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jeudi 18 décembre 2025

Constantinople 1453, de Sylvain Gouguenheim

 

Constantinople 1453, de Sylvain Gouguenheim

Avec Constantinople 1453, Sylvain Gouguenheim nous fait revivre les cinquante-cinq jours qui précipitèrent la chute de Constantinople. Entre stratégie militaire, luttes de pouvoir et héritage impérial, l’ouvrage restitue les enjeux et les affrontements spectaculaires d’un siège qui fit vaciller l’Europe.

Quand Jean Lopez a souhaité ajouter à la jeune et déjà riche collection « Champs de bataille » qu’il dirige chez Perrin, en coédition avec le ministère des Armées, un volume sur le siège et la chute de Constantinople, c’est à Sylvain Gouguenheim, professeur à l’ENS de Lyon, qu’il a confié la tâche.

Si le médiéviste prévient modestement le lecteur qu’il ne se considère pas lui-même comme un spécialiste du sujet, on rappellera néanmoins qu’outre la direction d’un ouvrage consacré aux Empires médiévaux (Perrin, 2019), Sylvain Gouguenheim a déjà consacré plusieurs travaux à Byzance (sous l’angle de la transmission culturelle vers l’Europe occidentale, dans La gloire des Grecs, Cerf, 2017) ou à une histoire militaire certes plus septentrionale (Tannenberg 15 juillet 1410, Tallandier, 2012). Cela conduit son dernier ouvrage à être davantage que la « synthèse de travaux de spécialistes » annoncée en avertissement, et qui aurait certes déjà pu satisfaire le lecteur. Outre une riche bibliographie secondaire à laquelle il ajoute sa propre finesse d’analyse, l’auteur s’est en effet efforcé de s’appuyer sur les sources primaires, commentées en avant-propos ; si les récits latins l’emportent sur les témoignages grecs ou ottomans, il ne faut pas y voir un biais de l’historien occidental plus à l’aise avec l’italien qu’avec le turc, mais surtout constater la moindre richesse des sources orientales ou, ce qui peut expliquer celle-ci, le retentissement particulier qu’eut l’évènement en Occident.

L’ouvrage est structuré en trois parties de taille et d’intérêt assez comparables : une mise en contexte sur le temps long (« La mort lente d’un empire »), le récit de l’évènement lui-même (« Les cinquante-cinq jours de Constantinople ») et enfin la portée de celui-ci (« Un drame inoubliable : interprétations et mémoires »). Si ce type de prolongement est devenu un classique aussi bien chez les biographes que chez les historiens du fait militaire qui veulent dépasser le récit trop conventionnel ou l’« histoire -bataille » traditionnelle, sa taille ici (près d’une centaine de pages) suffirait à montrer l’importance de la chute de Constantinople dans l’histoire universelle (cf. les réflexions d’Hervé Inglebert sur cette dernière notion). On mesure sa réception plus ou moins apocalyptique en Europe ou dans le monde islamique à l’aube des temps modernes, mais aussi la place qu’occupe le drame dans le renouveau nationaliste grec à l’époque contemporaine, autour en particulier de la « Grande Idée » courant de Kolletis à Vénizélos voire au-delà.

Mais l’importance de l’évènement n’est pas pour autant réductible à sa dimension de mythe, ni à son utilisation comme repère académique pour marquer le passage du Moyen Âge à l’époque moderne (en concurrence avec l’expédition de Colomb, qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec le traumatisme du Bosphore). L’auteur montre dans sa première partie sur « la mort lente d’un empire », sans excès de téléologie (il s’était lui-même permis une variation uchronique dans un hors-série de Guerres & Histoire), les nombreux facteurs qui conduisirent à la chute de Constantinople, aussi bien du côté de la « marche turque » que du côté de sa cible, affaiblie depuis des décennies et même des siècles. La chute, « inimaginable, impensable » (Marie-Hélène Blanchet), était en même temps prévisible, et même prévue. Les Latins, qui allaient parfois ressentir si vivement le choc de 1453 (« Maintenant, nous sommes frappés chez nous, dans notre patrie, l’Europe », écrivit alors l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, futur pape Pie II), jouèrent un rôle ambigu dans la préparation du drame, du sac de 1204 et du jeu trouble des républiques maritimes italiennes jusqu’aux ultimes croisades bourguignonnes (cf. les travaux de Jacques Paviot), de la « mortelle déconfiture » de Nicopolis face à Bayezid jusqu’au tardif et inabouti « Vœu du faisan » prononcé par Philippe le Bon et sa cour à Lille en février 1454. Le tout sur un fond séculaire : l’impossibilité de surmonter le schisme entre catholiques et orthodoxes, malgré l’union des Églises à laquelle consentit Jean VIII Paléologue au concile de Florence.

Au cœur de cette histoire tissée sur des siècles, entre racines profondes et mémoire prolongée, le nœud de l’évènement lui-même : le siège de cinquante-cinq jours, jusqu’au 29 mai 1453 (« un mardi, le jour de Mars… », souligne l’auteur en commentant une formule de l’humaniste Chalkokondylès). La narration de Sylvain Gouguenheim est particulièrement enlevée, malgré les incertitudes laissées parfois par les récits contemporains dont il fournit de nombreux extraits au lecteur. Des préparatifs de la puissante armée du jeune sultan Mehmed II jusqu’aux horreurs attestées, meurtres, viols et pillages, qui suivirent la mort du dernier Constantin sur la muraille écroulée, on suit le déroulement du siège, des différents assauts qui le ponctuent et des opérations spectaculaires qui l’accompagnent, tel le transfert terrestre de dizaines de navires ottomans vers la Corne d’Or fermée par la chaîne de Galata. Au-delà de l’histoire précise et rigoureuse faite ici, le lecteur sent qu’il assiste aussi à une tragédie, nourrie d’héroïsme et de trahison.

L’auteur insiste à juste titre sur la puissance décisive de l’artillerie ottomane, au-delà de la monstrueuse et emblématique bombarde conçue par l’ingénieur Orban, dont le désargenté Constantin XI avait dû refuser les services avant qu’il n’aille les vendre à son ennemi turc… La défaite de Byzance est aussi le résultat d’un manque de moyens, qui n’avait cessé de s’aggraver à mesure que les territoires de l’empire étaient pillés ou conquis ; il n’est pas inutile de rappeler à cet égard que quelques semaines plus tard à Castillon, la France de Charles VII remportait de son côté sur les Anglais une victoire décisive qui était aussi celle de l’armée permanente et de l’impôt qui rendait celle-ci possible. Force est en tout cas de constater que, si l’art de la guerre ottoman est d’abord né dans la steppe, le dispositif déployé par Mehmed II participe bien de cette « révolution militaire » dont les historiens débattent depuis plusieurs décennies. Cette modernité des canons turcs n’empêche certes pas l’évènement de résonner d’accents antiques ou archaïques : avant Gibbon, qui prolongeait jusque 1453 sa fameuse Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, nombreux furent les contemporains qui, au prix de bien des contradictions, lurent la victoire turque comme une vengeance des Troyens anéantis jadis par les Grecs…

Sylvain Gouguenheim livre donc avec cet ouvrage passionnant non seulement le récit précis et enlevé d’un évènement majeur, tournant de l’histoire européenne et mondiale, mais montre également qu’on peut construire sur l’histoire-bataille, comme on le sait depuis Duby et son Dimanche de Bouvines, une véritable histoire totale, embrassant un vaste champ allant de l’histoire des techniques jusqu’à celle des mentalités.

Fabien Niezgoda
17/04/2025

Sylvain Gouguenheim, Constantinople 1453, « La Ville est tombée ! », Paris, Perrin, « Champs de bataille », 2024, 372 p.

https://institut-iliade.com/constantinople-1453-de-sylvain-gouguenheim/

samedi 26 octobre 2024

La chute de Constantinople (1453), avec Sylvain Gouguenheim

 

Le 29 mai 1453 marque une date fatidique dans l’histoire de l’humanité : Constantinople tombe aux mains des troupes du sultan Mehmet II, connu dès lors sous le nom de « Mehmet le Conquérant ». Cet événement signe la fin de l’Empire byzantin, ultime vestige de l’Empire romain, qui pendant des siècles avait préservé l’Occident chrétien.

La chute de cette ville légendaire, fondée par l’empereur Constantin et portant son nom, symbolise l’effondrement de ce qui fut l’une des plus grandes civilisations du monde. Capitale stratégique et spirituelle, Constantinople représentait un pont entre l’Orient et l’Occident, entre le monde chrétien et le monde musulman.

Une bataille historique, un siège colossal

La conquête de Constantinople par les Turcs ottomans résulte d’une préparation militaire d’envergure. Le sultan Mehmet II mobilise une force impressionnante d’artillerie et de soldats, soutenus par une flotte navale puissante. Pour les Byzantins, ce siège sans précédent révèle non seulement leur faiblesse militaire, mais aussi un long abandon diplomatique et stratégique de la part de l’Occident chrétien. Face à cette armée, Constantin XI Paléologue, dernier empereur byzantin, mène une ultime résistance héroïque, trouvant la mort dans l’anonymat, combattant aux côtés de ses soldats.

L’artillerie turque, notamment avec ses canons gigantesques, joue un rôle crucial dans la destruction des remparts de la ville, symboles autrefois réputés imprenables. Une fois la ville prise, la basilique Sainte-Sophie, centre de la chrétienté orthodoxe, est transformée en mosquée, annonçant un changement de paradigme dans l’histoire de la région.

Un événement aux conséquences majeures pour l’Occident chrétien

La chute de Constantinople constitue un véritable choc pour l’Occident chrétien. Elle marque non seulement la fin de l’Empire byzantin, mais aussi le début de la domination de l’Empire ottoman en Méditerranée orientale et dans les Balkans. L’événement vient conclure des siècles de luttes entre l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Constantinople, renommée Istanbul, devient le joyau de l’Empire ottoman, consolidant la puissance de cette nouvelle superpuissance.

Malgré l’appel à l’aide des Byzantins, l’Occident, englué dans ses propres conflits internes et dans une certaine indifférence, n’a pas su préserver ce bastion chrétien. La chute de la ville marque également le début d’une nouvelle ère géopolitique et culturelle, celle des échanges complexes entre les mondes chrétien et musulman.

L’héritage de Constantinople

Le 29 mai 1453 reste gravé dans l’histoire comme le jour où un empire millénaire a disparu, mais aussi comme le jour où une nouvelle puissance a pris racine. La chute de Constantinople est un tournant fondamental qui continue d’inspirer historiens et chercheurs.

Pour approfondir ce moment clé de l’histoire, l’ouvrage de l’historien Sylvain Gouguenheim, Constantinople 1453. La ville est tombée, offre une analyse détaillée et documentée de cette tragédie historique.

[cc] Breizh-info.com, 2024, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

dimanche 22 septembre 2024


Dracula dans l’imaginaire collectif

  


Dracula dans l’imaginaire collectif

Dans cet article, Adenora Harker de la promotion Antoine de Saint-Exupéry revient sur la figure mythique de Dracula, une figure bien différente dans l’imaginaire collectif du personnage historique dont il est inspiré : Vlad III Basarab.

Dracula… Dans l’imaginaire collectif occidental, ce nom est désormais associé aux ténèbres, à l’ombre menaçante du comte errant dans les couloirs de son château lugubre, au vampire buveur de sang. Il faut reconnaître ici le tour de force de Bram Stoker qui, grâce à son roman, publié en 1897, a permis de mettre la lumière sur un nom qui sans lui, serait très probablement tombé dans l’oubli.

Le livre que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Dracula devait à l’origine s’intituler « comte Wampyr ». Lors d’un séjour à Whitby dans le Yorkshire, Stoker se réfugie à la bibliothèque pour échapper à une météo capricieuse. Grâce à la lecture du récit d’un diplomate anglais ayant exercé ses fonctions à Bucarest avant 1820, il découvre l’histoire de Vlad III Basarab.

Celui-ci porte le titre de voïévode lorsqu’il règne sur la principauté de Valachie (dans l’actuelle Roumanie) à trois reprises au cours du XVe siècle. La stabilité de son pouvoir est remise en cause par une branche rivale de sa famille, les Danesti. Mais l’œuvre de sa vie est la lutte contre les incursions turques. L’Empire ottoman occupe alors une partie des Balkans, dont l’actuelle Bulgarie, séparée de la Valachie par la frontière naturelle que forme le Danube. Vlad III se retrouve donc dans la position de dernier rempart contre l’invasion turque. Les relations de la Valachie avec son autre voisin, le royaume de Hongrie, sont assez tumultueuses. Par moments soutien militaire dans la lutte contre les Ottomans, par d’autres clairement hostile à Vlad III, Mathias Corvin, roi de Hongrie, ira même jusqu’à le faire emprisonner pendant douze années. Vlad III porte le surnom de Dracula. Il le tient de son père, que l’on appelait Dracul, en référence à son appartenance à l’ordre du Dragon (il s’agit d’un ordre de chevalerie créé en 1408 par Sigismond de Luxembourg, roi de Hongrie, dans le but de lutter contre la menace ottomane). En effet, Dracul signifie dragon, mais peut également être compris dans le sens de diable. Ajoutons à cela la terrible réputation de Vlad III due au traitement pour le moins sanglant qu’il réservait à ses ennemis ou toute personne ayant eu l’occasion de lui déplaire, et c’est ainsi que Bram Stoker décide de donner au personnage principal de son roman le nom de Dracula.

Le thème du vampire n’est pas nouveau à cette époque dans la littérature européenne. Apparue avec le mouvement anglais du roman gothique à la fin du XVIIIe siècle, cette figure traverse le XIXe siècle pour arriver sous la plume de Bram Stoker. Parmi les textes qui ont pu lui servir de source d’inspiration, nous en citerons trois : Le Vampire de John William Polidori, en 1819 (dont la genèse est identique à celle du roman de Mary Shelley, Frankenstein, lors de l’été 1816 passé à la villa Diodati sur les bords du lac Léman), Carmilla, de son compatriote irlandais Sheridan Le Fanu en 1872, et enfin Le capitaine vampire de la poétesse belge Marie Nizet, paru en 1879.

Il consulte également de nombreux documents pratiques, tels que des cartes, des guides et des horaires de trains, qui vont lui permettre de nous faire voyager de manière réaliste dans une région qu’il n’a pourtant jamais foulée de ses pieds. Son frère avait été engagé comme médecin dans l’armée turque en Bulgarie lors d’un conflit contre les Russes et les Roumains en 1877. Il est fort probable qu’il ait pu lui faire part des superstitions locales et d’éléments géographiques utiles pour la rédaction de son roman.

Le cinéma a pris le relais pour le mener jusqu’à notre époque. En 1922, Nosferatu est porté à l’écran par le réalisateur allemand Friedrich Wilhelm Murnau.

Si l’action se déroule à Brême et non à Londres, et si les personnages portent des noms différents de ceux du roman de Bram Stoker, c’est tout simplement parce que le cinéaste n’avait pas acheté les droits d’adaptation cinématographique. Mais la trame de l’histoire reste bel et bien identique. Par la suite, ce sont des figures aussi emblématiques que Christopher Lee (Le Cauchemar de Dracula, 1958) ou Bela Lugosi (Dracula, 1931) qui endossent le costume du comte Dracula. Ce même costume que l’acteur hongrois portera jusque dans sa dernière demeure après son décès en 1956.

En 1992, Francis Ford Coppola nous présente son Bram Stoker’s Dracula, avec Gary Oldman dans le rôle principal. Le film reste fidèle au roman, malgré quelques libertés, notamment l’histoire d’amour entre Dracula et Mina Harker, absente de l’œuvre de Stoker.

Cependant, on perçoit ici et là des indices qui nous mènent au personnage historique de Vlad III : la scène d’ouverture avec le massacre des Turcs en ombres chinoises et le suicide de son épouse, persuadée que Vlad était tombé au combat, qui se jette du haut d’une tour pour finir dans la rivière Argeş.

En 2014, le film Dracula untold sort dans les salles obscures. Luke Evans y interprète Vlad III et non Dracula. Le scénario ne se base plus sur le roman de Bram Stoker, mais sur le personnage historique.

Cependant, une référence discrète est glissée par le réalisateur Gary Shore à la toute fin du film lorsque Vlad, ayant survécu jusqu’à notre époque, croise le sosie (ou la réincarnation) de son épouse, qui se présente sous le nom de Mina. Cela ne veut pas dire pour autant que le thème du vampire soit absent du film. En effet, Vlad III est acculé par le sultan ottoman Mehmet II, qui non seulement prépare ses troupes pour l’invasion de la Valachie, mais entend également « prélever » un certain nombre de jeunes garçons valaques afin de grossir les rangs du corps des janissaires, parmi lesquels le fils même de Vlad. Poussé dans ses retranchements, Vlad se tourne vers une solution funeste, mais qui lui semble la seule valable pour sauver son fils et son pays : se rendre au pic de la Dent Brisée pour y rencontrer la créature qui y réside et obtenir des pouvoirs surnaturels.

Cette liste cinématographique est loin d’être exhaustive et cet article ne suffirait pas à étudier la place de Dracula dans le cinéma et dans la pop-culture d’une manière plus générale. Mais il semblait intéressant de voir à travers cette sélection l’évolution du personnage de Dracula, du vampire pur sang au dirigeant ancré dans une réalité historique.

Restons dans cette réalité historique. Nous venons de voir comment pour nous, créatures des XXe et XXIe siècles, la figure de Dracula est indissociable, à divers degrés, du vampire. Mais comment était-il considéré par ses contemporains ? Le voyaient-ils également comme un vampire ? Bram Stoker n’a pas choisi d’implanter son héros dans les Carpathes par hasard. Ce sont là des terres de mystères, où les sombres forêts et les montagnes offrent un terreau fertile aux superstitions. Celles concernant la vie après la mort sont particulièrement vivaces dans cette partie de l’Europe. Les premières mentions officielles de vampirisme en Roumanie datent du milieu du XVIIe siècle. Il est très fréquent qu’on puisse établir un lien, pour cette époque, entre les vagues de peste et les signalements de vampires. Par la suite, le vampire sera tout autant rendu responsable des épidémies de choléra, des maladies décimant le bétail, que des conditions météorologiques nuisant aux récoltes.

Malgré les massacres qu’il a commis – car Vlad III dit Țepeș ou l’Empaleur en français, n’a pas usurpé son titre – il n’existe aucune source contemporaine du dirigeant valaque le qualifiant de vampire. Tout au plus, les légendes affirment qu’une personne ayant fait du mal de son vivant peut devenir vampire après sa mort. Mais encore faut-il que le corps du défunt soit intact… Ce n’est pas le cas de Vlad III, dont la tête (ou le scalp, selon les différentes sources) a été exhibée sur les murailles de Constantinople par son ennemi de toujours, Mehmet II.

À la différence du regard que nous portons sur ce personnage complexe, à la frontière entre mythe fantastique et réalité historique, il est donc peu probable que ses contemporains, qu’ils soient rois d’une puissance voisine, ou simples paysans valaques, aient vu en Vlad III un vampire. Un adversaire redoutable, un tyran sanguinaire, ou bien un protecteur, oui. Mais pas un vampire.

Cependant, notre époque ne semble pas vouloir (ou pouvoir) se défaire définitivement de son attrait pour la figure vampirique. En effet, nous allons avoir l’occasion de la retrouver très prochainement dans les salles obscures, et par deux fois. La première, le 25 décembre 2024, avec la sortie du film de Robert Eggers, Nosferatu. La seconde en 2025, avec une adaptation basée sur livre de Bram Stoker, et réalisée par Luc Besson.

Adenora Harker – Promotion Antoine de Saint-Exupéry

samedi 21 septembre 2024

Constantinople 1453 : “La ville est tombée” (Sylvain Gouguenheim)

 

Constantinople 1453 : "La ville est tombée" (Sylvain Gouguenheim)

Sylvain Gouguenheim, professeur d’histoire médiévale à l’Ecole normale supérieure de Lyon, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence sur les chevaliers Teutoniques, sur les apports culturels du monde byzantin et sur l’histoire des mondes germaniques.

50 000 esclaves chrétiens

29 mai 1453. De longs cortèges d’hommes, de femmes et d’enfants entravés sont embarqués dans les dizaines de navires ancrés dans la Corne d’Or : près de 50 000 nouveaux esclaves destinés à finir leur vie dans l’immense Empire ottoman. Derrière eux, une ville dévastée, parcourue par la foule des soldats du Padichah, le sultan Mehmed II ; des rues jonchées de cadavres qui flottent aussi à la surface des eaux. Constantinople vient de tomber aux mains des Turcs. L’Empire romain d’Orient, vieux de mille ans, à l’agonie depuis des décennies, a cessé d’exister. L’ordre du monde change.

Ce livre passionnant commence par examiner le processus de mort lente de l’Empire romain d’Orient, dévoré par les ambitions et les divisions, en proie à des guerres civiles, défendu par des fortifications dépassées et une flotte de guerre désarmée, incapable de trouver des secours suffisants en Europe. Ses sursauts ne seront pas en mesure d’enrayer la marche turque.

Des combats terrifiants

Sylvain Gouguenheim décrit ensuite les cinquante-cinq jours de guerre sans merci qui vont se terminer par la chute de Constantinople. Une guerre hors norme. Jugez plutôt. Les Turcs vont faire franchir par voie terrestre à quatre vingt navires la colline de Galata dans la Corne d’Or ! On se bat sur mer, sur terre et sous terre. Des combats souterrains se déroulent à l’aveugle, à la hache ou à la dague. Les Grecs percent des galeries perpendiculaires à celles de l’ennemi et surgissent à l’improviste parmi les Ottomans. L’atmosphère générale des combats est dantesque, marquée par un vacarme effrayant, mêlant les détonations des bombardes et des couleuvrines, le fracas des murs brisés par les boulets et s’effondrant, les cris et les appels des combattants et des blessés, le son de la musique de guerre – tambours islamiques et cloches chrétiennes -, les plaintes des habitants affolés…

L’ouvrage se termine sur l’analyse et les conséquences de ce drame inoubliable qui a meurtri la Chrétienté.

Ecrit d’une plume alerte et documenté aux meilleures sources, ce livre co-édité avec le Ministère des Armées et publié dans l’excellente collection Champs de Bataille des éditions Perrin passionnera tous les amateurs d’histoire militaire.

Ex Libris

Constantinople 1453Sylvain Gouguenheim, éditions Perrin, 360 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/constantinople-1453-la-ville-est-tombee-sylvain-gouguenheim/195529/

dimanche 28 juillet 2024

30 mai 1431, Jeanne au bûcher

 

jeanne d'arc
S’il est une grande épopée de la France médiévale, c’est bien celle de Jeanne d’Arc. Partie à l’âge de 18 ans des prés de Lorraine, la jeune Pucelle sut mener, par les grâces du Ciel, des armées entières pour libérer le royaume de France du joug des Anglais, et ceci, pendant deux longues années. Cependant, au terme de cette lutte acharnée, voilà qu’elle se retrouve capturée et emprisonnée à Rouen par ses adversaires. Selon Jacques Bainville, dans son Histoire de France, pour Jeanne d’Arc, « tout ce qui pouvait se faire par miracle était fait […] Sa mission était finie. Il ne lui manquait plus que l'auréole du martyr. »

Des juges au service de Dieu ou des Anglais ?

Après sa capture par les Bourguignons à Compiègne, Jeanne est vendue aux Anglais. Ces derniers sont heureux d’avoir enfin entre leurs mains leur si terrible ennemie. Désormais, ils vont pouvoir défaire et salir tout ce que la Pucelle a pu faire pour la France, notamment le sacre de Charles VII. En effet, faire reconnaître la jeune fille comme une envoyée du diable et non de Dieu ne pourra, ainsi, que délégitimer le règne du roi de France au profit de celui du roi d’Angleterre. Pour cela, il faut que ce soit l’Église qui soit juge de l’affaire. On réunit alors 120 ecclésiastiques dont des abbés, des chanoines, des prêtres, des théologiens qui, sous la pression et la menace de l'Anglais, ne devront faire qu’une seule chose : faire condamner Jeanne d’Arc pour hérésie. Le procès s’ouvre ainsi le 9 janvier 1431 sous la présidence de l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon.

Une accusée éloquente

Lors des interrogatoires, Jeanne d’Arc fait preuve d’une très grande finesse dans ses réponses. En effet, ses accusateurs testent sa foi et sa pratique religieuse. Lorsque Cauchon lui demande de réciter la prière du Notre Père, la Pucelle lui répond : « Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers », renvoyant son détracteur à son rôle d’homme de Dieu. On lui demande : « Dieu hait-il les Anglais ? » Ce à quoi répond Jeanne, en rappelant sa sainte mission : « De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, je n’en sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront tous boutés hors de France, exceptés ceux qui y périront. » Plus tard, à la question « Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu ? », Jeanne répondra : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette ; et si j’y suis, Dieu m’y tienne. Je serais la plus dolente du monde si je savais n’être pas en la grâce de Dieu. Et, si j’étais en péché, je crois que la voix ne viendrait pas à moi. » L’assemblée reste stupéfaite face à une telle repartie et ne sait comment faire avancer et conclure le procès.

Le problème des vêtements

Le tribunal, embourbé dans un procès qui dure trop longtemps au goût des Anglais, va alors changer d’angle d’attaque et manigancer un piège contre la Pucelle. Si on ne peut la prendre réellement à défaut par les règles célestes, cela se fera par les règles terrestres. Ainsi, les juges de Jeanne vont l’accuser de porter des habits d’homme qu’elle refuse d’abandonner à la suite d’une agression dans ses geôles après avoir pourtant accepté de porter d’autres vêtements plus féminins. Constatant cela, le tribunal peut enfin l’accuser de relapse et apporte ses propres conclusions sur Jeanne en la jugeant officiellement comme hérétique et affabulatrice. Elle est ainsi condamnée à mort par le feu du bûcher.

La fin d’une épopée

Ce 30 mai 1431, Jeanne est emmenée à la place du Vieux-Marché de Rouen où a été dressé un bûcher. Installée face à ses accusateurs et attachée à un poteau de bois, elle disparaît ainsi dans les flammes. Ses restes sont jetés dans la Seine afin qu’aucun culte de ses reliques ne puisse être fait et pour que toute trace de la Pucelle d’Orléans disparaisse à la face des hommes. Cependant, selon la légende, on dit que s’il vous arrive de naviguer sur le fleuve et de passer sous les ponts de la cité, si vous tendez suffisamment l’oreille, vous pouvez entendre le cœur de Jeanne battre encore pour l’éternité.

Si aujourd’hui Jeanne d’Arc, réhabilitée en 1456 puis canonisée en 1920, est l’un des symboles de la France et de son unité nationale, c’est peut-être parce que, selon Jacque Bainville, « grâce au mouvement national que son intervention avait déterminé, le retentissement et l'horreur de son martyre réalisèrent son vœu » car « une des grandes idées de Jeanne d'Arc avait été la réconciliation des Français ». En effet, 22 ans après son sacrifice, en 1453, la guerre de Cent Ans prenait fin après plus de 116 longues années de conflits et d’occupations de la France par les Anglais.

Eric de Mascureau

mardi 28 mai 2024

Les Turcs ottomans à l'assaut de l'Europe

 

Frioul

Qui sont ces Turcs qui, à partir de la fin du XIe siècle, se sont attaqués d'abord aux provinces byzantines d'Asie Mineure puis, à la fin du XIIIe siècle, à la partie européenne de l'Empire byzantin avant d'entreprendre la conquête des Balkans, non sans avoir auparavant encerclé le réduit byzantin dont le point fort était la capitale de l'empire, Constantinople qui tomba finalement entre leurs mains en 1453 ? Constantinople n'était pour eux qu'une étape car, au lendemain de sa conquête, ces mêmes Turcs lancent attaques sur attaques en direction de l'Europe centro-danubienne, mettant par deux fois le siège devant Vienne, une première fois en 1529, une seconde — la dernière — en 1683. Qui sont donc vraiment ces Turcs ?

Les Turcs ne sont pas des Européens

La langue qu'ils parlent n'est pas une langue indo-européenne ; c'est une langue agglutinante qui appartient à la famille des langues altaïques. Les Turcs sont originaires de Haute Asie tout comme leurs cousins Mongols. Lorsque les Turcs ont fait leur apparition en Europe, une Europe alors totalement chrétienne et imprégnée de culture gréco-romaine, ils l'ont fait en tant que conquérants. D'autres peuples, quantitativement moins nombreux il est vrai, plus ou moins apparentés aux Turcs comme les Bulgares, ou cousins lointains comme les Magyars avaient, les premiers au VIIIe siècle, les seconds à l'extrême fin du IXe siècle, été tentés par l'aventure européenne, mais bien vite, ces Bulgares et ces Magyars (Hongrois) se sont intégrés à l'Europe, ont adopté les structures politiques et sociales de l'Europe d'alors et se sont convertis au christianisme. Les Turcs en revanche, eux, n'ont nullement cherché à s'intégrer à l'Europe ; ils ont cherché avant tout à étendre leur domination sur l'Europe et à s'emparer de ses richesses. Musulmans, ils ont cherché non pas à “islamiser” les peuples qu'ils ont soumis — certains d'entre eux se sont ralliés à un islam de surface comme les Albanais et une partie des Bosniaques, davantage par intérêt que par conviction — mais à transformer ces peuples en sujets, plus ou moins durement traités selon les lieux ou selon les époques.

De la conquête des Balkans…

La conquête de l'Europe par les Turcs a réellement commencé à la fin du XIVe siècle, même si, depuis la fin du XIIIe siècle, il y avait eu des actions ponctuelles le long des côtes grecques. Profitant de l'affaiblissement de l'Empire byzantin qui constituait en Europe orientale la seule force capable de leur résister, les Turcs ottomans, à partir de l'empire que leur chef Othoman (1288-1366) avait constitué en Asie Mineure, ont entrepris dans un premier temps le “grignotage” de l'Empire byzantin. L'état de faiblesse de Byzance était tel que l'un des empereurs, l'usurpateur Jean VI Cantacuzène, n'hésita pas en 1346 à donner sa fille en mariage au sultan turc, à lui céder la base de Gallipoli rien que pour obtenir son aide contre son rival Jean V. Avec Gallipoli, les Turcs s'installaient pour la première fois sur le sol européen. À partir de ce point d'appui, ils vont rapidement s'attaquer aux provinces européennes de l'Empire byzantin et aux États balkaniques récemment constitués, la Serbie qui avait connu un essor rapide sous Étienne IX Douchan (1333-1355) — le Charlemagne serbe — et la Bulgarie qui, après des heures glorieuses à l'époque du “Second Empire bulgare” se trouvait en pleine décadence. Au nord-est de la Bulgarie, les provinces danubiennes, la Valachie fondée en 1247 et la Moldavie fondée en 1352, étaient encore fragiles et insuffisamment organisées pour faire barrage à des conquérants tels que les Turcs.

Les premières victimes de l'expansionnisme turc furent les Serbes et les Bulgares. Le sultan Murad I (1359-1389) enleva d'abord aux Bulgares une partie de la Thrace et de la Macédoine et établit en 1365 sa capitale à Andrinople. Puis en 1371, il conquiert sans coup férir la Serbie du Sud. De là, poussant plus au nord, il occupe Nich et enlève Sofia aux Bulgares. La Bulgarie se trouva pratiquement aux mains des Turcs. Seules résistaient encore les principautés rivales du nord de la Serbie. Leur destin pour plusieurs siècles allait se jouer le 15 juin 1389 — selon le calendrier orthodoxe, c'est-à-dire le 28 juin d'après le calendrier latin —, lors de la bataille des Champs des merles — Kosovo Polje — à mi-distance entre Pristina et Mitrovica. La bataille longtemps indécise se termine par la victoire des Turcs conduits par le fils de Murad, Bayazid (Bajazet). Des milliers de soldats serbes y laissèrent leur vie ; quant aux prisonniers, ils allèrent en grande partie alimenter les marchés d'esclaves. Le roi serbe Lazare et les nobles de son entourage furent conduits devant Bayazid qui les fit décapiter. Après sa victoire, Bayazid dirigea ses armées vers le nord à travers la Bulgarie déjà soumise, en direction du bas Danube. Le prince de Valachie, Mircea, malgré l'aide de l'empereur Sigismond, roi de Hongrie, ne put les arrêter ; il dut accepter de payer tribut aux Turcs, ce qui lui permit de conserver l'autonomie politique et religieuse de sa principauté.

Un peu plus tard, en 1396, inquiet de la menace ottomane, l'empereur Sigismond prit la tête d'une véritable “croisade” avec des contingents allemands, hongrois et valaques auxquels s'ajoutaient les 10.000 hommes de Jean sans Peur, le fils du duc de Bourgogne. L'objectif était de libérer les Balkans. La croisade s'acheva le 28 septembre 1396 par un échec cuisant à Nicopolis (Nikopol). L'espoir de libérer les Balkans avait vécu.

… à celle de la Grèce

Maître incontesté des Balkans, Bayazid s'attaque dès lors à la Grèce et aux établissements vénitiens de Méditerranée orientale. En 1395 déjà, il avait fait une rapide incursion dans le Péloponnèse où il s'empara de plusieurs forteresses. Deux ans plus tard, les Turcs reparaissaient en Grèce et occupaient même Athènes pendant quelques mois, tandis que Bayazid avec le gros de ses troupes tentait en vain de s'emparer de Constantinople, puis en 1446 se répandirent en Morée. En se retirant, ils emmenèrent soixante mille captifs qui furent vendus comme esclaves et obligèrent le despote — le gouverneur byzantin — de cette province à payer un tribut annuel. L'Empire byzantin dont le territoire se réduisait comme une peau de chagrin vivait ses dernières heures et se trouvait bien seul pour résister.

Le 29 mai 1453, le fils de Murad II, Mohamet II, s'empara après un long siège de Constantinople. Le dernier empereur était mort au milieu de ses soldats en défendant sa capitale. Pendant trois jours, la ville fut livrée aux soldats turcs qui pillèrent, violèrent, incendièrent et massacrèrent impunément. Les églises et les couvents furent profanés et la basilique Sainte-Sophie, après avoir été dépouillée de ses trésors, fut transformée en mosquée. Quant aux habitants grecs de la ville, ceux qui avaient échappé à la mort furent ou bien vendus comme esclaves, ou bien déportés en Asie Mineure. En quelques semaines, la ville chrétienne et grecque qu'avait été depuis plus de dix siècles Constantinople fut transformée en une ville musulmane et turque.

L'Empire romain d'Orient avait cessé d'exister ; les Turcs étaient maîtres des Balkans et contrôlaient l'Asie Mineure ainsi que les Détroits, tout comme ils étaient en train de se rendre maître de la péninsule grecque : Athènes fut occupée en 1458, Mistra en 1460 et la Morée l'année suivante. Seules quelques îles de la Méditerranée orientale restèrent aux mains des princes chrétiens, Rhodes jusqu'en 1522, Chypre jusqu'en 1571 et la Crète tenue par les Vénitiens jusqu'en 1669.

Vers la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême et la Pologne

Non contents d'avoir soumis l'Europe balkanique et la Grèce, et de s'être assurés le contrôle de la Méditerranée orientale, les Turcs se sont lancés à partir du milieu du XVe siècle à l'assaut des pays du Moyen Danube. Face à la menace ottomane, l'Europe chrétienne a réagi modestement et tardivement. Outre la croisade malheureuse de l'empereur Sigismond et de Jean sans Peur en 1396, rares furent les autres tentatives pour contrer les Ottomans malgré les appels incessants de la Papauté. Certes en 1444, le Hongrois Janos (Jean) Hunyadi, gouverneur de Transylvanie, tenta de libérer la Bulgarie : son intervention se solda par un échec devant Varna ; le roi de Hongrie Vladislas qui avait participé à l'entreprise y trouva la mort ainsi que le légat de pape, Césarini. Hunyadi, devenu régent de Hongrie en 1446, ne renonça pas ; après avoir subi un nouvel échec en Serbie cette fois, il s'efforça de renforcer le système de défense au sud et à l'est de la Hongrie désormais directement menacée. À la demande du pape Calixte III représenté sur place par son légat Jean de Capistran, Jean Hunyade mit sur pied une nouvelle croisade mais, avant même que son armée fût prête, les Turcs qui avaient maintenant le champ libre depuis la prise de Constantinople, vinrent mettre le siège devant Belgrade en juillet 1456. Belgrade était l'une des pièces maîtresses de la défense de la Hongrie. Malgré des assauts répétés, les Turcs échouèrent. Leur dernier assaut le 6 août fut un échec total. Les Hongrois contre-attaquèrent et repoussèrent les Turcs jusqu'aux portes de la Bulgarie. Le danger ottoman était ainsi écarté mais dans les jours qui suivirent la bataille de Belgrade, Jean Hunyade et le légat Jean de Capistran succombèrent à leurs blessures. La victoire de Belgrade, le premier succès chrétien face aux Turcs depuis bien longtemps, eut un grand retentissement en Occident. Le pape décida que dorénavant, en souvenir de ce glorieux événement, on sonnerait chaque jour l'angélus à midi dans toutes les églises du monde chrétien. Le fils de Janos Hunyadi, Mathias Corvin, devenu roi de Hongrie en 1458, mena la vie dure aux Turcs. Il leur reprit la Bosnie en 1463, la Moldavie et la Valachie en 1467, la Serbie en 1482. Ces succès, hélas, furent sans lendemain. Après la mort de Mathias en 1490, la menace ottomane reparut et les territoires libérés par le roi de Hongrie furent réintégrés les uns après les autres dans l'Empire ottoman. Au début du XVIe siècle, l'avènement de Soliman le Magnifique (1520-1566) marqua la reprise des offensives turques, à la fois en Europe centrale et dans tout le Bassin méditerranéen. Les États directement menacés, la Pologne, la Hongrie et la Bohême, étaient des puissances secondaires. Les rois Jagellon de Pologne n'osaient rien faire qui puisse indisposer les Turcs ; leurs cousins Jagellon qui régnaient en Bohême et en Hongrie, Vladislas II (1490-1516) et Louis II (1516-1526), malgré leur bonne volonté, n'étaient pas de taille à lutter efficacement contre les Turcs. Deux grandes puissances en avaient les moyens, la France et la monarchie des Habsbourg sur laquelle régnait Charles Quint, sur les “Espagnes” depuis 1516 et sur le Saint Empire depuis 1519. La France en guerre contre les Habsbourg joua la carte ottomane sous François Ier et, en 1535, une alliance officielle fut même conclue avec Soliman le Magnifique. Désormais, les Habsbourg, seuls ou presque, vont se trouver à l'avant-garde de la défense de la chrétienté occidentale face aux Ottomans.

Face aux Ottomans : Charles Quint et les Habsbourg

Les choses ont commencé plutôt mal. Au début de 1526, Soliman le Magnifique lança ses armées à l'assaut de la Hongrie. Le roi Louis II, malgré les appels à l'aide, se trouve seul. La victoire des Turcs à Mohacs le 29 août 1526 au cours de laquelle le roi Louis II mourut à la tête de ses troupes, eut un retentissement considérable. D'autant plus que Soliman le Magnifique n'en resta pas là ; il se lança dans une expédition dévastatrice à travers la Hongrie, et occupa pour un temps Buda.

Non sans réticences, les Diètes de Bohême, de Croatie et de Hongrie désignèrent, pour succéder à Louis II, son beau-frère Ferdinand de Habsbourg, le frère de Charles Quint, estimant que celui-ci, grâce au potentiel de forces que représentait le Saint Empire, était le seul à pouvoir arrêter les Turcs dans l'immédiat, à les refouler par la suite. Les Turcs se montrèrent également très menaçants en Méditerranée occidentale grâce à leurs alliés barbaresques qui, depuis l'Afrique du Nord, menaçaient les côtes d'Espagne et d'Italie. Charles Quint s'efforça de les contenir et son fils Philippe II utilisa les talents de Don Juan d'Autriche pour les refouler. La victoire de Don Juan à Lépante le 7 octobre 1571 affaiblit pour un temps la puissance navale ottomane mais cette “victoire de la croix sur le croissant” n'empêcha pas les Turcs de conserver une position dominante en Méditerranée orientale jusqu'au XIXe siècle.

Depuis la plaine hongroise qui fut jusqu'en 1686 leur base avancée en Europe, les Turcs lancèrent à plusieurs reprises des attaques en direction de l'Autriche. En 1529, après avoir repris Buda que Ferdinand de Habsbourg avait libéré deux ans auparavant, ils parurent devant Vienne le 22 septembre. Les assiégés résistèrent et parvinrent le 14 octobre à repousser l'assaut donné par les Turcs à travers une brèche dans le Kärntner Tor. Le lendemain, le siège était levé. Par la suite, Ferdinand conclut une trêve avec le sultan dont il se reconnaissait vassal pour la “Hongrie royale”, c'est-à-dire les régions occidentales et septentrionales du royaume, le centre du pays restant aux mains des Turcs. Quant à la Transylvanie, elle devenait une principauté indépendante de fait, dont les princes, théoriquement vassaux des Habsbourg, pratiquèrent à l'égard des Turcs une politique faite d'un savant dosage d'alliance, de neutralité et de soumission, avec le double objectif d'échapper à l'occupation ottomane et de conserver leur indépendance par rapport aux Habsbourg. La trêve fut confirmée en 1547 ; elle assura un demi-siècle de paix précaire en Hongrie. La guerre reprit en 1591 sans résultat décisif ; le traité de Zsitvatorik qui y mit fin en 1616 maintint le statu quo territorial mais libéra la “Hongrie royale” de ses liens de vassalité à l'égard du sultan.

Les relations entre les Turcs et les populations soumises

En cette fin du XVIe siècle, la puissance ottomane était à son apogée. Les Turcs, minoritaires dans la population, exerçaient leur domination sur des millions de chrétiens, orthodoxes pour la plupart, protestants et catholiques en Hongrie. Pour tenir ces populations considérées a priori comme hostiles, les autorités ottomanes ont installé dans les villes et dans les principaux points stratégiques des garnisons turques et parfois même des colons comme en Bulgarie, afin de mieux surveiller les populations soumises. La ville chrétienne occupée, ce sont d'abord une garnison, une administration et également des signes extérieurs indiquant la présence turque, la ou les mosquées avec le minaret, symbole de l'islam victorieux, les établissements de bains, les souks, notamment dans les Balkans.

Comment sont traitées les populations chrétiennes soumises et qui sont majoritaires en nombre ? En fait, la situation varie d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Tout dépend du bon vouloir du gouverneur local, le pacha, tout dépend de la docilité ou de l'esprit de résistance des populations. Il est évident qu'une première image vient à l'esprit, celle du sac de Constantinople et du massacre d'une partie de ses habitants dans les jours qui ont suivi la prise de la ville. Il s'agit ici bien sûr d'un cas extrême, destiné à frapper les esprits et à servir d'exemple. La réalité quotidienne est plus nuancée, heureusement ! Il y a d'abord le cas particulier des Albanais qui, malgré un sursaut de résistance au milieu du XVe siècle à l'initiative de Skanderbeg, se soumirent assez facilement : une majorité d'entre eux se convertit à l'islam, d'autres se réfugièrent en Calabre et en Sicile. Dès lors, l'Albanie fournit au sultan des fonctionnaires, des officiers et de nombreux soldats. Une partie des Bosniaques a choisi aussi de se convertir à l'islam en raison parfois des abus de l'Église orthodoxe à leur égard. Autres peuples relativement privilégiés, les Roumains des principautés danubiennes, vassaux certes du sultan mais qui conservèrent leurs princes, et qui purent pratiquer en toute liberté leur religion orthodoxe. Cette situation relativement favorable a perduré jusqu'à la fin du XVIIe siècle et a favorisé un essor artistique et culturel notable avec la construction de nombreuses églises et monastères et la création d'écoles et d'académies. La situation se détériora à partir de la fin du XVIIe siècle car l'Empire ottoman était alors sur la défensive face aux Habsbourg et aux ambitions de la Russie.

Très différente fut la situation des Bulgares, des Serbes, des Grecs et des Macédoniens, durement traités et étroitement surveillés par les colons turcs implantés sur leur territoire. La terre devint la propriété exclusive du sultan qui en laissait une jouissance toujours révocable aux paysans indigènes moyennant de lourdes redevances. À ces redevances en argent ou en valeur s'ajoutait la devchurmé, à laquelle on procédait en principe chaque année, en réalité plus rarement et en fonction des besoins ; c'était la “cueillette” des jeunes garçons destinés à entrer dans le corps des janissaires après avoir été arrachés à leur famille. Ils formèrent ainsi une troupe d'élite, la garde prétorienne du sultan, le fer de lance des nouvelles conquêtes mais aussi l'instrument de nombreux complots. La Hongrie ottomane, celle des plaines centrales, fut traitée selon ce modèle. Quant à la question religieuse, elle varie d'un pays à l'autre. Les églises orthodoxes furent souvent le bastion de la résistance notamment en Serbie et en Bulgarie.

L'État y contrôlait très sévèrement les évêques et souvent envoyait en Serbie des évêques grecs jugés plus souples. Mais c'est à l'échelon des villages que le clergé orthodoxe joua son rôle de gardien des traditions nationales, ce qui valut souvent aux popes d'être les premiers visés par les autorités au moindre signe d'agitation. Les élites grecques, parfois, n'hésitèrent pas à se mettre au service des Turcs.

Le déclin ottoman

Les premiers signes du déclin de l'Empire ottoman apparaissent en 1664 lorsque les armées de l'empereur Léopold Ier (1658-1705) triomphent des Turcs à la bataille de Szent-Gottard. Faute d'argent et à cause des guerres en cours contre Louis XIV, l'empereur ne put exploiter cette victoire et dut signer avec le sultan la “paix ignominieuse” de Vasvar, provoquant ainsi la protestation d'une partie de l'aristocratie hongroise et des troubles en Hongrie royale qui furent largement exploités par les agents de Louis XIV. Pour conserver leur position en Hongrie, les Turcs s'allièrent au chef des insurgés hongrois Imre (Emeric) Thököly et pour le soutenir, en mars 1683, ils lancèrent une offensive en direction de Vienne. Une nouvelle fois, Vienne, la “pomme d'or” dont les Turcs convoitaient les richesses, fut assiégée. À l'appel du pape Innocent XI, tous les princes du Saint Empire, catholiques et protestants confondus, le roi de Pologne Jean Sobieski, mirent sur pied une véritable “armée européenne” que le duc de Lorraine Charles V conduisit à la victoire, le 12 septembre 1683, sur les pentes du Kahlenberg devant Vienne. Seul, Louis XIV avait refusé de participer à cette “croisade”, interdisant même aux volontaires français de s'y joindre. La victoire du Kahlenberg marque le début du reflux ottoman. Léopold Ier confia au duc de Lorraine et au prince Eugène de Savoie le soin de poursuivre les Turcs et de les chasser de Hongrie. Successivement, Eztergom, Vac, Visegrad furent libérées. Puis le 2 septembre 1686 ce fut au tour de Buda, le “bouclier de l'islam”, après 119 ans d'occupation turque. Au cours des années suivantes les victoires du prince Eugène, notamment celle de Zenta en 1697, permirent l'expulsion définitive des Turcs du territoire hongrois, ce qui fut officialisé par les traités de Karlovitz (Karlovici) en 1699 et de Passarovitz en 1718.

Le réveil agité des Balkans

L'Empire ottoman était maintenant sur la défensive. À la fin du XVIIIe siècle et surtout au cours du XIXe siècle, on assiste à un réveil des peuples balkaniques. Les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares et enfin les Albanais se constituent en États indépendants face à un Empire ottoman en pleine décadence. Mais le tracé des frontières entre les nouveaux États, rendu compliqué par l'enchevêtrement des populations, a suscité des tensions, des rivalités, voire des guerres souvent encouragées de l'extérieur par les grandes puissances. On parle désormais de “poudrière des Balkans”. Les Balkans en effet deviennent un enjeu majeur dans la lutte d'influence à laquelle se livrent les deux grandes puissances voisines et rivales, la Russie et l'Autriche-Hongrie, mais aussi l'Allemagne et le Royaume-Uni. Et ce n'est pas tout à fait le fruit du hasard si c'est à Sarajevo, au carrefour du monde chrétien et de l'islam, que va débuter en 1914 la “guerre civile européenne” le dernier cadeau empoisonné offert par les Turcs à l'Europe.

Henri Bogdan (Professeur émérite d'histoire à l'Université de Marne la Vallée), avril 2005, Clio.fr.

Frioul

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mercredi 22 mai 2024

Quand les Turcs saccageaient le Frioul

 

Frioul

La guerre vénéto-ottomanne (1499-1503), si elle interroge les rapports entre politique et religion alors, reste oubliée de la mémoire italienne. Retour sur cet épisode.

[carte de Venise par le géographe et amiral ottoman Piri Reis, XVIe siècle]

Pier Paolo Pasolini, qui était Frioulan (et fier de l'être), a tou­jours gardé le souvenir des histoires que la tradition orale et populaire lui avait légué ; plus tard, il a lu les docu­ments conservés dans les archives municipales de sa pro­vince. Ces souvenirs et cette lecture l'ont conduit à écrire une pièce de théâtre, où transparaît toute son émotion, I Turcs tal Friûl, dans laquelle il a introduit une prière rap­pelant les invasions les plus effrayantes de ces cinq der­niers siècles, remémorées par les documents d'archives de no­tre Europe. Cette œuvre dramatique de Pasolini est l'une des rares pièces jamais rédigées sur l'invasion et l'oppres­sion subie par le peuple frioulan, face aux Ottomans. Quels ont été les faits historiques ?

Les premières pressions ottomanes sur la Padanie orientale re­montent à plus de 500 ans, quand les troupes d'Osman Bey amorcent une série d'incursions terribles en partant de leurs bases en Bosnie, terre où ils se sont installés après le succès de l'invasion menée personnellement par le Sultan Mourad I et la défaite de l'armée serbe au Champs des Mer­les au Kosovo-Métohie en 1389.

En 1415, l'armée ottomane soumet la Slovénie (terre im­périale !) et des bandes d'irréguliers bosniaques et albanais pénètrent dans le Frioul pour en saccager les campagnes. Ils n'osent pas encore s'approcher des villes, bien défendues par les troupes de la Sérénissime. En 1472, pour la pre­miè­re fois, une armée régulière ottomane se présente aux fron­tières. Huit mille cavaliers turcs franchissent l'Isonzo et arrivent aux portes d'Udine. Leur nombre est toutefois in­suf­fisant pour disloquer les défenses frioulanes. Ils se con­ten­tent de décrocher en emportant leur butin et les escla­ves qu'ils ont capturés au sein de la population. Venise sent le danger et ordonne la construction d'une ligne de fortifi­ca­tions entre Gradisca et Fogliano et d'un mur entre Gra­dis­ca et Gorizia. Cinq ans plus tard, le 31 octobre 1477, une véritable armée bien structurée attaque le Frioul, déjà é­prouvé en août par une invasion de troupes de cavaliers, légères et mobiles. Lorenzo de Papiris nous narre cette attaque dans une chronique conservée dans les archives du chapitre d'Udine. L'avant-poste de Cittadella sur l'Isonzo tom­be ; les Ottomans se répandent dans le Frioul. Vieillards et enfants sont systématiquement massacrés. Les garçons et les femmes sont enlevés pour être réduits en esclavage dans l'Empire ottoman. Au printemps suivant, les hordes tur­ques pénètrent en Carniole et en Carinthie, terres ger­ma­niques et impériales, pour y commettre les mêmes dé­pré­dations. Ces attaques sont les premières escarmouches dans une longue série d'invasions.

1499 : le Frioul ravagé et incendié

[Ci-dessous : 1 - Yaya, chrétien des Balkans au service des ottomans, début XVe siècle ; 2 - Sipahis turc vers 1400, caractéristique des armées ottomanes de cette époque ; 3 - Fantassin d'élite ottoman, début XIVe siècle.]

Frioul

Dans la nuit du 28 septembre 1499, une armée de 30.000 hom­mes, commandée par Skender Pacha [Mihaloğlu Iskender Pacha]sanjakbey du Pachalik de Bosnie [plus connu, son neveu Mehmet Beg Mihaloglu participe à la prise de Belgrade en 1521 qui met fin à l’autonomie de la Serbie], vient renforcer les bandes d'irréguliers bosniaques, albanais et tziganes qui é­cu­ment les campagnes à la recherche de butin et d'escla­ves. Les 30.000 hommes de Skender Pacha franchissent l'Ison­zo, assiègent la forteresse de Gradisca, où se sont retran­chées les troupes de la Sérénissime. Tout le Frioul est in­cen­dié : du haut des clochers de San Marco à Venise, on pou­vait voir rougir les flammes des incendies allumés par les Ottomans dans toute la plaine, de la Livenza jusqu'au Ta­gliamento. Les flèches incendiaires, enduites de soufre, n'é­pargnaient ni les petites bourgades ni les fermes isolées. Les Ottomans assiègent ensuite Pantanins. Aviano, Polceni­go, Montereale, Valcellina et Fono tombent les unes après les autres. Morteglan, solidement fortifiée, résiste, mais un tiers de la population est tué ou déporté. Selon le haut ma­gi­strat vénitien Marin Sanudo, 25.000 Frioulans disparais­sent durant cette invasion. Marco Antonio Sebellico, de Tar­cento, écrit que toute la plaine entre l'Isonzo et le Ta­gliamento n'est plus qu'un unique brasier. Aujourd'hui en­co­re, une stèle rappelle l'événement à la Pieve de Tricesimo : « … et le dernier jour d'octobre, les Turcs ont franchi l'Isonzo pour venir ensuite brûler notre patrie de fond en comble ».

La valeur militaire des estradiots serbes

Les seules troupes capables d'opposer une résistance réelle aux Ottomans ont été les estradiots (ou stradiotes) serbes et grecs qui combattaient pour le compte de la Sérénis­si­me. Ces troupes réussirent à tuer mille Ottomans dans les durs combats sur la plaine d'Udine. Elles connaissaient bien les techniques de combat des Turcs : de rapides incursions de cavaliers, qui criblent leurs cibles de flèches incen­diai­res, puis feignent de se retirer, pour ré-attaquer avec la ra­pi­dité de l'éclair. Les estradiots étaient capables de contrer cette stratégie, propre des peuples de la steppe. Ils ont aus­si été utilisés contre les alliés des Turcs, les Français, en pénétrant les rangs de la cavalerie lourde pour en dis­loquer les dispositifs.

Le 4 octobre, comblés de butin et d'esclaves, l'armée otto­mane s'apprête à repasser le Tagliamento, mais la rivière est en crue et tous les prisonniers ne peuvent se masser sur les bacs et radeaux. Pour ne pas s'en encombrer, Iskander Bey en fait égorger plus de mille sur les rives du Taglia­men­to. Le gros de l'armée passe à côté de Sedegliano, assiège le château de Piantanins, et met un terme à la résistance désespérée des Frioulans, commandés par Simone Nusso de San Daniele, qui, capturé, sera empalé par les vainqueurs. Le château est complètement rasé.

Le Frioul mettra de très nombreuses années pour se re­met­tre de ces ravages. Le Doge de Venise, Agostino Barbarigo, à la demande des nonnes d'Aquileia, exempte de nom­breu­ses communes de l'impôt. Le Sultan Bajazed II, plus tard, reprend cette guerre d'agression contre Venise sur terre et sur mer, avec l'appui de la France, allié traditionnel des Ot­tomans. Marco d'Aviano, prédicateur de réputation euro­péen­ne, qui s'était distingué pendant le siège de Vienne en 1683, n'a jamais cessé de puiser des arguments historiques dans les chroniques frioulanes relatant ces invasions. C'est ce qu'il a fait quand il exhortait les troupes de l'armée européenne qui s'apprêtaient à libérer l'Europe du Sud-Est de la domination turque. L'écrivain contemporain Carlo Sgor­lon retrace la biographie de ce prédicateur thaumatur­ge dans son roman Marco d'Europa (1993).

Archimede BontempiNouvelles de Synergies Européennes n°49, 2001.

(article paru dans La Padania, le 20 octobre 2000)

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lundi 6 mai 2024

Les discours du Prince Nicolas Machiavel (1469-1527)

 

Machiavel

À la fin du XVe siècle, l'Italie, le berceau de la Renaissance et du capitalisme commerçant, était divisée en une multitude de principautés qui se querellaient sans cesse, malgré qu'elles fussent trop faibles pour s'opposer aux visées expansionnistes des royaumes de France et d'Espagne et du Saint Empire. L'instabilité caractérisait la vie politique, car les gouvernements de ces petits États changeaient au gré des insurrections populaires ou des intrigues ourdies par les grandes familles, les retournements d'alliance entre principautés étaient fréquents, enfin les vaincus ou les plus faibles faisaient souvent appel aux puissances étrangères qui convoitaient les territoires italiens.

La carrière diplomatique

C'est dans ce pays riche mais déchiré que naquit Nicolas Machiavel, en 1469. En ce temps, Laurent de Médicis, dit le Magnifique, un monarque esthète et protecteur des arts, régnait sur Florence. Son falot successeur, Pierre II, fut chassé de la ville en 1494, parce qu'il avait négocié avec le roi Charles VIII au détriment des libertés de la ville. L'instigateur de la révolte, le moine fanatique Savonarole, instaura une théocratie, mais il fut à son tour renversé et exécuté en 1498. Les insurgés rétablirent l'ancienne république et, la même année, Machiavel entrait à son service.

Il prit d'abord la fonction de secrétaire à la Seconde Chancellerie qui traitait des affaires intérieures. Très vite, les autorités reconnurent son érudition et sa vivacité d'esprit et il passa au Conseil des Dix qui lui se chargeait des affaires étrangères et des questions militaires. Au cours des quatorze années suivantes, le gouvernement lui confiera de nombreuses missions diplomatiques, il rencontra ainsi la plupart des personnalités politiques de son temps, comme César Borgia, Louis XII ou l'empereur Maximilien Ier (le grand père de Charles Quint).

Dans les mêmes fonctions, il tâta des arts militaires. À l'époque, la plupart des États ne possédaient pas d'armée permanente, ils louaient les services de mercenaires, les Condottieri qui commandaient leurs troupes privées. Les Condottieri s'avéraient souvent peu fiables, ils agissaient en fonction de leurs intérêts personnels, ils changeaient parfois de camps ou ils cessaient une campagne lorsque la solde ne suivait pas. Pour remédier à ce problème, Machiavel proposait de constituer une armée nationale. Suivant ses conseils, le gouvernement leva une milice dont Machiavel devint le secrétaire en 1506. Pendant trois ans, il arpenta le territoire de Florence pour recruter et organiser la nouvelle armée. En 1509, il assista au long siège de Pise que l'armée florentine avait investi.

Mais les événements allaient bientôt mettre un terme à la carrière de Machiavel. Le pape Jules II s'allia avec l'empereur Maximilien et le roi d'Espagne contre Louis XII afin de bouter les Français hors d'Italie. Or Florence soutenait le roi de France et le sort des armes ne lui fut pas favorable. La victoire de la Sainte Ligue entraîna le retour des Médicis au pouvoir à Florence et, malgré les efforts qu'il déploya pour les séduire, Machiavel entra en disgrâce. Pire, il fut impliqué dans un complot et jeté en prison, mais en il sortit à la faveur d'une amnistie décrétée pour fêter l'accession au pontificat de Jean de Médicis sous le nom de Léon X en 1513.

L'œuvre littéraire

Exilé, il se retira dans sa petite propriété de San Casciano. À maintes reprises, mais en vain, il sollicita un poste à la Seigneurie des Médicis. Jusqu'alors, il avait surtout écrit des rapports diplomatiques dont la clarté et la pénétration étaient appréciées en haut lieu. il avait également versé avec bonheur dans l'art épistolaire. Ses lettres de jeunesse nous font découvrir un personnage jouisseur et farceur que l'écrivain Somerset Maugham a mis en scène, avec un humour très britannique, dans son joyeux roman La Mandragore.

Dans sa retraite, il entreprit la rédaction de ses Discours sur la première décade de Tite Live, un commentaire des dix premiers livres de son histoire de Rome de l'auteur antique qui couvre la période allant de la fondation de Rome à l'an 9 av. JC et comprenait 142 livres dont 35 seulement nous sont parvenus.

En 1513, il interrompit son travail d'exégèse pour rédiger d'un jet la première version de son œuvre la plus célèbre, Le Prince, qu'il dédicaça à Laurent II de Médicis dans l'espoir de rentrer en grâce. Il acheva ensuite les Discours, puis repris et peaufina "Le Prince" en 1519. De son vivant, les deux œuvres ne circuleront que sous la forme de manuscrits et elles ne furent imprimées qu'après sa mort. Le Prince fut inscrit à l'index des livres proscrits par l’Église en 1559 et le Concile de Trente, qui relança la Sainte Inquisition, ordonna de brûler les livres sulfureux de Machiavel.

De 1520 à 1526, il rédigea une monumentale Histoire de Florence que Jules de Médicis, le futur pape Clément VII, lui avait commandée. Dans le métier d'historien, il innova par son approche rationnelle et critique qui refusait tout recours aux explications miraculeuses ou magiques des événements. Par ailleurs, il écrivit des poésies et du théâtre, dont La Mandragore, sa meilleure pièce, qui inspirera le "Malade imaginaire" de Molière.

Deux livres à mettre en regard

Le Prince et Les Discours doivent se lire en parallèle, l'un ne se comprend pas sans référence à l'autre, bien qu'il s'agisse d'ouvrages de facture fort différentes. Il importe de lire de concert Le Prince qui est une sorte de manuel pour l'homme d’État et "Les Discours" qui présentent la politique du point de vue du peuple. Le Prince, auquel Machiavel doit sa notoriété, séduit parce qu'il est d'une lecture aisée, le style en est concis et limpide, l'auteur enchaîne les hypothèses et raisonnements en les illustrant d'exemples tirés de l'histoire antique et de son expérience personnelle. Ce petit livre est subdivisé en vingt six chapitres aux intitulés clairs. Dans un premier temps, l'auteur présente les différentes manières d'acquérir et de conserver une principauté. Ensuite, il analyse les principes fondamentaux de la politique intérieure et extérieure. Puis, il décrit la figure du Prince, l'homme d’État idéal. Enfin, dans le dernier chapitre, il appelle à la venue d'un Prince qui réunisse les Italiens l'Italie sous son autorité. Au contraire, Les Discours constituent un ouvrage nettement plus long et touffu, il semble au premier abord difficile de suivre le cours sinueux des subtiles pensées de Machiavel. Souvent aussi, la lecture de cette somme rebute l'homme contemporain par ses références récurrentes à la culture classique. La plupart des chapitres se terminent, à l'instar des fables, par une sorte de leçon politique. Machiavel ne nous livre pas une simple apologie des institutions romaines, il recourt sans cesse à des comparaisons avec de événements contemporains et il établit que la grandeur de Rome résulta du constant conflit entre les patriciens et la plèbe.

Aperçu de la pensée machiavélienne

Selon Machiavel, la politique consiste avant tout à fonder un ordre nouveau et ensuite à conserver le nouvel État, de sorte qu'elle se réduit au pouvoir et à son exercice. En cela, Machiavel innove radicalement et il rompt avec l'école qui s'inspirait des théories d'Aristote dont on avait redécouvert l'œuvre aux alentours de 1300. Dans l'esprit des aristotéliciens, la vie s'interprète en termes de "fins" et de biens" hiérarchisés. Autrement dit, la politique est un moyen de réaliser un idéal. L'homme, cet "animal rationnel", s'épanouit au sein de la cité en pratiquant des vertus qui sont à la fois civiques et morales. Toute l'activité politique tend vers un bien supérieur, qu'il soit naturel ou révélé. "La Cité" de Platon ou "L'Utopie" de Thomas Moore offrent deux beaux exemples de cette conception du politique, dans les deux cas, un philosophe rêve un univers dont la perfection fait par contraste ressortir les défauts de la société réelle. Par ce truchement, ils critiquaient leur monde respectif, le premier la démocratie athénienne décadente, le second l'Angleterre de son temps. De son côté, l’Église se servait du discours aristotélicien pour justifier ses prétentions sur la souveraineté terrestre. En effet, dans un monde christianisé, la fin supérieure ne pouvait être que l'accomplissement du message divin.

En décrétant que la politique est avant tout un ensemble de pratiques, Machiavel déplace la question morale. Autrement dit, il affirme que le bien ou la fin ne peut naître que du mal appliqué avec raison, discernement et pondération. En effet, il ne s'agit plus de réaliser un idéal, mais bien de fonder un nouvel État. Pour ce faire, le Prince a besoin d'autres qualités que l'homme vertueux. Il utilise selon les circonstances la loi ou la force, la crainte ou la séduction, la vérité ou le mensonge. D'où la fameuse citation tronquée "La fin justifie les moyens" signifiant que pour parvenir à créer un bien (le nouvel État), le Prince devra souvent user de méthodes réprouvées par la morale.

Pour autant, Machiavel n'est ni amoral ou immoral, il refoule la question en dehors de l'action et la situe au niveau des objectifs, car ce qui motive l'action du Prince est la fondation d'un État et l'institution de lois bonnes pour la multitude, lui-même est au-delà de la morale et on ne peut le juger que sur le résultat de son action. « Quand l'acte accuse, le résultat excuse » affirme-t-il dans Les Discours !

Le Prince veut soulager le peuple en le délivrant de l'oppression. La fondation d'un ordre nouveau, entreprise ô combien périlleuse, car l'homme craint et résiste au changement, passe par l'alliance du Prince et du Peuple contre les Grands et l’Étranger. Dans cette lutte, le Prince incarne le principe actif, il apporte et suscite le changement, alors que le rôle du peuple est de maintenir et conserver le nouvel ordre établi. Ici aussi, Machiavel introduit une nouveauté en faisant du peuple un acteur de la politique, alors qu'auparavant il n'en était que le spectateur et la victime.

Contrairement à ce que pourrait faire croire une lecture unilatérale du Prince, Machiavel opte pour la république, qu'il a d'ailleurs servie pendant toute sa carrière. L'avantage de la république sur la monarchie réside dans le fait que, une fois bien établies, les lois, permettent à l’État de se maintenir, même s'il n'a plus d'homme exceptionnel à sa tête. Au contraire, les monarchies déclinent ou s'éteignent quand leurs dirigeants manquent de caractère.

De la vertu et de la fortune du Prince

Le Prince possède deux qualités essentielles : la vertu et la fortune. La vertu renvoie à l'initiative et au discernement dont il doit faire preuve dans l'action. Elle reste équivoque car elle oscille sans cesse entre la justice et la force. Elle se manifeste à la fois comme puissance et légitimité. Mais les modèles de vertu ne sont jamais parfaits et chaque héros est différent, car les événements et les situations historiques étant dissemblables, les princes se distinguent parce qu'ils ne vivent pas les mêmes circonstances et n'affrontent pas les mêmes situations. Seul demeure la figure de l'homme d’État qui regarde la réalité en face et s'y adapte pour vaincre, quitte au sacrifice de ses propres convictions. (Quand Henri IV abjure le protestantisme pour devenir roi, il fait acte de machiavélisme). Quant à la fortune, elle ne signifie pas seulement la chance, mais plutôt la situation historique qui favorise plus ou moins les projets du Prince. L'homme d’État évalue les forces en présence, juge du moment opportun de l'action, il combat la nécessité. Lorsqu'il agit, il exploite par sa vertu la marge de liberté que lui offre la fortune. Machiavel a donc une vision volontariste de l'histoire, mais il ne nie pas pour autant les contraintes matérielles, estimant que le Prince maîtrise environ la moitié des faits et de leurs causes.

Bien que Machiavel consacre de nombreuses pages à la force militaire, la ruse n'en demeure pas moins l'arme principale du Prince qui « doit savoir bien user de la bête, il en doit choisir le renard et le lion ; car le lion ne se peut défendre des rets, le renard des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets, et lion pour faire peur aux loups. Ceux qui veulent simplement faire les lions, ils n'y entendent rien ». Machiavel aspirait à la venue d'un héros rédempteur qui unifiât l'Italie. Cette union devait reposer sur l'alliance du Prince au peuple contre les Grands, c'est-à-dire les seigneurs féodaux. Avec Machiavel, nous assistons à la naissance de l’État moderne. En effet, le Prince n'incarne plus la souveraineté divine comme les rois du Moyen Âge, il exerce une fonction en tant qu'égal du peuple, sans le toiser ni le dédaigner.

La postérité rouge et noire de Machiavel

On sait que Le Prince fut souvent commenté et encore plus souvent décrié. Un des cas les plus célèbres est L'antimachiavel écrit par le jeune roi Frédéric II qui pourtant appliqua durant son règne une politique des plus machiavéliques. En ce sens, il suivait les préceptes du Prince qui doit paraître bon, malgré ses actes. Comme nous ne pouvons passer en revue le flot d'écrits suscités par l’œuvre de Machiavel, nous nous intéresserons ici à la lecture qu'en ont faite les penseurs communistes et fascistes.

Les socialistes citent peu souvent Machiavel et leurs jugements sur ses écrits sont divergents. Un Proudhon dans sa Philosophie de la misère traite Machiavel de "théoricien du despotisme" et considère que le florentin n'avait envisagé la société que sous l'angle de "l'inégalité et de l'antagonisme". En revanche, dans L'idéologie allemande, Marx le place aux côtés d'auteurs anciens, tels que Hobbes et Spinoza, qui présentaient la force comme fondement du droit. De cette manière, la politique devenait une sphère autonome qui devait être analysée en dehors des considérations morales. Quant à Lénine, curieusement, il ne s'intéressait pas à Machiavel.

Sans doute, Antonio Gramsci, le fondateur du parti communiste italien, fut le marxiste qui étudia le plus l'œuvre du florentin. Il faut dire qu'il avait du temps libre, puisqu'il rédigea ses Notes sur Machiavel, la politique et l’État modernes dans les prisons de Mussolini. Gramsci considère non sans raison que Le Prince n'est pas un traité théorique mais un manuel pour l'homme d'action. Machiavel a souvent été détesté parce qu'il dévoile le secret du pouvoir, met à nu ses mécanismes, enlève le masque des politiciens qui cachent leurs actions sous le couvert de mobiles moraux ou religieux. Et les leçons de Machiavel peuvent servir tant aux gouvernants qu'au prolétariat, car le Prince nouveau auquel Machiavel aspire n'est pas un quelconque tyran, mais bien le peuple qui devra se choisir un chef. Ainsi agiront les masses jacobines puis bolcheviques qui sacrifieront les intérêts individuels au bien commun de la révolution populaire. Sous sa plume, Machiavel devient le "premier penseur à formuler l'idée de la nation italienne, le théoricien de la classe dominée, qui lui enseigne les conditions de son émancipation, et le fondateur du réalisme scientifique jugé en son essence révolutionnaire" !

Celui qui avait jeté Gramsci en prison admirait aussi Machiavel, mais ne l'interprétait pas de la même manière… Dans sa jeunesse, Mussolini avait soutenu une thèse sur Machiavel et, en 1924, préfaçant une réédition de ses œuvres, il le transforma en écrivain préfasciste. Comme le florentin, le Duce croyait les hommes versatiles et méchants, mais il voyait dans le Prince une figure de l’État qui seul représente l'intérêt général et l'ordre harmonieux. Le peuple, cette masse d'égoïstes indisciplinés, ne possédait pas la souveraineté et la volonté populaire n'était qu'une farce. Dans l'esprit de Mussolini, le Prince nouveau incarne l’État et l’État, c'est le Duce.

Autant dire, qu'il n'a pas compris un élément fondamental des écrits de Machiavel : le Prince ne s'identifie pas à l’État, il exerce ses fonctions en son sein, au profit du peuple, tout en (re)connaissant et utilisant les défauts intrinsèques aux hommes. Certes, leur nature ne changera pas, mais l'organisation de la société (la Loi) peut en partie remédier à leur imperfection et favoriser le développement de leurs qualités. À son tour, une grande nation engendrera de nouveaux Princes ou un Prince collectif.

Frédéric Kisters, Devenir n°18, 2001.

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