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mercredi 20 mars 2024

La Renaissance carolingienne (rediff)

 

Carte de l'Empire carolingien
L’Empire carolingien en 814.

Période de renouveau de la culture et des études au haut Moyen Âge marquant pour certains historiens la véritable rupture entre l’antiquité et le Moyen Âge (les VIe, VIIe et VIIIe siècles étant considérés par ceux-ci comme des siècles d’une Antiquité tardive), la Renaissance carolingienne reste pourtant relativement méconnue.
Beaucoup oublient ainsi qu’une grande partie des écrits latins dont nous disposons aujourd’hui, tels ceux de Boèce, Virgile, Cicéron ou la Guerre des Gaules de Jules César, sont l’objet d’une volonté de préservation qui remonte aux premiers souverains carolingiens : Pépin le Bref, Charlemagne, Louis le Pieux. A Byzance et dans le monde arabe étaient surtout conservées des manuscrits grecs. Sans les souverains carolingiens, il est fort probable que nous aurions perdu presque tout de la culture latine.
I. Un contexte politique favorable

La Renaissance carolingienne et le renouveau culturel ne peuvent pas être compris sans connaître le contexte politique européen aux VIIIe et IXe siècles.
En 751, Pépin le Bref, maire du palais, renverse le dernier roi mérovingien Childéric III, lequel est tonsuré et enfermé au monastère de Saint-Bertin. Lorsque Pépin meurt en 768, il a deux fils : Charles et Carloman, qui se partagent les territoires de leur défunt père. En 771, Carloman trouve la mort, permettant à Charles de devenir l’unique roi des Francs. Le royaume des Francs est déjà très étendu et Charles va repousser encore les frontières grâce à une série de conquêtes sur les Lombards, les Saxons, les Frisons, les Avars, les Maures,… En 800, lorsque Charles devient empereur d’Occident sous le nom de Charlemagne, le couronnement impérial ne fait que consacrer un état de fait établi depuis longtemps.
L’Empereur est un personnage intelligent, connu pour sa grande taille, excellent chef de guerre, mais aussi esprit curieux et attiré par les arts et les sciences. C’est ainsi un amoureux de la poésie qui organise des joutes lyriques dans son Palais d’Aix-la-Chapelle (capitale de l’Empire) où il fait s’affronter les lettrés de sa Cour à travers des lectures, récitations et improvisations.
À l’Est, l’Empire byzantin revendique à lui seul l’héritage romain mais les protestations se borneront à de vaines paroles : l’impératrice Irène est contestée en Occident car ayant crevé les yeux de son fils Constantin VI, l’empêchant ainsi d’exercer le pouvoir. Néanmoins, Constantinople jouit d’un rayonnement culturel qu’admirent l’empereur et l’ensemble des lettrés d’Occident.
Charlemagne, conscient que la puissance politique n’est pas suffisante, sait qu’un Empire est puissant aussi par le prestige que peut lui apporter une floraison artistique, culturelle et intellectuelle. Il est aussi important de former des aristocrates cultivés capables d’administrer avec intelligence l’Empire. Charles attire ainsi à sa Cour des lettrés venus de tout l’Empire, pour des raisons d’efficacité et de grandeur.
● L’Empire carolingien est-il une résurrection de l’Empire romain d’Occident ?
Bien que le pape Léon III ait proclamé Charles « empereur des Romains » (« sérénissime Auguste, couronné par Dieu grand et pacifique empereur gouvernant l’Empire romain, par la miséricorde de Dieu, roi des Francs et des Lombards »), ce dernier ne se considère pas comme un successeur des empereurs romains et conteste même ce titre aux empereurs byzantins. Par ailleurs, comme la coutume franque le veut, il souhaite partager l’Empire entre ses fils (conception du royaume en tant que patrimoine). Cependant, il n’en reste plus qu’un de vivant en 814 à sa mort : Louis le Pieux. Parler de « royaume franc » pour la période qui s’étale de Clovis à Pépin le Bref est un abus de langage : il n’y a quasiment jamais eu de royaume franc mais des royaumes francs (Neustrie, Austrasie, Bourgogne, Aquitaine,…), parfois réunis (Dagobert, Clotaire II), souvent divisés.

Louis le Pieux (régnant de 814 à 840), en revanche, souhaite fonder un Empire destiné à rester uni et à perdurer et se montre en cela bien plus moderne que son père : il se rapproche d’ailleurs du modèle romain, rejetant les titres de “roi des Francs” et “roi des Lombards” pour ne garder que celui d’ “Empereur auguste”. En 817, Louis décide que la couronne impériale reviendra à Lothaire, l’aîné, ainsi que quasiment tout l’Empire. Les deux autres fils n’auront que la couronne d’Aquitaine et celle de Bavière en lot de consolation ; mais ces deux territoires resteront attachés à l’Empire en tant que provinces et non en tant que royaumes indépendants. Évidemment, cela suscite d’immenses jalousies et de là viennent les guerres entre les trois fils. Malgré l’immense soutien que les clercs apportent à Louis le Pieux durant son règne, enthousiasmés à l’idée que l’Empire romain d’Occident puisse renaître, l’Empire se fragmente à partir de la mort de l’Empereur en 840.
II. Une Cour de lettrés

Charlemagne fait venir à la Cour d’Aix-la-Chapelle un grand nombre de lettrés, pour la plupart originaires de contrées lointaines. Ainsi en est-il du Lombard Paul Diacre, né entre 720 et 730. Charles le rencontre en 782 alors qu’il envahit le royaume de Lombardie. Grand orateur et poète, il impressionne le roi des Francs et lui enseigne le latin. Il dit avoir su le grec, mais affirme par modestie ne plus le connaître : il aura cependant assez de connaissances pour l’enseigner au roi. Il rédige une Vie de saint Grégoire le Grand puis se tourne vers la culture profane avec une Histoire des Lombards, une Histoire romaine et surtout L’Art de Donat, un manuel destiné à mettre la grammaire latine à la portée de tous. Mais le personnage ne voit que les débuts de la Renaissance, il retourne en effet vers 787 dans son pays natal, l’Italie, où il décède avant 799.
Le rôle principal de la Renaissance est tenu par l’anglo-saxon Alcuin, né vers 730. En voyage vers Rome, il rencontre Charles en 781 à Parme. Il s’attache vite au futur empereur, qui devient son élève favori. Il lui enseigne la rhétorique, les mathématiques, l’astronomie. En 790, il regagne l’Angleterre et revient dans le royaume des Francs en 793 avec la vaste ambition de former une large élite intellectuelle : il entend vulgariser la connaissance aux clercs et aux laïcs. Il réhabilite le trivium regroupant trois disciplines ayant trait à l’écriture : grammaire, rhétorique et dialectique ; il écrit quatre traités sur ces matières. Il entretient de nombreuses correspondances avec l’élite de son temps, en rédigeant parfois en prose, parfois en vers. À sa mort en 804, il laisse à la Cour un élève prometteur : Eginhard.
Ce dernier est un Franc pur jus, « un homme barbare, à peine initié à la langue latine » affirme-t-il modestement au début de sa Vie de Charlemagne. Né vers 775, il est introduit vers 791-792 à la Cour de Charles pour y poursuivre sa formation, et devient son confident. Parlant grec et latin, il connaît bien Cicéron, Virgile, Homère, s’intéresse à l’étymologie grecque et à la poésie latine. Il est petit de taille et il est dit d’une grande intelligence (ce qui inspire un petit poème à Alcuin doit voici le début : « La porte est petite, et petit aussi l’habitant / Lecteur, ne méprise pas le petit nard contenu dans ce corps / Car le nard à la plante épineuse exhale un grand parfum / L’abeille porte pour toi en son petit corps un miel délicieux »). À la mort de Charlemagne en 814, Eginhard s’occupe de l’éducation de Lothaire, l’aîné de Louis le Pieux. Assistant aux luttes entre les fils de Louis, probablement écœuré, il se retire dans un monastère vers 830 où il rédige la célèbre Vie de Charlemagne (Vita Karoli) sur le modèle de La Vie des douze Césars de Suétone. Il meurt vers 840.
Ces trois grands noms ne doivent néanmoins pas faire oublier les autres grands noms de la Renaissance carolingienne : Théodulphe, Wisigoth réfugié d’Espagne ; Raban Maur, théologien ; le théologien et philosophe irlandais Jean Scot Erigène ou encore Nithard, auteur d’une Histoire des fils de Louis le Pieux.
III. Un gigantesque travail de copie et de traduction
L’effort gigantesque de copie impulsé par Charlemagne et les lettrés qui l’entourent permettent de sauver l’héritage antique en Occident, qui aurait sinon très probablement disparu. Les scriptoria (ateliers d’écriture et de copie) se multiplient. L’empereur lui-même dirige celui d’Aix-la-Chapelle. De nombreux ouvrages sont traduits du grec au latin, ou du latin en langue vulgaire (comme De rerum natura de Lucrèce). En 817, Louis le Pieux impose à tous les monastères d’Occident la règle bénédictine, qui propose un mode de vie autarcique équilibré entre prière, travail et repos ; travail qui comprend la copie et l’écriture.
Vers 770, afin de faciliter la copie et la lecture, les scriptoria engagent une réforme de l’écriture, laquelle aboutit à la naissance de la minuscule caroline. Déformée aux XIe et XIIe siècles, retrouvée au XIIe, de nouveau déformée au cours des deux siècles suivants, elle est définitivement reprise par les humanistes des XVe et XVIe siècles et donnera nos caractères d’imprimerie modernes. Un autre souci apparaît : la ponctuation, qui tend à disparaître dans les copies. Alcuin lui donne une grande importance, soulignant son rôle dans la lecture des textes, marquant une pause brève ou longue dans la pensée. Fait moins connu, il est créé un nouveau signe, promis à un grand avenir : le point d’interrogation ! Il est alors dessiné tantôt comme un trait horizontal ondulé, tantôt comme un point-virgule moderne à l’envers.

IV. Charlemagne, inventeur de l’école ?
La Renaissance carolingienne touche essentiellement les élites, et elle est parfois relativisée par les historiens en cela. Mais Charles se soucie aussi du petit peuple et entreprend une réforme visant à lui inculquer des bases, tant dans le domaine religieux que celui des connaissances profanes. En 789, dans l’Admonitio generalis, il demande aux prêtres d’enseigner aux fidèles la lecture et l’écriture. En 798, il exige que des écoles gratuites soient ouvertes pour les enfants de la paroisse. Malheureusement, les résultats sont plus que discutables : le clergé de base n’est guère plus instruit que le peuple.
V. L’affirmation des langues vernaculaires
C’est durant la période carolingienne que s’affirment les langues vulgaires. Au Palais, l’accent est mis sur l’enseignement du latin, parlé et écrit. Mais ce latin est un latin classique, celui de Virgile, très éloigné du latin parlé par le peuple. Le renouveau de la culture latine permet de consommer le divorce entre les deux formes de latin : le latin vulgaire évolue vers les parlers romans, eux-mêmes rapidement divisés en Gaule entre « langue d’oïl » au Nord de la Loire, et « langue d’oc » au Sud ; entre italien, catalan et langue germanique. Ces différentes langues aboutissent à des langues régionales ou nationales par lesquelles s’expriment des spécificités ethniques et culturelles.

Bibliographie :
FAVIER Jean, Charlemagne, Paris, Fayard, 1999.
BÜHRER-THIERRY Geneviève, L’Europe carolingienne (714-888), Paris, Armand Colin, 2001.

https://www.fdesouche.com/2014/05/18/desouche-ecole-histoire-la-renaissance-carolingienne/

lundi 26 février 2024

L’Empire byzantin face à l’invasion arabe (632-718)

 Lorsque l’Empire romain d’Occident disparaît avec la déposition du dernier empereur Romulus Augustule en 476, la quasi-indifférence générale règne dans l’Empire romain d’Orient, où siège désormais l’unique empereur romain à Constantinople. Le problème barbare semble en voie de solution, et l’empereur Anastase (491-518) laisse un Trésor plein ; mais ce répit est de courte durée. A l’éphémère reconquête justinienne (527-565) succèdent de nouvelles grandes invasions qui vont mettre l’existence de l’Empire en péril.

La dernière tentative de tenir le limès danubien échoue avec l’empereur Maurice (582-602). En quelques décennies, les Balkans sont submergés par les barbares tandis que l’Empire lutte en Orient contre les Perses sassanides. En 626, Constantinople est assiégée des deux côtés : par les Avars du côté occidental, et par les Perses venus de l’autre côté du Bosphore !

L’empereur Héraclius parvient à repousser les envahisseurs et remporte contre les Perses une victoire décisive à Ninive (627). Néanmoins, l’Empire alors très affaibli est devenu une proie idéale pour de nouveaux assaillants. L’invasion arabe est la plus grave que l’Empire va connaître jusqu’à celle des Turcs à partir du XIe siècle. L’Empire byzantin aurait très bien pu disparaître dès le haut Moyen Âge.

I. La conquête arabe

Dès la mort de Mahomet en 632, les musulmans se lancent à l’assaut des grandes puissances voisines : l’Empire byzantin et l’Empire perse sassanide. L’expansion est d’une très grande rapidité, et les villes byzantines tombent les unes après les autres : Damas (635-636), Qinjasrîn (637), Jérusalem (638), Césarée (640). Héraclius réagit en envoyant une armée à la rencontre des envahisseurs, laquelle essuie une lourde défaite à Yarmurk, près d’un des affluents du Jourdain (636).

La conquête de l’Égypte se fait sans que les conquérants arabes ne rencontrent de grandes résistances : la cité d’Héliopolis est perdue en 640, Tripoli en 644, Alexandrie est définitivement conquise en 646. L’Égypte constituait alors le « grenier à blé » de l’Empire, cependant, la perte de cette province ne semble pas avoir entraîné de famine grâce à l’approvisionnement venant d’Asie mineure et de Thrace, et à l’action des pouvoirs publics soucieux de maintenir la stabilité du prix du pain.

La conquête est ralentie par les troubles agitant alors le monde musulman : la fitna. Le dernier des quatre califes rashidun, Ali, est renversé par Mu’awiya, gouverneur de Damas en 661. C’est à cette occasion que les trois groupes religieux islamiques rivaux se forment : les sunnites (partisans de Mu’awiya), les shi’îtes (partisans d’Ali), et les kharidjites (anciens partisans d’Ali déçus par sa tentative de conciliation avec Mu’awiya).

Mu’awiya inaugure la dynastie des califes omeyyades, qui perdure jusqu’en 750, et relance la politique d’expansion militaire. Contrairement aux décennies précédentes, l’avancée se fait plus lente. La résistance est plus farouche en Asie mineure et les reliefs freinent la progression des troupes. A l’Ouest, l’Afrique du Nord est progressivement conquise de 660 à 709 (Carthage tombe en 698). Pour rappel, c’est en 711 que les musulmans traversent le détroit de Gibraltar à bord des navires chrétiens du comte Julien

Le calife comprend l’intérêt de se doter d’une flotte, puisque les musulmans font désormais face à la mer à l’Ouest de l’Afrique et en Asie mineure (les îles). Déjà en 655, sous Ali, une flotte byzantine fut défaite au large de Lycie, ce qui permis la conquête d’une série d’îles, dont Chypre, Rhodes et Cos. Ces îles servent de bases de ravitaillement pour le premier siège de Constantinople qui est lancé par Mu’awiya en 674. Ce siège dure 4 ans et se termine par une victoire byzantine grâce à une arme nouvelle : le feu grégeois. Le reste de la flotte musulmane regagnant ses bases est en grande partie détruite par une tempête. Les musulmans vont mettre une génération pour reconstituer leur armée. Mu’awiya est même obligé de payer un tribut annuel de 3000 pièces d’or, 50 prisonniers byzantins et 50 étalons.

II. Les causes de l’échec byzantin

Comment se fait-il que le puissant Empire byzantin ait si mal résisté aux assauts musulmans ? Les historiens s’accordent pour dire que les Arabes ne possédaient pas un armement supérieur ou une supériorité numérique significative. Ce sont d’autres facteurs qui expliquent les succès musulmans.

En premier lieu, comme cela a été dit, les Byzantins et les Perses ont amenuisé leurs forces dans une longue guerre de cinquante ans, qui s’est terminée en 629 avec les accords d’Arabissos : les deux Empires était largement affaiblis et incapables d’affronter une grande invasion. Ensuite, les Byzantins ont tout misé sur la résistance des villes, les Arabes n’ayant pas développé de technique de siège. La consigne, après la défaite de Yarmuk, était d’éviter le combat, Byzance ne possédant plus une armée capable d’affronter l’ennemi en rase campagne. Or, la plupart des villes se sont rendues, ne voyant pas les troupes impériales venir à leur secours et préférant négocier des conditions de reddition favorables. Les divisions religieuses byzantines (l’hérésie monophysite) expliquent aussi en partie la reddition des villes mais sont loin d’en être la cause principale. Il y a enfin l’enthousiasme religieux des combattants musulmans, et l’effet de surprise (ces populations n’avaient jamais constitué un réel danger) : le réseau de forteresses aux frontières était insuffisamment dense.

III. Le second siège de Constantinople (717-718)

En 717, profitant de troubles intérieurs byzantins, le commandant arabe Masmalah regroupe une énorme flotte et forme une gigantesque armée pour partir à nouveau à l’assaut de la capitale byzantine et annexer la “Romanie”. Une première escarmouche permet à la flotte de l’empereur Léon III de détruire quelques navires ennemis grâce au feu grégeois ; cette victoire remonte le moral de la population et des troupes mais surtout elle permet à la ville de ne pas se retrouver en état de blocus (problème des vivres). L’Empire byzantin bénéficie du soutien des Chrétiens d’Orient sous domination musulmane : les rameurs égyptiens font défection, refusant de combattre (plus de 70 ans après la conquête de l’Égypte) ! Les musulmans se sont ainsi vus privés d’une partie de leur flotte.

Des renforts arabes sont repoussés en Bithynie. Après un an de siège, minés par la famine, en proie à un hiver particulièrement rude (chevaux et chameaux meurent), les Arabes doivent se retirer. L’évacuation a lieu le 15 août 718, jour de la Fête de la Vierge. Comme en 678 une énorme tempête anéantit les restes de la flotte en déroute ! Jusqu’alors menacé dans son existence même, 718 marque la libération de l’Empire de l’emprise musulmane.

En revanche, cette victoire ne rassure pas pour autant les habitants de l’Empire qui pensent alors que Dieu les a abandonné. Même les lettrés n’ont pas conscience de ce tournant et continuent à se considérer en infériorité nette. Une colère divine semble s’être abattue sur l’Empire et les angoisses restent présentes ; ce qui va faire le terreau de la crise iconoclaste (725-843).

Jusqu’aux environs de 740, l’Anatolie continue d’être régulièrement razziée. Ce n’est qu’en 740 que pour la première fois une importante armée musulmane est défaite à Akroïnon, au coeur de l’Anatolie. Cette date marque le début de la grande reconquête byzantine qui va s’étaler sur deux siècles : en 975, Jean Tzimiskès arrivera à 150 km de Jérusalem !

– Les musulmans vus par l’évêque Théodore

Théodore Abu Qurra, évêque de Harran (v. 750-v. 825), est un théologien chrétien de langue arabe qui mena une guerre “intellectuelle” contre l’Islam en mettant en évidence les incohérences de la doctrine islamique. La Patrologie Grecque de Théodore, d’où est issu l’extrait ci-dessous, fait partie de cette “littérature de combat” qui se développe dans les premiers temps de l’Islam.

(Théodore a fini par admettre que lorsque les Juifs ont fait crucifier Jésus, celui-ci était consentant à son supplice, en sorte que, selon le musulman, les Juifs ont rendu service aux Chrétiens)…

« THÉODORE : Réponds-moi encore : lorsque vous faîtes une expédition en territoire romain, si l’un d’entre vous est tué en ces lieux, ne va-t-il pas au paradis, selon votre doctrine ?
LE BARBARE : A coup sûr.
THÉODORE : Si maintenant tu pars en expédition pour le territoire romain avec ton fils et ton propre frère, et que quelqu’un tue ton fils, vas-tu aller te venger de celui qui l’a tué, comme d’un ennemi, ou bien vas-tu l’honorer comme un bienfaiteur, l’embrasser et lui donner le baiser amical ?
LE BARBARE : Je le tuerais plutôt mille fois et le couperais en morceaux, si je le pouvais.
THÉODORE : Et comment peux-tu donc juger juste de tuer celui qui a procuré à ton fils ou à ton frère un tel salut et une telle béatitude ? Dis-moi encore autre chose : suppose que tu aies à l’oeil une blessure qui te fasse souffrir mille morts et qu’un de tes ennemis, voulant t’infliger un coup fatal et te faire perdre la vie au plus vite, saisisse l’occasion et t’inflige ce coup non en un autre endroit du corps, mais précisément sur ton œil meurtri afin, comme je l’ai déjà dit, de te faire perdre au plus vite la vie. Mais suppose encore qu’à la suite de cela sortent de ton œil blessé du pus, des sanies et des humeurs corrompues si bien que, délivré de ta maladie à la suite de ce coup, tu retrouves la parfaite santé : alors, considères-tu l’ennemi qui t’a donné le coup comme un ami et un bienfaiteur et vas-tu, en prenant en considération non son intention primitive, mais ce qui est advenu inopinément, sans qu’il le voulût, l’embrasser et le récompenser ?
LE BARBARE : Je me vengerais plutôt sur sa personne, si j’en avais le pouvoir, et je le torturerais comme le plus acharné de mes ennemis.
THÉODORE : Eh bien, considère de la même manière les bienfaits que les Juifs nous ont faits malgré nous ! »

Théodore Abu Qurra. Patrologie Grecque de Migne.

Bibliographie :
CHEYNET, Jean-Claude. Byzance. L’Empire romain d’Orient. Armand Colin, 2001.
DUCELLIER, Alain ; KAPLAN, Michel. Byzance. IVe-XVe siècle. Hachette, 2006.
SÉNAC, Philippe. Le monde musulman des origines au XIe siècle. Armand Colin, 2002.

https://www.fdesouche.com/2011/11/20/desouche-histoire-lempire-byzantin-face-a-linvasion-arabe-632-717/

mardi 21 novembre 2023

Les négriers en terre d'islam

 

Une période et un aspect historique occulté : l'esclavage des Noirs en pays d'islam, qui ne prit fin qu'en 1964 dans l'ignorance quasi générale.

L'histoire de l'esclavage, généralement limitée à la Rome antique, à la période coloniale et à la traite des Anglais et des Français au XVIIIe siècle, laisse de nombreux pans aveugles, en raison de la rareté des sources et de la culpabilité rétrospective des nations colonisatrices.

Ainsi, du VIIe siècle à la fin du XIXe, s'est mis en place un système de traite musulmane des Noirs d'Afrique, par caravanes à travers le Sahara et par mer à partir des comptoirs d'Afrique orientale. En tenant compte des travaux les plus récents, notamment ceux des historiens ivoiriens et nigérians, Jacques Heers retrace le mécanisme de cette traite, ses itinéraires, ses enjeux commerciaux et le rôle des esclaves dans les sociétés arabes ? à la Cour, dans l'armée, dans les mines ou aux champs. Il évoque les tensions épisodiques, mais aussi la grande révolte du IXesiècle.

Se dessinent de la sorte une cartographie de l'esclavage africain ainsi qu'une étude sociale menée sur une période de plus de mille ans. Jacques Heers, professeur émérite à la Sorbonne (Paris IV), a notamment publié La Première Croisade, Louis XI, Les Barbaresques.

10 €

Table des matières

Les blancs, captifs et esclaves

La chasse à l'homme chez les noirs

Aventures et trafics

L'homme de couleur mal aimé, le mépris

Les noirs, heureux de leur sort?

Note de lecture

Très intéressante étude très documentée qui montre que quand les Européens commencèrent la traite des noirs vers les Amériques, le marché aux esclaves était déjà mature et très structuré depuis plusieurs centaines d'années par les brillants royaumes musulmans des rives du Niger.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2013/10/les-n%C3%A9griers-en-terre-d-islam.html

vendredi 3 novembre 2023

Dossier : La traite orientale des musulmans en Afrique (652 - 1964)

 

 Négrier tuant une esclave épuisée -  Dessin de Daniel Vierge d’après la gravure anglaise, “Le dernier Journal de Livingstone”.

Négrier tuant une esclave épuisée - Dessin de Daniel Vierge d’après la gravure anglaise, “Le dernier Journal de Livingstone”.

Avis : pour une lecture rapide, tous les chapitres comportent un bref résumé.

La traite des africains par les musulmans commence en 652

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le début de la traite négrière en Afrique par les musulmans (Désignée sous le nom de Traite orientale) est datée par un événement historique incontestable qui marque l'invention de la traite négrière par les musulmans : le traité de Bakht signé en 652.

Quelques repères historiques qui montrent que la traite négrière des musulmans suit exactement la colonisation d'une partie du continent africain par l'Islam.

8 juin 632 : mort du prophète Mahomet.

22 décembre 640, après 14 mois de siège, les musulmans prennent Alexandrie et de fait toute l'Egypte byzantine en proie aux divisions entre chrétiens.

A partir de cette implantation, les musulmans commenceront la chasse aux esclaves en s'en prenant aux populations situées plus au sud. Deux voies seront utilisées à cette époque:

  1. En remontant le Nil, ils tenteront en vain d'atteindre la Nubie
  2. En traversant le désert du Sahara, ils iront chasser dans ce qu'ils appelaient le pays des "Sûdans".

Leur seul but: implanter l'Islam et se faire verser de lourds tributs en hommes et femmes esclaves.

Ces faits sont restés dans l'Histoire grâce aux sources écrites! Nous citerons deux cas emblématiques.

En 652, une troupe commandée par Abd ibn Sarth part loin vers le sud en remontant le Nil et s'empare de Dongola. Malgré la résistance des Nubiens, le roi Kalidurat dut se soumettre en promettant de construire une mosquée et en accordant tous les ans un quota d'esclaves. L'accord est formel : " Vous livrerez chaque année trois cent soixante esclaves des deux sexes qui seront choisis parmi les meilleurs de votre pays et envoyé à l'iman des musulmans". Il s'agit du traité de Bakht conservé dans les archives diplomatiques musulmanes.

A cette occasion, on peut en déduire que ce sont les arabo-musulmans qui inventèrent la traite négrière.

Face à l'armée chrétienne du royaume du "Prêtre Jean" (actuelle Ethiopie) et malgré ce traité, la colonisation musulmane fut stoppée définitivement. Les Nubiens seront toutefois victime des razzias effectuées à partir de la mer Rouge, mais la vallée du Nil resta fermée à la traite négrière musulmane.

Un autre cas est rapporté par les sources historiques. En 666-667, les troupes dirigées par Busr ben Abi Artah s'emparèrent de la ville de Jarma dans le Fezzan (sud de la Libye actuelle) et exigea le même nombre d'esclaves avant de poursuivre sa razzia au nord du lac Tchad où il contraint le roi à livrer le nombre précis de trois cent soixante esclaves.

Dorénavant, la progression de l'Islam et de l'esclavage musulman empruntera alors deux routes :

  • Par mer en suivant la côte orientale de l'Afrique sur plus de 5000 kilomètres et en y installant des comptoirs,
  • Par terre en traversant le désert du Sahara pour aller vers les royaumes situés au sud et qui seront rapidement islamisés.

Les royaumes musulmans au "pays de noirs"

L'Histoire qui nous vient de Michelet nous présente l'Afrique d'avant la colonisation comme étant peuplée de tribus organisées autour d'un village fait de cases avec toit de chaume. C'est la version africaine de la société gauloise qu'avaient nos illustres historiens !

En fait, il n'en est rien. Au sud du Sahara, dans ce que les géographes arabes appelaient le « Blad Es Soudan » (pays des noirs) en opposition au « Blad El Beïdan » (pays des blancs), plusieurs royaumes musulmans furent créés à partir du XIe siècle dans cette région climatique qu'est le Soudan (à ne pas confondre avec le pays du même nom) qui fait la transition entre le Sahel et la zone humide plus au sud.

Ces royaumes seront en connexion avec le monde Arabo-musulman au travers des pistes traversant le désert par lesquelles s'échangeront des marchandises dont les esclaves.

Voici un court résumé de l'histoire de ces royaumes musulmans.

Les sultanats dans le bassin du Niger

Les sultanats dans le bassin du Niger

Le royaume du Ghana, se situant au sud de l’actuelle Mauritanie, fut conquis et islamisé par les Almoravides en 1076. Sa splendeur, due à l’exportation de l’or du Soudan occidental, fut décrite par le voyageur arabe Al Bakri (né à Cordoue en 1040) dans sa « description du monde connu » dont il reste des fragments sur le « Blad Es Soudan » (pays des noirs). Après le départ des Almoravides, il fut rattaché au royaume du Mali au XIIIe siècle.

Le royaume des Songhaïs, fondé au VIIe siècle au sud de Gao (sur le Niger dans l’actuel Mali), fut islamisé au XIe siècle. Avant sa soumission à l’empire du Mali au XIIIe siècle, ce royaume fluvial s’étendait de la région de Tombouctou (au Mali actuel) à celle de Niamey (au Niger actuel). Au XVe siècle, l’effondrement de l’empire du Mali permit sa restauration. A partir de 1464, il connu sous Ali Ber un rapide essor. Son lieutenant fervent musulman, Mohamed Touré, l’étendit de l’ouest du Sénégal jusqu’au massif de l’Aïr (dans le centre du Niger actuel) à partir de 1493. En 1591, il sera disloqué en une multitude de principautés musulmanes sous contrôle du Maroc.

Le royaume musulman du Mali fut fondé vers 1050 par Soundiata Keita d’origine mandingue qui se convertit à l'Islam dès cette époque. Il absorba le royaume du Ghana et connu son apogée sous le règne de Kouta Moussa (1312 à 1337). Ce dernier soumis les Songhaïs et étendit de fait son empire de l’Atlantique à la région de Niamey (au Niger actuel). Tous les gisements d’or de la région du Soudan étaient sous son contrôle. Figurant sur plusieurs cartes catalanes du milieu et de la fin du XIVe siècle, ce pays avait acquis une réputation bien au delà des pays d’Islam. Le Niger était appelé par les européens « le fleuve d’or » et des mythes racontaient qu’il y coulait de l’or. Vers 1150, les géographes musulmans signalaient déjà la « terre des trésors » qu’ils nommaient Bilad Ghana. Il commença à perdre son influence à partir de 1360 et fut démembré aux XVI et XVIIe siècles.

Au nord et à l’est du lac Tchad, le royaume du Kanem, fondé par les Toubous vers 800, futislamisé au XIe siècle. Il s’étendit au royaume du Bornou (au sud du lac Tchad) au XIIIe siècle avant de l’englober au XVIe. L’occupation du Fezzan, dès le XIIIe siècle, permit au royaume du Kanem Bornou de conserver le trafic très fructueux des caravanes. A partir de 1479, le roi Ali et son fils fondèrent une nouvelle capitale. Ils tirèrent leurs richesses des terribles rezzous et de la grande traite chez les peuples animistes du sud. Les esclaves étaient vendus contre des chevaux ou en remboursement de dettes faites auprès des berbères ou des arabes. A la fin du XIXe siècle, le pouvoir sera confisqué par le célèbre esclavagiste musulman Rabih az-Zubayr ibn Fadl Allah qui sera vaincu par l'Armée française en 1900.

Les pistes caravanières en provenance de ces royaumes musulmans convergeaient vers Le Caire, Tunis et plus tard Alger. Les marchands y ramenaient essentiellement de la poudre d’or et des esclaves razziés dans les pays non musulmans plus au sud. Ce commerce, très lucratif et à forte valeur ajoutée, était indispensable à l’économie de l’empire musulman fort demandeur de main d’œuvre à bas coût. De ce commerce, avec ses routes ses comptoirs et ses revendeurs, les occidentaux n’en voyaient que les produits qu’ils pouvaient acheter fort cher au Caire, Tunis ou Alger.

L’implantation de comptoirs sur la côte orientale de l’Afrique

Très tôt, l'Islam s'est vu refuser l'accès vers le sud par la vallée du Nil et les plateaux abyssins. Il empruntera une route maritime en longeant la côte orientale.

Bien qu'il n' y ait pas eu de volonté politique, les musulmans implantèrent des comptoirs sur la côte orientale de l'Afrique de plus en plus au sud, finissant par aller jusqu'en face de Madagascar. Ces nombreux comptoirs seront tous des points importants de traite négrière.

Certains comptoirs seront transformés en colonies importantes comme se fut le cas de Zanzibar.

L'arrivée des Portugais en 1505 à l'embouchure du Zambèze stoppera définitivement l'avancée vers le sud de l'esclavagisme musulman sans toutefois vraiment reprendre possession de la côte orientale de l'Afrique. Il faudra attendre 1964 et la suppression du sultanat de Zanzibar, pour voir disparaître définitivement l'esclavagisme !

Les échanges entre l'Afrique de l'Est et l'océan Indien du XIe au XIVe siècle

Les échanges entre l'Afrique de l'Est et l'océan Indien du XIe au XIVe siècle

Très tôt, les musulmans se contentèrent d’implanter sur la côte de la mer Rouge, accessible depuis la péninsule arabique en quelques heures, des lieux de traite et d’entrepôts.

Ainsi, l’archipel des Dahlaks, dans la mer Rouge au large de la ville de Massaoua (sur la ôte de l’Erythrée actuelle), servit de point de départ à l’exploration de la côte orientale de l’Afrique et aux razzias en pays Abyssin.

L’extrémité des pistes caravanières venant de la vallée du Nil permettant d’aller en pèlerinage à La Mecque servit de point d’échange de produits orientaux contre des esclaves jusqu’au XVe siècle. Dès 1150, les musulmans occupaient la ville de Zeila à côté de Djibouti.

L’implantation de comptoirs sur la côte de l’océan indien fut plus difficile car elle se heurtait à l’hostilité des populations accusées de tous les méfaits et même de cannibalisme. Aux dires des marins musulmans, les somalis castraient les marins victimes de naufrage. Face à cette insécurité, la grande majorité des comptoirs furent installés sur des îles ou presqu’îles, à défaut, dans des zones lagunaires facilement défendables.

Il est difficile de retracer l’histoire de ces comptoirs. Elle ressemble fortement à la colonisation grecque sur le pourtour méditerranéen et celui de la mer Noire à partir de 675 av. J.C. (début de la seconde vague de colonisation archaïque). Elle est due à des petits groupes d’individus animés par les mêmes motifs : quelques aventuriers mais surtout des bannis pour des raisons politiques et plus souvent pour des raisons religieuses. Avoir soutenu le « mauvais » clan ou être considéré comme un « mauvais musulman » conduisait à être obligé de quitter son pays sans pouvoir y revenir. Pour un groupe, l’arrivée dans un lieu déjà occupé par des musulmans n’était pas toujours bien accueillie par les occupants ; soit ceux-ci étaient chassés, soit le groupe poursuivait son voyage plus au sud.

Cette colonisation fut très longue à progresser vers le sud car elle ne fut jamais la conséquence d’une volonté politique contrairement à l’exploration de la côte ouest par les Portugais. Au début, les comptoirs furent précaires ; simples lieux d’échange de marchandises d’une saison. Toutefois, au fil des siècles, quelques comptoirs prirent de l’importance et devinrent des sultanats avec conquête d’un territoire.

A la veille du départ de Christophe Colomb en 1492, des colonies musulmanes étaient présentes tout au long de la côte jusqu’en Rhodésie actuelle avec la ville de Sofala.

Parcourons ces comptoirs du nord au sud et l'évolution de cette progression.

En Somalie actuelle, Mogadiscio fut très tôt un important comptoir où s’échangeaient des pierres et bois précieux.

En passant l’équateur, les colons occupèrent les îles de la côte du Kenya (îles Pate, Lamu et kilwa) et fondèrent les comptoirs de Malindi (ou Malinde) et Mombassa. Abd al Malik ibn Marwan, cinquième calife Omeyyade (685 – 705) envoya des colons dans ces différents comptoirs. Mombassa fut un important comptoir musulman dès le XIIe siècle avec la construction d’une fortification. Jusqu’à l’arrivée des Portugais en 1605, ce fut un important centre de négoce d’esclaves venant des berges du lac Victoria.

Plus au sud et dès le VIIe siècle, la région côtière de Tanzanie fut le lieu de comptoirs musulmans. Les îles de Pemba, zanzibar et Kilva furent occupées. Zanzibar devint un sultanat (supprimé en 1964) et l’un des plus importants marchés d’esclaves et d’ivoire d’Afrique. Le sultanat de Kilva fût créé en 1022 par un banni d’une illustre famille Perse. Les anciens occupants furent chassés en face de l’île sur la côte. Une fortification fut édifiée sur l’île.

Encore plus au sud, au pays des zendjs (nom déjà utilisé par Ptolémée), le Mozambique, le comptoir, qui porte le même nom que le pays, devint un important centre de la traite négrière. Pour assurer la sécurité du comptoir et des bateaux y accostant trois forts furent construits à Mozambique.

Passant le tropique du Capricorne, mille kilomètres plus au sud, deux comptoirs musulmans durèrent jusqu’en 1505 : Quelimane (au Mozambique) et Sofala (en Rhodésie). Cette région du fleuve Zambèze, face à Madagascar, fut la limite sud de la colonisation musulmane. Pourtant si loin, l’intérêt économique et stratégique de ces deux comptoirs était dû au commerce des noirs capturés dans le bassin du Zambèze et du Limpopo.

Une volonté génocidaire de la part des musulmans

Dans le monde musulman, les esclaves étaient fort recherchés pour bon nombre d'activités contrairement à la traite transatlantique qui avait pour objectif le développement des exploitations agricoles. Son importance économique et politique dans la société musulmane fut essentielle.

Cette traite négrière se doubla d'un aspect méconnu : Le génocide des noirs considérés comme des sous-hommes par la société musulmane !

Dans la société arabo-musulmane, les domaines suivants étaient pourvoyeurs de demandes d'esclaves:

Le personnel de maison : On connaît en France le mythe de la belle esclave du Harem contente de son sort que nous a laissé la diplomatie de François Ier (alors qu'il s'agit d'une esclave sexuelle!), mais le personnel de maison s'étend aussi aux servantes et aux eunuques. Ces derniers étaient les plus chers à l'achat car sur 10 captifs un seul arrivait à destination (après une castration et plusieurs centaines de kilomètres dans le désert)

Les armées : C'était le domaine des jeunes adultes ou des adolescents car facilement conditionnables. Leurs maîtres en faisaient des bataillons de fanatiques (les janissaires) prêts à mourir pour Allah

L'industrie et l'agriculture : Domaine des hommes travaillant dans les mines du désert, dans les grands domaines agricoles (cannes à sucre en basse Euphrate, mil dans l'empire des Songhaï)

Au delà de cette utilisation massive dans toute l'économie musulmane, l'anthropologue et économiste franco-sénégalais Tidiane N'Diaye déclare que "la traite arabo-musulmane fut plus dévastatrice que la traite transatlantique, car elle était motivée par un réel but génocidaire,visant à l'extinction ethnique par castration massive et fabrication d'eunuques, les Africains étant considérés comme des sous-hommes par leurs oppresseurs"

Ce dernier point est malheureusement ancré dans la culture arabo-musulmane avec l'étude et la diffusion par ses "savants géographe"s de la Théorie des climats, vieille théorie "scientifique" raciste trouvée dans les bibliothèques grecques du Moyen Orient. Le géographe grec Claude Ptolémée (vers 90 - 168) en fit une compilation à la fin de l'Antiquité connue dans le monde musulman sous le nom d'Almageste. Montesquieu (1689 - 1755), toujours friand d'idées venant du Moyen-Orient, introduira cette théorie fumeuse et deviendra le père moderne du racisme scientifique!

Principales zones de chasse aux esclaves : Bassin du Niger, plateau Éthiopien, région des Grands Lacs, Bassin du Zambaise

Principales zones de chasse aux esclaves : Bassin du Niger, plateau Éthiopien, région des Grands Lacs, Bassin du Zambaise

Comment acheter des esclaves et comment détecter les défauts corporels Le traité de Ibn Butlan (1001 - 1066)

L'importance économique de la place des esclaves dans la société arabo-musulmane est résumé dans le traité d'un médecin irakien : "Comment acheter des esclaves et comment détecter les défauts corporels". Bien qu'entièrement disponible, ce traité n'a jamais été traduit en totalité !

500 ans d'études et de traductions de milliers de documents musulmans par les érudits européens afin de trouver tout l'art et le savoir-vivre de cette société musulmane si tolérante... et de tenter de déceler son apport à la science!

Pourtant, un ouvrage de vulgarisation n'a jamais été traduit en entier. Il montre toute la place qu'avaient les esclaves dans l'économie musulmane. Une place fondamentale !

Il s'agit du traité de Ibn Butlan sur l'esclavage. Ecrit à l'intention du commun des clients, il permet de bien choisir son esclave sur le marché, homme ou femme. Les rares passages traduits par des érudits montrent toute l'importance de cet acte d'achat pour un musulman. Il fournit de très bonnes précisions sur la façon dont les esclaves blancs ou noirs étaient appréciez et plus ou moins recherchés.

Des conseils sur les prix, sur la façon dont les trafiquants trompent l'acheteur, sur l'aptitude de telle ou telle "Race", sur les aptitudes sexuelles des femmes sont donnés.

Cet ouvrage n'est pas d'un inconnu... mais d'un médecin de grande réputation dont un autre de ses ouvrages a été maintes fois traduit en Occident : son Tacuinum sanatatis, traité thérapeutique sur les plantes qui fait la réputation de la science musulmane... mais qui n'est qu'une compilation de textes antiques avec certes des compléments !

Pourquoi ne pas avoir traduit cet ouvrage?

La fin de l'esclavagisme musulman date de 1964

Alors que l'abolition de l'esclavage par les pays occidentaux a été effective avant 1850, le monde arabo-musulman attendra 1964 pour mettre fin officiellement à l'esclavage !

Le Sahara, au coeur des échanges africains du VIIIe au XVIe siècle

Le Sahara, au coeur des échanges africains du VIIIe au XVIe siècle

En Europe, l'abolition de la traite des humains fut officialisée en Angleterre en 1807, huit ans plus tard en France (1815). Il faut bien reconnaître que l'esclavage, qui n'était pas aboli par ces lois, mit un certain temps avant de disparaître!

Pendant ce temps, l'installation du sultan d'Oman à Zanzibar en 1840 voyait le redoublement de l'esclavage avec chaque année 15 à 20 000 noirs razziés loin dans les terres. Une partie était revendue, l'autre s'occupée des champs de girofliers, la fortune de l'île. Sur une population de 300 000 habitants, Zanzibar comptait 100 000 esclaves en 1849, 200 000 en 1860.

Commencée bien plus tôt, la traite musulmane mis plus longtemps à s'éteindre. En 1953, l'ambassadeur de France en Arabie Saoudite se plaignait de la persistance de ce trafic dans ce pays.

Le dernier marché aux esclaves est fermé au Maroc en 1920 ; l'abolition officielle de l'esclavage en Arabie Saoudite date de 1962 ; la fin de la traite des esclaves à Zanzibar de 1964.

Par ailleurs, selon la Commission des Nations Unies sur les Droits de l'Homme, en 2000, entre 5 et 14 000 personnes sont esclaves au Soudan, certaines sources indiquant un nombre de 100 000. L'esclavage est encore sensible en Mauritanie où il a été aboli en 1980 et dans les monarchies et sultanats du Golfe.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/dossier-la-traite-negriere-des-musulmans-en-afrique-652-1964.html

lundi 17 avril 2023

Histoire de l’Egypte, des origines à nos jours (Bernard Lugan)

 

Bernard Lugan, africaniste de renom, auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages consacrés à l’Afrique, revient dans les librairies avec son Histoire de l’Egypte éditée aux éditions du Rocher.

Géographiquement, historiquement, humainement et culturellement, l’Egypte est triple car elle associe le Nil, le delta et le désert. Rythmant la vie des hommes à travers sa crue, sur laquelle était fondé le calendrier de l’ancienne Egypte, le Nil constitue la colonne vertébrale du pays autour de laquelle la population s’est concentrée. Au nord, vers la Méditerranée, le delta – aujourd’hui la grande zone agricole du pays – était, à l’époque dynastique, un monde hostile, marécageux et infesté de crocodiles. Quant aux déserts, ils étaient le domaine de Seth, le dieu mauvais. De celui de l’est surgissaient les nuages de sauterelles et de celui de l’ouest, les invasions des nomades sahariens.

Vers 6000 av. J.-C., dans la basse vallée du Nil, débuta un processus qui, trois millénaires plus tard, aboutit à l’Egypte dynastique (pharaonique), laquelle développa une civilisation aussi brillante qu’originale. Centrée sur l’étroit cordon du Nil, elle tenta, en vain, de se fermer à l’ouest, face à la pression des Berbères, chassés du Sahara par la péjoration climatique, et qui ne cessèrent à aucun moment de battre une fragile ligne de défense ancrée sur les oasis situées à l’ouest du fleuve.

Au VIIème siècle, la conquête arabe puis l’islamisation tournèrent résolument le pays vers l’Orient, alors que, jusque-là, ses influences étaient multiples, entre le monde hellénique au nord et les foyers culturels du Moyen-Orient.

A la fin du XIXème siècle, après avoir, durant des millénaires, constitué le cul-de-sac oriental de la Méditerranée, le percement du Canal de Suez fit de l’Egypte un verrou stratégique de la plus haute importance disputé par toutes les puissances. Durant la période coloniale, les Britanniques s’y installèrent afin de pouvoir contrôler le canal, passage majeur vers les Indes et l’Asie. Durant la Seconde Guerre mondiale, les marches occidentales de l’Egypte furent le théâtre de farouches combats entre les armées de l’Axe qui cherchaient à atteindre le canal de Suez et les Britanniques qui en défendaient l’accès.

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Egypte se trouva prise dans les bouleversements dûs à la naissance de l’Etat d’Israël. Dans un premier temps, ses dirigeants suivirent une politique intransigeante vis-à-vis de l’Etat hébreu; puis, après plusieurs cruelles défaites militaires, elle développa une politique régionale fondée sur l’équilibre des forces.

Durant les années 2010, l’Egypte – phare du nationalisme arabe à partir des années cinquante – fut dévasté par le printemps arabe et ruiné par les Frères musulmans arrivés au pouvoir. En 2013, l’armée referma la parenthèse d’anarchie.

C’est cette histoire pluri-millénaire que vous découvrirez en lisant cette remarquable synthèse des connaissances rédigée par Bernard Lugan, talentueux conteur d’Histoire.

Histoire de l’Egypte, Bernard Lugan, éditions du Rocher, 214 pages, 22,50 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/histoire-de-legypte-des-origines-a-nos-jours-bernard-lugan/139504/

mardi 20 septembre 2022

Les fêtes et traditions automnales en Europe

 

Les fêtes et traditions automnales en Europe

L’automne évoque immanquablement l’idée d’une fin de cycle. La végétation, après une explosion de couleurs crépusculaires, se met progressivement au repos à mesure que les jours déclinent, que les brumes matinales, le ciel bas, la fraicheur puis le froid se répandent sur les régions tempérées.

L’imagerie populaire moderne, associant cette décrépitude apparente de la végétation aux célébrations des morts de la Toussaint, est encore imprégnée de productions poétiques mélancoliques. Le magnifique poème de Charles Verlaine, « Chanson d’automne », en constitue un exemple archétypal et souligne le caractère lugubre de ces mois automnaux. Oui, c’est un temps où l’on pense à sa finitude, un temps qui appelle au souvenir et au repli consciencieux de l’intériorité. L’automne nous rappelle avec simplicité cette évidence : toute chose a une fin.

Si l’automne nous rappelle que toute existence a une fin, nous qui nous projetons dans un univers au fonctionnement cyclique, nous devons aussi y déceler la promesse du lendemain. C’est une saison de plénitude et de turbulences : celle de la fin de l’été où pendant quelques semaines, la végétation mature, vigoureuse, prospère jusqu’au temps des récoltes, période de joie authentique dans les campagnes, où la vie communautaire s’épanouit et les granges se remplissent avant la bascule dans les temps sombres qui mènent au solstice d’hiver. Il s’agit surtout de la saison des métamorphoses : les feuilles tombées au sol se mêlent à la terre, deviennent peu à peu un humus riche en matière organiques et en biotope qui permettra dès le printemps le renouvellement et le développement des végétaux. Enfin, la rétractation végétale et le repli des jours invitent naturellement au retranchement sur notre propre intériorité avant le long hiver et la renaissance printanière.

D’ailleurs, dans les traditions européennes, l’idée de séparation de l’année, de bascule automnale est largement attestée. En astrologie, le signe de la balance débute dès l’équinoxe d’automne. Dans le monde germanique, le mois de septembre, ou « Scheiding », – qui sépare – constituait l’entrée dans la deuxième partie de l’année, débutée en mars. Pour les Celtes, l’année débutait après les célébrations de Samhain, période de quelques jours, liée à l’équinoxe d’automne et considérée comme hors du temps. Un temps où le monde des morts et des vivants sont ouverts l’un sur l’autre. Dans la Grèce antique, les mystères d’Eleusis célébraient, en période d’équinoxe, Demeter Perséphone et Hadès, dont le mythe renvoie évidemment à cette idée de porosité entre le monde des vivants et celui des morts ainsi qu’au cycle de la nature. Pour l’anecdote, le calendrier révolutionnaire composé par Philippe Fabre d’Eglantine, fixait également la nouvelle année à l’équinoxe d’automne !

La période automnale est celle des célébrations populaires liées à des rites de remerciements pour les récoltes, marquant le début et la fin des moissons ou des vendanges. En ce sens, l’équinoxe d’automne répond à l’équinoxe de printemps. Aux semailles, au travail de la terre, à l’éclosion puis à la fécondation des fleurs dans les vergers, et aux célébrations de la résurrection de la nature, répond le temps des récoltes, des actions de grâce et des rituels reliés à la mort et à la crainte des débordements de l’autre monde.

Ainsi, deux axes se dessinent dans les traditions et fêtes automnales : le premier correspond aux antiques croyances européennes liées au culte des morts ; le second est lié aux célébrations agro-pastorales dédiées au cycle des saisons, de la nature et des récoltes, et emplies de rites de bénédiction en faveur des divinités du troisième ordre.

Nous pouvons constater dans les deux cas une adaptation et une récupération par l’Église de ces deux types de rites à travers le culte de Saints et les rituels liés aux récoltes qui faisaient constamment appel à la bénédiction des prêtres. C’est au travers du prisme chrétien que notre plus ancienne culture s’est perpétuée jusqu’à nous, dans nos campagnes et ce jusqu’aux années 60. Puis, le coup de grâce porté par l’exode rural des « trente glorieuses », la mécanisation de l’agriculture et le concile Vatican 2 qui s’est attaché à nettoyer le calendrier chrétien de ses références agro-pastorales (il signe par exemple la disparition des Saints de Glace du calendrier) les ont fait tomber en désuétude. Ces intrications complexes entre antiques reliquats païens, religion chrétienne, et parfois sécularisation républicaine, constituent la forme avec laquelle les anciennes solennités nous apparaissent aujourd’hui lorsqu’elles n’ont pas tout simplement disparu. Dans tous les cas, leur sens profond, à force d’avoir été remanié, dissimulé, voire combattu, échappe au plus grand nombre à force de paraître incompréhensible et contribue ainsi au déracinement culturel Européen.

Le calendrier et les célébrations auxquelles nous nous référons et qui était celui de nos aïeux, pourrait être qualifié de pagano-chrétien. Le moment déterminant, qui ouvra la voie en Europe à ce syncrétisme fut la politique en matière d’évangélisation dictée par le pape Grégoire le Grand (540-604) au VIème siècle. Selon ses préceptes, les missionnaires doivent être patiemment formés à connaitre la langue et la religion des territoires à conquérir spirituellement et s’efforcer de ne pas brusquer dans leur foi les païens. Les temples ne sont pas détruits, mais les idoles païennes peu à peu retirées au profit des figures chrétiennes. Les traditions autochtones ne sont pas forcément combattues ou interdites, mais patiemment christianisées. C’est ainsi, pour prendre l’exemple le plus emblématique que la naissance du christ est célébrée au solstice d’hiver et sa résurrection à Pâques. L’Église catholique a dû faire appel au culte des Saints pour récupérer les célébrations traditionnelles païennes du solstice d’été (Saint Jean) et de l’équinoxe d’automne (saint Michel et fête de la Toussaint). C’est ainsi qu’une poignée de prêtres réussit à évangéliser la Grande-Bretagne. Ce sont ensuite les missionnaires britanniques fraîchement christianisés, et adeptes des enseignements de Grégoire le Grand qui entreprirent l’évangélisation de la Germanie païenne (Saint Boniface).

Nous tâcherons dans ce travail, de séparer, de décolmater au mieux les strates successives qui s’agglomérèrent et se superposèrent au fil du temps sous le vernis à la fois chrétiens et laïc qui recouvre de nos jours nos vieilles traditions. Nous nous efforcerons d’atteindre les racines les plus profondes de notre culture.

Les traditions agraires

L’automne correspond à la période de l’année où l’homme des campagnes récolte le fruit de son travail. On engrange dans les greniers les produits nécessaires à la survie pendant l’hiver. Les céréales, les pois, les fruits à coque qui serviront à confectionner l’huile, les pommes et les poires, les raisins lors des vendanges, les olives dans les régions méridionales. Il faut comprendre que la saison des récoltes, qui exigeaient de nombreux travailleurs saisonniers, correspondait à une période de foisonnement de la vie communautaire rythmée par des célébrations et des rites particuliers à chaque région d’Europe.

Trois axes se dessinent néanmoins dans ces traditions agraires. Le premier correspond aux festivités liées à la convivialité exacerbée dans cette période de l’année rendue nécessaire par le travail des champs, et qui exprime une déférence réciproque entre les maîtres – les propriétaires – et les travailleurs saisonniers. Le second correspond aux rites évoquant le rattachement voire l’inclusion de la période automnale dans le cycle de l’année, constituant ainsi à la fois un aboutissement et un commencement. Le troisième voit les populations s’attacher à remercier des divinités ou Dieu pour les générosités offertes par le travail de la terre, en même temps qu’elles se célèbrent elles-mêmes pour le labeur accompli, source de leur identité.

Les rites liés aux moissons

Ils sont particulièrement riches car le blé et le grain symbolisent le cycle de l’existence depuis la nuit des temps. Le blé semé en terre, descend dans le monde souterrain d’où il ressort rajeuni, plein de forces nouvelles. Les semailles évoquent la vie qui renaît toujours de la mort. Le sens des rites de la récolte est donc de relier la fin d’un cycle à un nouveau commencement.

De manière assez constante, la coupe de la première gerbe et celle de la dernière gerbe de blé étaient ritualisées. Après la messe de moisson qui faisait souvent débuter les travaux des champs, et où il n’était pas rare de décorer l’église avec des faucilles ou autres outils agricoles, c’était le plus souvent le propriétaire ou la maîtresse de maison, mais aussi parfois un enfant qui se chargeait de faucher la première gerbe. Cet épi pouvait être gardé précieusement au foyer, où on l’accrochait dans la cuisine. On tressait également divers objets issus de cette première gerbe de blé.

Cependant, les rituels les plus importants concernaient la fin du travail des champs et se soldaient par des fêtes d’envergure. Les « erntedankfest », ou fête de l’action de Grâce, des territoires Germaniques et le Harvest Festival sur les Iles Britanniques, clôturaient la période des récoltes. Ces célébrations sont à présent plus connues sous leur forme américanisée appelée « Thanksgiving ».

Durant ces occasions, des rituels étaient dédiées à la dernière gerbe de blé, de toute évidence dotée de pouvoirs magiques et notamment inclus dans des rites de fertilité. Dans les deux cas, la fête fut christianisée : les dernières gerbes étaient bénies à l’église, et les cloches sonnaient à la volée pour célébrer la fin de la moisson et on célébrait alors la messe. Avec elles, on façonnait au Royaume-Uni la « Harvest doll », ou « Kern baby », une poupée de paille, vêtue d’habits traditionnels qui faisait l’objet de rites et de jeux. En Allemagne, les saisonniers tressaient – entre autres choses – une imposante couronne de paille qu’on promènait en cortège jusqu’à ce qu’elle soit offerte avec solennité au propriétaire de la ferme. Ce grain issu de la dernière gerbe était utilisé pour confectionner les gâteaux à Noël, et au printemps suivant, elle était mêlée à la graine de semailles pour favoriser la réussite des cultures ou encore donnée à manger aux chevaux. Cela constituait une manière symbolique de lier entre elles les différentes saisons de l’année.

La couronne des moissons pouvait aussi être laissée sur place, en plein champs au même titre que la dernière gerbe de blé, où une partie de la récolte est considérée selon les régions et les époques, comme une offrande aux anges, mais aussi comme la pâture du cheval du ciel ou encore une offrande aux oiseaux, ce qui atteste également la consécration du fruit de la moisson à Odin-Wotan.

La moisson comme le battage du blé se clôturait par un repas copieux offert par les maîtres où tous ceux qui avaient travaillé se retrouvaient.

Au-delà des aspects rituels, ces célébrations constituent la fête où le peuple tout entier s’affirme solidaire de sa paysannerie et propage de manière conséquente l’identité paysanne.

Les labours d’automne

Une fois les récoltes terminées, un nouveau cycle démarre. Ainsi ont lieu les labours d’automne où l’on enfouit dans le sol, de la matière organique, du fumier, des engrais divers.

Partout en Europe, l’ouverture du labour est réalisée par un personnage d’importance, le forgeron, le chef du village, la personne la plus âgée. Il s’agit pour l’homme traditionnel, d’un geste tout sauf anodin, que celui qui consiste à opérer une incision dans la terre nourricière, à la mettre à nu, à l’exposer au froid qui s’installe.

Avant de débuter ces labours, le paysan romain allait planter un clou dans le temple de Minerve et devait se concilier les faveurs de Vulcain, Dieu des forgerons, avant d’utiliser l’araire pour ouvrir la terre.

L’équinoxe d’automne : la saint Michel

Saint-Michel, le saint guerrier associé à l’équinoxe d’automne, est célébré le 29 septembre. Il fait partie des saints Patrons de France, d’Allemagne et de Belgique. D’abord célébré au printemps dans les premiers temps du christianisme, sa fête a été déplacée au 29 septembre lors du concile de Mayence en l’an 813 et le demeure toujours aujourd’hui.

Dans la tradition chrétienne, ange guerrier, chef de la milice céleste des anges du Bien, il est représenté au moment de l’Apocalypse en ange ailé sauroctone (tueur de dragon), terrassant le mal représenté sous les traits d’un Dragon et le chassant hors du paradis. Il veille à écraser toute insurrection contre Dieu. Ainsi étymologiquement, Mikael signifie : « qui se prétend comme Dieu ». On lui reconnait également le rôle de saint conducteur d’âme ou psychopompe et c’est sur sa balance que sont pesées les âmes au jour du jugement dernier, en même temps qu’elle accompagne l’équinoxe, qui voit les nuits devenir plus longues que les jours. Ainsi, il ouvre la période qui célèbre le culte des morts…

Évoquer les apparitions relatées de ce saint permet de bien comprendre son importance et constitue une bonne introduction pour évoquer les éléments païens antérieurs auxquels il s’est substitué. Il serait d’abord apparu en 492 au sommet du mont Gargano, dans les Pouilles, en Italie. Ce lieu où se situe une grotte qui lui est dédiée est devenue depuis un lieu de pèlerinage majeur. Il serait également apparu au Pape Grégoire, un déterminant évangéliste, dont nous venons de parler, et sa venue sur terre, à Rome, concomitante de l’édification d’un lieu de culte, aurait permis la fin de la grande peste qui sévissait alors. En Normandie, il aurait fini par obtenir de Saint Aubert, sous la menace, et après trois venues, qu’il lui décerne un lieu de culte qui deviendra le Mont Saint Michel.

En 1425, à Jeanne D’arc, il demanda d’être pieuse, de mettre en déroute les envahisseurs et de placer sur le trône le dauphin du royaume de France en le faisant sacrer à Reims.

Il est très intéressant de remarquer la substitution qui se serait semble-t-il opérée entre Saint Michel et Gargantua, dans les contrées où cette divinité primitive revêtait de l’importance. Le Mont-Saint-Michel, majestueuse colline sise à quelques encablures des côtes normandes a selon les traditions locales été édifié par le géant celtique Gargantua, en déposant un rocher alors qu’il rejoignait l’Angleterre. Avant de devenir le Mont-Saint-Michel, ce lieu fût d’ailleurs un sanctuaire dédié au Dieu solaire Bélénos qui, dans le panthéon Celtique n’est autre que le père du demi-Dieu Gargantua. Le mont Gargan de Rouen a vu aussi l’édification d’une église dédiée à saint Michel, de même que l’emblématique Monte Gargano en Italie. Par ailleurs, un saint Gorgon était fêté le 9 septembre en Normandie où des foires et des fêtes lui étaient dédiées. Gargantua, qualifié d’Hercule Celte, représentait une figure de géant débonnaire et maladroit néanmoins toujours prêt à secourir les paysans en détresse. Il est traditionnellement associé à la période mégalithique et son nom reste présent dans la typographie de l’Europe de l’Ouest pour qualifier généralement des ensembles rocheux remarquables qui seraient par-ci tombés de sa hotte, par-là issus de la boue tombée de ses godasses, ou encore formés par la trace de ses pas. En Vendée, il aurait repoussé les Anglais durant la guerre de 100 ans, période durant laquelle il aurait été un symbole de la résistance aux envahisseurs, en leur jetant des arbres entiers.

Il semblerait également que par ses attributs guerriers et son rôle de conducteur d’âmes, l’archange Saint Michel ait été associé à Odin/Wotan. De la même manière, de nombreuses Églises ou sanctuaires dédiés à saint Michel ont été établis sur des lieux de culte précédemment dédiés à Wotan.

Assez curieux et anecdotique, le toponyme Saint-Michel-Mont-Mercure, d’une ancienne commune vendéenne, quand on sait que Wotan a été associé à Mercure dans les panthéons païens.

Saint-Michel en tant que conducteur d’âmes ouvre la période qui célèbre le culte des morts. Sa balance accompagne l’équinoxe qui voit les nuits devenir plus longues que les jours. Au même moment, la saison agricole se termine, on vend ses récoltes et ses bêtes dans les grandes foires d’automne. Les festivités sont l’occasion de grands banquets et à la nuit tombée on allume des feux de joie au sommet des collines. 

Le culte des morts : la Toussaint, le jour des trépassés, Samhain et la saint Martin

Le grand épisode spirituel automnal correspond à la célébration du culte des morts, et se déroule dans les premiers jours du mois de novembre. Concernant l’antique fête de Samhain, nous devons rester humbles car nous savons peu de choses. Elle s’étendait, suivant les sources, sur une période de trois à douze jours et quarante jours après l’équinoxe d’automne. Il s’agissait d’une des quatre fêtes principales du calendrier celtique, avec Imbolc, Beltaine et Lugnasad. Ces quelques jours, considérés comme hors du temps, précédaient la nouvelle année celtique marquée par le passage de la saison claire à la saison sombre. On y festoyait autour de banquets, on y faisait le bilan de l’année écoulée dans le domaine miliaire et agro-pastoral.

Pendant cette période d’instabilité, une porte s’ouvrait sur le Sid, l’au-delà celtique, repère des Dieux et des héros, ce qui permettait une certaine porosité entre le monde des vivants et celui des morts. Les traditions populaires encore vivantes en Bretagne, en Écosse ou en Irlande au début du XXème siècle expliquent la persistance dans ces contrées d’une période où l’on célébrait encore les défunts. Des lanternes en forme de tête de morts étaient sculptées dans des betteraves ou des navets. Elles étaient censées guider les trépassés qui lors de cette période particulière, rentraient chez eux. Ainsi, la coutume voulait qu’on laisse la porte entre-ouverte et quelques victuailles sur la table à la fin du repas afin qu’ils pussent se restaurer.

Il est fondamental de préciser que des traditions de ce type sont rapportées dans des régions européennes extérieures à l’univers celtique. On peut par exemple citer la confection du pain des morts à Bonifacio en Corse, pour une raison analogue : la restauration des morts. Ainsi, il ne serait pas très pertinent d’identifier la fête des morts au Samhain celte, l’origine du culte des morts automnale étant probablement à rechercher dans le néolithique Européen.

Il faut bien sûr évoquer la fête d’Halloween, la nuit du 31 octobre. Ce succédané de Samhain nous est revenu d’outre-Atlantique, comme tout ce qui y est venu un jour d’Europe, mercantilisé et avili. Ce sont en effet les immigrés irlandais et écossais arrivés en Amérique du Nord qui y ont popularisé cette fête. À cette occasion, on joue à se faire peur en arborant des déguisements effrayants et les enfants font, à la manière des morts le jour de Samhain, des processions autour des maisons du quartier à la recherche de sucreries obtenues en échange de paroles menaçantes. Les lanternes creusées dans des raves et les navets sont remplacées par d’effrayantes citrouilles. C’est aussi une Samhain christianisée qui nous est revenue d’outre atlantique, puisque les morts qu’il fallait guider et nourrir reviennent parés d’atours effrayant, pareils à des démons, sont menaçants et jouent des mauvais tours.

Notre calendrier célèbre la fête chrétienne de la Toussaint ainsi que le 11 novembre, qui sont deux jours fériés. Initialement située le 13 mai, la fête de tous les Saints a été déplacée au premier novembre à partir de l’année 835 probablement dans l’optique de la substituer progressivement aux fêtes païennes liées au culte des morts ancrées de longue date dans la culture européenne. Elle fût instituée sur tout le territoire de l’empire carolingien par Louis le Pieux. En 998, les moines de Cluny, en Bourgogne, terre de culture celtique, instituèrent une fête des trépassés le 2 novembre. Elle entra dans la liturgie romaine comme commémoration de tous les fidèles défunts au XIIIème siècle.

En France, lors des célébrations du 11 novembre, nous commémorons la victoire des Alliés et l’armistice signé à Rethondes. La République a par ce moyen récupéré la solennité dédiée à tous les combattants morts pour la patrie, mais aussi pour la liberté et la tolérance : on se rassemble autour du monument au mort du village, l’harmonie municipale joue l’hymne national et parfois un hymne régional et on convoque les enfants des classes primaires pour l’accompagner par le chant.

Avant la première guerre mondiale, c’était la saint Martin, instaurée par le Pape Martin Ier au VIIème siècle, qui était célébrée le 11 novembre. Saint Martin a eu en France une importance toute particulière : il a longtemps été considéré comme un patron national. Son tombeau situé à Tours constituait un lieu de pèlerinage majeur.

À cette date correspondait chez les Celtes et les Germains – nous en trouvons d’ailleurs des exemples en France – le début de l’année calendaire. La période qui s’étendait de la Toussaint à la Saint Martin se dénommait « la Martinale ». On y célébrait la fin de l’année agro-pastorale et le début de la nouvelle année de labeur… Au cas-où la démonstration de l’unité constituée par la Toussaint, la fête des trépassés et la Saint Martin ne serait pas suffisamment évidente, l’on pourrait ajouter que dans les Flandres, en Allemagne et aux Pays Bas, il est attesté de l’existence de traditions faisant intervenir des processions d’enfants portant des lanternes et des lumignons dans des betteraves à sucres creusées en forme de têtes.

Pendant des siècles c’est à la saint Martin qu’on a embauché les garçons de ferme, les métayers. Il se tenait alors des foires d’embauche. Dans ces grandes foires, qui persistent de nos jours dans certaines villes, on vendait aussi le fruit de son travail.

C’est d’ailleurs traditionnellement dans les environs de la saint Martin qu’on tue le cochon en Europe occidentale, après quoi les viandes sont mises à sécher et conservées en salaisons.

Néanmoins, c’est bien l’oie (équivalent du cygne de Wotan) qui constitue le plat traditionnel du festin de la saint Martin qui réunissait toute la maisonnée.

Le lendemain de la fête débutait le petit carême, période de jeune qui précédait Noël, ou l’Avent chez les peuples germaniques. Ainsi, Saint Martin constitue le premier des Saint solsticiaux et tout en clôturant le cycle d’hommage aux morts, et celui de l’année agro-pastorale écoulée, il marquait le commencement du cycle liturgique de Noël.

Comment célébrer l’automne aujourd’hui ?

Si malheureusement les traditions agraires, dans un environnement principalement citadin et dans le cadre d’une agriculture industrialisée, ont perdu tout sens pour la plupart d’entre nous, elles méritent cependant d’être connues. Elles ont rythmé la vie de nos aïeux qui passaient leur existence à cultiver la terre. Nos morts nous obligent. L’automne est un moment propice pour organiser une randonnée au milieu des champs et des vignes et confectionner des objets avec une gerbe de blé qui seront conservés au sein du foyer. Que ceux qui habitent à la campagne et bénéficient de quelques récoltes n’oublient pas de laisser la « part des oiseaux » au sommet des branches des arbres fruitiers. La célébration de l’équinoxe le jour dit où lors de la Saint Michel peut faire l’objet d’une fête accompagnée d’un banquet où des brasiers seront allumés à la tombée de la nuit. Période du déclin apparent des choses et du développement conjoint de l’intériorité, elle est propice aux prises de décision pour l’année à venir.

Concernant le culte des morts, notre calendrier chrétien et républicain a conservé une structure permettant de le célébrer comme il se doit. Les festivités débutent la nuit du 31 octobre et le culte des morts se poursuit ensuite jusqu’à la saint Martin au 11 novembre. C’est évidemment un moment idéal pour transmettre aux enfants : il s’agira de parler de l’histoire familiale en évoquant les morts de la famille, afin d’affermir le sentiment d’appartenance à une lignée qui oblige aussi bien envers le passé – les défunts – que le futur – les enfants à naître. La visite du cimetière, la participation à l’entretien des tombes, concourent à faire comprendre qu’il existe deux morts : la première, celle du corps et de l’âme, la seconde, plus triste, plus froide : l’oubli. Il peut être par exemple possible d’offrir aux jeunes enfants un arbre généalogique qu’on étoffera au fil des années. Peu à peu, on évoque les morts illustres, qu’ils fussent intellectuels, artistes, politiciens, inventeurs ou explorateurs, ainsi que les héros guerriers, répondant en cela à la tripartition traditionnelle des indo-européens. On peut aussi raconter des contes traditionnels faisant intervenir des revenants.

Nos anciennes traditions habitent encore l’Europe, elles sont à portée de main. Il nous importe de les faire vivre tout en les adaptant à notre temps. Il faut bien sûr fréquenter les foires automnales régionales où soufflent encore parfois le vent lointain de la tradition et aussi les cérémonies du 11 novembre dans nos villages.  La célébration du culte des morts dans le cadre familial et communautaire raffermit les liens de la famille et du clan, mais sans la nature comme socle – socle profondément ancrée – un pan immense de nos plus antiques traditions nous échappera et nous demeurerons déracinés.

Martin Issartel

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