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mardi 4 août 2026

L’Odyssée et la fastidieuse guerre « woke » contre la culture blanche

 

Nous avons tous entendu cet argument pendant la majeure partie de notre vie : « La culture blanche n’existe pas. » C’est sans doute le refrain racial le plus courant, car c’est celui qu’il est le plus socialement acceptable de répéter. Si quelqu’un disait « La culture noire n’existe pas, car les Noirs sont tous issus de tribus différentes… », cette personne serait traitée de raciste par la foule « woke ». En revanche, lorsqu’il s’agit de la culture blanche, de telles affirmations sont applaudies.

La question est la suivante : pourquoi est-il acceptable de minimiser ou de dénigrer la culture blanche tout en vénérant toutes les autres cultures ? De plus, si la culture blanche n’existe pas, pourquoi les groupes minoritaires « woke » tentent-ils constamment de s’approprier l’histoire et les réalisations des Blancs ?

Je souhaite approfondir un peu plus cette question, principalement en raison des attaques incessantes contre la civilisation occidentale par le biais de la déconstruction, menée par la gauche, de nos figures et mythologies les plus populaires. Cette fois-ci, les élites hollywoodiennes ont choisi comme victime l’Odyssée d’Homère, un classique de la Grèce antique profondément ancré dans l’histoire occidentale (l’histoire blanche).

Hollywood a mis TOUT en œuvre pour ce film et je soupçonne que c’est parce qu’ils sont désespérés. Ils cherchent désespérément une victoire « woke ». Ils ont essuyé des centaines d’échecs tant au cinéma qu’à la télévision ces dernières années et il commence à sembler que « Get Woke, Go Broke » (Deviens « woke », fais faillite) soit en train de devenir la norme dans le discours populaire. Les gauchistes ne le supportent pas.

En réponse, Hollywood a truqué le jeu : ils ont fait appel à Christopher Nolan, l’un des rares réalisateurs encore en activité dans l’industrie à disposer d’un public fidèle de fans inconditionnels qui iront voir ses films quelle que soit leur qualité. Les distributeurs se sont concentrés sur les ventes de billets IMAX destinées à une clientèle plus aisée, gonflant artificiellement le chiffre d’affaires global au box-office.

Les médias n’ont cessé de faire de la propagande, en assurant une promotion massive du film plusieurs mois à l’avance. Des éléments indiquent également que Rotten Tomatoes manipule une nouvelle fois la note du public pour ce film en rejetant la plupart des critiques négatives (ils l’ont fait avec de nombreux films phares « woke » au fil des ans).

Le plus drôle, c’est que les journalistes déclarent déjà que l‘Odyssée est la « preuve » que « Get Woke, Go Broke » est un sophisme. Au moment où j’écris ces lignes, le film n’a encore généré aucun bénéfice. Ce que je trouve toutefois le plus intéressant, c’est que ces journalistes militants utilisent bel et bien l’expression « Get Woke, Go Broke » dans leur vocabulaire courant. C’est un aveu indirect de leur agenda.

Ils désignent spécifiquement notre mouvement comme leur ennemi et nous déclarent « vaincus » parce que l’Odyssée devrait rapporter de l’argent. Par défaut, ils admettent que nous représentons une menace pour eux, et que l’Odyssée est un projet « woke » conçu pour « nous réduire au silence ». Mais en quoi cela importe-t-il ?

Il est important de comprendre que les gauchistes pensent comme des enfants. Ils croient qu’avoir la « majorité » revient à avoir raison ; pour eux, détenir la majorité équivaut à détenir le pouvoir. Si l’Odyssée est un succès au box-office, ils pensent que cela prouve qu’ils constituent le mouvement politique dominant.

Peu leur importe que leur soi-disant majorité soit en réalité artificielle ; s’ils parviennent à faire croire au public que la gauche politique dispose d’un mandat social, cela leur permettra de prendre le contrôle de la culture. En d’autres termes, ils tentent de fabriquer un consensus.

Le film l’Odyssée est une salve claire visant directement les conservateurs et l’histoire occidentale. C’est une parodie multiculturelle, un film ridicule truffé d’inexactitudes historiques et basé sur une interprétation déconstructionniste rédigée par une universitaire féministe d’Oxford (Emily Wilson). Le film sape explicitement l’héroïsme du récit et fait d’Ulysse un homme brisé, souffrant d’un « traumatisme » et d’un syndrome de stress post-traumatique (SSPT) liés à ses regrets concernant la guerre et à son comportement « colonialiste ».

Mais ces ajouts fallacieux à la mythologie m’intéressent moins que les raisons pour lesquelles ils ont été inclus.

La déconstruction d’Ulysse me rappelle ce que Kathleen Kennedy et ses acolytes chez Disney ont fait subir à Luke Skywalker dans « Les Derniers Jedi ». Ils ont pris un homme brillant, courageux et intègre pour en faire une petite salope brisée, aigrie et nihiliste – l’exact opposé de son personnage d’origine. Ce n’était pas une erreur, c’était tout à fait délibéré.

Les Blancs n’ont pas le droit d’avoir des héros audacieux, sages et sûrs d’eux. Nous sommes censés regretter notre histoire et nos accomplissements. Nous ne sommes pas censés célébrer de telles choses, car cela pourrait nous inspirer à être audacieux, sages et sûrs de nous aujourd’hui.

La distribution de l’Odyssée, où les rôles ont été réattribués à des acteurs noirs, hispaniques, asiatiques et d’autres origines (y compris une Ellen Page transgenre incarnant un guerrier grec masculin) – des personnes qui n’auraient jamais peuplé l’époque d’Homère –, constitue l’angle d’attaque habituel d’un Hollywood « woke », mais ce n’est pas la seule attaque. Si un protagoniste principal est blanc, comme c’est le cas dans le film de Nolan, il doit être démoli et affaibli. Il doit être dépeint comme humilié et en quête désespérée de rédemption, qu’il n’obtiendra bien sûr qu’en adoptant les idéaux progressistes.

La dernière chose que Hollywood souhaite, c’est de mettre en scène un héros blanc qui n’éprouve aucun remords pour ses actes et ses valeurs.

C’est là le message « woke » sous-jacent qui empoisonne véritablement le débat autour de l’Odyssée. Les acteurs issus des minorités servent avant tout de bouclier contre les critiques. Si quelqu’un se plaint de la présence d’acteurs africains, hispaniques ou asiatiques dans une épopée grecque, les médias peuvent jouer la carte du « racisme » et balayer d’un revers de main la question. Ils affirment que nous détestons simplement voir des minorités au cinéma.

Mais ce ne sont pas les minorités au cinéma qui nous posent problème ; c’est l’injection de propagande « woke ». Voilà le véritable crime. Si Christopher Nolan réalisait un film inspiré de l’« Épopée de Liyongo », un récit africain du IXe siècle, et qu’il remplaçait les personnages swahilis par des acteurs blancs dans le but de s’approprier l’histoire africaine, la gauche perdrait complètement la tête et crierait à l’« appropriation culturelle ». Le deux poids, deux mesures est flagrant.

L’Odyssée sera-t-elle rentable ? Peut-être. Le film a connu un excellent premier week-end, mais, une fois l’inflation prise en compte, il n’a même pas réussi à se hisser dans le top 50 du classement des meilleurs résultats au box-office pour un premier week-end. Le film doit rapporter environ 700 millions de dollars pour atteindre le seuil de rentabilité, sans compter les 20 % des recettes brutes qui reviennent à Christopher Nolan conformément à son contrat.

Je doute que le studio gagne beaucoup d’argent avec ce film, mais Hollywood le présentera quand même comme une victoire. D’une part, parce qu’aucun film « woke » n’a connu un tel élan depuis des années. Et d’autre part, parce que la gauche politique est à l’agonie et qu’elle a besoin d’une victoire très médiatisée pour justifier son habitude de doubler la mise sur l’échec.

Toute personne sensée et intelligente ferait remarquer qu’un seul film « à succès » ne compense pas le cimetière rempli de désastres « woke » au box-office. Cela n’a aucune importance pour la foule militante. Elle pense qu’une seule victoire effacera toutes ses pertes précédentes.

De plus, l’Odyssée est censée s’inscrire dans la longue marche marxiste vers un Occident multiculturel et la fin de l’histoire blanche telle que nous la connaissons.

Le poème épique d’Homère a été composé il y a environ 2 800 ans et constitue l’une des plus anciennes œuvres littéraires de l’histoire de l’humanité qui nous soient parvenues. Il témoigne des incroyables accomplissements du monde occidental ; il fait partie de la source d’où a jailli l’Occident moderne.

À l’époque de la création de l’Odyssée, la Méditerranée était majoritairement caucasienne selon les données génétiques. Cela inclut l’Afrique du Nord, qui était majoritairement caucasienne et largement « blanche » selon les normes modernes. Il convient de noter que les Africains subsahariens n’étaient pas présents en nombre notable en Afrique du Nord ni en Méditerranée avant plusieurs siècles plus tard, car la traversée des déserts d’Afrique centrale a empêché leur migration vers le nord pendant des milliers d’années.

Les Arabes étaient également peu nombreux et n’ont occupé la région en grand nombre qu’à partir de l’invasion des hordes musulmanes, bien après l’époque d’Homère.

De nombreuses représentations des Grecs et des Macédoniens de l’Antiquité, notamment sur des poteries, des fresques murales et d’autres œuvres d’art qui nous sont parvenues, montrent des personnes à la peau claire, souvent aux yeux bleus, et dans certains cas aux cheveux blonds, etc. En d’autres termes, elles étaient blanches – de nuances de blanc variées, mais toujours blanches.

Le simple fait de souligner ce fait historique et scientifique déclenchera immédiatement la fureur de la foule « woke » et de ses alliés universitaires. Vous serez submergé par une avalanche d’exceptions et de raisonnements alambiqués visant à expliquer pourquoi les peuples de ces civilisations anciennes n’étaient pas vraiment « blancs ». N’oubliez pas : « la culture blanche n’existe pas », seules d’autres cultures existent.

Beaucoup trop de détracteurs et de fanatiques des théories du complot historique pensent réellement que la composition démographique de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée à l’époque d’Homère était la même que celle de l’Afrique du Nord et de la Méditerranée d’aujourd’hui. Ils ne savent rien des grands mouvements migratoires du Moyen Âge ni de l’invasion musulmane. Il est impossible d’avoir une discussion constructive avec ces personnes, car leur point de référence repose sur une ignorance totale.

Au-delà de cela, il existe une autre catégorie de personnes malhonnêtes (les gauchistes « woke ») qui considèrent comme leur devoir de discréditer l’histoire blanche et de la réécrire comme si elle n’avait jamais existé. Elles flattent souvent les complexes d’infériorité des groupes minoritaires en affirmant que l’histoire blanche est en réalité LEUR histoire. Les Blancs auraient simplement « volé » les réalisations d’autres civilisations et les auraient remplacées au fil du temps.

Cela fait partie du discours qui alimente la polémique autour de la lamentable adaptation cinématographique de l’Odyssée par Christopher Nolan. Il s’agit d’un traité « woke », d’un talisman magique conçu pour « brunir » et féminiser un énième élément du patrimoine occidental. Cela s’inscrit dans un programme plus vaste visant à faire oublier aux Blancs qui nous sommes, ou tout au moins à nous faire honte de notre identité.

Le but ultime ? Comme je l’ai dit, il s’agit de la mainmise multiculturelle sur le monde occidental. Tout découle de ce complot. Les remakes « woke » d’Hollywood y trouvent leur origine. Les politiques d’immigration massive menées par les gouvernements de gauche font avancer ce programme. La déconstruction de notre histoire dans les écoles et les universités publiques vise à endoctriner les enfants afin qu’ils n’apprennent jamais la vérité.

Jusqu’au jour où, en levant les yeux, nous constaterons que tout ce qui fait de nous ce que nous sommes a disparu : de la méritocratie au républicanisme, du christianisme à la pensée critique, de l’innovation à l’esprit d’entreprise, de la liberté individuelle au libre marché, de la propriété à la responsabilité, et oui, du colonialisme (c’est-à-dire le fait d’améliorer les enfers du tiers-monde où les gens sont incapables d’améliorer leur propre environnement, afin qu’ils ne se transforment pas en pillards cherchant à envahir nos pays).

Tout cela remplacé par un purgatoire socialiste dans lequel tout le monde est tout aussi pathétique, désespéré et inutile.

Toute cette conspiration est devenue assez transparente et d’un ennui mortel. Heureusement, un film de pacotille ne va pas inverser la tendance écrasante, à savoir le déclin lent mais constant de la folie gauchiste. Rien de ce qu’ils font ne nous échappe. Nous voyons tout, et à long terme, ils vont perdre. C’est inévitable.

Brandon Smith

Source Alt-Market

Traduit par Hervé pour le Saker Francophone

https://lesakerfrancophone.fr/lodyssee-et-la-fastidieuse-guerre-woke-contre-la-culture-blanche

jeudi 17 mars 2022

Homère

  

[Ci-contre : Ulysse naviguant, François Baranger, 2007]

Les grandes âmes sont odysséennes…

Les grandes âmes sont odysséennes. Qu’est-ce que la grandeur ? Par quelle aspiration prouvons-nous le sens de la grandeur ? Le poème épique, celui d’Homère en particulier, répond à cette question : par le voyage, lorsque ce voyage est au sens exact initiatique. Le héros “ondoyant et divers” navigue, car naviguer est nécessaire et qu’il n’est point nécessaire de vivre. Toute la différence entre la vie magnifique et la survie est dite en ces quelques mots : Naviguer est nécessaire…

Il ne s’agit point tant d’atteindre à la grandeur que d’être digne de la grandeur qui nous environne. L’homme moderne aspire à des réalisations colossales, comme le sont également sa bêtise et son outrecuidance. Les temples de Delphes et d’Épidaure, l’architecture romane, leur fille conquérante de l’Invisible, témoignent d’un autre sens de la grandeur. C’est une grandeur méditée et contemplée, une grandeur intérieurement reconstruite par une exacte Sapience des rapports et des proportions. Nous devons à Walter Otto et à Ernst Jünger, ces philosophes lumineux, la distinction entre le monde dominé par les titans et le monde dominé par les dieux. Avant d’être “moderne” et quoique l’on puisse entendre sous ce terme, notre monde est bien un monde titanesque, un monde de fausse grandeur et de colossales erreurs. Le monde des dieux, lui, s’est réfugié dans nos cœurs et il devenu une vérité intérieure, c’est-à-dire qu’il se confond avec la lumière émanée du Logos. Si rien ne peut être ajouté, ni ôté, rien n’est perdu. La véritable grandeur n’est pas absente, elle est oubliée dans l’accablement et l’ennui des travaux titaniques. S’en souvenir, par bonheur, n’exige pas que nous nous rendions immédiatement victorieux de ces artificieuses grandeurs ; il nous suffit d’accueillir les battements d’ailes légers de l’anamnésis.

Le subtil essor du ressouvenir triomphe de tout. La recouvrance de la grandeur est offerte à quiconque ne se résigne point, mais persiste, à la pointe extrême de son entendement, comme une étrave, à l’affrontement de l’inconnu maritime. Les grandes âmes sont odysséennes. Elles viennent comme des vagues vers nous dans les heures sombres et dans les heures claires. Elles laissent aux heures claires une chance d’être et une raison d’être dans le ressac tumultueux des heures sombres. Il existe une habitude du malheur à laquelle les grandes âmes odysséennes seront toujours rétives. Elles engagent le combat, ne craignent point les issues incertaines et osent le voyage. Elles vont jusqu’à défier les lois de l’identité et de la contradiction pour choisir de périlleuses métamorphoses. Lorsque les ciels sont à l’orage, que la mer violette accroît l’émerveillement et l’effroi du pressentiment, l’âme odysséenne se retrouve être, soudain apaisée, dans l’heure la plus claire, dans le scintillement de la vague ascendante qui triomphe des nuits et des abysses qui la portent.

Le sens épique des grandes âmes, nous le savons, ne refuse point le malheur. Il existe chez les âmes aventureuses un consentement à la fortune bonne ou mauvaise qui ne laisse pas de surprendre les générations étiolées. Mais cette acceptation du malheur n’est jamais que l’assombrissement momentané du regard après l’éblouissement, « soleil noir de la mélancolie » que dit Gérard de Nerval. À celui qui consent à se laisser peupler par les images odysséennes, à se laisser entraîner par elles, c’est une grande Idée du bonheur qui le subjugue. Un vaste songe heureux entoure de ses espaces limpides et sonores le vaisseau qui file à l’allure que lui prédestinent les voiles et le vent : c’est le sens de notre destinée. Certes, la destinée est écrite et souvent des forces néfastes se conjuguent à nous soumettre à des rhétoriques malfaisantes ourdies par des forces jalouses, comment le nier ? Certes, les heures sombres avancent vers nous en cohortes plus serrées que les heures claires, mais le regard de l’Aède transperce les nuées et voit, là où le commun ne voit que du vide, les escadres claires des heures promises, des prières exaucées !

Le paradoxe admirable de l’épopée est de nous enseigner en même temps l’abandon et le courage, alors que le monde moderne nous enseigne la récrimination et la faiblesse. Toute grande âme est odysséenne, elle s’abandonne à la beauté et la grandeur du monde et, dans cet abandon aux puissances augustes, trouve le courage d’être et de combattre. La vie magnifique est possible car il n’est pas nécessaire de vivre, s’il est nécessaire de naviguer. Croire en une toute-possibilité, vouloir s’en rapprocher comme d’un Graal ou d’une Toison d’Or, telle est la foi du héros qui trouve dans la divination des claires escadres la justification de ses actes et de son chant. Le malheur gronde, l’eau et le ciel sont noirs, mais elles viendront bien à sa rescousse. Escadres claires et logiques, ordonnées et ordonnatrices, accordées à la divine Mesure.

Sans doute sommes-nous fort mal placés en nos temps rationalistes et déraisonnables pour comprendre la méfiance grecque à l’égard de l’hybris, de la démesure. Nous sommes si aveuglément dévoués à la démesure que nous n’en concevons plus même le contraire. Notre démesure est devenue si banale que toute mesure nous paraît extravagante ou coupable. Comment, alors servir la Mesure, par quels noms l’évoquer et l’invoquer sans la trahir ? Par le seul nom de Légèreté ! Les claires escadres de la raison d’être de nos actes et de nos chants sont légères ; c’est à peine si elles touchent les vagues amies. Entre l’horizon et le plus fort de notre combat, elles franchissent la distance en se jouant. Non seulement la Mesure est légère, elle ne se pose ni ne s’impose, sinon prosodique ; elle est fondatrice de la légèreté en ce monde. Les Anciens croyaient en la terre dansante et en la terre céleste. La Mesure nous sauve de la lourdeur et de l’inertie. Bien qu’elle soit plus que la vie, ayant partie liée aux Immortels, elle nous sauve de la mort. Lorsque la Mesure est ignorée les titans outrecuident, et les hommes se livrent sans vergogne à l’infantilisme et à la bestialité.

Les héros, les chevaliers, les navigateurs nous entraînent dans la vérité de la métaphore. Ils nous apprennent à interroger les signes et les intersignes, à trouver la juste orientation dans la confusion des apparences, ou, plus précisément, dans cette apparence de confusion à laquelle nous inclinent la faiblesse et le fanatisme. La puissance métaphorique et réelle qui porte le navigateur sur la « mer toujours recommencée » dont parle Valéry n’est pas l’hybris mais la Tradition. Elle est cette puissance heureuse qui nous porte au-delà de la mensongère évidence des êtres et des choses, par-delà les identités statiques, les individualités possessives, les subjectivités idolâtrées dans la mauvaise conscience de leur déroute.

La métaphore est maritime ; elle ne s’ajoute point à la réalité, elle est la réalité délivrée de nos représentations schématiques, de ces facilités de langage, de ces jargons qui feignent la raison, sans raison d’être. Croire détenir la raison, cette hybris du rationaliste, n’est-ce point être possédé par la déraison ? Favoriser dans le déroulement prosodique la levée des grandes images odysséennes, ce n’est pas fourbir des armes contre la raison mais restituer la raison au Logos, œuvrer exactement à la recouvrance de la raison. Lorsque les métaphores ne dansent plus à la crête des vagues, les mots deviennent des mots d’ordre ; et les mots et l’ordre sont perdus pour les desseins divins. La pensée, alors, s’emprisonne en terminologies. La suspicion et la mesquinerie se substituent à cet usage magnanime et chanceux du langage qui est le propre des poètes. Les grandes âmes sont odysséennes, et le signe de leur grandeur est d’unir la poésie et la raison, non certes pour nous réduire au compromis détestable d’une poésie raisonnable mais par un heurt étincelant où l’apparence de la poésie comme l’apparence de la raison volent en éclats. De l’autre côté de ces apparences se trouvent non les certitudes d’usage, mais la mystérieuse et ardente gnosis rimbaldienne de l’éternité qui est « la mer allée avec le soleil », l’épiphanie éminente de la splendeur. Sous l’invaincu soleil, la métaphore maritime est la messagère des grandes âmes.

Luc-Olivier d’Algange, Antaïos n°16, 2001.

• vient de publier : L’âme secrète de l’Europe, Harmattan, 2020.

http://www.archiveseroe.eu/lettres-c18386849/2

samedi 12 décembre 2020

Cap au Nord Homère dans la Baltique 1/2

  

Et si les poèmes homériques s'étaient à l'origine déroulés, non pas en Grèce ou en Asie mineure, mais à l'Âge du Bronze dans la Baltique ? C'est le souvenir de ces événements, par des peuples septentrionaux installés dans la péninsule hellénique, qui aurait inspiré l'Iliade et l'Odyssée. Telle est la thèse pour le moins surprenante qu'expose le chercheur indépendant Felice Vinci dans un ouvrage paru en Italie, en 1995, et enfin traduit en français, avec une préface d'Alain de Benoist.

Homère dans la Baltique de Felice Vinci expose une hypothèse surprenante : les poèmes homériques, et la légende troyenne, auraient pour cadre originel la Baltique et non la Méditerranée. L'hypothèse rappelle celle de Jùrgen Spanuth, Le secret de l'Atlantide (Copernic, 1977).

La préface d'Alain de Benoist rappelle tout ce qu'il faut savoir pour l'aborder sans prévention. Le lien à la Grèce et à la Méditerranée orientale n'est pas exclusif. Le rattachement de Troie à l'un des niveaux archéologiques du site d'Hissarlik (Turquie) est incertain. Le caractère « oral-formulaire » de la composition des poèmes homériques les rattache à la tradition épique indo-européenne tant par le formulaire hérité (la « gloire impérissable » également présente dans le Véda) que par leur contenu : Nicholas J. Allen a établi un parallèle entre les errances et les rencontres féminines d'Ulysse et celles d'Arjuna dans le premier livre du Mahãbhãrata.

Le préfacier mentionne également l'apport essentiel (ignoré de l'auteur) du livre d'Ernst Krause, Die Trojaburgen Nordeuropas (1893), mettant en évidence certains parallèles nordiques à la légende troyenne, qui ne se réduit pas à la guerre de Troie, mais commence avec le mythe énigmatique de Laomédon, la première destruction de Troie; or, l’Edda de Snorri fournit un parallèle intelligible avec la construction d'Asgard par le Géant bâtisseur frustré de son salaire comme les dieux engagés par Laomédon. Tout cela montre à l'évidence qu'Homère n'a pas composé ses poèmes à partir de ce qu'il avait vu lors de croisières en Méditerranée, surtout s'il faut ajouter foi à la légende qui fait de lui un aveugle.

Le monde homérique dans l'Atlantique nord

L'argumentation de l'auteur se fonde sur trois ensembles de données les anomalies constatées dans les textes homériques, les suggestions offertes par les parallèles Scandinaves, la comparaison entre la géographie homérique et celle de la Baltique.

1) Du côté grec, l'argument principal se fonde sur les incertitudes de la géographie homérique reconnues par plusieurs spécialistes. Ces incertitudes sont confirmées par une météorologie qui n'a rien de méditerranéen, avec le brouillard, le vent, le froid, la pluie, et qui justifie l'habillement des personnages homériques. Autre argument de poids, l'anomalie de la bataille qui dure deux jours et une nuit sans que les combattants soient obligés de s'interrompre à cause de l'obscurité, et du précepte « il faut obéir à la Nuit ». Les remparts de Troie ressemblent plus à leurs équivalents Scandinaves médiévaux qu'à leurs équivalents mycéniens, et que le Pharos de l'Odyssée est situé au milieu de la mer alors qu'il se trouve à moins d'un mille du port d'Alexandrie.

2) L'indication de Plutarque qui, dans son De facie quae in orbe lunae apparet, citant l'Odyssée, situe Ogygie dans l'Atlantique nord, montre que déjà le lien entre le monde homérique et la Méditerranée n'était pas exclusif. Elle concorde avec une observation de Tacite dans La Germanie : « Certains pensent qu'Ulysse aussi dans ces longues et merveilleuses erreurs, porté jusqu'en cet Océan, a rendu visite aux terres de Germanie ». La prémice d'Hellespontins dans les Gesta Danorum de Saxo qui les mentionne à deux reprises, les quatre frères pirates de l'Helspont attaquée par Iarmericus (Ermanaric) et l'expédition des Danois de Regnerus (Ragnar) contre les Hellespontis est inattendue, et significative. Il en va de même pour l'identification d'Asgard, la citadelle des Ases (les dieux scandinaves) à Troie, par Snorri, Gyjfaginning. Cet argument me semble décisif en raison du rapprochement établi par Ernst cause entre la légende Scandinave de la destruction d'Asgard par le Géant bâtisseur et la légende grecque de la première destruction de Troie, le mythe de Laomédon susmentionné. Les correspondances nordiques signalées par Martin P Nilsson dans Homer and Mycenae comme la présence de l'ambre dans les tombes anciennes, le caractère typiquement nordique du megaron, les dalles de pierre qui rappellent les menhirs de l'âge du bronze nordique apportent une confirmation archéologique. Enfin, le graffito de type mycénien trouvé à Stonehenge infirme l'existence de liens entre les deux cultures.

3 Les équivalences toponymiques proposées par l'auteur, les îles danoises pour Ithaque, l'Atlantique nord pour les pérégrinations d'Ulysse, le sud de la Finlande pour la Troade, la côte suédoise de Baltique pour le monde achéen ont été contestées pour de mauvaises raisons : le principe de la régularité s'applique aux changements phonétiques d'une langue, non au passage de toponymes d'une langue dans une autre, surtout quand il s’effectue à distance dans l'espace et dans le temps. Naturellement, faute de régularité, les ressemblances ne peuvent pas être considérées comme des preuves.

À suivre

samedi 18 juillet 2020

Depuis les druides jusqu'à Byblos

Ce titre veut accrocher votre attention en reliant l'alphabet phénicien et notre chère langue française. J'essaierai de montrer un cheminement possible. Quoi qu'il en soit, les signes idéographiques, qui auraient pu mieux préciser les variations subtiles de la pensée celtique, furent délaissés. Une possibilité d'écriture disparue.

À contrario nous pouvons constater que les chiffres arabes ont un dessin unique; ils se prononcent de multiples façons mais se comprennent très précisément par tous. Que serait notre monde s’il y avait la confusion des chiffres autant que celles des vocables ?

Quand nous regardons les moyens de communiquer entre les hommes, nous ne pouvons qu'être frappés par l'importance des signes muets. Un geste, une mimique, une attitude sont nos premiers dialogues. En fréquence, en importance, ils sont beaucoup plus nombreux que tout autre moyen d'expression. Il semblerait même qu'avant d'arriver à l'oral, il y ait l'image.

Cette proposition visuelle faite à l'ensemble du groupe est autre que celle de la parole; elle sert à poser une relation entre les individus du groupe et le monde extérieur rempli de mystérieuses et formidables puissances. Dans ce monde-là, la langue est ignorée. Elle est sans pouvoir. L’image combine deux données : une surface prélevée sur une portion du ciel comme de la terre, et des figures produites par l’homme-prêtre ou le hasard, signe du destin. Les Aztèques furent un peuple errant jusqu'à ce qu'ils rencontrent un aigle combattant un serpent sur un cactus. Cette vision surprenante fit signe pour y établir leur capitale. Là, maintenant, s'élèvera Tenochtitlan, future Mexico. À travers les siècles cette image est restée le blason de cette mégapole du XXIe siècle.

Comment interpréter exactement cette image ? À la différence des langues, l'image n'est pas un système. Sans nécessité d'un émetteur et d'un récepteur, il lui suffit d'un observateur. Celui-ci, bien souvent, est un sage au regard bien acéré. L'apparition de la divination constitue l'étape préliminaire à l'invention de l'écriture. À la fondation de Rome le vol de douze aigles fit signification. Les augures, observateurs des oiseaux dans le ciel, se devaient de particulariser leurs bâtons (lituus) sacrés afin de les distinguer. Ils devaient faire sens dans l'objet lui-même - bien que, comme les druides, soumis au secret le plus absolu du « droit augural », ils dussent bien transcrire en langage leurs interprétations. Sur des parties sanglantes du foie entre les mains des haruspices, il fallait bien se rappeler la signification de tel ou tel lobe. On a découvert à Faléries (auj. Civita Castellana, au nord de Rome), une maquette de foie en terre cuite. En 1877 près de Plaisance (Piacenza, en Italie du Nord, près de Milan) on en trouva une autre, en bronze, avec les inscriptions étrusques adéquates. Les devins chinois eurent leurs premiers idéogrammes sur des écailles de tortues. Le devin se contente de lire les signes, contrairement aux mages qui interpellent les dieux ou aux prophètes qui traduisent leurs volontés. Ainsi nous arrivons au pictogramme qui systématise une figure. L'éclair schématisé affirme la foudre. Pour continuer vers l'idéogramme, nous savons qu'elle est le privilège du dieu des dieux, Jupiter.

Pourtant nous n'avons pas encore en quelque sorte abordé le monde vocal. Mais nous pouvons découper l'idée par une succession de sons; des voyelles aspirantes comme un esprit pénétrant : IOVA. IOVIS (1) Les mots, les noms sonores suivent en incantations , précisons les intonations faisant appel. Puis faisons une première périphrase en forme de nom : « Celui qui fait éclater le tonnerre ». Ensuite toute la littérature suit.

Nous, les Gaulois, nous n'avons pas choisi les signes de notre écriture; il y eut une période d'alphabet grec avec de l'étrusque par-ci par-là. Puis une assise large et certaine socle de pierre d'un alphabet latin rigide écrit au burin. Si les druides avaient voulu transmettre leurs sciences hermétiques, subtiles, fugaces, ils auraient pu choisir des idéogrammes. Dans telle frise cernant un vase de bronze, telle boucle de ceinture ou sur une simple fibule, nous en devinons l'esquisse. Malheureusement ce savoir occulté s'interdisait toute transcription. Est-il sage de permettre à tout un chacun d'aller parmi les mystères du monde ? La fable de l'apprenti-sorcier en illustre le danger. Grâce à la lecture alphabétique nous devenons aisément scribe et devin. La divinité nous parle avec le langage du commun des mortels. On interpelle, on tutoie la divinité. Pourtant il est intéressant de constater que les fondateurs spirituels, Socrate compris, n'écrivirent aucun mot. Tandis que leurs disciples s'accrochent à chaque lettre d'un texte que leur maître n'a jamais vu.

L'alphabet vint dans le monde celtique par Massalia (auj. Marseille), colonie de Phocée en Ionie, si proche de l'origine des Étrusque. (600 av JC) Les marchands partaient à l'aventure vers l'Occident. Mais il fallut attendre Jules César(2) rédacteur de sa propre histoire à la troisième personne, dans un style d'une limpidité extraordinaire, pour connaître, par écrit, la Gaule (50 av JC). La religion chrétienne, dite en araméen, écrite en hébreu et en grec, nous fut transmise par une transcription latine. Seuls les Évangiles implantèrent vraiment l'alphabet latin dans chaque village par la nécessité de l'Office Eucharistique avec ses paroles sacramentelles nécessaires. Les textes latins vinrent en surcroît. Tout ce bagage culturel était conservé au moyen de l'écriture latine.

Une écriture transmise de cette manière nous a été, au sens littéral du terme, invisible. Elle nous semblait aussi transparente à l'oral qu'il fut possible. Les Romains, comme l’Église plus tard, se méfiant du monde mental des druides, avaient intérêt à cela. La fonction de l'écriture dans une France en gestation à l'époque barbare était de strictement préserver à des fins pieuses les leçons canoniques d'un Verbe Saint. Il faut dire que les constructeurs de cathédrales, ainsi que les enlumineurs de parchemins, se rattrapèrent pour s'exprimer dans le langage des symboles. Arrivons-nous toujours à en saisir la signification ? Souvent le guide patenté s'arrête aux données techniques. Nous aurions pu, comme le Japonais dans sa langue, associer aux phonèmes (kana) des idéogrammes (kanji), s'il y en avait eu à notre disposition. Les plus proches étaient dans les profonds temples de l’Égypte pharaonique. Mais les hiéroglyphes, partiellement idéographiques, étaient trop hermétiques, trop particuliers au Nil, trop parfaits dans leur tracé pour s'associer avec d'autres expressions écrites alphabétiques.

Tout être humain se caractérise par la parole. Bien grand mot quand il s'agit souvent d'un simple et léger grognement de satisfaction ou d'insatisfaction. Les sons s'articulent plus ou moins bien suivant les cordes vocales de chacun. Chaque langue parlée possède son propre génie. Faut-il accepter l'avis de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, parfaitement bilingue espagnol/français, sentant que l'espagnol vous forçait à l'héroïsme tandis que le français s'imposait par sa syntaxe ? Beaucoup de personnes constatèrent que la mélodie naturelle de la langue italienne avait favorisé la naissance de l'opéra en 1607 à la cour du duc de Mantoue avec l’Orfeo de Claudio Monteverdi. L'allemand invite-t-il à la technique comme le laisserait supposer le XIXe siècle ? Seul un germaniste éminent pourrait y répondre. Nous qui vivons dans un monde arabophone, nous sommes étonnés par ses particularités vocales; plusieurs sons nous sont inconnus le "dad" en particulier. Même ayant deux parents libanais, les enfants élevés à l'étranger perdent par l'oreille et assez rapidement, leurs langues maternelle/paternelle. Le petit-fils venant se ressourcer au Liban doit s'adresser à ses grands parents dans une langue médiane. En poésie, domaine de l'oral jouxtant la musique, Mme Vénus Ghattas-Khoury reconnaissait la difficulté de traduire en français les poèmes en arabe d'Adonis. Elle trouvait plus d'eau dans bahr que dans "mer ». Il y avait plus de feuillage dans chajarar que dans "arbre" Personnellement, je trouve plus de vastitude dans bahr, mais « la mer » danse devant mes yeux et m'invite au voyage. Cela vient-il de la chanson de Charles Trenet ? Des sonnets de Charles Baudelaire ? Est-ce un archétype révélé ? Effectivement, le chajarar bruit dans son feuillage tandis que l'arbre nous plonge du fond de ses racines « touchant à l'empire des morts » à la cime « au ciel voisine » (dans « Le Chêne et le Roseau » de La Fontaine). Dès la première syllabe, ce chêne souverain se plante profondément dans le sol, dans la gorge. Avec la seconde, il s'élève dans l'azur.

Faire un signe, aurait-il été plus parlant ? Quel aspect de la mer choisir ? « La mer, la mer, toujours recommencée ! » selon Paul Valéry ? Quel arbre choisir ? Le cèdre dans sa majesté ? Le cyprès dans son élévation ?

De toute façon, c'est dans cette région du Levant que s'inventa l'alphabet. Il faut se rappeler que les premiers oracles et prophéties, rencontrés en hiéroglyphes, se font sous Touthmôsis III et la reine Hatshepsout (1500 av JC). Tandis que des cunéiformes attestèrent des prédictions dès Sargon d'Akkad (2334-2279 av JC). Entre les hiéroglyphes impeccables, granitiques, solaires, et l'intelligence foncièrement démocratique des cunéiformes de la Mésopotamie, Ougarit (Syrie) tranche le langage en syllabes (1100 av JC). Byblos (Liban) fractionne encore plus les sons en consonnes (900 av JC). Le légendaire Cadmos, originaire de Tyr, toujours au Liban, ira à Thèbes, en Béotie, province grecque où il apportera cet alphabet - ce qui est assez paradoxal quand on se remémore l'adjectif populaire "béotien" Le génie grec ajoute les voyelles. Dès lors il s'agit d'être pratique dans les offrandes des dieux. Nous écrirons les offrandes faites, les bienfaits reçus. Mais aussi des chiffres. Que de chiffres ! s'exclama Jules Oppert, le déchiffreur des langues sumériennes. Pour le clergé, il était important de tenir à jour la comptabilité des dons faits aux Dieux. Que d'ingéniosités aux gestes maladroits s'expriment sur l'argile ayant traversé les siècles !

En vérité, quoique barbares, les Peuples de la Mer, ayant pillé les villes côtières phéniciennes, Ougarit, Byblos et les autres, repartiront vers l'Ouest pour répandre l'alphabet complet. Contrairement aux papyrus s'évanouissant en cendres, le feu des pillages affermit les cunéiformes sur l'argile recuite. Les Grecs avec les voyelles chantent les exploits des héros. Vers 540 av JC, le noble Pisistrate, gouvernant Athènes en roi avec l'aide de la constitution de Solon, ordonne aux scribes de la Cité d'écrire une version officielle de L'Iliade et de L'Odyssée. Cela permettra aux Achéens d Athènes de traiter leurs plus proches voisins « d'incultes et lourds Béotiens »(3) Trois siècles plus tard, en Méditerranée, parmi les aventuriers guerriers grecs, certains reconnurent quelques mercenaires gaulois. Ils prenaient plaisir à écouter les aventures de Diomède, d'Ulysse. Certains eurent même envie de raconter (en gaulois ?) puis de transcrire (en grec ?) leur propre épopée. Mais… c'était très difficile.

Toutefois c'est par la religion que la Gaule apprendra à lire et à écrire. Non par les chamans et autres sorciers, même pas par les bardes ou aèdes des nobles, mais par les clercs du clergé. Il faudra attendre bien longtemps pour que chaque sanctuaire de Gaule, des 36 000 paroisses, ait ses officiants prononçant avec exactitude leurs prières écrites sur un livre avec son papier bible, devenu sacré, au Dieu unique afin de sauver notre âme personnelle. Les mots Bible et Byblos se font ainsi écho dans les sacristies avant de prier pour nos morts. Que de bréviaires imprimés et récités aux heures canoniques, marqués par le carillon ! Les sons du peuple, sans grands supports écrits, se transformèrent en patois, différencié de vallée en vallée. L'un d'eux prit le devant et s'affina à la cour du roi de France pour donner ensuite la norme de la forme avec l'Académie Française.

Cependant, peut-être que malgré tout, même actuellement, il y a encore au fond d'une campagne, auprès d'un baptistère obscur, un vieil homme étrange. Le latin incompris, le français mal saisi, il regarde. Il suit les gestes d'un prêtre d'autrefois. Ils sont plus importants pour lui que les paroles sacramentelles. Dans le village, en observant, il cherche à comprendre la marche du destin de ses voisins au travers d'indices étranges. Sorte de druide du terroir ce dernier prendrait pour l'anthropologie moderne le nom de chaman, comme pour tous les autres peuples trop proches de la nature. Ce sorcier-sourcier (certains prononcent l'excellent mot de "sourcellerie") est aussi un peu thaumaturge à l'occasion. Il ne comprend que des signes à lui transmis par son grand-père. Les limites de ses actions ne sont-elles pas plus grandes que celles de qui tente de saisir le monde avec l'alphabet des mots ou même des idéogrammes défilant sous ses yeux sur une étroite page ? Le bonheur de vivre l'heure présente dans toute sa magnificence profonde se raconte difficilement. Le mystère de l'existence reste plus vaste que toute expression.

Michel ROUVIÈRE. Écrits de Paris N°738 Janvier 2011

1). Nous retrouvons ce même aspect dans Jéhovah ou Yahvé. Rappelons qu'en latin I et J, puis U et V sont similaires

2). Pour accéder à la charge de Pontifex Maximus, il revendiqua dans son discours la divinité de Vénus du côté de son père et la majesté des Rois du côté maternel.

3). Vraisemblablement dès le VIIIe siècle av. J.-C, Hésiode, vivant à Ascra en Béotie, avait écrit « Les travaux et les Jours », ainsi que la généalogie des Dieux avec « La Théogonie ».

mercredi 17 juillet 2019

Qui était Homère ?

Alors que le Louvre-Lens lui consacre une grande exposition, France Culture s’interroge sur l’identité d’Homère.
[…] Il a existé : son nom est cité par l’historien Hésiode, son contemporain, son rival.
Pierre Judet de La Combe, helléniste, traducteur de L’Iliade et de L’Odyssée, auteur d’une biographie d’Homère (Folio, 2018), explique : « Quand les muses disent, dans Hésiode, qu’elles échangent, harmonisent leur voix, elles emploient le verbe “homêreusai”. C’est un mot employé de manière très marquée pour dire “nous faisons de l’Homère.” Donc Homère, c’est celui qui harmonise, qui assemble. Donc le nom d’Homère était connu dès le VIIIe siècle avant J.C. »
Homère est un surnom, donné à celui qui s’appelait probablement Mélésigénès. “Homère” signifie à la fois “assembleur”, “otage” et “aveugle”. Derrière tous ces mots, une même idée de médiation. […]

samedi 29 septembre 2012

VIIIe siècle avant JC Homère dans le texte

L’œuvre d’Homère est immense, non seulement en quantité, mais par la place qu’elle occupe dans la littérature mondiale.
Ces 27.000 vers de L’Iliade et L’Odyssée sont disposés dans les deux textes en 24 parties ou «chants» qui devaient former des histoires indépendantes pouvant être racontées en une seule fois.
L’Iliade en quelques mots
Achille boude. Agamemnon, chef des armées grecques, lui a reprit son esclave préférée, Briséis. Il refuse donc obstinément de retourner combattre sous les murs de Troie. Depuis près de 10 ans, les armées des Grecs (ou Achéens) en font le siège pour rependre la belle Hélène, enlevée par Pâris, prince troyen. S’il ne se décide pas vite à repartir au combat, c’est la défaite assurée !
Pour sauver la Grèce, son meilleur ami, Patrocle, se fait passer pour le héros et parvient à faire reculer les Troyens. Mais c’est sans compter sur Hector, leur meilleur guerrier, qui parvient à tuer Patrocle.
Fou de douleur, Achille jure de se venger. Hector succombe sous ses coups, et son corps est traîné derrière le char de son vainqueur. Priam, roi de Troie, vient supplier Achille de lui rendre le corps de son fils : des funérailles solennelles vont pouvoir avoir lieu.
Franz Matsch, Le Triomphe d’Achille, 1882, palais de l’Achilleion (Corfou)
« Chante, Déesse, la colère d’Achille… »
La mort de Patrocle (chant XVI)
Et dès que Hector eut vu le magnanime Patrocle se retirer, blessé par l'airain aigu, il se jeta sur lui et le frappa dans le côté d'un coup de lance qui le traversa. Et le fils de Menoetios tomba avec bruit, et la douleur saisit le peuple des Achéens. De même un lion dompte dans le combat un robuste sanglier, car ils combattaient ardemment sur le faîte des montagnes, pour un peu d'eau qu'ils voulaient boire tous deux; mais le lion dompte avec violence le sanglier haletant. Ainsi Hector, le fils de Priam, arracha l'âme du brave fils de Menoetios, et, plein d'orgueil, il l'insulta par ces paroles ailées :
- Patrocle, tu espérais sans doute saccager notre ville et emmener, captives sur tes nefs, nos femmes, dans ta chère terre natale ? Ô insensé ! c'est pour les protéger que les rapides chevaux d’Hector l'ont mené au combat, car je l'emporte par ma lance sur tous les Troyens belliqueux, et j'éloigne leur dernier jour. Mais toi, les oiseaux carnassiers te mangeront. Ah ! malheureux ! le brave Achille ne t'a point sauvé » […].
Et le cavalier Patrocle, respirant à peine, lui répondit :
- Hector, maintenant tu te glorifies, car Zeus, le fils de Chronos, et Apollon t'ont donné la victoire. Ils m'ont aisément dompté, en m'enlevant mes armes des épaules […] Je te le dis, garde mes paroles dans ton esprit : Tu ne vivras point longtemps, et ta mort est proche. La Moire [le Destin] violente va te dompter par les mains d’Achille […] ». Il parla ainsi et mourut, et son âme abandonna son corps et descendit chez Hadès, en pleurant sa destinée, sa force et sa jeunesse.
Le bouclier d’Achille (chant XVIII)
Et il [Héphaïstos] jeta dans le feu le dur airain et l'étain, et l'or précieux et l'argent. Il posa sur un tronc une vaste enclume, et il saisit d'une main le lourd marteau et de l'autre la tenaille. Et il fit d'abord un bouclier grand et solide, aux ornements variés, avec un contour triple et resplendissant et une attache d'argent. Et il mit cinq plaques au bouclier, et il y traça, dans son intelligence, une multitude d'images. Il y représenta la terre et l'Ouranos [le Ciel], et la mer […].
Et il fit deux belles cités des hommes. Dans l'une on voyait des noces et des festins solennels.
[…] Puis, deux armées, éclatantes d'airain, entouraient l'autre cité. Et les ennemis offraient aux citoyens ou de détruire la ville, ou de la partager, elle et tout ce qu'elle renfermait. Et ceux-ci n'y consentaient pas, et ils s'armaient secrètement pour une embuscade, et, sur les murailles, veillaient les femmes, les enfants et les vieillards. Mais les hommes marchaient, conduits par Arès et par Athéna, tous deux en or, vêtus d'or, beaux et grands sous leurs armes, comme il était convenable pour des dieux; car les hommes étaient plus petits. Et, parvenus au lieu commode pour l'embuscade, sur les bords du fleuve où boivent les troupeaux, ils s'y cachaient, couverts de l'airain brillant.
Deux sentinelles, placées plus loin, guettaient les brebis et les bœufs aux cornes recourbées. Et les animaux s'avançaient, suivis de deux bergers qui se charmaient en jouant de la flûte, sans se douter de l'embûche.
Et les hommes cachés accouraient; et ils tuaient les bœufs et les beaux troupeaux de blanches brebis, et les bergers eux-mêmes. Puis, ceux qui veillaient devant les tentes, entendant ce tumulte parmi les bœufs, et montant sur leurs chars rapides, arrivaient aussitôt et combattaient sur les bords du fleuve. Et ils se frappaient avec les lances d'airain. La Discorde et le Tumulte et la Ker [la Mort] fatale s’y mêlaient. Et celle-ci blessait un guerrier, ou saisissait cet autre sans blessure, ou traînait celui-là par les pieds, à travers le carnage, et ses vêtements dégouttaient de sang. Et ces divinités semblaient des hommes vivants qui combattaient et qui entraînaient de part et d'autre les cadavres.
Achille tue Hector (chant XXIII)
Et Achille, emplissant son cœur d'une rage féroce, se rua aussi sur le fils de Priam. Et il portait son beau bouclier devant sa poitrine, et il secouait son casque éclatant aux quatre cônes et aux splendides crinières d'or mouvantes qu’Héphaïstos avait fixées au sommet. Comme Hespéros, la plus belle des étoiles qui se tiennent dans le ciel, se lève au milieu des astres de la nuit, ainsi resplendissait l'éclair de la pointe d'airain que le fils de Pélée brandissait, pour la perte d’Hector, cherchant sur son beau corps la place où il frapperait. Les belles armes d'airain que le fils de Priam avait arrachées au cadavre de Patrocle le couvraient en entier, sauf à la jointure du cou et de l'épaule, là où la fuite de l'âme est la plus prompte. C'est là que le divin Achille enfonça sa lance, dont la pointe traversa le cou d’Hector; mais la lourde lance d'airain ne trancha point le gosier, et il pouvait encore parler. Il tomba dans la poussière, et le divin Achille se glorifia ainsi :
- Hector, tu pensais peut-être, après avoir tué Patrocle, n'avoir plus rien à craindre ? Tu ne songeais point à moi qui étais absent. Insensé ! […] Va ! les chiens et les oiseaux te déchireront honteusement, et les Achéens enseveliront Patrocle ! »
Et Hector au casque mouvant lui répondit en s’exprimant avec difficulté :
- Je te supplie par ton âme, par tes genoux, par tes parents, ne laisse pas les chiens me déchirer auprès des nefs achéennes. Accepte l'or et l'airain que te donneront mon père et ma mère vénérables. Renvoie mon corps dans mes demeures, afin que les Troyens et les Troyennes me déposent avec honneur sur le bûcher.
Et Achille, aux pieds rapides, le regardant d'un œil sombre, lui dit :
- Chien ! Ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Plût aux Dieux que j'eusse la force de manger ta chair crue, pour le mal que tu m'as fait ! Rien ne sauvera ta tête des chiens, même si on m'apporterait dix et vingt fois ton prix, et nuls autres présents; même si Priam, le fils de Dardanos, voulait te racheter ton poids d'or ! Jamais la mère vénérable qui t'a enfanté ne te pleurera couché sur un lit funèbre. Les chiens et les oiseaux te déchireront tout entier. »
Mort d'Hector, Histoire ancienne jusqu'à César, XVIe siècle, BnF, Manuscrit
Priam supplie Achille de lui rendre le corps de son fils (chant XXIV)
- Souviens-toi de ton père, ô Achille égal aux Dieux ! Il est de mon âge et sur le seuil fatal de la vieillesse. Ses voisins l'oppriment peut-être en ton absence, et il n'a personne qui écarte loin de lui l'outrage et le malheur; mais, au moins, il sait que tu es vivant, et il s'en réjouit dans son cœur, et il espère tous les jours qu'il verra son fils bien-aimé de retour d'Ilios. Mais, moi, malheureux ! qui ai engendré des fils irréprochables dans la grande Troie, je ne sais s'il m'en reste un seul. J'en avais cinquante quand les Achéens arrivèrent […]. Un seul défendait ma ville et mes peuples, Hector, que tu viens de tuer tandis qu'il combattait pour sa patrie. Et c'est pour lui que je viens aux nefs des Achéens; et je t'apporte, afin de le racheter, des présents infinis. Respecte les dieux, Achille, et, te souvenant de ton père, aie pitié de moi car je suis plus malheureux que lui, car j'ai pu, ce qu'aucun homme n'a encore fait sur la terre, approcher de ma bouche les mains de celui qui a tué mes enfants ! »
Il parla ainsi, et il remplit Achille du regret de son père. Et le fils de Pélée, prenant le vieillard par la main, le repoussa doucement. Et ils se souvenaient tous deux; et Priam, prosterné aux pieds d'Achille, pleurait de toutes ses larmes Hector, le tueur d'hommes; et Achille pleurait son père et Patrocle, et leurs gémissements retentissaient sous la tente. Puis, le divin Achille, s'étant rassasié de larmes, sentit sa douleur s'apaiser dans sa poitrine, et il se leva de son siège; et plein de pitié pour cette tête et cette barbe blanche, il releva le vieillard de sa main.
Giambattista Tiepolo, Le Cheval de Troie, 1770, The National Gallery, Londres
L’Odyssée en quelques mots
Les Dieux ont enfin décidé de laisser Ulysse rentrer chez lui. Retenu chez Calypso, le héros grec a hâte de revoir son île Itaque, où l’attend sa femme Pénélope. Mais le chemin du retour ne peut qu’être pavé d’épreuves : pendant que son fils Télémaque, parti à sa recherche, écoute ses anciens compagnons d’armes lui expliquer la chute de Troie, Ulysse doit lutter contre la tempête qui le fait naufrager sur les terres du roi Alkinoos.
C’est l’occasion pour lui de raconter à son hôte une partie de ses aventures : sa confrontation avec le Cyclope Polyphème, sa rencontre avec la redoutable magicienne Circé, sa descente au Royaume des morts. Puis voici les cruelles Sirènes, les pièges tendus par Charybde et Scylla et enfin l’arrivée chez la douce Calypso.
Finalement, Uysse quitte Alkinoos et retrouve Itaque où les prétendants tentent de s’emparer du pouvoir. Déguisé en mendiant, il réussit à vaincre ses adversaires à l’épreuve de l’arc avant de les massacrer, avec l’aide de Télémaque.
« Je suis Ulysse, le fils de Laërte… »
Ulysse et le Cyclope (chant IX)
Ulysse raconte à Alkinoos ses aventures chez le Cyclope Polyphème qui le retient prisonnier avec ses marins. Il lui a fait croire qu’il s’appelait « Personne »
Mes gens se tenaient près de moi ; le ciel décuplait notre audace. Soulevant le pieu d’olivier à la pointe acérée, ils l’enfoncèrent dans son œil ; moi, je pesais d’en haut et je tournais. […] Ainsi, tenant dans l’œil le pieu affûté à la flamme, nous tournions, et le sang coulait autour du bois brûlant. Partout, sur la paupière et le sourcil, grillait l’ardeur de la prunelle en feu, et ses racines grésillaient. […] Il poussa d’affreux hurlements ; la roche en retentit ; mais nous, pris de frayeur, nous nous étions déjà sauvés. Alors il s’arracha de l’œil le pieu souillé de sang et le rejeta loin de lui d’une main forcenée. Puis d’appeler à grands cris les Cyclopes qui vivaient dans les grottes des environs, sur les sommets venteux. En entendant ses cris, ils accoururent de partout ; plantés devant la grotte, ils voulaient connaître ses peines :
« Polyphème, pourquoi jeter ces cris d’accablement ? Pourquoi nous réveiller au milieu de la nuit divine ? Serait-ce qu’un mortel emmène malgré toi tes bêtes ? Serait-ce toi qu’on veut tuer, ou par ruse ou par force ? »
Le puissant Polyphème leur cria du fond de l’antre :
« Par ruse, et non par force ! et qui me tue, amis ? Personne ! »
Et les Cyclopes de répondre par ces mots ailés :
« Personne ! aucune violence ? et seul comme tu l’es ? Ton mal doit venir du grand Zeus, et nous n’y pouvons rien. Invoque plutôt Poséidon, notre roi, notre père ! »
Ils s’éloignèrent sur ces mots, et je ris en moi-même : mon nom et mon habile tour les avaient abusés !
Sous le charme de Circé, la magicienne (chant X)
Ulysse laisse ses compagnons aller visiter des rivages inconnus…
Ils découvrirent dans un val, en un lieu dégagé, la maison de Circé avec ses murs de pierres lisses. Autour se tenaient des lions et des loups de montagne, que la déesse avait charmés par ses drogues funestes. Mais loin de sauter sur mes gens, les fauves se levèrent et vinrent les flatter en agitant leurs longues queues. […]
Circé sortit en hâte, ouvrit la porte scintillante et les pria d’entrer ; et tous ces grands fous de la suivre ! […] Elle les conduisit vers les sièges et les fauteuils ; puis, leur ayant battu fromage, farine et miel vert dans du vin de Pramnos, elles versa dans ce mélange un philtre [potion magique] qui devait leur faire oublier la patrie, le leur servit à boire et, les frappant de sa baguette, alla les enfermer au fond de son étable à porcs. De ces porcs ils avaient la tête et les voix et les soies [poils du porc], et le corps, mais gardaient en eux leur esprit d’autrefois. Ainsi parqués, ils pleurnichaient, cependant que Circé leur jetait à tous à manger glands, faînes et cornouilles [fruits], qui sont la pâture ordinaire aux cochons qui se vautrent.
Pinturicchio, Le Retour d’Ulysse, 1509, National Gallery, Londres
Le retour d’Ulysse à Itaque : Argos, un compagnon fidèle (chant XVII)
Tandis qu'ils [Ulysse et son serviteur Eumée] se livraient à cet échange de propos, un chien affalé là dressa la tête et les oreilles : c'était Argos, le chien que de ses mains le brave Ulysse avait nourri, mais bien en vain, étant parti trop tôt pour la sainte Ilion [Troie]. Les jeunes l'avaient longtemps pris pour chasser le lièvre, le cerf et les chèvres sauvages. Mais depuis le départ du maître, il gisait là sans soins, sur du fumier de bœuf et de mulet qu’on entassait en avant du portail, afin que les valets d’Ulysse eussent toujours de quoi fumer son immense domaine. C’était là qu’était couché Argos, tout couvert de vermine. Or, à peine avait-il flairé l’approche de son maître, qu’il agita sa queue et replia ses deux oreilles ; mais il n’eut pas la force d’aller plus avant ; Ulysse, en le voyant, se détourna, essuyant une larme, vite, à l’insu d’Eumée ; après quoi il dit ces mots :
« Porcher, l’étrange chien couché ainsi sur le fumier ! De corps il est vraiment très beau, mais je ne puis savoir si sa vitesse à courre [à la poursuite du gibier] était égale à sa beauté, ou s’il n’était simplement qu’un de ces chiens de table, que les maîtres n’entourent de leurs soins que pour la montre [pour le plaisir de le montrer]. »
À ces mots, tu lui répondis ainsi, porcher Eumée :
« Celui-là c’est le chien d’un homme qui est mort au loin. S’il était resté tel, pour les prouesses et l’allure, qu’Ulysse le laissa au moment de partir pour Troie, sa forme et sa vitesse auraient tôt fait de t’étonner. Jamais les bêtes qu’il traquait dans les forêts profondes ne lui ont échappé ; il connaissait les pistes. Mais le voilà fort affaibli ; son maître a disparu loin de chez lui ; les femmes le délaissent, le négligent. Les serviteurs, dès qu’ils n’ont plus de maître à respecter, refusent d’accomplir le travail auquel ils se doivent. Zeus tonnant ôte à l’homme la moitié de sa valeur, dès l’instant que vient le saisir le jour de l’esclavage. »
À ces mots, il gagna la riche demeure et marcha droit vers la salle où se trouvaient les nobles prétendants. Mais Argos n’était plus : la sombre mort l’avait saisi, au moment de revoir Ulysse après vingt ans d’absence.
Sources bibliographiques du dossier et des textes
Les Collections de l’Histoire n°24 (La Méditerranée d’Homère. De la guerre de Troie au retour d’Ulysse), juillet-septembre 2004.
Alexandre Farnoux, Homère, le prince des poètes, éd. Gallimard (« Découvertes » n°555), 2010.
Paul Faure, La vie quotidienne en Grèce au temps de la Guerre de Troie - 1250 avant JC, Librairie Hachette, 1975.
Jacqueline de Romilly, Homère, Presses universitaires de France (« Que sais-je ? » n°2218), 1985.
Extraits de L’Iliade et l'Odyssée (édition Larousse, « Petits classiques »)
Isabelle Grégor http://www.herodote.net

vendredi 12 octobre 2007

L'ILIADE ET L'ODYSSÉE

Quelle vérité historique ?
« Chante, déesse, la colère d 'Achille, le fils de Pélée; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel- pour l'achèvement du dessein de Zeus. Pars du jour où une querelle tout d'abord divisa le fils d'Atrée protecteur de son peuple, et le divin Achille ... »
Extrait du début de L'Iliade, chant 1

L'lliade et l'Odyssée sont deux longs poèmes divisés respectivement en 24 chants, correspondant aux 24 lettres de l'alphabet grec. Leur thème central est la Guerre de Troie entre Achéens et Troyens et le retour d'un des guerriers héroïques: Ulysse. Ce sont des poèmes homériques, fondations à la philosophie et à la culture grecques. Mais quelle est la vérité historique (ou les vérités) qui se cache(nt) derrière ce texte magnifique et universel?

HOMÈRE
Il est habituel d'attribuer à Homère, un grand poète grec né sans doute en Ionie, au IXe ou au VIlle siècle avant J.-C., à la fois l'Iliade et l'Odyssée. Nos lecteurs savent fort bien que l'Iliade raconte la guerre de Troie, principalement la lutte des deux héros, Achille et Hector (" La pointe va tout droit à travers le cou délicat (d 'Hector). La lourde pique de bronze ne perce cependant pas la trachée: il peut ainsi répondre et dire quelques mots. Et cependant qu'il s'écroule, le divin Achille triomphe ... "), alors que l'Odyssée relate le long voyage de retour d' Ulysse. un héros plein d'astuces, vers son île d'Ithaque.
Quant à la réalité des récits ainsi rapportés, rien ne la prouve hors une longue tradition orale, un peu à la manière dont les chansons de geste se sont transmises durant notre Moyen Age. Un exemple suffira à faire comprendre la complexité des choses: la Chanson de Roland qui décrit des faits s'étant produits à la fin du VIlle siècle, n'est fixée dans les textes que par Thurold, durant la seconde partie du XIe. Elle est alors devenue un texte de propagande en faveur d'un monde chrétien combattant le monde musulman. Ainsi Roland et sa petite arrière-garde mettent-ils à mal, avant de périr, des centaines de milliers de musulmans. La réalité est bien différente: en quelques instants des Basques, des Vascons, ont anéanti la petite troupe du comte Roland (de la Marche) et pillé ses bagages pour se venger de la destruction de Pampelune par les troupes de Charlemagne.

LES FOUILLES DE SCHLIEMANN
C'est un autodidacte, passionné d'archéologie et de culture grecque, Heinrich Schliemann qui conduisant à partir de 1871, une campagne de fouilles à Troie, à l'entrée des Dardanelles, découvre, deux ans plus tard, ce que l'on a appelé le «trésor de Priam ». Un ensemble d'objets en or et de pièces de mobilier datant (on le sait à présent) du me millénaire avant J.-C., ce qui est, évidemment; très antérieur à la guerre de Troie. En 1874, Schliemann qui s'est déplacé dans le Péloponnèse, dégage, à Mycènes, la fameuse porte des Lions et les tombes dites du cercle A. C'est là qu'il met à jour le soi-disant trésor d'Agamemnon, avec son masque d'or bien connu. Là encore, ces objets remontent au IIe millénaire avant le Christ!

DÖRPFELD RÉTABLIT PARTIELLEMENT LA VÉRITÉ
Conscient de ses approximations, Schliemann fait appel à un véritable archéologue professionnel, Wilhelm Dorpfeld. Il écarte les hypothèses de Schliemann sur les deux trésors et impose sa conception des choses. Il réalise un travail remarquable, parvenant à repérer neuf couches successives d'occupation du site urbain de Troie. Puis il affirme que la fouille de Troie VI constitue celle du fameux siège.
Mais de nouvelles fouilles, au xxe siècle, en particulier celles de Korfmann, permettent de penser que Troie VI fut détruite par un tremblement de terre. Et qu'il n'est pas totalement certain que Troie VII, aux murs noircis, soit bien la cité incendiée par les Grecs, décrite dans l'Odyssée.
Et il est peu probable que les Mycéniens soient ceux qui aient attaqué et détruit Troie, puisque leur civilisation a disparu vers 1200 avant J.C. Or, les objets qu'Homère décrit dans l'Odyssée semblent bien être mycéniens. Le mystère s'épaissit! Une seule hypothèse permet de concilier les contraires: Homère s'est servi de vieux matériaux pour les figer en chants successifs. Ce qui explique que ses acteurs soient, en partie, mycéniens. On peut raisonnablement penser que les chants d'Homère ont été composés vers 800 avant J-C., en raison de l'utilisation de l'hexamètre, puis figés sous Pisistrate, le tyran d'Athènes au VIe siècle. Ils sont alors lus le jour de la fête d'Athéna, les fameuses Panathénées.
La solution du mystère se situe sans doute au niveau de la mixture homérique, si l'on ose dire. Le poète aveugle mêle des souvenirs et des traditions datant de plusieurs époques: pour une part mycénienne, mais aussi de civilisations plus récentes.

LA GUERRE DE TROIE A-T-EU LIEU?
La réponse est très probablement positive. Située à l'entrée du détroit des Dardanelles, qui contrôle l'accès à la mer de Marmara, puis au Bosphore et à la mer Noire, Troie fait payer des droits de péage, de mouillage, des approvisionnements en eau et en vivres à tous les navires qui empruntent ce passage. Et ils sont nombreux, car, en cette ère du bronze, si les Grecs disposent de cuivre (Chypre, Égypte, Crète), il leur faut aller chercher l'étain sur les rives de la mer Noire, jusqu'au Caucase. Bien plus, les courants, dans le détroit des Dardanelles, s'inversent pendant six mois ce qui oblige à de longs séjours portuaires à Troie.
Ainsi, les Troyens s'enrichissent-ils aux dépens des Grecs. Ces derniers décident de mettre fin à ces excès qui les ruinent. Ils viennent assiéger Troie et la détruisent. Sans doute vers 1200 avant J-C., si l'on accepte que Troie VII soit bien la bonne couche! Mais alors d'où viennent ces chars, inconnus en Grèce avant l'ère classique, décrits par Homère? On voit que l'énigme n'est pas totalement résolue! Sauf à ce que le texte originel d'Homère, qui se transmettait oralement, ait été enrichi au fur et à mesure des siècles jusqu'à Pisistrate ...

ET QUI A ÉCRIT L'ODYSSÉE?
L'Odyssée est si différente de l'Iliade que l'on hésite à l'attribuer au même auteur. A moins que la première, l'Iliade, soit une œuvre de jeunesse et la seconde, plus subtile, une composition de vieillesse. En effet, d'un certain point de vue, les deux poèmes racontent, pour l'essentiel, les aventures de deux héros: Achille et Ulysse. Achille est un guerrier parmi d'autres alors qu'Ulysse est un solitaire. Alors qu'il n'existe guère de message codé dans l'Iliade, hors le parti pris des Dieux, qui ressemblent ainsi singulièrement à des humains (toujours cette distanciation des Grecs vis-à-vis de leurs dieux anthropomorphes), l'Odyssée constitue un remarquable chant initiatique. Les Anciens ayant considéré que la même main a composé les deux chants, il convient, faute d'hypothèse rivale crédible, de les suivre.

ULYSSE, LE GREC MALICIEUX
Le héros de l'Odyssée n'est autre que celui qui a, enfin, permis aux Grecs de l'emporter sur les Troyens, par la ruse, celle du cheval de bois. Lors de son retour vers Ithaque, Ulysse va devoir déployer toutes les ressources de sa malice et de sa subtilité. Il incarne, en vérité, l'intelligence grecque face à la brutalité barbare et aux pièges de la nature. Ainsi va-t-il, successivement, triompher des Lotophages, du Cyclope, des Lestrygons, de l'enchanteresse Circé, de Charybde et de Scylla, et même de Calypso qui le retient dix années en ses rets. Sans compter qu'à la fin, il exécute tous les prétendants trompés par son déguisement de mendiant.

UN OUVRAGE INITIATIQUE
L'Odyssée se présente comme un ouvrage initiatique: voilà, un récit foisonnant, empli d'allers et retours, raconté en déroulement inversé. Ainsi, le récit débute-t-il par la fin : le départ de Télémaque parti à la recherche de son père, le retour d'Ulysse à Ithaque et sa vengeance contre les prétendants de sa fidèle épouse Pénélope. Ensuite, seulement, Homère en vient à la description des errements du héros en Méditerranée.
S'agit-il, avec ces va-et-vient entre monde réel et monde de l'étrange et de l'imaginaire d'un pur conte de fées avec ses monstres marins, ses magiciennes, ses drogues, ses enchantements? Non, point tout à fait: car voici que surgissent les repères principaux du récit, des archétypes humains: fidélité de l'amour conjugal avec Pénélope, fidélité au maître avec le porcher Eumée, amour pour l'enfant avec Euryclée, sagesse avec Laërte ...
La clé du message laissé par Ulysse est assez limpide: c'est auprès de son épouse fidèle qu'Ulysse veut finir sa vie, délaissant l'immortalité que Calypso voulait lui apporter. Telle est l'expression ultime de la sagesse grecque: accepter son destin de mortel... Au total, un hymne beaucoup plus optimiste que celui de l'Iliade et de sa profonde iniquité.

PEUT-ON RECONSTITUER LE PÉRIPLE D'ULYSSE?
Naturellement l'Odyssée s'inspire lourdement de la connaissance qu'ont alors les Grecs du bassin méditerranéen. La route suivie par Ulysse ne semble pas la plus courte. Parti avec dix navires, il achève son long périple de plus d'une décennie, sur un radeau!
Déjà Strabon s'efforce de reconstituer les périples d'Ulysse. Mais il n'y parvient guère, car pour une part, le récit de l'Odyssée est totalement imaginaire.
Il est très possible que l'île des Lotophages soit la Djerba tunisienne, que celle d'Éole soit l'îlot de Stromboli, et peut-être l'oracle des morts est-il émis depuis le lac Arverne et le mont Circeo correspond-il au domaine de Circé ... Les circonvolutions apparentes d'Ulysse qui, sans le savoir, va très rapidement se retrouver à proximité d'Ithaque, avant d'être contraint de boucler un très long voyage, sont hautement symboliques. Un clin d'œil appuyé sur la fragilité de la destinée humaine ...

QUE PENSER DE LA PRÉSENCE D'UN PALAIS À ITHAQUE?
Deux archéologues pensent avoir découvert des traces archéologiques du palais d'Ulysse à Ithaque. Mais les traces observées, un morceau de poterie où l'on distingue un homme attaché au mât d'un navire et une tablette gravée, portant un trident, datant probablement de l'époque mycénienne, n'ont rien de déterminant.
Évidemment, si l'on pouvait prouver que ces vestiges sont contemporains d'Ulysse, on aurait réalisé un grand progrès dans la datation précise de la guerre de Troie ...
On en est loin !
Philippe Valade , dossier d'actualité de l'histoire juin-juillet 2007