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vendredi 29 juillet 2016

Le terrorisme est une des « valeurs » du Quatorze juillet

Le terrorisme a encore frappé et, cette fois, en un jour hautement symbolique : le jour de la fête nationale de la république. Si, après cet horrible massacre de Nice, les hommes politiques de ce régime, de droite comme de gauche, n'ont pas compris qu'il ne sert à rien de rappeler sans cesse les "valeurs" républicaines   pour   intimider les  djihadistes, nous aurons la preuve de leur incompétence et de leur aveuglement. Foin des dissertations sur les Droits de l'Homme et la Laïcité : les nouveaux barbares ne comprennent que l'implacable répression. Et si ces discours n'ont pour but que de consoler les rescapés du terrorisme en les rendant fiers d'être du pays ayant inventé ces concepts faussement philosophiques, que nos bavards médiatiques cessent enfin d'ajouter au deuil des familles éprouvées le pire des mensonges !
D'abord, loin de toute fausse éloquence, les quatre-vingt-quatre victimes de la Promenade des Anglais ont besoin des prières de la communauté nationale. Qui donc y a songé ? Dire que ces hommes, ces femmes, ces enfants, sont morts en "héros", leur rendre hommage à longueur de lamentations, organiser des marches blanches, n'est pour leur âme d'aucune utilité : les média nous enivrent depuis le soir de 14 juillet de larmes de crocodiles, alors qu'il serait plus utile pour ces morts et même pour les survivants d'observer de grands moments de recueillement et de se demander s'il n'est pas imprudent de jeter le peuple en masse dans la rue, le soir d'un jour historique marqué par le souvenir de tant de scènes de cannibalisme, pouvant donner des idées à des assassins en puissance...
Le terrorisme a commencé en 1789
Nous savons ce que fut en 1789 le premier Quatorze Juillet où Paris se trouva livré à des agitateurs sans foi ni loi, sans attaches et sans mémoire. Chaque année à la mi-Juillet la république nous fait commémorer le souvenir des assassins de nombreux Invalides et de nombreux Suisses, qui se saisirent du marquis de Launay, gouverneur de la Bastille, le blessèrent, le massacrèrent et le jetèrent au ruisseau, tandis que le "patriote" garçon boucher Desnos, qui « s'y connaissait en viandes », dit Rivarol, lui coupa la tête. Jacques de Flesselles, prévôt des marchands, s'étant porté à la rencontre de ces sauvages ivres de meurtre, connut le même sort.
Ces barbares mirent les têtes sanglantes et les viscères de ces malheureux au bout des piques que l'on escorta jusqu'au Palais Royal : ce fut le premier défilé du Quatorze Juillet ! Et là on mit le feu, le soir, à toutes ces chairs, et on farandola autour : ce fut le premier bal du Quatorze Juillet !
Les jours suivants on continua d'égorger à tour de bras. Bertier de Sauvigny, intendant de Paris, soupçonné de vouloir affamer la capitale, fut massacré, place de l'Hôtel de Ville, devant un grand concours de peuple. Même sort pour son beau-père Foulon de Doué, intendant avisé et vieillard de soixante-quatorze ans, arrêté à Viry-Châtillon et ramené à Paris, pieds nus et un collier de chardons au cou, puis pendu à un réverbère place de Grève ; la corde ayant cassé, on le décapita, puis un soldat arracha le cœur du cadavre et le présenta sur un coussin d'œillets à Bailly, maire de Paris, et au marquis de La Fayette...
La « grande peur »
Ces scènes d'orgie meurtrière ne tardèrent pas à gagner la province où s'installa la Terreur, bien avant 1793. La hiérarchie ne disposant ni de l'indépendance ni de la faculté de protéger, et l'autorité, à quelque échelon que ce fût, n'étant plus exercée par des cadres légitimes, la Grande Peur régnait partout. La Révolution ne fut pas terroriste par suite d'un dérapage en 1792-1793 ; elle portait le terrorisme en elle dès ses débuts car elle voulait forcer la nature, violer l'ordre naturel, anéantir les communautés naturelles... On ne peut s'étonner que les jeunes terroristes d'aujourd'hui essaient de s'inscrire dans cette continuité en massacrant même, et peut-être surtout, le jour de la fête nationale de la république qu'elle engendra.
Il est aujourd'hui de bon ton de dire que le 14 juillet commémore non la prise de la Bastille, mais la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790. Mais celle-ci ne renia aucune des exactions commises l'année précédente : au cours d'une cérémonie ridicule où le roi Louis XVI semblait bien être le seul à croire à ce qu'il faisait, on continua d'exalter la Liberté telle que l'avaient gagnée les "vainqueurs" de la Bastille et sur laquelle on voulait aligner toute la population française, au mépris de son histoire et des données naturelles de l'épanouissement des provinces.
L'ivresse de meurtre marqua aussi la seconde "journée" révolutionnaire, celle du 6 octobre 1789, quand le roi Louis XVI et la reine Marie-Antoinette, et leurs deux enfants Marie-Thérèse - Madame Royale -, dix ans, et le dauphin Louis-Charles, quatre ans, furent ramenés de Versailles à Paris. Pierre Gaxotte donne une idée de l'horreur de ce cortège : « D'abord en guise de trophées, les têtes sanglantes des gardes ; puis une cohue de femmes, de brigands, de soldats ivres, débraillés, hurlant, tenant les propos les plus obscènes et faisant les gestes les plus immondes... ; encore des soldats en désordre qui déchargent leurs armes au hasard ». À la suite de quoi, le roi et sa famille furent pris en otage à Paris au Palais des Tuileries, par la Commune de Paris, c'est-à-dire par ce qu'il y avait derrière : les clubs, la franc-maçonnerie, les semeurs patentés de haine...
Tout cela n'était qu'un début : d'autres massacres allaient avoir lieu dans les années 1792-1793. Citons pour mémoire : les noyades de Nantes en juin 1794 où périrent en masses des prêtres et des familles entières, le massacre des Lucs-sur-Boulogne en mars 1794 où les républicains des Colonnes infernales mirent le feu à l'église, faisant mourir des centaines d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'y étaient réfugiés, l'extermination de la ville de Lyon en octobre 1793 où plus de mille cinq cents personnes furent tuées. Comment un pays qui ne cesse de s'honorer des « grands ancêtres » ayant commis ou toléré de si horribles carnages peut-il encore prétendre faire la morale aux jeunes tentés par le terrorisme ?
L’occident sans réponse
Permettez, chers lecteurs, que je vous ramène sur la Promenade des Anglais, endeuillée aujourd'hui, mais où je me souviens d'avoir assisté, les 13 et 14 décembre 1990, dans les salons de l'hôtel Westminster, à un colloque sur les religions et la guerre. Tous les participants, catholiques, juifs et musulmans, s'entendaient sur le fait que les religions du Livre sont porteuses de paix puisque la paix est un attribut de Dieu et que la sanctification des hommes est le seul moyen d'édifier un monde juste et pacifique. Mais de quelle paix parlaient-ils ? Les musulmans avaient du mal à cacher à ce sujet que le Coran contient des contradictions et qu'une doctrine de limitation de la guerre, remplaçant la force par la confrontation pacifique entre morales différentes, n'était pas encore généralement reçue dans le monde musulman. Certains affirmaient que le dji-had a pour origine le droit de Dieu « et doit aboutir à la soumission de l'humanité entière ». Le terrorisme peut donc avoir une connotation religieuse : « la logique du martyre ne conduit-elle pas à concevoir l'acte terroriste dans le cadre islamiste comme un rapport avec Dieu, l'accomplissement d'un acte de foi ? C'est la reformulation dramatique de la lutte universelle entre le bien et le mal », concluait l'un des orateurs. Quant au phénomène islamiste, j'avais compris qu'il était "complexe" mais que c'était « la revendication du croyant agressé dans son être comme dans son identité collective par l’occidentalisation de ses gouvernants et de la société ».
Je m'étais demandé, en entendant cela, quelle figure montre l'Occident face à l'émergence religieuse dans les pays islamiques et parmi les immigrés chez nous. Nos sociétés marchandes, laïcisées, apostates, avachies moralement et intellectuellement ont-elles une réponse à cette soif d'idéal ? L'islam profite du vide créé par le laïcisme ambiant car ses "certitudes" rassurent. Rien n'est plus étrange aux yeux d'un musulman pratiquant que la laïcité. Il respecte ceux qui ont une autre foi que la sienne et qui y croient fermement mais il méprise ceux qui mettent toutes les religions sur le même plan ou qui n'en ont aucune - ce qui revient au même. Et quand, en plus, il voit passer dans les rues de nos grandes villes une bacchanale comme la Gay Pride, on peut deviner qu'il n'a guère envie de s'assimiler à une société aussi fière d'exhiber son nihilisme.
Culte de l’homme et culte d’allah
Tel est, hélas, l'état de la société française après plus de deux siècles de règne des principes de la Révolution de 1789. Non seulement elle est incapable d'intégrer, mais elle diffuse par son école « laïque, gratuite et obligatoire » des verges pour se faire fouetter. J'ai écrit, il y a quelques mois, dans un raccourci quelque peu audacieux que les terroristes d'aujourd'hui étaient « les enfants de Marat et de Robespierre » ; j'aurais pu ajouter de Rousseau, car le "philosophe", dit-on, éprouvait un certaine fascination pour l'islam. Sa théorie de l'Homme libéré de tout ce qui le caractérise, n'étant sur terre que pour y chercher un moyen de survie de son égoïsme, jouissant de droits purement subjectifs puisque non reliés à des devoirs et ne puisant pas leur source dans leur conformité avec l'ordre naturel, a donné naissance à la Déclaration des Droits de l'Homme du 26 août 1789, laquelle a voulu organiser la société de façon que le citoyen, n'ayant plus d'intérêt particulier, familial, paroissial, provincial ou professionnel, à considérer, pût être "vertueux" et fondre sa volonté dans la volonté générale. On préparait ainsi le règne de "purs", de ceux qui seraient le plus déconnectés des forces vives où ils puisaient leur sève, de ceux qui se seraient le plus dépouillés des traditions pour devenir des hommes nouveaux.
En l'absence de toute référence transcendante pour juger de la vertu, donc de la pureté de tel individu, cela pouvait déboucher sur une espèce d'eugénisme, voire sur le culte du surhomme. Cette idéologie arme aujourd'hui les djihadistes, les plus purs entre les purs du terrorisme moderne, dont la philosophie se calque presque exactement sur les principes qui engendrèrent la Terreur de 1793-1794 : si chacun peut refaire le monde d'après soi, quelle chance pour les ratés, pour les envieux, pour les aigris, pour les névrosés, pour ceux qui ne surmontent pas l'épreuve d'être privés de ce à quoi ils croyaient avoir "droit", pour tous ces gens que fabrique à longueur d'année l'école sans Dieu ! Sous couvert de religion, ils peuvent alors prendre leur revanche et imposer leur loi par la violence à tous leurs contemporains ! On assiste alors à la rencontre explosive de deux principes totalitaires : celui du culte de l'Homme et celui du culte d'Allah, les deux étant sans amour, sans clergé, sans médiateur entre la créature et son créateur, sans Sauveur, et écrasant l'homme de leur toute-puissance faussement divine.
Le pire terrorisme
Il résulte de tout cela que la république dite française est bien mal armée pour lutter contre le terrorisme. Il lui faudrait tout repenser de ses prétendues "valeurs" et renouer avec sa tradition chrétienne hautement civilisatrice. Alors, la France oserait se faire respecter dans le monde, car elle aurait cessé de donner aux nations l'exemple quotidien de l'acte le plus sauvagement terroriste qui soit : l'avortement, qui massacre chaque jour, au nom de la Liberté absolue fêtée chaque Quatorze Juillet, les plus petits, les plus innocents, les plus démunis, d'entre les hommes. Ces enfants-là méritent bien autant de pitié et de larmes que ceux de Nice !
Michel Fromentoux. rivarol du 21 juillet 2016

mardi 12 novembre 2013

Le roi injustement mal aimé

Il y a quelques années, lorsqu’on voulait montrer à un étudiant à quel point la vérité pouvait être éloignée des élucubrations partisanes, on lui donnait à lire les ouvrages de Pierre Gaxotte. Ceux-ci, à bien des égards, conservent leur valeur. Toutefois, depuis 1933, date de parution du Siècle de Louis XV, les historiens ont dépouillé des milliers de liasses d’’archives. En matière d’’histoire économique, ils ont étudié les fluctuations à périodes courtes et longues, et leurs conséquences sur la vie du continent tout entier, y compris sur sa démographie. Ils ont avec Roland Mousnier, élaboré le concept de société d’’ordres et étudié son évolution progressive vers la société de classes. On ne peut plus, de nos jours, comprendre le XVIIIe siècle sans avoir lu les grands livres de Michel Antoine (1) et d’’Emmanuel Leroy-Ladurie (2). Une mise à jour des brillants essais de Pierre Gaxotte s’’imposait. Elle se trouve réalisée avec ce livre de M. Aimé Richardt.
Vivants portraits
Il séduit d’’abord par ses qualités de style et par la clarté de sa présentation. Il comporte des chapitres courts, subdivisés en paragraphes, coiffés de titres ce qui est commode – et on y trouve même, en annexe, deux documents d’’histoire économique et sociale extraits d’’archives provinciales ; un rappel des opérations militaires de 1756 à 1763 - ce qui allège le récit de noms et de dates de batailles –- et enfin, en quelques pages, une claire généalogie, permettant d’’éviter toute confusion : la descendance de Louis XV et de son fils le Dauphin Louis. Le livre de M. Richardt est un précis comme l’’on disait autrefois, dans lequel les explications accompagnent les faits.
À la différence de l’’école dite des Annales, qui a sévi longtemps, il attache beaucoup d’’importance aux personnalités. De là de vivants portraits du roi, de son épouse, et bien sûr, de ses maîtresses. On devient indulgent à l’’égard de Louis XV, marié trop jeune à une princesse plus âgée que lui, et l’’on sait, grâce à une magnifique exposition, qui eut lieu il y a quatre ans, ce que furent le charme et la culture de Mme de Pompadour (3). Très vivantes également, sont les évocations du régent et du cardinal de Fleury, exemple de promotion sociale par la voie cléricale, au demeurant parfaitement justifiée. Tous les événements du règne sont présentés avec exactitude, ainsi la bataille de Fontenoy, mais ils sont accompagnés des critiques formulées notamment dans des chansons ou de petits vers moqueurs.
La révolution royale
S’’il ne dissimule nullement les faiblesses et les hésitations de Louis XV, M. Richardt expose avec clarté la grandeur de l’œ’œuvre qu’’il ne réalisa malheureusement que sur le tard : la réforme du pouvoir judiciaire. Il expose, et il a raison de le faire de façon à la fois détaillée et très claire, la lutte acharnée qui mit aux prises le duc d’’Aiguillon, exerçant depuis 1733, les fonctions de gouverneur de Bretagne, et le procureur général du Parlement de Rennes, La Chalotais, soutenu par ses confrères. L’’importance de l’’enjeu explique l’’acharnement des parlementaires : ils prétendaient contrôler tous les actes, même les plus secrets, de l’’administration royale, faire comparaître devant eux les agents du roi, et notamment statuer sur leur conduite. Ils voulaient faire de même des intendants, les meilleurs serviteurs du pouvoir, les rendre responsables devant les juges, comme en Angleterre, des actes effectués dans l’’exercice de leurs fonctions.
Il apparut évident qu’’il fallait ôter aux parlements et autres cours souveraines leurs pouvoirs touchant aux domaines politique et administratif. Il était “de salut public” d’’opérer une modernisation, de confiner les tribunaux dans leurs fonctions judiciaires, de séparer la justice de l’’administration, de libérer l’’État pour ses tâches propres.
La révolution royale eu lieu dans la nuit du 19 au 20 janvier 1771, et M. Richardt en précise les grandes lignes. L’’Édit du 23 février, portant création des “Conseils supérieurs” était excellent. Mais, il mécontentera bien du monde, à commencer par les bénéficiaires du régime antérieur, ainsi qu’’une opinion aveugle. Et l’’on vit partir dans l’’opprobre, le 12 mai 1774, ce roi qui avait vu et tenté le bien, et à qui il n’’avait manqué, sans doute, qu’’une lourde poigne de “despote éclairé” pour être acclamé et aimé...
Le livre de M. Richardt, bien informé et écrit, constitue une bonne synthèse concernant le règne de ce roi fort injustement mal aimé”.
René Pillorget L’’Action Française 2000– du 18 au 31 janvier 2007
(1) Michel Antoine : Le cœœur de l’’État. Surintendant, contrôle général et intendances des finances, 1552-1791. Éd. Fayard, 2003.
(2) Emmanuel Leroy-Ladurie : Histoire des paysans français. De la Peste noire à la révolution. Éd. du Seuil, P.U.F., 2002.
(3) Exposition : Madame de Pompadour. Réunion des Musées nationaux, 2002.
* Aimé Richardt : Louis XV le malaimé. Préface du prince Jean de France, duc de Vendôme ; présentation de Bertrand Renouvin ; postface de Michel Fromentoux. Éd. François-Xavier de Guibert. 384 pages. Disponible à nos bureaux : 29 euros. Franco: 32,77 euros.

dimanche 7 avril 2013

La Révolution française de Pierre Gaxotte

Voici un livre indispensable pour libérer à tout jamais les esprits bourrés par "l'école de la République". Plus possible de voir dans la "glorieuse" Révolution dite française l'irrésistible mouvement de révolte d'un peuple opprimé et de croire que les massacres de 1793 n'ont été que des bavures dans un élan sublime et spontané... Les faits sont connus, les textes abondent, les témoignages s'imposent.
Pierre Gaxotte les a méticuleusement étudiés : dès la première édition de sa Révolution française en 1928, l'ouvrage fut salué par Léon Daudet comme un « livre-bombe », et la critique historique de l'événement de 1789 s'en trouva transformée, mais l'auteur, sans cesse à l'affût des progrès de la recherche, a retravaillé son texte, et c'est un livre amplement remanié et richement argumenté qui parut sous le même titre en 1962 chez Fayard dans la collection des Grandes Études historiques (1). Depuis lors, si la science historique s'est encore enrichie, elle n'a nullement contredit les conclusions de Pierre Gaxotte.
Situation difficile non insoluble
À lui tout seul déjà, le premier chapitre, tableau à la fois précis et très vivant des institutions monarchiques, envoie dans les poubelles de l'Histoire toutes les idées reçues. D'abord il faut bien savoir que « ce n'est pas dans un pays épuisé, mais dans un pays florissant et en plein essor qu'éclata la Révolution ». Le pays le plus peuplé d'Europe respirait à pleins poumons au rythme de ces républiques aristocratiques ou populaires que constituaient les provinces, les villes, les métiers, et que fédérait, tout en respectant leurs usages, la personne du Roi. Existaient aussi depuis Louis XV les grands services publics « que Napoléon n'aura qu'à relever pour faire figure de créateur »...
Toutefois Gaxotte n'idéalise pas l'Ancien régime : certaines parties de l'édifice menaçaient ruine, d'autres, devenues pesantes, étaient ressenties comme inutiles et vexatoires, tels les droits féodaux. Et surtout, si le pays était riche, l'État, lui, était pauvre ; la misère existait, quoique moins qu'ailleurs en Europe, mais le plus grave résidait dans un système fiscal devenu aberrant dont beaucoup avaient des raisons de se plaindre et que les privilégiés n'entendaient pas laisser réformer. Tel était le grand problème qui se posait à la monarchie ; il n'était nullement insoluble.
Seulement voilà : « une crise intellectuelle et morale » avait atteint « l'âme française jusqu'en ses profondeurs ». Là est le vrai drame du XVIIIe siècle : non « dans la guerre, ni dans les journées de la Révolution, mais dans la dissolution et le retournement des idées. Émeutes et massacres n'en seront que la traduction éclatante et sanglante. Quand ils auront lieu, le mal sera depuis longtemps accompli. »
Crise de l’autorité
Gaxotte expose alors la "doctrine" révolutionnaire dont Fénelon, en inspirant aux rois le dégoût de leur propre pouvoir, avait été le précurseur (« Le roi de Fénelon est condamné au ciel et à la guillotine, après avoir, la main sur la conscience, fait le malheur de ses sujets et conduit son peuple à la défaite et à l'anarchie. ») Ce fut ensuite la prédication individualiste des "Philosophes" insinuant le doute sur toutes les traditions, propageant la naturalisme et l'athéisme, se gargarisant d'abstractions et de formules déclamatoires, exaltant la vertu telle qu'elle devrait parler en chaque homme dépouillé de l'acquis de la civilisation et revenu au merveilleux "état de nature"... Il fallait en somme « régénérer » le citoyen, au besoin l'y contraindre, car alors « sa mauvaise volonté est un crime contre la Vertu ». Outre le fait que ces apprentis-sorciers justifiaient dès 1750 la Terreur de 1793-94, Gaxotte, à la suite de Taine, montre que ces "beaux esprits" étaient organisés : loges, sociétés littéraires, académies, plus tard les clubs, fabriquaient sans cesse des initiés inventant la dynamique de groupe et "faisant" l'opinion.
Ainsi bien vite, les détenteurs de l'autorité, et jusqu'au roi lui-même, se mirent à douter de l'utilité du commandement et dès lors la crise financière de l'État était devenue, à la veille de la Révolution, insoluble. Une réforme s'imposait ; on préféra l'aventure d'une révolution... Le mélange de prétentions archaïques chez les privilégiés et d'inepties philosophiques chez les intellectuels ne pouvait que devenir explosif. Dure réalité qui éclata dès l'ouverture des fameux États généraux où les représentants du peuple - des phraseurs, des idéologues, des hommes de salon, des avocats sans cause, des curés athées - élus hors des réalités vivantes, s'érigeant bientôt en représentants de la nation face au roi qui en a avait toujours été la tête, mirent en moins de six semaines tout l'édifice financier par terre. Ils avaient bien d'autres soucis...
L’enchaînement des conséquences
Les chapitres suivants, impeccablement charpentés, toujours précis, jamais rébarbatifs, ne font que révéler de 1789 à 1799 l'inexorable enchaînement des conséquences du dévergondage intellectuel et moral. De l'émeute en quelque sorte légitimée par le roi lui-même qui par bonté se lia lui-même les mains en saluant le Paris révolté trois jours après le 14 juillet, aux déclamations sentimentales et larmoyantes des orateurs de la Constituante qui allaient devenir des bêtes assoiffées de sang sous la Convention..., Pierre Gaxotte, au rythme des Journées où s'enterraient les illusions, montre que la terreur et ses atrocités ont été, non seulement en 1793, mais dès juillet 1789, le développement implacable des idéologies désincarnées ayant toute liberté pour fondre sur le peuple démoralisé, dès lors que son protecteur naturel, le Roi, était ligoté, paralysé, avant d'être immolé sur l'autel du "peuple souverain" ; « Sur le grand peuple qui se tait, règne le petit peuple qui parle, les Jacobins. »
On peut lire et relire ces pages sans jamais se lasser ; nous les recommandons tout spécialement aux étudiants en ce début de vacances. Elles sont un modèle de clarté, de concision, parfois d'ironie mordante, car l'auteur ne craint pas de tremper sa plume dans l'encre de Voltaire (pour le style seulement, bien sûr...) Quand à la fin du cataclysme, survint le 18 brumaire, début de la dictature napoléonienne visant à concilier le besoin (enfin revenu) d'autorité et l'idéologie démocratique, ce fut, dit Gaxotte, un « expédient de théoriciens aux abois ». C'est, hélas, sur cet expédient que la France vit depuis plus de deux siècles, titubante et jamais satisfaite, faute d'avoir eu le courage de chasser définitivement les idéologies mortelles et de revenir à son Roi.
Michel FROMENTOUX L’Action Française 2000 – du 21 au 27 juillet 2005
* Pierre Gaxotte : La Révolution française, Texte de 1962, présenté, annoté et rééd. par Jean Tulard.

mercredi 15 août 2012

Août 1792 : le sacrifice de la garde suisse :


« Plût à Dieu que nous fussions aussi bons Français que les Suisses ! » (Louis XVIII)
Le 10 août 1792. La Garde- Suisse, fidèle entre les fidèles, meurt au palais des Tuileries. Des provinces accouraient des voleurs et des révolutionnaires exal­tés pour renforcer la meute insurrec­tionnelle n’arrivant pas à soulever Paris. « Où s’était recrutée cette armée de l’insurrection ?… Qui la payait, qui l’entrainait ?…. » (G. Lenotre)
On ne va pas se faire tuer de plein gré…
La tourbe des faubourgs, composée de nombreux étrangers, est animée notamment par Danton, le Mirabeau de la crapule. Celui-ci d’ailleurs bénéficiait de l’argent de l’Angleterre, du duc d’Orléans et de la Cour car, comme Robespierre et bien d’autres, il ne recherchait qu’une bonne place au soleil pour tout arrêter. La jalousie et l’envie en feront des bêtes sanguinaires, brûlant ce qu’ils avaient d’abord admiré… De nombreux essais de soulève­ments avaient avorté, le 26 et le 30 juillet ainsi que le 4 août. Paris était sous la coupe d’une minorité d’enra­gés semant terreur et massacres depuis 1789. La majorité frileuse attendait, cachée derrière ses fenê­tres, un retour de l’ordre. Le mani­feste de Brunswick fut le prétexte attendu pour la curée. Il faut préciser que Paris grouillait alors d’agents étrangers, souvent bourrés d’argent et attachés à détruire la monarchie française, par le financement de révoltes que nos livres qualifieront de « populaires ». La Commune rem­place le Conseil général en préten­dant représenter le peuple. Une poi­gnée d’agitateurs prend le pouvoir dans un climat d’abdication totale de la part des élites. Celles-ci discutent, se lamentent, gémissent : « Leur résistance s’évapore en paroles et en écritures » (Gaxotte).
Des milliers d’hommes étaient prêts à prendre les armes pour le Roi et n’attendaient qu’un ordre pour cela… Charles Maurras résumera fort bien le drame de 1789 dans le vide créé par la carence et la chute de toute forme d’autorité, résultat de « cinquante ans de scepticisme et de philosophie larmoyante » (Gaxotte). Les Suisses savent qu’ils vont mou­rir. Ils arrivent aux Tuileries, ayant pris soin au préalable d’enterrer leurs drapeaux. Pendant ce temps et inlas­sablement, les fidèles gentilshommes proposent des plans d’évasion et de contre-révolution au Roi indécis…
On refuse des munitions aux Suisses. Certains n’ont pas mangé depuis 36 heures. Le marquis de Maillardoz et six officiers de sa famille renvoient un cousin pour que le nom ne s’éteigne pas… Les événements vont se préci­piter. Le manque de chef, de coordi­nation, les hésitations du Roi ne vou­lant pas verser le sang, entraîneront le sacrifice des plus braves en faisant échouer tout redressement possible de la situation. Roederer, instrument de Danton, fera tout pour attirer Louis XVI à l’Assemblée pour le déchoir de ses fonctions et ainsi l’éloigner de ses défenseurs. Les Fédérés et la « lie » de Paris se mobilisent. Danton mène le jeu, les fausses informations révolutionnaires circulent pour préparer les conscien­ces et légitimer les horreurs qui se préparent. Les volontaires royalistes, chevaliers de Saint-Louis, arrivent en s’écriant : « Huissier, ouvrez à la noblesse française ! »
Deux bataillons fidèles de la Garde nationale des Petits-Pères et de Saint-Thomas sont là, leur commandant Galiot de Man­dat vient d’être assassiné. Imaginons un instant, comme le dit le député Barbaroux :
« Tout assurait la vic­toire à la Cour si le Roi n’eût pas quitté son poste ; s’il fût monté à che­val; la très grande majorité des bataillons de Paris se fût déclarée pour lui. » Pierre Gaxotte disait aussi :
« Un chef intelligent eût désarmé et renvoyé les gardes qui n’étaient point sûrs, expulsé du château tout ce qui faiblissait et, avec les quinze cents ou deux mille hommes qui restaient, organisé le champ de bataille. On avait du canon et, avec les dépouilles des gardes, assez de fusils et de balles. Derrière l’épaisse maçonnerie du palais, il était possible de soutenir le siège et d’en sortir victorieux… Mais il n’y avait point de chef. » Le Roi et sa famille partis, contre l’avis de Marie-Antoinette décidée à mourir avec les volontaires du Roi, c’est la débandade chez les défenseurs. Les Suisses des bataillons de Courbevoie et de Rueil restent garder les Tuileries pour l’honneur avec quel­ques nobles. « Rendez-vous à la Nation », crie Westermann, futur bourreau de la Vendée. « Nous nous croirions déshonorés… », répond le capitaine Dürler et le sergent Blaser : « Nous sommes suisses et les Suisses ne rendent les armes qu’avec la vie ! »
La furie attaque en fauchant une pre­mière ligne de Suisses au canon mais les Suisses repoussent la horde, sai­sissent les canons et se rendent maî­tres du terrain. Des renforts du fau­bourg Saint-Antoine arrivent et c’est de nouveau l’attaque. Les Suisses n’ont plus de munitions. D’autre part un message signé du Roi sur pression des députés demande aux Suisses de cesser le feu et de se rendre dans leurs casernes. D’où un indescriptible massacre des jardins au château, fusillades, égorgements, dépeçages, destructions de tout ce qui rappelle la monarchie, cruauté inouïe. Les fem­mes ivres jouent à l’étal de bouche­rie, comme aux Halles, les vêtements sanglants, confectionnant des cocar­des avec les boyaux des malheureux Gardes. Le capitaine d’Erlach a le cou scié lentement par deux femmes. Le même sort attend Rodolphe de Reding, saisi dans la chapelle où il reposait blessé. Quant au lieutenant- colonel marquis de Maillardoz, il fut éventré par d’ignobles femmes jouant avec ses entrailles. « Des corps nus sont empilés sur les pavés, mis au feu, grillés comme des côtelettes… D’autres sont déchiquetés, muti­lés… » (Gaxotte).
On brûle les cada­vres des Suisses. On jette des hom­mes vivants par les fenêtres, qui s’empalent sur les piques. Deux jeu­nes tambours, tenant leur père en sanglotant, sont égorgés, gardes du corps, gentilshommes, cuisiniers, jeunes marmitons bouillis vivants dans les chaudières, toute la panoplie des grandes heures de la Révolu­tion… On comptera 8 à 900 massa­crés et 376 chez les assiégeants. Vers le soir, de très jeunes gens joueront avec les têtes, sous l’œil hor­rifié de Dumas. Dans Les Suisses au service de la France, Jérôme Bodin cite :
« A l’emplacement du château détruit, nulle pierre ne commémore la tragique fidélité des Gardes-Suisses, mais l’âme du régiment martyr habite toujours les Tuileries : en deux siècles de monarchie, il s’était acquis une liste immense de titres de gloire ; ses couleurs avaient flotté dans 71 campa­gnes et les Gardes-Suisses du Roi avaient participé à 154 batailles et à 30 sièges. Un de ses officiers, trans­percé au dernier instant sur la place Louis-XV, s’enveloppa pour mourir dans les plis de ses soies fleurdelisées et cria au caporal qui le reçut dans ses bras : “Laissez-moi mourir et sauvez le drapeau.” Les harpies, qui mutilè­rent sa dépouille en lui arrachant le cœur, commirent bien là un acte sym­bolique : ces hommes, voués à “la religion de l’honneur et au culte de la fidélité”, représentaient bien le cœur du dispositif monarchique… »
De 1477 à 1830, environ un million de soldats suisses servirent la France et 600 000 mourront dans les batail­les. Ils continueront à servir la France jusqu’à aujourd’hui au sein de la Légion étrangère. Ils reçurent sur leurs drapeaux en 1916 la Croix de la Légion d’honneur au drapeau, sept citations à l’ordre de l’armée et 6 renouvellements au drapeau de la Médaille militaire…
Frédéric Winkler http://www.actionroyaliste.com

mercredi 7 mars 2012

Jean Tulard : L'immense apport de l'AF en histoire

Dans le cadre de l'année du centenaire de la naissance de L'Action Française quotidienne, nous avons rencontré le professeur Jean Tulard, membre de l'Institut, qui nous a accordé chaleureusement cet entretien. Nous en remercions bien vivement le grand historien, directeur d'études à l'École pratique des Hautes Études, professeur à l'université de Paris-Sorbonne et à l'Institut d'Études politiques de Paris, ancien président de la Société de l'histoire de Paris, président d'honneur de l'Institut Napoléon, membre du conseil d'administration de la Cinémathèque française, membre de l'Académie des Sciences morales et politiques, qu'il a présidée en 2005, et auteur d'une multitude d'ouvrages, tous passionnants, notamment sur la Révolution et l'Empire.
L'ACTION FRANÇAISE 2000 – L'irruption d'un grand journal royaliste dans le débat politique n'est-elle pas extraordinaire à un moment où la République semblait bien établie ?
JEAN TULARD – La République était beaucoup moins ferme que vous semblez le dire. Le mouvement anarchiste était encore vivace. Et puis 1908, c'est l'année de l'apparition des Pieds Nickelés, une bande dessinée d'un nouveau genre qui, à l'instar de Guignol cent ans plus tôt, apparaissait comme une réaction contre des valeurs trop établies, fussent-elles celles de la république... Se manifestait ainsi le refus d'un conformisme né de la Révolution française...
Alors L'Action Française, dans la ligne de Joseph de Maistre et de Louis de Bonald, poussait plus loin la contestation, en s'en prenant à l'universalisme et à l'abstraction qu'avait développés l'idéologie des Droits de l'Homme, cette idéologie à laquelle, dès la Révolution, des hommes comme Mirabeau ou Talleyrand étaient bien trop intelligents pour adhérer. Ils avaient soutenu par exemple le principe de la distinction entre citoyens passifs et citoyens actifs qui représente une complète négation de l'universalisme révolutionnaire. De même on tolérait alors l'esclavage... Vous voyez : la Révolution n'avait pas hésité à mettre en doute les principes qu'elle proclamait. Elle s'était même bien gardée d'en appliquer certains. Mais avec le temps, ces principes avaient été pris au sérieux. L'Action Française en 1908 incarnait le premier grand rejet de la Révolution.
Il faut considérer aussi le mouvement nationaliste, la fièvre patriotique qui se manifestait depuis une dizaine d'années face aux menaces sur la nation. On avait peur cette fois que la république se laisse aller et renonce à reprendre l'Alsace et la Lorraine. Donc, le refus de l'idéologie des Droits de l'Homme allait de pair avec le refus de l'aliénation de la nation. Les deux courants se sont rejoints dans L'Action Française.

École de bon sens

L’AF 2000 – Dans quels domaines l'influence de L'Action Française vous semble-t-elle s'être le plus exercée ?
J.T. – Elle a rayonné principalement par un certain bon sens, son influence a été importante à une époque où la république était encore traversée par des courants patriotiques et où les instituteurs enseignaient l'attachement à la France. En revanche son royalisme a eu moins d'influence, la république tenait bon et ne se sentait pas menacée. Depuis 1848 où le suffrage universel avait été proclamé, le régime tenait par les engouements qu'il provoquait. Le suffrage censitaire aurait garanti une certaine modération et avec lui, sans doute serions-nous revenus à la monarchie, facteur de souplesse et de stabilité. Sans doute l'Action française a-t-elle eu en 1919 des élus députés, notamment Léon Daudet, mais ensuite elle s'est retrouvée isolée.

Savoir parler clair

L’AF 2000 – En tant qu'historien, comment jugez-vous l'apport qu'a représenté L'Action Française dans votre domaine ?
J.T. – Un apport immense. Déjà grâce à Maurras et aux perspectives qu'il ouvre dans Jeanne d'Arc, Louis XIV et Napoléon. Ensuite par le fait que ce sont des historiens d'Action française, notamment Jacques Bainville et Pierre Gaxotte, qui ont animé, à la maison Fayard, la collection Les Grandes Études historiques. Je me suis toujours réclamé des méthodes, du style, de la vision de Bainville. J’ai eu l'honneur de rééditer en 1975 La Révolution française de Gaxotte, lequel était normalien et agrégé d'histoire. Il a été attaqué, je l'ai défendu en montrant, références à l'appui, l'immensité des lectures et des recherches qu'il avait entreprises. Tout à l'opposé de l'histoire idéologique des Lefebvre ou des Soboul, représentants d'une "nouvelle histoire" chez lesquels les pages philosophiques masquent la faiblesse de pensée et de recherches.
Chez les historiens d'Action française qui mettaient l'accent sur notre histoire nationale, l'histoire se définissait par le souci de la clarté. Pensez au Napoléon de Bainville, merveille de limpidité, ou encore à sa Petite Histoire de France, continuée par moi-même chez Valmonde. Tous possédaient une grande culture et une solide formation, ils étaient capables de traiter des sujets difficiles tout en restant clairs. Je reconnais la qualité du journalisme d'Action française à cette limpidité de l'expression et à la rigueur de la langue. Ils vivaient la vérité, ils n'avaient pas besoin de l'enjoliver pour se rendre agréables, alors que les pages hermétiques des historiens modernes sont une preuve de peur devant la vérité. Je rends hommage à Bainville et Gaxotte qui m'ont appris à être clair.

Mauvais procès

L’AF 2000 – Cher Maître, je me permets de dédier vos paroles à nos jeunes rédacteurs, que nous habituons à lire et relire Bainville et Maurras. Maintenant pouvez-vous nous dire pourquoi, selon vous, L'Action Française, en dépit de la qualité exceptionnelle des plumes qui l'ont illustrée, est aujourd'hui aussi marginalisée dans le débat politique ?
J.T. – Il y a eu l'Action française d'avant 40 et celle d'après 40. Déjà condamnée par le pape en 1926, mais réconciliée avec Rome en 1939, elle s'est retrouvée après la guerre accusée de collaboration avec les Allemands. Procès profondément injuste, car elle avait seulement soutenu le maréchal Pétain et, avec lui, des idées aussi naturelles que travail, famille, patrie. Pour Maurras, ce qu'il a appelé la « divine surprise », c'était qu'au moment où tombaient sur la France de grands malheurs, il y ait eu un maréchal républicain, sans aucun lien avec l'Action française, pour remettre à l'honneur ces idées salvatrices. On a alors lancé cette contre-vérité d'une Action française collaborationniste, d'autant plus absurde que ceux qui à Paris symbolisaient la collaboration, tels que Brasillach, et surtout Rebatet dans Les Décombres, s'en sont pris violemment à Maurras.
Le procès fait à l'Action française en 1944 entre dans le cadre de l'épuration sauvage tendant à anéantir tout ce que l'on appelait en gros la droite. Ses représentants ont été frappés d'inégibilité et une pseudo droite s'est installée : dire qu'elle hérite de l'Action française serait une plaisanterie. On a vu alors apparaître des mouvements populaires attachés à une personne (De Gaulle, qui avait une grande envergure, Poujade, Le Pen), mais auxquels il a toujours manqué le support de la volonté réelle de rétablir la monarchie, seule force de pondération possible dans un pays ballotté dans tous les sens. Il faut, pour avancer vers la "terre promise" un guide sûr, un repère. Nicolas Sarkozy avait compris qu'il fallait donner l'impression d'avoir un programme et la volonté de l'appliquer, mais il n'a peut-être pas assez de "charisme" pour cela. La France a besoin d'un arbitre : vichysme, gaullisme, Front national, sarkozysme, ne sont que des succédanés.

L'idée de nation

L’AF 2000 – Quel avenir entrevoyez- vous pour l'Action française, son journal, ses idées ?
J.T. – Je veux redire que la qualité propre à l'Action française, c'est le bon sens. C'est sans doute ce que réclament les Français, mais l'image trop répandue d'un Maurras vitupérant fait oublier que l'Action française repose sur un équilibre et qu'elle invite à remonter à l'idée de nation. Une chape de plomb tombe aujourd'hui sur nous. Le "politiquement correct" s'impose partout, il y avait plus de liberté d'expression au temps de la IIIe République. L'Action française reste une réaction contre l'universalisme révolutionnaire et pour l'idée de nation. Celle-ci est engloutie aujourd'hui par l'Europe et le mondialisme qui entendent supprimer toute barrière. Il y a de quoi être pessimiste. Mais il y a la Providence !
PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 19 juin au 2 juillet 2008

jeudi 9 février 2012

L'Action française et l'histoire (1900-1940).

Le colloque sur « l’Action française, culture, société, politique » du Centre d’Histoire de Sciences Po., premier d’une série de trois consacrés à l’AF, a donné naissance à un ouvrage universitaire titré de la même façon, ouvrage auquel il nous semble important de consacrer une série d’articles pour faire le point des connaissances sur notre propre histoire politique et en tirer des enseignements eux aussi éminemment politiques. Après l’article sur « les ligues nationalistes et l’Action française », voici celui sur l’AF et l’Histoire (de 1900 à 1940), au travers du regard porté sur deux communications rapportées dans l’ouvrage.

L’Action française a toujours accordé une grande place à l’Histoire dans laquelle elle trouvait des raisons à son monarchisme et qui venait étayer son argumentation à l’égard des nationalistes en leur montrant que les leçons de l’histoire nationale ne pouvaient que les amener à conclure à la Monarchie. Chacun à leur manière, c’est ce que montrent ou décrivent Christian Amalvi et Philippe Boutry dans leurs articles de l’ouvrage.
L’un des intérêts de ces communications est de rappeler quelques noms malheureusement souvent ignorés des monarchistes eux-mêmes et qui, pourtant, ont participé, parfois à l’élaboration, plus souvent à l’actualisation et à la diffusion de « l’Histoire capétienne » promue ou véhiculée par l’Action française : bien sûr Jacques Bainville et Pierre Gaxotte, mais aussi Frantz Funck-Brentano, Marie de Roux, Louis Dimier, Auguste Longnon et son fils Jean, mais aussi, plus proches de nous dans le temps, Philippe Ariès ou Raoul Girardet (encore de ce monde, d’ailleurs). Les deux communications, d’ailleurs, se chevauchent et se complètent fort utilement l’une l’autre, malgré quelques différences de traitement.
Dans la liste des historiens, Amalvi comme Boutry rajoutent des « non-historiens » mais qui, par leur recours et leur lecture politique de l’Histoire, ont, à leur manière, forgé une vision d’AF de l’Histoire : des idéologues, comme Maurras ; des journalistes, le plus souvent polémistes, comme Léon Daudet et Georges Bernanos, pour qui l’Histoire est à la fois une arme et un enjeu. Dans le cas du doctrinaire majeur de l’AF, M. Amalvi souligne que « le passé affleure constamment dans l’œuvre de Maurras, non comme récit chronologique, mais comme preuve concrète pour appuyer une démonstration théorique et abstraite d’une rigueur implacable », ce que confirme M. Boutry : « Maurras lui-même, en dépit de ses immenses lectures, n’est nullement un historien ; ni son argumentaire ni sa polémique n’ont, en toute rigueur, besoin du document ou de l’archive pour exister ; sa « synthèse subjective » et son « empirisme organisateur » ne sont pas fondamentalement d’ordre historique, mais doctrinal ». Sans doute Maurras signifie-t-il ainsi que, pour lui, l’Histoire est le moyen de connaître ce qui « a marché » et, au contraire, ce qui est néfaste pour la France : il en a une lecture non pas purement historienne et, en somme, « impolitique », mais au contraire, une lecture éminemment politique. Jamais Maurras, d’ailleurs, ne s’est voulu historien et il écrit en politique, mais, par le biais de l’empirisme organisateur (« la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l’avenir que tout esprit bien né souhaite à sa patrie », suivant sa conception), il intègre l’Histoire à sa démonstration, au risque parfois de déconcerter les historiens eux-mêmes, ne serait-ce que parce qu’il privilégie le raisonnement à l’analyse purement historique.
Il y avait des historiens royalistes et, même, une « histoire royaliste », avant l’AF et Maurras : mais l’AF en fait un usage qui prend le contre-pied de l’histoire universitaire républicaine, et l’on peut dater la formation d’une véritable « école capétienne » sur le plan historique de la fondation de l’AF. Au-delà de Jacques Bainville, Boutry signale que « la plupart de ceux qu’on rattache, de près ou de loin, à l’influence et aux doctrines de l’Action française sont bien davantage des « compagnons de route », des sympathisants ponctuels, plus ou moins nettement affirmés (car une appartenance déclarée au mouvement maurrassien ruinerait à coup sur, dans la France radicale, une carrière universitaire), des archivistes, des érudits, des historiens conservateurs plus ou moins hostiles à la République laïque et démocratique, des journalistes et des essayistes qui trouvent dans l’Action française, son journal et ses revues, des convergences intellectuelles et politiques, des affinités de réactions et de sentiments, une « communauté émotionnelle » et une chambre d’échos (…). Une « nébuleuse », plutôt qu’un parti, à dire le vrai, mais capable de se constituer et de structurer en « école ». ».
Cela aboutit à une « véritable hégémonie culturelle » dans les années trente, « construite en quelques trois décennies sur le paysage historiographique français par les hommes de l’Action française (…) parallèlement à l’Université et en partie contre elle ». Le livre de Jacques Bainville destiné au grand public, sa célèbre « Histoire de France » (réédité dernièrement dans une collection de poche et vantée, l’été dernier, sur… France-info !), connaît un immense succès de librairie grâce à son refus du langage universitaire et son statut « d’amateur » capable de se rendre, du coup, plus lisible à un large public curieux de l’Histoire mais souvent rebuté par la rigueur (la rigidité d’écriture ?) des historiens professionnels eux-mêmes.
Cet ouvrage permet de mieux comprendre, selon M. Amalvi, la conception bainvillienne de l’Histoire : « dans sa préface, il développe les trois principes de base qui éclairent sa conception du passé : c’est d’abord une histoire psychologique traditionnelle dans laquelle la compréhension des individualités qui font l’histoire est capitale », c’est-à-dire que Bainville privilégie les « grands hommes » et, éventuellement, les « minorités énergiques » (expression de Maurras pour signifier ces petits groupes qui, entraînés par quelques personnalités, souvent autour d’un seul homme, « bousculent » l’histoire), et non seulement les masses ou les groupes sociaux (au contraire d’une certaine histoire marxisante ou au courant des « Annales »). C’est d’ailleurs une conception que Bainville a en commun avec la IIIe République qui met en valeur les grandes figures comme le prouvent à l’envi les manuels scolaires de l’époque (mais ce ne sont pas toujours les mêmes, bien évidemment, ni les mêmes jugements en particulier pour les périodes « controversées » de l’histoire de France…), soucieux de donner des « héros nationaux » à une France en cours de nationalisation et de républicanisation (cf le cas emblématique de Jeanne d’Arc, et son traitement historico-politique par les uns et les autres…).
« C’est ensuite une histoire politique classique, qui privilégie l’étude des institutions, ignorant superbement la vie économique et religieuse du pays » : sans doute est-ce là encore un effet du « politique d’abord » maurrassien mais que Bainville a reconnu avant même de le connaître chez Maurras… Cela veut-il dire, comme semble l’indiquer M. Amalvi, que Bainville (qui n’est pas, et comme Maurras ne l’est pas non plus, « toute » l’AF), qu’il méconnaît cette vie économique et religieuse ? En fait, c’est oublier que les auteurs de l’AF ont, d’une certaine manière, une lecture « utilitaire » de l’Histoire, en particulier ceux qui ne sont pas des professionnels de l’Histoire, et qu’elle leur fournit, après qu’ils y ont trouvé (et non l’inverse pour Bainville comme pour Maurras), des éléments pour étayer leur propre raisonnement politique, raisonnement fondé principalement sur la comparaison des régimes politiques qui se sont succédé en France. En écrivant (ou plutôt en regroupant des textes épars pour faire ce volume) « Nos raisons contre la République, pour la Monarchie », Maurras n’a pas pour objectif de « servir l’Histoire » mais d’en tirer des leçons ou, plutôt, de « donner du sens à l’Histoire » dans une optique politique et monarchique. La question principale de l’AF, comme de tout mouvement politique, n’est pas, en soi, de faire de l’Histoire, mais de faire l’Histoire. L’Histoire n’est pas la fin, elle n’est qu’un moyen de la politique, surtout pour l’AF et les monarchistes qui doivent désarmer les préjugés à l’encontre d’une Monarchie qui semble aller à contre-courant du « sens de l’Histoire » vanté par les démocrates et, plus encore, par les universitaires marxistes comme Matthiez ou Soboul…
Il se trouvera après Bainville des historiens proches ou issus de l’AF pour accorder moins d’importance au politique et plus aux mentalités, aux comportements, aux sociétés dans leur vie et développement : ainsi Philippe Ariès qui, tout en ne cédant rien de ses fidélités monarchistes, les réactivera par l’étude des sociétés, des communautés humaines, et de leurs réactions au monde, en réaction à une histoire bainvillienne considérée comme trop politiquement événementielle.
Dernier trait signalé par M. Amalvi : « c’est une histoire analogique, qui considère que « les hommes d’autrefois ressemblaient à ceux d’aujourd’hui et que leurs actions avaient des motifs pareils aux nôtres ». ». En somme, c’est l’idée que, fondamentalement, les hommes ne changent pas : ce qui ne signifie pas que les sociétés, elles, ne changent pas ou n’évoluent pas, que les besoins et les désirs ne soient pas différents ou que les mentalités ne penchent pas plus d’un côté que de l’autre, entre individualisme et traditionalisme, selon les époques considérées…
« De cet axiome de base découlent plusieurs conséquences de grande portée. Bainville considère en premier lieu que c’est le présent qui donne la clé du passé. » Du coup, Bainville, mais aussi Gaxotte et d’autres historiens dans la mouvance de l’AF, cherchent dans le passé des éléments du présent, des ressemblances qui permettraient aussi d’apporter, non plus en Histoire, mais en politique, des réponses à une situation donnée : conception cyclique d’une Histoire, « éternel recommencement ». En fait, il me semble que la formule la plus appropriée pour comprendre la conception « AF » de l’Histoire serait celle de Maurras : « toute vraie tradition est critique », ce qui n’empêche ni la remise en perspective ni la mise en valeur des grands axes (principes ?) de l’Histoire des hommes et des sociétés constituées, ni, bien sûr, la violente critique de la Révolution française. Il est certain que, par contre, une partie des lecteurs de Maurras, en particulier celle qui privilégiait l’Ordre sans le définir autrement que par la peur du désordre, ne cherchait dans l’Histoire qu’un refuge face à l’adversité du moment, voire une nostalgie, sans chercher à « penser la Monarchie » autrement que dans ce passé « idéalisé » d’un « avant la Révolution » forcément meilleur…
Un autre élément qu’évoquent M. Boutry comme M. Amalvi est « l’appropriation » de l’œuvre d’historiens, proches ou non, antérieurs ou contemporains de l’AF, comme Augustin Cochin (de tradition monarchiste et rédacteur occasionnel de la revue bimensuelle d’avant-guerre L’Action Française) et Fustel de Coulanges, républicain mais ayant défendu une conception « française » de l’Histoire et de la nation après la défaite de 1870 : agaçante pour les républicains ou les universitaires, elle est en définitive l’occasion pour l’AF de démontrer son « ouverture » à d’autres qu’à elle-même et de récupérer des arguments qu’elle met en ordre de bataille contre le « système » politique de la République en place.
Dernier élément évoqué de façon fort intéressante par M. Amalvi : l’existence, non d’une seule « école capétienne », mais de deux, l’une proprement politique (Maurras, Bainville, Marie de Roux, etc.) tandis que l’autre est spécifiquement (et parfois professionnellement) historienne (Pierre Gaxotte, Frantz Funck-Brentano, etc.), dont, précise l’auteur, « la lecture présente encore aujourd’hui le plus vif intérêt », ce qui est un bel hommage de l’Université contemporaine à des historiens qui, longtemps, s’en sont retrouvés en marge...
C’est parfois en se séparant, ou en s’éloignant, du cercle purement maurrassien, d’après M. Amalvi, que Philippe Ariès ou Raoul Girardet ont pu renouveler leur approche de l’Histoire, en privilégiant « l’autonomie de la société par rapport à l’Etat, et l’imaginaire politique » : mais Ariès n’a jamais abandonné l’idée d’une politique monarchique à la tête de l’Etat, comme tend à le prouver sa participation à « Aspects de la France » puis à « La Nation française » de Pierre Boutang, ce qui montre que « combat politique » et « réflexion historique » ne sont plus, dans l’esprit des royalistes de « l’ère post-maurrassienne », forcément mêlés. Est-ce ici la remise en cause de l’empirisme organisateur, ou du « politique d’abord » ? N’est-ce pas plutôt une séparation ou, plus sûrement encore, une autonomisation des domaines sociétal et social de la « décision politique » ? Cela n’annonce-t-il pas aussi, comme cela avait déjà le cas de beaucoup de monarchistes au profit de l’action religieuse au moment de la mort du comte de Chambord puis du « Ralliement », une certaine « démobilisation politique », un repli sur l’Histoire qu’il s’agit de comprendre et d’écrire désormais à défaut de la faire politiquement ? Autant de questions qu’il reste encore à étudier… mais pas seulement par les historiens…

jeudi 15 juillet 2010

Les Lumières enténébrées de François Marie Arouet, dit Voltaire

De tous les philosophes des Lumières - avec Rousseau, qui fait bande à part - Voltaire est le plus connu. Mais le connaît-on si bien que cela ? Il y a loin de la légende à la réalité.
« L'autre jour, au fond d'un vallon / Un serpent piqua Jean Fréron; / Que pensez-vous qu'il arriva ? / Ce fut le serpent qui creva. » Pauvre Elie (et non pas Jean) Fréron ! «Coupable» de défendre avec courtoisie et brio, dans son « Année littéraire », la religion catholique et la monarchie, il fut la cible des attaques répétées des Philosophes, et de Voltaire au premier chef. Leurs menées aboutirent à faire plusieurs fois suspendre la parution de « l'Année littéraire », le journal de Fréron, et valurent à celui-ci plusieurs séjours à la Bastille et au For-l'Evêque. Sa feuille fut finalement interdite en 1775 par le garde des Sceaux Miromesnil, et Fréron mourut l'année suivante. Je pense a lui lorsqu'il m'arrive de lire la vertueuse déclaration, d'ailleurs apocryphe, que l'on prête à Voltaire : « Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu'au bout pour que vous puissiez le dire. »
Quelle blague ! Rarement «philosophe» aura montré une telle puissance de haine envers ses adversaires, une haine qui ne tenait pas seulement à la divergence d'idées, mais à l'orgueil et à la vanité incommensurables de l'homme de Ferney. Malheur à qui le froissait : l'audacieux pouvait s'estimer heureux s'il ne faisait que les frais de sa causticité. Xavier Martin a raconté, dans son « Voltaire méconnu » (1), l'opiniâtreté que mit ce prétendu défenseur de la liberté de conscience à faire emprisonner le protestant La Beaumelle, par lui qualifié de « misérable échappé des Cévennes »; ou comment il tenta de faire condamner à mort Jean-Jacques Rousseau à Genève, en forgeant de toutes pièces dans l'œuvre du « promeneur solitaire », des blasphèmes odieux. Voltaire faussaire ? Mme de Grafigny, qui le connaissait bien, écrivait qu'il peut se montrer « plus fanatique que tous les fanatiques qu'il hait ».
C'est cette même force de haine qu'il déploie dans ses attaques contre le catholicisme. Dans Candide, résumé de toutes ses oeuvres selon Flaubert, il réussit une satire équivoque de la Théodicée de Leibniz, des abus de la religion, des amours monastiques, de la barbarie du code pénal,etc.
L'ironie et la moquerie appuyant l'idée, font les délices de la société insouciante et légère qui peuple les salons du XVIIIe siècle. « Combien a-t-il fait de personnages différents pour nous instruire ? » disait Mably. « Ne paraissant presque jamais sous son nom, tantôt c'est un théologien, un philosophe, un chinois, un aumônier du Roi de Prusse, un indien, un athée, un déiste; que n'est-il pas ? Il écrit pour tous les esprits, et même pour ceux qui sont plus touchés d'une plaisanterie ou d'un quolibet que d'une raison. » S'il prend la défense d'un Calas, victime d'une injustice, ce n'est pas tant par bonté d'âme que pour saper les institutions et attaquer l'Eglise. Mais alors même qu'il voue les juges à l'opprobre public, il n'ignore pas, comme il l'avoue en 1768, qu'ils « ont été trompés par de faux indices »(1). Quant aux Calas, il les traite de « protestants imbéciles » ...
Ce grand ami de l'humanité, initié comme Benjamin Franklin à la loge des Neuf Sœurs, partage en réalité avec les autres philosophes (2) le même mépris des hommes, qu'il considère comme « des petits rouages de la grande machine », et particulièrement du peuple : « Il est à propos que le peuple soit guidé, et non pas qu'il soit instruit, il n'est pas digne de l'être », écrit-il. Encore admet-il que le commun des Français appartient à la même espèce que lui.
Réfutant la Genèse, les philosophes nient que tous les hommes soient nés d'un seul couple. En conséquence, « La race des nègres est une espèce d'hommes différente de la nôtre », écrit Voltaire dans son « Essai sur les mœurs et l'esprit des nations ». Ce constat pseudo scientifique s'accompagne d'une classification des espèces humaines : « Les albinos sont au-dessous des nègres pour la force du corps et de l'entendement, et la nature les a peut-être placés après les nègres et les Hottentots au-dessus des singes, comme un des degrés qui descendent de l'homme à l'animal. » On ne s'étonnera pas que des opinions aussi «scientifiques» l'aient conduit à investir dans la traite négrière, comme Diderot et Raynal.
Les Lumières conduisent au racisme dans toutes ses composantes, y compris antisémite. Voltaire se fait d'autant plus vindicatif à l'égard des Juifs qu'à travers eux, c'est encore l'Eglise qu'il vise en réalité : « Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour les peuples qui les tolèrent et les enrichissent », lit-on dans le Dictionnaire philosophique. Ce qui faisait dire au cardinal Lustiger, cité par Jean Sévillia dans son « Historiquement correct »: « Voltaire n'était pas chrétien et je crois que l'antisémitisme de Hitler relève de l' antisémitisme des Lumières et non d'un antisémitisme chrétien. »
On se pince lorsque les «philosophes» placent au-dessus de tout la «raison» - à laquelle les révolutionnaires, leurs disciples fidèles, voueront un culte véritable, faisant son Temple dans Notre-Dame de Paris. Leur raison ressemble à leur science : critiquant les travaux de Buffon sur la formation des roches sédimentaires, Voltaire pour lui répondre reproduit les expériences de Spallanzani sur les limaces ... et en tire, raconte Gaxotte(3), un pamphlet contre les moines, « Les colimaçons du R.P. L'Escarbotier » : « Il est certain que les colimaçons dureront plus que tous nos ordres religieux, car il est clair que, si on avait coupé la tête à tous les capucins et à tous les carmes, ils ne pourraient plus recevoir de novices, au lieu qu'une limace à qui on a coupé le cou reprend une nouvelle tête au bout d'un mois ... ». Robespierre, hélas, prendra ces «expériences» au sérieux ...
On comprend au bout de tout cela que notre Education nationale inscrive Voltaire au programme. Incarnation des Lumières, n'est-il pas pour nos enfants un modèle de Tolérance et de libéralisme ? Son ami Diderot l'appelait « l'Antéchrist ».
G. de Villefollet monde & vie . 5 juin 2010
1. Xavier Martin, Voltaire méconnu; Aspects cachés de l'humanisme des Lumières, ed. DMM, Bouère, 2006.
2. Dans son livre Historiquement correct (ed. Perrin), Jean Sévillia rapporte que Philipon de La Madeleine souhaitait que l'usage de l'écriture soit interdit aux enfants du peuple ...
3. Pierre Gaxotte, La Révolution française

lundi 12 juillet 2010

Comment la France abandonna Dupleix et les Indes

Dupleix était né le 1er janvier 1697 à Landrecies où son père remplissait les fonctions de contrôleur des domaines. Sur son enfance et sur sa jeunesse, nous ne savons presque rien. À neuf ans, il est externe au collège des jésuites de Quimper, où il demeure jusqu'en 1713. Deux ans plus tard, il est enseigne à bord d'un vaisseau qui fait le commerce des Indes. On le retrouve à Nantes, à Saint-Malo, à Paris, sans que l'on puisse savoir ni la durée de ses séjours, ni de quoi il vit. Pendant ce temps son père est entré dans l'administration des tabacs, d'abord comme directeur d'une manufacture, puis comme fermier.

La ferme des tabacs dépendait plus ou moins de la Compagnie des Indes. Fort de l'appui paternel, Dupleix se fait nommer à vingt-cinq ans conseiller et Commissaire général des troupes à Pondichéry. Mais, à nouveau, il faut avouer notre ignorance. Dupleix se tire sans doute avec honneur des missions subalternes qui lui sont confiées. Toutefois, différents incidents font croire qu'il manifeste dès ce moment un caractère hautain et dominateur qui indispose ses collègues et ses chefs. Il n'en est pas moins désigné en 1731 comme directeur à Chandernagor. La Compagnie encourageait ses employés à trafiquer pour leur compte. Dans son nouveau poste, il se montre administrateur habile et entreprenant. Il accroît le mouvement du port, fait bien les affaires des actionnaires et mieux encore les siennes. Enfin, il se marie avec une jeune veuve sans fortune et chargée d'enfants. Au départ de Dumas, en 1741, ses services l'imposent comme gouverneur et il vient résider à Pondichéry au début de 1742.

Pour juger de son caractère, nous n'avons guère que ses lettres. Il s'y montre dès l'abord brutal et pesant. Il ne connaît pas l'art des nuances; sans être vulgaires ses plaisanteries manquent d'élégance et de légèreté; il n'a ni grâce ni souplesse.

M. Alfred Martineau, professeur au Collège de France et ancien gouverneur des Établissements français de l'Inde, a consacré à Dupleix cinq volumes définitifs, au cours desquels il établit avec beaucoup de force que la politique d'intervention ne fut pas inspirée à Dupleix par des vues théoriques sur la colonisation. Elle se forma peu à peu au contact des faits et à la sollicitation des circonstances. Lorsque Dupleix se décida à en donner un grand exposé doctrinal, en 1753, son rappel était déjà décidé et son œuvre frappée à mort. En bref, ce sont les événements survenus autour de Pondichéry pendant la guerre de Succession qui lui révélèrent la prodigieuse faiblesse des souverains locaux. Il la pressentait déjà, mais il ne se rendait pas aussi exactement compte de la nullité de leurs troupes et de leurs gouvernements. Les victoires qu'il remporta avec une poignée d'hommes sur des armées cent fois plus considérables ouvrirent, à son imagination un champ illimité. D'autre part, le trésor de la Compagnie se trouvait à Paris et les comptoirs indiens ne pouvaient faire leurs achats qu'avec les fonds qui leur étaient envoyés de France. À plusieurs reprises, les bateaux avaient été arrêtés en route et les fonds avaient manqué. N'étant plus payés, employés et soldats avaient refusé le service. « Pas d'argent, pas de Suisses », disaient les principaux officiers. Pour empêcher les désertions, Dupleix avait dû engager sa fortune et son crédit. Deux ou trois fois, il avait été au bord de la ruine et la Compagnie avec lui. Le calcul et l'expérience lui prouvèrent aussi que le trafic des denrées tropicales était moins rémunérateur qu'on ne le pensait communément. La Compagnie supportait des frais généraux très lourds et la crainte d'avilir les prix entravait toujours le développement de ses importations. Dupleix en vint ainsi à la conviction qu'elle « ne pourrait se soutenir par le simple bénéfice de son commerce » et qu'il lui fallait aux Indes mêmes « un revenu fixe et assuré » : rentes foncières, impôts, monopoles, privilèges, tributs payés par les princes vaincus ou assistés. Jusqu'alors, on s'était contenté d'occuper quelques places dont l'entretien et la défense coûtaient d'autant plus cher qu'on n'y traitait point d'opérations commerciales sans acquitter les droits de douane et de péage prélevés par les dynastes locaux. La protection d'un domaine plus étendu ne serait ni plus difficile, ni plus dispendieuse. Quant aux frais de guerre, on les solderait au fur et à mesure avec les bénéfices de la conquête et le butin de la victoire. En fin de compte, la Compagnie régnerait sur un domaine dont l'acquisition ne lui aurait demandé qu'un peu d'audace et de persévérance.

Deux États indigènes recouvraient à peu près la péninsule indienne au sud du Godavery : la soubabie du Deccan et la nababie du Carnatic; la première au nord, Ia seconde au sud-est, celle-là voisine de Bombay et des Marattes, celle-ci proche de Pondichéry et vassale de l'autre. Deccan et Carnatic était disputés par des princes rivaux, héritiers plus ou moins légitimes, prétendants plus ou moins fondés. Deux des concurrents demandèrent à Dupleix son alliance. Il mit à leur disposition des officiers et des troupes, vainquit leurs rivaux et, en échange des services rendus, leur imposa la reconnaissance de son protectorat. Mais Dupleix avait péché par excès d'optimisme. Ses moyens financiers furent toujours insuffisants. Inquiets pour leur commerce, les Anglais prirent à leur tour parti pour les princes que nous avions dépossédés. Il se fit ainsi entre les deux nations, sous le couvert de leurs clients respectifs, une guerre indirecte, mais cependant effective, durant laquelle les troupes européennes, servant comme auxiliaires, se combattirent l'une l'autre, tout en se prétendant en paix, Les opérations en devinrent plus onéreuses. Si dans le Deccan, où nous fûmes constamment victorieux, les recettes couvrirent bien les dépenses, dans le Carnatic, où la lutte s'éternisa, le déficit atteignit plusieurs millions de livres que Dupleix dut se procurer soit par des emprunts, soit en puisant dans ses fonds personnels. D'autre part, Dupleix escomptait un succès assez rapide pour que les Anglais n'eussent pas le temps d'intervenir à propos. Pour cela, il lui aurait fallu, dès le début, une force supérieure aux deux ou trois mille hommes dont il disposait.

D'où il résulte en bonne logique qu'il ne pouvait réussir sans que sa politique fût, par avance, connue et appuyée par la Compagnie de France, dispensatrice des hommes et de l'argent. On retombe toujours au même point. Comment Dupleix eût-il trouvé à Paris un appui efficace quand l'opinion ne lui manifestait qu'indifférence ou hostilité et quand ses directeurs proclamaient eux-mêmes qu'ils réprouvaient toute intervention dans les affaires indigènes ?

Avec un héroïsme qu'on ne saurait assez admirer, il se décida à passer outre et à se lancer dans l'aventure. Lorsque, par suite de complications inattendues, il se trouva entraîné dans une guerre véritable et de longue durée, il était trop tard pour en faire l'aveu à la Compagnie et pour lui demander son approbation. Les troupes marchaient, le temps aussi et il fallait plus d'un an pour obtenir une réponse de France. Amené par la suite à justifier cette prolongation des hostilités, il ne cessa de représenter les événements sous le jour le plus favorable, dissimulant les difficultés, atténuant les revers, annonçant une paix prochaine et avantageuse. Au reste, la Compagnie ne fut nullement conséquente en son opposition. Elle n'ordonna pas à Dupleix de rendre les territoires qu'il avait conquis. Tant qu'il fut victorieux, flattée du succès de ses armes, elle n'esquissa qu'une timide défense contre les faveurs de la Fortune. Pendant trois ans, elle ne sut à quoi se résoudre, partagée également entre la crainte de manquer sa chance et celle de s'engager trop. Tout en recommandant à Dupleix de traiter au plus vite, elle lui envoya plus de renforts qu'elle ne lui en accordait autrefois, mais pas assez cependant pour lui assurer une supériorité décidée sur ses adversaires.

Jusqu'à la fin, il suppléa à tout par son génie. Comprenant l'âme indigène, sachant à la fois éblouir et terroriser, fastueux comme un sultan des Mille et une Nuits, magnifiquement aidé par sa femme, il soutint la lutte « avec une inlassable confiance, une ténacité merveilleuse et une admirable diplomatie; il ne se découragea jamais, même dans les situations qui paraissaient les plus désespérées et, par certains côtés, il mérite d'être comparé à Napoléon dont il devança les conceptions gigantesques en s'attaquant au même ennemi, sur un autre terrain, aussi vaste que l'Europe elle-même ». Sans doute est-il hasardeux de refaire l'histoire, mais en la circonstance, il n'est point téméraire d'avancer que Dupleix aurait fini par triompher, s'il avait pu mettre à la tête de ses troupes deux capitaines dignes de ce nom. Or, il n'en avait qu'un, Bussy, qui commandait au Deccan. Les chefs dont il se servit dans le Carnatic manquaient d'intelligence, de coup d'œil et d'audace. Connaissant leurs défauts, il essayait d'y parer en les accablant d'instructions minutieuses, de lettres quotidiennes ou biquotidiennes qui achevaient de les dérouter. On lui reproche d'avoir été tatillon; s'il avait abandonné ses lieutenants à leurs propres lumières, on l'accuserait de négligence. Il jugeait les hommes à leur valeur. Quand il en rencontra un, il sut l'apprécier. Jamais il ne marchanda sa confiance à Bussy et, en dépit de son tempérament autoritaire, il lui laissa toute initiative pour mener à bien la tâche qu'il lui avait prescrite. Non seulement Bussy conquit le Deccan par surprise, mais encore il le garda pendant sept ans et s'y fit aimer. Pour asseoir sa domination sur plusieurs millions d'Indiens, il disposait en tout de neuf cents hommes; il maintint son autorité et son prestige par une politique attentive, clairvoyante, autoritaire et souple à la fois. Il prenait soin de ne pas fatiguer le soubab et ses ministres par des audiences répétées, mais, en toute affaire importante, il leur faisait sentir son pouvoir occulte. Il avait l'art de traiter avec les grands seigneurs indiens et, sans être leur dupe, il leur témoignait une déférence apparente qui les flattait. Il paraissait leur laisser l'initiative des actes qu'il inspirait et, en caressant leur amour-propre, il apaisait leur amertume. De goûts très simples. il n'hésitait point à s'entourer d'un cérémonial éblouissant dont il se moquait en cachette, mais qui en imposait à la foule. « Comptez sur moi, écrivait-il à Dupleix, comme sur une personne qui vous est tout à fait dévouée par reconnaissance et par inclination... Vos nobles sentiments ont fait éclore le germe d'honneur qui était en moi et ce principe seul me guide aujourd'hui. »

Et Dupleix lui écrivait de son côté « Courage, mon cher Bussy, vous menez tout cela avec grandeur et décence. Cette entreprise ne pouvait tomber en de meilleures mains. Je vous en remercie de tout mon cœur et vous prie de continuer sur le même ton... Rien n'est plus glorieux pour le règne de notre monarque ... Tout ce que vous me marquez sur la gloire que le Roi et la nation acquerront est bien véritable et si on m'a obligation de l'idée, que ne vous doit-on pas pour l'exécution ! »

Dans le Camatic, hélas, tandis que les Anglais disposaient de deux véritables hommes de guerre, Clive et Lawrence, Dupleix n'avait à leur opposer qu'un incapable, Law de Lauriston, toujours lent, toujours surpris, toujours malheureux. Law se laissait véritablement hypnotiser par l'ennemi. Comme il assiégeait Tritchinopoly, il se prêta docilement aux manœuvres qu'espérait de lui l'armée de secours, abandonna son camp et alla se réfugier dans l'île de Sriringam où Clive entreprit de le bloquer. Au lieu de battre précipitamment en retraite, Law offrit sa démission et attendit son successeur. En hâte, Dupleix lui dépêcha son beau-frère d'Auteuil, avec une petite troupe. Quand il arriva, Law avait capitulé avec armes et bagages, six cents Européens, de l'artillerie, des munitions, un abondant matériel (juin 1752). D'Auteuil perdu avec quelques dizaines d'hommes essaya en vain de s'échapper. Lorsqu'il apprit le désastre, Dupleix fut admirable de sang-froid et de résolution. Il sauva Pondichéry, entrava la marche des Anglais, brouilla leurs alliances avec les indigènes et, sans remporter de succès décisifs, il reprit presque partout l'offensive. Si la garnison de Tritchinopoly n'était point, comme il s'en vantait, menacée à bref délai de famine et si elle recevait tant bien que mal un convoi sur deux, Clive et Lawrence de leur côté avaient dû abandonner l'espoir de nous vaincre en rase campagne. Enfin, Dupleix avait trouvé un chef, Mainville, qui sans valoir Bussy était infiniment supérieur à Law et à ses autres prédécesseurs.

Mais la nouvelle de Sriringam transmise de Londres à Paris avait créé une véritable panique parmi les directeurs et les syndics de la Compagnie. Lorsque, deux ou trois mois plus tard, parvint à son tour le rapport de Dupleix, on n'y ajouta pas foi. Déjà on accusait le gouverneur d'avoir, depuis des années, travesti sa situation réelle et accumulé les mensonges, afin d'engager la Compagnie dans une aventure contraire à ses intérêts, mais dont il retirait lui-même de scandaleux profits. Dupleix ne trouva qu'un défenseur, le prince de Conti, chef du cabinet secret de Louis XV. Conti reflétait sans doute les idées du maître. Mais le secrétaire d'État à la Marine et le contrôleur général étaient gagnés à celles de la Compagnie : « Du commerce, rien que du commerce; point de victoires, point de conquêtes, beaucoup de marchandises et quelques augmentations de dividendes ».

En mars 1753, on commença à parler de renvoi aux Indes d'un commissaire-enquêteur; en août, on désigna pour cette mission un des directeurs, Godeheu, « négociant pacifique et sage », écrit Voltaire; en octobre, enfin, comme les navires qui avaient dû quitter l'Inde en février n'étaient pas encore arrivés, les ministres excédés se décidèrent à faire signer au Roi l'ordre de révocation. Dupleix pourtant n'était pas coupable du retard des vaisseaux. Il les avait expédiés à la date ordinaire, mais par un fatal concours de circonstances, ils avaient tous relâché à l'île de France pour y réparer des avaries. Godeheu s'embarqua le 31 décembre sur le Duc-de-Bourgogne. Cinq autres vaisseaux, portant seize cents soldats l'accompagnaient. Dupleix était révoqué au moment précis où on lui envoyait de quoi vaincre !

À Pondichéry, Godeheu fit exactement ce qu'on attendait de lui. Il explora la caisse, vérifia la comptabilité, gratta les fonds de tiroir, accumula les paperasses et traita Dupleix comme un marchand de chandelles peut traiter un conquérant. Après quoi, il s'entendit avec les Anglais, c'est-à-dire qu'il accepta toutes leurs demandes. La Compagnie s'engagea à abandonner graduellement ses conquêtes et renonça pour l'avenir à toutes alliances et dignités indigènes (décembre 1754).

Dupleix mourut dix ans plus tard, ruiné par des spéculations imprudentes sans avoir pu se faire rendre les sommes qu'il avait déboursées pour donner un empire à la France. Un an après encore, Godeheu publiait contre lui un mémoire outrageant. Malignité, imposture, fausseté, mauvaise foi, perfidie, enivrement des grandeurs asiatiques, ressentiment, inconséquence, absurdité, déclamation, méchanceté ridicule : voilà de quoi était fait le caractère de Dupleix. Et le marchand de chandelles ronronnait avec satisfaction : Moi, je n'ai pas « porté mes vues à la sublimité où s'élevaient les siennes; je n'ai pas imaginé le plan... inouï de changer l'institution d'une compagnie commerçante, de ne l'occuper qu'à faire des conquêtes, de la rendre l'arbitre d'une partie du monde, de lui assujettir des souverains, de lui acquérir des royaumes... Je me suis soumis à des détails dont M. Dupleix avait dédaigné de s'occuper. Ma conduite a été approuvée par mes supérieurs.. Serait-elle moins digne du suffrage de mes concitoyens ? »

Le nom de Godeheu est demeuré le symbole de la plus épaisse sottise, celle qui se fait passer pour de la prudence et du bon sens. Au moins, le Roi finit-il par prendre à sa charge les dettes de Dupleix afin, disait le procureur général, « de conserver à sa mémoire l'honneur que l'éclat de ses actions a répandu sur sa vie ».

Pierre GAXOTTE. de l'Académie française, Historama septembre 1971.