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vendredi 1 juin 2012

Les Hittites et le 1er empire d'Asie mineure

Les Hittites, civilisation indo-européenne qui domina l'Asie mineure pendant une grande partie du IIe millénaire avant l'ère chrétienne, tinrent tête à Ramsès II et entretinrent des relations d'égal à égal avec l’Égypte des Pharaons avant d'être anéantis par l'Empire assyrien. Excellents architectes militaires, vaillants conquérants disposant d'une des premières armées au monde à posséder des armes de fer et des chars, ils tombèrent pourtant dans l'oubli jusqu'au début du XXe siècle.

Le premier empire d'Asie mineur par LPDE
http://www.theatrum-belli.com

lundi 2 avril 2012

La civilisation hittite, 3.000 ans d’oubli

L'univers hittite a échappé à la pelle des archéologues jusqu’au début du XXe s. Pourtant en 1737, le Suédois Jean Holter avait découvert un énigmatique bas-relief, plus tard, les savants de Bonaparte, puis le voyageur Burckardt en 1812 avaient à leur tour été intrigués par des pierres gravées de caractères curieux… Enfin le Français Charles Texier identifiait les ruines de Boghazkeny… L’élan était donné et les Hittites sortaient de l’oubli… [Photo : les étendards de bronze exhumés lors des fouilles d'Alaça-Höyük révèlent la virtuosité technique des Hittites pour réaliser ces alliages de cuivre et d'étain dès 3000 av. JC. (Musée des civilisations anatoliennes à Ankara)]
Quand les Hittites, d'origine indo-européenne, font irruption en Asie Mineure (Anatolie) — la Turquie actuelle —, vers l'an 2000 avant JC, le Proche-Orient appartient aux 2 premières grandes civilisations : suméro-sémite en Mésopotamie, pharaonique en Égypte. Deux civilisations contemporaines, qui, l'une et l'autre, pourront revendiquer un jour plus de 3 millénaires d'existence. Mais autant l'Égypte est restée un monde relativement clos, qui n'a pas véritablement essaimé, autant la Mésopotamie est un monde exposé, sans frontières naturelles, sans remparts pour protéger ses cités égrenées le long des rives du Tigre et de l'Euphrate. Elle était donc condamnée à être envahie ou à envahir.
Cependant, quel que soit le nombre des invasions subies, le haut degré de civilisation de Sumer fit que la Mésopotamie fut respectée et imitée sur les plans culturel, religieux, scientifique et technique, par les nouveaux venus. La vogue de Sumer, en tant que civilisation-mère, fut considérable. On ne peut la mesurer au sable désolant qui a enseveli ses cités fortifiées, alors que la pierre de la vallée du Nil de cesse de témoigner de la grandeur du monde égyptien. Dans les siècles qui entourent l'an 2000, nous allons donc assister à une valse des peuples et des empires. Les 2 Grands — l'Égypte, et Sumer avec ses héritiers — verront surgir d'autres puissances, qui participeront avec eux et en dépit de leurs affrontements mutuels, au progrès de la civilisation.
Les nouvelles puissances seront issues, d'une part, des populations indo-européennes venues des steppes du Nord, et, d'autre part, des peuples sémites du Sud qui continueront à s'affirmer en Orient à partir de leurs domaines propres : l’Arabie, la Syrie-Palestine et la Mésopotamie. Tandis que l'Égypte, tel son sphinx impassible, restera égale à elle-même, sans exporter sa culture — sinon très tardivement à Méroé au Soudan 3 siècles avant JC, Sumer absorbera les mondes, indo-européen et sémite, pour éclater en un feu d’artifice de nouvelles et brillantes civilisations.
Une jeune sève stimulante
De même que le terme “sémite” désigne, non pas une race, mais un ensemble de peuples marqués par un environnement similaire, une langue, une psychologie et une culture communes, de même les Indo-Européens représentent un groupe linguistique culturel et humain aussi vaste que l'immense région qui les a façonnés : la steppe eurasienne, de la Hongrie à la Mongolie. Quand une masse aussi imposante se déplace, elle ne peut que faire du bruit. C'est ce qui se produisit à partir du IIIe millénaire. Les Indo-Européens — connus aussi en Iran et plus tard en Inde au XVe s. av. JC sous le nom d'Aryens — défrayèrent la chronique en distillant une jeune sève stimulante non seulement à l'Europe occidentale (Celtes, Germains) mais aussi à la Grèce et à l’Orient. Les Indo-Européens apportaient en l'an 2000 aux autres peuples déjà vieux d’un millénaire de civilisation, la légèreté, la mobilité, la rapidité de leurs chevaux et de leurs chars. Pour eux — pasteurs-éleveurs, nomades — se déplacer, vivre en mouvement perpétuel était une seconde nature.
De modestes pasteurs se taillent un empire
Parmi les vagues d’invasions indo-européennes, celle du peuple qui prit le nom de Hittite produisit, à partir de l'an 2000, en Anatolie, une véritable civilisation. Ces pasteurs-éleveurs, nomades, réussirent l'exploit de se tailler pour des siècles un puissant empire en Asie Mineure. Une place, en effet, était à prendre en Anatolie. C'était une zone naturelle de céréales sauvages, riche en minerai de fer et de cuivre. Une population locale y était organisée en principautés, tandis que des commerçants assyriens, venus avec leurs familles de leur pays situé au nord de Bagdad, avaient établi en Cappadoce des colonies prospères. Mais rien qui ressemblait à une puissance, à une cité. Telle était la situation que trouvait ce nouveau peuple débarqué en Orient. Il était sans doute parti de l'Europe de l'Est pour franchir le Bosphore ou traverser le difficile Caucase avant de s'immobiliser au cœur de l'Anatolie au pays de Hatti. C'est en s'inspirant du nom de cette contrée, que l'on prit désormais l'habitude de les appeler les Hittites.
Une expansion jusqu'à la mer
cart_h10.jpgLes Hittites devinrent une puissance redoutable. De l'Anatolie au Haut Euphrate et a la Méditerranée, ils se conduisirent en maîtres en Syrie, et Chypre et à Babylone qu'ils conquirent en 1595 av. JC. Leur vigueur naturelle, leur esprit d'invention leur assurèrent une expansion jusqu'à la mer. C'est ce qu'on trouve exprimé dans une prière hittite : « Force et Vigueur au Roi, à la Reine, aux Princes et à leurs troupes, et Puissent leurs terres être bornées par la mer, à gauche, et, à droite, par la mer ! ». Un texte plus tardif indique que ce vœu fut exaucé : « Et il fit d'eux les riverains des frontières de la mer ».
La grandeur de l'empire
L'importance du rôle de l'État hittite nous a surtout été révélée par la découverte de ses archives et de son art majestueux, qui a su créer des formes nouvelles. Hattousa, à 140 km à l'est d'Ankara, au voisinage de l'actuel village de Bogazköy, fut la prestigieuse capitale de l'empire hittite à son apogée aux XIVe et XIIIe siècles, particulièrement sous le règne de Souppilouliouma (1371-1345). Elle joua un rôle autant politique que religieux. On a dégagé de ses ruines non seulement les archives des rois hittites, sous forme de 10.000 tablettes rédigées en langue indo-européenne et transcrites en caractères cunéiformes, mais encore 5 temples et un palais juché au sommet d'une acropole, avec une enceinte fortifiée de 6 kilomètres. Les portes — not. celles des Lions — étaient décorées de sculptures d'une beauté saisissante. Dans les archives, figuraient non seulement des textes de lois très détaillés, mais un traité d'hippologie [L'art de soigner et d'entraîner les chevaux de guerre, rédigé par Kikkuli, Favre, 1998, tr. par É. Masson] en cunéiforme, cette écriture sumérienne que les Hittites avaient adoptée. Les Hittites eurent aussi, dès le XVe siècle, leur propre écriture très belle dite hiéroglyphe, utilisée surtout pour les inscriptions religieuses et les sceaux royaux. On n'en a pas encore percé tous les secrets.
Deux villes superposées
Le curieux sanctuaire rupestre de Yazilikaya, avec ses 2 chambres naturelles à ciel ouvert, se trouve à 1,5 km de Hattousa. Sur la roche calcaire, est sculpté le splendide cortège des 12 dieux, venus fêter, au printemps, le Nouvel An. Le roi Souppilouliouma Ier transforma, au XIVe s. apr. JC, la plus petite des 2 chambres en un temple consacré à son père divinisé, Toudhaliya III.
À Alaça-Höyuk — au nord du village actuel de Bogazköy — on a mis au jour 2 villes superposées : celle des Hatti, la plus ancienne, et celle des Hittites, leurs envahisseurs. Ces 2 peuples furent, pendant un certain temps, voisins, puis mêlés, chacun possédant sa propre langue jusqu'à ce que les Hatti fussent complètement absorbés. Ainsi on a découvert de riches tombes princières datant de 2300 à 2000 av. JC appartenant aux Hatti. Les princes y étaient inhumés avec leurs objets personnels les plus précieux. On a retiré de cette ville des objets en or (diadème sacerdotal, ajouré, d'une grande finesse ; vase orné de cornaline) et en bronze (superbe cervidé de 52 cm, incrusté et plaqué d'argent ; taureaux, panthères). Les portes de la ville proprement hittite (1400 av. JC) étaient protégées par de grands sphinx sculptés dans les montants. Les croyances religieuses des Hittites étaient imprégnées de celles de leurs voisins : Babyloniens, Hourrites, Syriens. Mais leurs créations personnelles, exprimées dans leur art, ne manquèrent pas d’originalité. Les dieux rayonnaient force et lumière. Ils habitaient la Cité. Ils résidaient dans les temples. Les prêtres, et à leur tête, le roi qui était aussi le grand prêtre, étaient chargés de les laver, les vêtir, les nourrir — et les distraire par de la musique et de la danse. Les dieux s'absentaient, voyageaient, revenaient.
À leur tête se trouvait le couple premier, Teshoub, dieu de l'orage et son épouse Hépat. Lors de l'inauguration d'un nouveau palais, le roi proclamait : « À moi, le roi, le dieu de l'Orage, le dieu-Soleil ont confié le pays et ma maison ». En effet, le roi représentait devant les dieux tout le peuple : descendants de la famille royale, noblesse, fonctionnaires, hommes libres, esclaves. Les rois défunts étaient divinisés.
Les premiers chevaux dressés
Un grand mystère plane sur la date et les circonstances exactes de l'installation des Hittites en Anatolie. Toutefois, on sait qu'ils arrivaient de cette steppe eurasienne où venait d’être domestiqué le Cheval. Les Hittites jouèrent donc un rôle important dans l'introduction en Orient du cheval domestiqué. C'était une révolution dans les moyens de transports. Il faut songer que ni Sumer, ni Akkad, au IIIe millénaire av. JC, ni l'Égypte pharaonique, ni la Ière dynastie de Babylone au début du IIe millénaire, ne connaissaient le cheval, en tant qu'animal de trait. La roue, que l'on trouve en Mésopotamie vers 3500 av. JC, était une roue pleine, encore assez grossière et les chars, tirés par des bœufs ou des onagres — ânes de grande taille —, ne servaient guère qu'à transporter les marchandises depuis les champs cultivés jusqu'aux magasins des palais ou des temples. Les transports lointains se faisaient à dos d'animal ou même à dos d'hommes.
La domestication du cheval suscita une nouvelle invention : le char de guerre léger, muni de roues à rayons, comme on en voit sur les bas-reliefs. C'était une création indo-européenne. En profitèrent toutes les puissances d'Orient. Ainsi, à l'intérieur du temple d'Abou Simbel, en Haute Égypte, une fresque représente ces chars lors de la bataille de Qadesh (-1274), en Syrie, au nord de Damas, qui opposa, en 1285 av. JC, sous les murs de cette place forte, les troupes du pharaon Ramsès II à celles du roi hittite Mouwatalli II. Il n'y eut d'ailleurs ni vainqueur, ni vaincu, bien que chacun ait proclamé sa victoire. Une paix fut signée, et qui plus est, scellée par un mariage : Ramsès II épousa une princesse hittite. La pénétration égyptienne en Syrie était définitivement stoppée. À cette bataille, les Hittites disposaient, environ de 2.500 chars embarquant 7.500 hommes. C'est seulement vers l'an 1000 av. JC que le cheval devint assez fort pour être monté ; la selle n'apparut qu'au IVe s. apr. JC [quant à l'étrier, utilisé seulement à partir du IXe s. en Europe, il date du Ier s. en Inde du sud].
La métallurgie du fer
Un autre apport des Hittites est le secret de la métallurgie du fer. Il semble que ce secret ait été découvert en Asie Mineure ou en Syrie par dés forgerons hittites vers les XIVe et XIIIe siècles av. JC. Mais le secret fut jalousement gardé. Le fer, dont le minerai se trouvait en abondance sur place, était alors considéré comme un métal précieux. Les pharaons recevaient en présent, de leurs alliés hittites des objets en fer ! Le bronze plus facile a produire, était plus répandu. Et comme il était le résultat de l'alliage du cuivre et de l'étain, encore fallait-il, pour certains peuples faire venir, parfois de loin, ces 2 métaux. Avec le monopole de la fabrication du fer, les Hittites accrurent encore leur supériorité.
Au XIIe siècle av. JC, l'empire hittite s'effondra, vraisemblablement sous les coups des Peuples de la mer ou d'autres peuplades barbares [Phrygiens], eux aussi d'origine indo-européenne. Une conséquence technique et économique de cet écroulement fut de hâter le passage de l'âge du bronze a celui du fer. En effet, la ruine de l'empire hittite entraîna la divulgation progressive d'un secret qui favorisa l'accession des civilisations à cet âge du fer, dans lequel s'inscrit encore, de nos jours, notre industrie moderne. La civilisation hittite demeurera encore vivante dans les États néo-hittites de Syrie du Nord et dans l'Est de l’Anatolie, jusqu'au VIIIe s. av. JC. Puis elle s’effacera devant la colonisation grecque en Asie Mineure, à partir du VIIe s. av. JC. Elle sombrera alors dans un total oubli. L’historien grec, Hérodote, lui-même venu enquêter en Anatolie au Ve s. av. JC, n'en soufflera mot. Ce sont les archéologues des XIXe et XXe siècles qui en ressusciteront le nom et le prestige.
► Marc Bergé, Historia n°531, mars 1991. http://vouloir.hautetfort.com

vendredi 14 octobre 2011

Ötzi, l’homme des glaces alpines : extraordinaires révélations sur la vie quotidienne des Européens proto-historiques

Le paléolithique, de même que les débuts de l’âge du bronze en Europe centrale, n’ont pas été des époques étudiées de manière optimale jusqu’ici. Les esprits se sont longtemps focalisés sur l’Asie Mineure et sur l’Égypte donc bon nombre d’archéologues ont négligé leur propre patrie européenne. Le dogme “ex oriente lux” n’a cessé de troubler les esprits et les a empêchés de chercher à comprendre le développement de la culture autochtone européenne. On entend encore trop souvent parler des “sauvages en peau de bête” quand on évoque les habitants d’Europe centrale avant et pendant les migrations des peuples, consécutives à la chute de l’Empire romain.
Mais l’étonnement est venu quand on a constaté qu’Ötzi, l’homme des glaces alpines, portait des chaussures fermées qui n’étaient pas, comme on l’avait cru jusqu’ici, en peau de cerf ou de chevreuil mais avaient été confectionnées avec de la peau de bovidé. Les réalisations culturelles en Europe centrale à cette époque étaient donc beaucoup plus avancées et complexes que les archéologues conventionnels ne l’avaient cru jusqu’alors. En effet, pour pouvoir fabriquer de telles chaussures, avec un tel matériau de base, cela implique qu’il y avait élevage d’animaux, fonctionnant bien, c’est-à-dire un élevage suffisamment sophistiqué où l’on prévoit du fourrage que l’on fauche puis que l’on stocke. C’est là une technique de vie qui n’est pas aisément applicable dans une région qui connaît des hivers durs.
Mais ce qui est particulièrement important, c’est la découverte de tatouages sur l’épiderme de l’homme des glaces. Sur la peau de la momie du glacier alpin, on a trouvé quarante-sept marques tatouées (sous la forme d’un trait), qui sont classables en quinze groupes différents. Neuf des quinze tatouages se trouvent exactement sur les points (ou à proximité de ceux-ci) que retient l’acupuncture classique. La position et surtout les combinaisons possibles de chacun de ces points sont encore utilisées aujourd’hui en acupuncture pour soigner les maladies dérivées de l’arthrose. Le corps d’Ötzi est étudié sous toutes les coutures depuis vingt ans maintenant et les scientifiques ont découvert que notre homme de la proto-histoire souffrait de modifications arthriques des vertèbres lombaires de la colonne vertébrale et de dégénérescences des articulations des jambes. Outre les modifications observées de la colonne vertébrale et des articulations des jambes, les médecins proto-historiques d’Europe centrale, qui se sont penchés sur le cas d’Ötzi, ont apparemment soigné aussi des complications de l’appareil digestif, dues très probablement à des parasites. Les tatouages aux niveaux de la vésicule biliaire, de la rate et du “méridien du foie” plaident en faveur d’un traitement pareil à celui de l’acupuncture. L’acupuncture repose sur le phénomène suivant : des excitations par piqûres en des endroits spécifiques de l’épiderme entraînent des modifications dans la fonction des organes internes. Plusieurs effets de l’acupuncture sont scientifiquement attestés aujourd’hui, comme par exemple la diminution du tonus musculaire ou des effets ralentissant l’inflammation ou encore des influences sur le système nerveux central, dans la mesure où l’endorphine se produit alors en quantité supérieure.
Le fait est désormais patent : l’acupuncture était connue dès 3200 avant l’ère chrétienne en Europe centrale et non pas seulement pour jouer sur les seuls symptômes. Elle était bel et bien pratiquée, ce qui laisse supposer qu’elle émanait d’une tradition plusieurs fois centenaire. Cela signifie aussi que la pratique de l’acupuncture est beaucoup plus ancienne que Ötzi lui-même, car le fait qu’il en ait bénéficié implique une longue expérience antérieure de cette pratique médicale. Ensuite, on sait désormais que la pratique de l’acupuncture ne trouve pas seulement ses origines en Chine.
Au début des recherches sur le cadavre d’Ötzi, les archéologues avaient nié que les tatouages avaient pour but de guider un acupuncteur. Il a fallu que des journaux médicaux réputés, comme “The Lancet” et “Science”, publient des articles sur la question pour que les avis des archéologues s’alignent sur ceux des médecins. Comme jadis, les dogmes ont la vie dure, surtout celui de l’ “ex oriente lux”. Tenir à ces dogmes semblent pour beaucoup  de nos contemporains plus important qu’accepter les observations dérivées de l’intelligence et de la logique humaines et les faits objectifs que celles-ci mettent à jour. Cette vérité ne vaut pas que pour les études préhistoriques et protohistoriques.
Harald WINTER.
(article paru dans “zur Zeit”, Vienne, n°38/2011 – http://www.zurzeit.at ).
par R. Steuckers

mercredi 5 octobre 2011

C’est l’U.S. Army qui a organisé le pillage des musées irakiens


Emmanuel Ratier l’a annoncé au micro du Libre Journal sur Radio Courtoisie : il publiera dans son prochain Faits & Documents les détails d’une réunion au cours de laquelle des acheteurs des grands musées américains (qui sont aux États-Unis non pas des administrations d’Etat mais des sociétés privées ou des fondations appartenant à de riches collectionneurs) ont rencontré, quelques semaines avant le déclenchement de l’offensive en Irak, des responsables politiques et militaires.
Au cours de ces entretiens, a expliqué Ratier, un catalogue des objets exposés dans les musées des grandes villes irakiennes (Bagdad, Mossoul, Babylone, Bassorah, etc.) a été remis aux chefs militaires par les acheteurs des grands musées US avec mission de « mettre ces trésors à l’abri ».
On comprend, dès lors, la raison pour laquelle aucune force d’invasion ne s’est interposée pour empêcher les pillards d’entrer dans les musées et de les saccager, et pourquoi les radios, dont France-Info, ont affirmé que certains pillards auraient disposé des clefs des gigantesques portes d’acier qui interdisaient l’accès aux réserves abritées au bas d’interminables escaliers creusés dans le roc à plusieurs dizaines de mètres de profondeur.
La vérité est qu’avant le pillage « médiatique », des spécialistes américains arrivés avec les premières forces d’invasion avaient investi et vidé les musées (les USA et la Grande-Bretagne sont les seuls pays à avoir refusé de signer la convention internationale sur le pillage des oeuvres d’art par les vainqueurs en cas de guerre...).
Les collections ont alors été transportées en lieu sûr sous escorte militaire et, seulement après, on a laissé le champ libre à des pillards amenés sur place pour dissimuler cette opération en volant des pièces de peu de valeur qui seront revendues sur le marché parallèle.
Un journaliste du Financial Times a d’ailleurs confirmé avoir vu de ses propres yeux les soldats américains organiser eux-mêmes les pillages à Najaf puis, le lendemain, à Bassorah, deuxième ville d’Irak où le doyen de l’université, Abdel Jabar al-Khalifa, accuse l’armée d’avoir « laissé les gens entrer pour commettre leurs actes de vandalisme et tout voler avant de verser du pétrole et de mettre le feu ».
L’objet le plus étrange, une pile électrique vieille de 22 siècles
De son côté Mohsen Hassan, sous-directeur du musée de Bagdad, affirme que les pillards savaient exactement ce qu’ils cherchaient et qu’ils ne ressemblaient ni de près ni de loin aux miséreux des bas quartiers qu’il avait vus piller les boutiques du bazar.
Le scandale est tel que le secrétaire d’État à la culture du cabinet Bush n’a pas voulu voir son nom mêlé à ces rapines. Il a démissionné.
Détail méconnu : c’est une Anglaise qui fonda le musée de Bagdad. Gertrude Bell, grande amie du fameux Lawrence d’Arabie et, comme lui, agent des redoutables Crown Resources, cette société qui exécuta, sous couvert de commerce, les basses oeuvres de l’Empire britannique et qui est encore aujourd’hui en activité (elle contrôlait, par diverses sociétés écrans interposées, le pétrolier Prestige, ferraille flottante dont le naufrage vint opportunément punir la France de son action contre l’agression en Irak). Polyglotte, sportive, véritable amazone, Gertrude Bell sut gagner la confiance des chefs des tribus les plus puissantes de Mésopotamie et conduisit ainsi, sous couvert d’archéologie, des missions secrètes parallèles à celles de Lawrence.
Elle acheva sa vie comme directrice du musée de Bagdad.
Parmi les pièces disparues des collections que Gertrude Bell avait commencé d’amasser, un des objets les plus insolites, sans doute, de toutes les collections d’archéologie mondiale : une pile électrique vieille de vingt-cinq siècles !
Ce n’est qu’en 1957 que l’archéologue allemand Wilhelm König identifia comme telle une sorte de petit flacon de terre cuite oublié depuis vingt ans dans les réserves du musée.
Daté de 250-224 av. J.-C., époque de l’occupation des Parthes, cet objet d’apparence banale n’avait incité personne à tenter de comprendre à quoi il servait et on lui avait attaché l’inévitable étiquette passe-partout « objet du culte » jusqu’au jour où König y reconnut une batterie fer-cuivre rudimentaire mais efficace.
Remise en état par l’Américain Wilard F.M. Gray, du General Laboratory, qui comprit que l’électrolyte devait être de l’acide acétique ou de l’acide citrique, elle fonctionnait parfaitement.
Quant à l’usage que ses propriétaires initiaux en faisaient, on en est réduit à une hypothèse : ils s’en seraient servi pour apposer frauduleusement une couche d’argent sur un objet de cuivre ou une couche d’or sur un bijou d’argent et tromper ainsi les amateurs de joyaux du IIIe siècle avant J.-C.
Ce n’est pas, il s’en faut, la seule merveille arrachée au fonds de l’un des musées les plus riches du monde.
Parmi d’autres exemples ont été volés une harpe d’or de l’époque sumérienne (33 siècles avant notre ère), une tête de femme trouvée dans les ruines de la cité d’Uruk, âgée de quatre mille ans, des centaines de bijoux, d’objets en or, des armes, des casques, des boucliers, des objets courants, la première baratte de l’histoire humaine, la totalité des objets exposés à l’occasion d’une gigantesque présentation des « civilisations de la route de la soie » qui parcourut le monde entier jusqu’au Japon et dont le catalogue comptait cinquante pages, des bas-reliefs, des statues de taureaux ailés, des phoenix, des effigies d’anciens rois et reines, des tapisseries, des ivoires, des sceaux, des mosaïques, des céramiques, des poteries, le tout datant de deux mille à cinq mille ans avant Jésus-Christ.
Et surtout, des milliers, des dizaines de milliers de tablettes gravées de caractères cunéiformes contenant la plus ancienne mémoire de l’humanité, y compris les premiers balbutiements des mathématiques et de la géométrie. Un trésor inestimable.
Comme si l’on avait voulu éradiquer la mémoire de l’humanité.
Rappelons une fois encore ce qu’Igor Verof écrivait dans ces pages en octobre dernier : certains exégètes pensent que, d’une part, ces livres (supposés cachés en Irak) « pourraient contenir ce que les cabalistes appellent "la Cabale de Bereshit", c’est-à-dire la "consignation des secrets du monde", la maîtrise des secrets de la Nature et des forces du Cosmos. C’est évidemment plus redoutable que les fameuses "armes de destruction massive" que Bush s’entête à voir planquées dans les usines irakiennes ravagées par la première guerre du Golfe. Et l’on comprend que la volonté de posséder une telle arme ou, au moins, d’en interdire l’accès à un autre puisse déterminer le gendarme du monde à forcer le sol qui la recèle ou, s’il n’y parvient pas, à le vitrifier. »
Quoi qu’il en soit, l’armée US ne se contente pas de rapines en Irak.
Ce sont de véritables crimes de guerre auxquels se livrent les troupes US.
Alerté, Rumsfeld a eu ce mot d’un cynisme ahurissant : « Ce sont les joies de la liberté. »
Pour Rumsfeld, les crimes de guerre sont "les joies de la liberté"
Un journaliste du London Mail a raconté à quel point il était dégoûté des troupes américaines. Il les avait vues abattre deux Irakiens désarmés, sans qu’il y ait eu lieu de le faire. Ils ont également abattu de sang-froid un homme qui voulait se précipiter pour aider les deux autres ! « Ils font comme au Vietnam, ils tirent sur tout ce qui bouge », a commenté le journaliste britannique.
Un médecin de l’armée américaine s’est borné à ce commentaire désabusé : « Il faut comprendre ces actes, ce sont de jeunes gars, ils ont un peu peur, et ils appuient rapidement sur la détente. »
Par téléphone satellite, le docteur Geert Van Moorter, médecin belge présent sur le terrain après avoir servi également en Serbie, a donné un aperçu de ce que Rumsfeld appelle les « joies de la liberté » : « On m’a rapporté des histoires horribles sur le comportement des soldats américains. Des blessés qui font signe en vain à des chars américains de passage pour qu’ils les emmènent. Le personnel médical qui n’ose même plus aller demander aux check-points américains de pouvoir passer avec des blessés : tout Irakien qui s’approche des militaires américains risque une balle. Ils doivent alors venir nous demander, à nous, étrangers, d’aller négocier avec les soldats américains afin de laisser passer les blessés... »
Et le médecin ajoute : « C’est ici l’impunité la plus totale pour les militaires américains, ils peuvent tout se permettre et ne risquent en aucune façon de procès. "Nobody is perfect !", disent-ils alors. Ou alors, il s’agissait d’une "frappe préventive" (...) ainsi, le mitraillage d’une ambulance constitue peut-être bien, lui aussi, une "frappe préventive" car... il pourrait y avoir des explosifs, dans cette ambulance ! Deux morts, trois blessés graves ? Bah ! "Des dégâts collatéraux" ! Les soldats américains se baladent dans le secteur avec une arrogance incroyable. »
Voilà, on en conviendra, des propos qui évoquent de manière troublante un autre mot favori du talmudiste Rumsfeld : le « génocide bienveillant » (benevolent genocide).
Mais, n’est-ce pas, l’essentiel est que l’on ait mis fin au règne du nouvel Hitler.
En attendant d’aller débusquer le nouveau nouvel Hitler dans son bunker de Damas...
Espérons qu’après Condoleeza Rice n’aura pas l’idée de faire remarquer à Bush que Chirac rime étrangement avec Irak...

mercredi 21 septembre 2011

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde – la dernière – en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?   

Les Turcs ne sont pas des Européens
La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à "islamiser" les peuples qu'ils ont soumis – certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction – mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques. 
  De la conquête des Balkans...
La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIV siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le "grignotage" de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) – le Charlemagne serbe – et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du "Second Empire bulgare" se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.
Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 – selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin –, lors de la bataille des Champs des merles – Kosovo Polje – à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable "croisade" avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.
... à celle de la Grèce
Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote – le gouverneur byzantin – de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.
Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.
L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne
Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les "Espagnes" depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.
Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg
Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.
Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette "victoire de la croix sur le croissant" n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la "Hongrie royale", c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la "Hongrie royale" de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.
Les relations entre les Turcs et les populations soumises
En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.
Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.
Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la "cueillette" des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.
Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold I (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la "paix ignominieuse" de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la "pomme d'or" dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable "armée européenne" que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette "croisade", interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold I confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le "bouclier de l'islam", après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.
Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de "poudrière des Balkans". Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la "guerre civile européenne" le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.
Henri BOGDAN
Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée

Source du texte : CLIO.FR

lundi 11 avril 2011

12 avril 1204 : Des croisés s’emparent de Constantinople

Le 12 avril 1204, les troupes de la IVe croisade s'emparent de Constantinople, capitale de l'Empire byzantin et siège du patriarcat orthodoxe. C'est à cette époque la ville la plus riche du monde et la principale cité de la chrétienté orientale.
Elle est mise à sac par les chevaliers venus de France, d'Italie ou encore d'Allemagne. Deux mille Grecs sont massacrés. Le scandale est immense dans toute la chrétienté et de ce jour fatal date la véritable rupture entre la chrétienté orthodoxe d'Orient et la chrétienté catholique d'Occident…
Querelles de marchands

À l'origine de la IVe croisade est le pape Innocent III. Énergique et désireux de faire la grandeur de l'Église, il a confié à un prédicateur célèbre, Foulque de Neuilly, le soin de recruter des troupes en vue de récupérer les Lieux saints de Jérusalem. Le prêtre entame sa tournée le dimanche 28 novembre 1199 à l'occasion d'un tournoi qui se tient près de Reims, à Écry-sur-Aisne (aujourd'hui Asfeld).

Les comtes Louis de Blois et Thibaud de Champagne répondent avec enthousiasme à l'appel du pape, ainsi que le comte Baudouin de Flandre et le duc Eudes de Bourgogne. Ces grands seigneurs sont accompagnés de nobles de moindre importance comme Geoffroi de Villehardouin, qui écrira le récit de l'expédition, ou Boniface de Montferrat (une principauté d'Italie du Nord) qui sera élu à la tête de la croisade après la mort de Thibaud. Mais les rois se dérobent et 10.000 chevaliers seulement se croisent au lieu des 30.000 attendus.

Le pape donne pour but aux croisés de débarquer en Égypte et de s'emparer des ports de ce pays, poumon du monde arabe en vue de les échanger contre Jérusalem, que le sultan Saladin a reconquise quelques années plus tôt. Pour le transport maritime, on se propose de faire appel aux marchands vénitiens. Le rassemblement général est fixé au bord de la lagune, à la Pentecôte 1202.

Le doge Enrico Dandolo, qui gouverne la République de Venise, a fixé le prix du transport à un montant considérable - 85.000 marcs d'or, non compris la moitié du butin escompté !

Mais les croisés peinent à réunir la somme demandée. Il manque encore 34.000 marcs. Les Vénitiens leur proposent alors une remise de leur dette en échange d'un petit service. Il s'agirait de conquérir le port de Zara, sur la côte dalmate (aujourd'hui Zadar, en Croatie), qui rivalise avec Venise et sur lequel le roi de Hongrie a de surcroît établi son autorité.

Les chefs croisés ont des scrupules à attaquer une ville chrétienne mais ils les surmontent et acceptent le marché, malgré les protestations du pape. Ils se gardent toutefois d'en informer leurs troupes.

La flotte, environ 300 navires, appareille pour l'Égypte comme si de rien n'était, puis dévie vers Zara.

Le 24 novembre 1202, après quelques jours de siège et un bombardement en règle, la ville capitule.

Les habitants ont la vie sauve mais leurs biens sont partagés entre croisés et Vénitiens. Le pape, mettant ses menaces à exécution, adresse une bulle d'excommunication aux croisés comme aux Vénitiens.

De mal en pis

Là-dessus survient un événement qui va discréditer cette expédition déjà entachée par une excommunication : en décembre, des ambassadeurs du roi d'Allemagne Philippe de Souabe se présentent à Zara, au palais du doge Enrico Dandolo, celui-ci ayant pris part à la croisade. Ils expliquent au doge et aux chefs croisés que l'empereur a reçu un appel au secours de son beau-frère Alexis Ange. Le jeune homme est le fils de l'ancien empereur byzantin Isaac II Ange, détrôné, incarcéré et qui plus est aveuglé par son frère, devenu empereur sous le nom d'Alexis III.

Par la voix de ses ambassadeurs, l'empereur allemand demande aux croisés de restaurer Alexis Ange dans ses droits. Alexis Ange promet en échange 200.000 marcs d'argent et un appui militaire pour marcher sur l'Égypte.

Beaucoup de croisés jugent que la trahison dépasse les bornes et préfèrent s'en revenir chez eux. Mais les autres cèdent à l'attrait du fruit défendu. Ils occupent une première fois Constantinople, le 17 juillet 1203, sans coup férir.


Les Vénitiens veulent alors en finir avec l'anarchie qui règne à la tête de l'empire byzantin et compromet leur fructueux commerce. Avec l'aide des croisés, le doge Enrico Dandolo chasse le basileus (ou empereur) Alexis III et intronise son neveu sous le nom d'Alexis IV. Mais celui-ci, tenu pour un traître par la population, se montre incapable d'imposer son autorité.

Quelques mois plus tard, la population se rebelle contre les chevaliers venus d'Occident, que la découverte de Constantinople et de ses fabuleuses richesses a rendus particulièrement cupides. C'est ainsi que ces derniers attaquent une nouvelle fois la «deuxième Rome» le 12 avril 1204. Il ne s'agit plus d'une simple occupation mais d'une mise à sac de la prestigieuse cité.

Un empire latin sans assise

Après cet assaut d'une extrême brutalité, les croisés détrônent l'empereur et mettent la main sur ses possessions. Quelque peu conscients du caractère scandaleux de ce combat fratricide, ils commencent à se justifier en invoquant une bulle d'excommunication vieille de 150 ans qui mettrait les Grecs «schismatiques» au ban de la chrétienté !…

Dès le 9 mai 1204, les croisés installent l'un des leurs, le comte Baudouin de Flandre et de Hainaut, sur le trône impérial. Celui-ci devient le premier titulaire de l'Empire latin d'Orient sous le nom de Baudouin 1er.

Il brise aussitôt l'administration relativement moderne de l'empire grec et remplace celui-ci par une mosaïque de principautés féodales comme le royaume de Thessalonique, dont le titulaire est Boniface de Montferrat, et la principauté d'Achaïe, dans le Péloponnèse, octroyée aux Français Guillaume de Champlitte et Geoffroy de Villehardouin (celui-là même qui écrira plus tard une mémorable Histoire de la conquête de Constantinople).

Les Vénitiens se taillent la part du lion avec les principaux ports, les îles, une franchise commerciale dans tout l'empire et le monopole de l'élection du patriarche.

Toutefois, la conquête latine reste très partielle. Dès 1205, le tsar bulgare Kalojean inflige aux croisés une défaite cuisante alors qu'ils tentaient de s'implanter à Andrinople, grande cité de l'arrière-pays… D'autre part, des royaumes grecs indépendants se constituent immédiatement autour de l'empire latin de Constantinople : le despotat d'Épire, à l'ouest, sur la rive de l'Adriatique, dirigé par Michel Ange-Doukas, et l'empire de Trébizonde, sur les bords de la mer Noire, à l'est, constitué par des petits-fils de l'ancien empereur Andronic, David et Alexis Comnène.

Par ailleurs, l'énergique Théodore Lascaris, gendre de l'empereur Alexis III rétablit un empire byzantin en Asie mineure, autour de Nicée, de la mer Égée à la mer Noire. Il en est élu empereur par le clergé orthodoxe et dès lors ne va avoir de cesse de reconquérir Constantinople et d'en chasser les Latins.
 Joseph Savès.   http://www.herodote.net 

jeudi 16 décembre 2010

La leçon de Bihac

Historiquement - et il importe de le dire encore une fois - la Bosnie Herzégovine n’existe pas. En 1878, le traité de Berlin fit de cette possession turque un protectorat autrichien. En 1908, Vienne annexa purement et simplement cette région qui n’avait jamais eu d’existence nationale.
Ces éléments historiques mis en évidence, la question doit désormais être inscrite dans le contexte géostratégique européo-islamique qui sera déterminant dans la prochaine décennie.
Face à cette réalité, il n’est plus possible de continuer à réagir selon les réflexes dépassés hérités de la guerre froide. La leçon de l’Afghanistan n’a-t-elle pas été comprise ? Au nom de l’anticommunisme, nombreux furent ceux qui soutinrent alors les résistants afghans, faisant ainsi le lit du pire intégrisme musulman.
Dans l’ex-Yougoslavie, devons-nous suivre la même politique et combattre la Serbie nationaliste qui se trouve en première ligne contre l’islam balkanique longtemps assoupi mais qui aujourd’hui se réveille ?
Au nom de nos liens avec les Croates, pouvons-nous prendre le parti des musulmans contre les orthodoxes serbes ?
Revenons à l’histoire pour tenter d’y voir plus clair.
La présence islamique dans les Balkans résulte des conquêtes turques du XVe siècle. Elles ne se sont faites ni dans la fraternité ni dans l’amour du prochain. Constantinople fut prise en 1455 et la déferlante musulmane balaya toute l’Europe balkanique et centrale puisque la Hongrie fut occupée et Vienne assiégée.
Comme dans la Péninsule ibérique, la reconquête chrétienne fut longue et sanglante. En Espagne, elle s’acheva en 1492 avec la reprise de Grenade. Dans les Balkans, elle fut stoppée par les puissances européennes qui ne permirent pas aux chrétiens locaux de libérer la totalité des terres occupées par les Turcs et cela en dépit des victoires remportées durant les terribles guerres balkaniques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe.
Les musulmans bosniaques sont des Croates et des Serbes qui ont jadis embrassé la religion de leur conquérant, trahissant ainsi, de force plus que de gré, celle de leurs pères.
Ils constituent les dernières poussières de l’empire turc d’Europe et Ankara ne cesse de rappeler que les musulmans des Balkans sont d’anciens sujets de la Sublime Porte. C’est pourquoi la Turquie arme et soutient les Bosniaques comme l’a reconnu récemment le général Dogan Duresh, ancien chef d’état-major de l’armée turque. Pour les Serbes, la guerre de Bosnie est une guerre sacrée. C’est leur Reconquista. Il ne faut pas y voir le renouveau d’un communisme bien obsolète mais tout simplement, et au contraire, la naissance d’un nationalisme écrasé par le communiste Tito qui était croato-slovène.
Les Serbes sont insultés, calomniés, caricaturés par le quarteron intellectuel qui vampirise nos médias ; de BHL à Glucksman, de Simone Veil au professeur Schwarzenberg, c’est à celui qui tiendra les propos les plus extrémistes et les plus irresponsables. En provoquant à la reconnaissance Internationale de l’inexistante Bosnie, ils ont poussé à la guerre.
Or, les anathèmes et les imprécations ne peuvent rien contre un peuple qui se bat, arc-bouté sur son histoire et sur ses racines. Quelques poignées d’artilleurs et de fantassins viennent d’ailleurs d’infliger au Nouvel Ordre mondial une défaite dont il se relèvera difficilement. Ils viennent surtout de nous donner une leçon de courage. Ils ont osé défier la loi de l’ONU et de Washington.
La victoire serbe constitue la première défaite de notre mortel ennemi le mondialisme qui prétend faire passer les vieux peuples dans son moule idéologique.
Tôt ou tard, l’inexistante Bosnie sera partagée entre Serbes et Croates. Si les musulmans ne veulent pas l’admettre, ils n’ont qu’à partir coloniser l’Anatolie. La mère-patrie turque ne manque pas d’espaces à peupler depuis que, dans les années 1920, des centaines de milliers de Grecs d’Asie mineure y ont été massacrés.
par Bernard Lugan Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 53 du 9 décembre 1994

lundi 4 octobre 2010

Les guerres médiques

À l'aube du Ve siècle avant notre ère, dans un monde égéen peu peuplé, sous pression des “Barbares” aux frontières de l'Hellade, les Grecs avaient une faible conscience de leur identité. Tout allait changer avec les guerres médiques et la menace d'une invasion ressentie comme celle de l'Asie.

Jusqu'alors, le Barbare était avant tout l'étranger qui ne parlait pas la langue d'Ho­mère. Sa prononciation « lourde et empâ­tée », comme la caractérisera Strabon au Ier siècle encore, suscite les moqueries. Le mot même de “Barbare” retranscrit les onoma­topées ou le bredouillis incompréhensible que les Hellènes entendaient dans la bouche du voyageur accueilli suivant les règles d'hos­pitalité, mais qui était radicalement étranger à leur univers. Si le fait linguistique était la manifestation immédiatement perceptible d'une différence, ce sont les liens du sang, de la religion, des coutumes de la terre qui fon­daient le sentiment d'appartenance.

Sentiment encore faible. Il n'interdisait pas les querelles entre les cités soucieuses de leur autonomie. Ce n'est pas en vain que l'on a pu parler de culture “agonale”, c'est-à-dire bel­liqueuse, pour les Grecs. Une vision helléno­centrée du monde, avec Delphes pour centre ou pour “nombril”, rejetait les Barbares, qu'ils soient égyptiens, carthaginois ou perses, vers des marges géographiques que seuls les voyageurs, ou encore des esprits aty­piques comme Hérodote, étaient en mesure de connaître. Pourtant, la trop grande proxi­mité du puissant empire perse à la lisière du monde grec allait radicalement modifier la perception des Barbares et, en retour, l'image que les Grecs se faisaient d'eux-mêmes.

La prise de conscience d'une menace repré­sentée par les hordes du Grand Roi fut cepen­dant tardive. Sur la rive asiatique de la mer Égée, l'Ionie, peuplée de Grecs, avait été bruta­lement conquise au milieu du VIe siècle par le souverain achéménide Darius Ier, et intégrée à un ensemble politique oriental qui s'étendait jusqu'à l'Indus. Des maîtres perses et mèdes furent imposés aux Grecs ioniens, qui devaient compter avec une forte présence étrangère sur leur territoire. Il faut préciser que les Perses et les Mèdes d'alors, mêlés aux populations dis­parates de la Babylonie, n'avaient plus guère de parenté avec les conquérants indo-européens arrivés dans ces régions plus de mille ans aupa­ravant. Le fossé ethnique se doublait d'une forte opposition politique, dans la mesure où l'occupant favorisait le régime des tyrans. Mais lorsqu'en -499 les cités d'Ionie se révoltèrent, seules Athènes et Érétrie répondirent à l'appel et se portèrent à leur secours. La menace n'était pas encore ressentie comme assez pressante pour que les Grecs dans leur ensemble, et en tant que tels, en mesurent l'ampleur.

En 492 avant notre ère, 2 ans après la des­truction de Milet, la traversée du Bosphore par les troupes perses que menait Mardonios, gendre du Grand Roi, précisa tout à coup l’imminence du danger. Quelques cités, soucieuses de leur autonomie, préférèrent pourtant s'accommoder d'une tutelle étrangère et même profiter de la situation pour asseoir un pouvoir jusque-là contesté. Il est vrai qu'allaient s'affronter un puissant État centralisé et une poussière de communautés de type rural, plus habituées aux querelles de voisinage qu'à la résistance à une invasion étrangère ! « Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain ? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l'invincible houle des mers ! » écrira Eschyle (Les Perses, - 472). L'armée barbare semblait irrésistible. Mais lorsque les émissaires achéménides vinrent exiger d'Athènes « la terre et l'eau », c'est-à-dire la soumission de la cité, ils furent, simplement, mis à mort.

Après avoir incendié Naxos ou encore Érétrie, dont les populations furent réduites en esclavage, les Perses débarquèrent alors à Marathon en -490. Contre toute attente, Athéniens et les Platéens, leurs voisins, forts de la cohésion de leur phalange, sortir vainqueurs d'une bataille où l'infanterie barbare l'emportait pourtant par le nombre. Ils s'offrirent même le luxe de rentrer à Athènes au pas cadencé pour protéger la cité d'un éventuel débarquement. Dès lors, les Athéniens pouvaient se flatter, comme l'explique Hérodote, « d'avoir été les premiers de tous Grecs à affronter l'ennemi, les premiers à supporter la vue du vêtement mède et des hommes ainsi vêtus, alors que les Grecs prenaient peur rien qu'à entendre le nom des Mèdes ».

Dix ans plus tard, l'ambitieux Xerxès, successeur de Darius, décida d'une seconde expédition, préparée méthodiquement et sans commune mesure avec la précédente. Hérodote a dépeint une armée immense qui défila pendant 7 jours et 7 nuits devant son chef ! Conscients qu'il ne s'agissait cette fois non plus de représailles mais d'une véritable invasion, les Grecs s’organisèrent sous le commandement de Sparte et cela en dépit des oracles défavorable de Delphes.

La Grèce était menacée d'anéantissement. L’Achéménide voulait la réduire par la force et la noyer dans la masse des peuples déjà sous tutelle. La deuxième guerre médique commença en -480. À la tête d'une immense armée bigarrée, Xerxès passa l'Hellespont. Par la Thrace, la Macédoine et l'Épire, il des­cendit vers la Grèce centrale. Malgré l'hé­roique résistance des Spartiates de Léonidas, le défilé stratégique des Thermopyles fut franchi. Les Athéniens durent se réfugier sur leur flotte et quitter leur cité. Eux qui se consi­déraient comme les véritables fils de Gaïa – la Terre divinisée –, enracinés au plus profond du sol de leur patrie, ils laissèrent leurs terres aux mains de l'ennemi. Mais c'était pour prendre une éclatante revanche sur mer, à Salamine, sous le commandement de Thé­mistocle. Cette première victoire précédait celle du Spartiate Pausanias, l'année suivante, sur terre, à Platée.

Ces victoires et d'autres encore précipitè­rent la déroute des Perses et la libération des cités grecques d'Asie Mineure, regroupées dans la ligue de Délos par Athènes en -478. Après de nouvelles victoires navales, le Grand Roi dut reconnaître l'indépendance des villes d'Ionie. Et c'est naturellement dans la bouche des Athé­niens, jurant de ne jamais trahir leurs alliés au profit des Perses, qu'Hérodote place la première recon­naissance explicite de la « grécité ». Après avoir évoqué les temples saccagés et les dieux profanés par les Barbares, qui appellent ven­geance, « il y a le monde grec uni par la langue et par le sang, les sanctuaires et les sacrifices qui nous sont communs, nos mœurs qui sont les mêmes… » (Enquête, livre VIII).

L'Hellade était sauvée et tous avaient conscience que seule l'alliance des cités avait permis de repousser l'envahisseur. Forts de leur victoire, les Grecs ne cessent alors de la raconter, d'exalter leur glorieuse résistance et de définir ce qui les distingue radicalement de vaincus qui restent néanmoins mena­çants. Tous se reconnaissent dans une cer­taine façon de combattre. La phalange hoplitique, symbole de la cohésion de la cité, constituée de citoyens soldats luttant pour leur patrie, apparaît comme l'antithèse des armées barbares désordonnées, composées d'esclaves tributaires du Grand Roi, issues des différentes peuplades soumises aux Achémé­nides. L'iconographie grecque ne manque pas de les représenter au moment où ils s'apprê­tent à fuir et tombent à terre, blessés, souli­gnant toujours le caractère exotique de leurs traits et de leur accoutrement. La pureté de la flotte grecque est également magnifiée, notamment par Eschyle. Au martèlement des rames frappant l'eau en cadence et le chant de guerre entonné d'une seule voix, le poète oppose le bruissement confus qui montent des navires barbares à Salamine.

L'absence d'ordre, la démesure, les com­portements excessifs deviennent d'ailleurs les caractéristiques des Barbares. Incapables de se contrôler et de reconnaître les limites fixées à l'homme, ils per­turbent l'équilibre du monde et ne peuvent que susci­ter la colère des dieux. Exemple de l'hubris [perte du sens de la mesure] barbare, Xerxès en per­sonne. À la mer, coupable d'avoir démantelé un pont que ses soldats venaient d'achever, il ordonna d'administrer 300 coups de fouet et de marquer les flots au fer rouge, comme il l'aurait fait avec un esclave. De façon plus générale, face à une forme organi­sée et méthodique de domination qui les menaçaient, les Grecs ont, par contraste, fait de la liberté le trait caractéristique de leur civilisation.

Les contours de l'identité grecque se sont ainsi précisés dans l'adversité et la résistance commune. L'hellénisme peut désormais être perçu comme un destin historique qu'il s'agit de graver dans la pierre et dont il faut conser­ver la mémoire : avec la dîme du butin, un trépied d'or fut offert à Delphes, sur une colonne portant les noms des cités qui avaient combattu à Platée, et des fêtes pan­helléniques de la liberté furent organisées tous les 4 ans sur le site de cette bataille. La mémoire historique des Grecs, qui se limi­tait jusqu'ici aux récits homériques, s'enrichit d'une référence majeure et fédératrice à laquelle on recourra toujours. L'Iliade, pre­mière épopée panhellénique, fut même réin­terprétée et inscrite dans la longue série des conflits qui menèrent à l'invasion de Xerxès, tandis que la génération de Marathon était considérée comme l'égale des héros du cycle troyen. Sans doute les fils de Priam parlaient­-ils la même langue et rendaient hommage aux mêmes dieux que les Achéens, mais ils comptaient des Barbares dans leur armée. La division du monde et de son histoire, « depuis que la mer a séparé l'Europe de l'Asie » en 2 blocs distincts, radicalement opposés, imposa une telle relecture.

S'il est vrai que la force de cette mémoire partagée, et sans cesse chantée par les poètes, fut mise à mal par l'atomisation des cités, la lutte contre les Perses n'en est pas moins à l'ori­gine d'une prise de conscience identitaire. Elle est également la source de couples symbo­liques qui n'ont cessé de marquer les construc­tions historiques et politiques à venir : Europe et Asie, civilisation et barbarie.

► Emma Demeester, NRH n°7, été 2003. http://vouloir.hautetfort.com

◘ Chronologie :

  • 546-540 : Conquête de l'Asie mineure et des cités d'lonie par Darius Ier.

  • 499-494 : Révolte de l'lonie contre les Perses.

  • 490 : Première guerre médique : victoire athénienne de Marathon.

  • 486 : Avènement de Xerxès Ier.

  • 480-479 : Deuxième guerre médique.

  • 480 : Sacrifice des Spartiates aux Thermo­pyles. Sac d'Athènes. Victoire navale des Athéniens à Salamine.

  • 479 : Victoire de Platée, libération de la Grèce. Victoire navale de Mycale, libération de l'lonie.

  • 478 : Révolte et libération des Grecs d'Asie Mineure.