, explique Courtois, « d’achever son puzzle intellectuel » en mettant en cohérence ses idées sur « la relation entre idéologie, violence et stratégie politico-militaire. » Il participe ensuite à la conférence de Zimmerwald, près de Berne, du 5 au 8 septembre 1915 et y défend les motions les plus radicales.
La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la révolution d’octobre et à l’établissement du nouveau régime. Nous ne reviendrons pas sur les événements de 1917, suffisamment traités par l’historiographie, si ce n’est pour rappeler que l’effondrement du régime tsariste ne fut en rien provoqué par le mouvement ouvrier et révolutionnaire, alors au plus bas. En février 1917, les bolchéviks n’étaient en réalité que 2000 ou 3000 dans la capitale pour 400 000 ouvriers. « Il fut avant tout, pour Courtois, le résultat d’une crise qui minait le cœur de l’autocratie en raison même de la nature archaïque de son système politique . » Le passage d’une partie de l’armée à la révolution change la donne par rapport à 1905. En 1917, ce seront en effet les mutineries de certains régiments cantonnés à Saint-Pétersbourg, beaucoup plus que les grèves ouvrières, qui permettront aux bolchéviks de s’emparer du pouvoir.
Dès la prise du pouvoir, on assiste à la mise en œuvre d’un « génocide de classe », l’extermination organisée par le pouvoir d’un certain nombre de catégories sociales désignées comme « ennemies ». Cette extermination est réalisée par un certain nombre d’exécutions sommaires (le 5 septembre 1918 est pris le décret instituant la terreur rouge, cette date ayant été choisie précisément pour rappeler la « mise de la terreur à l’ordre du jour » par la Convention le 5 septembre 1792), mais aussi par la déportation et par un système de rationnement privant les « oisifs » (intellectuels, aristocrates, prêtres,…) de toutes les nécessités vitales. Le pouvoir confisque finalement les biens de l’église orthodoxe précisément au moment de la grande famine de 1920-1921 causée par la saisie des récoltes.
Inventeur d’un instrument politique inédit, inspiré du Catéchisme de Netchaïev. constitué selon le schéma développé dans Que faire ? par « un parti de révolutionnaires professionnels placé sous une direction toute puissante », la vision stratégique de Lénine saura allier attentisme et opportunisme pour s’emparer du pouvoir et éliminer ensuite ses opposants. C’est tout le mérite du livre de Courtois de nous présenter, pas-à-pas, cette stratégie et de nous montrer comment elle se met à tourner en roue libre et à se déconnecter du réel, aboutissant ainsi au totalitarisme.
Le livre appelle cependant une réserve mineure. L’auteur tente en permanence d’expliquer certains traits de comportement du leader révolutionnaire par ses « origines aristocratiques ». C’est oublier que ce n’est qu’en 1874 (soit quatre ans après la naissance du futur Lénine) que son père Ilya, fils du serf  Nicolas Oulianine, fut promu directeur des écoles primaires de Simbirsk, avec le grade de « conseiller d’État titulaire », grade qui conférait alors automatiquement, dans le système administratif russe, la noblesse héréditaire. Un peu court pour évoquer une « éducation aristocratique » comme clé d’un comportement autoritaire et distant…
Serge Gadal

Faillite des fausses garanties

6a00d8341c715453ef0240a4efdfcb200b-320wi.jpgAyons aujourd'hui, d'abord, une pensée pour rendre hommage aux soldats français tombés en Afrique pour la défense de l'Europe. Elle nous renvoie hélas aux centaines de milliers de nos grands-parents sacrifiés entre 1914 et 1918, dans un conflit européen, sans que nos dirigeants aient su empêcher par leurs décisions de 1919 que les combats reprennent en 1939.
L'histoire recommence toujours.
Ce qui se passe par exemple, en ce moment à Hong-Kong, où le régime de Pékin, cherche à tordre le bras à ceux qui croyaient aux accords de rétrocession de 1997, semble étonner nos bien-pensants. La Chine en effet, est en train de s'affirmer, sinon comme la principale puissance du monde, du moins comme la vraie rivale des États-Unis. Or, elle s'écarte des règles convenues lors de l'abandon de la dernière colonie  britannique.
Il ne faut pas tenir pour totalement négligeables les modestes outils dont disposent les militants de la Liberté. Or, leurs seules ripostes possibles reposent, non sur les fausses garanties des accords internationaux, mais sur une lutte intelligente et courageuse, souvent soutenue par la foi chrétienne. Réponses du faible au fort, les actions de la jeunesse et du peuple de Hong-Kong ne se traduiront pas nécessairement par la défaite de l'opposition. Mais bien naïfs ceux qui croient encore possible de faire reculer un pouvoir dictatorial par de vertueuses condamnations morales.
Les 14 points de Wilson, furent formulés en janvier 1918. Ils reflètent l'idéologie mondialiste, faussement moraliste, dans son intégralité et sa pureté. Ils réapparaîtront, au moment de Yalta en 1945, avec la Golden Peace de Roosevelt. Ils devinrent but de guerre des Alliés. À ce moment de la guerre, la finance américaine pouvait imposer ses conditions à des alliés occidentaux surendettés et abandonnés par la Russie.
L'illusion a consisté à faire croire que cette prétendue guerre du Droit allait conduire à une paix durable, gérée la société des nations. Nous considérons aujourd'hui qu'il s'agit du premier conflit mondial mais, en fait, le deuxième en découla 20 ans plus tard, second acte d'une nouvelle et monstrueuse guerre de 30 ans.
On a beaucoup reproché à Bismarck d'avoir, un jour, constaté que, dans l'histoire réelle des hommes, "la force prime le droit", une phrase célèbre mais qu'il a toujours démenti de l'avoir prononcée[1].
Un lecteur de l'Insolent m'objectait hier[2] que l'on ne doit pas reprocher au traité de Versailles son injustice.
En réalité ce n'est pas "l'injustice" qui est en cause mais l'absurdité sectaire. Aucune sortie de guerre ne saurait être considérée comme entièrement juste pour le vaincu. Je crains fort que ce soit des Gaulois qui ont immortalisé la formule Vae victis, que tous les lycéens latinisants ont apprise dans Tite-Live, et que par conséquent nous avons retenue dans la langue des Romains un moment envahis par le chef Brennos vers 387 avant Jésus-Christ.
Ce lecteur fait référence à un livre de Chevènement, qui s'intitule "l'Europe est-elle sortie de l'Histoire ?"[3]. Ancien ministre de Mitterrand et rédacteur du programme commun de la gauche, l'auteur n'hésite pas à rappeler la condamnation bien connue, formulée par Jacques Bainville à l'encontre de la paix de Versailles "trop forte pour ce qu'elle avait de faible, trop faible pour ce qu'elle avait de fort".
Ceci résume sans doute l'aspect géopolitique du traité qui aboutira finalement à une constitution allemande plus centralisée que celle de Bismarck. Les Français ignorent trop souvent que le fameux Second Reich, issu du Deutscher Bund de 1815, éclaté en 1866, puis réorganisé au Nord en 1867, rallia après 1871 les principautés de l'Allemagne du sud, fonctionnait en réalité sur une base confédérale. L'Empire disposait, dois-je le rappeler, d'un régime parlementaire et d'un très fort parti social-démocrate.
Pourquoi la paix punitive de Versailles n'a-t-elle pas tenu compte de cet héritage ? Il remontait à la très ancienne constitution du Saint-Empire, à la bulle d'Or du XIVe siècle, aggravée par le traité de Westphalie imposé par la France au XVIIe siècle. Pourquoi les dirigeants radicaux-socialistes et jacobins de 1917-1918 n'ont-ils pas appliqué la politique que Maurice Barrès suggérait[4]à propos de la Rhénanie ?
En fait le mondialisme dès le départ exprimait l'aveuglement des banquiers internationaux.
Ceux-ci, créanciers indirects, désiraient de façon impérative ne traiter qu'avec un seul débiteur, un seul partenaire, si possible le plus solvable. On élimina d'ailleurs les autres vaincus, l'Autriche-Hongrie puisqu'on l'avait détruite, la Bulgarie parce que trop pauvre, la Turquie parce que la dette ottomane n'avait jamais été honorée.
Et Bainville, qui se situe sur le terrain d'abord géopolitique, mais qui n'ignore certes pas les questions économiques, évoque cette attitude des experts financiers. Simplement, son fameux livre n'est publié qu'en 1920 et le débat sur la Ratification s'est déroulé l'année précédente, entre août et septembre 1919.
Car dans ce débat ce n'est pas la seule Action française qui critique la politique de Clemenceau, on peut même dire qu'elle en partage à certains égards, par patriotisme, les mots d'ordre immédiats. À la Chambre des députés, c'est l'ensemble de la droite, qui voit juste quant à l'avenir, aussi bien les quelques élus monarchistes que le nationaliste républicain Barrès ou le chef de file des modérés Louis Marin qui dressera un réquisitoire de 30 pages[5]. Le premier intervenant, Louis de Chapdelaine[6], lui aussi élu conservateur, décrit pratiquement sans erreur de diagnostic et de pronostic, aussi bien les conséquences directes du traité que les capacités de redressement du peuple allemand cependant que presque toute la gauche s'engouffre dans la rêverie du mondialisme.
Ainsi s'illustra le discours du socialiste Jean Longuet[7], petit-fils de Karl Marx[8] : c'est précisément à ce moment que l'on apprit que le Sénat américain ne ratifierait pas le traité et que les États-Unis n'adhéreraient pas à la SDN ce qui renversa tout l'échafaudage.
Au bout du compte, on constate une fois de plus que l'utopisme et les slogans de la gauche se révèlent de puissants relais des erreurs des technocrates et autres financiers internationaux.
JG Malliarakis  
6a00d8341c715453ef0240a4c86ca3200d-320wi.jpgTout a été dit au long des débats de 1919 à la Chambre des députés...
TABLE DES MATIÈRES : Note de l'éditeur par JG Malliarakis -- Introduction de 1945 I. Les Préambules [Chappedelaine - Raiberti - Charles Benoist] II. Pour une politique d’après guerre [Maurice Barrès - Albert Thomas] III. Plaidoyer et Réquisitoires [Tardieu - Barthou - Franklin-Bouillon] IV. La prochaine guerre viendra par Dantzig [Marcel Sembat] V. Réparations et organisation économique [Bedouce - Klotz - Dubois - Auriol - Loucheur] VI. Le désarmement [André Lefèvre] VII. Un ténor : Viviani VIII. Travail et Colonies [Colliard et Simon] IX. Du socialisme à l’extrême-droite [Longuet et Marin] X. Clemenceau intervient et XI. Dernières interventions [Renaudel - Lefèvre - Augagneur]  La conclusion de l'historien au lendemain de la Seconde guerre mondiale.
Épilogue : Quelques dates. Quelques chiffrages à propos des réparations.
L'Occupation de la Rhénanie (1923-1930)  → Pour en savoir plus sur ce livre, lire aussi  "Les cent ans de la fausse paix de Versailles". •••  Ce livre de 204 pages paraîtra courant novembre. Il est proposé au prix de souscription de 18 euros franco de port jusqu'au 30 novembre. Paiement par carte bancaire sur le site de l'éditeur  [ou par chèque en téléchargeant un bon de commande]
Apostilles
[1]  On a voulu en faire son programme, alors que le chancelier de fer, comme on l'a surnommé sévèrement, remarquait  tout simplement aussi que "la diplomatie sans les armes c'est la musique sans les instruments". Déformant ces apophtegmes, on a d'ailleurs beaucoup caricaturé le prussianisme, comme réplique allemande du jacobinisme : la constitution bismarckienne de 1867-1871 était beaucoup moins centraliste que celle de la république française.
[2] cf. L'Insolent du 26 novembre "Cette vieille gauche qui revient"
[3] Livre publié en 2013 ed. Fayard.
[4] cf. in "La Ratification du traité de Versailles" chapitre II "Pour une politique d'après-guerre" pp. 39 sq
[5] cf. interventions du 18 au 23 septembre in ">"La Ratification du traité de Versailles"
[6]  cf. ">"La Ratification du traité de Versailles" chapitre Ier pages 27sq
[7]  cf. ">"La Ratification du traité de Versailles" chapitre IX pp. 135sq
[8]  Aucun rapport avec son honorable homonyme qui fut président de la Région Lorraine.