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vendredi 1 mars 2024

Philippe Contamine : « Charles VII se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne » [Interview]

 

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29/04/2017 – 05H45 Paris (Breizh-info.com) – Philippe Contamine vient d’écrire une biographie du roi « Charles VII » éditée aux éditions Perrin, présenté ainsi par l’éditeur ;

Durant la majeure partie du XVe siècle, en Occident, les royaumes et les peuples, les princes et les aristocraties subirent de violentes turbulences. La France, en particulier, en fut à ce point de connaître un moment deux rois concurrents. Que Charles de Valois, devenu Charles VII, l’ait emporté pour finir n’était pas écrit d’avance. Il eut à répondre à au moins trois défis : se faire obéir, construire sa légitimité, l’emporter militairement. Dieu, Jeanne d’Arc, le beau Dunois et Jacques Coeur contribuèrent sans doute à les relever.

Mais Charles, l’un des premiers rois dont il est possible de connaître et d’apprécier la personnalité, n’était pas le prince falot parfois décrit et décrié, se laissant porter par le hasard et par son entourage. Taiseux, obstiné, passablement instruit, il sut mener la nef royale sur une mer démontée. En près de quarante années de règne (1422-1461), il s’adapta aux circonstances, tira parti des conflits entre les princes, s’appuya sur ses « bonnes villes » et aussi sur la papauté, créa des institutions administratives et militaires efficaces. Innovation appelée à une longue postérité, l’apparition publique d’une favorite royale, sous les traits avenants d’Agnès Sorel. Avec Charles VII émerge aussi une forme de sentiment « national ». La biographie conçue par Philippe Contamine est résolument politique, au sens que revêt ce mot précisément à cette époque. Sont ici mis en lumière les pratiques du pouvoir, les mécanismes de son fonctionnement, sa conception et ses représentations.

Le livre intéressera particulièrement les Bretons, puisque durant le règne de ce roi de France, était constitué l’Etat Breton – qui vacilla durant le XVème siècle avant le rattachement à la France dans la foulée.

Nous avons interrogé Philippe Contamine sur son ouvrage.

Charles VII – Philippe Contamine – Perrin – 26 €

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour l’histoire, pourquoi en avoir fait votre carrière ?

Philippe Contamine : Dans le secondaire, j’étais le type même du bon élève consciencieux. Quant à mon environnement socio-culture, il favorisait le goût pour les arts, les lettres et les sciences. Il y avait aussi des médecins dans ma famille mais je n’ai jamais été tenté par les professions de santé. Cela dit, n’étant pas assez fort en maths, je n’étais pas en mesure de préparer les concours aux grandes écoles scientifiques et je n’avais pas de dons artistiques avérés (ainsi pour devenir architecte). Restaient les lettres, dont l’histoire, parmi d’autres disciplines. Un métier s’imposait : celui de professeur d’histoire et de géographie en lycée. Je l’ai été, une paire d’années, après quoi, je suis passé dans le supérieur, en tant qu’enseignant-chercheur en histoire médiévale. J’ai commencé à la Sorbonne, comme assistant et j’y suis revenu comme professeur dans les dernières années de ma carrière. C’est dire que j’ai beaucoup enseigné, presque toujours avec plaisir. J’ai aussi dirigé les travaux de maints doctorants, ce que j’ai beaucoup aimé.

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour la noblesse au Moyen Âge ?

Philippe Contamine : Il provient de ce que, vers 1960, pour ma thèse de doctorat ès lettres, publiée en 1972 et récemment rééditée, j’ai étudié, notamment dans leur composition sociale, les armées des rois de France aux XIVe et XVe siècles : le temps douloureux de la guerre de Cent ans. Or, non seulement l’encadrement de ces armées était assuré par la classe nobiliaire, depuis les ducs de sang royal jusqu’aux simples chevaliers, mais encore beaucoup d’ hommes d’armes, qualifiés d’écuyers, appartenaient à ce milieu à la fois très minoritaire et largement héréditaire. La vocation de la noblesse, cent fois répétée par les penseurs de la chose publique, était de servir le roi (ou le prince) en ses guerres.

Mais ces nobles, petits et grands, ne faisaient pas que se battre : il convenait aussi de les suivre dans leurs autres activités (les joutes, les tournois, la chasse à courre et au faucon, les jeux d’échecs ou de paume, la gestion de leurs terres, leurs fonctions publiques…), leur habitat (les châteaux, les manoirs, les « hôtels nobles » urbains), leurs ressources pécuniaires, leur train de vie, leur culture, leurs dévotions. Pour tous ces aspects, les sources ne manquent pas, écrites et non écrites (les constructions, les miniatures, les armures…).

Pour en venir à Charles VII, son problème majeur fut de convaincre « sa » noblesse de l’aider dans sa lutte dramatique avec son compétiteur, Henri VI, le jeune roi d’Angleterre, prétendant à la couronne de France et représenté en-deçà de la Manche par son oncle, l’imposant et habile Jean, duc de Bedford. Croyez-moi : ce ne fut pas une mince affaire.

Breizh-info.com : Quels rapports avec Jeanne d’Arc ?

Philippe Contamine : Rappelons les faits. Au début de 1429, les Anglais, soucieux d’achever ce que leur a promis le traité de Troyes de 1420 conclu entre Charles VI, père de Charles VII, et Henri V, père de Henri VI (un seul roi pour les deux royaumes), assiègent Orléans. La cité peut tomber d’un moment à l’autre. Charles VII est directement menacé : ne va-t-il pas être condamné à l’exil ou à trouver refuge dans le lointain Dauphiné, dont il se dit le dauphin ? Et voilà qu’une simple paysanne l’assure, de façon quasiment prophétique, qu’elle a reçu de Dieu la mission de libérer Orléans, de le mener se faire sacrer à Reims puisqu’il est le « vrai » roi de France, de reprendre Paris et de chasser les envahisseurs hors de « toute France ». Charles VII se laisse convaincre : la Providence n’est-elle pas à l’œuvre pour le sauver in extremis, lui le roi « très chrétien » du «franc royaume de France » ? Du coup, il permet à «Jeanne la Pucelle » (ainsi se fait-elle appeler) d’agir par les armes.

Et de fait, Orléans est délivrée et il est couronné à Reims. Merveilleux, miraculeux débuts. Mais ils sont suivis par des échecs, sous les murs de Paris comme sous ceux de La Charité-sur-Loire. En mai 1430, Jeanne est prise tout près de Compiègne. Or le camp adverse attribue ses succès à des sortilège d’origine démoniaque. S’ensuit un procès d’inquisition, conduit par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et principal conseiller politique du régent Bedford. Jeanne est condamnée comme schismatique : n’a-t-elle pas refusé de se soumettre au jugement de l’Église ? Elle meurt par le feu à Rouen en mai 1431. Son procès est indissociablement politique et religieux. Charles VII avait eu une année entière pour tenter de sauver celle qui l’avait établi dans sa pleine légitimité. Or, il ne fit rien, n’émit aucune protestation : pourquoi cette honteuse indifférence ?

Certes, le roi et la fille des champs n’avaient ni le même caractère ni la même mentalité. Mais cette incompatibilité d’humeur constitue une explication insuffisante du « malentendu ». Mon idée est que Jeanne d’Arc fut réputée une prophétesse, annonçant l’avenir et accomplissant elle-même ses prophéties. Ses échecs ne purent que troubler ses partisans : n’était-elle qu’une visionnaire parmi d’autres ? Charles VII et son entourage, notamment clérical, s’interrogèrent : n’avait-elle pas outrepassé la mission que le Ciel lui avait assignée ? Revenons à la raison du conflit : deux rois prétendent à un même royaume. Or, l’un des deux, Henri VI, s’est allié au duc de Bourgogne Philippe le Bon, prince des fleurs de lis. L’idée prépondérante au sein du conseil de Charles VII est que, pour l’emporter, il faut rompre cette alliance, en quelque sorte contre nature (car Philippe le Bon est issu de la maison de France), même au prix de cruelles concessions. Alors que pour Jeanne d’Arc Philippe le Bon doit purement et simplement se soumettre : s’il refuse, les loyaux Français sont bien capables de l’emporter. Les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire : ils sont dans leur droit et mènent une juste guerre, contre un ennemi (l’Anglais) et contre un traître (le Bourguignon).

Autre élément d’explication : après le bûcher, la propagande anglaise diffusa une version des faits selon laquelle au dernier moment Jeanne d’Arc avait reconnu que ses voix l’avaient trompée, c’est pourquoi elle demandait pardon aux Anglais et aux Bourguignons pour tout le mal qu’elle leur avait fait. Ce récit, dont Charles VII eut connaissance. était cautionné par l’université de Paris, dont le prestige théologique était considérable. On peut comprendre la perplexité du roi.

L’affaire ne s’arrête pas là : à la décharge de Charles VII, il faut dire qu’un quart de siècle après le bûcher de Rouen, il intervint auprès de la papauté pour que celle-ci autorise la révision du procès de condamnation. La lecture des actes de ce procès lui a en effet appris que la Pucelle lui avait été admirablement et imperturbablement fidèle. S’il y avait eu faute, son roi n’y était strictement pour rien. Charles VII se convainquit que son honneur de « roi très chrétien» était en jeu à travers la sentence de 1431. La révision du procès, conduite par un tribunal d’Église, aboutit en 1456 à sa réhabilitation officielle. Peut-être aurait-elle pu être davantage célébrée et médiatisée. mais Charles VII n’y tenait pas trop. Il avait sans doute conscience qu’en 1430-1431 il n’avait pas fait ce qu’il fallait. Mieux valait tourner la page.

Breizh-info.com : Le règne de Charles VII a-t-il vu naître une une forme de sentiment national ?

Philippe Contamine : Durant les derniers siècles du Moyen Âge, le sentiment d’appartenance à une communauté installée dans un certain espace politique existait. Pour prendre trois exemples, les populations des royaumes d’Angleterre, d’Écosse ou de Bohême se voyaient comme des Anglais, des Écossais ou des Tchèques, même si elles se sentaient aussi de leur famille, de leur village ou de leur ville. A un niveau supérieur, elles se savaient vivre en mode de chrétienté. Peut-on en dire autant des habitants du royaume de France, compte tenu de son étendue, de la variété des coutumes qui y étaient appliquées et des dialectes qui s’y parlaient, de l’existence en son sein d’autres « nations », ainsi la « nation » normande ou la « nation » picarde ? Je suis de ceux qui admettent une réponse positive. Sans remonter à la Chanson de Roland, ce puissant poème épique qui, vers 1100, chante mainte fois la « douce France » et vante la valeur des « Français », on peut admettre que vers 1300, surtout par rapport aux « étrangers », les sujets de Philippe IV le Bel se sentaient français.

Cette solidarité, certes imparfaite (des différences existaient en fonction de la position sociale, de la région d’origine, etc.), la guerre contre les Anglais la renforça car, quasiment dès le départ, elle ne fut pas vécue comme un contentieux dynastique ordinaire mais comme un conflit où les Anglais étaient les envahisseurs. Vers 1400, la chancellerie royale française les qualifie d’ « anciens ennemis et adversaires ». Je vois une preuve de la réalité de l’identité française dans le fait que Henri V, lors du traité de Troyes, se présenta comme respectueux de cette identité : sous son juste gouvernement, le royaume de France serait respecté dans son intégrité, ses usages, ses lois, sa dignité, il serait traité dans un stricte égalité par rapport au royaume d’Angleterre. Qui sait ? Cela aurait pu marcher. Mais cette belle perspective se heurta à la réalité : Henri V disparut trop tôt et surtout les Français, instinctivement, virent dans l’union des deux couronnes l’expression de la domination humiliante des léopards d’Angleterre sur les lis de France. Ceux-ci risquaient de disparaître. Jeanne d’Arc était dans ce sentiment. Et Charles VII l’utilisa à son profit. Vers 1450, l’anglophobie était largement répandue dans son royaume. La menace d’un débarquement anglais en Normandie ou ailleurs continuait à faire peur.

A cette époque, le roi instaura ce qu’on appelle la milice des francs-archers : une infanterie « nationale », chaque paroisse du royaume étant en principe chargée de fournir en cas de besoin un combattant porteur en guise de livrée de la croix droite blanche de France, opposée à la croix droite rouge d’Angleterre. On ne sait trop les motivations de ces milliers de gens de pied, leur valeur militaires se révéla douteuse, mais la démarche est en soi significative : Charles VII et son conseil l’estimaient à la fois praticable et utile. Ils pensaient que la base ne se déroberait pas, ce qui se vérifia. A la même époque, pour célébrer la libération de la Normandie, il fut prescrit que des cérémonies d’action de grâce auraient lieu dans toutes les cathédrales du royaume, chaque année le 12 août, jour de la recouvrance de Cherbourg en 1449. Telle fut la « fête du roi » dont on suit l’existence pendant au moins une génération.

Breizh-info.com : Quel fût le rapport de Charles VII à la Bretagne ?

Philippe Contamine : Permettez-moi d’abord une touche personnelle. Non seulement je connais assez bien la Bretagne (dans mon enfance et ma jeunesse, j’y ai fait de très longs séjours d’été, dans une île de la baie de Morlaix – avec chapelle et pardon – habitée à longueur d’année par des agriculteurs – choux fleurs et artichauts, plus quelques vaches- , par des marins-pêcheurs et par des goémoniers), mais encore je suis très attentif à l’histoire de la Bretagne médiévale, à l’ombre des excellents spécialistes du sujet que sont mes collègues et amis Jean Kerhervé (université de Bretagne occidentale) et Michael Jones (université de Nottingham).

Incontestablement, vers 1400, il y avait un État breton et il y avait un pays, une nation bretonne. Mais en même temps le duché de Bretagne était aussi un fief mouvant de la couronne de France.

Les ducs de Bretagne étaient censés prêter hommage à leur souverain à chaque changement de roi et de duc, même si cet hommage, prêté non sans réticence de leur part, ne les obligeait pas à grand-chose. Il s’agissait d’une sorte de reconnaissance formelle. Durant son long règne, Charles VII eut à faire avec cinq ducs : Jean V, François 1er, Pierre II, Arthur de Richemont et François II.

Normalement, ceux-ci auraient dû lui apporter leur soutien politique. En fait, entre autres parce qu’il accusait le roi d’avoir été le complice de son incarcération en 1420, Jean V se méfiait de lui. Toutefois, il y eut des temps de rapprochement : ainsi en 1425-1427, et en 1429-1430 (« toute la Bretagne est nôtre », disait Jeanne d’Arc, prenant ses désirs pour une réalité). Mais Jean V, soucieux de maintenir son duché hors du conflit franco-anglais, affectait aussi de ne pas rompre avec Henri VI, qui occupait la Normandie. Toutefois, il ne lui prêta jamais physiquement hommage et ne fut pas présent à son sacre qui eut lieu à Paris en 1431. Dans les armées de Charles VII, nombreux étaient les Bretons, y compris Arthur de Richemont, connétable de France de 1425 à sa mort en 1458.

En revanche, pratiquement pas de Bretons au sein de l’armée de Henri VI.

Le rapprochement France-Bretagne se dessina à partir des années 1440. Rappelons que la victoire de Formigny, en 1450, fut due en grande partie à Richemont. Mais ce dernier était soucieux de se maintenir à une bonne distance du roi : c’est ainsi qu’en 1458, il refusa d’être présent au lit de justice de Vendôme au cours duquel fut jugé et condamné pour trahison Jean duc d’Alençon.

En vain Charles VII l’avait-il convoqué en tant que pair de France. Au total, le roi se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne : pas question de lui demander directement de l’armée ou des hommes, sinon des volontaires. Louis XI devait être beaucoup plus brutal, dans son désir de se débarrasser des deux « cornes raides » qui menaçaient son royaume : la Bourgogne et la Bretagne.

Breizh-info.com : Quel héritage Charles VII laissa-t-il ?

Philippe Contamine : Certes, les contemporains (ceux qui ont écrit à son sujet) ne sont pas unanimes dans leur admiration. Ils voient les limites de l’homme et de son action. Toutefois ils mettent en relief les deux temps du règne : le temps de l’adversité, le temps de la prospérité. Et, dans la perspective chrétienne qui était la leur, ils lui savent gré d’avoir subi les épreuves de ses premières années avec résignation, sans jamais céder à la tentation de la révolte contre Dieu. Et Dieu finit pas le récompenser de sa longue patience. Nombreux sont les textes qui, dans les années qui suivirent sa disparition, font son éloge. Y compris de la part d’auteurs bourguignons.

A partir de 1445-1450, il fut le « très victorieux roi de France ». Grâce à lui, le royaume, même encore affaibli économiquement et démographiquement, retrouva sa place éminente au sein des puissances européennes. Pour l’historien, Charles VII fut l’un des fondateurs de la monarchie d’Ancien Régime, à la mode française, avec ses bons mais aussi ses mauvais côtés (une lourde fiscalité, une coûteuse armée permanente, l’absence de contrepoids constitutionnel à la puissance royale). De ce point de vue, son règne s’inscrit dans la continuité.

Breizh-info.com : Quelles lectures récentes proposez-vous à nos lecteurs ?

Philippe Contamine : Je n’en citerai qu’une, qui concerne précisément le sujet : le superbe livre de Patrick Demouy, Le sacre du roi, histoire, symbolique, cérémonial, Strasbourg, La nuée bleue, 2016. Y figure bien sûr l’évocation des deux sacres concurrents, celui de Charles VII, dans la cathédrale de Reims, le dimanche 17 juillet 1429, celui de Henri VI, dans la cathédrale de Paris, le dimanche 16 décembre 1431.

L’un suscita l’enthousiasme des assistants, l’autre leur réserve. Combien est révélatrice la confrontation des réactions de ce qu’on peut appeler l’opinion  !

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/04/29/68066/philippe-contamine-charles_vii-histoire-bretagne/

vendredi 24 novembre 2023

Philippe Contamine : « Charles VII se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne » [Interview]

 

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29/04/2017 – 05H45 Paris (Breizh-info.com) – Philippe Contamine vient d’écrire une biographie du roi « Charles VII » éditée aux éditions Perrin, présenté ainsi par l’éditeur ;

Durant la majeure partie du XVe siècle, en Occident, les royaumes et les peuples, les princes et les aristocraties subirent de violentes turbulences. La France, en particulier, en fut à ce point de connaître un moment deux rois concurrents. Que Charles de Valois, devenu Charles VII, l’ait emporté pour finir n’était pas écrit d’avance. Il eut à répondre à au moins trois défis : se faire obéir, construire sa légitimité, l’emporter militairement. Dieu, Jeanne d’Arc, le beau Dunois et Jacques Coeur contribuèrent sans doute à les relever.

Mais Charles, l’un des premiers rois dont il est possible de connaître et d’apprécier la personnalité, n’était pas le prince falot parfois décrit et décrié, se laissant porter par le hasard et par son entourage. Taiseux, obstiné, passablement instruit, il sut mener la nef royale sur une mer démontée. En près de quarante années de règne (1422-1461), il s’adapta aux circonstances, tira parti des conflits entre les princes, s’appuya sur ses « bonnes villes » et aussi sur la papauté, créa des institutions administratives et militaires efficaces. Innovation appelée à une longue postérité, l’apparition publique d’une favorite royale, sous les traits avenants d’Agnès Sorel. Avec Charles VII émerge aussi une forme de sentiment « national ». La biographie conçue par Philippe Contamine est résolument politique, au sens que revêt ce mot précisément à cette époque. Sont ici mis en lumière les pratiques du pouvoir, les mécanismes de son fonctionnement, sa conception et ses représentations.

Le livre intéressera particulièrement les Bretons, puisque durant le règne de ce roi de France, était constitué l’Etat Breton – qui vacilla durant le XVème siècle avant le rattachement à la France dans la foulée.

Nous avons interrogé Philippe Contamine sur son ouvrage.

Charles VII – Philippe Contamine – Perrin – 26 €

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour l’histoire, pourquoi en avoir fait votre carrière ?

Philippe Contamine : Dans le secondaire, j’étais le type même du bon élève consciencieux. Quant à mon environnement socio-culture, il favorisait le goût pour les arts, les lettres et les sciences. Il y avait aussi des médecins dans ma famille mais je n’ai jamais été tenté par les professions de santé. Cela dit, n’étant pas assez fort en maths, je n’étais pas en mesure de préparer les concours aux grandes écoles scientifiques et je n’avais pas de dons artistiques avérés (ainsi pour devenir architecte). Restaient les lettres, dont l’histoire, parmi d’autres disciplines. Un métier s’imposait : celui de professeur d’histoire et de géographie en lycée. Je l’ai été, une paire d’années, après quoi, je suis passé dans le supérieur, en tant qu’enseignant-chercheur en histoire médiévale. J’ai commencé à la Sorbonne, comme assistant et j’y suis revenu comme professeur dans les dernières années de ma carrière. C’est dire que j’ai beaucoup enseigné, presque toujours avec plaisir. J’ai aussi dirigé les travaux de maints doctorants, ce que j’ai beaucoup aimé.

Breizh-info.com : Pourquoi cet intérêt pour la noblesse au Moyen Âge ?

Philippe Contamine : Il provient de ce que, vers 1960, pour ma thèse de doctorat ès lettres, publiée en 1972 et récemment rééditée, j’ai étudié, notamment dans leur composition sociale, les armées des rois de France aux XIVe et XVe siècles : le temps douloureux de la guerre de Cent ans. Or, non seulement l’encadrement de ces armées était assuré par la classe nobiliaire, depuis les ducs de sang royal jusqu’aux simples chevaliers, mais encore beaucoup d’ hommes d’armes, qualifiés d’écuyers, appartenaient à ce milieu à la fois très minoritaire et largement héréditaire. La vocation de la noblesse, cent fois répétée par les penseurs de la chose publique, était de servir le roi (ou le prince) en ses guerres.

Mais ces nobles, petits et grands, ne faisaient pas que se battre : il convenait aussi de les suivre dans leurs autres activités (les joutes, les tournois, la chasse à courre et au faucon, les jeux d’échecs ou de paume, la gestion de leurs terres, leurs fonctions publiques…), leur habitat (les châteaux, les manoirs, les « hôtels nobles » urbains), leurs ressources pécuniaires, leur train de vie, leur culture, leurs dévotions. Pour tous ces aspects, les sources ne manquent pas, écrites et non écrites (les constructions, les miniatures, les armures…).

Pour en venir à Charles VII, son problème majeur fut de convaincre « sa » noblesse de l’aider dans sa lutte dramatique avec son compétiteur, Henri VI, le jeune roi d’Angleterre, prétendant à la couronne de France et représenté en-deçà de la Manche par son oncle, l’imposant et habile Jean, duc de Bedford. Croyez-moi : ce ne fut pas une mince affaire.

Breizh-info.com : Quels rapports avec Jeanne d’Arc ?

Philippe Contamine : Rappelons les faits. Au début de 1429, les Anglais, soucieux d’achever ce que leur a promis le traité de Troyes de 1420 conclu entre Charles VI, père de Charles VII, et Henri V, père de Henri VI (un seul roi pour les deux royaumes), assiègent Orléans. La cité peut tomber d’un moment à l’autre. Charles VII est directement menacé : ne va-t-il pas être condamné à l’exil ou à trouver refuge dans le lointain Dauphiné, dont il se dit le dauphin ? Et voilà qu’une simple paysanne l’assure, de façon quasiment prophétique, qu’elle a reçu de Dieu la mission de libérer Orléans, de le mener se faire sacrer à Reims puisqu’il est le « vrai » roi de France, de reprendre Paris et de chasser les envahisseurs hors de « toute France ». Charles VII se laisse convaincre : la Providence n’est-elle pas à l’œuvre pour le sauver in extremis, lui le roi « très chrétien » du «franc royaume de France » ? Du coup, il permet à «Jeanne la Pucelle » (ainsi se fait-elle appeler) d’agir par les armes.

Et de fait, Orléans est délivrée et il est couronné à Reims. Merveilleux, miraculeux débuts. Mais ils sont suivis par des échecs, sous les murs de Paris comme sous ceux de La Charité-sur-Loire. En mai 1430, Jeanne est prise tout près de Compiègne. Or le camp adverse attribue ses succès à des sortilège d’origine démoniaque. S’ensuit un procès d’inquisition, conduit par Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et principal conseiller politique du régent Bedford. Jeanne est condamnée comme schismatique : n’a-t-elle pas refusé de se soumettre au jugement de l’Église ? Elle meurt par le feu à Rouen en mai 1431. Son procès est indissociablement politique et religieux. Charles VII avait eu une année entière pour tenter de sauver celle qui l’avait établi dans sa pleine légitimité. Or, il ne fit rien, n’émit aucune protestation : pourquoi cette honteuse indifférence ?

Certes, le roi et la fille des champs n’avaient ni le même caractère ni la même mentalité. Mais cette incompatibilité d’humeur constitue une explication insuffisante du « malentendu ». Mon idée est que Jeanne d’Arc fut réputée une prophétesse, annonçant l’avenir et accomplissant elle-même ses prophéties. Ses échecs ne purent que troubler ses partisans : n’était-elle qu’une visionnaire parmi d’autres ? Charles VII et son entourage, notamment clérical, s’interrogèrent : n’avait-elle pas outrepassé la mission que le Ciel lui avait assignée ? Revenons à la raison du conflit : deux rois prétendent à un même royaume. Or, l’un des deux, Henri VI, s’est allié au duc de Bourgogne Philippe le Bon, prince des fleurs de lis. L’idée prépondérante au sein du conseil de Charles VII est que, pour l’emporter, il faut rompre cette alliance, en quelque sorte contre nature (car Philippe le Bon est issu de la maison de France), même au prix de cruelles concessions. Alors que pour Jeanne d’Arc Philippe le Bon doit purement et simplement se soumettre : s’il refuse, les loyaux Français sont bien capables de l’emporter. Les gens d’armes batailleront et Dieu leur donnera la victoire : ils sont dans leur droit et mènent une juste guerre, contre un ennemi (l’Anglais) et contre un traître (le Bourguignon).

Autre élément d’explication : après le bûcher, la propagande anglaise diffusa une version des faits selon laquelle au dernier moment Jeanne d’Arc avait reconnu que ses voix l’avaient trompée, c’est pourquoi elle demandait pardon aux Anglais et aux Bourguignons pour tout le mal qu’elle leur avait fait. Ce récit, dont Charles VII eut connaissance. était cautionné par l’université de Paris, dont le prestige théologique était considérable. On peut comprendre la perplexité du roi.

L’affaire ne s’arrête pas là : à la décharge de Charles VII, il faut dire qu’un quart de siècle après le bûcher de Rouen, il intervint auprès de la papauté pour que celle-ci autorise la révision du procès de condamnation. La lecture des actes de ce procès lui a en effet appris que la Pucelle lui avait été admirablement et imperturbablement fidèle. S’il y avait eu faute, son roi n’y était strictement pour rien. Charles VII se convainquit que son honneur de « roi très chrétien» était en jeu à travers la sentence de 1431. La révision du procès, conduite par un tribunal d’Église, aboutit en 1456 à sa réhabilitation officielle. Peut-être aurait-elle pu être davantage célébrée et médiatisée. mais Charles VII n’y tenait pas trop. Il avait sans doute conscience qu’en 1430-1431 il n’avait pas fait ce qu’il fallait. Mieux valait tourner la page.

Breizh-info.com : Le règne de Charles VII a-t-il vu naître une une forme de sentiment national ?

Philippe Contamine : Durant les derniers siècles du Moyen Âge, le sentiment d’appartenance à une communauté installée dans un certain espace politique existait. Pour prendre trois exemples, les populations des royaumes d’Angleterre, d’Écosse ou de Bohême se voyaient comme des Anglais, des Écossais ou des Tchèques, même si elles se sentaient aussi de leur famille, de leur village ou de leur ville. A un niveau supérieur, elles se savaient vivre en mode de chrétienté. Peut-on en dire autant des habitants du royaume de France, compte tenu de son étendue, de la variété des coutumes qui y étaient appliquées et des dialectes qui s’y parlaient, de l’existence en son sein d’autres « nations », ainsi la « nation » normande ou la « nation » picarde ? Je suis de ceux qui admettent une réponse positive. Sans remonter à la Chanson de Roland, ce puissant poème épique qui, vers 1100, chante mainte fois la « douce France » et vante la valeur des « Français », on peut admettre que vers 1300, surtout par rapport aux « étrangers », les sujets de Philippe IV le Bel se sentaient français.

Cette solidarité, certes imparfaite (des différences existaient en fonction de la position sociale, de la région d’origine, etc.), la guerre contre les Anglais la renforça car, quasiment dès le départ, elle ne fut pas vécue comme un contentieux dynastique ordinaire mais comme un conflit où les Anglais étaient les envahisseurs. Vers 1400, la chancellerie royale française les qualifie d’ « anciens ennemis et adversaires ». Je vois une preuve de la réalité de l’identité française dans le fait que Henri V, lors du traité de Troyes, se présenta comme respectueux de cette identité : sous son juste gouvernement, le royaume de France serait respecté dans son intégrité, ses usages, ses lois, sa dignité, il serait traité dans un stricte égalité par rapport au royaume d’Angleterre. Qui sait ? Cela aurait pu marcher. Mais cette belle perspective se heurta à la réalité : Henri V disparut trop tôt et surtout les Français, instinctivement, virent dans l’union des deux couronnes l’expression de la domination humiliante des léopards d’Angleterre sur les lis de France. Ceux-ci risquaient de disparaître. Jeanne d’Arc était dans ce sentiment. Et Charles VII l’utilisa à son profit. Vers 1450, l’anglophobie était largement répandue dans son royaume. La menace d’un débarquement anglais en Normandie ou ailleurs continuait à faire peur.

A cette époque, le roi instaura ce qu’on appelle la milice des francs-archers : une infanterie « nationale », chaque paroisse du royaume étant en principe chargée de fournir en cas de besoin un combattant porteur en guise de livrée de la croix droite blanche de France, opposée à la croix droite rouge d’Angleterre. On ne sait trop les motivations de ces milliers de gens de pied, leur valeur militaires se révéla douteuse, mais la démarche est en soi significative : Charles VII et son conseil l’estimaient à la fois praticable et utile. Ils pensaient que la base ne se déroberait pas, ce qui se vérifia. A la même époque, pour célébrer la libération de la Normandie, il fut prescrit que des cérémonies d’action de grâce auraient lieu dans toutes les cathédrales du royaume, chaque année le 12 août, jour de la recouvrance de Cherbourg en 1449. Telle fut la « fête du roi » dont on suit l’existence pendant au moins une génération.

Breizh-info.com : Quel fût le rapport de Charles VII à la Bretagne ?

Philippe Contamine : Permettez-moi d’abord une touche personnelle. Non seulement je connais assez bien la Bretagne (dans mon enfance et ma jeunesse, j’y ai fait de très longs séjours d’été, dans une île de la baie de Morlaix – avec chapelle et pardon – habitée à longueur d’année par des agriculteurs – choux fleurs et artichauts, plus quelques vaches- , par des marins-pêcheurs et par des goémoniers), mais encore je suis très attentif à l’histoire de la Bretagne médiévale, à l’ombre des excellents spécialistes du sujet que sont mes collègues et amis Jean Kerhervé (université de Bretagne occidentale) et Michael Jones (université de Nottingham).

Incontestablement, vers 1400, il y avait un État breton et il y avait un pays, une nation bretonne. Mais en même temps le duché de Bretagne était aussi un fief mouvant de la couronne de France.

Les ducs de Bretagne étaient censés prêter hommage à leur souverain à chaque changement de roi et de duc, même si cet hommage, prêté non sans réticence de leur part, ne les obligeait pas à grand-chose. Il s’agissait d’une sorte de reconnaissance formelle. Durant son long règne, Charles VII eut à faire avec cinq ducs : Jean V, François 1er, Pierre II, Arthur de Richemont et François II.

Normalement, ceux-ci auraient dû lui apporter leur soutien politique. En fait, entre autres parce qu’il accusait le roi d’avoir été le complice de son incarcération en 1420, Jean V se méfiait de lui. Toutefois, il y eut des temps de rapprochement : ainsi en 1425-1427, et en 1429-1430 (« toute la Bretagne est nôtre », disait Jeanne d’Arc, prenant ses désirs pour une réalité). Mais Jean V, soucieux de maintenir son duché hors du conflit franco-anglais, affectait aussi de ne pas rompre avec Henri VI, qui occupait la Normandie. Toutefois, il ne lui prêta jamais physiquement hommage et ne fut pas présent à son sacre qui eut lieu à Paris en 1431. Dans les armées de Charles VII, nombreux étaient les Bretons, y compris Arthur de Richemont, connétable de France de 1425 à sa mort en 1458.

En revanche, pratiquement pas de Bretons au sein de l’armée de Henri VI.

Le rapprochement France-Bretagne se dessina à partir des années 1440. Rappelons que la victoire de Formigny, en 1450, fut due en grande partie à Richemont. Mais ce dernier était soucieux de se maintenir à une bonne distance du roi : c’est ainsi qu’en 1458, il refusa d’être présent au lit de justice de Vendôme au cours duquel fut jugé et condamné pour trahison Jean duc d’Alençon.

En vain Charles VII l’avait-il convoqué en tant que pair de France. Au total, le roi se montra assez prudent et habile dans ses rapports avec la Bretagne : pas question de lui demander directement de l’armée ou des hommes, sinon des volontaires. Louis XI devait être beaucoup plus brutal, dans son désir de se débarrasser des deux « cornes raides » qui menaçaient son royaume : la Bourgogne et la Bretagne.

Breizh-info.com : Quel héritage Charles VII laissa-t-il ?

Philippe Contamine : Certes, les contemporains (ceux qui ont écrit à son sujet) ne sont pas unanimes dans leur admiration. Ils voient les limites de l’homme et de son action. Toutefois ils mettent en relief les deux temps du règne : le temps de l’adversité, le temps de la prospérité. Et, dans la perspective chrétienne qui était la leur, ils lui savent gré d’avoir subi les épreuves de ses premières années avec résignation, sans jamais céder à la tentation de la révolte contre Dieu. Et Dieu finit pas le récompenser de sa longue patience. Nombreux sont les textes qui, dans les années qui suivirent sa disparition, font son éloge. Y compris de la part d’auteurs bourguignons.

A partir de 1445-1450, il fut le « très victorieux roi de France ». Grâce à lui, le royaume, même encore affaibli économiquement et démographiquement, retrouva sa place éminente au sein des puissances européennes. Pour l’historien, Charles VII fut l’un des fondateurs de la monarchie d’Ancien Régime, à la mode française, avec ses bons mais aussi ses mauvais côtés (une lourde fiscalité, une coûteuse armée permanente, l’absence de contrepoids constitutionnel à la puissance royale). De ce point de vue, son règne s’inscrit dans la continuité.

Breizh-info.com : Quelles lectures récentes proposez-vous à nos lecteurs ?

Philippe Contamine : Je n’en citerai qu’une, qui concerne précisément le sujet : le superbe livre de Patrick Demouy, Le sacre du roi, histoire, symbolique, cérémonial, Strasbourg, La nuée bleue, 2016. Y figure bien sûr l’évocation des deux sacres concurrents, celui de Charles VII, dans la cathédrale de Reims, le dimanche 17 juillet 1429, celui de Henri VI, dans la cathédrale de Paris, le dimanche 16 décembre 1431.

L’un suscita l’enthousiasme des assistants, l’autre leur réserve. Combien est révélatrice la confrontation des réactions de ce qu’on peut appeler l’opinion  !

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

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vendredi 4 mars 2022

Charles VII, une vie, une politique (Philippe Contamine)

 

Philippe Contamine, professeur émérite d’histoire du Moyen Âge à l’université Paris-Sorbonne, est internationalement connu pour ses travaux sur la noblesse et sur la guerre au Moyen Âge.

Ce livre se veut une histoire politique de Charles de France, ou de Valois (1403-1461), qui fut successivement comte de Ponthieu, dauphin et régent du royaume de France et surtout roi de France sous le nom de Charles VII. L’auteur met l’accent sur la personnalité de Charles, sa famille, son entourage, ses sujets, ses amis, ses alliés et ses ennemis et, plus généralement, sur l’exercice de son pouvoir, alors que le contexte où il vécut était pour le moins contrasté : d’une part les circonstances lui furent longtemps défavorables mais d’autre part un certain essor de l’Etat, commencé depuis plus d’un siècle, continuait sur sa lancée, ce qui n’était pas pour lui un mince avantage.

Charles VII a été aux affaires pendant quarante-trois ans, de 1418 à 1461. Il est évident qu’il n’était pas le même, ni physiquement, ni psychologiquement, à 15 ans, à 35 ans, à 55 ans. Son entourage public et privé ne cessa de changer, même si la reine l’accompagna, discrètement, tout au long de son règne, puisque leur union date de 1422 et qu’elle lui survécut encore deux ans.

Pendant longtemps, il ne fut pas en situation de mener le jeu, à l’intérieur comme à l’extérieur, mais simplement de réagir, de façon souvent inefficace, donnant une impression de pathétique impuissance. La succession des influences qui se manifestèrent auprès de lui entraîna beaucoup d’hésitations et d’oscillations dans son action.

Il lui fallait vaincre son adversaire, l’expulser et faire en sorte que les Français qui ne le reconnaissaient pas retournent à leur obéissance « naturelle ». Le premier objectif nécessitait des moyens militaires, qu’il chercha auprès de ses sujets comme auprès de ses alliés. Le second conduisait à des négociations mais aussi à une action de propagande ou de persuasion. Une fois ces objectifs atteints, non sans de multiples péripéties, il lui revint de ménager les grands, de remettre de l’ordre dans la société et de gouverner prudemment, tout en conservant une force armée dissuasive, laquelle requérait des ressources fiscales adéquates.

Charles VII ne fut ni un saint, ni un chevalier (bien qu’adoubé lors de son sacre), ni un mécène, ni un bâtisseur, ni non plus un croisé. Tout cela ne l’empêcha pas de finir en roi de victoire, en roi fondateur, en roi de clémence, d’unité et de paix.

Charles VII, Philippe Contamine, éditions Perrin, 570 pages, 26 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/charles-vii-une-vie-une-politique-philippe-contamine/75809/

samedi 29 janvier 2022

Le bon Roi René (1409-1480)

 

Le bon Roi René (1409-1480)

Quel étrange personnage que ce duc d’Anjou, de Bar et de Lorraine, comte de Provence, roi effectif de Naples mais seulement titulaire du trône de Sicile, et souverain nominal de Jérusalem ! Prince aventureux, expert en tournois, à un moment où les chevaliers ne sont plus les maîtres des champs de bataille, il paraît tour à tour courageux, inconséquent ou débonnaire.

Que ce soit dans les geôles du duc de Bourgogne ou devant les murailles de Naples, il est longtemps prisonnier des promesses des héritages qu’il ne put jamais arracher à ses adversaires. Mécène et lui-même amateur et artiste à ses heures, il est magnanime mais toujours à court d’argent… S’il manqua sa destinée, à un moment où les Angevins n’avaient jamais été aussi puissants depuis les Plantagenêts, le duc d’Anjou sut frapper les esprits de son temps d’une autre façon : sa générosité, sa simplicité et son amour des arts ont ainsi largement contribué à l’édification de la figure du Bon Roi René, comme le souligne la réédition du livre que Jacques Levron lui a consacré.

La chance a pourtant souri à celui qui n’était à l’origine qu’un cadet de famille. D’une famille prestigieuse, certes : son père Louis II d’Anjou, oncle de Charles VI, participe au gouvernement du royaume, du moins lorsqu’il ne s’épuise pas en de vaines luttes pour conquérir les royaumes italiens. Alors que la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons bat son plein, la Maison d’Anjou se tient à l’écart des luttes fratricides, avant de soutenir le parti royal : Marie, la sœur de René, épouse ainsi Charles de Ponthieu, troisième fils du roi, qui deviendra dauphin en 1417. L’aîné, Louis, héritera des domaines angevins, tandis que lui, René, ne bénéficie que de quelques terres éparses, dont la plus étendue est le comté de Guise. Mais c’est sans compter les menées de sa mère, Yolande d’Aragon, et les hasards des successions. René est en effet adopté par son oncle le cardinal-duc de Bar. Le puissant duc de Bourgogne devient son voisin et il lui faut alors s’allier avec un partisan déclaré de Jean-Sans-Peur, Charles de Lorraine, dont il doit épouser la fille. René quitte ainsi l’Anjou en 1419, âgé de dix ans, et sera élevé par son oncle et son beau-père. Pendant les années qui suivent, le premier lui transmet le goût des arts et des lettres, le fait entrer dans l’ordre de la Fidélité ; le second, aux manières orgueilleuses et brillantes (n’avait-il pas un jour défié et vaincu l’empereur Wenceslas sous les murs de Nancy ?), l’initie aux règles de la chevalerie.

Mais il est impossible pour les grands feudataires de l’époque de rester à l’écart de la lutte franco-anglaise. Lorsqu’une nouvelle armée anglaise investit le royaume en 1428, René abandonne la cause française et reconnaît la suzeraineté d’Henri VI Lancastre, dont les troupes s’apprêtent à prendre Orléans. Mais Jeanne est déjà en marche, fait étape à Nancy où elle rencontre René, avant de rejoindre Chinon et le dauphin. René écrit alors au régent Bedford pour rompre son serment de fidélité, assiste au sacre de Charles VII et décide de se battre aux côtés de la Pucelle, notamment à Château-Thierry ou encore à Paris. Mais la mort, à quelques mois d’intervalle, des ducs de Bar et de Lorraine le ramène à Nancy où il fait une entrée solennelle en 1431 : le voici désormais à la tête des deux plus grands fiefs de l’est du royaume. Il est rapidement confronté à l’hostilité d’un cousin de sa femme, Antoine de Vaudémont, soutenu par l’État bourguignon, qui lui conteste son héritage lorrain. Le 2 juillet 1431, dans la plaine de Bulgnéville, les Lorrains sont écrasés : ni Crécy, ni Azincourt n’ont suffi pour montrer comme la tactique frontale du Moyen Âge est dépassée. L’artillerie et les archers de ses adversaires ont vite eu raison de la charge de cavalerie de René, dont l’impétuosité chevaleresque n’est pas étrangère au désastre. Il est fait prisonnier, et enfermé dans une tour du palais ducal de Dijon. En laissant ses enfants en otages, il bénéficie d’une liberté provisoire pour rassembler le montant de sa rançon. Mais lorsque se dessine enfin un règlement du conflit, sous la houlette du duc de Bourgogne, René choisit finalement de s’en remettre au jugement de l’Empereur. Furieux, Philippe lui ordonne de réintégrer sa prison. René, qui lui avait donné sa parole, obtempère.

Une nouvelle fois pourtant, tandis qu’il s’adonne aux joies de la peinture sur verre, et réalise des portraits de son geôlier, de nouvelles couronnes enrichissent son patrimoine. En l’espace de quelques mois, durant l’hiver 1434-1435, la disparition de son frère puis de Jeanne de Sicile font de lui l’héritier de l’Anjou, de la Provence et du royaume de Naples. Isabelle est envoyée en Italie, où Naples est déjà disputée par Alphonse d’Aragon . Elle s’y débat avec « une force virile et un cœur magnanime ». Lui-même n’arrive sur place qu’en mai 1438, enfin libéré par le duc de Bourgogne. René lui est encore redevable, et il a donc tout intérêt à le laisser partir à la conquête de son royaume. Mais l’échec de ses manœuvres militaires, la famine qui sévit dans la ville assiégée, ou encore la trahison de son principal capitaine font perdre pied au duc, bien peu soutenu par ailleurs. C’est en pénétrant par une canalisation souterraine que 50 hommes d’Alphonse réussissent à ouvrir la porte de la cité aux assaillants : c’en est fini des prétentions du prince sur Naples. René ne garde de son royaume que le titre, et laissera son fils, quelques années plus tard, s’épuiser dans sa chimérique poursuite du rêve italien.

De retour dans le royaume des lys, René contribue à l’arrêt des luttes franco-anglaises, participe à la reconquête des provinces perdues et marie sa fille à Henri VI . S’il retourne en Italie, l’aventure est de courte durée : certains diront que le duc, veuf depuis quelques mois, abandonna son champ de bataille pour se remarier avec la jeune Jeanne de Laval. Mais il se soucie sincèrement de ses terres et partage son temps entre la Provence où il multiplie les initiatives administratives, la Lorraine et l’Anjou. À Angers, il se préoccupe du redressement économique d’une région particulièrement touchée par les ravages de la guerre. Il écoute les doléances de ses sujets avec attention, et bon nombre d’anecdotes le montrent sensible à leur détresse. Il n’hésite pas à demander à Charles VII de modérer le taux des impôts levés dans son duché. Lui-même diminue par exemple les taxes sur la libre circulation des vins, favorise l’accès aux pâturages communaux, organise les corps de métiers.

S’il apprécie la simplicité des manoirs rustiques des bords de Loire et ses domaines méridionaux, René aime aussi les fastes de sa cour et l’exotisme qu’il y introduit : il entretient des Maures et des Turcs délivrés de l’esclavage, aime qu’on danse pour lui la morisque, où il fallait être vêtu de peaux de bêtes, et exhibe sa ménagerie sous les yeux ébahis de ses invités. Les tournois qu’il organise, surtout dans les années 1440, restent célèbres, comme « L’emprise de la gueule du dragon », à Razilly, ou encore « Le Pas de la bergère » à Tarascon. Il lui faut des années pour payer l’ensemble des frais des ces dispendieuses réjouissances. Mais il faut dire qu’il se flattait d’être un spécialiste en la matière et ne laissait rien de côté : ne lui doit-on pas Le traité de la forme et devis comme on fait les tournois ? L’écrivain qu’il était toucha d’ailleurs à des sujets forts variés aussi bien qu’à l’élaboration de certaines enluminures de ses ouvrages : au dialogue mystique entre le cœur et l’âme dans le Mortifiement de vaine plaisance, succède le thème du Graal et de l’amour courtois dans Cœur d’amour épris et Régnault et Jeannette. De nombreux littérateurs gravitaient autour de lui, comme Pierre de Hesdin, Louis de Beauveau ou Antoine de la Sale. Il préférait néanmoins la peinture à l’écriture, et on lui attribua pendant longtemps de nombreuses oeuvres. Mais il semble davantage que, s’il inspira de nombreuses œuvres, il resta surtout un mécène. Il attira les artistes, et c’est pour lui que Nicolas Froment, l’un des grands maîtres des primitifs français, peignit le Buisson ardent.

La politique, à la fin de sa vie, l’arrache à la douceur de ses jardins et à l’amour des arts. Son indulgence envers la ligue du Bien Public, menée contre Louis XI, lui vaut d’être poursuivi en justice par le roi pour lèse majesté. Ce dernier ne souhaite qu’une chose en réalité : faire revenir ses terres dans l’escarcelle royale, l’Anjou notamment. S’il fait mine de lui pardonner, il ne le soutient pas lorsqu’il est désigné héritier du trône d’Aragon. René envoie donc son fils conquérir pour lui cette nouvelle couronne : Jean de Calabre y perd la vie et l’entreprise échoue. René se retire alors définitivement en Provence avec son épouse, au grand détriment de ses sujets angevins, et se soucie de la transmission de son patrimoine. C’est cette dernière bataille qu’il perdra, au bénéfice de Louis XI, qui l’oblige à choisir pour héritier non pas son petit-fils, René II, duc de Lorraine, mais son neveu Charles du Maine. À sa mort en 1480, l’Anjou est annexé à la couronne.

Piètre politique, malheureux à la guerre, cet homme avait fait sienne la devise de l’ordre chevaleresque qu’il avait créé : « loz en croissant », « la renommée va en croissant ». La sienne est originale, comme le personnage : la mémoire populaire retint davantage la figure du bon prince qui sut ramener la prospérité dans ses domaines, que celle du duc dont le règne marqua la fin des prétentions angevines.

Emma Demeester

Bibliographie

Jacques Levron, Le bon roi René, Perrin, 2004.

Chronologie

  • 1409 : Naissance de René, troisième enfant de Louis II d’Anjou et de Yolande d’Aragon, à Angers.
  • 1417 : Mort de Louis II d’Anjou.
  • 1420 : Mariage avec Isabelle, fille et héritière du duc Charles II de Lorraine.
  • 1429 : Sacre de Charles VII, avec qui René a passé une partie de son enfance.
  • 1430-1431: René hérite des duchés de Bar et de Lorraine.
  • 1431. Juillet : René est battu et fait prisonnier à la bataille de Bulgnéville.
  • 1434 : À la mort de son frère Louis III, René hérite de l’Anjou, de la Provence et des droits sur le royaume de Naples.
  • 1438-1442: René règne à Naples avant d’en être chassé par Alphonse d’Aragon.
  • 1445 : René marie sa fille Elizabeth au roi d’Angleterre Henri VI.
  • 1450 : René participe à la libération de la Normandie.
  • 1453 : Mort d’Isabelle. Expédition italienne. Transmission de la Lorraine à son fils, Jean de Calabre.
  • 1454 : René épouse Jeanne de Laval.
  • 1461 : Mort de Charles VII. Louis XI lui succède.
  • 1471 : René se retire en Provence.
  • 1480 : Mort du roi René à Aix-en-Provence.

https://institut-iliade.com/le-bon-roi-rene-1409-1480/

dimanche 11 octobre 2020

Pierre Cauchon, l'Université de Paris au service du roi anglais

 

Pierre Cauchon, l'Université de Paris au service du roi anglais .jpegDevant l'histoire, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, maître d'œuvre du procès de Jeanne d'Arc, est l'archétype du traître. Il est pourtant représentatif de l'Université de Paris, qui épousa le parti anglais pendant la guerre de Cent ans.

Le pape Martin V salua chez lui « l'honnêteté des mœurs, la prudence des affaires spirituelles et l'habileté dans les temporelles. » Il faut dire que l'évêque Pierre Cauchon n'avait point démérité, puisqu'il joua un rôle décisif dans l'obligation pour les clercs du royaume de payer une double décime, c'est-à-dire un double impôt au roi et au pape… Ce n'est pas la moindre des qualités de la biographie de Jean Favier que de resituer en son temps celui qui reste dans notre tradition nationale comme le traître absolu, le responsable du bûcher de Rouen en l'année 1431…

Il existe deux moyens d'écrire une biographie la première, la plus répandue, consiste à raconter la vie d'un personnage en commençant, dès les premières pages, par l'origine de ses parents ainsi que par sa naissance. Le livre se termine généralement par la mort, éventuellement l'héritage ou l'influence… L'autre méthode vise à décrire une époque dans laquelle s'inscrit la vie d'un homme ou d'une femme. Le plus souvent, cette méthode relativise le rôle du héros ou du maudit, selon les cas. Jean Favier a opté pour cette deuxième solution, si bien que sa biographie consacrée à Pierre Cauchon est avant tout une description de la vie universitaire parisienne et de cette époque troublée, marquée à la fois par les séquelles du Grand schisme d'Occident et, surtout, par les affrontements politiques entre France et Angleterre, Armagnacs et Bourguignons.

« Plus que les autres mais comme eux, l'évêque de Beauvais émerge en 1431 du néant, ce qui laisserait penser que les Anglais ont sorti de leur boîte à malices un homme de paille qui n'attendait que cette occasion pour exister. » Rien n'est évidemment plus faux que cette sentence. Sans juger l'homme, l'historien médiéviste redonne à Pierre Cauchon sa place dans l'histoire d'un royaume à deux têtes et d'une chrétienté elle-même divisée entre Grégoire XII et Benoît XIII. Favier décrit ainsi sa mission pour la paix des papes en 1407; sa participation en 1413 aux États-Généraux qui visent à réorganiser un royaume exsangue; son rôle au sein d'une délégation au Concile de Constance accouchant de la fin du Grand schisme d'Occident et de l’élection de Martin V. On sait moins que l'évêque participa au fameux traité de Troyes de 1420 et à la trahison d'Isabeau de Bavière… Les représentants de l'Université étaient les conseillers des princes qui, dans cette période de trouble et de désordres, avaient besoin d'un avis éclairé. Pour Cauchon, tout allait au fond pour le mieux : en cette époque de décadence, il souhaitait rétablir l’ordre et avait pris le parti des Bourguignons et du duc de Bedford. Mais tout devint plus compliqué le jour où Jeanne prit Orléans, au mois d'avril 1429 Cauchon est touché de plein fouet par l’entreprise « nationale » de cette jeune fille qui se dit envoyée de Dieu. L'anecdote retiendra qu'au moment où Jeanne entre à Orléans, Cauchon, lui, est à Reims, où quelques semaines plus tard Charles VII sera couronné et sacré…

Médiocre théologien, juriste de petite envergure, Cauchon est meilleur diplomate, assez fin pour se poser la question du jugement thomiste : si Jeanne a raison, il sait qu'il est dans l’erreur et donc en état de péché depuis trente ans. Sinon, Jeanne est hérétique. L'arbre tombe du côté où il penche : Cauchon se joue du droit, fait des compromis de bas étage entre l'Université et l'inquisition pour monter un procès joué d'avance : « Il est difficile de dire à quel titre il intervient, mué qu'il apparaît en représentant d'une Université où il n'est ni docteur ni régent et où il n est plus depuis longtemps recteur. »

Tout, dans ce procès, fut inédit : jamais un prisonnier de guerre n'avait été jugé le la sorte; jamais un roi n'avait payé un inquisiteur pour juger une hérétique; quant au fait de « Venir de Dieu », « cela n’est condamné, ni par un canon conciliaire ni par une décrétale. »… Au fond, le grand absent du procès est paradoxalement ce conflit qui oppose Charles VII et Jean de Lancastre. Pierre Cauchon possède une place centrale dans le conseil royal de ce dernier : de fait, « Cauchon n'est pas, comme on l’a trop souvent montré, l'homme de paille que l’Anglais a chargé de la besogne. Cette besogne et cette procédure, il les a construites. C'est dire que les jeux sont faits. »

Jean Favier, Pierre Cauchon, Comment on devient le juge de Jeanne d'Arc, Fayard, 725 pages, 27 €

Pierre mathieu monde&vie 11 décembre 2010 n° 836

mercredi 18 mars 2020

Pierre-Marie Gallois : « Les trois phases de constitution du pouvoir politique dans l’histoire de France »

Par son infinie diversité, la surface terrestre offre à la vie, qu’elle soit humaine, animale, ou végétale, des conditions différentes de développement. En ce qui concerne les populations, la pluralité du milieu physique, « l’environnement » comme on dit aujourd’hui, a façonné très différemment les peuples, fractionnant fort inégalement l’humanité.
Jusqu’à une époque récente, le milieu physique, c’est-à-dire le climat, le relief, la nature des sols, l’accès à l’eau, le voisinage humain, décidaient quasi souverainement de la spécificité des différentes sociétés humaines. En dépendaient leurs mœurs, leur culture, leur comportement socio-économique, leurs succès ou leurs échecs dans l’épreuve.
Depuis l’explosion industrielle, le cours des choses a été inversé, et c’est l’humanité, de plus en plus exigeante, qui modifie, à ses dépens, l’ordre de la nature.
 Le territoire de la France rassemble à lui seul toutes les caractéristiques matérielles du développement de la population qui l’habite.
L’Histoire de la vie sur Terre enseigne que les grandes civilisations, chronologiquement, ont d’abord été fluviatiles, naissant sur les rives du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, du fleuve Jaune, du Gange, et outre-Atlantique, du Rio Grande. Puis, elles se sont épanouies autour des mers étroites, celle d’Oman, la mer Jaune, la Méditerranée, les Caraïbes ; enfin, autour des océans, l’Indien et l’Atlantique hier et aujourd’hui, demain, le Pacifique, le plus étendu d’entre eux.
De même, la géomorphologie de l’Europe géographique explique le rayonnement prolongé de ses peuples. En zone tempérée, l’Europe, isthme occidental de la masse terrestre euro-asiatique est la zone du monde où l’eau et la terre sont le plus étroitement imbriqués, avec les îles, les presqu’îles, les péninsules, les caps et les mers intérieures et aussi avec des fleuves tranquilles, navigables, quadrillant l’espace terrestre comme si la nature avait voulu faciliter la vie, susciter là les mouvements et les échanges.
Et la Grèce au littoral déchiqueté, au vaste domaine insulaire, est la portion d’Europe où l’eau et la terre sont les plus confondues, l’influence civilisatrice de la mer apportant ses bienfaits à la terre mais exigeant d’elle un surcroît de technicité, superflu sur le sol. À cette association de la terre et de la mer, la Grèce doit sans doute la prodigieuse avance de sa civilisation.
Dans ses Problèmes de géographie humaine, Albert Demangeon avait décrit la France… « comme une vieille nation, mélange subtil des apports de la nature, sur un espace déterminé, et des hommes vivant sur ce même espace, la France résultant d’une mutuelle et permanente réaction de l’espace et de la vie durant près de deux millénaires ». Il en est ainsi, à des degrés divers, des populations assez structurées pour engendrer un État gérant la fraction d’espace terrestre exploitée par des hommes résolus à vivre ensemble en formant une nation.
Mais l’espace terrestre, sinon le temps, met en évidence, vues par l’homme, les aberrations de la nature relatives à l’inégale répartition des ressources matérielles, donc aussi, humaines.
Dès que l’homme a été capable de tirer du sol une part de ses ressources, de les accumuler, de les défendre en érigeant des frontières, la crainte de carences alimentaires et la comparaison des différentes conditions d’existence ont lancé les plus démunis à l’assaut des ressources qui leur manquait. Et ce furent les guerres pour l’espace nourricier, pour la sécurité ensuite, la suprématie enfin. En quête du « mieux-vivre », les peuples se sont aussi rassemblés en nations, à la fois pour se défendre, et pour attaquer.
Pour les Anciens, l’espace géographique compris entre le Rhin et l’Atlantique, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et la Manche s’appelait déjà « Gallia ». Bien que sommaires, les notions de géographie de l’époque avaient été suffisantes pour définir les limites naturelles du territoire, et décider, à quelques débordements près, de l’étendue de la Gaule. Ainsi, dès l’Antiquité, la morphologie du territoire avait confusément assigné aux diverses populations qui allaient s’y installer, d’étendre leur domaine jusqu’à ses limites naturelles.
Diverses et nombreuses ont été ces populations. Les Celtes d’abord, probablement venus de l’est européen pour se fondre avec les autochtones – dont on ne sait guère ce qu’ils furent – pour former le peuple gaulois. Du sud vinrent les Grecs, qui fondèrent Massilia, et les Romains, de l’est, les Frances, et, au début du Vème siècle, les Barbares ou semi-Barbares venus de l’est, la plupart fuyant, eux-mêmes, les Huns.
Au sud encore, les Musulmans s’emparèrent du littoral méditerranéen, remontèrent le Rhône tandis qu’ils contrôlaient la Méditerranée occidentale et ses îles. Leur intervention déplacera vers le nord le centre politique de la France et mettra un terme à la Lotharingie, créée par le traité de Verdun, les trois fils de Lothaire se partageant cet éphémère royaume. Mais, au nord les Vikings attaquaient les côtes de la France, et par son réseau fluvial, pénétraient loin sur ses terres. Il fallait leur céder la Basse-Seine, devenue la Normandie.
Gallia
À ces vagues d’assaillants et aux vastes migrations de populations visant leur installation en France, allaient succéder, durant des siècles, les guerres faites à la France, Londres, Madrid, Vienne, avant Berlin, menaçant son existence en tant que nation souveraine.
Cette menace quasi permanente, « tous azimuts » dirait-on aujourd’hui, est à l’origine de trois caractéristiques successives du pouvoir politique en France :
Dans une première phase, les chefs de guerre sont devenus chefs d’État :
-Ce fut le cas de Clovis, chef franc, fils de Childéric, qui soumet les Wisigoths, chasse les Alamans, repousse l’envahisseur au-delà du Rhin, élimine la menace burgonde, triomphe des Goths et rallie à lui la Bretagne. Seule la Bourgogne demeure hors du royaume de France.
-Et aussi le cas du fils de Charles Martel, Pépin le Bref, père de Charlemagne, héritier direct de la victoire de Poitiers sur l’envahisseur musulman. Il obtint du pape Étienne II qu’il lui donnât l’onction de l’huile sainte à Saint Denis, inaugurant ainsi la royauté de droit divin.
-Et encore le cas du comte Eudes, qui défendit victorieusement Paris assiégée par les Normands et que Charles le Gros n’avait pas su protéger. Les grands seigneurs hissèrent Eudes sur le pavois, le proclamant roi à Compiègne. Et Eudes était le grand-père de Hugues Capet. Autre innovation, celui-ci assura la continuité du pouvoir en faisant désigner de son vivant son futur souverain, son fils Robert.
La seconde phase a été celle des souverains rassembleurs :
-Dagobert qui ramena la Bourgogne dans le giron du royaume.
-Philippe Auguste qui s’empara de l’Artois, du Vexin normand, de l’Anjou, du Maine, de la Touraine et de la Bretagne, alors possession de la couronne d’Angleterre.
-Louis IX. Si le roi d’Aragon renonçait au Comté de Toulouse, le roi de France acceptait de céder ses droits sur celui de Barcelone, au-delà des Pyrénées, ne laissant aux Plantagenêts que la Guyenne. La sagesse du souverain accordait, déjà, à la France l’une des premières places en Europe.
-Philippe IV le Bel magnifia l’État, donnant à la France les rudiments d’une administration solide et créa l’embryon des futurs États généraux.
-Charles VII reprit la Normandie aux Anglais et aussi la Guyenne. La guerre de Cent ans se terminait sur une ultime victoire française : l’envahisseur d’outre Manche ne conservant que Calais.
-Louis XI créa en France une armée permanente dotée largement de l’arme nouvelle : l’artillerie, et manœuvra diplomatiquement pour saper l’autorité du duc de Bourgogne. Sa mort devant Nancy permit au roi de France de reprendre la Bourgogne et la Picardie.
La troisième phase a été celle des souverains centralisateurs.
La France royale, enfin géographiquement identifiée à la Gaule antique, il restait à lui donner en Europe la place éminente que ses richesses naturelles et sa nombreuse population lui assignaient. C’est à quoi vont s’employer durant deux siècles les souverains centralisateurs, François 1er en tête, imposant l’usage du français sur toute l’étendue du territoire, tenant tête, avec des fortunes diverses, aux ambitions de Charles Quint, et châtiant le connétable de Bourbon qui, passé dans le camp ennemi, avait tenté de s’emparer de Marseille à la tête de troupes étrangères.
Mais la querelle religieuse et, à l’intérieur, près de 40 ans d’hostilités, allaient à nouveau menacer l’unité nationale, affaiblir l’autorité royale, et faire le jeu des voisins de la France : Angleterre, Allemagne, Espagne.
Henri IV releva le défi : reconstruire la France déchirée par la guerre civile. Il inaugure une période dont l’Histoire offre peu d’équivalent : durant plus d’un siècle, une succession ininterrompue de souverains et d’hommes politiques œuvrant continûment pour la grandeur de leur pays. Tous les écoliers connaissent – ou du moins connaissaient – ces binômes de grands administrateurs que furent Henri IV et Sully, Louis XIII et Richelieu, Anne d’Autriche et Mazarin, Louis XIV et Colbert.
Jean Bodin, dans sa République publiée en 1576, avait donné à la Monarchie sa doctrine, précédant ainsi Thomas Hobbes, qui outre-Manche, tempérait l’indispensable pouvoir absolu d’alors, non pas seulement par le respect de la loi divine mais aussi le consentement tacite des représentants de la population.
Pour la France, ce fut le « Grand Siècle ». Mais après avoir franchi tant d’obstacles, triomphé de tant d’adversaires et souffert tant de maux.
La question se pose : pourquoi cet acharnement à occuper cette terre de France et, de nos jours, à en défaire l’État ? Même muette une carte géographique répond à la question. Regardez la France :
Un promontoire où, sur ses rivages, ne peuvent que venir aboutir et s’installer les peuples de la masse euro-asiatique orientale fuyant l’aridité des terres, la sévérité du climat ou la dureté des mœurs. Un long littoral donnant accès aux ressources de la mer et au nord, à l’ouest, au sud, accès au monde extérieur, un littoral partiellement réchauffé par le Gulf Stream.
À l’intérieur, un relief modéré formant un cadre naturel comme si la morphologie de la croûte terrestre avait voulu tracer les contours d’une future nation. Une proportion très élevée de terres fertiles aux dispositions et à la nature assez diverses pour élargir au maximum la gamme des produits de la terre. Des fleuves navigables judicieusement répartis pour ne léser aucune portion du territoire. Ils l’alimentent et forment des moyens de circulation unissant entre elles les différentes régions du pays.
Enfin un climat tempéré et d’abondantes précipitations dues à la forte influence océane s’exerçant en France sans aucune barrière naturelle.
Depuis la fin de la glaciation, ce territoire a été largement occupé par l’homme. Quatre siècles avant l’ère chrétienne, 7 millions y auraient vécu. Au début du XIVe siècle, il comptait plus de 20 millions, alors que les Iles britanniques n’en abritaient que 3,5 millions.
Braudel-lidentité-de-la-France-espace-et-histoire.jpgEt en 1800, à la veille du grand déclin démographique, les Français étaient, à neuf millions près, aussi nombreux que les Russes, plus nombreux que les habitants de l’empire des Habsbourg.
Mais l’ère industrielle n’a pas favorisé la France, relativement pauvre en ressources énergétiques, alors que la consommation d’énergie décidait du développement industriel, donc économique. Le recours à l’énergie nucléaire a laissé entrevoir une solution, au moins partielle, au problème posé par la pénurie d’énergie, clé du développement.
Momentanément, au cours des années 1970, le gouvernement français l’avait compris. Depuis, les campagnes de l’étranger, la démagogie dominante à l’intérieur, et la puissance des intérêts pétroliers, risquent de perpétuer la coûteuse dépendance énergétique de la France. Elle n’en demeure pas moins la plus belle et la plus hospitalière des régions du monde, et l’admirable patrimoine que lui laisse sa grandeur passée attire la pratique. La perspective de la voir devenir le plus grand musée du monde ne semble pas déplaire à ceux qui la gouvernent.
Dans une large mesure, l’histoire de la France, c’est aussi l’histoire de l’affrontement entre les forces décentralisatrices et les évidents avantages de la centralisation.
Ou bien le territoire est politiquement parcellisé, que ce soit par la féodalité, les démarches de l’étranger ou les passions de la politique intérieure, ou bien l’unité confère au pouvoir, en principe au profit de toute la collectivité nationale, la puissance qui lui permet, dans l’indépendance, d’assurer à la nation la sécurité, la prospérité et le rayonnement.
Les Capétiens ont réussi en trois siècles à vaincre la fragmentation féodale, reprenant, en les additionnant, les parcelles de ressources et de pouvoir dispersées sur le territoire. C’est cette quête d’unité qui conduisit à l’échec la tentative des Plantagenêts de fonder un royaume de part et d’autre de la Manche.
Si, aux sources de notre Histoire, les Druides avaient créé en Gaule un embryon de patriotisme, des siècles d’épreuves donneront à ce patriotisme politico-religieux une forme concrète, le droit divin l’emportant sur le droit public.
La guerre de Cent ans terminée, l’épreuve avait été si rude que les trois ordres, le clergé, la noblesse, le peuple, non seulement se soumirent au pouvoir renaissant mais s’accordèrent confusément pour lui laisser le champ libre.
Les Constitutions successives des régimes politiques qui succédèrent à la monarchie, avaient toutes retenu la leçon des cruelles épreuves de la nation en affirmant l’indivisibilité de la République.
Celle de 1958, modifiée en 1962, n’a pas empêché, bien au contraire, les abandons de souveraineté qui provoquent la dislocation de la nation et l’émiettement du pouvoir, sanctionnant et amplifiant le recul de la souveraineté de l’État.
Manifeste-pour-une-Europe-des-peuples.pngLes techniques de la communication accélérant et amplifiant les échanges financiers et commerciaux, un fort pouvoir centralisateur eût été seul en mesure de tempérer les excès de l’économie de marché, naturellement plus soucieuse de rendement financier que de social.
C’est alors que la mondialisation donne la priorité à l’économique aux dépens du politique. A contre temps, le gouvernement de la France a renoncé à exercer dans le cadre constitutionnel les pouvoirs régaliens qu’il détient. Le voici incapable de veiller à l’intérêt de ses ressortissants, privé qu’il est des moyens de gouverner. Il ne peut plus, au profit des Français, conduire les finances, l’économie, l’industrie, l’action sociale, la diplomatie et les armes de la France.
La France obéit aux ordres de Bruxelles, s’incline devant l’économie de Francfort, engage ses forces sous commandement étranger, n’a plus de monnaie nationale, plus de frontières, de moins en moins d’industrie, de plus en plus de mainmise étrangère sur les activités de production qui lui restent, plus d’industrie d’armement ; elle ploie sous le faix de strates politico-administratives beaucoup trop nombreuses qu’elle crée pour diluer davantage encore les pouvoirs de l’État dont la faiblesse encourage la parcellisation du territoire et le réveil de nationalismes désuets. La « Construction européenne » exige la « déconstruction » préalable de la France.
La-France-sort-elle-de-lhistoire-200x300.jpgIl lui avait fallu dix siècles d’efforts, de sang et de larmes, mais aussi de succès politiques et militaires pour devenir une puissance.
Général-Gallois-Devoir-de-vérité.jpgIl aura suffi de trente années de gestion politique fantaisiste, dont la mémoire des responsables devra, un jour, rendre compte devant le tribunal de l’Histoire, pour défaire cette prodigieuse construction humaine qu’a été la France.
Références originelles de l’article : Pierre-Marie Gallois, « De la nation en général, et de la France en particulier », 18 octobre 2003.

lundi 21 août 2017

1464-1505 Sainte Jehanne de France

Mal aimé dès sa naissance, fragilisée par une sa constitution chétive, la fille de Louis XI consacra sa vie à des oeuvres de charité, tout particulièrement dans son duché du Berry où elle fonda une congrégation.
Les pèlerins d'AF marchant en pèlerinage pour la Pentecôte placent leur chapitre sous le vocable de sainte Jehanne de France. Cette sainte, qu'il ne faut évidemment pas confondre avec sainte Jeanne d'Arc bien que seulement une soixantaine d'années séparent leurs vies de sacrifice, est l'un de ces multiples rejetons des fleurs de lys ayant mérité d'être couronnés de sainteté. Il s'agit de Jeanne deuxième fille de Louis XI (1423-1483) et de Charlotte de Savoie.
Héritier rebelle
Louis XI, on le sait, donna du fil à retordre à son père Charles VII lequel avait été sacré grâce à sainte Jeanne d'Arc en 1429, alors que le petit Louis avait six ans ; mais celui-ci, ayant à peine grandi, n'eut de cesse de réclamer le Dauphiné qui devait lui revenir en apanage avec le titre de dauphin du Viennois et avec un peu d'argent que le pauvre Charles VII, encore occupé à finir de chasser les Anglais et à crever l'abcès bourguignon, ne possédait nullement. Veuf à vingt-huit ans de la chétive Marguerite d'Écosse qui ne lui avait pas donné d'enfant, Louis décida en 1445, sans l'accord de son père, d'épouser Charlotte, fille du duc de Savoie, âgée de six ans. Colère de Charles VII. Entrée en rébellion ouverte de Louis qui collaborait de plus en plus avec le clan des Savoie et par celui-ci des Bourguignons et qui finalement se réfugia à Genappe dans le Brabant, non sans avoir pris possession de Charlotte en 1456, sans autorisation paternelle ni dispense papale. C'est alors que celle-ci accoucha de nombreux enfants morts en bas âge. Le 22 juillet 1461 mourut Charles VII. Le dauphin Louis ne le pleura guère, alors qu'il devenait le roi Louis XI. Il n'avait toujours pas d'héritier. Quand Charlotte fut enceinte une nouvelle fois, il espéra le garçon tant attendu, mais grosse déception : ce fut Jehanne le 23 avril 1464. Vint ensuite François qui ne vécut pas et finalement, le 30 juin 1470, Charles, le futur Charles VIII.
Dans ces conditions Jehanne ne fut pas la bienvenue, d'autant que l'enfant, sous sa petite taille, montra très tôt de signes de débilité de corps. Le roi en confia la garde, dès qu'elle eut cinq ans, à ses cousins de Bourbon Lignières qui l'élevèrent dans leur château du sud de Bourges (l'actuelle demeure de SAR le prince Sixte-Henri de Bourbon Parme). Elle y manifesta une grande piété et une prédilection marquée pour les pauvres et les misérables. De visage plutôt agréable, mais de constitution chétive, elle eut bientôt une épaule plus basse que l'autre et se mit à claudiquer, ce qui n'était pas pour séduire le mari que son père lui avait choisi sitôt après son baptême. Il s'agissait de Louis d'Orléans, fils du délicieux prince poète Charles d'Orléans, lequel, après la bataille d'Azincourt, était resté vingt-cinq ans prisonnier des Anglais. Ce petit Louis avait deux ans et le roi s'assurait en cas d'absence d'héritier mâle (Charles n'était pas encore né) de pouvoir mouler son cousin appelé à devenir son successeur. Fiancés le 19 mai 1464, les jeunes gens devaient toutefois attendre une dispense du pape car ils étaient tous deux arrière-petits-enfants de Charles V. Le mariage fut néanmoins célébré le 8 septembre 1476. Son mari, plutôt volage, s'adonnait à ses plaisirs tandis qu'à Lignières Jehanne renforçait sa dévotion à Notre-Dame aidée par les chanoines de la collégiale de Lignières érigée en chapitre par le pape Sixte IV.
Une régence disputée
Le 30 août 1483, mourut Louis XI. Charles VIII étant âgé de seulement treize ans, Louis (le mari de Jehanne) essaya de disputer la régence du royaume à Anne de Beaujeu (soeur de Jehanne) jusqu'à ce que les états généraux eussent tranché en faveur d'Anne et selon la volonté du roi défunt. Jehanne continua sa vie de prière et de sacrifice pendant tout le règne de Charles VIII (1483-1498), tandis que son mari, duc d'Orléans, passait à l'opposition en s'alliant au duc de Bretagne ; Louis fut condamné au cachot, elle l'alla visiter, mais lui ne daigna pas la regarder. Charles VIII qui souvent reprochait à son cousin ses débauches et son ingratitude mourut à Amboise le 7 avril 1498. Comme il n'avait eu d'Anne de Bretagne que des enfants morts en bas âge, Louis, duc d'Orléans, devint le roi Louis XII.
Le mariage annulé
Il commença noblement son règne (« le roi de France ne venge pas les injures du duc d'Orléans ») mais n'en demanda pas moins l'annulation de son mariage avec Jehanne pour motif de non consommation. Il s'ensuivit un procès retentissant qu'il gagna, pouvant alors épouser Anne de Bretagne veuve de Charles VIII et arrimer ainsi une province de plus à la France... Mais il eut la courtoisie d'octroyer en apanage à Jehanne, sa « très chère et aimée cousine », le duché de Berry. Elle allait ainsi pouvoir poursuivre ses oeuvres de charité dans cette province quelle aimait tant, et même fonder une congrégation, l'Annonciade, qu'elle cimenta par ses souffrances pour y former les suivantes de Notre Dame, reine de France. Un an après cette fondation, le 4 février 1505, elle fut rappelée à Dieu qui accueillit dans son paradis cette princesse mal aimée ici-bas mais qui donna tant d'amour autour d'elle. Puissent les marcheurs de Pentecôte offrir leurs fatigues et leurs souffrances en union avec Jehanne de France qui eut à souffrir toute sa vie et fut béatifiée par Benoît XIV le 18 juin 1742 et canonisée par le pape Pie XII le 18 mai 1950.
Michel Fromentoux L’Action française 2000 Du 16 juin au 6 juillet 2011