Affichage des articles dont le libellé est Alger. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alger. Afficher tous les articles

mercredi 2 juillet 2025

14 juin 1830 : la France débarque en Algérie et fonde son second Empire colonial

 

Sur la plage de Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 par Pierre-Julien Gilbert - G.Garitan
Sur la plage de Sidi-Ferruch le 14 juin 1830 par Pierre-Julien Gilbert - G.Garitan
Le 14 juin 1830, des troupes françaises mettent pied à terre sur la plage de Sidi-Ferruch, à une trentaine de kilomètres d’Alger. Ce débarquement n’est alors pas une simple opération militaire au milieu des tumultes du XIXe siècle : il marque le début d’un processus de conquête qui débouchera sur la colonisation de l’Algérie et inaugurera le second Empire colonial français, Le premier s’était effondré sous le règne de Louis XV, suite à des défaites subies face à l’Angleterre. Ne subsistaient alors que quelques comptoirs épars en Inde et quelques îles antillaises. Avec Sidi-Ferruch, la France engage ainsi une nouvelle aventure, cette fois dirigée vers l’Afrique ainsi que l’Asie. Cet événement marque également le point de départ d’un conflit mémoriel toujours brûlant pour l’Histoire franco-algérienne.

L’affaire de l’éventail

Tout commence par une humiliation diplomatique. En effet, en 1827, le dey d’Alger, Hussein, frappe le consul de France d’un coup de chasse-mouche. Cet incident, passé à la postérité sous le nom de « l’affaire de l’éventail », dissimule en vérité un contentieux plus ancien : la France refusait de rembourser une dette envers deux commerçants algériens ayant fourni du blé à l’époque révolutionnaire. Néanmoins, ce geste est perçu à Paris comme une offense nationale.

Charles X, en difficulté sur le plan intérieur, y voit l’occasion de ressouder l’opinion autour d’une expédition militaire. Ainsi, une flotte imposante composée de plus de 453 navires quitte la France en mai 1830 avec, à son bord, 83 pièces de siège, 27.000 marins et 37.000 soldats, l’ensemble sous le commandement du comte Louis de Bourmont. L’objectif est alors clair : Alger doit devenir française.

Le débarquement de Sidi-Ferruch

À l’aube du 14 juin 1830, les troupes françaises débarquent sur la plage de Sidi-Ferruch, à une vingtaine de kilomètres d’Alger. Le dey tente de repousser les Occidentaux à la mer, mais en vain. Les Français établissent ainsi rapidement une tête de pont solide sur le continent africain. Ce succès tactique ouvre alors la voie vers Alger, où la supériorité militaire française, notamment en artillerie, fait la différence. Après quelques semaines de combats, la ville tombe le 5 juillet 1830, entraînant la capitulation du dey. Cette victoire constitue un tournant géopolitique majeur pour l’histoire de notre pays. Pour la première fois depuis Napoléon, la France entame une nouvelle expansion territoriale.

La chute d’Alger et la naissance d’un nouvel empire

Une convention est alors signée entre le dey et Bourmont. Ce traité, entérinant la prise d’Alger, stipule le respect des populations et de la religion locales : « L'exercice de la religion mahométane restera libre. La liberté des habitants de toutes classes, leur religion, leurs propriétés, leur commerce et leur industrie, ne recevront aucune atteinte. Leurs femmes seront respectées. » En réalité, comme lors de toutes conquêtes, de nombreux pillages et exactions ont lieu.

Pendant ce temps, en France, les régimes et les rois changent. Louis-Philippe, qui succède à Charles X renversé par la révolution de Juillet, décide de maintenir l’occupation d’Alger. Il voit dans cette conquête le point de départ d’une politique coloniale ambitieuse, destinée à faire de la France une puissance capable de rivaliser avec les autres nations européennes, notamment le Royaume-Uni. Ce processus de colonisation s’étendra ainsi bientôt à l’ensemble du territoire algérien, puis à l’Afrique occidentale, équatoriale, au Maghreb, à Madagascar, à l’Indochine et, enfin, à l’Océanie. Le débarquement de 1830 fut donc, sans que personne ne s’en doute à l’époque, l’acte fondateur du second Empire colonial français, couvrant à son apogée près de 13 millions de km².

Cependant, pour bâtir ce nouvel empire, il faudra se battre. Dès 1832, l’émir Abd el-Kader organise une farouche résistance à l’envahisseur. Cette lutte acharnée s’effondrera lors de sa reddition en 1847. Malgré ce succès pour la France, la pacification du territoire algérien ne sera jamais totale. Il faudra attendre le début du XXe siècle pour que les dernières poches de résistance armée sur le sol algérien soient définitivement défaites.

Eric de Mascureau

dimanche 27 avril 2025

Réponse à Aphatie : Les vraies causes de l’expédition d’Alger en 1830

 

Jean-Michel.Aphatie.jpg

Sur France 5, en présence de Pascal Blanchard, historien, et de plusieurs journalistes, Jean-Michel Apathie explique pourquoi la France a colonisé l’Algérie.
« La colonisation algérienne ne ressemble à aucune autre. Les liens entre la France et l’Algérie font que cette histoire est très singulière et il faut la regarder sous trois angles, la conquête, l’exploitation, puis la guerre.
5 Juillet 1830, les troupes françaises entrent à Alger. Pourquoi ? Il n’y a pas de bonne raison. On a dit bateau pirate, c’est faux. La marine anglaise a détruit les bateaux pirates algériens en 1827. Les bateaux pirates, il en reste trois à Alger en 1830. Donc, si Charles X décide de la conquête d’Alger, c’est pour des raisons de politique intérieure, son pouvoir est contesté, les libéraux progressent, il veut faire une opération de prestige. Alger est conquise le 5 Juillet, et le 30 Juillet, Charles X est foutu dehors. Louis Philippe lui succède. Et personne à Paris n’a idée de ce qu’il faut faire de l’Algérie ».

Pour Jean-Michel Apathie, une seule cause justifie l’expédition d’Alger le 5 Juillet 1830 : la politique intérieure. Une victoire prestigieuse à l’extérieur consoliderait un régime en difficulté. Apathie projette la politique ultérieure de nombreux Républicains sur les motivations de Charles X.
Ses lumières sont un peu courtes, très courtes même. Pourtant, toutes les personnes présentes sur le plateau acquiescent avec un plaisir non feint. Pas une seule contestation. Ces gens se retrouvent en famille, en famille de pensée.

Depuis le XVIe Siècle, l’Algérie ou Régence d’Alger, était tombée au pouvoir des Turcs, qui la gouvernaient par l’intermédiaire d’un dey nommé à vie. La suzeraineté du Sultan restait purement nominale. Ce dey devait partager l’autorité avec trois beys placés à la tête des trois provinces d’Oran, de Titteri et de Constantine, qui se considéraient pratiquement comme indépendantes. En outre, ce dey était surveillé par la milice des janissaires, très turbulents, et par les chefs de la corporation des corsaires, sur laquelle reposait toute la vie économique du pays.
Les Turcs vivaient absolument à l’écart de la population indigène des Arabes et des Berbères. Ils avaient pour principales ressources la piraterie qu’ils pratiquaient dans la Méditerranée et le commerce des esclaves. La piraterie, grande ressource, était une véritable institution nationale.
Les corsaires ou Barbaresques, avec leurs galères légères et rapides, étaient passés maîtres de la piraterie. Ils étaient redoutés au point que certaines puissances acquittaient une sorte de tribut, en échange duquel elles obtenaient la liberté de navigation. Cette ressource rapportait des butins copieux. En plus, les Turcs entassaient dans le bagne d’Alger des foules de captifs dont ils tiraient des rançons.
Les indigènes, Arabes ou Berbères, vivaient en tribus, assujettis à l’impôt, mais laissés libres de s’administrer eux-mêmes. Quelques-unes étaient pratiquement indépendantes, comme les Montagnards de Kabylie. Il n’existait qu’une façade d’Etat, derrière laquelle, la population, formée d’éléments divers, paysans berbères et arabes nomades, vivait à peu près dans l’anarchie. Entre ces populations, il n’y avait qu’un lien réel : le lien religieux. De grandes confréries musulmanes constituaient les seuls groupements vivants.

A plusieurs reprises, les nations d’Europe, lasses des méfaits des Barbaresques, avaient tenté d’entraver la piraterie et bombardé Alger. Des efforts avaient été tentés pour débarrasser l’Europe de cette servitude : une escadre américaine avait bombardé Tripoli en 1803 ; une escadre anglaise avait bombardé Alger en 1816 et 1823. Mais elles n’avaient obtenu que des résultats éphémères. La police des flottes européennes avait mis fin en partie aux pirateries dont le dey tirait le plus clair de ses ressources. Aucun résultat durable n’avait été obtenu. Dans l’intervalle des ruptures, les nations d’Europe renouaient des rapports amicaux avec le dey.
La France notamment avait un consul à Alger. Des relations commerciales s’étaient nouées d’une rive à l’autre de la Méditerranée. La France possédait des comptoirs à La Calle et à Bône. Des négociants de Marseille entretenaient des pêcheries de corail et achetaient du blé, des laines et des cuirs aux indigènes.

Au début du XIXe Siècle, la situation de l’Algérie s’était assombrie. Les mesures prises en Europe rendaient l’action des corsaires plus difficile : les captifs d’Alger étaient tombés de 30 000, chiffre des périodes de prospérité, à 1200. La Régence, privée partiellement des ressources de la piraterie, végétait. Un incident pouvait lui être fatal. Cet incident survint en 1827.
Pendant la Révolution, le Directoire avait acheté du blé au dey par l’intermédiaire de deux négociants, deux Juifs italiens de Livourne, Bacri et Busnach. Depuis, le paiement n’avait pas été intégralement soldé, la livraison n’avait pas été réglée tout entière en temps voulu. Bacri et Busnach avaient conservé les avances faites par le gouvernement français.

Le dey Hussein s’était plaint amèrement. Il se prétendait le créancier de la France et réclamait le paiement des sommes dues. Après la défaite de Trafalgar, en Octobre 1805, il avait pris une attitude arrogante. En 1808, Napoléon avait envoyé en reconnaissance un officier, le commandant Boutin, chargé d’étudier un point éventuel de débarquement. Le projet de l’Empereur n’eut pas de suite, mais le rapport de Boutin, préconisant l’accostage dans la presqu’île de Sidi-Ferruch, à l’Ouest d’Alger, devait servir en 1830.
Après l’Empire, les réclamations du Dey avaient repris de plus belle. Le 30 Avril 1827, Hussein pacha, furieux des retards qu’on lui opposait, dans un accès de colère, s’en prit au Consul de France à Alger, Deval. Il le frappa par trois fois du manche de son chasse-mouches.
La France exigea des excuses officielles. Le dey refusa. Villèle, président du Conseil, ne voulut pas, par prudence et par esprit d’économie, envisager une expédition militaire que préconisait cependant Clermont-Tonnerre, le ministre de la Guerre. Villèle ordonna le blocus des ports barbaresques, opération difficile et fatigante pour notre flotte qui fit le blocus de la Régence.

Martignac, ministre de l’Intérieur et faisant office de président du Conseil, ne modifia pas cette politique, et chercha même à rouvrir des négociations. Mais le dey s’obstina et même récidiva. En Août 1829, un des navires de l’escadre française fut canonné par les forts turcs. Le dey refusa de nouveau des excuses. Et le blocus continua.
Jules de Polignac, (1780-1847), nouveau président du Conseil, adopta une attitude plus énergique et conforme à l’honneur national. Il voulait, par ailleurs, relever le prestige de la couronne aux prises avec de graves difficultés intérieures. Il avait besoin d’un succès militaire en vue des élections. Il agissait également sous l’empire d’un profond sentiment chrétien, rêvant de reprendre l’oeuvre de Saint-Louis, mort sur la terre africaine en luttant contre l’Islam. Polignac fit donc accepter à Charles X le principe d’une expédition militaire.

L’envoi d’un corps expéditionnaire fut décidé. Par une note du 4 Février 1830, Polignac informa les puissances que la France allait combattre la piraterie (qui existait donc bien encore). L’Angleterre demanda des précisions sur ses intentions ultérieures. Elle intervint auprès du gouvernement turc pour rendre l’expédition inutile en faisant remplacer Hussein par un dey plus accommodant. Polignac ne se laissa pas intimider, car il se sentait fort de l’appui de la Russie. Il répondit que la France verrait à réunir une Conférence internationale pour régler éventuellement le sort d’Alger.
Une armée de 35 000 hommes fut réunie à Toulon, sous les ordres du général de Bourmont, ministre de la Guerre. Elle s’embarqua le 25 Mai 1830 à bord d’une flotte commandée par l’amiral Duperré et fort bien organisée par le ministre de la Marine d’Haussez.
Arrivée en cinq jours en vue d’Alger, l’expédition retourna aux Baléares par suite du mauvais temps et revint devant Alger le 13 Juin. Conformément au plan Boutin, le débarquement eut lieu dans la presqu’île de Sidi-Ferruch, dans la nuit du 13 au 14 Juin 1830. Ce débarquement ne fut pas inquiété par l’ennemi, qui contre-attaqua le 19 Juin, combat de Staouëli.

Pour se porter en avant, Bourmont attendit d’avoir débarqué son matériel retardé par une violente tempête. Après avoir repoussé un nouvel assaut des Turcs, il passa à l’attaque le 29 Juin et marcha sur Alger. La position dominante de Fort-l’Empereur fut occupée le 4 Juillet après un vigoureux bombardement. Le lendemain, Alger, également canonnée par mer, capitula.
Le 5 Juillet 1830, les troupes françaises entrèrent dans Alger. Quelques jours après, elles occupèrent les ports d’Oran et de Bône.

A ce moment, parvint la nouvelle de la révolution parisienne : les Trois Glorieuses des 27-28-29 Juillet 1830. Bourmont songea à ramener son armée en France pour rétablir Charles X. L’attitude de la marine et notamment de Duperré, gagné aux idées libérales, l’en empêcha. Après avoir fait évacuer Bône et Oran, il attendit loyalement son successeur, le général Clauzel.
En occupant Alger, le gouvernement de Charles X n’avait eu nullement l’intention d’amorcer une politique coloniale. La prise d’Alger n’était pas à elle seule une solution. La question se posait maintenant. La France garderait-elle et développerait-elle sa conquête, comme le demandaient l’armée et une partie de l’opinion publique, de façon à créer une colonie sur l’autre rive de la Méditerranée ? Ou bien, évacuerait-on la ville, en se contentant de la satisfaction d’avoir châtié Hussein ?

Au début d’Août 1830, la monarchie de Louis-Philippe hérita du trône de Charles X. Dès son avènement, elle se trouva en face de ce problème à résoudre. Elle s’y montra fort embarrassée. En effet, la situation intérieure lui commandait une extrême réserve. En outre, elle avait besoin de l’Angleterre pour régler la question de l’indépendance de la Belgique. Une Angleterre qui ne cachait pas son irritation de voir la France à Alger. La monarchie de Louis-Philippe ne pouvait pas rompre avec l’Angleterre, devait chercher tous les moyens de la ménager.
Enfin, des groupes importants de l’opinion publique se déclaraient nettement hostiles à un effort de grande envergure : les négociants de Bordeaux, inquiets de la concurrence de Marseille, qu’avantagerait fatalement l’installation française en Afrique du Nord, les patriotes exaltés, impatients de consacrer toutes les forces du pays à la revanche des traités de 1815.
Aussi, pendant cinq ans, de 1830 à 1835, Louis-Philippe préféra s’en tenir à une politique de timidité et de demi-abstention, à une politique d’occupation restreinte à quelques points de la côte, politique qui ne l’engagerait catégoriquement dans aucun sens. Il donnait ainsi aux indigènes l’impression que la France ne tenait pas à garder ses conquêtes. Ce sentiment, exploité par un chef remarquable, Abd-el-Kader, permit à celui-ci de fonder un nouvel Etat algérien, qui allait se montrer très dangereux.
Donc, Louis-Philippe n’avait pas pour but d’amorcer une politique coloniale. Cependant, la prise d’Alger fut le point de départ inconscient de la conquête de l’Empire colonial français, conquête poursuivie plus tard par Napoléon III et la Troisième République.

Telles sont les circonstances exactes et les causes profondes de l’expédition d’Alger en 1830, expédition menée par le gouvernement finissant de la Restauration, et reprise par le gouvernement de la Monarchie de Juillet. A cette date, aucune trace de colonisation, aucune volonté et aucune idée d’un Empire.
Dans son court exposé, Jean-Michel Apathie s’en tient à la politique intérieure française, le désir de garder le pouvoir par une victoire militaire. Et il refuse catégoriquement l’impact des méfaits des Barbaresques. Son interprétation des faits est vraiment très légère, pour ne pas dire inconsistante, insignifiante, vide, et même fausse. Certes, en quelques minutes, il ne pouvait pas tout dire, mais il aurait pu résumer l’essentiel, ne pas tronquer la réalité par des erreurs et des manquements.

Comme à son habitude, Apathie charge la France de tous les maux. Dans la suite de son interview, il dénonce l’exploitation de l’Algérie par la France et la férocité de la France pendant la guerre. Tout à sens unique. La France seule responsable et coupable. Les personnes présentes, militantes et partisanes de la même cause anti France, écoutent fascinées et subjuguées, notamment l’historien gauchiste Pascal Blanchard, totalement acquis à ces stipulations et à cette réécriture de l’histoire. Tous reproduisent la pensée unique historiquement correcte, une pensée qui n’admet aucune contradiction, aucune discussion, aucune objection. Une pensée qui peut aboutir à la violence la plus extrême. On le voit dans les regards et les propos haineux d’Apathie.

Jean Saunier

https://ripostelaique.com/reponse-a-aphatie-les-vraies-causes-de-lexpedition-dalger-en-1830.html

dimanche 9 janvier 2022

1627 : des corsaires ottomans attaquent les fjords de l’Islande, et s’emparent de 400 personnes pour les réduire en esclavage près d’Alger

 

Piraterie ottomane dans l'Atlantique nord

Juin 1627. Quatre navires corsaires ottomans venus d’Afrique du Nord attaquent les fjords de l’est de l’Islande, les îles Vestmann au sud, et Grindavik au sud-ouest, et s’emparent de 400 personnes, hommes, femmes, et enfants, pour les réduire en esclavage dans la région d’Alger.

En 1627, l’Islande vit en paix. Pauvre, mais en paix. À l’inverse, une grande partie du reste de l’Europe, en cette époque de Guerre de Trente Ans, est à feu et à sang.

Vers le 20 juin, quatre navires corsaires ottomans, avec des dizaines de guerriers redoutables à leur bord, s’approchent de l’Islande dont les habitants ne se doutent de rien, et ne sont pas armés. Les corsaires se préparent au raid le plus lointain et le plus septentrional de leur histoire.  Ces corsaires ne sont généralement pas des Turcs, mais sont originaires de tout le bassin méditerranéen, et même parfois de l’Europe du Nord. Le chef de cette expédition s’appelle Jan Janszoon van Haarlem ; c’est un Hollandais. Il avait été lui-même capturé par les pirates barbaresques en 1618, s’était converti à l’islam, et était devenu, sous le nom de Mourad Rais, un des plus redoutables corsaires au service de l’Empire Ottoman.

www.franceculture.fr

 

jeudi 19 août 2021

5 juillet 1830 : la prise d'Alger

 Il y a cent quatre-vingts ans, le 25 mai 1830, une flotte importante (plus de cent soixante-dix bâtiments de guerre et de commerce) transportant un corps expéditionnaire de 37 000 hommes quitte Toulon. Objectif : Alger. Il est bon de le préciser, Alger n'est pas alors la capitale d'une Algérie qui n'existe pas. Le terme Algérie n'apparaîtra que bien plus tard. Les historiens français dans leur majorité sont très prudents sur le sujet car, on le sait, l'histoire officielle de l'Algérie soutient qu'il y avait en 1830 une nation algérienne. En fait il y a bien un État à Alger mais c'est un État turc connu sous le nom de Régence d'Alger.

UN ÉTAT TURC

En principe il dépendait du sultan de Constantinople mais s'en était affranchi. Dirigé par un dey, il a duré presque trois siècles. Dans son livre (qui fut hélas son dernier) Histoire de l'Algérie 1830-1954, Editions (disparues) de l'Atlanthrope (Versailles, 1993), le professeur Xavier Yacono lui a consacré ses premiers chapitres. La célébrité de cette cité venait de la crainte voire de la terreur causées par ses corsaires, les fameux rais, qui empoisonnèrent la Méditerranée (prise des navires, butins, milliers d'esclaves chrétiens dans ses bagnes). Ce qui apportait une manne financière considérable au budget de la régence. À plusieurs reprises, la ville fut attaquée par des flottes diverses. La plus célèbre fut celle de Charles Quint. Ce fut un fiasco en raison d'une violente tempête. Au 19e siècle, la course a presque disparu. Ce qui posa un grave problème pour les finances du dey. Faute d'autre solution, on décida d'augmenter les impôts. Ce qui fut mal supporté par la multitude de tribus mal contrôlées qui peuplaient le territoire du dey. En jouant habilement sur leurs rivalités, la régence avait pu conserver sa domination. Mais son autorité était de plus en plus en plus contestée. D'autant qu'à Alger même, le pouvoir du dey était menacé par sa milice composée des fameux janissaires. Alger n'était plus la grande ville d'antan. Sa population était évaluée à 30 000 habitants voire plus et celle de la future Algérie à trois millions (estimations de Xavier Yacono). Dans leur immense majorité musulmans. Bref, cette régence qui a été définie par Charles André Julien (historien anti-colonial) comme une « colonie d'exploitation dirigée par une minorité de Turcs avec le concours de notables indigènes » était en décadence. Reste qu'Alger avait la réputation d'être imprenable...

L'EXPÉDITION

Ses causes en sont connues. C'est officiellement pour venger son honneur que la France s'en prend à Alger. Un honneur bafoué lorsque le dey d'Alger en 1827 a souffleté en public notre consul DevaI, un individu douteux d'ailleurs. À l'origine de l'affront une histoire très embrouillée d'un achat de blé par la France sous le Directoire. Et le versement par la France de sommes (4 millions de francs) que le dey n'a jamais touchées. Elle ont été négociées par deux juifs livournais, Bacri et Busnach, intermédiaires tous azimuts entre la régence et différents États (notamment pour le rachat des esclaves). Ils auraient reçu des acomptes de TalIeyrand qui aurait eu sa part. On comprend l'irritation du dey. En Iui-même, l'incident n'est pas grave. Il s'est écoulé trois ans depuis 1827 mais il y avait déjà un contentieux entre les deux pays à propos d'un comptoir français, la Calle. Ça s'est envenimé et des navires de guerre français font le blocus d'Alger mais ce n'est qu'un pis-aller. En réalité, Charles X a besoin d'un succès en politique extérieure. Son régime est en difficultés face à une opposition libérale qui critique d'ailleurs le projet d'expédition. Et même en a révélé des détails. Charles X a pensé à Mehmet Ali, pacha d'Égypte, pour s'emparer de la Régence au nom de la France mais ce fut un échec. Bref, il faut y aller. Principal obstacle : l'Angleterre qui y est hostile. Mais le ministre de la Marine le baron d'Haussez passe outre. À la tête de l'expédition : pour la flotte le vice-amiral Duperré, pour les soldats le ministre de la guerre le comte de Bourmont impopulaire. Il a "trahi" Napoléon à la veille de Waterloo !

Les plans du débarquement remontent à 1808 où Boutin, un agent secret de Napoléon, a été envoyé à Alger pour préparer un coup sur la ville. Il en a ramené un plan minutieux, des croquis sur les emplacements des défenses, sur le port. Et une conclusion : pour attaquer la ville, il faut la prendre de l'intérieur en débarquant sur la plage de Sidi Ferruch, à quelques kilomètres à l'ouest d'Alger. Ça tombe bien. Le corps expéditionnaire dispose de chalands s'ouvrant à l'avant comme à l'arrière. Ce qui préfigure les barges utilisées par les Américains en novembre 1942 au même endroit et plus encore en 1944 en Normandie.

LA VILLE EST À NOUS !

La flotte est arrivée en vue de l'Algérie le 31 mai ; craignant une tempête, elle s'est repliée sur les Baléares avant de revenir le 10 juin. Il y aura bien une autre tempête mais elle ne se produira que le 16 fort heureusement. Le débarquement a lieu le 12. Le dey a rassemblé une armée nombreuse mais disparate et mal commandée. Elle se dispersa après un combat décisif pour les Français. Le professeur Yacono note que des prisonniers français capturés ont été retrouvés massacrés et mutilés. D'où des représailles. Il précise : « c'est déjà le caractère inexpiable de cette guerre ». Qui en annonce beaucoup d'autres. Finalement Bourmont, qui a longtemps hésité, décide, muni d'une forte artillerie, de se diriger sur Alger. Il attaque le fort dominant Alger que les Turcs font sauter. La capitulation est inévitable - elle est demandée et signée le 5 juillet. En trois semaines, la puissance turque s'est effondrée. Bilan du côté français : 1 000 morts, 2 000 blessés et davantage de l'autre côté. À l'annonce de la prise d'Alger l'opinion en France est indifférente, sauf Marseille et Toulon qui la célèbrent bruyamment. Cette victoire ne profitera pas à Charles X chassé par les Trois glorieuses des 27, 28 et 29 juillet 1830, journées que rappelle encore aujourd'hui la célèbre colonne place de la Bastille à Paris.

Dans la convention de la reddition, il y a un paragraphe cinq qui commence par : « L'exercice de la religion mahométane restera libre. C'est le général en chef qui en prend l'engagement sur l'honneur. » Quoi qu'on en dise actuellement, cet engagement sera respecté, notamment par l'armée plutôt anticléricale. Les Français ont été reçus avec enthousiasme par deux minorités qui avaient à souffrir du dey et de ses janissaires. À savoir les Maures (issus de métissages) et les Juifs à la condition peu enviable. On retrouve Jacob Bacri (Busnach a péri dans un pogrom) « chef de la nation juive » au côté de Bourmont. Il n'y a pas eu d'excès contre la population mais les pillages habituels. Des historiens algériens ont monté en épingle la disparition du Trésor de la Casbah évalué à cent millions. Le dey qui a quitté Alger a dû en emporter une partie. 48 millions ont couvert les frais de l'expédition. Pour le professeur Yacono, il est fort probable que le reste ait abouti dans la cassette royale. La période qui suit est très compliquée. L'Algérie intérieure explose en luttes tribales. Le changement de régime en France n'arrange pas la situation. L'armée testera loyale. Bourmont s'est exilé, emportant avec lui le cœur de son fils tué au combat. Il faut tenir Alger mais aussi Oran et Bône. Abandonner Alger, impossible, l'armée ne le tolérerait pas ni un certain orgueil national. De 1830 à 1834 il faudra se décider à ce qui a été appelé l'occupation restreinte, prélude à l'occupation totale. Ce sont les « débuts des possessions françaises du Nord de l'Afrique ». Il faut envoyer des soldats mais, sur place, dès août, des guerriers algériens descendus des montagnes, les "Zaouaoua" (les Zouaves) se présentent aux troupes françaises qui les incorporent. Le professeur Yacono signale le fait ajoutant que dès les débuts d'une conquête qui va être longue, difficile, meurtrière, il y a à la fois « ralliements et résistances ». Nous ne développerons pas. Notre adversaire le plus sérieux et le plus coriace fut Abd El Kader qui sut profiter de nos erreurs, brandit contre nous l'étendard du djihad mais ne put jamais rassembler toutes les tribus algériennes (notamment les Kabyles qui lui furent hostiles). S'il avait eu le temps, aurait-il pu fonder une nation algérienne ?

UN SIÈCLE APRÈS, LE CENTENAIRE

« Nous sommes restés en Algérie parce que nous n'avons pu en sortir » écrit Emile Félix Gautier dans une brochure Un siècle de colonisation publié en 1930. Ce centenaire fut le triomphe. pas modeste, du système colonial. Mais l'Algérie depuis 1848 est composée de trois départements français. Il n'y eut pas en métropole une répercussion profonde mais l'Algérie fut à la une quelques semaines. On le sait bien maintenant, en France il y avait un parti colonial qui triompha ensuite avec l'exposition coloniale de 1931, mais il n'y eut pas (sauf dans des minorités) d'opinion coloniale. Paradoxalement c'est de 1940 à 1945 (et même après), à Vichy comme chez De Gaulle, qu'il y eut l'exaltation de l'Empire. Dans l'Algérie de 1930, il y eut beaucoup de cérémonies et de manifestations spectaculaires. Même si un certain nationalisme. plus religieux que politique est en gestation, on n'observe pas d'hostilité à l'égard du président de la République Gaston Doumergue lorsqu'il traverse un pays qu'il avait bien connu jeune magistrat. Il inaugure notamment à Sidi Ferruch une stèle monumentale (de 15 mètres de haut) ornée de sculptures et d'un bas-relief avec cette inscription : « lci le 14 juin 1830 par ordre du roi Charles X (dans L'Action Française Maurras exulta devant cet hommage de la République au défunt roi), sous le commandement du général de Bourmont l'armée française doit arborer ses drapeaux, rendre sa liberté aux mers, donner l'Algérie à la France. » Avait été ajoutée une suite grandiloquente qui soulignait l'apport de « Cent ans (sic !) de République française et la reconnaissance de l'Algérie pour la Mère Patrie, liée à elle par son impérissable attachement ».

LE POIDS DE L'ISLAM

Au même moment, lors d'un Congrès tenu à Alger et regroupant des historiens, un arabisant Desparmet signale qu'« au début du siècle sur des marchés algériens il a entendu un poème en arabe sur l'entrée des Français dans Alger » (1). Qui commence par « Alger au pouvoir des Chrétiens au culte abject. » Se poursuit par « Alger la splendide les nations ont tremblé devant elle. » Il y a d'autres vers injurieux contre « les Juifs qui se sont réjouis à nos dépens », contre les Roumis qui se sont installés dans la ville - « elle n'a plus que des immondes (sic) ». Enfin un éloge de ce « port célèbre » avec l'évocation des « captifs aux mains liées ». En finale : « Ils (les captifs) étaient des mulets (sic) mon fils » ; et en conclusion : « Les exploits d'Alger ont retenti dans les siècles passés. » Pour Desparmet qui publia ce texte dans la très officielle Revue africaine et le commenta, il s'agit là d'« une xénophobie instinctive et d'un fatalisme religieux ». Desparmet signale aussi les propos d'un Algérien de Tlemcen dans une revue du Caire : « Tant que nos enfants seront dirigés dans la droite voie de notre prophète Mahomet, la colonisation française ne triomphera pas de nous. » Il ne semble pas que tout ceci ait été pris au sérieux.

lN MEMORIAM

Le 5 juillet 1962, date officielle de l'indépendance de l'Algérie, ces forces souterraines et bien d'autres triomphent. Il faut à la hâte déménager la stèle avant qu'elle ne soit dégradée. Ce sont les paras du 3e RPIma qui s'en occupent. Les plaques, les bas-reliefs, les sculptures sont démontées. Ce qui reste, un squelette de béton dynamité, une énorme explosion. Le lendemain, les débris sont poussés dans la mer par le génie. Exit !

Après bien des péripéties et grâce à l'action des Cercles AIgérianistes et deux anciens instituteurs français d'Algérie, Roger et Hélène Brazier, le monument a été reconstitué en France (2). Installé et inauguré le 10 juin 1998 à Port Vendres, redoute Bear, Esplanade de l'Armée d'Afrique. Il lui fut ajouté un petit musée. Si vos vacances vous poussent par là, rendez-leur visite. C'est tout ce qui peut rappeler 132 ans de présence française. Dans le numéro de juin de son périodique L'Afrique Réelle (diffusé sur Internet), Bernard Lugan rend hommage à cette période en citant le livre du professeur Pierre Goinard L 'Œuvre française en Algérie, Laffont, 1986. Politiquement, on ne le sait que trop, ce fut un échec et une lourde charge financière mais sur d'autres plans, même si nous sommes à peu près les seuls à le savoir et à le dire, ce fut un bilan glorieux et positif. Mais depuis 1962, des deux côtés de la Méditerranée, l'œuvre française fut insultée, dénigrée, souillée, livrée aux chiens de l'anticolonialisme.

Jean-Paul ANGELELLI. Rivarol du 9 juillet 2010

(1) Cité d'après L'opinion française et l'Algérie de 1930. Doctorat 3e Cycle. Nanterre 1972.

(2) D'autres monuments furent sauvés. Voir le livre d'Alain Amato. « Monuments en exil », Mais fut détruit en revanche par les Algériens l'édifice en hommage à la colonisation et le splendide monument aux morts d'Alger fut coulé dans une masse de béton. Qui recouvrit les panneaux qui l'ornaient et portaient les noms de tous les soldats d'Alger morts au cours des deux guerres européennes, tant les chrétiens que les musulmans. Ce qui gênait le nouveau pouvoir.

mercredi 21 juillet 2021

ALGER 1830 : Une colonie fiscale turque

 Nous avons demandé à J.-P. Péroncel-Hugoz, qui fut correspondant du Monde à Alger, et dont les livres témoignent d’une profonde intelligence de tout ce qui a trait au monde musulman, de nous éclairer à ce sujet. Nous le remercions de nous avoir adressé la précieuse analyse suivante.

En 1830, l’Algérie n’existait pas. La France allait l’inventer. Le mot même d’”Algérie” a été forgé par nous. On ne connaissait alors que “la Régence d’Alger”, abri de pirates et corsaires islamo-méditerranéens, colonie fiscale ottomane depuis le XVIe siècle.

Le pouvoir turc ne contrôlait guère que la bande côtière jusqu’à Médéa, et encore seulement les localités où le sultan-calife de Constantinople entretenait des soldats, souvent d’ailleurs chrétiens renégats, anciens captifs convertis par intérêt à l’islam : les fameux “Turcs de profession”... De temps en temps, une mehalla, cohorte armée, partait en quête de l’impôt dû à la Sublime-Porte. Les Juifs indigènes, eux, interdits de port d’armes, en tant que dhimmis de l’islam (“protégés-assujettis”), et majoritairement citadins, ne pouvaient échapper au fisc auquel ils devaient en particulier un impôt appliqué à eux seuls (et aux chrétiens libres, s’il y en avait eu) : la gizya. Les Arabo-Berbères, de même foi que les Turcs, et donc supportant sans trop rechigner l’autorité de leur coreligionnaire, le dey, adoubé par Stamboul, se faisaient en revanche tirer l’oreille pour verser la taxe impériale. Il fallait aller la quérir dans les douars ou les médinas, au besoin par le cimeterre. On ne parlera jamais pour autant de “colonialisme” ottoman (ni a fortiori arabe bien que celui-ci ait auparavant lésé ou détruit les cultures berbères...), bien que cette domination n’ait laissé derrière elle que quelques forteresses, minarets, villas et recettes de sucreries, tandis que la colonisation française, si bénéfique en matière de santé, travaux publics, distribution d’eau ou extension des terres arables se trouve sans cesse sur la sellette. Pourtant, loin d’avoir pris l’allure d’un “génocide” (comme celui des Amérindiens par les Anglo-Saxons), la mainmise française sur l’Algérie fit passer la population autochtone, en un gros siècle, de 3 millions à 9 millions d’âmes...

Dû à notre philanthropie chrétienne armée de nos thérapeutiques, ce bienfait démographique, qui explique d’ailleurs notre éviction finale du pays, ne sera jamais au grand jamais reconnu par les Algériens car il provient de non musulmans. Il n’y a pas d’autre explication. Au reste, ce comportement socio-confessionnel est général et normal en Islam. Il est exacerbé en Algérie par l’échec absolu du “socialisme islamique” au pouvoir depuis l’indépendance en 1962, échec que Ben-Bella, Boumediène, Bendjedid, et à présent le président Bouteflika n’ont pu masquer qu’en menant à hauts cris en permanence le procès du “colonialisme” français, face auquel la France officielle n’a jamais réagi, en dépit des munitions historiques à sa disposition.

Alger en 1830 était aussi l’un des derniers ports nord-africains - sinon le dernier depuis que l’Empire chérifien en 1818 avait mis fin à l’activité corsaire de Salé -, conservant une activité de “course” en Méditerranée avec abordages de nefs commerçantes et enlèvements de civils sur le littoral des États chrétiens, d’où un marché d’esclaves en Alger, l’esclavage étant, on le sait, licite en islam. Charles X, roi très-chrétien s’il en fut, brûlait de réduire ce “nid de pirates”. Il y fut encouragé par le coup d’éventail intempestif que le dey d’Alger donna un jour de 1827 à notre consul à propos - et c’est là où la France, pour une fois, était fautive - d’une dette du Directoire pour une livraison de blé que lui avait alors fourni la Régence. Le rachat de ladite dette par deux hommes d’affaires israélites, Bacri et Busnach, avec en outre peut-être un tripatouillage souterrain de Talleyrand, explique que le dossier ait traîné jusqu’à la fin de la Restauration et doive être signalé comme l’une des causes de l’expédition de 1830 à Sidi-Ferruch. Vu le contexte international de l’époque, si la France n’était pas à ce moment-là intervenue militairement en Alger, l’envieuse Albion (en concurrence ou en tandem, peut-être avec l’Espagne, laquelle n’avait quitté Oran, à la suite d’un séisme, qu’à la fin du XVIIIe siècle) y serait probablement allée, et le Maghreb ne serait pas aujourd’hui aussi largement francophone : deux Tunisiens sur trois, un Algérien sur deux, un Marocain sur trois utilisent à présent la langue de Bugeaud et Lyautey...

Péroncel-Hugoz* L’Action Française 2000 n° 2739 – du 3 au 16 janvier 2008

* Ancien correspondant du Monde en Algerie, directeur de “La Bibliothèque arabo-berbère” chez Eddif, à Casablanca, Péroncel-Hugoz vient de publier Petit journal lusitan (Le Rocher, Monaco).

mercredi 31 mars 2021

Le « Grand Siège » de Malte (1565) : quand la Chrétienté repousse le Turc

  

Le « Grand Siège » de Malte (1565) : quand la Chrétienté repousse le Turc

Le 18 mai 1565, la flotte turque débarque sur les côtes de Malte une armée de près de 30 000 hommes, un important parc d’artillerie et tout un appareil logistique pour le déploiement de cette immense force. L’objectif : s’emparer de l’île, verrou de la Méditerranée occidentale défendue par les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem – plus connus sous le nom d’Hospitaliers. Après quatre mois ininterrompus de siège rythmés par des assauts sanglants et des bombardements destructeurs, les Turcs doivent rembarquer : l’ordre, secouru par les Espagnols, a tenu le choc jusqu’au bout malgré des effectifs nettement inférieurs.

Le contexte

Les XVe-XVIe siècles sont marqués par l’expansion apparemment inexorable de l’Empire ottoman : après la chute du royaume serbe en 1389 acquise à la bataille du Champ des Merles (Kosovo Polje), les Ottomans s’emparent de la multiséculaire Constantinople en 1453, la pillent et en font leur capitale, Istanbul. En 1522, le dernier vestige des états croisés d’Orient, Rhodes, tenue par les Hospitaliers, tombe aux mains des Turcs, qui contrôlent ainsi toute la Méditerranée orientale. En 1526, c’est le puissant royaume de Hongrie qui s’effondre après le désastre de Mohàcs, et en 1533 c’est au tour du Maghreb de se soumettre avec la prise d’Alger par les galères turques, tandis qu’à l’est Bagdad est conquise l’année suivante.

Les chrétiens divisés par les guerres de religions sont incapables de réagir de manière coordonnée et efficace pour lutter contre l’envahisseur musulman qui razzie sans vergogne l’Italie et l’Europe orientale, Vienne subissant même un premier siège en 1529. Une véritable terreur s’empare des populations chrétiennes balkaniques et hongroises, le Turc étant perçu comme l’incarnation du courroux divin, un nouveau fléau de Dieu venu punir les pécheurs.

Pourtant plusieurs puissances chrétiennes décident de faire barrage à l’empire musulman, dont l’influence s’étend désormais sur tout le Maghreb et menace la péninsule ibérique. L’empire des Habsbourg, implanté à Madrid comme à Vienne, est le premier à réagir. Charles Quint (1500–1558) lance une expédition contre Tunis en 1535, l’occupant brièvement, mais sans pousser l’avantage plus loin. En 1538, le Pape le persuade de s’allier à Venise et Gênes dans une « Sainte Ligue » pour repousser les Turcs alors en opération dans les montagnes albanaises. La flotte réunie est malheureusement vaincue à la bataille de Préveza en 1538 par le célèbre Barberousse. Ce nouveau revers entérine un état de fait humiliant pour la chrétienté : les Turcs leurs sont militairement supérieurs.

Les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, vaincus à Rhodes, sont bien placés pour le savoir. Mais sous l’autorité de Jean de Valette, ils fortifient leur nouveau territoire, Malte, avec la ferme intention d’en faire un bastion inexpugnable de la chrétienté en Méditerranée. Le port de Borgho est préféré comme centre décisionnaire plutôt que la capitale, Mdina, trop éloignée des côtes. Une rade est aménagée pour l’accueil des navires corsaires chrétiens qui répondent coup pour coup aux razzias barbaresques, allant même jusqu’à capturer un vaisseau personnel de Soliman richement doté en bijoux et autres objets luxueux. Dans les années 1540, la place est fortifiée par de nombreux ouvrages défensifs, dont trois bastions : le fort Saint-Elme au nord de la baie de Marsa et les forts Saint-Michel et Saint-Ange venant entourer respectivement Senglea et Borgho. La Valette, âgé de 71 ans, multiplie en parallèle les appels à l’aide pour mobiliser l’Europe occidentale contre le Grand turc. Mais seules la papauté et l’Espagne l’assurent de leur soutien en cas d’assaut sur l’île, que tous savent imminent. L’ordre ne peut compter dans l’immédiat que sur ses 600 chevaliers, renforcés par 2500 mercenaires italiens et 4000 miliciens maltais.

Le siège

Le 21 mai, l’armée turque lance donc un premier assaut frontal sur les fortifications de Borgho, sans succès. Impressionné par l’ampleur des fortifications, les Ottomans se préparent pour un siège particulièrement long et éprouvant sur une île aride et sans source d’eau potable facilement accessible.

À partir du 24 mai, ils se concentrent sur le fort Saint-Elme et le pilonnent sans arrêt grâce à la supériorité de leurs canons. Mustafa Pacha, le commandant de l’armée et Dragut, le corsaire barbaresque, agacés par la résistance du fort, lancent chaque jour leurs janissaires soutenus par l’artillerie terrestre et navale. Malgré la mort de Dragut, une partie de la forteresse est finalement investie le 21 juin. Le 23, l’assaut final est donné : après 5 semaines de siège et au prix de 8000 morts, Mustafa peut finalement entrer dans le fort Saint-Elme.

Ordre est alors immédiatement donné de décapiter et mutiler les cadavres des chevaliers, La Valette répondant immédiatement en exécutant tous les captifs turcs : les deux forces se retrouvent engagées dans une lutte à mort, dans laquelle aucun parti ne fera de quartier. Les deux camps ont par ailleurs reçu des renforts : les chrétiens depuis la Sicile voisine, environ 700 hommes dont 42 chevaliers, les musulmans près de 3000 guerriers d’Alger. Le 5 juillet, l’armée ottomane, repositionnée devant sa nouvelle cible, le fort Saint-Michel, lance un premier assaut.

Repoussée durant toute la journée, l’armée turque commence à fatiguer. Délaissant cette stratégie coûteuse en vies humaines, Mustafa Pacha organise un bombardement constant sur les murailles pour préparer l’assaut définitif. Il organise en même temps un blocus total de l’île pour empêcher l’arrivée de renforts et met en place des convois logistiques efficaces pour réapprovisionner son armée.

Le 7 août, les Turcs lancent un nouvel assaut général, mené en personne par Mustafa sur les deux bastions pour empêcher la coordination des défenseurs. Mais au moment où les forces turques investissent le fort Saint-Michel et repoussent les chevaliers, Mustafa doit se replier, prévenu d’une attaque sur son camp. Les cavaliers maltais postés en garnison à Mdina ont en effet profité de l’absence du gros des forces ottomanes pour piller leur camp et détruire les réserves d’eau et de nourriture, accordant un sursis bienvenu aux défenseurs de la côte. Mustafa prépare alors activement un nouvel assaut qu’il espère être le dernier : une tour de siège est montée, des tranchées pour avancer l’artillerie creusées, des sapeurs envoyés pour poser des mines…

Le 18, l’opération est lancée : dans des fortifications à moitié détruites, les chrétiens repoussent à grand-peine les assauts incessants des Turcs, La Valette devant prendre lui-même les armes pour défendre une brèche. Le 19, le fort Saint-Michel est particulièrement visé, ruiné par l’explosion d’une mine : il faut le courage une nouvelle fois du maître de l’ordre, et le sacrifice de son neveu, pour repousser cette nouvelle vague ottomane et détruire leur tour d’assaut. Le 20, les combats, indécis, continuent, les Turcs ne parvenant pas à prendre l’avantage sur des défenseurs, qui profitent des dernières fortifications en place et de l’environnement urbain pour compenser leur infériorité numérique.

Le dernier assaut n’aura pas lieu. L’armée turque, démoralisée, touchée par la dysenterie et dont les meilleurs éléments sont déjà tombés, est moralement abattue. Les échecs répétés forcent Mustapha à repenser sa stratégie. Mais le 7 septembre, les renforts chrétiens bravent enfin l’armada musulmane, dispersée par un coup de vent, et débarquent 6 000 hommes sur les côtes de Malte. Pensant avoir à faire à une armée beaucoup plus importante, Mustapha ordonne le rembarquement, précipité par la fouge des tercios espagnols qui infligent le 8 septembre une importante défaite aux soldats turcs, manquant de peu de capturer leur chef. Malte est enfin libérée.

Les conséquences

La victoire, difficile, n’en est pas moins cruciale pour la chrétienté : les armées de Soliman peuvent donc être vaincues, et même saignées à blanc, l’île étant jonchée des corps de près de 30 000 musulmans. Les derniers défenseurs, à peine 600 hommes valides, sont auréolés d’un immense prestige, qui permet de redorer le blason de l’ordre et d’en faire le défenseur de la foi chrétienne en Méditerranée.

La victoire lors de ce « Grand Siège » de Malte, assurée par le courage inébranlable et l’abnégation sans faille d’une poignée de preux, réveille l’ardeur et la combativité des Européens qui s’étaient pris à douter. C’est grâce à la conduite exemplaire des Chevaliers de Saint-Jean que les chrétiens feront face et triompheront une nouvelle fois de la menace turque à Lépante en 1571.

Arthur Van de Waeter

Photo : Levée du siège de Malte assiégé par le général Ottoman Mustapha, en septembre 1565. Tableau de Charles-Philippe Lariviere, 1842 ou 1843. Salle des croisades, Château de Versailles.

https://institut-iliade.com/le-grand-siege-de-malte-1565-quand-la-chretiente-repousse-le-turc/

samedi 27 mars 2021

À quand les excuses d’Alger pour la traite des esclaves européens ?

 

À quand les excuses d’Alger pour la traite des esclaves européens ?

En ces temps de repentance et d’ethno-masochisme, puisque ceux qu’il est difficile de désigner autrement que par le terme d’ennemis, vu leur comportement à l’égard de la France, s’amusent à jongler avec le contexte historique, alors, faisons de même.

L’Algérie aux abois économiquement, ruinée par les profiteurs du Système qui depuis 1962 se sont méthodiquement engraissés en pillant ses ressources, a donc l’outrecuidance de demander des excuses à la France. Pourquoi pas d’ailleurs, puisque, comme le disait Etienne de la Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » ?

Des excuses donc pour avoir tracé en Algérie 54 000 kilomètres de routes et pistes (80 000 avec les pistes sahariennes), 31 routes nationales dont près de 9000 kilomètres goudronnés, construit 4300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, 23 ports aménagés (dont 10 accessibles aux grands cargos et dont 5 qui pouvaient être desservis par des paquebots), 34 phares maritimes, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels, 31 centrales hydroélectriques ou thermiques, une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc., des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités avec 800 000 enfants scolarisés dans 17 000 classes (soit autant d’instituteurs, dont deux-tiers de Français), un hôpital universitaire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpitaux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpitaux spécialisés et 112 hôpitaux polyvalents, soit le chiffre exceptionnel d’un lit pour 300 habitants. Sans parler d’une agriculture florissante laissée en jachère après l’indépendance, à telle enseigne qu’aujourd’hui l’Algérie doit importer du concentré de tomates, des pois chiches et jusqu’à la semoule pour le couscous…

Or, tout ce que la France légua à l’Algérie en 1962 fut construit à partir du néant, dans un pays qui n’avait jamais existé et dont même le nom lui fut donné par le colonisateur… Tout avait été payé par les impôts des Français. En 1959, toutes dépenses confondues, l’Algérie engloutissait ainsi 20% du budget de l’Etat français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Éducation nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce ! (voir à ce sujet mon livre Algérie l’Histoire à l’endroit).

L’Algérie a exigé, et sur ce point comment ne pas être d’accord avec elle, que la France lui restitue les cranes de combattants vaincus par l’armée française lors de la conquête. Mais alors, quid des restes des dizaines de milliers d’esclaves européens dont des milliers de Français enlevés en mer ou par des razzia littorales, morts en Algérie et enterrés dans la banlieue d’Alger dans ce qui, avant la conquête était désigné comme le cimetière des chrétiens ? C’est en effet par dizaines de milliers que des hommes, des femmes et des enfants européens furent pris en mer ou enlevés à terre par les pirates barbaresques. De 1689 à 1697, Marseille perdit ainsi 260 navires ou barques de pêche et plusieurs milliers de marins et de passagers, tous ayant été réduits en esclavage. En 1718, la comtesse du Bourk, ses enfants et ses domestiques qui avaient embarqué à Sète pour rejoindre via Barcelone son mari ambassadeur en Espagne furent capturés en mer. La petite Marie-Anne du Bourk alors âgée de 9 ans, fut rachetée en 1720.

Pères de l’Ordre des Trinitaires négociant le rachat d’esclaves français à Alger au début du XVIIe siècle.

Grâce aux rapports des pères des Ordres religieux dits de « rédemption des captifs », qu’il s’agisse de l’Ordre des Trinitaires fondé par Jean de Matha et Félix de Valois, ou des Pères de la Merci, les Mercédaires, un ordre religieux fondé par Pierre Nolasque, nous connaissons les noms de milliers d’esclaves rachetés, ainsi que leurs villes ou villages d’origine, cependant que, faute de moyens, des dizaines de milliers d’autres ne le furent pas et moururent dans les chaînes.

En 1643, le Père Lucien Héraut, prêtre de l’Ordre de la Trinité et Rédemption des Captifs, rentra en France avec 50 malheureux Français qu’il venait de racheter aux esclavagistes algérois. Faute de moyens, la mort dans l’âme, il avait laissé derrière lui plusieurs milliers d’autres Français, sans compter les milliers d’esclaves appartenant aux autres nations européennes enlevés en mer ou sur le littoral.

Dans une lettre d’une grande puissance de témoignage adressée à Anne d’Autriche, Reine-Régente du royaume de France, le père Héraut se fit l’interprète des captifs, s’adressant à la reine en leur nom, afin de lui demander une aide financière pour les racheter. Une lettre qui devrait clore les prétentions et les exigences d’excuses des descendants des esclavagistes algérois : « Larmes et clameurs des Chrestiens françois de nation, captifs en la ville d’Alger en Barbarie, adressées à la reine régente, par le R. P. Lucien Heraut, Religieux de l’Ordre de la Trinité et Rédemption des Captifs, 1643.

« (…) ainsi qu’il arrive ordinairement aux vassaux de vostre Majesté, qui croupissent miserablement dans l’horrible esclavage (…) cette mesme necessité addresse aux pieds de sa clemence et Royalle bonté, les larmes et soupirs de plus de deux milles François de nation Esclaves en la seule ville d’Alger en Barbarie, à l’endroit desquels s’exerce les plus grandes cruautés que l’esprit humain puisse excogiter, et les seuls esprits infernaux inventer.

Ce n’est pas, Madame, une simple exaggeration (…) de ceux, qui par malheur sont tombés dans les griffes de ces Monstres Affricains, et qui ont ressenty, comme nous, leur infernalle cruauté, pendant le long sejour d’une dure captivité, les rigueurs de laquelle nous experimentons de jour en jour par des nouveaux tourments : la faim, le soif, le froid, le fer, et les gibets (…) mais il est certain que les Turcs et Barbares encherissent aujourd’hui par-dessus tout cela, inventans journellement de nouveaux tourments, contre ceux qu’ils veulent miserablement prostituer, notamment à l’endroit de la jeunesse, captive de l’un et l’autre sexe, afin de la corrompre à porter à des pechés si horribles et infames, qu’ils n’ont point de nom, et qui ne se commettent que parmys ces monstres et furies infernales et ceux qui resistent à leurs brutales passions, sont écorchez et dechirez à coup de bastons, les pendants tous nuds à un plancher par les pieds, leur arrachant les ongles des doigts, brullant la plante des pieds avec des flambeaux ardents, en sorte que bien souvent ils meurent en ce tourment. Aux autres plus agés ils font porter des chaisne de plus de cent livres de poids, lesquelles ils traisnent miserablement partout où ils sont contrains d’aller, et apres tout cela si l’on vient à manquer au moindre coup de siflet ou au moindre signal qu’ils font, pour executer leurs commandements, nous sommes pour l’ordinaire bastonnez sur la plante des pieds, qui est une peine intollerable, et si grande, qu’il y en a bien souvent qui en meurent, et lors qu’ils ont condamné une personne à six cent coups de bastons, s’il vient à mourir auparavant que ce nombre soit achevé, ils ne laissent pas de continuer ce qui reste sur le corps mort.

Les empalements son ordinaires, et le crucifiment se pratique encore parmy ces maudits barbares, en cette sorte ils attachent le pauvre patient sur une manière d’echelle, et lui clouent les deux pieds, et les deux mains à icelle, puis après ils dressent ladite Eschelle contre une muraille en quelque place publique, où aux portes et entrées des villes (…) et demeurent aussi quelque fois trois ou quatre jours à languir sans qu’il soit permis à aucun de leur donner soulagement.

D’autres sont écorchez tous vifs, et quantitez de bruslez à petit feu, specialement ceux qui blasphement ou mesprisent leur faux Prophete Mahomet, et à la moindre accusation et sans autre forme de procez, sont trainez à ce rigoureux supplice, et là attachez tout nuds avec une chaine à un poteau, et un feu lent tout autour rangé en rond, de vingt-cinq pieds ou environ de diametre, afin de faire rostir à loisir, et cependant leur servir de passe-temps, d’autres sont accrochez aux tours ou portes des villes, à des pointes de fer, où bien souvent ils languissent fort long temps.

Nous voions souvent de nos compatriots mourir de faim entre quatre murailles, et dans des trous qu’ils font en terre, où ils les mettent tout vif, et perissent ainsi miserablement. Depuis peu s’est pratiqué un genre de tourment nouveau à l’endroit d’un jeune homme de l’Archevesché de Rouen pour le contraindre a quitter Dieu et nostre saincte Religion, pour laquelle il fut enchaisné avec un cheval dans la campagne, l’espace de vingt-cinq jours, à la merci du froid et du chaud et quantitez d’autres incommoditez, lesquelles ne pouvant plus supporter fit banqueroute à notre saincte loy.

Mille pareilles cruautez font apostasier bien souvent les plus courageux, et mesme les plus doctes et sçavants : ainsi qu’il arriva au commencement de cette presente année en la personne d’un Père Jacobin d’Espagne, lequel retenu Captif, et ne pouvant supporter tant de miseres, fit profession de la loy de Mahomet, en laquelle il demeura environ six mois, pendant lesquels (…) il avoit scandalisez plus de trente mille Chrestiens esclaves de toutes nations (…) il se resolu à estre brullé tout vif, qui est le supplice ordinaire de ceux qui renoncent à Mahomet (…)en suite deqoy il fut jetté en une prison obscure et infame (…) Le Bascha le fit conduire au supplice(…) il fut rosty à petit feu un peu hors de la ville près le Cimitiere des Chrestiens.

Nous n’aurions jamais fait, et nous serions trop importuns envers votre Majesté, de raconter icy toute les miseres et calamitez que nous souffrons : il suffit de dire que nous sommes icy traittez comme de pauvres bestes, vendus et revendus aux places publiques à la volonté de ces inhumains, lesquels puis apres nous traittent comme des chiens, prodiguans nostre vie, et nous l’ostans, lors que bon leur semble (…).

Tout cecy, Madame, est plus que suffisant pour émouvoir la tendresse de vos affections royales envers vos pauvres subjets captifs desquels les douleurs sont sans nombre, et la mort continuelle dans l’ennuy d’une si douleureuse vie (…), et perdre l’ame apres le corps, le salut apres la liberté, sous l’impatience de la charge si pesante de tant d’oppressions, qui s’exercent journellement en nos personnes, sans aucune consideration de sexe ny de condition, de vieil ou du jeune, du fort ou du foible : au contraire celuy qui paroist delicat, est reputé pour riche, et par consequent plus mal traitté, afin de l’obliger à une rançon excessive, par lui ou par les siens (…) nous implorons sans cesse, jettant continuellement des soupirs au Ciel afin d’impetrer les graces favorables pour la conservation de vostre Majesté, et de nostre Roy son cher fils, destiné de Dieu pour subjuguer cette nation autant perfide que cruelle, au grand souhait de tous les Catholiques, notamment de ceux qui languissent dans ce miserable enfer d’Alger, une partie desquels ont signé cette requeste en qualité, Madame, de vos tres humbles, tres obeyssants, tres fidels serviteurs et vassaux les plus miserables de la terre, desquels les noms suivent selon les Dioceses et Provinces de votre Royaume. »

Le numéro du mois de septembre de L’Afrique Réelle sera un numéro spécial consacré à la repentance et à l’esclavage et, le 1er septembre, je publierai un livre intitulé Esclavage, l’histoire à l’endroit, une arme de réfutation de la doxa culpabilisatrice. Les lecteurs de ce blog et les abonnés à la revue seront informés dès sa parution.

Bernard Lugan — 11 juillet 2020
Source : bernardlugan.blogspot.com

https://institut-iliade.com/a-quand-les-excuses-dalger-pour-la-traite-des-esclaves-europeens/

dimanche 25 octobre 2020

Le jour où les fleurs de lys flottèrent sur Alger

   


Même avec quelques mois de retard, il n'est pas trop tard pour saluer l'anniversaire de la prise d'Alger par les troupes du maréchal de Bourmont, le 5 juillet 1830, voilà 170 ans.

« Nous reviendrons ! » avait promis le MM chevalier de Malte français Pons de mm Balaguer en plantant sa porte dans la porte Bab-Azoun lorsque Charles-Quint avait tenté de s emparer d Alger en 1541. Trois siècles plus tard, le 5 juillet 1830, le maréchal de Bourmont, tenant cette promesse, y entrait en vainqueur, réalisant une autre prophétie qui prédisait que la ville blanche serait conquise par des soldats vêtus de rouge, couleur du képi et des pantalons - garance - des fantassins français.

Plusieurs raisons avaient déterminé le roi Charles X et son gouvernement à décider de l'expédition contre la régence turque d'Alger.

La plus souvent citée tient à une créance du dey d'Alger sur la France : en 1797 le Directoire avait acheté à la régence 15 000 quintaux de blé, pour 24 millions de francs. Le dey Mustapha Pacha avait confié le marché à des intermédiaires appartenant à deux riches familles juives d'Alger, les Bacri et les Busnach, qui s'adjugèrent une marge de 300 % sur le marché et exigèrent des taux d'intérêts faramineux sur les paiements différés.

La dette française traîna jusqu'à ce qu’en 1820 un accord soit signé entre la Régence et la France, qui versa 4,5 millions aux Busnach et Bacri… lesquels se gardèrent de rentrer à Alger. Dupé et furieux, le dey Hussein Pacha persécuta les comptoirs français de La Calle et du Bastion de France, et en vint, le 30 avril 1827 à souffleter publiquement le consul de France d'un coup de chasse-mouches.

Cette offense venait s'ajouter aux coups portés au commerce en Méditerranée par les corsaires d'Alger, dont les prises allaient gonfler le Trésor du dey et alimenter les bagnes en esclaves chrétiens. Pour mettre un terme à la piraterie barbaresque, Charles X décida, au lendemain de l'insulte faite au consul Delval, d'envoyer une division navale bloquer le port d'Alger. Les vaisseaux français remportèrent plusieurs combats navals contre des corsaires qui tentaient de forcer le blocus, mais en 1830, deux bricks participant au blocus, le Silène et l’Aventure, s'échouèrent à l’est d'Alger. Plus de 80 marins français furent massacrés et décapités, les autres - plus d'une centaine - emprisonnés. Entre temps, le 3 août 1929 les Turcs d'Alger avaient de nouveau offensé la France en canonnant La Provence, vaisseau de l'amiral de La Bretonnière, venu parlementer sur la foi d'un sauf-conduit du dey.

La coupe était pleine. En dépit de l'opposition de la Chambre - et de celle de l’Angleterre, qu'irritait le projet français -, Charles X décida de s’emparer d'Alger et confia le commandement d'un corps expéditionnaire de 30 000 hommes au général de Bourmont. Celui de la flotte chargée de convoyer les troupes et de les appuyer de ses feux fut donné à l’amiral Duperie, choix lourd de conséquences politiquement proche de l'opposition, Duperré allait tout faire pour retarder l'expédition.

Pluie mortelle sur la Casbah

Le 14 juin, le débarquement des troupes eut enfin lieu, dans l’enthousiasme, dans la baie de Sidi-Ferruch, en dépit des contre-attaques désordonnées de la cavalerie ennemie. La véritable offensive turque se produisit au matin du 19 juin et se solda par la victoire des Français, qui célébrèrent une messe d'action de grâce dans le village de Staouéli.

Les 24 et 26 juin, de nouvelles attaques turques ne connurent pas plus de succès. Au soir du 30 juin, Bourmont arriva devant la citadelle du Fort-L'Empereur, aux portes d'Alger, auquel les Français donnèrent l'assaut le 4 juillet, au lendemain d'un pilonnage de la ville par les vaisseaux de Duperré qui ne produisit pas beaucoup d’effet. Constatant que les canons français ouvraient des brèches dans ses murailles, le commandant de la citadelle décida de la faire sauter, ce qui provoqua une effroyable explosion et une pluie mortelle de pierres sur la Casbah d'Alger. Comprenant qu'il n’était plus en mesure de résister, le dey menaça de faire sauter la Casbah elle-même. Bourmont, craignant cette éventualité, préféra entrer en pourparlers et lui proposa de se retirer où il le souhaiterait avec ses femmes, en emportant ses biens personnels. Par ailleurs, il garantissait la liberté des musulmans de pratiquer leur religion à Alger, dont il s'engageait à protéger les habitants.

La capitulation fut signée au matin du 5 juillet et les troupes françaises pénétrèrent dans la ville « dans une pagaille absolue (…) après s’être longtemps égarées dans d'inextricables entrelacs de haies d'aloès, de lauriers-roses et de figuiers de barbarie », écrit Georges Fleury(1) Avant 15 heures, salués par 21 coups de canon tirés par La Provence, les drapeaux blancs fleurdelisés flottèrent sur la Casbah. Ils n'allaient pas y demeurer longtemps. À Paris, les « Trois glorieuses » - trois jours d'émeutes, du 26 au 29 juillet - aboutirent à l’abdication de Charles X et à l'accession au trône, le 31 juillet 1830, de Louis-Philippe, roi des Français. Informé des événements, Bourmont, élevé au maréchalat après la prise d Alger repoussa les offres du nouveau gouvernement et voulut rapatrier le gros du corps expéditionnaire en France pour marcher sur la capitale, mais il se heurta au refus de Duperré. Celui-ci fit allégeance au nouveau régime, qui l'en récompensa en l'élevant à la dignité d'amiral de France, en attendant que la propagande n'en fasse l'unique vainqueur d'Alger.

Le 18 août 1830, les trois couleurs remplacèrent les fleurs de lys et le 2 septembre, le général Clauzel débarqua à Alger pour remplacer Bourmont. Comme on lui déconseillait de s'embarquer pour la France, le vrai conquérant d'Alger s’embarqua pour les Baléares sur un vieux brick affrété à ses frais, Duperré lui ayant refusé un bateau. Il emportait dans un coffret le cœur de son fils Amédée, lieutenant de grenadiers blessé mortellement au combat de Sidi-Khalef le 24 juin. Avant de mourir, le jeune officier avait souhaité : « Espérons que mon sang servira à apaiser les ennemis de mon père. »

1). Georges Fleury, Comment l’Algérie devint française, coll. Tempus, éd. Perrin.

monde&vie 2 novembre 2010 n°834

lundi 13 juillet 2020

A quand les excuses d’Alger pour la traite des esclaves européens ? par Bernard Lugan

En ces temps de repentance et d’ethno-masochisme, puisque ceux qu’il est difficile de désigner autrement que par le terme d’ennemis, vu leur comportement à l’égard de la France, s’amusent à jongler avec le contexte historique, alors, faisons de même.

L’Algérie aux abois économiquement, ruinée par les profiteurs du Système qui depuis 1962 se sont méthodiquement engraissés en pillant ses ressources, a donc l’outrecuidance de demander des excuses à la France. Pourquoi pas d’ailleurs, puisque, comme le disait Etienne de la Boétie : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux » ?

Des excuses donc pour avoir tracé en Algérie 54 000 kilomètres de routes et pistes (80 000 avec les pistes sahariennes), 31 routes nationales dont près de 9000 kilomètres goudronnés, construit 4300 km de voies ferrées, 4 ports équipés aux normes internationales, 23 ports aménagés (dont 10 accessibles aux grands cargos et dont 5 qui pouvaient être desservis par des paquebots), 34 phares maritimes, une douzaine d’aérodromes principaux, des centaines d’ouvrages d’art (ponts, tunnels, viaducs, barrages etc.), des milliers de bâtiments administratifs, de casernes, de bâtiments officiels, 31 centrales hydroélectriques ou thermiques, une centaine d’industries importantes dans les secteurs de la construction, de la métallurgie, de la cimenterie etc., des milliers d’écoles, d’instituts de formations, de lycées, d’universités avec 800 000 enfants scolarisés dans 17 000 classes (soit autant d’instituteurs, dont deux-tiers de Français), un hôpital universitaire de 2000 lits à Alger, trois grands hôpitaux de chefs-lieux à Alger, Oran et Constantine, 14 hôpitaux spécialisés et 112 hôpitaux polyvalents, soit le chiffre exceptionnel d’un lit pour 300 habitants. Sans parler d’une agriculture florissante laissée en jachère après l’indépendance, à telle enseigne qu’aujourd’hui l’Algérie doit importer du concentré de tomates, des pois chiches et jusqu’à la semoule pour le couscous…

Or, tout ce que la France légua à l’Algérie en 1962 fut construit à partir du néant, dans un pays qui n’avait jamais existé et dont même le nom lui fut donné par le colonisateur… Tout avait été payé par les impôts des Français. En 1959, toutes dépenses confondues, l’Algérie engloutissait ainsi 20% du budget de l’Etat français, soit davantage que les budgets additionnés de l’Education nationale, des Travaux publics, des Transports, de la Reconstruction et du Logement, de l’Industrie et du Commerce ! (Voir à ce sujet mon livre Algérie l’Histoire à l’endroit).

L’Algérie a exigé, et sur ce point comment ne pas être d’accord avec elle, que la France lui restitue les cranes de combattants vaincus par l’armée française lors de la conquête. Mais alors, quid des restes des dizaines de milliers d’esclaves européens dont des milliers de Français enlevés en mer ou par des razzia littorales, morts en Algérie et enterrés dans la banlieue d’Alger dans ce qui, avant la conquête était désigné comme le cimetière des chrétiens ? C’est en effet par dizaines de milliers que des hommes, des femmes et des enfants européens furent pris en mer ou enlevés à terre par les pirates barbaresques. De 1689 à 1697, Marseille perdit ainsi 260 navires ou barques de pêche et plusieurs milliers de marins et de passagers, tous ayant été réduits en esclavage. En 1718, la comtesse du Bourk, ses enfants et ses domestiques qui avaient embarqué à Sète pour rejoindre via Barcelone son mari ambassadeur en Espagne furent capturés en mer. La petite Marie-Anne du Bourk alors âgée de 9 ans, fut rachetée en 1720.

Grâce aux rapports des pères des Ordres religieux dits de « rédemption des captifs », qu’il s’agisse de l’Ordre des Trinitaires fondé par Jean de Matha et Félix de Valois, ou des Pères de la Merci, les Mercédaires, un ordre religieux fondé par Pierre Nolasque, nous connaissons les noms de milliers d’esclaves rachetés, ainsi que leurs villes ou villages d’origine, cependant que, faute de moyens, des dizaines de milliers d’autres ne le furent pas et moururent dans les chaînes.

En 1643, le Père Lucien Héraut, prêtre de l’Ordre de la Trinité et Rédemption des Captifs, rentra en France avec 50 malheureux Français qu’il venait de racheter aux esclavagistes algérois. Faute de moyens, la mort dans l’âme, il avait laissé derrière lui plusieurs milliers d’autres Français, sans compter les milliers d’esclaves appartenant aux autres nations européennes enlevés en mer ou sur le littoral.

Dans une lettre d’une grande puissance de témoignage adressée à Anne d’Autriche, Reine-Régente du royaume de France, le père Héraut se fit l’interprète des captifs, s’adressant à la reine en leur nom, afin de lui demander une aide financière pour les racheter. Une lettre qui devrait clore les prétentions et les exigences d’excuses des descendants des esclavagistes algérois : « Larmes et clameurs des Chrestiens françois de nation, captifs en la ville d’Alger en Barbarie, adressées à la reine régente, par le R. P. Lucien Heraut, Religieux de l’Ordre de la Trinité et Rédemption des Captifs, 1643.

« (…) ainsi qu’il arrive ordinairement aux vassaux de vostre Majesté, qui croupissent miserablement dans l’horrible esclavage (…) cette mesme necessité addresse aux pieds de sa clemence et Royalle bonté, les larmes et soupirs de plus de deux milles François de nation Esclaves en la seule ville d’Alger en Barbarie, à l’endroit desquels s’exerce les plus grandes cruautés que l’esprit humain puisse excogiter, et les seuls esprits infernaux inventer.

Ce n’est pas, Madame, une simple exaggeration (…) de ceux, qui par malheur sont tombés dans les griffes de ces Monstres Affricains, et qui ont ressenty, comme nous, leur infernalle cruauté, pendant le long sejour d’une dure captivité, les rigueurs de laquelle nous experimentons de jour en jour par des nouveaux tourments: la faim, le soif, le froid, le fer, et les gibets (…) mais il est certain que les Turcs et Barbares encherissent aujourd’hui par-dessus tout cela, inventans journellement de nouveaux tourments, contre ceux qu’ils veulent miserablement prostituer, notamment à l’endroit de la jeunesse, captive de l’un et l’autre sexe, afin de la corrompre à porter à des pechés si horribles et infames, qu’ils n’ont point de nom, et qui ne se commettent que parmys ces monstres et furies infernales et ceux qui resistent à leurs brutales passions, sont écorchez et dechirez à coup de bastons, les pendants tous nuds à un plancher par les pieds, leur arrachant les ongles des doigts, brullant la plante des pieds avec des flambeaux ardents, en sorte que bien souvent ils meurent en ce tourment. Aux autres plus agés ils font porter des chaisne de plus de cent livres de poids, lesquelles ils traisnent miserablement partout où ils sont contrains d’aller, et apres tout cela si l’on vient à manquer au moindre coup de siflet ou au moindre signal qu’ils font, pour executer leurs commandements, nous sommes pour l’ordinaire bastonnez sur la plante des pieds, qui est une peine intollerable, et si grande, qu’il y en a bien souvent qui en meurent, et lors qu’ils ont condamné une personne à six cent coups de bastons, s’il vient à mourir auparavant que ce nombre soit achevé, ils ne laissent pas de continuer ce qui reste sur le corps mort.

Les empalements son ordinaires, et le crucifiment se pratique encore parmy ces maudits barbares, en cette sorte ils attachent le pauvre patient sur une manière d’echelle, et lui clouent les deux pieds, et les deux mains à icelle, puis après ils dressent ladite Eschelle contre une muraille en quelque place publique, où aux portes et entrées des villes (…) et demeurent aussi quelque fois trois ou quatre jours à languir sans qu’il soit permis à aucun de leur donner soulagement.

D’autres sont écorchez tous vifs, et quantitez de bruslez à petit feu, specialement ceux qui blasphement ou mesprisent leur faux Prophete Mahomet, et à la moindre accusation et sans autre forme de procez, sont trainez à ce rigoureux supplice, et là attachez tout nuds avec une chaine à un poteau, et un feu lent tout autour rangé en rond, de vingt-cinq pieds ou environ de diametre, afin de faire rostir à loisir, et cependant leur servir de passe-temps, d’autres sont accrochez aux tours ou portes des villes, à des pointes de fer, où bien souvent ils languissent fort long temps.

Nous voions souvent de nos compatriots mourir de faim entre quatre murailles, et dans des trous qu’ils font en terre, où ils les mettent tout vif, et perissent ainsi miserablement. Depuis peu s’est pratiqué un genre de tourment nouveau à l’endroit d’un jeune homme de l’Archevesché de Rouen pour le contraindre a quitter Dieu et nostre saincte Religion, pour laquelle il fut enchaisné avec un cheval dans la campagne, l’espace de vingt-cinq jours, à la merci du froid et du chaud et quantitez d’autres incommoditez, lesquelles ne pouvant plus supporter fit banqueroute à notre saincte loy.

Mille pareilles cruautez font apostasier bien souvent les plus courageux, et mesme les plus doctes et sçavants : ainsi qu’il arriva au commencement de cette presente année en la personne d’un Père Jacobin d’Espagne, lequel retenu Captif, et ne pouvant supporter tant de miseres, fit profession de la loy de Mahomet, en laquelle il demeura environ six mois, pendant lesquels (…) il avoit scandalisez plus de trente mille Chrestiens esclaves de toutes nations (…) il se resolu à estre brullé tout vif, qui est le supplice ordinaire de ceux qui renoncent à Mahomet (…)en suite deqoy il fut jetté en une prison obscure et infame (…) Le Bascha le fit conduire au supplice(…) il fut rosty à petit feu un peu hors de la ville près le Cimitiere des Chrestiens.

Nous n’aurions jamais fait, et nous serions trop importuns envers votre Majesté, de raconter icy toute les miseres et calamitez que nous souffrons : il suffit de dire que nous sommes icy traittez comme de pauvres bestes, vendus et revendus aux places publiques à la volonté de ces inhumains, lesquels puis apres nous traittent comme des chiens, prodiguans nostre vie, et nous l’ostans, lors que bon leur semble (…).

Tout cecy, Madame, est plus que suffisant pour émouvoir la tendresse de vos affections royales envers vos pauvres subjets captifs desquels les douleurs sont sans nombre, et la mort continuelle dans l’ennuy d’une si douleureuse vie (…), et perdre l’ame apres le corps, le salut apres la liberté, sous l’impatience de la charge si pesante de tant d’oppressions, qui s’exercent journellement en nos personnes, sans aucune consideration de sexe ny de condition, de vieil ou du jeune, du fort ou du foible : au contraire celuy qui paroist delicat, est reputé pour riche, et par consequent plus mal traitté, afin de l’obliger à une rançon excessive, par lui ou par les siens (…) nous implorons sans cesse, jettant continuellement des soupirs au Ciel afin d’impetrer les graces favorables pour la conservation de vostre Majesté, et de nostre Roy son cher fils, destiné de Dieu pour subjuguer cette nation autant perfide que cruelle, au grand souhait de tous les Catholiques, notamment de ceux qui languissent dans ce miserable enfer d’Alger, une partie desquels ont signé cette requeste en qualité, Madame, de vos tres humbles, tres obeyssants, tres fidels serviteurs et vassaux les plus miserables de la terre, desquels les noms suivent selon les Dioceses et Provinces de votre Royaume. »

Le numéro du mois de septembre de l’Afrique Réelle sera un numéro spécial consacré à la repentance et à l’esclavage et, le 1er septembre, je publierai un livre intitulé Esclavage, l’histoire à l’endroit, une arme de réfutation de la doxa culpabilisatrice. Les lecteurs de ce blog et les abonnés à la revue seront informés dès sa parution.

Bernard Lugan

https://bernardlugan.blogspot.com/2020/07/a-quand-les-excuses-dalger-pour-la_11.html