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jeudi 29 octobre 2020

La lettre de cachet, symbole erroné de l'arbitraire royal

 


La propagande révolutionnaire a fait des lettres de cachet un symbole de l'arbitraire royal. Un livre revient sur cette légende noire.

Symbole de l'absolutisme, les lettres de cachet ont disparu au moment de la révolution française. Pourtant, celui qui consulte les sources de l'époque est étonné de la quasi-absence du roi dans la signature de ces fameuses lettres qui vous embastillaient pour une durée généralement indéterminée… Certes, les cas de Fouquet ou de Condé sont bien connus, mais après ? L'historien Claude Quétel, pourfendeur de la fausse légende de la Bastille, s'attaque ici à un autre mythe révolutionnaire, celui de ces lettres considérées longtemps comme un « instrument de répression aveugle et totalement injuste ». Dans une étude passionnante aux accents d'enquête policière, l'auteur nous invite à lever le voile sur cette légende noire, en nous faisant découvrir tous les aspects de cette procédure « judiciaire » propre à la monarchie française des temps modernes.

Apparues au XVIe siècle, les lettres cachetées signifiaient de manière générale « la volonté personnelle et immédiate du souverain dans l’exercice normal et quotidien de son pouvoir ». Leur objet n'était pas obligatoirement répressif, car il visait soit à convoquer un individu, soit à donner une simple instruction, ou bien à ordonner un Te Deum… Ce n'est qu'avec le temps que la lettre va prendre un caractère répressif. En effet, la généralisation de la procédure va de pair avec la croissance d'une administration qui se centralise doucement. Car le pouvoir, depuis Richelieu et son organisation des intendants de police, de justice et de finances, « acquiert enfin les moyens de diffusion et d'exécution des ordres ».

Il vaut mieux « De par le Roy » qu'une procédure judiciaire

Quel était l’avantage du procédé ? L’ordre était donné « De par le Roy ». Cela signifiait qu'il ne relevait pas du Conseil, et donc de la Justice, mais bien du pouvoir royal. Etait-ce un avantage ou inconvénient ? À lire Quétel, il valait mieux voir son sort confié à un ordre « De par le Roy » qu’à une procédure judiciaire dépendant des Juges. En quelque sorte, la lettre de cachet était un moyen expéditif destiné avant tout à punir des actions plus ou moins graves la lettre, dit Quétel, « fonctionne comme un éteignoir », en évitant des procès publics coûteux. « Il s agit le plus souvent de prendre la justice de vitesse pour substituer à la répression prévisible une correction par protection du roi […] La correction n est pas une atténuation de la peine afflictive. C'est autre chose. Par sa discrétion la lettre de cachet est moins infamante qu'une peine ».

Pour étayer sa thèse, l'historien s'est plongé dans les sources afin d'évaluer le nombre de victimes. En 120 ans, la Bastille n'a accueilli que 5 729 prisonniers. La Régence a embastillé en moyenne et par année 52 personnes quand Louis XVI s'est contenté d'y en envoyer 20. Et nous savons que le fameux 14 juillet 1789, sept « malheureux » prisonniers furent trouvés et portés en triomphe par une populace avide de sang.

Les statistiques nous enseignent aussi que pour plus des deux tiers des emprisonnés, la durée de détention n’excédait pas six mois… Seuls quelques individus sont restés plus de vingt ans derrière les barreaux de l'ancienne forteresse.

Mais le plus surprenant est le rôle prépondérant des familles dans l'utilisation des lettres de cachet. Ce sont en effet les pères, les mères, parfois les enfants qui, pour éviter le malheur d'une condamnation judiciaire à un membre de leur fratrie, y recourent régulièrement. C'est dire le véritable consensus autour de ce moyen politique, décrit ici par une étude stimulante et étonnante, fourmillants d'anecdotes.

Claude Quétel, Les Lettres de cachet, Une légende noire, Perrin, 372 pages, 22 €.

PROSPECTION

Christophe Mahieu Monde&vie 14 mai 2011 n°843

dimanche 16 février 2020

La Petite Histoire : Louis VI, le roi qui a soumis les seigneurs brigands


On le connait généralement sous son surnom tardif, « le Gros », et le public moderne en garde l’image caricaturale faite par le film Les Visiteurs, de Jean-Marie Poiré. Pourtant, avant de devenir impotent, Louis VI était surnommé « le Batailleur ». En effet, c’est l’arme à la main qu’il a soumis tous les seigneurs brigands du bassin parisien, agrandissant ainsi considérablement le domaine royal. Par ailleurs protecteur du pape, il a tenu tête à l’Empereur comme au roi d’Angleterre, tout en participant, en France, à l’essor des communes.

mardi 8 avril 2014

1108 : Louis VI, le père des communes de France

Cette année-là trépassait à Melun à l’âge de cinquante-cinq ans le roi Philippe Ier. Son fils aîné Louis, vingt-huit ans, n’étant alors que “roi désigné”, se hâta de se faire sacrer par l’évêque Yves de Chartres, mais avant même qu’il ne devînt le roi Louis VI le Gros, dit aussi le Batailleur, avait affirmé sa volonté d’en finir avec l’anarchie féodale, de mater les brigands, de raser les donjons insolents et de libérer les communications. Assurer la sécurité était pour lui le premier devoir d’un roi. Le peuple allait pouvoir souffler, dans les campagnes comme dans les villes.
Depuis déjà quelques décennies se manifestait le mouvement communal, lourd de belles promesses mais aussi de grands dangers. Les villes s’étaient jusqu’alors développées sous la protection des châteaux forts, mais, profitant de l’augmentation des échanges commerciaux au cours du XIe siècle, on avait vu apparaître une “classe moyenne” forgée par le travail et l’épargne, et qui supportait de moins en moins la tutelle, parfois capricieuse, du seigneur. Depuis déjà quelques générations, estimant inutiles et humiliantes les tracasseries fiscales et judiciaires de l’ordre féodal, des bourgeois se prêtaient mutuellement serment de maintenir eux-mêmes la paix et la tranquillité des individus et des métiers et de garantir ainsi leurs intérêts communs : ainsi naquirent les “communes” revendiquant aussitôt des libertés propres.
Sagesse capétienne
Parfois les bourgeois arrivaient à conquérir ou à acheter les droits féodaux, notamment de police, et les seigneurs s’accommodaient tant bien que mal du mouvement, mais quand ceux-ci résistaient, les communes en étaient réduites à devenir insurrectionnelles, comme à Cambrai où le seigneur évêque, estimant cette agitation peu recommandable, l’avait vers 1076 noyée dans un bain de sang. Dès son avènement, Louis VI comprit, avec une sagesse toute capétienne, tout empirique, que le mouvement, résultant du progrès économique et de la sûreté rétablie, était irrésistible, mais aussi qu’un ferment insurrectionnel pouvait s’y glisser et porter les communes, livrées à elles-mêmes, à s’ériger à leur tour en nouvelles féodalités. Pour protéger le mouvement contre ses propres excès, il fallait du doigté, chose dont seul un roi, même “gros”, est capable, n’étant lié par aucun intérêt ou aucune idéologie.
Il manifesta sa sympathie pour le mouvement en créant lui-même des “villes-neuves” dotées d’une charte des libertés, dont la communauté rurale de Lorris-en-Gâtinais, affranchie de corvées féodales, allait pour longtemps servir de modèle. Puis il alla soutenir entre autres les habitants de Mantes (lesquels, défendant leurs propres libertés seraient de meilleurs soldats contre le roi d’Angleterre...) ou ceux d’Amiens, les plus aptes à contenir la turbulence des seigneurs de la contrée. À Laon les choses se passèrent mal : les émeutiers poussés par un scélérat nommé Thomas de Marle envahirent en 1112 le palais épiscopal et tuèrent à coups de hache l’évêque caché... dans un tonneau. Seule la justice royale pouvait trancher un tel conflit : Louis VI imposa l’ordre, puis dix ans plus tard, les esprits enfin calmés, il accorda à la ville de Laon tout ce qu’elle réclamait de juste. L’affaire se terminait sans rancune.
Le grand mérite de Louis pendant tout son règne allait être non seulement d’accepter l’espèce de révolution en train de se produire, mais d’en prendre la tête pour en faire valoir ce qu’elle avait de juste. Lui-même et ses descendants qui confirmèrent sans cesse les libertés des villes ont offert à la France l’occasion d’un grand progrès des libertés.
La chose mérite d’être évoquée dix siècles plus tard, à quelques jours des élections municipales, où l’on va voir la politicaillerie républicaine instrumentaliser les plus précieuses libertés reçues de nos rois.
Michel Fromentoux L’Action Française 2000 n° 2743 – du 5 au 19 mars 2008

mercredi 14 novembre 2012

Ces rois qui ont fait la France

Le Figaro Magazine - 08/11/2012

L'histoire de la monarchie capétienne suscite toujours des vocations de chercheurs. Permettant de remonter aux origines les plus lointaines de la nation française.

     Le 22 mai 987, alors que les grands de Francie occidentale sont convoqués pour juger l'archevêque de Reims, Adalbéron, accusé de complicité avec la dynastie germanique des Ottoniens, le roi Louis V, un Carolingien, meurt accidentellement. Il n'a pas d'héritier. Le 1er juin, devant l'assemblée des grands réunie à Senlis pour désigner le nouveau roi, Adalbéron retourne la situation et parvient à faire élire le candidat de son choix : Hugues Capet.
     Celui-ci appartient à la famille des Robertiens, qui a déjà donné deux rois (Eudes en 888 et Robert en 922). Il est allié aux souverains germaniques, ce qui rassure Adalbéron. Mais Hugues Capet, héritier d'une dizaine de comtés (Paris, Senlis, Orléans, Dreux) et protecteur de plusieurs abbayes (Saint-Denis, Fleury ou Saint-Martin de Tours, cette dernière lui ayant valu peut-être son surnom en référence à la cappa, le manteau de saint Martin), est d'abord le prince le plus puissant du royaume, plus puissant que le roi. Le 3 juillet, sans doute dans la cathédrale de Noyon, Hugues est sacré roi par Adalbéron.

     Avec le soutien de l'Église et des grands du royaume, le pouvoir passe ainsi du roi carolingien au duc des Francs. À la fin de cette même année 987, Hugues Capet fait élire son fils Robert (Robert II le Pieux) comme son successeur, et le fait sacrer à Orléans. Le principe héréditaire restauré, une nouvelle dynastie est née, renforcée par la mort du dernier Carolingien, Charles, duc de Basse-Lorraine, en 991.

Les débuts de la dynastie capétienne revisités

L'année 987 est donc décisive. Elle ouvre « deux siècles où la dynastie fondée en 987 par Hugues Capet a commencé, lentement mais sûrement, de faire la France comme nation », écrit l'historien Dominique Barthélemy. Ancien élève de Georges Duby, professeur à la Sorbonne (Paris-IV) et directeur d'études à l'École pratique des hautes-études, celui-ci publie aujourd'hui un livre original (1). Il y revisite les débuts de la dynastie capétienne, sans renoncer ni à la chronologie traditionnelle ni à une vision historique de la monarchie française, mais, développant une perspective résultant de ses travaux antérieurs, en nuançant largement la vision convenue d'une royauté qui aurait été très faible au départ et qui se serait imposée par miracle aux élites dirigeantes du royaume.
     Dominique Barthélemy, au contraire, insiste sur l'atout initial dont disposent Hugues Capet et ses successeurs immédiats : la royauté, institution nimbée de sacré et dont le prestige, imprimé de longue date dans les mentalités, était tombé du temps des ultimes Carolingiens. « L'étiage de la royauté en France occidentale, souligne l'auteur, se situe en amont de l'avènement d'Hugues Capet, lequel avènement restaure la préséance royale, et en ce sens contribue à l'ordre féodal et chrétien. »

« Le métier de roi est grand, noble et délicieux »

Barthélemy, au lieu d'opposer la royauté et la féodalité, montre comment le pouvoir royal, même s'il a souvent combattu les féodaux, tel Louis VI bataillant contre les sires de Montlhéry, a bâti sa légitimité en s'insérant dans les cadres de la société féodale, qu'il s'agisse de l’Église, de la chevalerie ou des communes, cadres qui n'étaient pas remis en cause. L'historien arrête son étude avec Philippe Auguste. Pour la France, le règne de celui-ci marque, par la spécialisation des fonctions qui s'opère au sein de la cour et par l'émergence d'une authentique administration royale, l'ébauche de l’État, au sens moderne du terme. Si cette évolution, encore une fois, ne bouleverse pas le soubassement social de l'époque, qui reste celui de la féodalité, elle amorce, entre les Capétiens et la France, un pacte qui durera jusqu'à la Révolution.
     Que les rois aient fait la France, plus aucun historien digne de ce nom, de nos jours, ne conteste cette idée, sans croire devoir ajouter, comme pour s'excuser, une profession de foi républicaine, qui serait hors sujet. Les rois qui ont fait la France, c'est l'intitulé d'une collection que les Editions Pygmalion ont inaugurée il y a trente-quatre ans et dont les trois derniers volumes viennent de paraître (2). Pour réaliser cette entreprise éditoriale sans équivalent, deux auteurs auront été à la manoeuvre : Georges Bordonove, disparu en 2007, qui était un historien non universitaire mais qui travaillait selon les meilleures méthodes, et Ivan Gobry, qui fut professeur à l'université de Reims et à l'Institut catholique de Paris. La série représente 52 livres, soit les biographies de tous les rois de France, Mérovingiens, Carolingiens ou Capétiens, de Clovis à Louis-Philippe, et s'adresse à un large public.
     « Le métier de roi est grand, noble et délicieux, quand on se sent digne de bien s'acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; mais il n'est pas exempt de peines, de fatigues, d'inquiétudes. » C'est un expert qui parle ici : Louis XIV en personne. Présentant la réédition des célèbres Mémoires pour l'instruction du dauphin (3), Jean-Christian Petitfils se demande si, en nos temps démocratiques de « gouvernance » et de « management », les réflexions du Roi-Soleil ont encore du sens. La réponse de l'historien de l'Ancien Régime est positive : trois siècles après sa mort, Louis XIV peut encore nous dispenser des « leçons de lucidité et d'énergie. »
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
Notes :
(1) Nouvelle histoire des Capétiens, 987-1214, de Dominique Barthélemy, Seuil.
(2) Louis II, Louis III, Carloman et Charles le Gros, et François II, d'Ivan Gobry, Pygmalion. L'ensemble de la collection Les rois qui ont fait la France, 52 volumes signés de Georges Bordonove ou d'Ivan Gobry, est disponible chez l'éditeur.
(3) Louis XIV. Le Métier de roi. Mémoires et écrits politiques, présentation de Jean-Christian Petitfils, Perrin, « Les Mémorables ».

dimanche 22 avril 2012

Louis VI, le père des communes de France

Cette année-là trépassait à Melun à l’âge de cinquante-cinq ans le roi Philippe Ier. Son fils aîné Louis, vingt-huit ans, n’étant alors que “roi désigné”, se hâta de se faire sacrer par l’évêque Yves de Chartres, mais avant même qu’il ne devînt le roi Louis VI le Gros, dit aussi le Batailleur, avait affirmé sa volonté d’en finir avec l’anarchie féodale, de mater les brigands, de raser les donjons insolents et de libérer les communications. Assurer la sécurité était pour lui le premier devoir d’un roi. Le peuple allait pouvoir souffler, dans les campagnes comme dans les villes.
Depuis déjà quelques décennies se manifestait le mouvement communal, lourd de belles promesses mais aussi de grands dangers. Les villes s’étaient jusqu’alors développées sous la protection des châteaux forts, mais, profitant de l’augmentation des échanges commerciaux au cours du XIe siècle, on avait vu apparaître une “classe moyenne” forgée par le travail et l’épargne, et qui supportait de moins en moins la tutelle, parfois capricieuse, du seigneur. Depuis déjà quelques générations, estimant inutiles et humiliantes les tracasseries fiscales et judiciaires de l’ordre féodal, des bourgeois se prêtaient mutuellement serment de maintenir eux-mêmes la paix et la tranquillité des individus et des métiers et de garantir ainsi leurs intérêts communs : ainsi naquirent les “communes” revendiquant aussitôt des libertés propres.
Sagesse capétienne
Parfois les bourgeois arrivaient à conquérir ou à acheter les droits féodaux, notamment de police, et les seigneurs s’accommodaient tant bien que mal du mouvement, mais quand ceux-ci résistaient, les communes en étaient réduites à devenir insurrectionnelles, comme à Cambrai où le seigneur évêque, estimant cette agitation peu recommandable, l’avait vers 1076 noyée dans un bain de sang.
Dès son avènement, Louis VI comprit, avec une sagesse toute capétienne, tout empirique, que le mouvement, résultant du progrès économique et de la sûreté rétablie, était irrésistible, mais aussi qu’un ferment insurrectionnel pouvait s’y glisser et porter les communes, livrées à elles-mêmes, à s’ériger à leur tour en nouvelles féodalités. Pour protéger le mouvement contre ses propres excès, il fallait du doigté, chose dont seul un roi, même “gros”, est capable, n’étant lié par aucun intérêt ou aucune idéologie.
Il manifesta sa sympathie pour le mouvement en créant lui-même des “villes-neuves” dotées d’une charte des libertés, dont la communauté rurale de Lorris-en-Gâtinais, affranchie de corvées féodales, allait pour longtemps servir de modèle. Puis il alla soutenir entre autres les habitants de Mantes (lesquels, défendant leurs propres libertés seraient de meilleurs soldats contre le roi d’Angleterre...) ou ceux d’Amiens, les plus aptes à contenir la turbulence des seigneurs de la contrée. À Laon les choses se passèrent mal : les émeutiers poussés par un scélérat nommé Thomas de Marle envahirent en 1112 le palais épiscopal et tuèrent à coups de hache l’évêque caché... dans un tonneau. Seule la justice royale pouvait trancher un tel conflit : Louis VI imposa l’ordre, puis dix ans plus tard, les esprits enfin calmés, il accorda à la ville de Laon tout ce qu’elle réclamait de juste. L’affaire se terminait sans rancune.
Le grand mérite de Louis pendant tout son règne allait être non seulement d’accepter l’espèce de révolution en train de se produire, mais d’en prendre la tête pour en faire valoir ce qu’elle avait de juste. Lui-même et ses descendants qui confirmèrent sans cesse les libertés des villes ont offert à la France l’occasion d’un grand progrès des libertés.
La chose mérite d’être évoquée dix siècles plus tard, à quelques jours des élections municipales, où l’on va voir la politicaillerie républicaine instrumentaliser les plus précieuses libertés reçues de nos rois.
MICHEL FROMENTOUX  L’Action Française 2000 du 5 au 19 mars 2008

mercredi 7 mars 2012

1124 : Naissance du sentiment national

Cette année-là, la seizième de son règne, Louis VI le Gros, quarante-trois ans, avait déjà bien nettoyé le royaume des turbulences féodales. Nous l'avons vu à l'oeuvre tandis qu'ayant rétabli la sûreté dans les campagnes et les villes, il favorisait l'éclosion de ces remparts des libertés françaises qu'allaient être pour toujours les communes. Retrouvons-le aujourd'hui en 1124 dans son rôle tout aussi éminemment capétien de défenseur de l'intégrité française.
Les Capétiens commençaient à peine d'affermir leur souveraineté quand en 1066, au temps d'Henri Ier, Guillaume de Normandie avait conquis l'Angleterre. Toujours vassal du roi de France, celui-ci ne s'était quand même guère gêné pour donner les pires soucis au roi Philippe Ier, lequel avait tout entrepris pour affaiblir la Normandie et la pousser à se détacher de l'Angleterre. On eût pu croire la chose faite quand à la mort de Guillaume le Conquérant (1087), la Normandie revint à l'aîné, le flasque Robert Courte-Heuse (court de cuisses) et l'Angleterre au cadet Guillaume le Roux. Sur ces entrefaites les deux frères s'étaient plus ou moins réconciliés pour partir ensemble à la première Croisade, laissant respirer Philippe Ier. Mais pas pour longtemps ! Guillaume le Roux mourant en 1100 avait alors laissé le champ libre à son autre frère Henri Beauclerc qui s'était proclamé roi d'Angleterre et n'avait fait en 1106 qu'une bouchée de la Normandie si mal tenue par Robert Courte-Heuse.
En 1124, il y avait déjà dix ans que Louis VI le Gros s'acharnait sans succès à couper en deux le monstre anglo-normand. En 1113, au traité de Gisors, il avait dû reconnaître la souveraineté d'Henri Ier Beauclerc même sur la Bretagne. En 1119, nouvelle déroute, et le roi français avait dû de ne pas perdre la face au seul fait que le roi anglais, se souvenant qu'il était duc de Normandie, donc vassal du roi de France, n'avait pas trop poussé son avantage. En 1120, Henri Beauclerc avait perdu ses deux fils dans un naufrage. Il ne lui restait plus qu'une fille, Mathilde, laquelle avait épousé l'empereur germanique Henri V. L'alliance entre gendre et beaupère prenait ainsi la France comme dans une tenaille... Louis VI allaitil se laisser impressionner ?
Les premières provocations
vinrent de l'Empereur en 1124, mais dans cette "doulce France" où le sentiment national perçait déjà autour du Capétien, et où l'on savourait des écrits éveillant l'idée de patrie, comme la Chanson de Roland, il se produisit l'extraordinaire : la mobilisation spontanée de toutes les forces vives ! Louis VI se rendit à Saint-Denis pour y prendre l'oriflamme rouge et or, tandis que l'abbé Suger s'émerveillait de « cette armée pareille à une nuée de sauterelles ». Les troupes de chevaliers, le comte de Blois, le duc de Bourgogne, le comte de Nevers, le comte de Vermandois et les bourgeois de Saint-Quentin, de Pontoise, d'Amiens, de Beauvais et d'ailleurs arrivaient en effet de toutes parts.
Devant un peuple aussi décidé, l'Empereur n'osa même pas dépasser Metz et rebroussa chemin sous prétexte d'aller réprimer une insurrection à Worms (où il trouva la mort). Quant au roi d'Angleterre il n'avait même pas eu le temps de bouger, tandis que Louis VI revenait à Paris sous les acclamations ; il avait, dit Suger, « fait briller l'éclat qui appartient à la puissance du royaume lorsque tous ses membres sont réunis ». Ce fut la première grande manifestation de cette cohésion populaire qui, devant un grand danger, allait désormais permettre plus d'une fois le "miracle capétien". On devine que de tels sursauts allaient être souvent nécessaires quand on sait qu'en mourant onze ans plus tard (1135), Henri Beauclerc donnait tout espoir de devenir roi d'Angleterre à son gendre, Geoffroy Plantagenêt, dont la lignée allait faire longtemps parler d'elle...
Une autre leçon de l'événement de 1124 a été tirée par Jacques Bainville : « Allemagne, Angleterre : entre ces deux forces, il faudra nous défendre, trouver notre indépendance et notre équilibre. C'est encore la loi de notre vie nationale. » Les Capétiens allaient avoir la sagesse de toujours s'en souvenir.
MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 19 juin au 2 juillet 2008

mercredi 13 juillet 2011

1095 : Prudence capétienne

Au lieu de courir après la gloire, Philippe Ier améliora l'administration de son domaine, restant à l'affût des successions laissées vacantes par tel seigneur ayant dû s'endetter pour acheter son équipement de croisé…
Cette année-là, la trente-cinquième de son règne, Philippe 1er, quarante-trois ans, traversait une période pour lui fort délicate. Troisième successeur d'Hugues Capet, premier roi à se prénommer Philippe en souvenir des rois de Macédoine dont prétendait descendre sa mère Anne de Kiev, il avait, de par la volonté très sage du roi Henri 1er son père, été sacré à six ans. Roi à huit ans, il s'était formé au cours de voyages épiques avec son oncle le régent Baudouin V, comte de Flandre. Quand il avait pris effectivement le pouvoir à quinze ans, le royaume était relativement paisible et en pleine floraison religieuse, intellectuelle et artistique au sein d'une Europe essentiellement chrétienne.
Normandie
Toutefois, le 29 septembre 1066, Guillaume, duc de Normandie, gendre du régent Baudouin, s'était emparé de la couronne anglaise, s'élevant aussi haut que le roi de France son suzerain… Après avoir réglé les conflits qui déchiraient la Flandre en épousant à dix-huit ans Berthe de Hollande, Philippe 1er avait dû veiller à ce que l'autorité de Guillaume, devenu pour tous “le Conquérant”, s'exerçât le moins possible en Normandie. Intervenant sans cesse dans cette province, il avait même soutenu les ambitions du fils aîné du Conquérant, Robert Courte-Heuse, un imbécile et un jouisseur pressé de gouverner la Normandie, mais qui la gouvernait si mal qu'à la mort de Guillaume (1087) le cadet de ses enfants Guillaume le Roux, devenant roi d'Angleterre, se soucia de remettre de l'ordre sur le continent. Philippe 1er, qui avait profité de ces escarmouches pour s'emparer du Vexin français, ne voyait pas avec plaisir l'Angleterre reconquérir la Normandie…
Élan de foi
Soudain, les esprits s'échauffèrent très vite, dans un gigantesque élan de foi, pour une tout autre cause : délivrer le tombeau du Christ des mains des Turcs Seldjoukides qui s'étaient emparés de Jérusalem. En cette année 1095, le pape Urbain II était le 15 août au Puy prêchant la croisade à une immense foule et en septembre au concile de Clermont lançant aux chevaliers un appel pathétique à partir pour la Terre sainte.
Or le roi Philippe ne put participer à ce vaste élan de jeunesse. Ce même concile de Clermont lançait contre lui l'excommunication ! Car il venait de répudier après vingt ans de mariage la reine Berthe de Hollande, pour se jeter dans les bras de la trop belle intrigante Bertrade de Montfort qu'il avait enlevée à son mari le peu sympathique Foulque le Réchin, comte d'Anjou. À ce même Foulque, son allié contre Guillaume, Philippe avait déjà pris en 1068 le Gâtinais pour se faire payer sa neutralité dans le conflit qui l'opposait à son frère Geoffroy le Barbu… Il avait alors oeuvré pour agrandir le royaume, mais, en enlevant une femme mariée il avait tout simplement, en dépit de l'évêque laxiste de Senlis qui bénit ce mariage adultère, poussé le pape à lancer l'interdit sur le royaume de France. Désormais les cloches s'arrêteraient de sonner dans les villes que traverseraient les époux concubins. Bertrade, femme “moderne” avant l'heure, n'allait pas hésiter un jour à se montrer toute rayonnante assise entre ses deux maris, le légitime et l'illégitime…
Cet engourdissement sensuel contrastait fort avec les hauts faits que réalisaient au même moment pour le Christ tant de chevaliers, européens, dont Godefroy de Bouillon, qui prirent Jérusalem le 15 juillet 1099, y fondant même un royaume. Faut-il gloser sur l'indolence de Philippe ? Il n'empêcha personne de partir à la Croisade : son propre frère Hugues de Vermandois s'y précipita comme toute la fine fleur de la noblesse française. Mais pour lui, roi d'un royaume encore jeune et fragile, aurait-il été sage d'abandonner la place sans véritable espoir de revenir un jour ? Grand capétien, paysan prudent et rusé, il préféra, au lieu de courir après la gloire, continuer la tâche ancestrale : faire la France, améliorer l'administration de son domaine (il délégua l'autorité à des prévôts) et surtout utiliser les circonstances en restant à l'affût des successions laissées vacantes par tel seigneur ayant dû s'endetter pour acheter son équipement de croisé. Ainsi réunit-il à la couronne la vicomté de Bourges.
Le “pré carré” s'agrandit
Philippe 1er arrondit considérablement le pré carré capétien. Il ne connut pas que des moments heureux avec Bertrade, très méchante à l'égard de ses enfants. Il semble toutefois qu'en annonçant sa volonté de cesser les pratiques simoniaques (le commerce des charges ecclésiastiques) il se soit réconcilié avec le pape Pascal II. À sa mort en 1108 au soir d'un règne de quarante-huit ans, reconnaissant le scandale qu'avait été une partie de sa vie il demanda à être inhumé non à Saint-Denis, comme ses prédécesseurs, mais à l'abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, tandis que son fils Louis VI le Gros s'apprêtait déjà à dompter les grands barons et à protéger ainsi le peuple de France.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 juin au 1er juillet 2009

jeudi 28 avril 2011

1137 : Un mariage de rêve

L'année marque l'apothéose du règne de Louis VI le Gros. Le 25 juillet, quelques jours avant sa mort, son fils Louis épouse Aliénor d'Aquitaine. Une chance fabuleuse pour le royaume en train de se former.
Cette année-là, la vingt-neuvième de son règne, Louis VI le Gros, cinquante-six ans, n'avait point cessé d'exercer une activité surhumaine en nettoyant vigoureusement le pays de quelques grands seigneurs qui n'étaient que de grands brigands, de même qu'en aidant puissamment à la naissance des communes de France qui reçurent leurs premières chartes - véritables viviers de libertés florissantes. Nous l'avons déjà vu à l'oeuvre dans L'AF 2000 du 5 mars 2008. Nous l'avons également suivi en 1124 dans son combat victorieux, grâce à la mobilisation des chevaliers et des bourgeois, contre l'empereur germanique Henri V, époux de Mathilde, la petite- fille de Guillaume le Conquérant, et nous avons montré alors dans L'AF 2000 du 19 juin 2008 le sentiment national en train de naître. En outre, à la suite de son père Philippe 1er, Louis VI avait mis fin aux pratiques simoniaques en matière de charges ecclésiastiques et réglé pour le mieux la question de son droit de regard dans la nomination des évêques.
L'abbé Suger,ami du roi
Avec tout cela la dynastie s'était considérablement affermie, la paix et la sécurité régnaient dans le royaume, et le fidèle abbé Suger pouvait écrire : « Le prince Louis ayant dans sa jeunesse mérité l'amitié de l'Église en la défendant généreusement, soutenu la cause des pauvres et des orphelins, dompté les tyrans par sa puissante vaillance, s'est trouvé ainsi, avec le consentement de Dieu, amené au faîte du royaume suivant le voeu des prud'hommes et pour le plus grand malheur des méchants dont les machinations l'en auraient exclu si la chose avait été possible. » On ne saurait trop insister sur le rôle extraordinaire de cet abbé Suger, enfant de pauvre devenu dès les bancs de la petite école de Saint-Denis l'ami du futur roi. Orateur, théologien, dialecticien, poète, le jeune clerc avait vite acquis une expérience affinée des affaires tant religieuses que séculières et administratives. Il resta toujours auprès du Gros un collaborateur indispensable, jamais servile, jamais courtisan, pour qui la politique était essentiellement une affaire de mesure et d'arbitrage.
1137 allait marquer l'apothéose du règne. Le fils aîné de Louis VI, Philippe, associé au trône dès sa jeunesse, étant mort à quinze ans en 1131, le roi avait aussitôt fait sacrer (la préoccupation restait nécessaire...) son deuxième fils Louis, né en 1120, lequel, ce 25 juillet 1137, à dix-sept ans, contractait en la cathédrale de Bordeaux le plus brillant mariage dont il pouvait rêver.
La belle Aliénor
Guillaume X, duc d'Aquitaine, était mort quelques mois plus tôt en confiant au roi son unique héritière, la superbe Aliénor, âgée de quinze ans. En grand politique, Louis VI s'était empressé de conclure... le mariage de la jeune duchesse avec le jeune roi. Et quelle chance fabuleuse pour le royaume en train de se former ! Elle apportait en dot l'Aquitaine, c'est-à-dire le Poitou, le Limousin, une grande partie de l'Auvergne, le Périgord, le Bordelais et la Gascogne (dix-neuf de nos actuels départements !).
Cette héritière de la plus opulente maison ducale était la deuxième à épouser un Capétien. Souvenons-nous du mariage d'Hugues Capet avec Adélaïde. Les ducs d'Aquitaine, tous lettrés et amis des arts, épataient depuis longtemps l'Europe entière. Les empereurs les traitaient comme des égaux. Guillaume IX, le grand-père d'Aliénor, le premier troubadour, avait été un personnage romanesque qui n'avait consenti qu'une apparition furtive à la Croisade avant de découvrir l'amour courtois et de le chanter. En somme Aliénor héritait d'une lignée d'hommes et de femmes pieux et généreux mais aussi de gaillards enivrés de culture et de plaisir, peu enclins à supporter trop de contraintes...
Peur de rien
Les jeunes époux étaient aux anges. Dès leur première rencontre, le très aimable Louis, bien fait de sa personne, tomba irrésistiblement amoureux de cette fille du soleil fine et raffinée. Quant à elle, elle vit en lui l'image d'un prince des contes et légendes chevaleresques à la mode.
Hélas le deuil vint les frapper sur le chemin du retour, quand, alors qu'ils séjournaient à Poitiers, la nouvelle leur parvint de la mort du roi Louis VI le 8 août à Paris. Il laissait à son fils ce conseil : « Souvenez-vous, mon fils et ayez toujours devant les yeux que l'autorité royale n'est qu'une charge publique, dont vous rendrez un compte très exact après votre mort. »
Voici donc Louis et Aliénor, alors qu'ils viennent juste de faire connaissance, roi et reine de France ! Lourde responsabilité sur des épaules bien jeunes ! Si follement épris l'un de l'autre, ils n'avaient peur de rien... Mais la mariée n'était-elle pas trop belle ? Réponse dans notre prochain numéro...
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 2 au 15 juillet 2009

vendredi 11 mars 2011

1200 : Capétien et Plantagenêt

Soucieux de chasser les Plantagenêt du royaume de France, Philippe-Auguste se battit en vrai capétien, avec « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Le traité du Goulet fut l'occasion d'un répit, sans faire illusion…
Cette année-là, la vingtième de son règne, Philippe II Auguste, trente-cinq ans, signait le 22 mai le traité du Goulet qui le mettait en position de force face au roi d'Angleterre et dont la clause principale était le mariage du prince royal Louis, treize ans, avec Blanche de Castille. douze ans, fille du roi Alphonse VIII de Castille.
La petite-fille d'Aliénor
Il importe de rappeler ici que celle qui allait donner à la couronne de France neuf enfants, dont le grand saint Louis, était par sa mère Aliénor d'Angleterre, la petite-fille de la trop belle Aliénor d'Aquitaine que nous avons vue dans nos précédents articles passer avec son colossal héritage – presque la moitié de la France - du lit de Louis VII, roi de France, à qui elle n'avait pas donné d'enfant mâle, à celui d'Henri Plantagenêt juste avant que celui-ci joignît à ses titres de comte d'Anjou et de duc de Normandie celui de roi d'Angleterre… Agissant ainsi cette femme légère avait suscité entre les deux royaumes une zizanie qui devait marquer pour de longs siècles l'histoire de l'Europe. C'est dire l'importance de cette union de 1200. La vieille Aliénor, alors soixante-dix-huit ans, tint à aller elle-même, comme pour se repentir, chercher sa petite-fille outre-Pyrénées pour la conduire auprès du petit-fils de son premier mari…
Philippe-Auguste, que nous avons laissé dans notre dernier numéro tout jeune et déjà veuf d'Isabelle de Hainaut, s'adonnait alors à réguler les mouvements féodaux, à châtier les bandes errantes de pillards désoeuvrés, à veiller à la bonne administration du royaume, à embellir Paris… Mais il ne cessait de se préparer à chasser les Plantagenêt du royaume de France. Contre Henri II d'abord, puis contre les deux fils qu'Aliénor avait donnés à ce rustre, le presque estimable et même légendaire Richard dit Coeur de Lion, et le morbide Jean Sans Terre, Philippe allait se battre en vrai capétien, avec, écrit Bainville, « réalisme, patience, esprit d'opportunité ».
Parti en croisade en 1190 avec Richard, il avait, avec l'accord du pape, quitté Saint-Jean d'Acre au bout de quelques mois pour des raisons de santé mais surtout pour profiter de l'absence, puis de la captivité de Richard tombé aux mains de l'empereur germanique. Utilisant habilement les failles du système successoral anglais, il avait soutenu Jean contre Richard, puis, après la mort de celui-ci dans des conditions indignes d'un preux, il avait embrassé la cause du tout jeune Arthur de Bretagne, fils de Geoffroy, frère aîné de Richard et de Jean. Pendant ce temps, Jean avait déjà mis la main sur les possessions françaises des Plantagenêt, dont la Normandie, mais ce fourbe désirait alors une accalmie…
Renonciations
C'est ainsi qu'en 1200, Philippe le prit au mot et le reçut à Paris puis lui imposa dans l'île du Goulet, près de Vernon, le traité du même nom, par lequel Jean, d'une part, renonçait à soutenir les prétentions d'Othon de Brunswick à l'Empire contre le candidat français, d'autre part, rendait hommage au roi de France son suzerain pour toutes ses possessions françaises. Il abandonnait en outre le comté d'Evreux et ses fiefs berrichons au jeune prince Louis pour constituer la dot de Blanche de Castille. De son côté Philippe renonçait à faire valoir ses droits sur la Bretagne.
La Normandie redevient française
Traité d'équilibre, occasion d'un répit, mais cela ne faisait illusion à personne. En fait il restait à Philippe à saisir l'occasion de prendre Jean en faute. Chose aisée, puisque celui-ci n'accomplissait pas ses devoirs envers ses vassaux, qu'il persécutait même parfois ! Ceux-ci l'attaquèrent en justice en 1202. Les pairs du royaume prononcèrent la confiscation de ses biens français, à charge pour Philippe d'exécuter la sentence. Ainsi la Normandie redevint-elle française : après la prise de la forteresse de Château-Gaillard, Philippe put entrer dans Rouen. Le Maine, l'Anjou, la Touraine et le Poitou suivirent le mouvement, mais l'Aquitaine restait encore pour le moment entre les mains du Plantagenêt. En même temps, la mort du malheureux Arthur de Bretagne permit au roi de faire passer la Bretagne dans l'orbite capétienne, en donnant en mariage Alix, la soeur d'Arthur, à un descendant de Louis VI le Gros.
Pendant qu'en Angleterre la monarchie fonctionnait si mal que les populations se révoltaient (c'était le temps de Robin des Bois) et que les seigneurs s'apprêtaient à imposer à leur roi pour le ligoter la fameuse Grande Charte (15 avril 1215), la monarchie française, créatrice d'un État fort et rassembleur, constituait un modèle de continuité sans heurts et de sage gouvernement. C'est pourquoi Philippe-Auguste pouvait dès lors tenir tête à l'Angleterre et à l'Empire réunis contre nous. En 1214, à Bouvines, on allait voir se manifester la force du sentiment national, comme nous l'avons déjà raconté dans L'AF 2000 du 20 novembre 2008.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 17 au 30 septembre 2009

lundi 14 février 2011

15 février 1794 Trois couleurs pour la France

Le 15 février 1794, à Paris, l'assemblée de la Convention impose le drapeau tricolore bleu-blanc-rouge. Elle «décrète qu'à compter du 1er prairial an II (20 mai 1794), le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales posées verticalement….» pour mettre fin à la fantaisie des couleurs dans la Marine française, sujette à confusion dans les combats.

L'initiative revient à un député de Montauban, le pasteur André Jeanbon, dit Jeanbon Saint-André. Le peintre Louis David, consulté, suggère pour des raisons d'esthétisme que le bleu soit fixé à la hampe.

À chaque couleur son histoire

Les trois couleurs du drapeau français remontent aux origines de l'Histoire.

– Rouge comme le sang de Saint-Denis

En 1124, l'empereur germanique Henri V pénètre en Champagne et menace Paris. Le roi capétien Louis VI le Gros alerte ses vassaux qui, tous, pour l'occasion, font taire leurs querelles. Le roi lui-même s'en va quérir sur l'autel de l'abbatiale de Saint-Denis, au nord de Paris, la bannière du saint, rouge du sang du martyr, pour la brandir en signe de ralliement.

Il devient dès lors coutumier aux rois de France de brandir la bannière dans les heures de grand péril. Cette tradition est reprise par les révolutionnaires parisiens insurgés contre le roi, de sorte que le drapeau rouge devient aux XIXe et XXe siècles le symbole mondial des luttes révolutionnaires et ouvrières… jusqu'à être adopté par plusieurs États communistes dont la Chine !

– Blanc, la couleur des chefs de guerre

En 1188, au moment de partir en croisade, le roi Philippe Auguste arbore une bannière blanche avec une croix de Saint-Georges rouge. Le blanc est ainsi associé à la monarchie… et à la guerre. Deux siècles plus tard, Jeanne d'Arc se dote d'une bannière blanche semée de lys, avec l'inscription «Jhesus Maria» et deux anges qui se font face.

Pendant les guerres de religion, le roi Henri III de Navarre, futur Henri IV, et ses compagnons protestants prennent l'habitude de se doter d'une écharpe blanche. La légende veut que ce soit la «Grande Corisande», Diane d'Andoins, maîtresse du roi de Navarre, qui ait suggéré à celui-ci ce signe de reconnaissance avant la bataille de Coutras. Le blanc, sans doute choisi pour s'opposer au rouge, couleur des troupes espagnoles et catholiques, ou par référence à une forme de pureté évangélique, va ainsi devenir la couleur du clan protestant, puis, quand Henri montera sur le trône, l'une des couleurs de référence de la monarchie française !

C'est seulement en 1815, sous la Restauration, que le blanc devient le symbole exclusif de la monarchie.

– Bleu bourgeois

Le bleu est une couleur tardivement apparue dans l'iconographie médiévale. On le rencontre au XIIe siècle dans les vitraux. Très vite, il est associé à la Vierge et à son manteau. Mais on le repère aussi dans les couleurs des bourgeois de Paris, en association avec le rouge. Le prévôt des marchands Étienne Marcel, en conflit avec le pouvoir royal, fait du chaperon (bonnet) bleu et rouge le signe de ralliement de ses partisans.

Un parcours international

Les rois de France, jusqu'à la Révolution, changent d'emblème à leur guise et nul ne se soucie de vénérer leurs couleurs. Les couleurs bleu, blanc et rouge commencent à émerger sous le règne du roi Henri IV (1589-1610). Le «Vert-Galant» recommande ces trois couleurs aux ambassadeurs hollandais qui en font illico l'emblème de leur marine. C'est ainsi qu'aujourd'hui, le bleu-blanc-rouge se retrouve sur le drapeau des Pays-Bas comme sur celui du Luxembourg (ancienne possession néerlandaise).

Le tsar Pierre 1er le Grand, de passage à Amsterdam au début du XVIIIe siècle, adopte les mêmes couleurs pour ses navires. De sorte que le bleu, le blanc et le rouge se retrouvent sur le drapeau de la Russie impériale… et de la Russie actuelle. Émules des Russes, les Serbes les adoptent à leur tour. Elles figurent aujourd'hui sur le drapeau de la Yougoslavie.

En France même, les gardes françaises avaient adopté les trois couleurs sur leur uniforme et l'emblème de leur régiment. Elles les conservèrent en passant du côté de la Révolution sous le nom de Garde nationale.

Le 17 juillet 1789, peu après la prise de la Bastille, Louis XVI est accueilli à l'Hôtel de Ville par une foule arborant sur la tête une cocarde aux couleurs de Paris, le bleu et le rouge. Le populaire général de La Fayette remet au roi en personne une cocarde semblable où il insère le blanc. Il est permis de penser que le «héros des deux mondes», qui s'illustra aux côtés des insurgés américains, vit dans les trois couleurs une réminiscence du drapeau des États-Unis, pour lesquels il avait la plus grande admiration.

Devenu chef de la Garde nationale le 31 juillet 1789, La Fayette officialise la cocarde tricolore. Il la remet solennellement à la municipalité de Paris. «Je vous apporte une cocarde qui fera le tour du monde…» dit-il. Il ne croyait pas si bien dire…

Les couleurs de la Nation

Le choix opéré par la Convention en 1794 est confirmé en 1812 par l'empereur Napoléon 1er et étendu aux régiments de l'armée de terre.

La Restauration monarchique, de 1815 à 1830, impose le drapeau blanc, réputé à tort être l'emblème traditionnel des rois de France.

Louis-Philippe 1er, qui combattit à Valmy et Jemappes, revient aux trois couleurs en 1830 de sorte qu'en 1848, les républicains hésitent à les conserver et penchent pour le drapeau rouge.

Il faut toute l'éloquence d'Alphonse de Lamartine pour les conserver. Le 26 février 1848, à l'Hôtel de ville de Paris, le poète (58 ans) s'adresse en ces termes aux républicains : «… le drapeau rouge, que vous-même rapportez, n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie».

Le 14 juillet 1880, enfin, sous la IIIe République, le président Jules Grévy consacre la popularité de cet emblème en le remettant solennellement à tous les corps de l'État.

Camille Vignolle. http://www.herodote.net

Bibliographie

Il existe une pléthore d'informations plus ou moins fantaisistes sur la vexillologie («étude des drapeaux») et sur l'origine des trois couleurs. Je suis quant à moi reconnaissant à Jacques Boudet, l'auteur du dictionnaire Les Mots de l'Histoire (Larousse, 1998) pour la qualité et la précision de ses sources.

vendredi 29 octobre 2010

MAI 1109 : Le drame de La Roche-Guyon

La Roche-Guyon est aujourd'hui une paisible commune des Yvelines. Mais aux XIe et XIIe siècles, le duc de Normandie, roi d'Angleterre, et le roi de France s'affrontaient sur son territoire…

« Au sommet d'un promontoire abrupt, dominant la rive du grand fleuve de Seine, se dresse un château, affreux et sans noblesse, appelé la Roche-Guyon », écrit Suger – celui que Louis VI le Gros (1108-1137) appelle « le vénérable abbé que nous admettions à nos conseils comme fidèle et familier ». La Roche-Guyon – arrondissement de Mantes, canton de Magny-en-Vexin – est aujourd'hui une paisible commune des Yvelines, presque à la limite de l'Eure. Mais aux XIe et XIIe siècles, son terroir faisait partie d'une région d'affrontements entre le duc de Normandie, roi d'Angleterre, et le roi de France.

Une forteresse à prendre

L'Epte constituait la frontière entre le Vexin normand, qui relevait du duc, et le Vexin français, qui appartenait au domaine royal. La forteresse de La Roche, assise entre les deux vallées de la Seine et de l'Epte, constituait une position militaire importante. Elle exposait le châtelain aux entreprises, aux exactions et aux tentatives de corruption des deux princes rivaux.

Il est probable que Guillaume le Conquérant s'assura son concours lorsqu'il envahit le Vexin français. Mais cette campagne fut courte, et après l'incendie de Mantes, il retourna à Rouen, où il mourut en 1087. Son fils Guillaume le Roux fit également valoir par les armes ses prétentions sur le Vexin français. « Robert, comte de Meulan, admit les Anglais dans ses forteresses, et leur ouvrit en Île de France un large accès », écrit Orderic Vital. « Il en fut de même pour Guyon de la Roche : avide de l'argent des Anglais, il leur livra les forteresses de La Roche et de Vétheuil », tandis qu'au contraire d'autres seigneurs du Vexin français demeuraient fidèles à leur roi. Or, voici qu'à Guyon succéda Guy, « un jeune homme doué d'un bon naturel, rompant avec la tradition de méchanceté de ses ancêtres », et bien décidé à « mener une vie d'honneur ».

Il avait une femme et des enfants, mais aussi un beau-frère, nommé Guillaume, Normand d'origine, « un félon sans pareil qui passe pour son familier et son ami intime ». Un dimanche, probablement en mai 1109, il se mêla aux premiers fidèles, les plus dévots, qui se rendaient à l'église contiguë à la résidence de Guy. Il était vêtu d'un haubert et d'une chape, et accompagné d'une poignée d'hommes de main.

Un meurtre à l'entrée de l'église

Durant quelque temps, il fit semblant de prier avec l'assistance. Lorsque Guy, presque souriant, entra dans l'église, Guillaume tira son épée, immédiatement imité par ses complices. Guy tomba, et à cette vue la châtelaine se déchira les joues de ses ongles, courut vers son mari et s'effondra sur lui, le couvrant entièrement de son corps. Et tandis qu'elle recevait des coups des meurtriers, elle les apostropha, selon Suger : « Quelle faute as-tu donc commise envers ces gens, ô mon très cher époux ? Est-ce que, beaux frères comme vous êtes, il n'y avait pas entre vous une indissoluble amitié ? Qu'est-ce que cette folie ? Vous êtes tous enragés ! »

En la saisissant par les cheveux,les meurtriers l'arrachèrent du corps de son mari, achèvent celui-ci, trouvèrent ses enfants et se défirent d'eux, « avec une méchanceté digne d'Hérode, en leur fracassant la tête contre le rocher ». Comme ils allaient et venaient, en proie à leur frénésie, la châtelaine, étendue sur le dos, se glissa « à la façon d'un serpent », autant que ses forces le lui permirent, jusqu'au corps mutilé de son mari, et l'étrint comme celui d'un vivant. Puis, comme le dit Suger en lui appliquant un vers de Lucain, Hec ait, et lasso jacuit deserta furore : elle parla, son délire, lassé, l'abandonna, elle resta gisante.

Guillaume examina la forteresse, dont il comptait se servir « pour imprimer la volonté de la crainte aux Français et aux Normands », et pour opérer des expéditions aux alentours. Il appela les habitants du pays, leur fit des promesses « pour le cas où il s'attacheraient à lui ». L'échec fut complet. Par ailleurs, les seigneurs du Vexin français, ayant appris le drame, se concertèrent, et rassemblèrent de toutes parts, chacun suivant son pouvoir, des chevaliers et des gens de pied : « Dans la crainte que le très puissant roi d'Angleterre Henri ne porte secours aux félons » raconte Suger, « ils se hâtent vers La Roche, postent sur la pente une foule de chevaliers et de gens de pied, pour que personne n'entre ni ne sorte, et, du côté des Normands, pour empêcher ces derniers d'apporter du secours, ils obstruent le chemin en y plaçant le gros de l'ost. Entre temps, ils envoient vers le roi Louis, lui font savoir le complot, et lui demandent ses recommandations à ce sujet. Usant du pouvoir attaché à la majesté royale, il prescrit en punition une mort très cruelle et très honteuse, et leur mande que, s'il le faut, il ira leur prêter assistance. »

Plusieurs jours s'écoulèrent. On négociait. Guillaume, afin de conserver le château, fit différentes promesses à « certains des plus nobles parmi les hommes du Vexin ». Ceux-ci les refusèrent. Guillaume finit par accepter d'abandonner le château, mais à condition qu'il lui fassent attribuer une terre, et qu'ils lui assurent la possibilité de s'y rendre en toute sécurité. « Un plus ou moins grand nombre de Français ayant confirmé par serment cet engagement », il accepta de les laisser entrer dans le château. Mais d'autres seigneurs du Vexin français, bien plus nombreux, s'indignaient de ce compromis.

Compromis et révolte

Le lendemain, lorsque ceux qui avaient accepté celui-ci et prêté serment entrèrent dans le château, d'autres les suivirent, fort mécontents. Ceux qui étaient restés à l'extérieur se mirent à crier, demandant, « avec des vociférations horribles », que ceux qui les avaient précédés jettent les traîtres dehors. Ils proclamèrent que s'ils ne le faisaient pas, ils seraient massacrés par eux-mêmes, comme « les traîtres ».

Ceux qui avaient conclu l'accord avec Guillaume résistèrent. Alors, tous ceux qui n'avaient rien juré, et qui étaient supérieurs en nombre, se précipitèrent sur eux, les frappèrent de leurs épées, impios pie trucidant, membris emutilant, alios dulcissime eviscerant, et quicquid crudelilus mitius reputantes in eos exaggerant, massacrent pieusement ces félons impies, mutilèrent aux uns les membres, éventrèrent avec délices les autres, bref épuisèrent sur eux tous les plus cruels supplices, tout en les réputant trop doux encore.

Vivants et morts furent jetés par les fenêtres ; hérissés d'innombrables flèches, pareils à des hérissons, ils demeurèrent en l'air, sur les pointes des lances. Le forfait de Guillaume est vengé : quod, quia vecors vivus fuerat, mortuus est excordatus, parce que, vivant, il a montré un coeur féroce, mort, on lui ôte le coeur. « On le lui arrache des entrailles, et, tout gonflé par la fourberie et l'iniquité, il est placé sur un pieu, qu'on laisse planté au même endroit pendant plusieurs jours. Quant à son cadavre et à ceux de quelques-uns de ses compagnons, on les plaça, liés avec des cordes et des herses, sur des claies arrangées exprès, et on les laissa descendre tout le long du cours de la Seine ; de la forte, si, par hasard, rien ne les empêchait de flotter jusqu'à Rouen, ils y devaient faire bien voir le châtiment infligé à leur félonie, et ceux qui avaient momentanément souillé la France de leur infection ne devaient pas cesser, une fois morts, de souiller la Normandie, leur pays natal », conclut Suger.

René Pillorget L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 4 au 17 mars 2010

✓ Suger : Vie de Louis le Gros ; traduction de Henri Waquet, Paris, Honoré Champion, 1929, 332 pages.

✓ Émile Rousse : La Roche-Guyon, châtelains, château et bourg (Paris, Hachette, 1892, 495 pages.

dimanche 2 septembre 2007

Villes et villages au Moyen-Âge

La vie urbaine


Dès que cessent les invasions, la vie déborde les limites du domaine seigneurial. Le manoir commence à ne plus se suffire à lui-même. On reprend le chemin de la cité, le trafic s'organise, et bientôt, escaladant les remparts, surgissent des faubourgs. C'est alors, dès le XIe siècle, la période de grande activité urbaine. Deux facteurs de la vie économique, demeurés jusque-là un peu secondaires, vont prendre une importance de premier plan : le métier et le commerce. Avec eux grandira une classe dont l'influence sera capitale sur les destinées de la France - bien que son accession au pouvoir effectif ne date que de la Révolution française, dont elle sera seule à tirer des bénéfices réels : la bourgeoisie.

Du moins sa puissance date-t-elle de beaucoup plus loin, car, dès l'origine, elle a tenu une place prépondérante dans le gouvernement des cités, tandis que les rois, depuis Philippe le Bel notamment, faisaient volontiers appel aux bourgeois comme conseillers, administrateurs et agents du pouvoir central. Elle doit sa grandeur à l'expansion du mouvement communal, dont elle est d'ailleurs le principal moteur. Rien de plus vivant, de plus dynamique que cette impulsion irrésistible qui, du XIe au début du XIIIe siècle, pousse les villes à se libérer de l'autorité des seigneurs, et rien de plus jalousement gardé que les libertés communales, une fois acquises. C'est qu'en effet les droits perçus par les barons devenaient insupportables dès l'instant où l'on n'avait plus besoin de leur protection : dans les temps de troubles, octrois et péages étaient justifiés, car ils représentaient les frais de police de la route : un marchand dévalisé sur les terres d'un seigneur pouvait se faire indemniser par lui ; mais à des temps nouveaux et meilleurs devait correspondre un rajustement qui fut l'œuvre du mouvement communal. Le Moyen Âge réussit de la sorte ce nécessaire rejet du passé, si difficile à réaliser dans l'évolution de la société en général ; il est fort probable que si le même rajustement s'était produit en temps opportun pour les droits et privilèges de la noblesse, bien des désordres eussent été évités.

La royauté donne l'exemple du mouvement par l'octroi de libertés aux communes rurales : la « charte Lorris » concédée par Louis VI supprime les corvées et le servage, réduit les contributions, simplifie la procédure en justice et stipule en outre la protection des marchés et des foires :
« Aucun homme de la paroisse de Lorris ne paiera de tonlieu [douane] ou de droit quelconque pour ce qui est nécessaire à sa subsistance, ni de droit sur les récoltes faites par son travail ou celui de ses animaux, ni de droit sur le vin qu'il aura eu de ses vignes.
A aucun moment il ne sera requis chevauchée ou expédition, qu'il ne puisse revenir le jour même en sa demeure, s'il le veut.
Aucun ne paiera de péage jusqu'à Étampes, ni jusqu'à Orléans, ni jusqu'à Milly en Gâtinais, ni jusqu'à Melun.
Et celui qui aura sa propriété en la paroisse de Lorris, on ne pourra pas la lui confisquer s'il a commis quelque forfait, à moins que ce ne soit un forfait contre Nous ou nos gens.
Personne venant aux foires ou au marché de Lorris, ou en revenant, ne pourra être pris ou troublé, à moins qu'il n'ait commis quelque forfait ce jour-là.
Personne, ni Nous ni d'autres, ne pourra lever de taille sur les hommes de Lorris.
Aucun d'entre eux ne fera de corvée pour Nous, si ce n'est une fois l'an, pour apporter notre vin à Orléans, et pas ailleurs.
Et quiconque aura demeuré un an et un jour en la paroisse de Lorris, sans que personne ne l'y réclame, et que cela ne le lui ait été défendu ni par Nous ni par notre prévôt, désormais y sera libre et franc. »


La petite ville de Beaumont reçoit peu après les mêmes privilèges, et bientôt le mouvement se dessine dans tout le royaume.

C'est l'un des spectacles les plus captivants de l'histoire que l'évolution d'une cité au Moyen Age : villes méditerranéennes, Marseille, Arles, Avignon ou Montpellier, rivalisant d'audace avec les grandes cités italiennes pour le commerce "deçà mer", - centres de trafic comme Laon, Provins, Troyes ou Le Mans, - foyers d'industrie textile, : comme Cambrai, Noyon ou Valenciennes; toutes font preuve d'une ardeur, d'une vitalité sans égales. Elles eurent d'ailleurs les sympathies de la royauté : ne procuraient-elles pas, dans leur volonté d'émancipation, le double avantage d'affaiblir la puissance des grands féodaux et d'apporter au domaine royal un accroissement inespéré, puisque les villes affranchies entraient de ce fait dans la mouvance de la couronne ?
Parfois la violence est nécessaire, et l'on assiste à des mouvements populaires, comme a Laon, ou au Mans ; mais le plus souvent les villes se libèrent par voie d'échanges, par tractations successives, ou tout simplement à prix d'argent. Là encore, comme dans tous les détails de la société médiévale, la diversité triomphe, car l'indépendance peut n'être pas entière : telle partie de la ville, ou tel droit particulier, demeurent, sous l'autorité du seigneur féodal, tandis que le reste revient à la commune. Un exemple typique est fourni par Marseille : le port et la ville basse, que les vicomtes se partageaient, furent acquis par les bourgeois, quartier par quartier, et devinrent indépendants, tandis que la ville haute restait sous la domination de l'évêque et du chapitre, et qu'une partie de la rade, face au port, demeurait la propriété de l'abbaye de Saint-Victor.

En tout cas, ce qui est commun à toutes les villes, c'est l'empressement qu'elles mirent à faire confirmer ces précieuses libertés qu'elles venaient d'acquérir, et leur hâte à s'organiser, à mettre par écrit leurs coutumes, à régler leurs institutions sur les besoins qui leur étaient propres. Leurs usages diffèrent suivant ce qui fait la spécialité de chacune d'elles : tissage, commerce, ferronnerie, tanneries, industries maritimes ou autres. La France devait pendant tout l'Ancien Régime conserver un caractère très spécial du fait de ces coutumes particulières à chaque ville, fruit tout empirique des leçons du passé, et, qui plus est, fixées en toute indépendance par le pouvoir local, donc au mieux des besoins de chacune. Cette variété, d'une ville à l'autre, donnait à notre pays une physionomie très séduisante et des plus sympathiques ; la monarchie absolue eut la sagesse de ne pas toucher aux usages locaux, de ne pas imposer un type d'administration uniforme ; ce fut l'une des forces - et l'un des charmes - de l'ancienne France. Chaque ville possédait, à un degré difficile à imaginer de nos jours, sa personnalité propre, pas seulement extérieure, mais intérieure, dans tous les détails de son administration, dans toutes les modalités de son existence. Elles sont, en général, tout au moins dans le Midi - dirigées par des consuls dont le nombre varie : deux, six, quelquefois douze ; ou encore un seul recteur réunit l'ensemble des charges, assisté d'un viguier représentant le seigneur, lorsque la cité n'a pas la plénitude des libertés politiques. Souvent encore, dans les cités méditerranéennes, on fait appel à un podestat, institution assez curieuse ; le podestat est toujours un étranger (ceux de Marseille sont tous italiens) auquel on confie le gouvernement de la cité pour une période d'un an ou deux ; partout où il a été employé, ce régime a donné entière satisfaction.

En tout cas, l'administration de la cité comprend un conseil élu par les habitants, généralement au suffrage restreint ou à plusieurs degrés, - et des assemblées plénières réunissant l'ensemble de la population, mais dont le rôle est plutôt consultatif. Les représentants des métiers tiennent toujours une place importante, et l'on sait quelle fut la part prise par le prévôt des marchands à Paris dans les mouvements populaires du XIVe siècle. La grande difficulté à laquelle se heurtent les communes, ce sont les embarras financiers ; presque toutes se montrent incapables d'assurer une bonne gestion des ressources ; le pouvoir est d'ailleurs vite accaparé par une oligarchie bourgeoise qui se montre plus dure envers le petit peuple que ne l'avaient été les seigneurs - d'où la rapide décadence des communes ; elles sont souvent agitées de troubles populaires, et périclitent dès le XIVe siècle, aidées en cela, il faut bien le dire, par les guerres de l'époque et le malaise général du royaume.

Régine Pernoud, Lumière du Moyen-Âge

Le regroupement des hommes en villages et en villes n'est pas un phénomène nouveau : il existait en Gaule dès l'Antiquité et les XIè et XIIIè siècles héritent de ce passé. Mais il n'y a pas de parfaite continuité entre les habitats antiques et ceux du Moyen Age classique. La villa gallo-romaine ne donne pas nécessairement naissance au village. En Languedoc, un tiers des villae antiques seulement font encore preuve de vitalité au XIe siècle (M. Bourin-Derruau). Comme en témoignent les vestiges archéologiques, les hommes du Haut Moyen Age sont dans l'ensemble mal sédentarisés. Il semble bien que la situation change au cours des VIe-XIe siècles, mais nous avons vu que ce problème donne lieu à un débat historiographique (chap. 1). L'originalité des XIe-XIIIe siècles consiste en la création de villages neufs à la suite des défrichements, et surtout en la restructuration générale de l'habitat. C'est alors que naît le village au sens que nous donnons de nos jours à ce terme : un rassemblement d'individus ayant conscience de former une communauté. Quels sont les éléments qui ont permis ces regroupements ?

Les seigneurs, qu'ils soient laïcs ou clercs, prennent le plus souvent l'initiative de ces regroupements. Ils rassemblent les hommes sur lesquels ils exercent leur droit de ban, soit en rendant le lieu attractif pour les paysans, comme c'est le cas en Mâconnais ou en Charente, soit en exerçant une contrainte violente, comme c'est le cas en Catalogne. Ainsi se multiplient les bourgs de la France de l'Ouest, qui peuvent être des villages neufs de défrichement ou des villages construits à proximité du château seigneurial, ce que les historiens appellent des « bourgs castraux » (A. Debord). Dans le Sud-Ouest, ce type d'habitat prend le nom de « castelnaux », et il se développe surtout au XIIIe siècle (B. Cursente). La cohésion villageoise qui accompagne le regroupement ne se limite pas à ces initiatives seigneuriales qui utilisent à plein la croissance économique. D'autres éléments entrent en jeu. La paroisse sert aussi de point de cristallisation de l'habitat, laissant au clergé, mais aussi aux paysans eux-mêmes, une large part d'initiative. Vers 1030, le moine Raoul Glaber parle du « blanc manteau d'églises » qui couvre la chrétienté : sa vision correspond bien à la réalité, et l'église sert de lien entre les habitants. Le village se définit aussi par rapport à l'extérieur. La construction de remparts, plus ou moins fortifiés, crée une ligne de démarcation et un lieu qu'il convient de défendre. Ainsi s'affirme la cohésion de la communauté face aux gens du dehors. En Provence et en Languedoc, l'habitat se regroupe, se fortifie et devient le plus souvent perché au cours des XIe-XIIe siècles. Au-dedans, le cimetière inscrit le village dans le temps. Il se fixe au pied de l'église paroissiale, et sa présence assure la parfaite continuité d'une mémoire qui unit les morts aux vivants. Les habitants s'approprient l'espace villageois en l'apprivoisant du dedans par des rituels. Les processions en l'honneur du saint local, les Rogations, l'ensemble des fêtes qui associent le profane au sacré et dont les jeunes sont souvent les fers de lance, définissent ce que ces hommes conçoivent comme les marques de leur civilisation ; ils se rassemblent pour gérer leur terroir ; ils créent des lieux de sociabilité comme les places mais aussi les tavernes. C'est ainsi que s'ébauche un lien étroit entre l'individu et la communauté villageoise dont il se sent membre. Enfin, ces villages peuvent s'affirmer face au reste du royaume en acquérant un statut juridique qui confère à ses membres un certain nombre de privilèges. La charte de Lorris-en-Gâtinais concédée par le roi Louis VII en 1155, et celle de Beaumont-en-Argonne concédée par l'archevêque de Reims, Guillaume Blanches Mains, sont les plus célèbres parce qu'elles ont servi de modèles à plusieurs centaines de bourgades du royaume.

Si le village devient l'élément essentiel du regroupement des hommes, il est cependant loin d'être exclusif. Presque partout, à côté de ces habitats groupés, coexistent des habitats intermédiaires ou dispersés, et nous avons vu que les défrichements intercalaires peuvent encore les favoriser. Il ne faut pas non plus garder l'impression de points d'ancrage devenus immuables. La population du royaume bouge : elle est affectée, comme le dit Robert Fossier, d'un « mouvement brownien ». Cette mobilité n'explique pas seulement les défrichements. Elle permet les regroupements villageois, et surtout la croissance des villes. Le phénomène de l'essor urbain si important à partir du XlIè siècle est inséparable de l'essor des techniques et d'une division du travail. Contentons-nous de remarquer qu'il s'inscrit dans la dynamique démographique du royaume, et que son démarrage est légèrement décalé - d'un siècle environ - par rapport à celui des campagnes. Au total, le nombre des villes s'accroît : un maillage de petites villes caractérise donc le royaume de France à la fin du XIIIe siècle. Il nous faudra en déceler l'originalité.

Claude Gauvard, La France au Moyen-Âge du Vième au XVième siècle

La position du roi vis-à-vis des communes

L'idée qu'on en a eue a été faussée, au XIXe siècle, par le romantisme historique lié à des préoccupations politiques. Le préambule de la Charte de 1814 disait : « Les communes ont dû leur affranchissement à Louis le Gros », Louis VI et Louis XVIII, en octroyant la Charte, renouait ainsi avec l'attitude de son lointain ancêtre favorable aux libertés : d'où le nom de charte donné à l'acte constitutionnel de 1814. Sous la monarchie de Juillet, Augustin Thierry est tombé dans l'erreur opposée ; il nie toute faveur royale à l'origine des communes: « L'état de commune, dit-il, ne s'obtint qu'à lutte ouverte » - une lutte de bourgeois qui annonçait celle des barricades de 1830. La réalité est différente. Et si l'on voit les choses du point de vue strictement scientifique, il faut, avec Petit-Dutaillis, distinguer trois périodes. De 1108 à 1180, Louis VI et Louis VII ont une politique oscillante ; ils favorisent les communes dans les principautés ou dans les seigneuries dont ils ne sont pas les maîtres ; mais ils sont plus réservés dans le domaine royal. Au demi-siècle suivant, Philippe Auguste et Louis VIII (1180-1226) sont très favorables aux communes ; Philippe Auguste a notamment compris qu'il avait le plus grand intérêt à développer le mouvement communal, à s'appuyer, contre la féodalité, sur la bourgeoisie des villes ; et, à Bouvines, les milices communales l'ont beaucoup aidé à remporter la victoire. Avec saint Louis, aux dernières années de son règne tout au moins, et surtout avec ses successeurs et notamment Philippe le Bel, les communes, pour des raisons tenant au début de la dépression économique, s'endettent, d'où le menu peuple des villes accuse la haute bourgeoisie de mal gérer les affaires communales ; il se soulève ; il y a des heurts ; les commissaires royaux interviennent, exercent une tutelle financière, ce qui restreint les libertés communales.

Jean-François Lemarignier, La France médiévale Institution et société