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vendredi 16 juillet 2010

Pierre-Savorgnan de Brazza

À ses heures difficiles, la France doit regarder vers les hommes qui, jamais, ne lui. manquèrent. Les Lyautey, les Lamy, les Marchand, les Courbet, les Van Vellenhoven doivent être les modèles. Un Brazza, dont on vient de fêter le centenaire, lui aussi, un exemple. Le gouvernement de l'époque sut-il tirer de ces hommes tout ce qu'on pouvait attendre de leur énergie ? Non, certes. Brazza se heurta à de graves difficultés; il en triompha par sa ténacité et donna un empire à la France au prix de sa santé et de sa fortune personnelle.
Dès l'École Navale, où il entre jeune, Brazza s'est pénétré de l'idéal de Livingstone : conquérir de nouvelles données à la science et nouer avec des peuples inconnus des relations avantageuses pour sa patrie. Il est dans chaque domaine scientifique une zone d'inconnu qui constitué un pôle d'attraction, de préférence à toute autre : pour Brazza, c'est le cours de l'Ogooué, exploré par le lieutenant de vaisseau Aymes, en 1867.
Parmi tous les mystères du continent noir, pourquoi celui-ci ? Parce que le futur explorateur pense que ce fleuve n'est autre que la Loulaba de Livingstone qui, après avoir traversé les lacs de la région Manieina, s'incurve à l'ouest. La Lovalaba, le Congo.
Y a-t-il là de quoi passionner un homme, au point de lui faire tout sacrifier à cette idée ?
Seuls le peuvent comprendre ceux qui ont rêvé parfois devant les flots lourds de mystère d'un grand fleuve chargé de toute la magie d'un continent. De sourdes incantations montent de ses eaux, qui arrivent encore obscurcies par l'ombre verte de la forêt impénétrable. Ces remous disent la rage guerrière des tribus, son grondement, c'est l'écho des tam-tams lointains, ses courants évoquent les élans des populations opprimées, la vie broyée qu'il charrie décèle toute une puissance de création inutilisée et qu'il est si tentant de mettre à la portée de notre civilisation.
UN HOMME.
Et c'est pour cela que le jeune enseigne de Brazza part, en 1875, avec trois Européens, douze raptots et cinq interprètes pour s'enfoncer dans les profondeurs de l'Afrique Équatoriale; c'est pour cela qu'il affronte une vie de difficultés, de privations, de soucis, qu'il apprend les dialectes indigènes, qu'il souffre de la faim, de la soif, des fièvres.
C'est pour cela que, « gentleman silencieux comme un duc », il lutte pas à pas pendant deux ans pour arracher à l'Ogooué son secret et conclure que : « ce fleuve n'était pas, comme on l'avait pensé, une voie pour pénétrer dans l'intérieur ».
Brazza n'a pas, lui, comme Livingstone, ce ressort puissant : la foi, le besoin d'évangéliser. Mais il a un autre stimulant : la grandeur de son pays. Il s'est d'ailleurs engagé, vis-à-vis de ses chefs, à poursuivre à travers la brousse son voyage dans le cas où l'Ogooué ne serait pas ce qu'il pensait. Au-dessus de sa passion scientifique, il met cette obligation qu'a tout officier : « Servir ».
Servir son pays ? Mais, dira-t-on, Savorgnan de Brazza était Italien de naissance, né à Home le 25 janvier 1852. Et c'est un fait.
Septième fils d'une famille comprenant douze enfants, il descendait, par son père, a-t-on dit, de l'empereur Sévère, et par sa mère d'une famille patricienne de Venise qui eut par deux fois l'honneur de fournir un Doge à la Sérénissime République.
Il n'empêche qu'après avoir sollicité et obtenu son admission à notre École Navale à titre étranger, il a fait la guerre de 1870 à bord de la frégate cuirassée la Revanche, l'une des unités combattantes de l'escadre de la mer du Nord. C'est de son bord qu'il a formulé sa demande de naturalisation, insistant, pour la justifier, sur le fait qu'il devait moins à son pays natal qu'à la France.
Il était Français de tempérament et de cœur.
Brazza demeura toujours un conquérant pacifique, sans cesser d'offrir les qualités de l'officier : solidarité totale avec ses collaborateurs, coude à coude avec les seize hommes qu'anime sont exemple, fidélité à sa mission, obéissance à ses chefs. Après sa déception quant à l'Ogooué, il a poussé jusqu'à l'Alima, en pleine région hostile. La Likona est atteinte en août 1878. Les jambes de Brazza sont couvertes de plaies. Il n'est pas un homme de son escorte qui ne soit exténué. Quand il rentre en France, c'est après trois ans d'absence.
Par l'abondant courrier qu'il a trouvé à Libreville, il a appris l'exploration du Congo par Stanley. Il comprend quelle magnifique partie la France a à jouer dans ces régions de l'Afrique qu'il vient d'explorer en son nom, mais à condition d'agir sans délai.
Le rêve de l'élève à l'École Navale a fait place à un autre, plus vaste, dont la France doit être la seule bénéficiaire.
BRAZZA EN FACE DU ROI DES BELGES.
Il arrive à Paris dans les derniers jours de 1878; il n'est plus qu'un squelette vivant, vêtu de loques; il est visiblement à bout de forces, mais son visage aristocratique, émacié par les privations, rayonne d'une joie très pure.
Le roi des Belges, Léopold II, après avoir fondé l'Association internationale et le Comité d'études du haut Congo, a compris tout le parti qu'il pourrait tirer des découvertes de Stanley et l'a intéressé à ses projets africains.
Et voici qu'il convoque Brazza à Bruxelles.
Il le reçoit avec bienveillance, se passionne au récit qu'il lui fait de son exploration, lui déclare d'homme à homme qu'il a, lui, Brazza, un rôle de tout premier plan à remplir en Afrique s'il consent à se mettre à la disposition de la colonie que la Belgique se propose de créer en Afrique.
- Sire, lui oppose alors Brazza avec courtoisie, Votre Majesté oublie que je suis officier français. Si elle désire quelque chose de moi, c'est au seul gouvernement de mon pays qu'il faut qu'elle s'adresse.
Le roi insiste, Brazza, reste sur ses positions.
Alors, cette conclusion du souverain, homme d'affaires :
- Est-il possible que ces minces galons soient l'obstacle de la belle carrière que je veux vous ouvrir ?
Brazza reste fidèle au pavillon qu'il a adopté.
Il ne dispose que des maigres ressources d'une expédition au rabais. Cent mille francs - dont dix mille seulement versés au départ - en face des millions de Stanley. Il puisera dans son patrimoine.
Un journaliste belge, que cite le général de Chambrun dans son livre sur son beau-frère Brazza, a laissé de curieux portraits comparés des deux grands explorateurs.
« Stanley est petit, écrivait-il, Brazza est grand. Chez le premier, des cheveux grisonnants surplombent un visage ovale, terminé par un menton glabre, et les yeux ont tout d'abord une fixité froide qui gèle.
« Une chevelure d'un noir d'encre, une barbe de même couleur, taillée à la François 1er, encadrent chez l'autre un visage mince, dont le nez allongé semble également emprunté au vainqueur de Pavie, dont les yeux vifs et souriants ont comme un reflet du soleil méridional.
« Debout, Stanley se tient droit comme un I. Brazza, lui, s'incline avec une gracieuse souplesse; il a même, en tous temps, l'aspect un peu courbé de ces gens de haute taille qui paraissent craindre de se heurter en passant sous les portes et sous les lustres.
« Quant à l'accent des deux voyageurs, il présente le même contraste.
« L'ancien reporter du Herald a la parole lente, nette, mesurée, qui s'avance en tâtonnant, avec précaution; chez l'officier de marine français, le débit est précipité, plein de saccades et la phrase s'embrouille parfois dans la rapidité de sa course, mais sans cesser d'être pittoresque et mélodieuse, la voix ayant des inflexions caressantes qui trahiraient l'origine italienne de l'homme si on ne le connaissait pas. »
Pendant que Stanley prend l'Afrique à bras-le-corps, pulvérise le granit à coups de dynamite, ouvre 80 kilomètres de route à travers brousse et rocs, Brazza, souple et rapide, va le gagner de vitesse en ne mettant en œuvre que sa propre diplomatie et le rayonnement de la France.
Le « Père des Esclaves » passe partout en pays ami. Sa réputation d'homme pacifique et juste précède sa marche. Il fonde un premier poste à Franceville, entre en pays Batoké, dont le roi Makoko lui envoie un messager qui, au nom de son maître, lui dit :
- Nous savons que le fusil du grand chef blanc qui vient de l'Ogooué n'a jamais servi pour attaquer les gens tranquilles et que la paix et l'abondance l'accompagnent partout.
PAVILLON HAUT.
Le 10 septembre 1880, I'enseigne de vaisseau Pierre-Savorgnan de Brazza, signe avec Makoko le traité bien connu qui permet au pavillon français de flotter sur la rive droite du Stanley Pool, à la station de N'Tamo, devenue Brazzaville. Le sergent Malammé, avec deux matelots raptots noirs, recevait la garde du pavillon.
Ce pavillon sera gardé contre toute agression, avec fermeté et noblesse, par le gradé indigène qui ne veut connaître que les consignes laissées par son chef.
Mais, par l'effet des intrigues combinées de Léopold II et de Slanley, Brazza est rappelé en France; l'enseigne de vaisseau Mizar est arrivé à Franceville pour le relever d'office. L'explorateur n'est pas abattu par ce coup immérité : les plus belles réussites se fondent sur la patience.
Après plusieurs mois de lutte, il est chargé d'une troisième mission. Le voici commissaire général de la République française, dans l'Ouest africain; il assure notre domination sur la côte, consolide notre situation à Brazzaville, étend notre influence en direction du Tchad.
Le 26 février 1885, les puissances intéressées signent l'acte général de Berlin qui trace les limites du bassin du Congo et répartit les zones d'influence.
Brazza revint, à deux reprises, au Congo; au retour de son dernier voyage, en 1905, il mourut de la dysenterie à Dakar.
Nul mieux que Gabriel Hanotaux n'a su évoquer ce grand conquérant avec son ardeur, sa foi dans le succès et sa modestie :
« Jamais je ne pourrai dire ce qui est resté dans mon souvenir et dans ma pensée de la figure de cet homme à qui la France doit tant. Je le vois encore, entrant en coup de vent dans mon bureau des protectorats du ministère des Affaires étrangères, alors que notre programme africain était mis sur le chantier.
« Maigre et hirsute, le dos voûté, la barbe inculte, les yeux infiniment doux, il apparaissait dans notre sceptique Paris comme un prophète du désert.
« Il était, sous ses apparences délicates, l'homme de la précision, de l'énergie et de la persévérance inlassable.
« Quand, dans son langage hésitant, tout coupé de silences et de détours imprévus, comme une sente africaine, il déployait lentement, péniblement, ses vastes projets; quand il soulevait les voiles qui, pour tout autre que pour lui, cachaient encore le continent noir; quand il mettait le doigt sur la carte, vierge de noms, et qu'il disait : « Il faut aller là ! », l'exécution, dans sa bouche, paraissait si simple, qu'on eût dit qu'il n'y avait qu'à le suivre pour toucher au but.
« Et si sa pensée remontait devant vous un de ces fleuves dont tous, et lui-même parfois, ignoraient le cours - une Sangha, un Oubangui - s'il traçait sa route future, accompagné de quelques porteurs, sur ces rivages inconnus, si sa foi ardente vous avait convaincu, et qu'il partît, la porte fermée, vous vous disiez, dans l'angoisse : « Reviendra-t-il ? »
« Et après des années d'attente et d'espoir désespéré, il entrait, sans bruit, timide, modeste, disant : « J'en reviens. »
« Alors, on était saisi, en vérité, du sentiment de la grandeur humaine, celle qui sait agir sans parler et fonder sans détruire; celle qui sait charmer le troupeau des hommes par la douceur de l'humanité. »
Historia mars 1952

mercredi 9 décembre 2009

L’Histoire à l’endroit : Coloniser pour libérer

La première expansion coloniale française fui laïque et républicaine. Philosophiquement, une partie de la gauche fut colonialiste au nom des "droits de l’homme" et de la mission civilisatrice de la France républicaine. Plus tard, Léon Blum résuma bien cette philosophie quand, le 9 juillet 1925, il déclara à la Chambre des députés : « Nous avons trop l’amour de notre pays pour désavouer l’expansion de la pensée, de la civilisation française. Nous admettons le droit et même le devoir des races supérieures d’attirer à elles celles qui ne sont pas parvenues au même degré de culture et de les appeler aux progrès réalisés grâce aux efforts de la science et de l’industrie ». Jusque dans les années 1890, la "droite" nationaliste considéra au contraire avec méfiance l’idée d’expansion coloniale. Sa priorité allait, en effet, à la Revanche et toutes les énergies nationales devaient, selon elle, être utilisées pour récupérer l’Alsace et la Lorraine. D’ailleurs, Bismarck n’avait-il pas déclaré : « Nous autres, Allemands, n’avons pas besoin de colonies », affirmant ainsi que le véritable champ d’expansion du Reich était l’Europe ? C’est très précisément "l’humanitaire" qui fit évoluer les conceptions de la droite catholique française quand, par charité, elle décida de soutenir les entreprises du cardinal Lavigerie.
Depuis plusieurs années, l’opinion européenne commençait, en effet, à être sensibilisée aux horreurs de la traite quand, le 1er juillet 1888, dans l’église Saint-Sulpice, à Paris, Mgr Lavigerie déclara : « Sans doute, l’esclavage a toujours existé en Afrique centrale, mais jamais dans les proportions où il se révèle aujourd’hui, car il menace désormais d’anéantir tout un peuple ». L’assistance à peuple en danger venait d’être inventée. L’engrenage de la colonisation allait en découler. Très vite, il allait, en effet, apparaitre que les voeux pieux, les déclarations d’intention ne pouvaient rien contre les esclavagistes et que le seul moyen de combattre la traite était de constituer des expéditions armées à caractère privé puisque les gouvernements européens étaient alors hostiles à une intervention de type colonial. C’est en intervenant militairement, puis en colonisant que les grandes puissances européennes firent cesser les pratiques esclavagistes. En 1822, les Britanniques imposèrent au sultan de Zanzibar, Seyid Said, la limitation du commerce des esclaves ; réalistes, ils savaient cependant qu’ils n’avaient pas les moyens de mettre un terme à la traite sans une installation, une occupation effective. Durant plus de soixante années, Londres hésita à franchir le pas, freinant, ralentissant, tentant de contrôler puis de contenir la traite sans jamais avoir la possibilité de la faire véritablement cesser. Les Britanniques procédèrent par étapes. Ainsi, le 2 octobre 1845, le traité Hamerton interdisait-il, sous peine de blocus de l’île de Zanzibar, toute exportation d’esclaves hors des possessions africaines du sultan. En 1871, la marine britannique instaura un blocus effectif de l’île, puis, en 1873, le nouveau sultan, Seyid Bargash, eut vingt-quatre heures pour fermer le marché de Zanzibar. Mais la traite clandestine à destination de l’Arabie, de la Perse et du Pakistan prit immédiatement le relais avec l’essor des ports de Somalie et de ceux du nord du Mozambique. L’engrenage humanitaire contraignit bientôt les puissances à prendre le contrôle de tous ces ports ; c’est ainsi que les Britanniques s’installèrent à Aden dès 1839, les Français à Obock en 1862 puis à Djibouti en 1884, les Italiens en Somalie, à Berbera et à Mogadiscio. Lorsque tous ces ports furent occupés par les Européens, la traite se fit selon d’autre axes et fut détournée par l’Erythrée où les Italiens durent prendre pied. Mais, en brousse, les esclavagistes continuaient leurs dévastations. Il fallut donc aller jusqu’au bout de la logique interventionniste et décider de pénétrer à l’intérieur du continent où la traite recula peu à peu sous les assauts inlassables menés par les missions religieuses. Les protestants de la Church Missionary Society fondèrent leur première mission en 1844, à Mombasa. En 1862 et en 1873, les Pères du Saint-Esprit s’installèrent à Zanzibar et à Bagamoyo ; mais le mouvement missionnaire prit sa véritable ampleur avec les Pères Blancs du cardinal Lavigerie qui arrivèrent en Afrique orientale en 1878, avant de quadriller toute l’Afrique de l’Est. Les esclavagistes furent également traqués par les associations privées, dont l’Association internationale pour l’exploration et la civilisation de l’Afrique centrale qui organisa des expéditions destinées à bâtir des postes aux carrefours des pistes qu’ils empruntaient. Elle en fonda deux sur le lac Tanganyika et envoya Stendley créer des stations sur le fleuve Congo. Au Soudan et dans le nord de l’Ouganda, là où la traite était en partie égyptienne, la réaction européenne prit tout d’abord une forme diplomatique. Le khédive Ismaël dut céder devant l’indignation de l’opinion mondiale et, afin de montrer qu’il était de bonne foi, il nomma des gouverneurs européens chargés de combattre les esclavagistes. La prise de Khartoum par les mahdistes et le massacre, en 1885, de son gouverneur Gordon, provoquèrent l’intervention directe de l’armée britannique. Puis, quand ces entreprises eurent montré leurs limites, la mobilisation de l’opinion par les missionnaires catholiques et protestants entraîna la classe politique. Une fois le relais prit par les puissances, il fut alors nécessaire de coloniser. Coloniser pour libérer.
Ce fut une véritable révolution dans les esprits car, jusque-là et comme nous l’avons vu, les Européens n’avaient connu de l’Afrique que son littoral.
Dans les années 1880-1885, l’Europe changea donc de politique et décida de prendre véritablement le contrôle des espaces africains. Elle se partagea le continent et, désormais, aux initiatives privées, religieuses ou laïques, succédèrent les visions impériales des Etats. Mais, pour que la vente des hommes cesse totalement, il fallut cependant que les puissances montent d’importantes expéditions militaires. Sur le lac Victoria, les Allemands durent livrer de véritables batailles navales aux flottilles esclavagistes. Au Congo, les Belges luttèrent pied à pied contre les chefs esclavagistes, dont le célèbre Tippo-Tip. Ils ne triomphèrent de lui qu’au terme de longues et difficiles campagnes militaires. Nulle part, la traite ne prit fin par enchantement. Sans la conquête coloniale, des millions de Noirs auraient continué à prendre le chemin des marchés d’esclaves de Zanzibar, de Mascate et de toute la péninsule arabique.

par Bernard Lugan : (24 mars 1995) Texte publié dans Le Libre Journal n°63

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