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mercredi 5 juillet 2023

24 décembre 1894 : Jean Jaurès antisémite (redif)

 La veille de Noël 1894, Jean Jaurès est expulsé de la Chambre des députés. On lui reproche des propos antisémites tenus à la tribune. Le parlementaire a en effet dénoncé « la bande cosmopolite », en se moquant des « foudres de Jéhovah maniées par M. Joseph Reinach ».

Joseph Reinach fait partie d'un groupe de juifs qui furent largement éclaboussés par le scandale financier de la Compagnie de Panama, au cours duquel son beau-père fut très compromis. Ancien secrétaire de Gambetta, Reinach était député des Basses-Alpes depuis 1893. Le journal La Petite République, qui fut l'un des premiers grands quotidiens socialistes et l'organe de liaison des divers groupes socialistes de l'époque, était animé par Jaurès, avec Alexandre Millerand, Viviani, Jules Guesde. Le journal avait surnommé Joseph Reinach "Youssouf" et le désignait comme un « Juif ignoble »... La Petite République s'intéressait beaucoup à « Rothschild, le tout-puissant milliardaire, ce roi de la République bourgeoise ».

En 1895, le quotidien socialiste dénonce les « Juifs rapaces comme cette bande de Rothschild qui écrasent l'Europe entière de leur tyrannie et de leurs milliards (...) ces financiers cosmopolites ». La même année, évoquant le cas d'Isaïe Levaillant, ancien préfet et directeur de la Sûreté générale, démis brutalement de ses fonctions en raison d'une sombre affaire de prévarication et devenu un dirigeant du Consistoire central, le journal déplore la « formidable puissance malfaisante des juifs, en matière administrative et judiciaire ».
On comprend mieux, ainsi, l'affaire du 24 décembre 1894 et cet épisode, qui fait désordre aujourd'hui, au point que les thuriféraires de Jaurès oublient d'en parler (1), n'a pas de quoi surprendre ceux qui connaissent la carrière du tribun, mais aussi l'importance de l'antisémitisme au sein du socialisme français du XIXe siècle, depuis George Sand, Pierre Leroux (le juif est « odieux par son esprit de lucre et de spoliation »), Fourier, Toussenel (auteur de Les Juifs, rois de l'époque), Proudhon (qui parle de « cette race qui envenime tout, en se fourrant partout »), Blanqui.
Dans le dernier tiers du XIXe siècle, le développement du mouvement ouvrier, du syndicalisme et du socialisme provoque une floraison d'organisations, de journaux et de revues.
Ainsi l'ouvrier teinturier Benoît Malon, un des fondateurs de la 1ère Internationale, réfugié en Suisse puis en Italie après la Commune, une fois revenu en France fonde la Revue socialiste. Ou y retrouve un point commun à ceux qui se réclament, d'une façon ou d'une autre, du socialisme : le parallèle entre les méfaits du capitalisme et l'influence des juifs.
Jaurès, qui n'est alors qu'un dirigeant socialiste parmi d'autres, s'inscrit dans ce paysage. Le 7 juin 1898, il écrit : « La race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la fièvre du prophétisme, manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corruption et d'extorsion. » Quand l'Affaire Dreyfus aboutit, dans un premier temps, à la condamnation de l'accusé, Jaurès estima que celui-ci avait échappé à la peine de mort grâce au « prodigieux déploiement de la puissance juive ». Mais, dans les derniers mois de 1898, Jaurès changea de cap et se rangea dans le camp des dreyfusards, en lui apportant un concours très actif.
Jaurès fut récompensé de cette évolution lorsqu'il fonda, en 1904, le quotidien L'Humanité auquel collaboraient entre autres René Viviani, Aristide Briand, Léon Blum, Tristan Bernard, Lucien Herr. Pour financer son journal, Jaurès eut l'appui du banquier Louis Dreyfus, de Lévy-Bruhl, de Salomon Reinach et d'autres membres de leur communauté. Emile Cahen s'en expliqua en 1906 dans Les Archives israélites : « Les grands services rendus à la cause de la justice et de la vérité par M. Jaurès lui ont créé des titres indiscutables à la reconnaissance de tous les Israélites français. Ce sont eux qui, en très grande partie, l'avaient, il faut bien le dire, aidé à fonder son journal. »
P V. RIVAROL
(1) Il n'en est ainsi pas question à la mairie (socialiste) du XVIIIe arrondissement de Paris qui organise justement une exposition à l'occasion du 150e anniversaire de la naissance de Jaurès, le 3 septembre 1859 (NDLR).

lundi 16 août 2021

Jean Jaurès entre mythe et réalité

 Le Figaro Magazine - 12/12/2009

À la fois philosophe, homme politique et journaliste, Jaurès est une figure légendaire du socialisme français. Mais l'histoire réelle montre les défauts de la statue.

Au mois d'octobre dernier, c'est sous un portrait de Jaurès - dont on commémore cette année le 150e anniversaire de la naissance - que les militants toulousains du PS se réunissaient pour désigner leur tête de liste aux prochaines régionales. A côté de Léon Blum et de François Mitterrand, le fondateur de L'Humanité reste une figure tutélaire du socialisme français, d'autant plus forte qu'elle est auréolée du martyre.

« La gauche d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec la gauche de Jaurès », avait lancé Nicolas Sarkozy en 2007, pendant sa campagne électorale. Les socialistes avaient alors dénoncé une « récupération politique ». Ils ont protesté encore plus fort, au printemps dernier, quand un candidat lepéniste aux élections européennes a utilisé des affiches illustrées d'une photo et d'une citation du tribun (« À celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien »), assorties de ce slogan : « Jaurès aurait voté Front national. »

Essayer de tirer Jaurès à droite est une illusion. Dominique Jamet, qui lui consacre un essai lyrique, rappelle le mot de Clemenceau (radical qui fut l'adversaire du leader socialiste) : « On reconnaît tout de suite un discours de Jaurès. Tous les verbes y sont au futur . » Dans cette quête perpétuelle d'un monde à venir et forcément meilleur se trouve la composante utopique qui caractérise la pensée de gauche en général, et de Jaurès en particulier. Il est néanmoins vrai que revisiter sa vie réserve des surprises.

Né dans une famille de la petite bourgeoisie du Tarn, Jean Jaurès est reçu premier à l'Ecole normale supérieure. Agrégé de philosophie en 1881, professeur au lycée d'Albi, il est ensuite chargé de cours à la faculté de Toulouse. Elu député du Tarn à 26 ans, ce républicain modéré parle le langage de son époque. Louant la colonisation, il affirme ainsi, lors d'un discours prononcé à Castres, en 1884 : « Nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs. » (2) De la même époque date un célèbre article où il fait l'éloge du patronat.

Converti au socialisme vers 1892, il est élu député de Carmaux un an plus tard. S'il devient un ardent dreyfusard, c'est après un temps d'hésitation - il est initialement convaincu de la culpabilité du capitaine - et ses actuels thuriféraires oublient souvent de signaler que son anticapitalisme a pu revêtir des accents antisémites.

Battu aux élections de 1898, il soutient l'entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau (juin 1899). Une longue polémique l'oppose alors à Jules Guesde, hostile à la participation des socialistes aux gouvernements bourgeois. En 1901, c'est la rupture entre la tendance réformiste de Jaurès et le courant révolutionnaire mené par Guesde. Au congrès d'Amsterdam (1904), la IIe Internationale donne raison à ce dernier et Jaurès doit s'incliner. Il prend sa revanche en 1908, quand le congrès de Toulouse lui confie la direction de la Section française de l'internationale ouvrière. Désormais, à la tête de la SFIO comme dans ses éditoriaux de L'Humanité (créée en 1904), il se fait le héraut d'une démocratie avancée.

Jaurès est un faux marxiste. Il tente de concilier l'idéalisme et le matérialisme, l'individualisme et le collectivisme, la démocratie et la lutte des classes, le patriotisme et l'internationalisme. Héritage de son éducation chrétienne, il y a quelque chose de profondément religieux dans son attitude. Il n'est pas innocent, à cet égard, qu'en 1901 cet anticlérical ait laissé faire sa première communion à sa fille Madeleine. En 1905, lors de l'élaboration de la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat, il jouera d'ailleurs un rôle modérateur, au point que certains l'accuseront de connivence avec les conservateurs catholiques !

« Un peu d'internationalisme écarte de la patrie, beaucoup d'internationalisme y ramène », a-t-il écrit. Son grand combat, à partir de la crise de Tanger (1905), est de dénoncer une société qui « porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l'orage ». En 1910, dans L'Armée nouvelle, il propose une réorganisation de la défense donnant toute leur place aux réservistes ; en 1913, il milite contre le service militaire de trois ans. Dans cet avant-guerre, le camp nationaliste l'accuse d'être vendu à l'Allemagne. A bien y regarder, pourtant, certains de ses textes, où il exprime son amour de la patrie et du terroir, pourraient avoir été écrits par Barrès (qui l'admirait), par Péguy ou même par Maurras.

Jean-Pierre Rioux, dans un essai biographique, souligne l'incurable optimisme de Jaurès (3). Ce trait de caractère, assurément, explique son pacifisme aveugle, en juin-juillet 1914, quand il ne veut pas croire à ce qui va arriver, mais qu'il ne verra pas. Le 31 juillet, il est assassiné par un déséquilibré, sans doute intoxiqué par l'atmosphère du moment, mais sans lien, contrairement à la légende, avec la droite nationaliste.

Cette fin cruelle va participer à la construction du personnage que le Cartel des gauches fera entrer au Panthéon en 1924. D'innombrables artères françaises, baptisées du nom de Jaurès, témoignent de ce mythe. Parmi ceux qui y passent, combien savent qui il fut réellement ? Ce gros homme désintéressé, plutôt bon père et bon époux, était à la fois un intellectuel qui relisait les classiques grecs à la plage et un sincère amoureux du peuple, mais d'un peuple plus rêvé que rencontré.

Jean Sévillia =>

(1) Jean Jaurès. Le Rêve et l’Action, de Dominique Jamet, Bayard.

(2) Oeuvres de Jean Jaurès. Les Années de jeunesse, 1859-1889, édition établie par Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Fayard.

(3) Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux, Perrin, « Tempus »

jeudi 19 novembre 2020

Charles Péguy, enfant de France 3/3

 En 1897 Péguy épouse civilement Charlotte Beaudouin à la mairie du cinquième arrondissement de Paris. Recalé à l'agrégation de philosophie, il achète avec l'argent de sa belle-famille une librairie près de la Sorbonne - à l'angle des rues Cujas et Victor-Cousin - où il compte certes vendre des livres, mais également en éditer et réunir ses amis, au sous-sol, afin de discuter de la jeunesse du monde. Bergson et Jaurès compteront parmi les visiteurs les plus prestigieux. Dans ce haut lieu du dreyfusisme, Péguy publie les frères Tharaud, Romain Rolland, Charles Andler, mais il ne réussit pas à imposer le roman d'Antonin Lavergne, Jean Coste, témoignage dénué de parti pris sur la misère que vivent les instituteurs : le curé y est dépeint comme un « brave homme », un « honnête homme », et le parti radical ne semble pas plus glorieux que celui de la réaction.

La phobie des tricheurs et des hâbleurs

Multipliant les échecs financiers, il propose à son conseil d'administration de créer une nouvelle structure, les Cahiers de la Quinzaine, « périodique d'information qui donnerait, sous la forme authentique du document, les faits essentiels de la quinzaine ». Il finira par rassembler autour de lui « tous ceux qui ne trichent pas. Nous sommes ici des catholiques qui ne trichent pas, des protestants qui ne trichent pas, des Juifs qui ne trichent pas, des libre-penseurs qui ne trichent pas. [...] Et nous avons contre nous les catholiques qui trichent, les protestants qui trichent, les Juifs qui trichent, les libre-penseurs qui trichent... », ce qui faisait déjà beaucoup de monde.

La grande entreprise des Cahiers commence exactement le 5 janvier 1900 avec sa « Lettre du provincial » introductive, Péguy la place sous les auspices d'un « provincial » pascalien qui lui ressemble. Le nombre d'abonnés atteindra mille quatre cents environ - dont une centaine en Italie, certains en Allemagne - et la revue comptera deux cent vingt-neuf numéros de taille inégale - de trente-six à six cent dix pages -, rédigés par Péguy, certes, mais aussi par André Suarès, Anatole France, Daniel Halévy, Romain Rolland, qui y publiera son Jean-Christophe... Seule la mort de son « gérant » interrompra la parution de cette chronique de France. Conformément à son caractère entier et avide de liberté, Péguy affirme : « Tous les cahiers, sans aucune exception [...] sont faits pour mécontenter un tiers au moins de la clientèle. »

Après 1880, charnière qui sépare donc le monde avec les dieux et avec Dieu de la panmuflerie béotienne, 1905 est l'autre année cruciale pour le socialiste spiritualiste Péguy qui réintègre la France charnelle. Guillaume II, à Tanger, conteste à la France ses droits sur le Maroc; la menace allemande ressurgit; Péguy répudie son idéalisme pour se souvenir de sa race temporelle : « Je savais [qu']une nouvelle période avait commencé dans l'histoire de ma propre vie, dans l'histoire de ce pays, et assurément dans l'histoire du monde. [...] Tout le monde en même temps connut que la menace d'une invasion allemande était présente ». Mystérieux atavisme de la race...

Il reproche à Jaurès de ménager l'anti-patriotisme de Gustave Hervé lequel, si la France était attaquée, a prévenu : « sans nous préoccuper de savoir quel serait l'agresseur, nous répondrions à l'appel aux armes par la grève générale des réservistes ». Toujours, Péguy veut sauver et au premier chef contre celui qu'il n'appellera plus désormais que le « traître Hervé ». S'il voit poindre la menace, tel n'est pas le cas des aveugles du parti intellectuel bramant à la paix et à l'internationalisme prolétarien sous la responsabilité de plus en plus impardonnable de Jaurès : Péguy estime d'ailleurs, dès 1906, que son « assassinat » serait « chose non seulement possible, mais désirable » en cas de conflit avec l'Allemagne.

Le soldat monte au front

Le « petit Charles » (1 mètre 60) veut se battre : il demande son maintien dans la réserve d'activé et obtient le grade de lieutenant. Avec la France charnelle, il redécouvre les « quatre points cardinaux de la gloire de Paris » et donc « de toute la France », ceux-ci à la fois monarchiques, impériaux et républicains, mais par-dessus tout et toujours français : l'Arc de triomphe, les Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, sous l'autorité de laquelle procède le peuple de Paris, « peuple roi », républicain et royal, révolutionnaire et « traditionaliste ». Paris lui-même est un « monument unique au monde » où chaque pavé résonne d'une histoire infinie, où retentit le long écho de toute race française - à l'exception, dit Péguy, de la période orléaniste, hors histoire charnelle, épisode financier sans terreau ni terroir.

Le compte à rebours commence à la fin du mois de juillet de 1914.

Ravi à l'idée d'en découdre, Péguy salue ses amis et sa famille. Il ne verse aucune larme, au contraire, semble-t-il, sur l'assassinat de Jaurès au Café du Croissant. Le 5 septembre, son régiment quitte Vémars en prévision de l'offensive décidée pour le lendemain par Gallieni, commandant des armées de Paris. La bataille de l'Ourcq s'engage vers midi. Les Allemands, depuis la colline de Monthyon, bombardent le sixième bataillon, que le cinquième bataillon de Péguy s'efforce de soutenir. Ordre est donné de partir à l'assaut de la colline, baïonnette au fusil. Traversée d'un champ d'avoine canardé par les Allemands. Le bataillon s'abrite derrière un talus près de la route Yverny-Chauconin, à côté de Villeroy. Le capitaine Guérin donne l'ordre de traverser le champ de betteraves qui se trouve de l'autre côté. À peine a-t-il parlé qu'il s'effondre. Péguy hurle : « Je prends le commandement ! » Debout, il dirige le tir de ses hommes et les exhorte : « Tirez ! Tirez ! Nom de Dieu ! » Refusant de se mettre à couvert, une balle l'atteint en plein front. Dans un souffle, il murmure : « Ah ! mon Dieu !... mes enfants !... » Il est cinq heures et demie.

Et l'on songe au Christ du Dialogue de l'histoire et de l'âme charnelle : « La mort est facile à subir, mon enfant, dans les littératures et dans les héroïsmes des littératures. Elle est aussi facile à subir pour qui ne voit point, pour celui qui ne la mesure pas, pour celui qui n'a pas le sens, qui n'a aucun sens de la réalité. Or il n'avait aucune teinte, aucun soupçon des littératures ni des héroïsmes des littératures, il voyait et il mesurait, il était la réalité même. Et il prenait sa mort en plein, il prenait sa mort de front... »

Rémi Soulié éléments N°156 juillet-septembre 2015

lundi 2 novembre 2020

JEAN JAURÈS ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ

 A la fois philosophe, homme politique et journaliste, Jaurès est une figure légendaire du socialisme français. Mais l’histoire réelle montre les défauts de la statue.

Au mois d’octobre dernier, c’est sous un portrait de Jaurès – dont on commémore cette année le 150e anniversaire de la naissance – que les militants toulousains du PS se réunissaient pour désigner leur tête de liste aux prochaines régionales. A côté de Léon Blum et de François Mitterrand, le fondateur de L’Humanité reste une figure tutélaire du socialisme français, d’autant plus forte qu’elle est auréolée du martyre.

« La gauche d’aujourd’hui n’a plus grand-chose à voir avec la gauche de Jaurès », avait lancé Nicolas Sarkozy en 2007, pendant sa campagne électorale. Les socialistes avaient alors dénoncé une « récupération politique ». Ils ont protesté encore plus fort, au printemps dernier, quand un candidat lepéniste aux élections européennes a utilisé des affiches illustrées d’une photo et d’une citation du tribun (« A celui qui n’a plus rien, la patrie est son seul bien »), assorties de ce slogan : « Jaurès aurait voté Front national. »

Essayer de tirer Jaurès à droite est une illusion. Dominique Jamet, qui lui consacre un essai lyrique, rappelle le mot de Clemenceau (radical qui fut l’adversaire du leader socialiste) : « On reconnaît tout de suite un discours de Jaurès. Tous les verbes y sont au futur . » Dans cette quête perpétuelle d’un monde à venir et forcément meilleur se trouve la composante utopique qui caractérise la pensée de gauche en général, et de Jaurès en particulier. Il est néanmoins vrai que revisiter sa vie réserve des surprises.

Né dans une famille de la petite bourgeoisie du Tarn, Jean Jaurès est reçu premier à l’Ecole normale supérieure. Agrégé de philosophie en 1881, professeur au lycée d’Albi, il est ensuite chargé de cours à la faculté de Toulouse. Elu député du Tarn à 26 ans, ce républicain modéré parle le langage de son époque. Louant la colonisation, il affirme ainsi, lors d’un discours prononcé à Castres, en 1884 : « Nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs. » (2) De la même époque date un célèbre article où il fait l’éloge du patronat.

Converti au socialisme vers 1892, il est élu député de Carmaux un an plus tard. S’il devient un ardent dreyfusard, c’est après un temps d’hésitation – il est initialement convaincu de la culpabilité du capitaine – et ses actuels thuriféraires oublient souvent de signaler que son anticapitalisme a pu revêtir des accents antisémites.

Battu aux élections de 1898, il soutient l’entrée de Millerand dans le ministère Waldeck-Rousseau (juin 1899). Une longue polémique l’oppose alors à Jules Guesde, hostile à la participation des socialistes aux gouvernements bourgeois. En 1901, c’est la rupture entre la tendance réformiste de Jaurès et le courant révolutionnaire mené par Guesde. Au congrès d’Amsterdam (1904), la IIe Internationale donne raison à ce dernier et Jaurès doit s’incliner. Il prend sa revanche en 1908, quand le congrès de Toulouse lui confie la direction de la Section française de l’internationale ouvrière. Désormais, à la tête de la SFIO comme dans ses éditoriaux de L’Humanité (créée en 1904), il se fait le héraut d’une démocratie avancée.

Jaurès est un faux marxiste. Il tente de concilier l’idéalisme et le matérialisme, l’individualisme et le collectivisme, la démocratie et la lutte des classes, le patriotisme et l’internationalisme. Héritage de son éducation chrétienne, il y a quelque chose de profondément religieux dans son attitude. Il n’est pas innocent, à cet égard, qu’en 1901 cet anticlérical ait laissé faire sa première communion à sa fille Madeleine. En 1905, lors de l’élaboration de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, il jouera d’ailleurs un rôle modérateur, au point que certains l’accuseront de connivence avec les conservateurs catholiques !

« Un peu d’internationalisme écarte de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène », a-t-il écrit. Son grand combat, à partir de la crise de Tanger (1905), est de dénoncer une société qui « porte en elle la guerre comme la nuée dormante porte l’orage ». En 1910, dans L’Armée nouvelle, il propose une réorganisation de la défense donnant toute leur place aux réservistes ; en 1913, il milite contre le service militaire de trois ans. Dans cet avant-guerre, le camp nationaliste l’accuse d’être vendu à l’Allemagne. A bien y regarder, pourtant, certains de ses textes, où il exprime son amour de la patrie et du terroir, pourraient avoir été écrits par Barrès (qui l’admirait), par Péguy ou même par Maurras.

Jean-Pierre Rioux, dans un essai biographique, souligne l’incurable optimisme de Jaurès (3). Ce trait de caractère, assurément, explique son pacifisme aveugle, en juin-juillet 1914, quand il ne veut pas croire à ce qui va arriver, mais qu’il ne verra pas. Le 31 juillet, il est assassiné par un déséquilibré, sans doute intoxiqué par l’atmosphère du moment, mais sans lien, contrairement à la légende, avec la droite nationaliste.

Cette fin cruelle va participer à la construction du personnage que le Cartel des gauches fera entrer au Panthéon en 1924. D’innombrables artères françaises, baptisées du nom de Jaurès, témoignent de ce mythe. Parmi ceux qui y passent, combien savent qui il fut réellement ? Ce gros homme désintéressé, plutôt bon père et bon époux, était à la fois un intellectuel qui relisait les classiques grecs à la plage et un sincère amoureux du peuple, mais d’un peuple plus rêvé que rencontré.

Jean Sévillia

(1) Jean Jaurès. Le Rêve et l’Action, de Dominique Jamet, Bayard.

(2) Oeuvres de Jean Jaurès. Les Années de jeunesse, 1859-1889, édition établie par Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Fayard.

(3) Jean Jaurès, par Jean-Pierre Rioux, Perrin, « Tempus »

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/jean-jaures-entre-mythe-et-realite/

mercredi 5 août 2020

Clemenceau : la raison de l’État est toujours la meilleure

Clémenceau  la raison d'État est toujours la meilleure.jpeg« Rendez à César ce qu est à César, mais tout est à César ». Ce trait d'humour grinçant résume la pensée de Georges Clemenceau, grand serviteur de l’État sans doute, mais qui s'en faisait une idée si haute qu'il n'a pas hésité à faire tirer sur des grévistes. À balles réelles

C’est dans une tranquille « bicoque » de pécheur vendéen, à Saint-Vincent-sur-Jard, que Georges Clemenceau (1841 1929) a passé le crépuscule de sa vie. Loin, bien loin des lieux qu'il enflamma : la Chambre, Beauvau, Matignon, les tranchées. Sur le lit de la cabane, l'œil est attiré par un grand aplat de couleur ambre une majestueuse peau de tigre.

Au carrefour de deux siècles, l’ombre de Clemenceau trône, imposante, telle la statue du commandeur. Et, un siècle après son arrivée à la tête du gouvernement d'un pays embourbé dans la Grande Guerre, c'est peu de dire que la figure du « Tigre » est toujours sous le feu des projecteurs.

Emmanuel Macron va rendre hommage ce mois de novembre à un Clemenceau qui, jusque-là, était surtout présent dans la bouche de Manuel Valls. Le Catalan, depuis quelques années, est le zélateur public numéro un du « Père la Victoire ». Il s'y réfère sans cesse, se compare à lui sans vergogne; il faut dire que la comparaison ne peut qu'être à l'avantage de Valls. « Premier flic de France » devenu président du Conseil, dreyfusard ferraillant contre l'antisémitisme, laïcard fustigeant « l'obscurantisme », réformiste briseur de grèves, il est son étoile, sa référence. On serait tenté de dire : son saint patron. Valls, lui, a dû se contenter de porter la loi Travail, de lutter contre Dieudonné, de perdre une primaire et de pleurnicher contre l'islamo-gauchisme de ses rivaux. Qu'importe si le costume est trop grand pour lui : la politique est affaire de symboles, même usurpés.

À l’omniprésence politique du souvenir de Clemenceau, il faut ajouter la frénésie éditoriale autour du Tigre; quoi de plus naturel en cette période de centenaire de 14-18 ? Les éditions Robert Laffont viennent ainsi de publier un excellent Dictionnaire Clemenceau (dirigé par S. Brodziak et S. Tomei, préfacé par J.-N Jeanneney). De quoi mieux connaître, de A à Z, ce monstre sacré de la politique française, souvent réduit à des slogans ou à quelques citations.

Un républicain de combat

Clemenceau, c’est d’abord l'histoire d'un homme de gauche, né en 1841 à Mouilleron-en-Pareds. Enraciné en Vendée blanche, il est pourtant un Bleu authentique. C'est que, chez les Clemenceau, on est républicain (et médecin) de père en fils. Paul, l’arrière-grand-père de Georges, était engagé dans les Armées républicaines lors des guerres de Vendée (1793-1796). Le propre père du Tigre, républicain ardent des révolutions de 1830 et 1848, lui a transmis une armature intellectuelle clairement à gauche : on dit qu'un buste de Robespierre trônait sur la cheminée familiale. Dans ces conditions, on ne s’étonne guère du fameux discours que prononcera Clemenceau en janvier 1891 : « La Révolution est un bloc », dont il « prend tout » car « on ne peut rien distraire ». L’orateur ira jusqu'à l’absurde, affirmant que « la Terreur blanche a fait plus de victimes que l'autre » !

C'est à Paris que Georges se lance en politique. Face à la Commune, son attitude est ambivalente mais il plaidera l’amnistie des insurgés. À la chambre des députés, menant les Radicaux, sa verve devient légendaire. Son credo ? L’enracinement de la jeune et fragile République, et la mise en œuvre de ses principes essentiels, au premier chef desquels se trouve la séparation des Églises et de l'État. Il s’en fait l'énergique porte-voix. Puis il prend la tête de l'Intérieur, où se forge son image de « dur », de « premier flic de France » expression créée par l'intéressé lui-même en 1906 et passée à la postérité. De cette période, puis de son premier passage à la tête du Conseil 1906-1909) Clemenceau écope d'une légende noire, celle du « briseur de grèves ». En 1907 dans le Midi, six viticulteurs manifestants meurent dans des violences. En 1908 encore, à Draveil et à Vigneux, des grévistes sont tués. L’antagonisme entre Radicaux et socialistes est à son comble. L'hostilité puissante de la gauche la plus cramoisie à l’encontre du Tigre est une réalité encore aujourd'hui. Tandis que Valls pérore, on n'a pas encore entendu Mélenchon rendre hommage au Tigre… Y aurait-il donc bien « deux gauches irréconciliables » ? Hier, l’antagonisme entre Clemenceau, le jacobin patriote, défenseur de la propriété individuelle, et Jaurès l'internationaliste pacifiste, favorable à la collectivisation des moyens de production. Aujourd'hui, celui opposant d'une part un centre-gauche républicain réformiste, de l'autre une gauche outrancière et « insoumise ». Sous le ciel orageux de la gauche, le Radical a aussi été le pourfendeur de la colonisation tandis que son alter ego Jaurès, héritier de Ferry s’en est fait le défenseur au nom de la diffusion des principes universels de la Révolution. Ce qui n'empêche pas Jean-Pierre Chevènement de clamer que « l'héritage de Clemenceau, c'est l'universalisme », et Vincent Peillon de bouder le Vendéen au profit de Jaurès.

La mémoire de Clemenceau, on le voit, ne peut être que complexe à gauche.

Quand la droite s'en mêle

Mais la postérité du Tigre est surtout indissociable de la Guerre. Lorsqu'il devient président du Conseil pour la seconde fois, le conflit est enlisé. Nous sommes en 1917. Sa conduite des affaires, son patriotisme - loué par Barrés - et, bien sûr, la victoire finale contre les Puissances centrales, ont fini de faire de Clemenceau l’éternel « Père la Victoire ». Les images le montrant, canne en main, parcourant les tranchées au contact des Poilus, sont devenues proprement mythiques. Désormais, ses moustaches se confondent avec un certain visage de la Patrie. C'est en 1918-1919 que la sympathie populaire à l'endroit de Clemenceau atteint son comble. À droite, le « Bloc patriotique » dominant la chambre bleu horizon acclame le Tigre et désire en faire son candidat. Léon Daudet, qui n’avait jamais manqué de ferrailler contre le Radical, publie en janvier 1920 un article dans L’Action Française : « Pourquoi je vote pour Clemenceau ». Même Maurras, en 1918, n'a pas caché son émotion en apprenant la tirade du Président du Conseil : « Politique intérieure, je fais la guerre politique étrangère, je fais la guerre. Je fais toujours la guerre ». L’AF rendra épisodiquement hommage au Tigre, avec tout de même des réserves de Maurras et bien sûr de Bainville.

Mais le charme opère et, dans à peu près toutes les droites, Clemenceau, le vieil ennemi, se mue progressivement en icône. Chez De Gaulle bien sûr; il faut dire que le parallèle entre les deux vainqueurs est trop tentant. Mais aussi chez Séguin, Sarkozy (qui a emprunté au Tigre le titre de son livre Tout pour la France) ou encore Fillon. Pendant la campagne 2017 Clemenceau a même été cité deux fois. Par le candidat LR d'abord, puis par la présidente du FN aussitôt accusée de plagiat. En cause ? La formule prononcée le jour de l'Armistice ! « La France, hier soldat de Dieu, aujourd'hui soldat de l'humanité, sera toujours le soldat de l'idéal »

Témoin d'une époque

On le voit, Clemenceau fait aujourd'hui figure de « grand ancêtre », allègrement récupéré, et ce, par-delà les chapelles et les mémoires. De droite, de gauche, on se bouscule à Mouchamps, en Vendée, pour se recueillir devant sa tombe. Bruno Retailleau (LR) a d'ailleurs écrit à Emmanuel Macron afin que l'hommage national ait lieu en terre vendéenne. Bref au-delà des légendes noires, le vieux Radical à moustache s'est mué en icône « rassembleuse » très à la mode dans la République du « en même temps ». Au risque de diluer le vrai caractère du Tigre ?

Si son souvenir permet aux Français de se rappeler des 1 400 000 de leurs pères morts au front, la Clemenceau-mania ne doit pas faire oublier les conséquences désastreuses de ses traités de paix, et de son acharnement à détruire l’Autriche-Hongrie des Habsbourg. Ni, d'ailleurs, la prodigieuse agressivité d'une IIIe République radicale qui, à l'aube du XXe siècle, fit quasiment des catholiques des « hors-la-loi », pour reprendre l’expression de Jean Sévillia.

A-t-on tout dit de Clemenceau ? Non, bien sur. C'est aussi, qu’on le loue ou qu’on l’abhorre, un homme d’État d'une rare culture,

un érudit, un collectionneur d’art, ami de Monet et féru d'estampes japonaises. Face à un adversaire de ce niveau, la droite de l’époque a su tirer le meilleur d'elle-même. C'est pour répondre à Clemenceau, lequel opposait « la France de Rome et la France de la Révolution » (1902) que Maurras déclama son cri d'amour à notre civilisation.

« Ce suppôt de Genève et de Londres m’a fait sentir clairement que je suis Romain. Par lui, j'ai récité le symbole attaché à mes deux qualités de citoyen français et de membre du genre humain [...] Je suis Romain dès que j'abonde en mon être historique, intellectuel et moral. Je suis Romain parce que si je ne l'étais pas je n aurais à peu près rien de français. Et je n’éprouve jamais de difficultés à me sentir ainsi Romain, les intérêts du catholicisme romain et ceux de la France se confondant presque toujours, ne se contredisant nulle part » (Le dilemme de Marc Sangnier 1906).

C'était le siècle du Tigre et celui du Maître de Martigues. C'était la France, qu'est-ce qu'il en reste ?

François La Choüe monde&vie 9 novembre 2017 n°947

lundi 30 septembre 2019

La droite et le socialisme par Pierre LE VIGAN

Il est d’usage de considérer la droite comme le contraire du socialisme. La droite serait anti-socialiste pour la simple raison qu’elle serait une anti-gauche, ce qui revient à dire que la gauche, ce serait, peu ou prou, d’une manière ou d’une autre, le socialisme. Paradoxal alors que le socialisme a longtemps excédé les catégories de droite et de gauche, avant l’affaire Dreyfus.
Or l’opposition au socialisme n’est pas constante dans l’histoire de la droite, de même que la gauche est fort loin de se définir principalement par l’adhésion à l’idée socialiste – aussi variée et polymorphe que puisse être cette idée. Les choses sont en effet plus compliquées. D’une part, les courants d’idées que sont le socialisme, le nationalisme, etc., ne se situent pas sur le même plan que les catégories de droite et de gauche. D’autre part, droite et gauche elles-mêmes ne sont pas les symétriques l’une de l’autre.
Un détour est ainsi nécessaire par la gauche pour comprendre la droite. Raymond Huard défend à propos de la gauche l’hypothèse suivante :  la question ne serait pas de savoir si la gauche est une ou plurielle (« les gauches »), mais serait plutôt de se demander si la gauche est une donnée permanente de la vie politique française ou si « elle se construit dans certaines conjonctures historiques alors qu’à d’autres moments, cette notion (de gauche) n’est pas opératoire pour décrire les forces politiques, ne correspond pas à une réalité objective, ni même à l’impression subjective des individus (1) ».
Cette hypothèse est convaincante. Elle consiste à voir en la gauche un rassemblement qui ne prend forme que dans des circonstances historiques précises – et rares. On peut estimer qu’une définition de la droite relèverait d’une définition non symétrique. À savoir qu’on pourrait toujours repérer la présence d’une droite dans l’histoire française des deux derniers siècles, et que celle-ci se définirait par le souhait de maintenir l’ordre établi.
Naturellement, cet ordre changeant régulièrement, la droite change aussi, c’est-à-dire qu’elle change pour que rien ne change. En ce sens, cette droite dite « conservatrice » est aussi, et surtout, une droite moderne; elle conserve ce qui est compatible avec les mutations de la modernité : c’est-à-dire, en dehors du pouvoir de l’argent, pas grand chose. Cette droite se définit toujours  par le refus du constructivisme. Cette droite est en ce sens naturellement anti-socialiste : parce que c’est une droite « libérale », c’est-à-dire tolérante envers les évolutions qui se font sans contrôle humain conscient, alors qu’une droite conservatrice (radicalement conservatrice) peut être constructiviste, dans la mesure où la volonté de conserver, de maintenir (certains équilibres, certaines mœurs, etc.) n’équivaut pas au « laisser-faire » (comme le montre l’exemple de l’écologie). D’où la possibilité – entrevue par la « Nouvelle Droite », autour de la revue Éléments, d’un conservatisme révolutionnaire, tendance qui peut amener cette droite (radicale, ou dite « extrême » par ses ennemis ou ceux qui tout simplement ne la comprennent pas) à considérer certaine variante de socialisme comme la plus apte à restaurer certains principes qui sont les siens, par exemple l’unité de la communauté du peuple, la souveraineté nationale, la justice au sein du peuple, etc. Si la droite classique, au pouvoir ou proche du pouvoir depuis deux siècles, est anti-socialiste, paradoxalement, c’est parce qu’elle vient de la gauche, d’une certaine gauche de 1789, celle qui se définit par un principe d’opposition aux structures communautaires et une volonté de « naturaliser » le social, cette gauche de 89 qui a historiquement évolué vers la droite pour laisser la place à d’autres gauches selon un processus de sinistrisme parfaitement élucidé par Albert Thibaudet (2).
Les rapports de la droite au socialisme sont donc évolutifs pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce que le socialisme en France connaît des mutations idéologiques considérables, et que sous le nom de « socialistes » cœxistent parfois des conceptions totalement incompatibles, de la gauche « progressiste » à la « gauche réactionnaire » (3).
Ensuite parce que, si l’« on ne se pose qu’en s’opposant », la droite change en fonction de l’évolution de la gauche, et de la « seconde naissance » que connaît celle-ci, en 1848-49, quand la Montagne  (Ledru-Rollin, Schoelcher, et les démocrates socialistes) se rapproche des socialistes, et quand la gauche, comme l’a justement remarqué Maurice Agulhon, commence à s’identifier, non seulement à la Révolution de 89-93, à la République, et au suffrage universel, mais aussi à « l’espérance sociale ». Comme le signalait Karl Marx (Les luttes de classes en France) en 1849, l’union du parti des ouvriers, et celui de la petite bourgeoisie était considérée comme « le parti rouge ». D’où un lien entre socialisme modéré et radical-socialisme (4). En d’autres termes, le changement social et la République deviennent une espérance commune à partir du milieu du XIXe siècle.
Enfin parce qu’il existe une droite non libérale dont le rapport au socialisme oscille entre le refus de toute eschatologie « progressiste » et néanmoins la sympathie pour l’esprit communautaire et organique dont le socialisme peut être porteur.
Dès Babeuf, des convergences entre un certain socialisme et les positions d’une certaine droite apparaissent. L’opposition entre les « ventres creux » et « le million doré » évoque l’opposition du « peuple » et des « Gros » (Pierre Birnbaum) généralement repérée comme un des thèmes de la droite radicale. Il y a aussi dans le communisme de Babeuf une composante libertaire et une passion du peuple réel contre les abstractions universalistes qui le conduisent à s’insurger contre ce qu’il appelle le « populicide » vendéen.
Si l’égalitarisme de Babeuf ne rencontre pas de sympathie à droite, son populisme et son esprit libertaire trouvent un écho dans la droite radicale. Mais c’est un autre socialisme qui prend forme tout au long du XIXe siècle. Il se réclame de la transparence et de la rationalité et Karl Marx en représente la figure centrale. À la « fausse science » libérale, il oppose la « vraie science » des rapports sociaux. « L’humanité est en dehors de l’économie politique, l’inhumanité est en elle », écrit Marx. Au pessimisme d’une certaine théocratie pour qui « l’homme est un diable », Marx oppose l’idée selon laquelle rien de ce qui est diabolique ne serait humain, le mal étant seulement concentré dans la phase bourgeoise de l’évolution humaine, propos symétrique et tout aussi absurde. Le mal ne serait qu’un produit de circonstance de l’économie bourgeoise, qui dépossède l’homme de lui-même, et lui enlève sa « mienneté » (Paul  Ricoeur).
Les critiques marxiennes mettront cinquante ans à avoir un écho à droite, avec la Jeune Droite de Thierry Maulnier et les spiritualistes des années Trente, qui ne se réduisent pas à la droite anti-conformiste, mais lui sont liés de maintes façons (5). Ce délai de réaction de la droite peut paraître long. Mais les critiques de Marx sont aussi longues à influer sur le socialisme français lui-même. En effet, l’idée socialiste en France, à partir de la IIe République, et malgré Proudhon dont les points de vue originaux font le « Rousseau du socialisme »,  se confond souvent avec un « maximalisme de la République » (Ernest Labrousse). Le socialisme est dans cette perspective la République « poussée jusqu’au bout », idée que l’on trouve très présente chez Jean Jaurès et jusqu’à, toute proportion gardée, Max Gallo dans les années 1980. Avec ce socialisme-là, ni la droite libérale, ni la droite radicale ne se reconnaisse d’affinités. Pour la première, la République, pour être acceptable, ne saurait être autre chose qu’un orléanisme sans roi. Pour la seconde, la République est une imposture sous sa forme libérale, qui ne cache que la domination de l’Argent-Roi.
À la fin du XIXe siècle apparaît un autre socialisme français qui éveille des sympathies à droite. C’est un socialisme peu républicain, ou du moins critique par rapport à la tradition républicaine inaugurée en 1792, un socialisme anti-autoritaire, anti-belliciste (qui se rappelle justement le rôle funeste de la Gironde dans l’embrasement de l’Europe en 1792), et « mutuelliste » et fédéraliste (on peut être fédéraliste tout en critiquant bien entendu le rôle belliciste objectif de la Gironde en 1792). C’est le socialisme de Proudhon qui influence, outre le mouvement ouvrier, l’essentiel de l’anarchisme en France. Ce socialisme est aussi en partie celui de la C.G.T. naissante (alors que la S.F.I.O. est plus marquée par le « maximalisme de la République »). L’éclosion de ce socialisme libertaire et anti-parlementaire est suivie avec intérêt par Maurras, pour qui la royauté doit être une fédération de « libres républiques », et pour qui le socialisme uni à la monarchie comme « un gant va à une belle main ».
Le socialisme est à ce moment pris dans les contradictions que l’aventure de Boulanger, puis l’affaire Dreyfus, avait mis en évidence. Première crise : le boulangisme. Certains socialistes, comme Paul Brousse et les « possibilistes de droite » se rangent résolument  dans le camp de la légalité parlementaire, tandis que d’autres, bien qu’anti-boulangistes, dénoncent aussi les « républicains bourgeois » dont « l’amour du lucre » est, disent-ils, la cause du boulangisme. Dans ce dernier camp se situe Jean Allemane, figure centrale du socialisme de l’époque, et les « possibilistes de gauche ». Proche de cette position est le Parti ouvrier français dont le mot d’ordre est : « Ni Ferry, ni Boulanger » (6). D’autres socialistes encore, comme Benoît Malon, comme les blanquistes (et c’est aussi la tentation de Lafargue), voient en Boulanger le moyen de renverser la République anti-ouvrière de Jules Ferry.
Deuxième moment de clivage : l’affaire Dreyfus. Elle divise à nouveau le socialisme, entre hommes de gauche privilégiant les « droits de l’homme », et anti-bourgeois intransigeants. Ceux-ci rencontrent des sympathies à droite, d’autant que la droite, même dans ses composantes radicales, est, avant la naissance de l’Action française, ralliée à la République (la Ligue de la Patrie française de Jules Lemaître, futur maurrassien, se donne alors pour objectif d’instaurer une « République de tous », qui soit protectrice des ouvriers, de même que François Duprat parlera vers 1970 d’instaurer l’« État du peuple tout entier »).
Aussi s’élaborent des rapprochements entre un socialisme de la base, principalement « un syndicalisme qui, entre 1906 et 1910, avait fait craindre la révolution à la société bourgeoise » (Michel Winock)  et une certaine droite radicale, autour de la jeune Action française. C’est notamment l’expérience, en 1911, du Cercle Proudhon (7).
Cette configuration favorable à un rapprochement entre opposants de droite et de gauche est de courte durée. Dès avant 1914, c’est le socialisme comme « républicanisme de gauche » qui devient dominant. Pour autant, le caractère agonal de certaines influences perdure. Dans les années Trente, des conceptions corporatistes comme celles de François Perroux et de  Maurice Bouvier-Ajam sont imprégnées de l’esprit du socialisme fédéraliste et « auto-gestionnaire » de Proudhon. Il en sera de même pour les thèmes des gaullistes (principalement les gaullistes dits « de gauche ») concernant la participation comme troisième voie. De même, la « dérive fasciste » (Philippe Burrin) d’une certaine classe politique de la fin des années Trente et de l’Occupation concerne tout autant des hommes politiques originaires de la gauche que de la droite. Il est même assuré que ceux qui viennent de la gauche furent ceux qui mirent dans l’adhésion à un socialisme national fascisant le plus de souci de « rigueur » doctrinale et surtout de continuité idéologique (voir en ce sens les Mémoires de Marcel Déat et ses écrits politiques d’avant et pendant l’Occupation, Mémoires politiques, Denoël, 1989).
La gauche aime en effet la rigueur intellectuelle, y compris quand elle devient le contraire de la rigueur humaine. C’est ce qui la mène à professer, parfois, plus qu’un césarisme en épaulettes, ce que Péguy appelait « un césarisme en veston ». Dans le même temps, un certain nombre d’hommes classés « à droite », de Charles Péguy à Alain de Benoist, considèrent que la misère est un obstacle au développement de la vie intérieure, et qu’il n’y a pas de communauté qui vaille sans que règne l’équité entre ses membres. De ce fait, si une certaine droite, de Leroy-Beaulieu au Club de l’Horloge professe depuis cent ans un anti-socialisme viscéral, une autre droite (radicale ou révolutionnaire) n’a cessé d’avoir de profondes convictions sociales. Droite moderne et droite contre-moderne n’ont cessé de s’opposer ici d’une manière plus profonde que l’opposition dite « droite – gauche ».
Pierre Le Vigan
Notes
1 : Raymond Huard, in La Pensée, n° 291, 1993.
2 : Albert Thibaudet, Les idées politiques de la France, 1932.
3 : cf. Marc Crapez, La gauche réactionnaire, Berg, 1996, et Naissance de la gauche, Michalon, 1998.
4 : cf. Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes, n°1, « Le radicalisme », 1980.
5 : cf. Jean-Louis  Loubet del Bayle, Les non-conformistes des années Trente, Le Seuil, 1969, réédition en 1987.
6 : cf. Claude Mainfroy, « Sur le phénomène radical », in Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes, op. cit.
7 : Les Cahiers du Cercle Proudhon furent réédités dans les années 1980 par ce qui était alors la Nouvelle Action française de Bertrand Renouvin, puis l’ont été par Avatar Éditions, « La culture sans barrières », Cahiers du Cercle Proudhon, 2007, introduction d’Alain de Benoist.
• Le présent article, remanié pour Europe Maxima, est paru dans Arnaud Guyot-Jeannin (sous la direction de), Aux sources de la droite, L’Âge d’Homme, 2000.

mercredi 15 mai 2019

La Petite Histoire : Pourquoi la colonisation est une entreprise de gauche !

Après avoir remis les choses au clair au sujet du prétendu « pillage » des colonies par la France, La petite Histoire revient sur un autre grand tabou, à savoir le rapport entre la gauche et la colonisation. En effet, si aujourd’hui cette thématique est accolée à la droite ou à l’extrême-droite, la colonisation a bien été initiée et portée à bout de bras par la gauche républicaine, de Jules Ferry à Léon Blum en passant par Jean Jaurès et Léon Gambetta. Retour sur un autre mythe intouchable.

vendredi 30 octobre 2015

Barrès et Jaurès

l y a bien des murs qui s’écroulent en ce moment, et pas seulement le mur de Berlin ; bien des frontières qui se défont, et pas seulement celles de la Yougoslavie. Dans tous les domaines, on assiste aujourd’hui à l’effondrement des anciens clivages, à la disparition des points de repère. Dans le domaine des idées, le divorce des familles intellectuelles et des familles politiques est désormais consommé : quel est l’intellectuel digne de ce nom qui peut aujourd’hui se reconnaître dans une pratique de parti ? Quant aux partis eux mêmes, engagés dans une course au recentrage qui ne cesse de s’accélérer, il est clair qu’ils ne s’affrontent plus que sur le choix des moyens et que leurs objectifs sont les mêmes. Tandis qu’on sent poindre la crise de régime, les uns se mettent aux Verts, les autres louchent sur les mâles cohortes du lepénisme, d’autres rêvent d’un grand centre mou consacrant l’apothéose des valeurs bourgeoises. Les ex-gauchistes se sont depuis belle lurette recyclés dans l’humanisme et la voiture avec chauffeur. L’État-PS en est à infecter les hémophiles (quel symbole !). Et le pitoyable débat sur l’immigration s’enferme dans les petites phrases et les mauvais calembours, comme s’il n’y avait plus à choisir qu’entre l’idéologie du bunker et celle des cosmopotes. On en est même maintenant à l’échange des faits divers (“crimes maghrébins” contre “crimes racistes”) ! Degré zéro de la réflexion. Pendant ce temps, hors des frontières de l’Hexagone, l’histoire fait retour. Tant pis pour ceux qui avaient un peu vite annoncé sa mort ! Définitif ou non, l’effondrement communiste à l’Est a des effets inattendus. Il apporte d’abord un démenti cinglant aux fines analyses des soviétologues libéraux qui, depuis des décennies, nous expliquaient doctement que l’URSS, étant un “État totalitaire”, ne pouvait pas se réformer d’elle-même et ne succomberait qu’à des pressions extérieures dans des circonstances catastrophiques. Manque de chance : la perestroïka est venue d’en haut, et même du cœur du système, du KGB. Mais cet effondrement donne à voir aussi un spectacle d’une rare impudeur : ceux-là mêmes qui se prosternaient hier devant la statue de saint Marx se bousculant devant les caméras pour affirmer que “tout communiste est un chien” ! Ceux-là mêmes qui ont suivi toutes les modes sans jamais rater un virage, staliniens dans les années cinquante, gauchistes dans les années soixante, socialistes dans les années soixante-dix, sociaux-démocrates ou libéraux dans les années quatre-vingts, venant se faire gloire de leurs reniements, communiant dans l’anticommunisme primaire et jouant des pieds et des mains pour se faire prendre en photo devant le cadavre !
Ils déchanteront vite ceux qui croient que le libéralisme triomphe aujourd’hui sans partage. La vérité est au contraire que la société occidentale libérale-marchande a perdu son repoussoir. Elle ne pourra plus désormais gloser sur le goulag pour masquer ses propres échecs et faire oublier la misère qu’elle fait naître. Elle a perdu le diable qui lui permettait de faire croire à son dieu. Elle sera maintenant jugée pour ce qu’elle est. L’aliénation même.
Dans cette situation nouvelle, il n’y a évidemment plus ni droite ni gauche. Il n’y a plus désormais qu’une seule frontière. D’un côté, ceux qui acceptent cette société de spectacle et de consommation, ceux qui se bornent à vouloir en réformer les contours sans la mettre en question. Et de l’autre, ceux qui tout simplement ne la supportent plus. Qui ne supportent plus cet univers où règnent le non-sens, l’indifférence à l’autre, la solitude de masse, le conformisme, le nouvel ordre moral, le déracinement, la loi de la jungle. Ceux qui ne croient ni à la rédemption par le marché ni à la promotion par le fric. Ceux pour qui la vie ne se ramène pas aux valeurs comptables, à la performance individuelle, à la compétition marchande. Ceux qui en ont assez d’un monde sans gratuité, sans désintéressement, sans générosité, où rien n’a plus de valeur mais où tout a un prix. Ceux qui ne veulent pas seulement des moyens d’existence, mais aussi des raisons de vivre. Le nouveau clivage de cette fin de millénaire est là, et nulle part ailleurs. C’est le clivage entre le centre et la périphérie. Et tout ce qui est dans la périphérie est solidaire.
Cause du peuple ? Oui, sans doute. Mais du peuple dans sa globalité. Le prolétariat est déjà une vieille lune et “l’union du peuple de France”, un mot d’ordre lassallien beaucoup plus que marxiste. Cause du peuple, mais aussi et surtout cause des peuples. Cause de tous ceux qui, dans le monde, refusent l’universalisation des pseudo-valeurs occidentales, l’impérialisme du “développement” et la main-mise américaine sur les façons particulières de penser et de vivre ensemble.
On est loin alors, en effet, très loin des vieux clivages. Barrès et Jaurès réconciliés pour estoquer Bernard Tapis. Beau sujet d’allégorie pour un artiste de l’avenir.
► Alain de Benoist, L’idiot International n°70, octobre 1991.

vendredi 1 août 2014

Intoxication : le mythe Jaurès

Le jour de la naissance de Louis de Funès, Jean Jaurès était assassiné. Et la jauressolâtrie bat son plein, à gauche comme à droite, chacun tirant la couverture du mythe à soi, de Sarkozy qui s'en voyait l'héritier, Louis Aliot qui estimait que Jaurès aurait voté FN, Ségolène Royal avec son "idéal jauressien de citoyenneté dans l'entreprise", Hollande voyant Jaurès admirer la construction européenne et Manuel Valls le voyant voter le pacte de responsabilité, ou encore Mélenchon rappelant que Jaurès se serait bien vu assis près de Robespierre. C'est sans doute Mélenchon qui est plus près de la réalité, avec  l'antichristianisme viscéral de Jaurès :
« Nous combattons l'Église et le christianisme parce qu'ils sont la négation du droit humain et renferment un principe d'asservissement intellectuel qui doit être banni de toute œuvre d'éducation. »
Pour revenir à la réalité, rien de mieux que de lire l'ouvrage de Bernard Antony :
J"Vous croyiez tout savoir, sinon tout, au moins presque tout sur Jaurès, icône républicaine, laïque et obligatoire ? Oubliez tout. A la veille du centième anniversaire de sa mort (il a été assassiné le 31 juillet  1914), Bernard Antony nous livre un autre "monument Jaurès", bien différent de celui figé pour l'éternité au Panthéon.
Loin de l'image d'Epinal qu'on raconte aux enfants des écoles républicaines, laïques et obligatoires elles aussi, mais aussi aux grandes personnes sommées de chanter le los du tribun de Carmaux, Bernard Antony, qui est un "pays" de Jaurès, s'est livré à un véritable travail d'investigateur.
Et il nous le montre dans sa famille, dans ses études (de Castres à la rue d'Ulm), en amoureux transi, en élu du Midi Albigeois, mais aussi, très vite, en idéologue féroce dont l'acharnement contre l'Eglise catholique passe l'entendement.
Conçue en deux parties "Histoire de Jaurès" et "Jaurès l'"historien"", cette étude très fouillée, est la toute première du genre. Enkysté dans une utopie archaïque et dans une aversion antichrétienne militante et constante, c'est un "autre" Jaurès que l'on découvre là. Dans son effrayante authenticité."
Et sur son blog, Bernard Antony ajoute :
"La vérité c’est que Jaurès ne fut nullement chrétien mais anti-chrétien, « spiritualiste » peut-être, à sa façon, c’est à dire vaguement panthéiste, gnostique, kabbaliste, c’est à dire n’importe quoi sauf catholique.
La vérité c’est qu’il fut bien, sur le plan politique, « socialiste », « collectiviste », « communiste », employant indifféremment les trois mots pour se définir.
La vérité c’est qu’il ne fut nullement le « prophète » que l’on a salué même à Valeurs Actuelles et au Figaro-Magazine mais qu’il fut au contraire d’un total aveuglement sur l’inéluctabilité de la guerre de 1914."

Il y a 100 ans, l’assassinat de Jean Jaurès

Il y a aujourd’hui 100 ans, le 31 juillet 1914, Jean Jaurès était assassiné.
Afin de couper court à toute instrumentalisation de cet "assassinat deux fois criminel, puisqu’il est stupide", contre les patriotes, nous livrons à nos lecteurs la réaction de L’Action Française, via la plume de Charles Maurras, dans le numéro du 2 août 1914 

dimanche 13 juillet 2014

Bernard Antony : « Le combat pour la nation n'a de sens que s'il est un combat pour l'enracinement et l'universel »

Bernard Antony, fondateur et président du Centre Charlier, de Chrétienté-Solidarité et de l'AGRIF (Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l'identité française et chrétienne) est un infatigable militant politique depuis ses jeunes années, mais aussi un penseur de la politique, auteur de très nombreux ouvrages très documentés sur l'actualité, le judaïsme, l'islam, la franc-maçonnerie... Homme libre et indépendant, cet ancien député européen du Front national, aujourd'hui sans étiquette politique mais toujours davantage au service du pays réel, de la liberté, des chrétientés persécutées, s'appuie sur la longue tradition, vivante, du mouvement national.
Jeanne Smits : La distinction entre « droite » et « gauche » a-t-elle encore un sens aujourd'hui ?
Bernard Antony : Elle a un sens très fondé qui s'ordonne autour de quelques mots : Décalogue, écologie humaine, humilité, soumission au réel...
Certes, il y a bien eu des chasses-croisés entre la « droite » et la « gauche » depuis que ces notions sont passées de la révélation religieuse (« à la droite du Père » ou à la gauche, avec les « maudits ») au positionnement politique dans le système démocratique. Ainsi la gauche a été originellement, jacobinement nationaliste et colonialiste, et même raciste et antisémite alors que surgissait parallèlement une droite authentique affirmant progressivement son identité dans un positionnement de Contre-Révolution à la fois morale et sociale ; hors de l'idéologie ramenant la conceptualisation de la nation aux deux idoles fondatrices de la Révolution : l'État et l'individu ; autrement dit, Le zéro et l'infini comme l'exprime magnifiquement par son titre le grand livre d'Arthur Koestler.
Et ce n'est pas, tant s'en faut, la gauche qui a eu le monopole du combat pour la justice sociale après le déboisement juridique révolutionnaire et post-révolutionnaire de tout ce qui était protection de l'ouvrier par l'inique loi Le Chapelier et les décrets d’Allarde.
Ce n'est que leur ignorance qui excuse les déclarations de certains grands responsables politiques nationalistes se plaçant dans le sillage d'une gauche bien à tort considérée par eux comme historiquement détentrice de la légitimité du combat social. À moins qu'ils ne soient eux-mêmes véritablement socialistes et de gauche.
En fait, au-delà des variations circonstancielles, il y a une cohérence très fondée dans ce qui sépare la gauche de la droite véritable, « la droite de conviction ».
Ce qui sous-tend la doctrine et les applications concrètes de cette droite par rapport à la gauche tient dans sa soumission au réel, dans sa considération réaliste et scientifique de la nature humaine, du respect de la vie, et somme toute, de là sagesse du Décalogue. Aux antipodes de l'orgueil commun à un Marx, à un Nietzsche, à un Jaurès, à un Sartre selon lequel l'homme est « créé créateur ».
Dans le même ordre d'idées, qu'en est-il du nationalisme aujourd'hui? Est-il la véritable urgence ?
La nation doit être défendue comme la réalité protectrice et bienfaisante qu'elle doit être, non comme une idole exclusive. Le nationalisme n'a de légitimité que s'il est un patriotisme « en alerte » face aux menaces pesant sur notre patrie, nos valeurs et nos libertés. Il peut être perverti s'il se mue en repliement autarcique ou en déni de ce qui peut et doit encore unir les patries de la vieille Europe.
La véritable urgence, c'est de retrouver le sens du respect de la vie, de la dignité humaine, de la défense du vrai, du beau, du bien face aux entreprises de dialectisation, de déstructuration, de désintégration de la personne humaine et de la société. Le combat pour la nation n'a de sens que s'il est un combat pour la double bienfaisance si bien exaltée par la philosophe Simone Weil si chère à Gustave Thibon : l'enracinement et l'universel. Autrement dit, le contraire du cosmopolitisme désintégrateur.
Face à une entreprise mondiale de déni nihiliste de ce qui fait « l'humain », il est évident que les combats de reconquête et de reconstruction ne peuvent qu' avoir une nécessaire dimension de solidarité chrétienne et humaine. Nous ne nous sauverons pas tout seuls.
Vous êtes l'auteur d'un remarquable Jean Jaurès, le mythe et la réalité. Voilà un personnage qu'une grande partie de la classe politique, droite et gauche confondues, tend à s'approprier aujourd'hui. Où est la méprise ?
Elle réside principalement dans l'ignorance de la réalité du personnage, de ses idées, de son utopie. Le plus consternant, c'est de lire dans certains hebdomadaires de droite ou dans l'ouvrage d'un jauressophile de droite l'affirmation d'un « Jaurès chrétien » (sic !), sous le prétexte qu'il n'était pas matérialiste comme Marx. D était en effet vaguement spiritualiste, panthéiste, gnostique, kabbaliste, c'est-à-dire tout sauf catholique et même tout sauf chrétien dans une constante volonté haineuse d'éliminer toute trace de dogme chrétien dans la conscience humaine, notamment par l'école. Un Jaurès certes bonhomme à ses heures, mais sur le fond fanatiquement avec Combes et Ferry, et que veulent continuer un Peillon et un Hamon dans le vieux projet de « substitution de religion ».
Enfin, un Jaurès «prophète», mais c'est vraiment se moquer du monde ! Trois jours avant la déclaration de guerre de l'Allemagne, et la veille de son malheureux assassinat, il prophétisait encore l’anti-militarisme massif des socialistes et syndicalistes de ce pays qui feraient échec à la guerre !
En fait par essai de récupération politicienne de cet incontestable tribun génial, on ressasse sans cesse à droite quelques inusables citations de début de carrière en faveur du patronat. On évite tout de même d'en faire autant avec ses propos bien plus nombreux, férocement antisémites, de la même époque, dans la plus parfaite continuité de Voltaire, Proudhon, Marx et Engels et, en fait, de toute la gauche au XIXe siècle.
Vous avez été le premier à dénoncer en ces termes le « génocide français ». Comment espérer le vaincre aujourd'hui ? « Politique d'abord », est-ce toujours la bonne réponse ?
« Politique d'abord » de Charles Maurras, c'est une direction d'action légitime et compréhensible alors que demeure une société encore debout mais menacée et autour et au sein de laquelle il faut mettre en place des politiques de protection.
Aujourd'hui, c'est «médecine d'abord » qu'il faut dire, c'est-à-dire d'abord le diagnostic d'un génocide non pas seulement politique mais simultanément spirituel, culturel, intellectuel et moral, et démographique.
C'est de la réanimation en tous ces domaines qu'il nous faut. Il faudra bien sûr des lois mais surtout un esprit nouveau pour des lois nouvelles, l'enjeu est métaphysique : il faut avec Chesterton « revenir au surnaturel » pour éliminer ce qui détruit le « naturel ».
Propos recueillis par Jeanne Smits
monde&vie juillet 2014