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samedi 16 novembre 2024

La Décadence, de Julien Freund

  

La Décadence, de Julien Freund

La décadence n’est pas pour Julien Freund un objet polémique. L’acceptation ou le refus du thème ne devrait pas même distinguer les factions politiques, prisonnières de représentations et de discours constituant autant d’« options superficielles ». Elle est un phénomène naturel — et banal — auquel aucune civilisation ne peut prétendre échapper. Toute civilisation connaît tôt ou tard la décadence, à l’image de l’individu porté par sa mère, livré à l’angoisse de l’accouchement, au mûrissement et au déclin. La décadence a donc « été le destin de tous les peuples disparus ». Elle est « une des catégories fondamentales de toute interprétation historique ».

Les philosophes présocratiques en font une catégorie constitutive de leur cosmologie et de leur philosophie politique : Xénophane († 478 av. J.-C.) conçoit l’univers comme une suite de cycles de disparitions et de renaissances se répétant inéluctablement. Empédocle († vers 435 av. J.-C.) fait de la décomposition de l’Un la condition de la constitution du Multiple (et ainsi de suite), au sein d’un monde à la fois dynamique et éternel. Suivant la formule suggestive de Freund, la « décadence n’est pas une cessation d’existence, mais une autre façon d’exister dans le Tout. » Platon inaugure une tradition — normative, dépendante d’une Cité idéale — sans rompre avec le thème. Tous les régimes sont des formes déchues du modèle, et tous sont historiquement voués à la corruption. Au sortir de l’époque médiévale, le théoricien de la souveraineté Jean Bodin (†1596) adapte, renouvelle les questionnements antiques en vue d’une action politique : par-delà les considérations théologiques sur le sens de l’Histoire il importe « de savoir si la république succombe à un mal intérieur ou sous les coups de l’extérieur ».

Ordre du monde ou praxis politique ? Le constat d’un phénomène objectif se double chez Julien Freund d’une approche scientifique. Comment définir, penser, analyser l’affaiblissement et la dégradation des sociétés et des cultures ? Freund présente ici un impressionnant inventaire, qui de Polybe à Taine, passant par Machiavel et Herder, révèle la récurrence d’un questionnement. Fait révélateur sans doute : la décadence n’est pas seulement un objet académique, mais un thème culturel structurant. L’espace européen n’est-il pas hanté par « le spectre de la ruine de Rome » ? Ses membres fébrilement tentés de s’inscrire dans « la vague de projets, de programmes et de plans, plus ou moins utopiques, qui se proposent en principe, par la rénovation ou la révolution, de porter remède à la situation ressentie comme détériorée ? » Plus que d’autres civilisations sans doute, l’Europe est indissociable de l’idée de décadence. Par-delà l’organisation de son territoire et la sensibilité de ses populations, elle est à la fois nostalgie et aspiration au dépassement ; crainte de l’affaiblissement et recherche d’un antidote.

L’idée selon laquelle on ne saurait parler de décadence tant qu’une civilisation « demeure fidèle à l’impérativité de ses normes » a dès lors quelque chose de paradoxal. Rester fidèles à nos normes, n’est-ce pas scruter en chaque État, chaque corps de métier, chaque individu, les signes de l’abaissement ? La décadence participe à notre constitution — au moins comme souci. On se souvient que Julien Freund publia en 1980 un essai sur La fin de la Renaissance, diagnostiquant la faiblesse contemporaine de notre petit cap de l’Asie, menacé par la rationalisation, l’intellectualisation, la technicisation et le matérialisme porté par les mouvances socialistes utopistes. Titre éloquent, évoquant à la fois la dynamique de la civilisation européenne — se traduisant par des cycles de restauration et de réinvention — et le pressentiment d’une impuissance.

Synthétisant l’histoire d’une notion, Freund allie étonnamment le sentiment d’urgence au pragmatisme ; la considération d’un processus entraînant chaque individualité et le souci de l’action concrète, à hauteur d’homme. Si « Mitterrand se trouve embarqué dans la décadence de l’Europe comme le fut le conservateur Churchill », une « conduite politique efficace et sensée se fonde sur des prévisions et non sur des prédictions ». Aucun exorcisme ne suffira à éloigner le spectre du déclin, et les invocations valent ici moins que le respect préliminaire des règles simples de la vie sociale. Qu’en est-il de notre action quotidienne, de nos habitudes ? Aucune grandiloquence chez Freund, mais une ambition.

L’enseignement propre de Julien Freund, marqué par l’humilité à l’égard du réel — ou du concret —, relève de quelques données élémentaires. Une civilisation est en péril « lorsqu’elle sacrifie ses libertés, corrélatives de contraintes, à une prétendue libération de toute règle, de toute convention, c’est-à-dire lorsqu’elle décrie ses institutions politiques, judiciaires, militaires ou pédagogiques qui constituent son fondement. » À l’heure où la civilisation européenne semble prise en étau entre l’Est et l’Ouest (mais Tocqueville ne voit-il pas dès 1835 l’Europe soumise aux pressions des Russes et des Anglo-Américains ?), Freund nous rappelle qu’une « décadence a généralement sa source dans l’infidélité aux principes de la civilisation concernée. Pour ce qui concerne l’Europe, ces principes se laissent résumer en deux qui me paraissent essentiels : le sens de la vérité et le sens des libertés. » Appel à la responsabilité individuelle et présentation des théories les plus raffinées se rejoignent ici logiquement.

Les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains (1734) de Montesquieu invitent à une réflexion générale sur le déclin de toute civilisation. Rome est historiquement victime de sa grandeur, de l’accroissement des contradictions internes, de sa démesure. « Demander dans un État libre des gens hardis dans la guerre et timides dans la paix, c’est vouloir des choses impossibles ». Sauf à sombrer dans le « despotisme asiatique » et s’imposer le recours récurrent à la violence, il n’est pas possible d’entretenir simultanément le type anthropologique nécessaire à la conquête et à l’administration des territoires conquis. Le luxe et la mollesse corrélés à l’expansion appellent l’instauration d’un régime hybride — sans tyran, mais sans liberté — à l’exemple du Principat d’Auguste (un « extrême centre », dit-on désormais). Mais ne faut-il pas tôt ou tard recourir aux forces externes pour revivifier l’État et suppléer à sa société ? Quoi qu’il en soit, la discussion sur la décadence devient un lieu commun du public cultivé au cours du XVIIIe siècle. Edward Gibbon, fameux auteur de The Decline and the Fall of the Roman Empire (1776), veut « examiner si l’Europe peut craindre encore une répétition des calamités qui renversèrent l’empire de Rome et anéantirent ses institutions. » À la fin du XVIIIe siècle, Herder et Novalis peuvent certes concevoir des perspectives plus positives : la décadence de Rome a pour conséquence de transmettre la culture au continent. La civilisation défunte constituerait la semence de nouvelles entités.

De la pensée de la dégénérescence de Polybe († vers 120 av. J.-C.) à la théorie de la circulation des élites de Vilfredo Pareto († 1923), les thèses qu’exposent Julien Freund sont peut-être d’un moindre secours que la méditation des exemples historiques. De fait, le thème de la chute de Rome s’avère redondant ou indépassable. Si la chute est un fait, les causes du déclin et les moyens de la restauration nous restent difficiles à saisir. La modestie des moyens humains — dans une optique typiquement freundienne — n’implique cependant pas de renoncer à comprendre et agir. Dès le IIIe siècle, les empereurs succédant à Commode ne sont plus que rarement issus des territoires de la romanité historique. Le centre de gravité impérial se déplace : l’empereur Dioclétien ne réside plus habituellement à Rome, mais à Nicomédie en Asie Mineure. Les infiltrations des Germains s’accompagnent de leur intégration au sein des forces armées, palliant la nette pénurie de troupes italiques (liée à la démographie, à l’affaiblissement du civisme, à l’évolution socio-anthropologique ?). Les Parthes menacent en Orient tandis que les tribus germaniques considèrent la traversée du Rhin et du Danube. L’expatriation fiscale de Romains en territoire barbare s’affirme probablement, tandis que l’espérance de la pax romana — le goût des terres arables et d’une sécurité relative — attire les migrations barbares. Que faire dès lors ? Citons ici Julien Freund :

« Les réactions des contemporains du déclin de l’Empire romain furent aussi diverses que le sont de nos jours celles des témoins de la possible décadence de l’Europe : les uns refusaient d’y croire, d’autres s’efforçaient de faire front, d’autres encore pactisaient avec les puissances qui menaçaient l’intégrité de l’Empire. À la Cour de l’empereur Théodose, puis de son fils Arcadius, deux clans s’opposaient, celui des antigermaniques avec Aurélien et celui des progermaniques avec Eutrope et Césarius (tous ou préfets du prétoire ou ministres). »

Désorientés, païens et chrétiens s’attachent à penser la nouvelle donne — saisir le processus de la décadence —. Ambroise de Milan († 397) distingue les ennemis extérieurs des ennemis intérieurs ; décrit le péril représenté par l’invasion des Goths, des Sarmates, des Alains et des Huns ; dénonce la remise en cause systématique de la légitimité impériale et le déclin des mœurs. L’intellectuel chrétien propose une représentation collective, établit les conditions mentales d’une action décidant du destin de l’Empire. Après l’échec de la restauration néo-païenne entreprise par l’étonnant Empereur Julien (dit l’Apostat [† 363]), d’aucuns feront des Goths l’objet de leurs espérances ou de leurs craintes. Orose († vers 418), Paulin de Nole († 431), Sidoine Apollinaire († 489), trahissent parmi beaucoup d’autres les tensions et hésitations de ces décennies de prise de conscience du déclin… Les Germains ne se sont-ils pas contentés de prendre possession d’un empire décadent ? Leur vertu (leur capacité historique) évoque celle des anciens Romains, sans qu’ils ne cessent de constituer un péril. Reste quoi qu’il en soit à comprendre le déclin de la « Romanie » (Procope de Césarée [† 565]), à en maintenir d’une manière ou d’une autre (depuis Constantinople ? grâce à certains barbares ?) l’idéal et les capacités souveraines.

L’ouvrage de Julien Freund incite ici à reconsidérer notre échelle temporelle de raisonnement et la signification que nous accordons aux événements. On sait que l’Empire romain d’Orient ne disparaît qu’en 1453, lors de la prise de Constantinople par les Ottomans. En Occident, le mythe du monde antique stimule et catalyse les efforts collectifs. Clovis arbore au Ve siècle la pourpre consulaire ; Charlemagne est sacré en l’an 800 ; la « renaissance » des études au XIIe siècle annonce à bien des égards la Renaissance du XIVe siècle ; jusqu’aux tentatives de refondations propres à l’époque moderne. Si les dés furent plusieurs fois jetés, on ne cessa pas de les lancer en dépit des effondrements, catastrophes, crises et agonies. Nous assurant de la pérennité et de la fécondité du mythe impérial, l’historiographie contemporaine peut réévaluer la gravité de la crise de la civilisation romaine. L’archéologue et historien Bryan Ward-Perkins (Oxford) égraine ainsi les marqueurs du désastre dans son essai sur La chute de Rome (2018 [2005]) : à la fin de l’Empire, un « effondrement démographique se produisit très probablement » ; « l’ample circulation des marchandises de qualité cessa tout à fait » ; des « outils culturels de haut niveau, tels que l’écrit, disparurent de certaines régions et se restreignent dans toutes les autres. »

On reconnaît ici la saine rusticité et la pertinence d’une démarche, s’il est vrai qu’une Histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine est propre à démontrer la possibilité des sursauts, perpétuations ou renaissances. Même l’effondrement d’une civilisation, si l’on admet qu’il devient à un certain stade inéluctable, ne se confond pas avec la fin du processus historique. L’important est donc que nous ayons aujourd’hui nos Julien et nos Ambroise. Quant à l’essentiel ? Il est — nous semble-t-il — que nous ayons le sens du mythe. Julien Freund — plus sûrement peut-être — évoquerait le sens des obligations, des devoirs quotidiens. En songeant aux fracas de l’Histoire, savons-nous seulement vivre et préserver les formes les plus humbles de la civilité ?

Benjamin Demeslay
07/11/2024

Julien Freund, La décadence. Histoire sociologique et philosophique d’une catégorie de l’expérience humaine, Paris, Cerf, 2023 (Sirey, 1984), 588 p.

https://institut-iliade.com/la-decadence-de-julien-freund/

samedi 11 novembre 2023

Julien Freund et l’essence du politique

 

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Il est des livres qui traversent les années sans bénéficier de la moindre publicité et qui acquiert pourtant une notoriété certaine. L’essence du politique est l’un d’eux. Depuis sa parution en 1965 aux Éditions Sirey dans la collection « Philosophie politique » dirigée par Raymond Polin, l’ouvrage de Julien Freund n’a pas cessé d’être consulté par des générations d’étudiants dans les bibliothèques universitaires ou publiques. Saluons les Éditions Dalloz d’avoir enfin décidé de sa réimpression.

Julien Freund a l’ambition de démontrer le plus clairement possible ce que le politique a d’essentiel. « L’essence, écrit-il, a un caractère ontologique. Elle définit alors une des orientations et activités vitales ou catégoriques de l’existence humaine, sans lesquelles l’être humain ne serait plus lui-même ; par exemple il y a une politique parce que l’homme est immédiatement un être social, vit dans une collectivité qui constitue pour une grande part la raison de son destin. La société est donc la donnée du politique, comme le besoin est la donnée de l’économique ou la connaissance celle de la science. » Il en ressort que le conflit, loin d’être un fait exceptionnel ou une anomalie, appartient pleinement à la vie. Penser le politique signifie donc considérer l’affrontement en tant que part intégrante et fondamentale de l’humanité, et c’est la raison pour laquelle J. Freund attache une si grande importance à la paix, car « objet et théâtre de la lutte politique, la paix est un produit de l’art politique ».

Sa démarche s’inscrit dans une perspective pragmatique qui n’accorde pas au politique une exclusivité absolue. Julien Freund est le premier à reconnaître l’existence d’autres essences (l’économique, le religieux, le scientifique, l’artistique et, plus tard, le technique remplaçant le moral). Il avait même l’intention de les étudier une à une. Malheureusement, hormis L’essence du politique, il n’a laissé que L’essence de l’économique qui parut en 1992 peu de temps après sa disparition.

Dès les premières pages, à l’opposé du raisonnement dogmatique, il avertit que « la société [...] est une condition existentielle qui impose à l’homme, comme tout milieu, une limitation et une finitude. Vivre en société signifie donc du point de vue politique qu’il incombe à l’homme de l’organiser et de la réorganiser sans cesse en fonction de l’évolution de l’humanité, déterminée par le développement discordant des diverses activités humaines ». Ce réalisme de bon aloi, affirmé et assumé, à une époque où l’Université française suivait aveuglément divers mirages idéologiques a fait de Julien Freund un penseur à part, non-conformiste, vite rejeté par ses pairs moutonniers dans les limbes de l’institution.

Le politique repose sur trois présupposés que J. Freund agence en couples : le commandement et l’obéissance, le privé et le public, l’ami et l’ennemi. Cet ordonnancement lui facilite l’examen par étapes successives de concepts philosophiques, politologiques et juridiques variées telles que, par exemple, la souveraineté, la puissance, la révolte, la communauté, la liberté, l’amitié, la violence... Il détermine par ailleurs pour chaque couple de présupposés une dialectique. Ainsi, l’ordre est la dialectique du commandement et de l’obéissance ; l’opinion celle du privé et du public, la lutte celle de l’ami et de l’ennemi. À de nombreuses reprises, il n’hésite pas à citer Carl Schmitt - le grief majeur que lui reprochent amèrement ses détracteurs - d’autant qu’il lui exprime publiquement sa dette en écrivant : « Toute ma reconnaissance va également à M. Carl Schmitt pour les belles journées passées en sa compagnie dans la retraite de Plettenberg - qui est devenu son San Casciano - et au cours desquelles nous avons longuement débattu du politique. » Il conclut : « J’ai deux grands maîtres », Raymond Aron et Carl Schmitt.

Cette reconnaissance affichée à l’auteur allemand a trop longtemps pesé sur Julien Freund considéré de la sorte comme son disciple français ou l’importateur en France de théories fallacieuses, si ce n’est factieuses. Il serait trop simple de faire de L’essence du politique, à l’origine thèse de philosophie soutenue sous la direction de Raymond Aron, une adaptation française des options schmittiennes. C’est en outre méconnaître fortement le tempérament de J. Freund. Quand il entreprend ce travail considérable, il possède une solide expérience d’adulte. Faire croire qu’il aurait été un jeune étudiant à peine sorti de l’adolescence, tombant sous le charme « venimeux » du juriste allemand est à la fois ridicule et stupide. J. Freund a simplement eu l’intelligence de comprendre, parmi les premiers, la formidable perspicacité des considérations de C. Schmitt.

L’attrait pour une pensée déjà incorrecte à l’époque, agrémenté de vigoureuses remarques, n’a fait qu’accentuer la méfiance des belles âmes et des bien-pensants. Ainsi, J. Freund note que « la politique provoque la discrimination et la division, car elle en vit. Tout homme appartient donc à une communauté déterminée et il ne peut la quitter que pour une autre. Il en résulte que la société politique est toujours société close. [...] Elle a des frontières, c’est-à-dire elle exerce une juridiction exclusive sur un territoire délimité. Qu’importe l’étendue d’un pays ! [...] Elle est l’âme des particularismes. En effet, toute société politique perdurable constitue une patrie et comporte un patrimoine. [...] Le particularisme est une condition vitale de toute société politique ». Il est dès lors évident que « le concept d’un État mondial est [...] politiquement une absurdité, car il ne serait ni un État, ni une république, ni une monarchie, ni une démocratie, mais tout au plus la cœxistence d’individus et de groupes comme les abonnés au gaz ou les occupants d’un immeuble ». Ces propos prennent une singulière résonance en ces temps de promotion de la lutte contre les discriminations et d’apologie sentencieuse en faveur d’un monde sans frontières... Parions que L’essence du politique ne sera pas le livre de chevet des animateurs de certaines associations revendicatives !

Si l’intelligentsia a ignoré J. Freund, c’est parce qu’il décortique les mécanismes de l’idéologie qui « est une véritable machine intellectuelle distributrice de conscience : elle donne bonne conscience à ses partisans en leur fournissant les justifications, les disculpations, les prétextes et les excuses capables d’apaiser leurs éventuels remords ou scrupules, mais accable de mauvaise conscience les adversaires qu’elle dégrade en êtres collectivement coupables. Il n’y a plus de faute ni de responsabilité, mais des actes ou entièrement innocents ou entièrement inexcusables, suivant que l’on appartient à tel ou tel groupe, race ou classe. L’appartenance sociale peut ainsi devenir une espèce de péché originel. Aussi, chaque fois qu’une situation politique devient idéologique, l’éthique se trouve monopolisée, et c’est parce que de nos jours les problèmes politiques s’expriment à la fois en terme de puissance et d’idéologie que la culpabilité et surtout la culpabilité collective sont devenues des instruments politiques. La morale devient ainsi un stratagème, un pur moyen de justification et d’accusation, c’est-à-dire de dissimulation. Il ne faut pas mésestimer les capacités de séduction de cette éthique dégradée ni son efficacité politique. Elle est une véritable arme. » N’est-ce pas une appréciation visionnaire ?

Julien Freund se défie en outre de la constitution d’une justice internationale. Avec une belle lucidité, il explique par anticipation ce qui se réalisera à la fin de la décennie 1990 dans les Balkans. « L’appel à la conscience appartient davantage au domaine de la ruse politique qu’à celui de la morale proprement dite. Avec le développement et la prospérité des polémiques idéologiques cette méthode s’est encore renforcée. En effet, le mot d’ordre n’est plus seulement d’instaurer la paix, mais encore la justice internationale. Ce qui fait que certains groupes de nations ont tendance à s’ériger en juges des autres, à trouver des coupables dans chaque conflit plutôt que d’essayer de le régler, car là où il y a des juges il faut aussi des coupables. [...] Encore faut-il que cette méthode des condamnations actuellement en honneur dans les relations internationales ne tourne pas à une parodie de justice. Il est en effet bien rare que les nations, quelles qu’elles soient, qui distribuent à discrétion la culpabilité, ne tombent pas elles-mêmes sous les mêmes chefs d’accusation dont elles accablent les autres, non seulement au regard de leur histoire passée, mais aussi présente. On peut même se demander si les nations n’ont pas besoin de vilipender les autres pour dissimuler leurs propres tares. Les crimes nazis sont inqualifiables et il faut avoir soi-même l’âme criminelle pour leur trouver un soupçon d’excuse. Mais que dire des États-Juges du procès de Nuremberg qui ont à leur actif le massacre de Katyn et celui de populations entières du Caucase ou la bombe d’Hiroshima ? »

On l’aura compris : L’essence du politique recèle bien d’autres réflexions pertinentes, plus que jamais contemporaines. Ce traité rétablit enfin quelques vérités. La fin des idéologies modernes n’implique pas l’effacement du politique. Intimement et intrinsèquement attaché à l’homme, le politique ne peut pas disparaître. Il peut en revanche se métamorphoser, prendre de nouvelles formes, investir de nouveaux champs. Sa présence n’en est pas moins permanente. L’essence du politique est une magnifique réhabilitation de la dimension politique. Raison supplémentaire pour le (re)découvrir sans tarder.

L'essence du politique (Bibliotheque Da) - Livre d'occasion de Julien Freund
Un ouvrage essentiel qu’il est indispensable de lire.

• Julien Freund, L’essence du politique, Éditions Dalloz, 2004, 867 p., postface de Pierre-André Taguieff, 45 €.

https://web.archive.org/web/20060620002350/http://europemaxima.com/article.php3?id_article=177

mercredi 6 septembre 2023

Guillaume Faye et la “Convergence des catastrophes”

 

Faye

Dans l’introduction à l’une des versions italiennes du premier livre de Guillaume Faye, Le système à tuer les peuples, j’avais tenté de brosser succinctement son itinéraire politique, depuis ses années d’étudiant à l’IEP et à la Sorbonne. J’avais rappelé l’influence d’un Julien Freund, des thèses de Pareto, de Bertrand de Jouvenel sur ce jeune étudiant dont la vocation allait être de mener un combat métapolitique, via le Cercle Spengler d’abord, via le GRECE (Groupe de Recherche et d’Études sur la Civilisation Européenne) ensuite. J’avais insisté aussi sur son interprétation de Nietzsche, où, comme Alexis Philonenko, il pariait sur un rire sonore et somme toute rabelaisien, un rire déconstructeur et reconstructeur tout à la fois, sur la moquerie qui dissout les certitudes des médiocres et des conformistes. Je ne vais pas répéter aujourd’hui tout cet exposé, qu’on peut lire sur internet, mais je me concentrerai surtout sur une notion omniprésente dans les travaux de Faye, la notion cardinale de “politique”, oui, sur cette “notion du politique”, si chère au Professeur Julien Freund. L’espace du politique, et non pas de la politique (politicienne), est l’espace des enjeux réels, ceux qui décident de la vie ou de la survie d’une entité politique. Cette vie et cette survie postulent en permanence une bonne gestion, un bon "nomos de l’oikos" — pour reprendre la terminologie grecque de Carl Schmitt — une pensée permanente du long terme et non pas une focalisation sur le seul court terme, l’immédiat sans profondeur temporelle et le présentisme répétitif dépourvu de toute prospective.

Le bon “nomos” est celui qui assure donc la survie d’une communauté politique, d’un État ou d’un empire, qui, par la clairvoyance et la prévoyance quotidiennes qu’il implique, génère une large plus-value, en tous domaines, qui conduit à la puissance, au bon sens du terme. La puissance n’est rien d’autre qu’un solide capital de ressources matérielles et immatérielles, accumulées en prévision de coups durs, de ressacs ou de catastrophes. C’est le projet essentiel de Clausewitz, dont on fait un peu trop rapidement un belliciste à tous crins. Clausewitz insiste surtout sur l’accumulation de ressources qui rendront la guerre inutile, parce que l’ennemi n’osera pas affronter une politie bien charpentée, ou qui, si elle se déclenche quand même, fera de mon entité politique un morceau dur ou impossible à avaler, à mettre hors jeu. Ce n’est rien d’autre qu’une application du vieil adage romain : Si vis pacem, para bellum.

L’œuvre immortelle de Carl Schmitt et de Julien Freund

D’où nous vient cette notion du “politique” ? Elle nous vient d’abord de Carl Schmitt. Pour qui elle s’articule autour de deux vérités observés au fil de l’histoire :

• 1) Le politique est porté par une personne de chair et de sang, qui décide en toute responsabilité (Weber). Le modèle de Schmitt, catholique rhénan, est l’institution papale, qui décide souverainement et en ultime instance, sans avoir de comptes à rendre à des organismes partiels et partisans, séditieux et centrifuges, mus par des affects et des intérêts particuliers et non généraux.

• 2) La sphère du politique est solide si le principe énoncé au XVIIe siècle par Thomas Hobbes est honoré : Auctoritas non veritas facit legem (C’est l’autorité et non la vérité qui fait la loi/la norme). Nous pourrions, au seuil de ce XXIe siècle, qui s’annonce comme un siècle de catastrophes, tout comme le XXe, étendre cette réflexion de Hobbes et dire : Auctoritas non lex facit imperium, soit "C’est l’autorité et non la loi/la norme qui fait l’empire". Schmitt voulait dénoncer, en rappelant la science politique de Hobbes, le danger qu’il y a à gouverner les états selon des normes abstraites, des principes irréels et paralysants, parfois vecteurs de dissensions calamiteuses pouvant conduire à la guerre civile. Quelques décennies d’une telle gouvernance et les "nœuds gordiens" s’accumulent et figent dangereusement les polities qui s’en sont délectée. Il faut donc des autorités (personnelles ou collégiales) qui parviennent à dénouer ou à trancher ces "nœuds gordiens".

Cette notion du politique nous vient ensuite du professeur strasbourgeois Julien Freund, qui était, il est vrai, l’un des meilleurs disciples de Carl Schmitt. Il a repris à son compte cette notion, l’a appliquée dans un contexte fort différent de celui de l’Allemagne de Weimar ou du nazisme, soit celui de la France gaullienne et post-gaullienne, également produit de la pensée de Carl Schmitt. En effet, il convient de rappeler ici que René Capitant, auteur de la constitution présidentialiste de la Ve République, est le premier et fidèle disciple français de Schmitt. Le Président de la Ve République est effectivement une "auctoritas", au sens de Hobbes et de Schmitt, qui tire sa légitimité du suffrage direct de l’ensemble de la population. Il doit être un homme charismatique de chair et de sang, que tous estiment apte à prendre les bonnes décisions au bon moment. Julien Freund, disciple de Schmitt et de Capitant, a coulé ses réflexions sur cette notion cardinale du politique dans un petit ouvrage qu’on nous faisait encore lire aux Facultés Universitaires Saint-Louis à Bruxelles il y a une trentaine d’années : Qu’est-ce que le politique ? (Seuil, 1968). Cet ouvrage n’a pas pris une ride. Il reste une lecture obligatoire pour qui veut encore, dans l’espace politique, penser clair et droit en notre période de turbulences, de déliquescences et de déclin.

René Thom et la théorie des catastrophes

Comment cette notion du politique s’articule-t-elle autour de la thématique qui nous préoccupe aujourd’hui, soit la "convergences des catastrophes" ? Faye est le benjamin d’une chaine qui relie Clausewitz à Schmitt, Schmitt à Capitant, Capitant à Freund et Freund à lui-même et ses amis. Ses aînés nous ont quittés : ils ne vivent donc pas l’ère que nous vivons aujourd’hui. D’autres questions cruciales se posent, notamment celle-ci, à laquelle répond l’ouvrage de Guillaume Corvus : « Le système (à tuer les peuples) est-il capable de faire face à une catastrophe de grande ampleur, à plusieurs catastrophes simultanées ou consécutives dans un laps de temps bref, ou, pire à une convergences de plusieurs catastrophes simultanées ? ». Au corpus doctrinal de Schmitt et Freund, Corvus ajoute celui du mathématicien et philosophe français René Thom, qui constate que tout système complexe est par essence fragile et même d’autant plus fragile que sa complexité est grande. Corvus exploite l’œuvre de Thom, dans la mesure où il rappelle qu’un événement anodin peut créer, le cas échéant, des réactions en chaîne qui conduisent à la catastrophe par implosion ou par explosion. On connait ce modèle posé maintes fois par certains climatologues, observateurs de catastrophes naturelles : le battement d’aile d’un papillon à Hawaï peut provoquer un tsunami au Japon ou aux Philippines. Les théories de Thom trouvent surtout une application pratique pour observer et prévenir les effondrements boursiers : en effet, de petites variations peuvent déboucher sur une crise ou un krach de grande ampleur.

Corvus soulève donc la question sur le plan de la gestion des États voire du village-monde à l’heure de la globalisation : l’exemple de l’ouragan qui a provoqué fin août les inondations de la Nouvelle-Orléans prouve d’ores et déjà que le système américain ne peut gérer, de manière optimale, deux situations d’urgence à la fois : la guerre en Irak, qui mobilise fonds et énergies, et les inondations à l’embouchure du Mississippi (dont la domestication du bassin a été le projet premier de Franklin Delano Roosevelt, pour lequel il a mobilisé toutes les énergies de l’Amérique à l’"ère des directeurs" — ces termes sont de James Burnham — et pour lequel il a déclenché les deux guerres mondiales afin de glaner les fonds suffisants, après élimination de ses concurrents commerciaux allemands et japonais, et de réaliser son objectif : celui d’organiser d’Est en Ouest le territoire encore hétéroclite des États-Unis). La catastrophe naturelle qui a frappé la Nouvelle-Orléans est, en ce sens, l’indice d’un ressac américain en Amérique du Nord même et, plus encore, la preuve d’une fragilité extrême des systèmes hyper-complexes quand ils sont soumis à des sollicitations multiples et simultanées. Nous allons voir que ce débat est bien présent aujourd’hui aux États-Unis.

Qu’adviendrait-il d’une France frappée au même moment par quatre ou cinq catastrophes ?

En France, en novembre 2005, les émeutes des banlieues ont démontré que le système-France pouvait gérer dans des délais convenables des émeutes dans une seule ville, mais non dans plusieurs villes à la fois. La France est donc fragile sur ce plan. Il suffit, pour lui faire une guerre indirecte, selon les nouvelles stratégies élaborées dans les états-majors américains, de provoquer des troubles dans quelques villes simultanément. L’objectif d’une telle opération pourrait être de paralyser le pays pendant un certain temps, de lui faire perdre quelques milliards d’euros dans la gestion de ces émeutes, milliards qui ne pourront plus être utilisés pour les projets spatiaux concurrents et européens, pour la modernisation de son armée et de son industrie militaire (la construction d’un porte-avions par ex.). Imaginons alors une France frappée simultanément par une épidémie de grippe (aviaire ou non) qui mobiliserait outrancièrement ses infrastructures hospitalières, par quelques explosions de banlieues comme en novembre 2005 qui mobiliserait toutes ses forces de police, par des tornades sur sa côte atlantique comme il y a quelques années et par une crise politique soudaine due au décès inopiné d’un grand personnage politique. Inutile d’épiloguer davantage : la France, dans sa configuration actuelle, est incapable de faire face, de manière cohérente et efficace, à une telle convergence de catastrophes.

L’histoire prouve également que l’Europe du XIVe siècle a subi justement une convergence de catastrophes semblable. La peste l’a ravagée et fait perdre un tiers de ses habitants de l’époque. Cette épidémie a été suivie d’une crise socio-religieuse endémique, avec révoltes et jacqueries successives en plusieurs points du continent. À cet effondrement démographique et social, s’est ajoutée l’invasion ottomane, partie du petit territoire contrôlé par le chef turc Othman, en face de Byzance, sur la rive orientale de la Mer de Marmara. Il a fallu un siècle — et peut-être davantage — pour que l’Europe s’en remette (et mal). Plus d’un siècle après la grande peste de 1348, l’Europe perd encore Constantinople en 1453, après avoir perdu la bataille de Varna en 1444. En 1477, les hordes ottomanes ravagent l’arrière-pays de Venise. Il faudra encore deux siècles pour arrêter la progression ottomane, après le siège raté de Vienne en 1683, et presque deux siècles supplémentaires pour voir le dernier soldat turc quitter l’Europe. L’Europe risque bel et bien de connaître une "période de troubles", comme la Russie après Ivan le Terrible, de longueur imprévisible, aux effets dévastateurs tout aussi imprévisibles, avant l’arrivée d’un nouvel "empereur", avant le retour du politique.

"Guerre longue" et "longue catastrophe" : le débat anglo-saxon

Replaçons maintenant la parution de La convergence des catastrophes de Guillaume Corvus dans le contexte général de la pensée stratégique actuelle, surtout celle qui anime les débats dans le monde anglo-saxon. Premier ouvrage intéressant à mentionner dans cette introduction est celui de Philip Bobbitt, The Shield of Achilles : War, Peace and the Course of History (Penguin, Harmondsworth, 2002-2003) où l’auteur explicite surtout la notion de "guerre longue". Pour lui, elle s’étend de 1914 à la première offensive américaine contre l’Irak en 1990-91. L’actualité nous montre qu’il a trop limité son champ d’observation et d’investigation : la seconde attaque américaine contre l’Irak en 2003 montre que la première offensive n’était qu’une étape ; ensuite, l’invasion de l’Afghanistan avait démontré, deux ans auparavant, que la "guerre longue" n’était pas limitée aux deux guerres mondiales et à la guerre froide, mais englobait aussi des conflits antérieurs comme les guerres anglo-russes par tribus afghanes interposées de 1839-1842, la guerre de Crimée, etc. Finalement, la notion de "guerre longue" finit par nous faire découvrir qu’aucune guerre ne se termine définitivement et que tous les conflits actuels sont in fine tributaires de guerres anciennes, remontant même à la protohistoire (Jared Diamonds, aux États-Unis, l’évoque dans ses travaux, citant notamment que la colonisation indonésienne des la Papouasie occidentale et la continuation d’une invasion austronésienne proto-historique ; ce type de continuité ne s’observa pas seulement dans l’espace austral-asiatique).

Si l’on limite le champ d’observation aux guerres pour le pétrole, qui font rage plus que jamais aujourd’hui, la période étudiée par Bobbitt ne l’englobe pas tout à fait : en effet, les premières troupes britanniques débarquent à Koweït dès 1910 ; il conviendrait donc d’explorer plus attentivement le contexte international, immédiatement avant la Première Guerre mondiale. Comme l’actualité de ce mois de janvier 2006 le prouve : ce conflit pour le pétrole du Croissant Fertile n’est pas terminé. Anton Zischka, qui vivra centenaire, sera actif jusqu’au bout et fut l’une des sources d’inspiration majeures de Jean Thiriart, avait commencé sa très longue carrière d’écrivain journaliste en 1925, quand il avait 25 ans, en publiant un ouvrage, traduit en français chez Payot, sur La guerre du pétrole, une guerre qui se déroule sur plusieurs continents, car Zischka n’oubliait pas la Guerre du Chaco en Amérique du Sud (les tintinophiles se rappelleront de L’oreille cassée, où la guerre entre le San Theodoros fictif et son voisin, tout aussi fictif, est provoquée par le désir de pétroliers américains de s’emparer des nappes pétrolifères).

Aujourd’hui, à la suite du constat d’une "longue guerre", posé par Bobbitt et, avant lui, par Zischka, l’auteur américain James Howard Kunstler, dans La fin du pétrole : Le vrai défi du XXIe siècle (Plon, 2005) reprend et réactualise une autre thématique, qui avait été chère à Zischka, celle du défi scientifique et énergétique que lancera immanquablement la raréfaction du pétrole dans les toutes prochaines décennies. Pour Zischka, les appareils scientifiques privés et étatiques auraient dû depuis longtemps se mobiliser pour répondre aux monopoles de tous ordres. Les savants, pour Zischka, devaient se mobiliser pour donner à leurs patries, à leurs aires civilisationnelles (Zischka est un européiste et non un nationaliste étroit), les outils nécessaires à assurer leurs autonomies technologique, alimentaire, énergétique, etc. C’est là une autre réponse à la question de Clausewitz et à la nécessité d’une bonne gestion du patrimoine naturel et culturel des peuples. Faye n’a jamais hésité à plaider pour la diversification énergétique ou pour une réhabilitation du nucléaire. Pour lui comme pour d’autres, bon nombre d’écologistes sont des agents des pétroliers US, qui entendent garder les états inclus dans l’américanosphère sous leur coupe exclusive. L’argument ne manque nullement de pertinence, d’autant plus que le pétrole est souvent plus polluant que le nucléaire. Pour Corvus, l’une des catastrophes majeures qui risque bel et bien de nous frapper bientôt, est une crise pétrolière d’une envergure inédite.

La fin du modèle urbanistique américain

Les arguments de Corvus, nous les retrouvons chez Kunstler [cf. Too much magic, L’Amérique désenchantée, 2014], preuve une nouvelle fois que ce livre sur la convergence des catastrophes n’a rien de marginal comme tentent de le faire accroire certains "aggiornamentés" du canal historique de la vieille "nouvelle droite" (un petit coup de patte en passant, pour tenter de remettre les pendules à l’heure, même chez certains cas désespérés… ou pour réveiller les naïfs qui croient encore — ou seraient tentés de croire — à ces stratégies louvoyantes et infructueuses…). Kunstler prévoit après la "longue guerre", théorisée par Bobbitt, ou après la longue guerre du pétrole, décrite dans ses premiers balbutiements par Zischka, une "longue catastrophe". Notamment, il décrit, de manière fort imagée, en prévoyant des situations concrètes possibles, l’effondrement de l’urbanisme à l’américaine. Ces villes trop étendues ne survivraient pas en cas de disparition des approvisionnements de pétrole et, partant, de l’automobile individuelle. 80% des bâtiments modernes, explique Kunstler, ne peuvent survivre plus de vingt ans en bon état de fonctionnement. Les toitures planes sont recouvertes de revêtements éphémères à base de pétrole, qu’il faut sans cesse renouveler. Il est en outre impossible de chauffer et d’entretenir des super-marchés sans une abondance de pétrole. La disparition rapide ou graduelle du pétrole postule un réaménagement complet des villes, pour lequel rien n’a jamais été prévu, vu le mythe dominant du progrès éternel qui interdit de penser un ressac, un recul ou un effondrement. Les villes ne pourront plus être horizontales comme le veut l’urbanisme américain actuel. Elle devront à nouveau se verticaliser, mais avec des immeubles qui ne dépasseront jamais sept étages. Il faudra revenir à la maçonnerie traditionnelle et au bois de charpente. On imagine quels bouleversements cruels ce réaménagement apportera à des millions d’individus, qui risquent même de ne pas survivre à cette rude épreuve, comme le craint Corvus. Kunstler, comme Corvus, prévoit également l’effondrement de l’école obligatoire pour tous : l’école ne sera plus "pléthorique" comme elle l’est aujourd’hui, mais s’adressera à un nombre limité de jeunes, ce qui conduira à une amélioration de sa qualité, seul point positif dans la catastrophe imminente qui va nous frapper.

La "quatrième guerre mondiale" de Thierry Wolton

Pour ce qui concerne le défi islamique, que Faye a commenté dans le sens que vous savez, ce qui lui a valu quelques ennuis, un autre auteur, Thierry Wolton, bcbg, considéré comme "politiquement correct", tire à son tour la sonnette d’alarme, mais en prenant des options pro-américaines à nos yeux inutiles et, pire, dépourvues de pertinence. Dans l’ouvrage de Wolton, intitulé La Quatrième Guerre mondiale (Grasset, 2005), l’auteur évoque l’atout premier du monde islamique, son "youth bulge", sa "réserve démographique". Ce trop-plein d’hommes jeunes et désœuvrés, mal formés, prompts à adopter les pires poncifs religieux, est une réserve de soldats ou de kamikazes. Mais qui profiteront à qui ? Aucune puissance islamique autonome n’existe vraiment. Les inimitiés traversent le monde musulman. Aucun État musulman ne peut à terme servir de fédérateur à une umma offensive, malgré les rodomontades et les vociférations. Seuls les États-Unis sont en mesure de se servir de cette masse démographique disponible pour avancer leurs pions dans cet espace qui va de l’Égypte à l’Inde et de l’Océan Indien à la limite de la taïga sibérienne. Certes, l’opération de fédérer cette masse territoriale et démographique sera ardue, connaîtra des ressacs, mais les États-Unis auront toujours, quelque part, dans ce vaste "Grand Moyen Orient", les dizaines de milliers de soldats disponibles à armer pour des opérations dans le sens de leurs intérêts, au détriment de la Russie, de l’Europe, de la Chine ou de l’Inde. Avec la Turquie, jadis fournisseur principal de piétaille potentielle pour l’OTAN ou l’éphémère Pacte de Bagdad du temps de la Guerre froide dans les années 50, branle dans le manche actuellement. Les romans d’un jeune écrivain, Burak Turna, fascinent le public turc. Ils évoquent une guerre turque contre les États-Unis et contre l’UE (la pauvre…), suivie d’une alliance russo-turque qui écrasera les armées de l’UE et plantera le drapeau de cette alliance sur les grands édifices de Vienne, Berlin et Bruxelles. Ce remaniement est intéressant à observer : le puissant mouvement des loups gris, hostiles à l’adhésion turque à l’UE et en ce sens intéressant à suivre, semble opter pour les visions de Turna.

Dans ce contexte, mais sans mentionner Turna, Wolton montre que la présence factuelle du "youth bulge" conduit à la possibilité d’une "guerre perpétuelle", donc "longue", conforme à la notion de "jihad". Nouvelle indice, après Bobbitt et Kunstler, que le pessimisme est tendance aujourd’hui, chez qui veut encore penser. La "guerre perpétuelle" n’est pas un problème en soi, nous l’affrontons depuis que les successeurs du Prophète Mohamet sont sortis de la péninsule arabique pour affronter les armées moribondes des empires byzantins et perses. Mais pour y faire face, il faut une autre idéologie, un autre mode de pensée, celui que l’essayiste et historien américain Robert Kaplan suggère à Washington de nos jours : une éthique païenne de la guerre, qu’il ne tire pas d’une sorte de new age à la sauce Tolkien, mais notamment d’une lecture attentive de l’historien grec antique Thucydide, premier observateur d’une "guerre longue" dans l’archipel hellénique et ses alentours. Kaplan nous exhorte également à relire Machiavel et Churchill. Pour Schmitt hier, comme pour Kaplan aujourd’hui, les discours normatifs et moralisants, figés et soustraits aux effervescences du réel, camouflent des intérêts bornés ou des affaiblissements qu’il faut soigner, guérir, de toute urgence.

L’infanticide différé

Revenons à la notion de "youth bulge", condition démographique pour mener des guerres longues. Utiliser le sang des jeunes hommes apparait abominable, les sacrifier sur l’autel du dieu Mars semble une horreur sans nom à nos contemporains bercés par les illusions irénistes qu’on leur a serinées depuis deux ou trois décennies. En Europe, le sacrifice des jeunes générations masculines a été une pratique courante jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ne nous voilons pas la face. Nous n’avons pas été plus "moraux" que les excités islamiques d’aujourd’hui et que ceux qui veulent profiter de leur fougue. La bataille de Waterloo, à 15 kilomètres d’ici, est une bataille d’adolescents fort jeunes, où l’on avait notamment fourré dans les uniformes d’une "Landwehr du Lünebourg" tous les pensionnaires des orphelinats du Hanovre, à partir de douze ans. La lecture des ouvrages remarquables du démographe français Gaston Bouthoul, autre maître à penser de Faye, nous renseigne sur la pratique romaine de l’"infanticide différé". Rome, en armant ces légions, supprimait son excédent de garçons, non pas en les exposant sur les marges d’un temple ou en les abandonnant sur une colline, mais en différant dans le temps cette pratique courante dans les sociétés proto-historiques et antiques. Le jeune homme avait le droit à une enfance, à être nourri avant l’âge adulte, à condition de devenir plus tard soldat de 17 à 37 ans. Les survivants se mariaient et s’installaient sur les terres conquises par leurs camarades morts. L’empire ottoman reprendra cette pratique en armant le trop-plein démographique des peuples turcs d’Asie centrale et les garçons des territoires conquis dans les Balkans (les janissaires). La raison économique de cette pratique est la conquête de terres, l’élargissement de l’ager romanus et l’élimination des bouches inutiles. Le ressac démographique de l’Europe, où l’avortement remboursé a remplacé l’infanticide différé de Bouthoul, rend cette pratique impossible, mais au détriment de l’expansion territoriale. Le "youth bulge" islamique servira un nouveau janissariat turc, si les vœux de Turna s’exaucent, la jihad saoudienne ou un janissariat inversé au service de l’Amérique.

Que faire ?

L’énoncé de tous ces faits effrayants qui sont ante portas ne doit nullement conduire au pessimisme de l’action. Les réponses que peut encore apporter l’Europe dans un sursaut in extremis (dont elle a souvent été capable : les quelques escouades de paysans visigothiques des Cantabriques qui battent les Maures vainqueurs et arrêtent définitivement leur progression, amorçant par là la reconquista ; les Spartiates des Thermopyles ; les défenseurs de Vienne autour du Comte Starhemberg ; les 135 soldats anglais et gallois de Rorke’s Drift; etc.) sont les suivantes :

- Face au "youth bulge", se doter une supériorité technologique comme aux temps de la proto-histoire avec la domestication du cheval et l’invention du char tracté ; mais pour renouer avec cette tradition des "maîtres des chevaux", il faut réhabiliter la discipline scolaire, surtout aux niveaux scientifiques et techniques.

- Se remémorer l’audace stratégique des Européens, mise en exergue par l’historien militaire américain Hanson dans Why the West always won. Cela implique la connaissance des modèles anciens et modernes de cette audace impavide et la création d’une mythologie guerrière, "quiritaire", basée sur des faits réels comme l’Illiade en était une.

- Rejeter l’idéologie dominante actuelle, créer un "soft power" européen voire euro-sibérien (Nye), brocarder l’ "émotionalisme" médiatique, combattre l’amnésie historique, mettre un terme à ce qu’a dénoncé Philippe Muray dans Festivus festivus (Fayard, 2005), et, antérieurement, dans Désaccord parfait (Tel / Gal.), soit l’idéologie festive, sous toutes ses formes, dans toute sa nocivité, cette idéologie festive qui domine nos médias, se campe comme l’idéal définitif de l’humanité, se crispe sur ses positions et déchaîne une nouvelle inquisition (dont Faye et Brigitte Bardot ont été les victimes).

C’est un travail énorme. C’est le travail métapolitique. C’est le travail que nous avons choisi de faire. C’est le travail pour lequel Guillaume Faye, qui va maintenant prendre la parole, a consacré toute sa vie. À vous de reprendre le flambeau. Nous ne serons écrasés par les catastrophes et par nos ennemis que si nous laissons tomber les bras, si nous laissons s’assoupir nos cerveaux.

Robert Steuckers, introduction à la présentation par Guillaume Faye du livre La convergence des catastrophes, signé Guillaume Corvus, Bruxelles, 2006.

Textes de GF disponibles sur ce site :

http://www.archiveseroe.eu/recent/77

jeudi 3 février 2022

Les leçons du docteur Julien Freund

  

Voici les lettres posthumes que le philosophe Julien Freund (1921-1993) a adressées à une postérité qu’il redoutait. Lui qui ponctuait régulièrement sa conversation d’un réfrigérant : « L’avenir, c’est le massacre » ne ménage pas ses critiques aux impostures de son temps – et du nôtre. Polémiques, mordantes, profondes, ces lettres post-mortem, toutes inédites, donnent à voir une autre facette de Freund, grand penseur du politique, mais aussi grand pourfendeur des faux maîtres et des fausses vérités.

Élève de Raymond Aron et ami de Carl Schmitt, Julien Freund (1921-1993) n’est pas un auteur totalement inconnu pour les lecteurs du site qui eurent l’occasion de le découvrir à l’occasion de la parution de textes inédits sous le titre schmittien de La Politique ou l’art de désigner l’ennemi.

Les Éditions de La Nouvelle Librairie, dirigées par François Bousquet, viennent de récidiver en portant à la connaissance du grand public ces Lettres de la vallée, non moins inédites et qui offrent un panorama synthétique de l’œuvre et de la pensée de cet intellectuel aussi enraciné que relativement iconoclaste.

L’on doit savoir gré à l’éditeur d’avoir exhumé ces lettres que Freund avait adressées à des amis, principalement universitaires, toutes rédigées dans le confort de sa charmante et bucolique retraite vosgienne de Villé. Laissons, d’ailleurs, l’intéressé nous la décrire amoureusement : « Le val de Villé est certainement la plus belle vallée vosgienne de l’Alsace : large, ensoleillée, calme. Lorsqu’on prend l’un de ses sentiers, on n’en finit pas de se perdre dans des vallons qui se succèdent jusqu’aux contreforts du Champ du Feu ou du Climont. Cette vallée est d’ailleurs la seule de l’Alsace qui s’ouvre sur le Sud-Est. […] J’apprécie doublement le bonheur d’y habiter. […] Aujourd’hui je peux profiter à ma guise des chemins qui serpentent à mi-coteau, parmi les arbres et les buissons, ou qui s’égarent dans les sous-bois ; je peux contempler de ma table de travail les deux vallées d’Urbeis et de Steige, que sépare le massif de la Honel. […] Habiter Villé me donne l’impression d’être en vacances toute l’année. »

Freund fuyait comme la peste les pesanteurs de l’Université devenue ce lieu peu accueillant « où l’on désapprend à réfléchir par trop d’intellectualité revendicatrice et éternellement insatisfaite ». Que dirait-il, aujourd’hui, de ces halls de gare où incubent et s’expérimentent les pires idéologies venues d’outre-Atlantique (gender studiescancel culturewokisme et autres pestilences pseudo-intellectuelles) ?

Quoi qu’il en soit, c’est au cœur de ces vallées où s’épanouissent framboisiers et mirabelliers que l’auteur de L’Essence du politique s’est confié à ses amis sur mille sujets qui ont nourri sa réflexion : la métaphysique, la politique, l’économie, les utopies, la polémologie, l’enseignement, la nature des choses, la sociologie, la morale, le pacifisme, l’Histoire, la décadence, le journalisme sont autant de thèmes évoqués par cet universitaire aussi peu pédant et jargonnant que franchement sympathique et profond.

Toutes écrites sur machine à écrire – avec duplications carbone, comme c’était techniquement l’usage à une époque que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître – entre 1974 et 1976, ces lettres, selon Julien Freund lui-même, témoignent d’une époque qui a constitué « un véritable tournant dans la mentalité générale ». Publiées après la grande bourrasque soixante-huitarde, elles doivent, selon les desseins de leur auteur, « servir de point de repère entre les turbulences sans finalité de Mai 1968 et les désarrois qui affectent les générations actuelles » – commentaire en guise d’avertissement, publié en appendice de ce recueil épistolaire et daté de novembre 1991…

C’est qu’en effet, elles reflètent non point un état d’esprit – fugace et indexé à l’air du temps – mais une rectitude dans l’analyse autant qu’une solidité dans les savoirs et une clarté dans les jugements. Freund s’y pose en vigie des temps qui viennent, éclairé par le relativisme et la corruption qui allaient précipiter la chute du communisme soviétique. Par un ironique jeu de bascule, l’Occident entamait à son tour son processus de dégradation sociale et d’avilissement des esprits.

Ces lettres philosophiques aux accents prophétiques se montrent pour ce qu’elles sont : la quintessence d’une pensée des cimes.

Source : Boulevard Voltaire

https://www.revue-elements.com/les-lecons-du-docteur-julien-freund/

mardi 5 octobre 2021

Julien Freund inédit. La philosophie à bâtons rompus

  

Voici un texte dont les freundiens connaissaient depuis longtemps l’existence, mais dont la publication était sans cesse ajournée : les « Lettres de la vallée, Méditations philosophiques et politiques ». Pour la première fois réunies en volume, aux éditions de la Nouvelle Librairie, ces lettres offrent un panorama des préoccupations de Freund. Gilles Banderier, qui les a éditées et postfacées, y voit la clef de voûte où se rejoignent les grands thèmes de sa pensée. Il répond à nos questions.

ÉLÉMENTS : La première chose qui surprend en ouvrant ces Lettres de la vallée, c’est le genre – épistolaire – adopté par l’auteur. Cela faisait longtemps qu’on n’avait plus croisé dans le paysage intellectuel des lettres philosophiques. Savez-vous pourquoi Freund a choisi cette forme ? Est-ce parce qu’il était trop à l’étroit dans « les règles de la méthode sociologique », pour parler comme un autre Vosgien, Émile Durkheim ? Il trouvait ici une liberté que des genres plus académiques ne lui concédaient que chichement…

GILLES BANDERIER. La tradition philosophique occidentale a en effet cultivé le genre épistolaire. Les lettres de Platon et de Sénèque étaient écrites en vue d’une lecture collective dans un cercle de disciples. On pense aux Lettres philosophiques de Voltaire, qui ne sont pas des lettres et qui n’entendent l’adjectif « philosophique » que dans l’acception étroite et militante du XVIIIe siècle (on la retrouve dans son Dictionnaire).

Les Lettres de la vallée ont ceci de singulier qu’elles n’ont jamais été « envoyées » : non seulement elles sont restées dans les archives de Julien Freund, mais encore les destinataires n’en avaient, semble-t-il, pas entendu parler. La forme épistolaire ne dissimule pas que ces textes sont avant tout de libres méditations, sans les contraintes associées aux publications académiques et parfois sans rapport direct avec les goûts ou les préoccupations du destinataire. Peut-être y a-t-il une forme de salut ironique, en tout cas paradoxal, dans la lettre X (sur la métaphysique), écrite par un philosophe aventuré en sociologie à son assistant (et futur successeur), authentique sociologue, lui. Il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur les rapports entre Freund et la sociologie, discipline qui a fini par le rejeter.

ÉLÉMENTS : Peut-on lire ces lettres comme un compendium de sa pensée ? On y retrouve nombre des thèmes qui lui étaient familiers, sur la politique, l’idéologie, la guerre, les totalitarismes, l’utopie, la décadence, etc. Si vous deviez résumer la pensée de Freund, à quel principe unificateur la relieriez-vous ?

GILLES BANDERIER. Comme toute grande pensée, celle de Julien Freund est complexe et se déploie sur plusieurs plans. On doit en outre remarquer que nous ne disposons pas d’Œuvres complètes, scientifiquement établies, qui en autoriseraient une évaluation d’ensemble. S’il faut ramener cette pensée à un principe unificateur, on pourrait penser au réalisme philosophique hérité d’Aristote. Dans sa fresque du Vatican, Raphaël a génialement symbolisé ce réalisme, avec la main d’Aristote désignant l’ici-bas et s’opposant aux rêveries utopiques de Platon (dont on ne redira jamais assez, comme l’a bien vu Karl Popper, qu’il fut le précurseur du totalitarisme). Freund a raconté la révélation que constitua pour lui la pensée d’Aristote, alors peu mise en avant (peut-être est-ce toujours le cas) dans l’enseignement de la philosophie. Comme le Stagirite, Julien Freund prend le monde en général, et le politique en particulier, tels qu’ils sont, sans se réfugier dans les messianismes laïques ou les utopies séculières. Aucun penseur n’a dénoncé avec autant de force la violence que recèlent les utopies, sous leur aspect aimable.

ÉLÉMENTS : D’où tu parles, camarade ? On connaît l’injonction des soixante-huitards. Quoi que très éloigné de leurs préoccupations, Julien Freund n’était pas insensible à cette question. Vous-même, vous dites dans votre postface que ces lettres dessinent une géographie amicale et professionnelle de Freund. À quoi ressemble-t-elle ?

GILLES BANDERIER. Puisque vous évoquez mai 68, une anecdote : lorsque la vague de la contestation estudiantine atteignit Strasbourg (à mi-chemin entre Paris et l’Allemagne, où il y eut des émeutes dès le mois d’avril), Julien Freund fut un des très rares professeurs (peut-être même le seul) à continuer de faire cours. Il invita même des étudiants qui manifestaient bruyamment sous ses fenêtres à monter chez lui et à venir discuter, discussion qui se prolongea plusieurs heures. Julien Freund fut un homme de fidélité : à son enfance dans une cité ouvrière et un milieu social modeste, à ses maîtres de l’enseignement supérieur (plusieurs sont cités au fil des Lettres), à Carl Schmitt (fidélité qui ne dut pas toujours être facile à assumer), à ses amis du temps de la Résistance… Cette fidélité se manifeste par le choix des dédicataires : amis de sa jeunesse en Moselle, compagnons des années sombres, collègues de l’enseignement supérieur avec lesquels il discutait autour d’une bonne table…

https://www.revue-elements.com/julien-freund-inedit-la-philosophie-a-batons-rompus/

mercredi 21 avril 2021

Désigner l’ennemi : les idéologies de « l’universel »

 

Désigner l’ennemi : les idéologies de « l’universel »

La relecture de Julien Freund est l’une des nécessités les plus impérieuses du moment. Son analyse du politique permet d’y voir plus clair dans l’opposition entre « indigénistes » et « universalistes ». Et de les renvoyer dos à dos : les ennemis de nos ennemis ne sont pas nécessairement nos amis…

Les très dynamiques éditions de la Nouvelle Librairie ont été particulièrement inspirées d’éditer il y a quelques mois un ouvrage qui s’avère aujourd’hui essentiel pour rendre intelligibles les débats politiques et idéologiques du moment. Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi est un recueil de textes présentés par Alain de Benoist et Pierre Bérard, qui permet d’aller à l’essentiel dans la pensée foisonnante de Julien Freund (1921–1993). Philosophe, sociologue et professeur d’Université à Strasbourg, où il créa plusieurs institutions, dont un Laboratoire de sociologie régionale et un Institut de polémologie, Freund a contribué à la diffusion en France des travaux de Carl Schmitt et Max Weber, ainsi que de Georg Simmel et de Vilfredo Pareto. Il est surtout connu pour sa magistrale thèse soutenue en 1965 à la Sorbonne sur L’essence du politique. Pierre-André Taguieff le considère comme « l’un des rares penseurs du politique que la France a vu naître au XXe siècle ».

Dans son texte toujours très charpenté qui introduit l’ouvrage, Alain de Benoist rappelle les principales idées forces du philosophe. Ainsi de la distinction entre la politique (activité variable et circonstancielle) et le politique (catégorie conceptuellement immuable, disposant d’une « essence » propre). Mais aussi de la définition de la politique avant tout comme affaire de puissance : « Agir politiquement, c’est exercer une puissance (…) La souveraineté elle-même n’est pas fondamentalement un concept juridique, mais d’abord un phénomène de puissance. » Ou encore de la nature intrinsèquement conflictuelle du politique, qui suppose l’équilibre toujours précaire de dynamiques de forces opposées – d’ailleurs, « c’est le caractère provisoire de cet équilibre qui donne à la politique son caractère tragique »… L’ouvrage propose quatre études de Julien Freund, consacrées respectivement au politique, à l’aristocratie (« Plaidoyer pour l’aristocratie »), à la pensée politique de Carl Schmitt et enfin au fascisme. Il se clôt avec la correspondance entre Julien Freund et Alain de Benoist, et s’ouvre avec un témoignage original, tonique et « inflammable » de Pierre Bérard, qui a bien connu et fréquenté le maître, et en rapporte les propos sous la forme d’un dialogue imaginaire.

Contre l’entreprise de dénigrement des Européens

Avec le témoignage de Pierre Bérard, Julien Freund apparaît tel qu’en lui-même : malicieux, perspicace, drôle et profond à la fois. C’est dans ce texte que le lecteur trouvera sans doute les éléments de réflexions les plus pertinents pour penser l’époque – et les moyens de s’en sortir !

Ainsi, face aux négateurs de l’identité, Julien Freund rappelle qu’« être Européen, c’est être dépositaire d’un patrimoine spécifique et de s’en reconnaître comptable », alors que « le nouvel Européen qu’on nous fabrique est une baudruche aux semelles de vent ». Qui est à la manœuvre de cette « fabrique » ? Des « élites qui ne croient plus à la grandeur de notre continent », ces « élites qui vitupèrent, sermonnent, embarquant le pays dans une véritable industrie du dénigrement ». Bien avant d’autres, Julien Freund avait pressenti la nocivité de ce dénigrement perpétuel : à force de convoquer l’histoire au tribunal des sentiments du moment, on ne peut qu’encourager une sinistre compétition mémorielle, au risque de dissoudre tout lien social – toute démarche politique. Dès lors, le jugement est sans appel : ces « élites qui accablent les morts pour fustiger leur peuple ne sont pas dignes de gouverner ».

Désigner l’ennemi

À ceux qui prétendent faire de la politique, Julien Freund rappelle qu’elle n’est pas le domaine des bons sentiments, de l’opportunisme ou de la « gouvernance » inspirée des modèles économiques. Dès sa thèse de 1965, il en avait donné la définition la plus exacte, à savoir l’« activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts ». Fondée sur la force, en vue de la préservation du bien commun que vise un peuple sur un territoire, l’un et l’autre déterminés, la politique ne peut donc pas être « universelle », c’est-à-dire applicable à tous et en tout lieu. A fortiori lorsque cette « politique » a pour seuls fondements la démocratie de marché et les droits de l’individu, débouchant sur cette « métaphysique de l’illimité » qui l’assimile en réalité davantage à une religion.

À cette aune, l’agitation « indigéniste » et la réaction « républicaine » doivent être considérées l’une l’autre comme impolitiques. Les premiers, héritiers des « l’antiracisme » que Dominique Venner avait déjà défini dans les années 1960, dans Europe-Action, comme un « racisme anti-blancs » (Dictionnaire du militant), entendent « raciser » les individus et les débats pour exiger des droits — et des réparations – au titre de leur seule couleur de peau. C’est l’Ethnos sans la Polis, soit une réduction de l’organisation sociale à sa forme la plus élémentaire, clanique et raciale, sans l’apport du politique. Mais c’est bien au nom de principes universels, égalitaires et revanchards, de l’« Humanité » tout entière, qu’ils entendent ainsi se venger du « monde blanc ». Comme le démontrent jusqu’au ridicule les initiatives de ses thuriféraires, la cancel culture est en réalité une culture cancel : une destruction de toute culture, à commencer par celle des Européens, censément dominante.

En face, les discours à prétention républicaine sonnent creux par excès inverse. En minimisant voire niant la réalité ethnique et historique du peuple, ils conçoivent une Polis sans Ethnos. L’appel à l’assimilation comme réponse aux problèmes massifs et existentiels que pose l’immigration est de ce point de vue illusoire : il est possible d’assimiler des individus, pas des peuples — l’exception n’est pas la règle ! C’est encore plus clairement une approche universaliste qui justifie cette posture, dont l’origine est à rechercher, à partir des Lumières, dans l’idéologie républicaniste elle-même et son cortège « d’idées chrétiennes devenues folles » (Chesterton). Son horizon ? Une société d’individus libres de toute attache particulière, détachés de toute communauté, ne partageant comme socle commun que l’adhésion à des « valeurs » vidées de toute substance à force d’être bêlées. Les « droits de l’homme » ayant finalement supplanté ceux du citoyen, chaque individu se voit reconnaître des droits imprescriptibles – y compris celui de s’implanter et de se fondre dans un pays autre que le sien. S’opposer à l’immigration au nom des seuls principes « républicains » est dès lors une imposture, car n’empêchant en rien le « Grand Remplacement » en cours.

Il ne suffit donc pas que les « islamo-gauchistes » nous désignent, en tant qu’héritiers de la civilisation européenne, comme ennemis. Il nous revient de ne pas subir, mais au contraire de reprendre l’offensive en tenant compte de l’ensemble du problème. Au-delà de l’ennemi contingent, nous devons considérer comme ennemies, donc combattre, toutes les idéologies qui prétendent nier la réalité de notre identité au nom d’une religion de l’universel quasiment totalitaire, et priver nos peuples de leur droit inaltérable à la continuité historique, culturelle et biologique.

Rebâtir une civilisation…

Lucide, Julien Freund dit par ailleurs : « Nous sommes, je crois, en présence de la fin de la civilisation européenne ». En tout cas de la forme qu’elle a fini par prendre en devenant « occidentale », dilatée à l’échelle du monde, libérale dans tous les sens du terme. Au moins jusqu’au retour du tragique et de l’histoire auquel nous assistons depuis deux décennies. Toute civilisation étant mortelle, celle-ci peut disparaître – et le fera sous le poids des contradictions internes propres à sa prétention à l’universel et de son incapacité à en assumer les externalités négatives : individualisme, consumérisme, multiculturalisme… Julien Freund rappelle si besoin que « l’harmonie dans une société multiraciale est, plus que dans toute autre, une vue de l’esprit ».

Ce qu’il importe de préserver, ainsi que l’avait pressenti Spengler, c’est la culture. C’est donc la culture européenne, celle des peuples natifs de l’Europe depuis 5000 ans, qui doit être redécouverte, défendue, réappropriée, promue et sans cesse enrichie afin de servir de socle à une nouvelle Renaissance. Et celle-ci ne pourra être que la naissance d’une nouvelle civilisation, libérée des scories des idéologies de « l’universel », en renouant avec le génie des peuples et des lieux qui font l’identité de notre continent – comme celle des autres civilisations.

À ceux qui voient un monde qui leur était familier se dérober sous leurs pieds, tenaillés entre crispation réactionnaire, nostalgie incapacitante et crainte de l’avenir, Julien Freund livre un ultime conseil :

« Ne cultivons pas ce pessimisme qui est l’échappatoire des avortons ou l’alibi de la paresse. La messe n’est jamais dite et beaucoup de tâches nous requièrent. »

Grégoire Gambier

Julien Freund, Le Politique ou l’art de désigner l’ennemi, Paris, La Nouvelle Librairie, 2020, 340 p., 19,90 €.

https://institut-iliade.com/designer-lennemi-les-ideologies-de-luniversel/

dimanche 7 février 2021

Evola, une éthique chevaleresque au service de l’Europe 1/3

  

Spiritualité et politique

C’est à mon avis une relation problématique. Contrairement à d’autres théoriciens de la Tradition, comme René Guénon, Frithjof Schuon ou Coomaraswamy, Evola a au cours de sa vie presque constamment pris position sur les problèmes politiques, not. dans ses articles de journaux ou de revues. De ce point de vue, des livres comme Gli uomini e le rovine ou Orientamenti sont également significatifs. Cette particularité est à mettre en rapport avec sa volonté de s’affirmer comme un “guerrier” (kshatriya) plutôt que comme un “prêtre”, et aussi avec son affirmation, si contraire aux vues de Guénon, selon laquelle le guerrier ou le roi est porteur, au sein des sociétés traditionnelles, d’un principe spirituel de dignité égale à celle du sacerdoce.

En quoi cette volonté d’engagement politique est-elle problématique ? Elle l’est d’abord du fait que J. Evola aborde la politique en métaphysicien. La politique ne résulte pas chez lui, comme chez Carl Schmitt, du fait de la diversité des aspirations humaines et du caractère potentiellement conflictuel de cette diversité. Elle n’est pas non plus, comme chez Aristote, une conséquence de ce que l’homme est un « animal social ». Elle est de la métaphysique appliquée. Contrairement à un politologue comme Julien Freund, pour qui le politique est « originairement substantiel à la société en tant qu’essence » et qui soutient le caractère strictement autonome de cette essence, Evola fait partie de ces auteurs qui reconduisent ou ramènent le politique à une autre instance que la sienne propre.

Selon lui, la politique relève en dernière analyse de la métaphysique : elle ne représente que l’application dans un domaine particulier de principes qui, loin de la caractériser ou de lui appartenir en propre, trouvent en dehors d’elle leur origine, leur signification et leur légitimité. Tandis que pour J. Freund, la politique est « l’activité sociale qui se propose d’assurer par la force, généralement fondée sur le droit, la sécurité extérieure et la concorde intérieure d’une unité politique particulière en garantissant l’ordre au milieu de luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts », elle est pour Evola l’« application des directives du supra-monde », c’est-à-dire une activité mise en œuvre par une autorité dont le fondement ne peut être que « métaphysique », autorité assimilée à une « qualité transcendante et non uniquement humaine ». « Le fondement de tout véritable État, écrit Evola, c’est la transcendance de son principe ». Il s’en déduit que les règles de l’action politique ne sont pas autonomes, mais dérivées. La politique n’est pas en son fond politique, mais métaphysique : elle n’a pas d’essence propre.

Une telle approche a pour conséquence d’amener Evola à prôner une « politique de l’idéal », qui semble bien ne pas être autre chose qu’une politique idéale. Toute la question est de savoir si une telle politique a encore quelque chose à voir avec la politique réelle, ou si elle n’est que l’une des formes les plus typiques de ce que J. Freund a très justement appelé l’impolitique. Si l’on pose, comme je le crois, que la politique est d’abord l’art du possible, et que le possible est affaire de contexte et de situation, une politique idéale risque fort d’apparaître comme une contradiction dans les termes. Sans doute est-il louable de rappeler l’importance des principes en politique. Mais encore faut-il que ces principes soient distingués des idées pures, qui ne peuvent rester pures que dans la mesure où elle ne se concrétisent jamais dans la réalité.

Il est à cet égard très révélateur que, chez Evola, la politique soit constamment tirée du côté de l’éthique. Dans Gli uomini e le rovine, ce qu’il cherche à donner, plus encore que des orientations politiques, ce sont des consignes à valeur existentielle. Ce trait ne lui appartient pas en propre. Si la gauche a généralement une approche morale (ou moralisante) de la politique, la droite, elle, en a bien souvent une approche éthique — cette éthique versant elle-même fréquemment dans l’esthétique. Mais la morale ou l’éthique est une chose, la politique en est une autre, à savoir le service du bien commun. Et c’est en tant que telle qu’elle a ses règles propres.

Tradition et histoire

Un autre problème tient à la conception évolienne de l’histoire. Cette conception est elle-même paradoxale. D’un côté, Evola manifeste une nette hostilité envers la notion même d’historicité. Il pense que les sociétés traditionnelles, définies comme « anhistoriques » ou indifférentes à l’histoire, ont cessé d’être traditionnelles lorsqu’elles sont entrées dans l’histoire, et il assimile cette entrée à une sorte de chute (“l’âge d’or” apparaissant alors comme l’équivalent du Jardin d’Eden judéo-chrétien), allant jusqu’à écrire que « penser en termes d’histoire est absurde ». Ce qui l’amène à critiquer avec force toute forme d’historicisme. D’un autre côté, cependant, il adhère à la théorie des cycles, qui n’est nullement incompatible avec l’historicisme.

Evola critique avec force, et aussi avec beaucoup de justesse, l’idéologie du progrès, mais c’est pour lui opposer une vision qui en constitue le symétrique inverse, puisqu’elle revient à interpréter l’histoire des derniers millénaires, non comme mouvement progressif perpétuellement ascendant, mais comme mouvement constamment et inéluctablement descendant, comme déclin toujours plus accentué. Dans les 2 cas, la nécessité historique est conservée : l’homme subit le cours de l’histoire au lieu de pouvoir la diriger. Je ne partage pas cette conception. Pour moi, l’existence de l’homme est intrinsèquement sociale-historique : ce qui distingue l’espèce humaine des espèces animales, c’est qu’elle devient historiquement. Je pense en outre que, par-delà les processus historiques ponctuels, l’histoire est toujours ouverte, ce qui la rend imprévisible.

Si l’on adhère à la théorie des cycles, la question se pose immédiatement de savoir quels peuvent être le sens et la portée de l’action historique humaine. Comment peut-on agir politiquement pour enrayer un processus dont on affirme par ailleurs qu’il excède la volonté humaine, c’est-à-dire qu’il est inévitable ? Pour Evola, le moment actuel est celui d’une fin de cycle, phase crépusculaire qu’il assimile au kali-yuga des Indiens ou à “l’Âge du loup” de la tradition nordique. Cette idée a de toute évidence quelque chose d’incapacitant ou de paralysant.

L’action politique impliquant par définition la réversibilité des situations jugées indésirables, quel but assigner à l’action collective dans un monde voué à sa fin ? Si l’on vit une fin de cycle et que rien ne peut empêcher ce cycle d’aller à son terme, où peut résider la liberté fondementale de mouvement, sinon dans le for intérieur ? C’est là, me semble-t-il, une seconde limitation de la “politique évolienne”. Evola me paraît d’ailleurs l’avoir reconnu implicitement, notamment en 1961 dans Cavalcare la tigre, puis en 1963 dans Il cammino del Cinabro, lorsqu’il écrit que de nos jours « il n’existe plus rien, dans le domaine politique et social, qui mérite vraiment un total dévouement et un engagement profond ». Il ne reste alors plus aux « hommes différenciés » qu’à se réfugier dans l’apoliteia *, c’est-à-dire dans le détachement.

À suivre