p. 75-92, Résumé
Deux
textes du vie siècle illustrent des aspects importants de la « mémoire
des lieux et des temps » dans le passage du paganisme au christianisme.
Dans le premier, Grégoire de Tours relate l’initiative pastorale d’un
évêque auvergnat qui, impuissant à déraciner une fête païenne se
déroulant sur le mont Helarius, construit sur les lieux une église en
l’honneur du saint chrétien Hilarius. Dans le second, Grégoire le Grand
donne aux missionnaires qu’il a envoyés en Angleterre des instructions
sur la façon de transformer les temples païens en églises chrétiennes.
Ces deux textes révèlent une stratégie pastorale complexe qui, face au
paganisme, mêle adroitement les catégories de la destruction et de
l’oblitération avec celle de la récupération.
1
Dans un essai de synthèse sur les rapports entre la culture cléricale
et la culture folklorique à l’époque mérovingienne (circa 500-750), le
médiéviste Jacques Le Goff avait proposé d’intéressantes lignes de
réflexion sur la dynamique de ces rapports (1977 : 223-235). Il
concédait, dans son analyse, qu’« il y a sans doute un certain accueil
de ce folklore dans la culture cléricale », à cause notamment de trois
facteurs importants. D’abord, l’existence de structures mentales en
partie communes aux deux cultures, comme la croyance en des pouvoirs
surnaturels et la possibilité d’interventions divines. Ensuite, le fait
que l’évangélisation réclamait nécessairement de la part des clercs un
effort d’ajustement culturel, effort dont l’adaptation linguistique, par
l’utilisation d’un sermo rusticus dans la prédication, est un symbole
évident. Enfin, le fait que la culture cléricale avait dû, dans
plusieurs domaines de la vie ordinaire, s’insérer dans les cadres de la
culture folklorique, en s’adaptant par exemple, avec l’institution des
Rogations, aux exigences du nouveau contexte rural. Il lui semblait
néanmoins que, en dernière analyse, « l’essentiel (de ces rapports) est
un refus de cette culture folklorique par la culture ecclésiastique ».
Ce refus se serait opéré selon trois lignes ou trois catégories
distinctes : la destruction, l’oblitération et la dénaturation (Le Goff,
1977 : 236-279)1.
2 La
destruction est la catégorie la plus facile à définir et à documenter,
par un très grand nombre de textes et parfois aussi par l’archéologie :
rites perturbés, temples détruits, arbres sacrés coupés, sources sacrées
souillées. L’histoire de la mission chrétienne est remplie de récits
qui exaltent comme des actes de courage héroïque ces campagnes de
destruction, souvent violemment contestées par le peuple. On citera
comme récits emblématiques les témoignages tirés de la vie de saint
Martin, rédigée par Sulpice Sévère, vers la fin du ive siècle : « un
autre jour, en certain village, il avait détruit un temple fort ancien
et entrepris d’abattre un pin tout proche du sanctuaire ; mais alors le
prêtre de ces lieux et toute la foule des païens commencèrent à lui
opposer de la résistance » (13,1) ; « il avait mis le feu, en certain
village, à un sanctuaire païen tout à fait ancien et très fréquenté »
(14,1) ; « dans un autre village, du nom de Levroux, Martin voulut
démolir également un temple que la fausse religion avait comblé de
richesses, mais la foule des païens s’y opposa tant et si bien qu’il fut
repoussé, non sans violence » (14,37 ; Fontaine, 1967 : 281, 283, 285).
Cette même violence continuera, même après la conversion des campagnes,
envers les cultes populaires syncrétistes jugés inacceptables par
l’Église officielle. Ainsi le prédicateur général et inquisiteur Étienne
de Bourbon, au xiiie siècle, informé de l’existence d’un culte rural à
un lévrier guérisseur d’enfants, dans le diocèse de Lyon, ne se limitera
pas à condamner ce culte dans des sermons, mais tâchera d’en détruire
physiquement les conditions : « nous avons fait exhumer le chien mort et
couper le bois sacré, et nous avons fait brûler celui-ci avec les
ossements du chien. Et j’ai fait prendre par les seigneurs de la terre
un édit prévoyant la saisie et le rachat des biens de ceux qui
afflueraient désormais en ce lieu pour une telle raison » (Schmitt, 1979
: 17). Comme dans bien d’autres cas, toutefois, ce culte survivra à
cette tentative de destruction, puisqu’il sera encore attesté, dans les
mêmes lieux, au xxe siècle.
3
L’oblitération est une catégorie plus complexe. Elle consiste en « la
superposition des thèmes, des pratiques, des monuments, des personnages
chrétiens à des prédécesseurs païens ». Le Goff a tenu à souligner que
cette oblitération « n’est pas une “succession », mais, à sa façon, une
abolition. En refusant l’idée de la « succession », il faisait sans
doute allusion au titre et aux thèses de Pierre Saintyves sur Les saints
successeurs des dieux, thèses assez largement répandues chez les
folkloristes anglais et français, et chez certains hagiologues
allemands, au début du xxe siècle2. Par l’oblitération, autant que par
la destruction, « la culture cléricale couvre, cache, élimine la culture
folklorique ».
4 La
dénaturation, enfin, « est probablement le plus important des procédés
de lutte contre la culture folklorique : les thèmes folkloriques
changent radicalement de signification dans leurs substituts chrétiens
». On peut en citer comme exemple typique celui du dragon, figure qui
est ambivalente dans le folklore, bonne ou mauvaise selon les contextes,
mais qui est négative et « démonisée » dans la culture des clercs,
notamment dans leur littérature hagiographique.
5
On se propose ici de présenter et de commenter deux textes importants
et relativement peu étudiés de cette même période, textes qui, sans
invalider en rien la pertinence et la valeur interprétative des
catégories proposées par Le Goff, laissent entrevoir que le processus du
passage de la culture païenne à la culture chrétienne a été plus
complexe. Si destruction, oblitération et dénaturation il y a eu, ces
catégories n’ont pas été les seules et, surtout, elles ont rarement
existé à l’état pur. Dans la réalité des situations concrètes, elles se
présentent à nous comme entremêlées dans une variété de synthèses
originales, qui comportaient à la fois destruction de certains éléments
de la culture païenne antérieure, « récupération orientée » d’autres, et
dénaturation proprement dite, dans un processus original qu’on pourrait
appeler de « récupération re-sémantisante ».
6
Il faudrait par ailleurs discuter à part, à cause de la nature
particulière et de l’abondance des documents, le problème des rapports
entre culture cléricale et traditions folkloriques dans la littérature
hagiographique, aussi bien dans les textes que dans les cultes que cette
littérature proposait aux fidèles et dont elle soutenait l’exercice.
Selon Le Goff, à l’époque mérovingienne « la récolte de thèmes
proprement folkloriques est mince, même dans la littérature
hagiographique a priori privilégiée à cet égard », tandis que le
folklore « fera irruption dans la culture occidentale à partir du xie
siècle, parallèlement aux grands mouvements hérétiques », et trouvera
son plein épanouissement dans la Légende dorée. On sera d’accord, sans
la moindre réserve, sur la seconde affirmation. La Légende dorée (c.
1260-1270), que l’on peut maintenant consulter dans une édition critique
enfin fiable, et dans une traduction française exemplaire (Boureau,
2004)3, est en effet une mine inépuisable de thèmes folkloriques, qui
vont du petit détail narratif à des scènes vastes et complexes, jusqu’à
des biographies entières, construites en totalité avec des matériaux
folkloriques, comme celles des saints Christophe, Eustache, Alexis,
Julien l’Hospitalier et tant d’autres, ainsi que celle de Judas, qui
applique au traître l’histoire d’Œdipe4.
7
Mais il semble que, même pendant le haut Moyen Âge, d’importants
éléments folkloriques se sont glissés tels quels dans les récits
hagiographiques, tout en se pliant au service de la figure du saint ou
des exigences de son culte. On pourrait appeler cette catégorie
supplémentaire celle de la « récupération orientée ». Un cas typique est
celui du miracle de la résurrection d’animaux tués et consommés dans un
contexte d’hospitalité, dans un épisode de la vie de saint Germain
comme dans bien d’autres : « après le dîner, il fit déposer tous les os
du veau sur sa peau et, à sa prière, le veau se leva sur le champ »
(Boureau, 2004 : 562)5. On peut citer aussi, comme autre exemple, celui
de l’araignée bienfaisante, qui tisse rapidement sa toile pour cacher
l’innocent poursuivi (Boureau, 2004 : 126). On concédera néanmoins que
la moisson de thèmes folkloriques demeure, à tout prendre, mince par
rapport aux thèmes d’origine biblique ou patristique.
8
Par ailleurs, il semble également certain que, dans les formes du culte
concret rendu aux saints par le peuple, les éléments folkloriques (à
savoir des habitudes cultuelles héritées du paganisme) sont
prépondérants. Aussi, dans la tradition hagiographique irlandaise, dont
les plus anciennes rédactions remontent peut-être déjà au vIIIe siècle,
la symbiose entre données chrétiennes et données folkloriques est
prépondérante et omniprésente. Dans l’introduction à son édition des
Vitae sanctorum Hiberniae, Charles Plummer a montré que leur
caractéristique structurale consiste justement dans l’intégration du
substrat culturel celtique, à savoir « l’incorporation, dans les
structures de la nouvelle foi, de fragments de matériaux – “pierres
étrangères à l’édifice” – empruntés à l’ancienne culture »6. Il
identifiait trois modalités, qui peuvent valoir aussi pour les autres
cas, de cette appropriation de thèmes ou matériaux : la direct
importation, lorsque des thèmes, ou des épisodes, ou des cycles entiers
de la culture ethnique sont attribués au saint ; la conscious imitation,
lorsque ces thèmes lui sont attribués de façon identique quant au fond,
mais modifiés dans la forme ; et finalement la inconscious permeation,
lorsqu’il s’agit d’éléments fluides ou épars, pour lesquels on ne peut
ni prouver ni même supposer la conscience de l’emprunt7.
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Venons-en à nos deux textes témoins. Leurs auteurs, Grégoire de Tours
et Grégoire le Grand, sont deux personnages particulièrement importants,
par leur position dans la hiérarchie de l’Église, et par la claire
intentionnalité ou conscience de leur démarche. De plus, ils écrivent
tous les deux au moment, crucial pour notre propos, du passage du
paganisme au christianisme, le premier pour les populations rurales de
Gaule et le second pour les peuples germaniques récemment installés en
Angleterre. Leurs textes comportent, par là, une valeur de principe et
pour ainsi dire emblématique.
Grégoire de Tours et les fêtes païennes sur le mont Helarius
10
Ce texte, rédigé vers la fin du vie siècle par l’évêque Grégoire de
Tours († 594), relate une tentative de christianisation du paganisme par
la superposition d’un culte chrétien à un culte païen. On peut le
résumer ainsi : un évêque, incapable de déraciner une fête annuelle
païenne destinée à obtenir la pluie, tente de la christianiser, en
faisant construire sur les lieux de la fête païenne (aux abords du lac
Helarius) une église au saint chrétien Hilarius. Le texte est tiré du
Livre à la gloire des confesseurs, et reflète probablement, tout en
relatant une histoire antérieure, des situations et des préoccupations
qui devaient hanter Grégoire lui-même, dont le diocèse comprenait un
très vaste territoire rural.
Dans
le territoire des Gabales il y avait une montagne, dont le nom était
Helarius, et qui comprenait un grand lac. À certaines dates, la foule
des paysans jetait dans ce lac, comme pour lui faire des libations, des
linges et des tissus destinés à la confection de vêtements. Certains y
jetaient des toisons de laine. Le plus grand nombre y jetaient, chacun
selon ses possibilités, des pièces de fromage ou de cire, et diverses
sortes de pains, qu’il serait trop long d’énumérer8. Ils s’y rendaient
avec des chariots, apportant de la boisson et de la nourriture, immolant
des animaux et banquetant trois jours durant. Le quatrième jour,
lorsqu’il fallait redescendre, une terrible tempête avec des tonnerres
et de violents éclairs les prenait de vitesse, et un orage si violent
tombait du ciel, comme s’il s’agissait de pierres, qu’à peine chacun des
assistants pensait pouvoir s’en échapper.