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mercredi 29 novembre 2023

Les Vendéens ne sont pas des chouans

 

Les quatre mille noyés par Carrier n’étaient pas des chouans mais des Vendéens retenus prisonniers dans les prisons de Nantes… Les “gazés” de l’Entrepôt des cafés également. Un excellent article du Figaro (24.07.2017), signé de Sébastien Lapaque, laisse passer une banalité très courante dans un papier sur les vins des Fiefs vendéens. Sans chercher plus avant, il imagine “chouan” un vigneron remarquable de l’appellation (AOC). Peut-être ignore-t-il la différence ?

Voici ce qu’écrivent dans leur Nouvelle histoire des Guerres de Vendée[1], Jean-Joël Brégeon et Gérard Guicheteau :

« L’origine de cette confusion est peut-être à rechercher dans la continuité chronologique qui a existé entre les guerres de Vendée et les guérillas des chouans. Ce sont souvent les mêmes hommes qui ont réduit les insurgés vendéens et traqué les groupes de partisans des autres.

Il faut cependant chercher ailleurs l’origine de la confusion entre la Vendée et les chouans : dans la nécessité “idéologique” pourrait-on dire. Pour les royalistes de 1815 et d’après, tout comme pour leurs adversaires républicains, la Vendée et les chouans devaient faire un bloc, un tout, susceptible de magnifier la cause de son propre camp et de “diaboliser” la cause défendue par le camp d’en face. Cela devait faire oublier, pour les uns, la terrible inaction des émigrés en 1793-1794, et pour les autres, justifier l’idée qu’ils continuaient d’avoir du complot explicatif. Ils avaient oublié, bien sûr, ce que le général Canclaux écrivait alors qu’il commandait à Nantes : “Ce n’est pas d’après le plan de la Rouerie que les Vendéens se sont soulevés. Le plan de la Rouerie tendait à faire de la Bretagne ce que le hasard a fait de la Vendée“.

La Virée de galerne pose d’une manière crue la question des rapports qui ont pu exister entre le soulèvement vendéen et celui du Maine, du Bas-Anjou et de la Bretagne. En effet, les paysans du sud de la Loire purent constater amèrement à leurs dépens que leur cause n’était pas celle de leurs voisins du nord. C’est à peine si cinq mille “conspirateurs” rejoignirent la grande armée quand celle-ci occupa Laval, le 22 octobre 1793. Encore s’agissait-il des hommes de Jean Chouan : colporteurs, contrebandiers sans emploi, faux-sauniers regrettant la gabelle, braconniers des forêts domaniales… auxquels s’étaient joints des amis d’émigrés en relation plus ou moins suivie avec les réfugiés de Londres ou des îles Anglo-Normandes.

Il faut être clair : les paysans qui virent passer et repasser la grande armée et la foule qui l’accompagnait, ne prirent pas leur parti. De plus, la puanteur et la maladie ne les incitaient pas à la charité. Si certains firent preuve d’un grand courage en cachant et protégeant des “brigands”, d’autres, en nombre égal et même supérieur vers la fin décembre,  les dénoncèrent aux Bleus. Certains même leur donnèrent la chasse, apportant ainsi leur contribution à la terreur. On a certes pu parler d’une “petite Vendée” à propos des ralliés à la grande armée, mais cette exception ne peut pas masquer la différence. Amédée de Béjarry résume très bien la situation historique, pour sa part, quand il écrit : “En 1793, la Bretagne s’agitait pendant que la Vendée combattait“.

La confusion est patente et Simone Loidreau s’en amuse[2] : « De nos jours, le mot chouan recouvre tous les adversaires de la Révolution, dans la France de l’Ouest… (Les Vendéens) acceptent facilement le surnom… on ne compte plus le nombre d’enseignes de cafés, de restaurants, d’hôtels, baptisés « Auberge du vieux chouan », le « Relais des chouans »… Bien mieux, on a créé, depuis quelques décennies une « liqueur des chouans », qui est fabriquée en Vendée… »

Anne Bernet, qui a tenté, et plutôt réussi, la synthèse de la chouannerie, préfère parler « des » chouanneries.[3] Elle insiste, ce « n’est pas la Vendée, ce sud de la Loire qui, unanime derrière des généraux obstinés à faire la guerre en dentelles, se souleva d’un bloc… » Pour Anne Bernet, la chouannerie est confinée dans le schéma de la “petite guerre“, ce qui la rend très difficile à éteindre mais incapable  de l’emporter. (…) Notons enfin qu’Anne Bernet s’étend sur la spécificité chouanne en soulignant ses racines « celtes » : « S’il est un sentiment que l’âme chouanne et l’âme celte ont en commun, c’est l’amour fou de la liberté. »

Roger Dupuy considère la chouannerie comme une « Vendée avortée ».[4] Mais il met à distance les particularismes culturels des uns et des autres pour estimer que les différences tiennent « à une conjoncture militaire puis politique différente. » Dupuy observe que « le comportement des paysans de tout l’Ouest bocager est identique, de part et d’autre de la Loire. » Des plaintes, des doléances, quelques satisfactions puis la déception qui fait douter de la Révolution. Pour cet historien, le soulèvement de mars 1793 a toutes les allures d’une jacquerie et la chouannerie en est une autre… Au final, les insurrections de l’Ouest apparaissent comme un ultime combat pour les libertés et franchises locales « face aux exigences de l’Etat nouveau qui ne tolère plus ni les accommodements avec le passé ni les pluralité des législations. »

Claude Petitfrère ajoute ceci [5]« La Bretagne, le Maine, l’Anjou septentrional ne connaîtront que la Chouannerie. Cette révolte, qui éclatera au début de 1794, est proche cousine de celle de la Vendée mais s’en distinguera par deux caractères principaux : alors que la Vendée est un phénomène de masse qui soulève pour de longs mois la population d’un espace relativement homogène et bien circonscrit, la Chouannerie est une guérilla endémique avec des flambées de violence épisodiques dans un territoire en peau de léopard où voisinent les zones fidèles à la Révolution et d’autres fortement hostiles. »

Comme le dit très bien le bourreau de la Vendée, le général Turreau : “C’est à tort que l’on comprend sous la dénomination générale de Chouans ou de Vendéens, tous les révoltés qui ont agité successivement la plupart des départements de l’Ouest. Il ne faut pas confondre les rebelles d’outre-Loire avec ceux de la rive droite, ni les révoltés du Morbihan avec les Vendéens ou les brigands du Marais, parce que les événements, la localité et l’existance (sic) politique des insurgés ont assigné à ces guerres des caractères très-différents. (…) Le pays infesté par les chouans est fort étendu et forme à-peu-près un quarré, dont Nantes, Angers, Mayenne et Rennes sont les angles. Ils se montrent aussi quelquefois sur les routes de Fougères et de Dol à Rennes. Leurs rassemblements ne sont que de trente à quarante hommes, et il est rare qu’à nombre égal ils osent faire résistance aux troupes républicaines. [6] Turreau était un “expert”…  Cela signifie aussi que dès la pacification de février 1795, date à laquelle paraissent ces Mémoires, l’habitude était déjà prise de confondre et d’amalgamer les deux principales oppositions à La Révolution.

L’historien, Roger Dupuy, a parfaitement mis l’accent sur l’essentiel lors du colloque international qui se tint en avril 1993, à la Roche-sur-Yon : « Les différences ne sont pas dues à des particularismes culturels hérités mais à une conjoncture militaire différente ». L’histoire, en effet, a pu vérifier. »

Morasse

[1] Editions Perrin, 2017.

[2] Simone Loidreau, Vendéens et Chouans, Paris, Economica, 2010.

[3] Anne Bernet, Histoire générale de la Chouannerie, Perrin, 2000 réédition en 2016.

[4] Roger Dupuy, “Vendée et chouannerie ou les apparences de la différence”, in La Vendée dans l’histoire, Paris, Perrin, 1994.

[5] Claude Petitfrère, La Vendée et les Vendéens, Paris, Gallimard, 2015.

[6] Louis-Marie Turreau, Mémoires pour servir à l’histoire de la guerre de Vendée, 1795, pp. 17, 18 et 20.

Crédit photo :  DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/07/26/74459/vendeens-ne-chouans/

mardi 4 juillet 2023

Charette de Anne Bernet – “Combattu souvent, battu parfois, abattu jamais”

 

François Athanase Charette de La Contrie est un héros de roman. Le héros d’un roman tragique et vrai, sur fond de révolution, de guerre civile, d’héroïsme et d’atrocités.
Rien pourtant ne prédisposait ce cadet d’ancienne famille de la noblesse bretonne sans fortune, devenu, adolescent officier de marine et dont les camarades de jeunesse affirmaient qu’il aimait ses aises et sa tranquillité, à entrer dans l’Histoire.

Rien, sinon un attachement atavique à des valeurs chevaleresques qui, à la fin du « siècle des Lumières » semblaient à beaucoup dépassées : la fidélité au Roi et à Dieu, quand même l’on en prenait à son aise, parfois, avec les Commandements, et que l‘on grognait contre le pouvoir royal.

L’erreur de la Convention, formée de bourgeois « éclairés » coupés d’un peuple qu’ils méprisaient, fut de n’avoir pas compris qu’en s’en prenant au trône et aux autels, elle susciterait, en dépit e la terreur qu’elle faisait régner bien avant de l’avoir mise à l’ordre du jour, une colère qui tourna à l’insurrection avec en février 1793, la publication du décret de levée en masse de 300 000 hommes destinés à servir aux frontières un régime régicide et persécuteur détesté.

Cette insurrection, qui toucha de nombreuses régions, ne perdura que dans l’Ouest, et d’abord sur la rive droite de la Loire ou l’impéritie du personnel républicain permit aux insurgés de s’organiser et remporter rapidement des succès. Ainsi naquit « l’incompréhensible Vendée » comme l’appela le pouvoir parisien, incompréhensible parce qu’il lui paraissait monstrueux, contre-nature, que « le peuple » n’adhérât point à la nouvelle idéologie destinée à former des hommes « libres », « régénérés », des citoyens de l’avenir arrachés à l’obscurantisme de l’Ancien Régime.

Dès lors le phénomène s’est produit ensuite à l’identique en URSS, en Chine, au Cambodge, dans l’intérêt de la nation entière, il fallait éradiquer, tel un péril, ceux qui n’acceptaient pas cette régénération forcée, et se verraient dénier jusqu’à leur appartenance à l’humanité, de sorte que leur massacre planifié n’apparaitrait pas plus monstrueux que celui d’une espèce nuisible… Le terrorisme étatique provoque, et c’est son but, la sidération et la peur, donc l’obéissance et la soumission. Ce fut vrai dans la France de 93. Il est d’autant plus admirable que les insurrections vendéennes et chouannes aient duré, en dépit des moyens employés pour les écraser.

Peut-on évoquer les crimes de la Révolution dans l’Ouest sans être accusé de porter atteinte aux fondements de la république et d’en être l’ennemi ? 230 ans après le début du soulèvement, la question reste d’actualité, le prouve la virulence des attaques suscitées par la sortie en janvier 2023 du film Vaincre ou mourir, esquisse de la vie de Charette.

Esquisse car la complexité psychologique du personnage et des événements, y est, par nécessité, simplifiée à l’extrême mais suffisante pour révéler la grandeur de ce jeune homme qui n’avait pas encore 33 ans quand il mourut, et qui, s’il ne fut jamais exemplaire, demeure un exemple de courage, de fidélité et d’honneur. Suffisante aussi pour révéler au public l’effroyable horreur qui s’abattit sur la Vendée, serait-elle édulcorée jusqu’au symbolisme, certaines réalités ne pouvant décemment être mises en images….

Face à l’indicible, l’innommable, l’intolérable, Charette et d’autres se sont dressés. Certains manifestement, ne le leur ont pas encore pardonné.
Ces hommes, morts pour la défense des droits les plus fondamentaux de l’humanité, méritent pourtant d’être connus et de retrouver leur vraie place dans la mémoire française.

Plus d’informations et commandes sur LIVRES EN FAMILLE

L’unique but de cette biographie, écrite avec le talent que l’on connait à Anne Bernet, est d’y aider. Cette nouvelle édition – l’ancienne datant de 2005- est revue et augmentée.

Charette, biographie, Anne Bernet, 572 pages, éditions Perrin, 25€

https://www.medias-presse.info/charette-de-anne-bernet-combattu-souvent-battu-parfois-abattu-jamais/177186/

jeudi 11 mai 2023

C. Comme Carrier

 

Lors de sa mise en œuvre, le Dictionnaire de Nantes avait suscité de vives critiques. On parlait alors d’un projet « discutable », au coût  exorbitant (plus de 200 000 euros de subvention publique), mis entre les mains d’un trio – Alain Croix, Didier Guivarc’h, Thierry Guidet – « très proche » de la municipalité Ayrault. Au point que certains parlaient d’un « dictionnaire des petits copains ».

A sa sortie, à l’automne 2013, l’ouvrage – énorme et somptueux – se retrouve couvert d’éloges : un « projet fantastique, un magnifique ouvrage » et même une « publication citoyenne ». Alain Croix confirme, son dictionnaire « relève d’un choix démocratique », très ouvert  comme le prouve l’absence de « retours » désagréables. Breizh-info.com  l’a déjà démenti en soulignant les manques et les débordements. Arrêtons-nous maintenant sur la partie historique, sur la Révolution à Nantes et sur son principal acteur, le représentant du peuple Jean-Baptiste Carrier.

La trajectoire de Carrier est connue. Envoyé en Bretagne pour ranimer les ardeurs jacobines, il se rend à Rennes puis arrive à Nantes après la bataille de Cholet. Il va y passer quatre mois (5 octobre 1793 – 8 février 1994) et mener un proconsulat particulièrement répressif. Il ordonne, conduit et couvre fusillades, noyades, exécutions capitales et exactions de toutes sortes. Ses victimes se comptent par milliers, jusqu’à son rappel par la Convention. Après la chute de Robespierre, il est poursuivi pour ses actes à Nantes, traduit devant le tribunal révolutionnaire qui l’envoie à l’échafaud, le 16 décembre 1794.

De tous ces faits, le Dictionnaire de Nantes livre une interprétation aussi filandreuse qu’édulcorée. Avec deux axes d’explication et pourquoi pas de justification de la conduite de Carrier. Premier axe, présenté par Samuel Guicheteau – un élève de Croix-, c’est celui des justes raisons qui ont conduit au massacre : la ville déborde de réfugiés, de soldats malades ou blessés ; elle grouille de « suspects » ; la disette risque d’entraîner des émeutes ; enfin, les prisons débordent de « brigands » (les Vendéens) infectés pour la plupart. Le pauvre Carrier n’a donc pas le choix : il lui faut « accentuer la répression », avec cette « volonté de terroriser les ennemis (qui) contribue sans doute au choix de ce procédé », les noyades. Rentré à Paris, Carrier a fait office de « bouc émissaire ». Une « légende noire » a travesti son action à Nantes mais « il apparaît que de très nombreux Nantais ont adhéré à la défense révolutionnaire de la Nation, incarnée un temps par le représentant du peuple en mission Carrier. »
Samuel Guicheteau est un second couteau voué aux basses besognes. Tout lui est bon pour disculper Carrier. En bref, du travail de « petite main », navrant de bêtise et de déni.

Le second axe choisi pour nous éclairer sur Carrier est le fait de Jean-Clément Martin. On ne présente plus cet historien « émérite » de la Révolution française, longtemps enseignant à Nantes après avoir travaillé pour… Philippe de Villiers. L’homme est savant et matois, d’une souplesse conceptuelle et lexicale qui peut relever de l’équilibrisme. Il se tient désormais en marge du dernier carré d’historiens robespierristes indécrottables  car il procède avec beaucoup plus de finesse et, au bout du compte, de malignité.
Martin ne nie pas les faits, les crimes de Carrier, mais il les replace dans un parcours « long » façon Ecole des Annales. Ainsi a-t-il pris soin, à l’article « noyades » de les insérer dans le contexte négrier nantais. Ici, il faut tout citer :« Les noyades (…) font penser à la répression féroce que les négriers employaient pour faire face à un soulèvement des esclaves pendant les voyages transatlantiques. La présence à Nantes de révolutionnaires ayant vécu dans les îles sucrières n’est sans doute pas sans lien avec cette forme de violence ».

Pourquoi pas ? Sauf que Carrier venait d’Aurillac, qu’il n’avait jamais vu d’Africains et de négriers avant sa venue à Nantes. Alors, ce goût du sang, cette approbation des Nantais seraient-ils de nature génétique ? Ce qui rendrait encore plus urgente cette repentance dont témoigne le mémorial enfoui sous le quai de la Fosse ?
Aux lecteurs du Dictionnaire de choisir : ou l’impérieuse nécessité de purger Nantes des ennemis de la République (Guicheteau) ou l’acceptation du carnage par des Nantais habitués à maltraiter le bois d’ébène (Martin). Mais dans les deux cas, l’histoire dérape.

Jean HEURTIN

Dictionnaire de Nantes, sous la direction d’Alain Croix, Dominique Amouroux, Didier Guyvarc’h et Thierry Guidet, 1104 p. 22×28, Presse universitaires de Rennes, Rennes 2013. 45 €.

[cc] Breizh-info.com, 2013, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2014/01/05/5955/c-comme-carrier/

samedi 10 novembre 2012

La vertu guerrière, par Clausewitz

La vertu guerrière est distincte du courage, bien que celui-ci en constitue une partie essentielle. On saurait encore moins la confondre avec l’enthousiasme pour la cause de la guerre.

Dans l’homme, en général, le courage est une qualité naturelle, un don de naissance ; chez le soldat, membre de l’armée, il peut, en outre, s’acquérir par l’exercice et par l’habitude. Dans ce dernier, d’ailleurs, le courage suit une direction très différente, et, perdant tout instinct d’allure libre et de dépense déréglée de forces, doit se soumettre aux exigences de la discipline, de l’ordre, du règlement et de la méthode.
Quant à l’enthousiasme pour la cause de la guerre, bien que ce ne soit nullement l’un des principes constitutifs de la vertu guerrière, il est incontestable qu’il en augmente considérablement le degré et la puissance effective, lorsqu’il anime les troupes d’une armée.
À quelque point de vue qu’on la considère, et alors même que, dans une nation, la totalité des citoyens en état de porter les armes seraient appelés à y prendre part, la guerre est et restera toujours une fonction spéciale, absolument distincte et séparée des autres fonctions de la vie sociale.
Être pénétré de l’esprit et de l’essence de cette fonction, éveiller en soi, acquérir, entretenir et exercer les forces qui y sont nécessaires, y consacrer toute son intelligence, tous ses efforts, tendre incessamment à s’y perfectionner, sortir enfin de soi-même pour entrer dans le rôle qu’on y doit jouer, c’est là ce qui, dans l’individu membre d’une armée, constitue la vertu guerrière.
Alors même que dans une armée composée de milices et de troupes permanentes, il serait possible de porter l’instruction militaire du citoyen au même degré de perfection que celle de l’homme de troupe, alors même, qu’animés tous deux d’un égal enthousiasme pour la cause nationale, ils apporteraient, l’un et l’autre, à la guerre le même élan, le même courage, la même ténacité, et imprimeraient, ainsi, à l’action générale un caractère absolument opposé à celui qu’elle avait à l’époque des anciens condottieri, le soldat proprement dit n’en conserverait pas moins le cachet original, distinotif et personnel de l’homme du métier. C’est que, en effet, tant qu’il y aura une carrière militaire, ceux qui l’exerceront, et aussi longtemps qu’ils l’exerceront, se considèreront comme formant une sorte de corporation absolument distincte, dans les ordonnances, les lois, les habitudes et les usages de laquelle se fixeront de préférence les esprits essentiels de la guerre. Il est naturel, d’ailleurs, qu’il en soit ainsi. Alors même que l’on se laisserait aller au penchant de n’envisager la guerre que du point de vue le plus général, on aurait donc tort de faire peu de cas de ce sentiment que les Français appellent esprit de corps, et qui, à un degré plus ou moins élevé, peut et doit se rencontrer dans une armée. C’est cet esprit de corps qui donne à ce que nous nommons la vertu guerrière le moyen de s’assimiler, en les résumant en soi, la totalité des forces morales individuelles réparties dans la pluralité des membres d’une armée.
Conserver ses formations sons le feu le plus effroyable, rester inaccessible à toute crainte imaginaire ; dans le plus grand danger, disputer pied à pied le terrain sur lequel elle combat, calme et fière dans la victoire, obéissante, disciplinée, respectueuse pour ses chefs et leur conservant sa confiance dans les désastres mêmes de la défaite, se soumettre sans murmures aux plus durs efforts ainsi qu’aux plus terribles privations, y exercer ses forces comme un athlète ses muscles, et n’y voir qu’un moyen d’arriver au triomphe ; être prête, enfin, à tous les sacrifices pour l’honneur des armes et celui du drapeau, voila ce qui distingue une armée profondément pénétrée de la vertu guerrière.
Les Vendéens se sont supérieurement battus, et les Suisses, les Américains et les Espagnols sont arrivés à de grands résultats sans déployer de vertu guerrière ; on peut même, ainsi qu’Eugène et Marlborough, obtenir la victoire à la tête d’armées permanentes médiocrement douées sous ce rapport ; on ne saurait donc dire que, sans vertu guerrière, on ne puisse être heureux à la guerre. Nous attirons particulièrement l’attention à ce propos, de peur que, ne saisissant pas notre pensée, on n’en tire cette fausse conclusion. C’est précisément parce qu’elle peut varier de degré d’une armée à l’autre, et qu’à la rigueur elle peut même faire complètement défaut, que la vertu guerrière devient une force morale efficiente. C’est là ce qui en fait un instrument dont on peut calculer la puissance.
Après en avoir ainsi exposé le caractère, nous allons rechercher quelle influence la vertu guerrière exerce, et par quels moyens on la peut créer.
Le général en chef a la direction générale, il donne l’impulsion à la masse entière, dont il met, ainsi, d’un coup et toutes à la fois, les parties constitutives en mouvement ; mais le détail lui échappe dans l’exécution, et il ne saurait diriger personnellement l’action individuelle de chacune des subdivisions de l’armée. Or, là où l’esprit du général en chef ne peut atteindre, la où son impulsion ne se fait plus sentir, c’est la vertu guerrière des troupes qui doit y suppléer et prendre aussitôt la direction. La vertu guerrière doit donc être pour chacune des portions constitutives considérée isolément, ce que le génie du commandant supérieur doit être pour l’armée considérée en masse. C’est la notoriété de ses grandes qualités personnelles qui désigne le général en chef au choix du gouvernement ; la désignation des commandants des subdivisions d’armée de premier ordre est le résultat de l’examen le plus attentif et le plus scrupuleux ; mais, plus le degré hiérarchique s’abaisse, et moins cet examen conserve de sa sévérité et de ses garanties, de sorte que, au bas de l’échelle, on ne peut plus autant compter sur des talents individuels. Ici encore, la vertu guerrière doit entrer en jeu et suppléer à tout ce qui fait défaut. Or c’est là précisément le rôle que le courage individuel, l’adresse, l’endurcissement aux fatigues, l’enthousiasme et les autres qualités qui leur sont spéciales, jouent dans les armées des peuples essentiellement patriotes et guerriers. Ces qualités peuvent donc suppléer à la vertu guerrière, de même que celle-ci peut, réciproquement, en tenir lieu, ce qui conduit aux conclusions suivantes :
  1. La vertu guerrière ne se peut exclusivement produire que dans les armées permanentes qui, d’ailleurs, sont celles qui en ont le plus besoin. Dans les armements populaires et les guerres d’insurrection, elle est suppléée par les qualités nationales naturelles qui trouvent, alors, un milieu qui leur convient particulièrement et dans lequel elles se développent promptement.
  2. La vertu guerrière est moins indispensable aux armées permanentes lorsqu’elles luttent entre elles, qu’alors qu’elles ont à combattre des populations en armes, circonstances où les forces doivent être plus disséminées et les fractions de troupe plus fréquemment abandonnées à elles-mêmes. Là, au contraire, où l’armée peut être maintenue réunie, le génie du général en chef conserve toute sa puissance et supplée à ce qui manque à l’esprit des troupes. On voit ainsi qu’en général, la vertu guerrière est d’autant plus nécessaire que la configuration du sol et les autres conditions de la guerre disséminent les forces et compliquent l’action militaire.
Le seul enseignement que l’on puisse tirer de ces vérités est qu’alors que ce puissant levier fait défaut dans une armée, il faut, tout d’abord, apporter la plus extrême prévoyance dans la préparation de la guerre, pour s’efforcer, ensuite, de la maintenir dans les formes les plus simples. On ne saurait donc se trop garder de s’en laisser imposer par la seule étiquette de permanente, alors qu’une armée permanente n’a de valeur qu’en raison de l’esprit qui l’anime.
La vertu guerrière est donc l’une des plus importantes puissances morales à la guerre. Partout où elle ne s’est pas rencontrée, elle n’a pu être suppléée que par le génie supérieur du général en chef ou par l’enthousiasme national de l’armée. Là, enfin, où ces trois éléments ont manqué à la fois, les succès obtenus sont restés de beaucoup inférieurs aux efforts produits. Les Macédoniens sous Alexandre, les légions romaines sous César, l’infanterie espagnole sous Gustave Farnèse, les Suédois sous Gustave-Adolphe et sous Charles XII, les Prussiens sous Frédéric le Grand, et les Français sous Bonaparte, ont montré les prodiges que l’esprit militaire et l’inébranlable solidité d’une armée peuvent accomplir. Il faudrait n’avoir jamais consulté les témoignages de l’histoire, pour ne pas reconnaître que s’ils n’avaient pas disposé de pareilles armées, ces grands généraux, malgré tout leur génie, n’eussent jamais réalisé de si hauts faits, ni atteint des résultats si merveilleux.
La vertu guerrière d’une armée ne peut naître que de deux sources, bien qu’encore ces sources ne la produisent qu’en commun : une série de guerres et de succès, et, dans la poursuite de ces guerres, une activité incessante, fréquemment portée à ses plus extrêmes limites. Le soldat apprend, ainsi, à connaître ses forces ; plus on lui demande habituellement d’efforts, et plus il est disposé à en faire ; il est aussi fier des fatigues qu’il a surmontées que des dangers qu’il a affrontés et courus. On voit donc que, semblable à certaines plantes qui ne peuvent germer et grandir que sur un sol aride et brûlant, la vertu guerrière exige, pour naître et se développer, et le soleil de la victoire et l’activité et les efforts les plus soutenus. Lorsque enfin elle a atteint son summum, c’est un arbre aux racines puissantes, qui résiste aux plus violentes tourmentes de la défaite et de l’infortune. Née de la guerre, et ainsi produite par le génie des grands généraux, elle peut, désormais, se prolonger pendant de longues années de paix, à travers plusieurs générations, même sous la direction de généraux médiocres.
On ne saurait confondre l’esprit de noble solidarité qui unit entre elles les bandes éprouvées de ces vieux soldats endurcis aux fatigues et couverts de cicatrices, avec la vaniteuse suffisance des armées permanentes dont les éléments ne tiennent ensemble que par la puissance des règlements de service et d’exercice. Une certaine sévérité, une discipline rigoureuse, peuvent aider au maintien de la vertu guerrière, mais ne sauraient la créer, et, bien que ces moyens aient ainsi leur valeur, il ne se la faut cependant pas exagérer. De l’ordre, de la dextérité, de la bonne volonté, de très bons sentiments, une certaine fierté même, tels sont les signes caractéristiques d’une armée formée en temps de paix ; on les peut estimer, mais ils n’ont aucune consistance. Ce n’est ici, en effet, que la masse qui retient la masse. Qu’une seule fissure se produise, et tout se désagrège, ainsi que se brise un verre trop subitement refroidi. Ce sont les plus beaux sentiments dont il faut, alors, particulièrement se méfier ; ils ne sont, la plupart du temps, que des gasconnades, des hâbleries de poltron, qui, au premier insuccès, ne se transforment que trop vite en anxiété et en peur, pour en arriver, parfois même, au sauve qui peut de l’expression française. Par elle-même, une pareille armée est incapable de rien produire ; elle ne prend de valeur qu’en raison de la direction qui lui est donnée. Il la faut conduire avec une extrême prudence, jusqu’à ce que, peu à peu grandies par les efforts et confirmées par la victoire, ses forces morales l’élèvent, enfin, à la hauteur du rude labeur et de la lourde tâche qu’elle doit accomplir. Il faut donc se bien garder de prendre les sentiments exprimés par une armée, pour l’expression réelle de l’esprit dont cette armée est animée.
Carl von Clausewitz (1780-1831) http://www.theatrum-belli.com

vendredi 5 décembre 2008

CHOUAN, EN AVANT ! LE CRI DE LA CHOUETTE

Souvent confondus avec les Vendéens, les Chouans hantent l'œuvre des plus grands romanciers, de Balzac à La Varende. Mais leur histoire dépasse, en grandeur, les meilleures œuvres d'imagination.
C'est ce que démontre, avec un beau talent, Anne Bernet.
Une historienne nous est née. Voilà la bonne nouvelle apportée aux lecteurs des Grandes Heures de la chouannerie. Des lecteurs dont certains, jusqu'alors, appréciaient - et j'en suis - la finesse des analyses littéraires d'Anne Bernet. Sans se douter que le démon de l'Histoire allait, pour notre plus grand bonheur, la saisir. Car c'est bien d'Histoire qu'il s'agit, et de la meilleure : celle qui sait faire revivre avec force les émotions, les enthousiasmes, les passions, les drames d'hommes engagés à la vie à la mort dans un grand combat, tout en peignant avec une claire érudition la toile de fond sur laquelle se déroulent ces tragiques destins.
✑ Terrible paysage : pendant quinze ans, de 1789 à 1804, la France est plongée dans la fureur, les larmes - et le sang, le sang partout, le sang toujours ! Tandis qu'à Paris vont s'échelonner les scènes les plus atroces de notre histoire, les provinces subissent, par contrecoup, les soubresauts de la folie parisienne.
✑ Les terres de l'Ouest vont payer un très lourd tribut. La Vendée bien sûr. Mais aussi l'Anjou, le Maine, la Normandie, la Bretagne. Terres d'élection de la chouannerie, née comme une réaction de survie face à la folie meurtrière des sectateurs de la sainte Égalité, nouvelle religion au culte sanglant desservie par des prêtres fous. À vrai dire, l'Ouest a connu, dans les premiers temps de 1789, la tentation des idées à la mode. Des insensés ont joué avec le feu : certains nobles, amusés par les nouveautés dont se gargarisaient des bavards, ont contribué à saper l'édifice sous les ruines duquel ils devaient se retrouver ensevelis... Et, surtout, il y a ce sacré tempérament breton qu'Anne Bernet croque à merveille en quelques mots : « Les vingt-cinq mille gentilshommes bretons étaient souvent plus gueux que leurs manants et plus à l'aise en sabots qu'en escarpins. Leur orgueil était donc chatouilleux, leur épée prompte à sortir du fourreau et ils regardaient volontiers les initiatives du pouvoir central comme des affronts faits à l'antiquité de leur sang bleu. » Il était donc tentant, en 1789, d'affirmer l'identité bretonne face à Versailles. Mais, très vite, l'aristocratie bretonne a compris que la terrible mécanique enclenchée par les émeutes parisiennes conduisait tout droit au précipice.
✑ Armand de la Rouërie a été de ceux qui n'entendaient pas subir. Ayant gardé de sa participation aux guerres des Amériques le sens de la guérilla, il entreprit d'organiser à travers toute la Bretagne de vastes réseaux destinés à se mobiliser pour défendre la Croix et les Lis. Car la menace se précisait, au fil de 1790, 1791, 1792... D'abord la constitution civile du clergé, peu appréciée dans les provinces de l'Ouest ; puis les humiliations successives infligées au roi et à sa famille ; puis les exigences de plus en plus insupportables de ce pouvoir fou qui siégeait à Paris... Quand on apprit l'assassinat du roi, stupeur et consternation semblèrent assommer l'Ouest, le plonger dans une léthargie comateuse. Il en sortit, rouge de colère, en mars 1793.
✑ Lorsque la République avait fait appel à des volontaires pour meubler les rangs de ses armées, elle n'avait pas eu beaucoup de succès... En décidant la levée en masse, par conscription obligatoire, la Convention mit le feu aux poudres. Rennes, Vannes, Pontivy, La Roche-Bernard : de jeunes citadins trouvent quelques pétoires, les paysans ont des faux emmanchées à rebours, ou tout simplement le bon vieux couteau à tout faire, qui vous saigne proprement un goret. Ou un gabelou, comme le savait bien Jean Cottereau, grand faux-saunier devant l'Éternel et connaissant comme sa poche, grâce à cet art, les confins de Bretagne et du Maine. Et qui avait hérité d'un aïeul le surnom de Chouan (le hululement du chat-huant étant le cri de ralliement, le signal convenu des bandes faisant le trafic, les nuits sans lune, du sel de contrebande).
✑ Au printemps 1793, les foyers d'insurrection se multiplièrent. La République était défiée, ridiculisée le chevalier de Boishardy s'emparait de la berline de poste chargée d'assignats destinés à Paris. L'argent républicain finançait la Contre-Révolution ! À Saint-Paul de Léon, les Bleus entendaient monter des rangs de leurs adversaires de rauques chants issus de la longue mémoire celtique : « Si c'est querelle et bataille qu'ils cherchent, avant qu'il soit jour ils seront satisfaits ! Avant le jour, ils auront querelle et bataille ! Nous le jurons par la mer et la foudre. Nous le jurons par la lune et les astres. Nous le jurons par le ciel et la terre. »
L'habileté diplomatique du général républicain Canclaux désamorça la révolte dans le nord du Finistère. Mais, au printemps 1793, toute la Mayenne vibrait au bruit des coups de main de Jean Chouan et de ses compagnons. Grand rêve : que les gens du Maine puissent tendre la main au Bretons et aux Vendéens, et les jours de la République honnie seraient comptés...
✑ On pouvait y croire : les hommes du prince de Talmont et de Jean Chouan n'ont-ils pas infligé une sévère frottée aux Bleus de Westermann en octobre 1793, à la Croix-Bataille ? Là se sont déployées les qualités manœuvrières de ces chouans dont les longs cheveux se confondaient au poil de chèvre de leur veste, marquée du sacré-cœur et sur laquelle brinquebalait le rosaire aux grains de plomb. Anne Bernet décrit superbement la tactique de ces partisans : « Les Mainiaux avançaient dans les ténèbres comme des chats : vieille habitude des expéditions nocturnes aux buts pas toujours avouables. Aucun caillou ne roulait sous leur pas. Ils marchaient à l'oreille, se guidant sur les commandements braillés par les Bleus, trop sûrs de surprendre les royaux endormis. Pas de chance, citoyens, à cette heure-ci, les chouettes ne dorment pas. » Familiarité avec le terrain, frappe forte et rapide, embuscades à répétition... Lorsque les chouans peuvent mettre en pratique ces principes, ils sont intouchables. Mais, sortis de leurs bois, exposés à une campagne plus classique, ils souffraient durement. L'épuisante longue marche que fut la virée de Galerne, pendant sept semaines du terrible automne 1793, marqua l'échec d'une coalition où Bretons, Angevins, Vendéens étaient censés unir leurs forces, en une grande armée catholique et royale. L'héroïsme de beaucoup ne suffit pas à donner de véritable homogénéité à une troupe aussi farouche que disparate, souffrant des tiraillements et dissensions de l'état-major. Après la terrible épreuve - la fin atroce de l'armée catholique et royale, massacrée dans les marais de Savenay -, Jean Chouan et ses hommes replongèrent dans la clandestinité des sous-bois, où étaient creusées de véritables tanières, abris souterrains surmontés de trappes recouvertes de mousse. Là était leur domaine.
✑ La fin de Jean Chouan fut, comme celle de beaucoup des siens, héroïque. Cerné par les Bleus, il s'exposa sciemment à leurs balles pour détourner leur attention et permettre, ainsi, à sa belle-sœur enceinte de se sauver, Il rendit l'âme en pensant à ses deux jeunes sœurs, Perrine et Renée, guillotinées à l'âge de dix-huit et quinze ans, mortes en criant : « Vive le Roi. Vive mon frère Jean Chouan ! » Jean Chouan fut placé par ses hommes en un refuge secret, creusé dans cette terre pour laquelle il s'était bien et longtemps battu. « Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre... » Mais la mort de Jean Chouan ne fut pas celle de la chouannerie. Il laissait un exemple, un modèle. Ils furent suivis. Tandis que sur la guillotine installée à Laval se succédaient, jour après jour, nobles et gueux, hommes et femmes, jeunes et vieux, religieux et laïques, les campagnes de la Mayenne, au printemps 1794, bruissaient aux cris de mille chouettes. Kléber était conscient de l'enracinement de la révolte car il était plutôt moins obtus que la moyenne des généraux républicains : « Ces bandes, disséminées sur un grand espace, mendient ou travaillent le jour, la nuit se livrent au brigandage. Elles forment, pour ainsi dire, toute la population du territoire. Les hommes qui semblent travailler le jour au labourage se réunissent la nuit aux Brigands. »
✑ Les bandes chouannes se groupent autour de chefs improvisés. Certains sont peu expérimentés et du coup l'affaire finit assez mal et assez vite. Mais d'autres sont des solides. Tel ce Jean-Louis Tréton, dit Jambe d'argent à cause d'une terrible claudication, héritée d'une enfance particulièrement misérable. Entouré de gaillards aux noms sonores (« Va-de-bon-cœur », « Brise-Bleus »... ) Jambe d'argent entreprend de se fédérer les groupes de chouans qui s'agitent aux quatre coins de la Mayenne. Rude tâche. Il y parvient de son mieux et crée mille soucis aux Bleus jusqu'en février 1795.
Dans le Morbihan, Georges Cadoudal s'activait. Il fut de ceux qui ne crurent pas aux folles promesses d'une paix «menteuse» - paix envisagée, souhaitée par deux chefs de bonne volonté, le général républicain Humbert et le chef chouan Jérôme de Boishardy. Certes, elle était belle, l'espérance d'une paix enfin revenue, pour panser les blessures et fermer les cruelles cicatrices de la guerre civile. Mais à quel prix ? Reconnaître la République honnie et s'incliner devant elle ? Renoncer à la fidélité jurée aux lis ? Mieux valait mille fois la mort ! Cette mort, le trop crédule Boishardy la trouva, au coin d'un champ, le 17 juin 1795. Lui qu'on avait surnommé le Sorcier, tant il avait de tours et de ruses de guerre dans son sac, ne trouva ce jour-là d'autre issue que de bien mourir.
✑ Cependant le débarquement d'une armée blanche à Quiberon avait fait lever les plus folles espérances. Las ! Hoche, profitant des hésitations des chefs blancs, sut les enfermer dans la presqu'île « comme des rats dans une ratière ». Et puis il vida la ratière et extermina les rats jusqu'au dernier... Des garçons de seize ans aux vieillards octogénaires, tous y passèrent. Jambe d'argent eut, lui, la bonne fortune de mourir les armes à la main, en combattant une fois de plus un parti des Bleus, le 27 octobre 1795. Le boiteux courait plus vite que tout le monde, ce jour-là, pour aller sus à l'ennemi. En tête, tout seul loin devant ses hommes. Belle cible...
✑ Avec de tels exemples, la chouannerie ne pouvait pas mourir. Au point d'enflammer à son tour la sage Normandie, fin 1795. Derrière Louis de Frotté, qui avait pris pour nom de guerre Blondel. Ce Blondel a la qualité des vrais chouans et applique leurs recettes : « Se battre tous les jours ; se dérober plus souvent encore ; surprendre pour ne pas être surpris, et renoncer à la gloire, du moins à celle que peignent les manuels d'Histoire ».
Mais la fatigue finit par gagner les terres chouannes : au printemps 1796, l'Anjou, le Bas-Maine, la Bretagne, la Normandie acceptèrent de cesser le combat. Pour la plus grande gloire du «pacificateur», Lazare Hoche...
✑ Pourtant des insoumis, des indomptables restaient tapis au creux des bois. Les événements leur donnèrent raison : malgré les apaisantes promesses de la République, celle-ci s'évertua à pourchasser et à éliminer, en 1797 et 1798, tout ce qui pouvait ressembler à un chouan. Le 12 juillet 1799, la Loi des Otages autorisait à emprisonner les parents, grands-parents, frères et sœurs des chouans à la place des rebelles en fuite. Et à tirer dans le tas, en cas de « tentative d'évasion » (éternel et commode prétexte des policiers assassins)...
✑ Contre le Directoire agonisant, une nouvelle levée de chouannerie se produisit à l'automne 1799. Cette fois-ci, les Lis allaient revenir ! C'était compter sans un certain général Bonaparte. Celui-ci, en apportant l'apaisement religieux, désarmait moralement bien des combattants de la Croix et des Lis. Jusqu'au bout, cependant, un dernier chouan résista, lutta, courut au-devant de la mort. Il s'appelait Georges Cadoudal. Il reste un symbole pour ceux qui savent que vivre dans la fidélité implique de mourir, quand il le faut, pour la fidélité.
✍ PIERRE VIAL Le Choc du Mois Avril 1993
Anne Bernet, Les grandes heures de la chouannerie, Perrin 375 pages,