Affichage des articles dont le libellé est Louis X. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Louis X. Afficher tous les articles

dimanche 5 juillet 2020

L'édit royal de 1315 : quand la Monarchie abolit l'esclavage.

6a00e54f0f7ad688340263ec2600b9200c-800wi

Le 3 juillet 1315, il y a 705 ans, le roi Louis X le Hutin, fils de Philippe le Bel, signe un édit, applicable en tous lieux du domaine royal (en fait, le véritable royaume de France, et non les terres sur lesquelles le roi avait « seulement » la suzeraineté), qui abolit le servage et toute forme d’esclavage sur ceux-ci, ce dernier terme pouvant correspondre à la définition d’esclave communément admise de « personne humaine considérée comme une propriété privée de ses libertés, qui ne peut changer d’activité et maintenue dans un état de servitude à l’égard d’un propriétaire, état entretenu par la force ou sous une forme non contractuelle explicite ». En fait, l’esclavage lui-même avait déjà quasiment disparu du monde occidental sous la pression de l’Eglise et parce que, dès les rois mérovingiens (et parfois sous l’influence ou la régence de leur épouse ou mère, comme la reine Bathilde au VIIe siècle, sans doute ancienne esclave et devenue sainte quelques décennies après sa mort), cette pratique « d’abord » économique n’avait plus guère de défenseurs, pour des raisons autant économiques que religieuses. L’édit clôt par la loi un processus déjà quasiment abouti.

L’esprit de cet édit est simple : « Selon le droit de nature, chacun doit naître franc (c’est-à-dire libre de condition) », d’où la maxime « Nul n’est esclave en France » popularisée et appliquée dans le royaume tout entier, ce qui le fait apparaître comme une terre de refuge pour les proscrits de toute l’Europe, et cela jusqu’à… nos jours ! Cette émancipation est aussi un élément de prestige et d’attraction valorisé par la Couronne face à des pays moins avancés sur cette question.

Bien sûr, les raisons de cet édit ne sont pas forcément humanistes en tant que telles, car le roi évoque un achat de son affranchissement par les personnes de condition servile, achat qui doit permettre de ramener quelques pièces dans les caisses royales. Mais c’est cet édit qui permet néanmoins de fixer une fois pour toutes l’interdiction de l’esclavage en France métropolitaine, au point que, au XVIe siècle, lorsque les ports de l’Europe atlantique renouent avec la traite des esclaves en se fournissant sur les marchés de l’Afrique littorale et pour entretenir les grandes exploitations sucrières et cotonnières d’Amérique, les esclaves qui mettent le pied à Bordeaux sont libérés, comme le confirme l’arrêt de la cour de Bordeaux, en 1571, l’exprimant en ces termes : « La France, mère de liberté, ne permet aucuns esclaves », ce dont se félicitera Montaigne en dénonçant « les pratiques de conquistadores » des Espagnols qui baptisaient des hommes qu’ils suppliciaient ensuite sans remord. La France, par ses lois territoriales émancipatrices, ne pouvait ainsi être confondue avec les nations méditerranéennes, orientales et slaves, qui avaient peu de scrupules sur cette question de la possession d’êtres humains…

Mais la colonisation française en Amérique remet en partie en cause l’application de cet édit, puisque les terres lointaines semblent échapper à cette législation et que grands propriétaires et négociants n’hésitent pas à pratiquer l’esclavage et la traite qui l’alimente dans les îles des Antilles, entre autres. Néanmoins, et malgré les pressions des puissances économiques de l’époque, l’Etat royal ne cède pas et l’édit de 1315 reste appliqué, parfois difficilement, sur les terres métropolitaines du royaume. Paradoxalement (quoique…), c’est au siècle des Lumières que les pressions pour « libéraliser » l’esclavage en France (au nom de la liberté économique, qui semble l’emporter, concrètement, sur toutes les autres libertés…) sont les plus fortes, mais elles restent, fort heureusement, vaines, le roi Louis XVI allant même jusqu’à envisager et tenter d’abolir l’esclavage dans les îles françaises d’Amérique en 1776, mais sans y parvenir, l’opinion publique y étant peu favorable, là encore suivant des motivations plus économiques que morales…

En ces temps contemporains de grande confusion mémorielle, il n’est pas inintéressant de se pencher sur l’histoire pour en comprendre tous les ressorts et mieux saisir les enjeux d’aujourd’hui, au-delà des excitations médiatiques… Tout comme il n’est pas inutile de rappeler que, selon la définition de l’esclavage évoquée plus haut et inspirée de celle de l’UNESCO, et au regard des chiffres connus, il y aurait, à travers le monde, environ 40 millions d’esclaves… Oui, 40 millions d’esclaves, en 2020 ! Le silence des grands médias sur cette sinistre réalité est fort curieux et, disons-le tout net, absolument choquant et scandaleux ! L’occasion, donc, de ranimer l’esprit de l’édit royal de 1315, à l’échelle de la planète et épuré de ses considérations financières…

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2020/07/l%C3%A9dit-royal-de-1315-quand-la-monarchie-abolit-lesclavage.html

mardi 11 octobre 2011

13 octobre 1307 Arrestation des Templiers


Au matin du vendredi 13 octobre 1307, tous les Templiers de France, soit plusieurs milliers au total, sont arrêtés sur ordre du roi Philippe IV le Bel (le petit-fils de Saint Louis). 

Cet acte de violence arbitraire met fin à un ordre original de moines-soldats, vieux de près de deux siècles, qui s'est illustré en Terre sainte et s'est acquis puissance et richesse, s'attirant ainsi la jalousie des féodaux et la convoitise des souverains.
Un ordre monastique prestigieux
L'ordre du Temple est né en Terre sainte, en 1119, après la première croisade, à l'initiative du chevalier champenois Hugues de Payns qui voulait protéger les pèlerins se rendant à Jérusalem. Il est officialisé par le concile de Troyes, neuf ans plus tard, à l'initiative de Saint Bernard de Clairvaux. Le prestige des moines-chevaliers au manteau blanc frappé d'une croix rouge est immense pendant les deux siècles que durent les croisades… malgré la trahison du grand maître Gérard de Ridefort à la bataille de Hattîn, en 1187.
La huitième et dernière croisade s'achève par la mort tragique du roi Saint Louis devant Tunis en 1270. 
Dès lors, les dernières possessions franques de Terre sainte tombent définitivement entre les mains des musulmans.
Ceux-ci s'emparent de Saint-Jean-d'Acre le 28 mai 1291 malgré la résistance héroïque des Templiers autour du grand maître Guillaume de Beaujeu.

Les Templiers se replient en Europe
Au début du XIIIe siècle, l'ordre du Temple, chassé de Palestine, n'en dispose pas moins encore d'une force militaire impressionnante de quinze mille hommes, bien plus que n'aurait pu en lever n'importe quel roi de la chrétienté. Mais, de soldats, les Templiers se sont reconvertis en usuriers et ont complètement perdu de vue la reconquête des Lieux saints.
C'est que de considérables donations ont rendu l'ordre immensément riche et l'ont transformé en l'une des principales institutions financières occidentales… et la seule qui soit sûre. Il gère ainsi, en véritable banquier, les biens de l'Église et ceux des rois d'Occident (Philippe le Bel, Jean sans Terre, Henri III, Jaime Ier d'Aragon…).
Ses commanderies qui abritent les moines-soldats, avec aussi une vocation caritative, couvrent l'ensemble de l'Europe médiévale d'une véritable toile d'araignée. On peut voir au sud d'Angoulême, à Cressac, une chapelle rescapée de l'une de ces commanderies et ornée de peintures murales qui évoquent les croisades.
L'opinion européenne commence à s'interroger sur la légitimité du Temple. Le roi Philippe le Bel lui-même a souvenance que les Templiers ont refusé de contribuer à la rançon de Saint Louis lorsqu'il a été fait prisonnier au cours de la septième croisade.
Suivant une idée déjà ancienne, évoquée par Saint Louis et les papes Grégoire X, Nicolas IV et Boniface VIII, Philippe le Bel souhaite la fusion de l'ordre du Temple avec celui, concurrent, des Hospitaliers afin de constituer une force suffisante pour préparer une nouvelle croisade à laquelle le roi de France et le pape Clément V sont très attachés.
L'affaire est mise à l'ordre du jour de plusieurs conciles et l'on élabore même un projet dans lequel Louis de Navarre aurait été grand maître du nouvel ordre. Son dramatique échec résulte de l'opposition obstinée du grand maître Jacques de Molay ainsi que de l'agressivité du ministre du roi, Guillaume de Nogaret.

Le drame
Tous les Templiers de France sont finalement arrêtés par les sénéchaux et les baillis du royaume au terme d'une opération de police conduite dans le secret absolu par Guillaume de Nogaret. Ils sont interrogés sous la torture par les commissaires royaux avant d'être remis aux inquisiteurs dominicains.
Parmi les 140 Templiers de Paris, 54 sont brûlés après avoir avoué pratiquer la sodomie ou commis des crimes extravagants comme de cracher sur la croix ou de pratiquer des «baisers impudiques». L'opinion publique et le roi lui-même y voient la confirmation de leurs terribles soupçons sur l'impiété des Templiers et leur connivence avec les forces du Mal.
Le roi obtient du pape Clément V la suppression de l'ordre, au concile de Vienne, en 1312. Elle est officialisée le 3 avril 1312 par la bulle  «Vox in excelso», bien qu'il soit tout à fait exceptionnel qu'un ordre religieux soit purement et simplement dissous.
Le 3 mai 1312, le pape affecte le trésor des Templiers à l'ordre concurrent des Hospitaliers, à l'exception de la part ibérique qui revient aux ordres militaires locaux. Le roi de France et ses conseillers plaident en faveur de cette solution, respectueuse de la volonté des nombreux bienfaiteurs du Temple.
En 1313, sur la base de documents comptables, l'ordre de l'Hôpital restitue 200.000 livres au trésor royal pour solde de tout compte. Le successeur de Philippe, Louis X,  réclamera toutefois un supplément, estimant que son père a été floué. L'affaire est close en 1317, quand le nouveau roi Philippe V reçoit 50.000 livres supplémentaires.
Avec l'affaire du Temple, la monarchie capétienne montre qu'elle entend suivre son intérêt politique et ne plus se comporter en vassale de l'Église.

La malédiction du grand maître
Au terme d'un procès inique, le grand maître des Templiers, Jacques de Molay, est lui-même brûlé vif à la pointe de l'île de la Cité le 19 mars 1314. Une plaque rappelle le triste sort de cet homme qui ne sut pas réformer son ordre quand il en était temps.

Une légende reprise par Maurice Druon dans son célèbre roman-fleuve Les rois maudits veut qu'à l'instant de succomber dans les flammes, Jacques de Molay ait lancé une malédiction à l'adresse du roi et du pape, les invitant à le rejoindre dans la mort avant la fin de l'année. Or, c'est pourtant ainsi que les choses vont se passer.

Jean Brillet http://www.herodote.net/

samedi 24 septembre 2011

La civilisation paysanne, une histoire plurimillénaire


La terre ne raconte pas qu'une histoire géologique, mais encore humaine. Celle de la civilisation agricole, la mère de toutes les civilisations, qui a dominé l'Europe, depuis les débuts du néolithique jusqu'au milieu du XXe siècle. Des millénaires d'économie paysanne en passe de s'achever ?
Vue du ciel, la France ressemble à un immense jardin savamment aménagé, un damier géant foisonnant de couleurs. On l'a parfois comparée à une marqueterie. Un travail d'orfèvre du paysage, façonné depuis la nuit des temps par la main de l'homme. Parler des paysans, « le nom de la plupart des habitants de France », disait l'historien Michelet, c'est parler de ce paysage. Il n'y a plus de forêts primaires en Europe, guère plus d'espaces sauvages. La terre y est domestiquée partout. Comme l'a écrit Gaston Roupnel dans son Histoire de la campagne française, parue en 1932, au moment où la population urbaine française commençait à dépasser en nombre la population rurale : « la création de la campagne est l'œuvre caractéristique de notre Occident. Elle est la nature et l'esprit de sa civilisation. » C'était vrai du moins jusqu'au début du XXe siècle. La terre et ses hommes semblaient posés là pour toujours, comme dans un tableau de Jean-François Millet, inamovibles et inaltérables.
La terre française se subdivise en ager, saltus et silva, la culture, l'élevage et la forêt. La terre, le village, le clocher. Pareillement, on distingue, depuis Les Caractères originaux de l'histoire rurale française (1931) de Marc Bloch, trois grands types de paysage agricole. À l'est et au centre du bassin parisien jusqu'à la Loire, de grands champs ouverts, entrecoupés de forêts. Plus boisé à l'est, moins à l'ouest (on retrouve la même chose dans le centre et le nord de l'Europe). Ensuite, à l'ouest de la France, le bocage (mis à mal par le remembrement) : là, la prairie succède au champ. Enfin, le sud, les rivages de la Méditerranée, la basse vallée du Rhône et le bassin aquitain, des paysages plus contrastés, tributaires du relief et de l'accès à l'eau. On pourrait compléter un tel tableau selon les différences dans les pratiques agraires, la nature des formations géologiques ou encore le régime de propriété. Mais on a là dans ses grandes lignes la variété des terroirs, des sols et des paysages français.
L'effondrement de Rome fut aussi celui de son modèle agricole
Du début du néolithique jusqu'au milieu du siècle dernier, l'agriculture a changé, certes, mais beaucoup moins qu'entre les années 1950 et aujourd'hui. Une révolution sans précédent. Fernand Braudel datait l'économie paysanne telle que l'ont connue encore nos parents et grands-parents des Xe et XIe siècles. Le philosophe-paysan Gustave Thibon la fait remonter beaucoup plus loin. Il raconte dans Retour au réel (1943) qu'ayant fait lire à un cultivateur ardéchois Les Travaux et les Jours, le grand poème d'Hésiode rédigé au VIIIe siècle avant le Christ, celui-ci s'y est reconnu sans peine. Telle était encore l'agriculture au début du XXe siècle. Une histoire plurimillénaire quasi inchangée.
Cette histoire a commencé bien avant la guerre des Gaules, même si ce sont les Romains qui nous ont laissé la plus abondante littérature sur le sujet. Au XVe siècle, on a recueilli quelques-uns de leurs grands textes, Libri de re rustica, qui ressuscitait Caton l'Ancien, Columelle ou encore Palladius. Les ancêtres de l'agronomie. Toute la littérature romaine est imprégnée de l'ager romanus, la terre romaine, de Virgile à Pline l'Ancien. De l'avoir oublié, Rome en est morte. Car l'effondrement de Rome est aussi un effondrement de son modèle agricole, celui du légionnaire et du magistrat romain, incarné par Cincinnatus au temps de la République, tour à tour paysan et soldat, et qui va être petit à petit supplanté par d'immenses propriétés, administrées par des intendants à la tête d'armées d'esclaves.
Elles ne résisteront ni à la chute de Rome, ni aux Grandes Invasions. Et ce que les hommes perdent, la nature le regagne aussitôt. Ce seront les moines les grands artisans du renouveau, premiers défricheurs de ce qui va devenir l'Europe agricole. De vastes domaines (villae) dominent alors les campagnes. Ils fonctionnent en autarcie et bénéficient d'une main-d'œuvre abondante : les serfs. Les Capétiens vont petit à petit les affranchir, de Philippe Ier à Louis X, lequel disait : « Notre royaume est nommé royaume des Francs. Nous voulons que la chose, en vérité, soit accordée au nom. » C'est ainsi que les serfs vont progressivement racheter les terres qu'ils cultivaient depuis plusieurs générations. Ils vont donner naissance au manant (maneo, je reste).
C'est à partir de Charlemagne que l'on va commencer à s'attaquer au grand massif forestier, à peu près intact, qui couvrait le continent d'ouest en est, de la France à la Pologne.
Les défrichements s'échelonneront jusqu'au XIIIe siècle. Rapidement, 70 % des forêts sont détruites. Une catastrophe écologique, dont portent trace de nombreux manuscrits médiévaux égrenant la répétition d'orages dévastateurs. Conquête fragile donc, d'autant qu'avec la Guerre de Cent Ans (1337-1453) et la peste noire (1347-1350), l'espace agricole reflue brutalement. Quant à la population, elle se voit réduite de presque la moitié. 17 millions d'âmes vers 1320, plus que 8 à 10 millions vers 1440, dispersées dans des communautés clairsemées.
C'est outre-Manche que naquit le capitalisme agricole
Quand la France rurale se redresse au milieu du XVIe siècle, elle restaure d'abord un état antérieur, celui qui prévalait deux siècles plus tôt. Si le servage disparaît, la fiscalité royale prend sa suite. La liberté conquise en échange d'une nouvelle servitude ! Au XVIIe siècle, l'Europe sort enfin du dérèglement écologique introduit par le défrichage de la forêt européenne. Les jachères cèdent la place à la culture de légumineuses qui fixent l'azote. Moyennant quoi, on obtient un abondant fourrage qui permet de nourrir le bétail, bétail qu'il faudra à son tour enclore. C'est ainsi que l'on invente la haie et la forêt maillée, qui joueront un si grand rôle dans le rééquilibrage du climat. Dès lors, on ne va plus mourir de faim en Europe.
Dans cette affaire, la pomme de terre joue un grand rôle, même si elle ne sera réellement consommée en France qu'au XVIIIe siècle. Parallèlement, les rendements augmentent (de 40 % tout au long du siècle). L'emploi de la charrue lourde se répand. Mais qu'on ne s'y trompe pas, si l'animal de trait est bien le grand auxiliaire des paysans, la plupart d'entre eux doivent s'en passer. À la veille de la Révolution, Lavoisier ne dénombrait que 3 millions de bœufs et 1,5 million de chevaux de trait.
Deux agricultures antagonistes se font face. Une agriculture de subsistance (constituée de parcelles et lopins de terre) et agriculture de grands domaines, orientés vers le marché des villes. La France se distingue de l'Angleterre et de la Prusse où le modèle de la grande propriété devient prédominant. Seigneurs et gros fermiers, alliés outre-Manche, sont déjà en train d'inventer ce qu'il faut bien appeler un capitalisme agricole. La coalition française se fera au contraire en agrégeant paysannerie pauvre et moyenne contre les survivances féodales. Ce qui ne sera pas sans conséquence en 1789.
La nouveauté, c'est l'essor démographique. D'une moyenne de 18 à 20 millions entre 1560 et 1720, la population grimpera à 27 millions en 1789. Un tel accroissement rendra une révolution inévitable : soit agricole (augmentation des rendements), soit politique (redistribution des terres). On sait ce qu'il en adviendra. 1789 va parachever la conquête de la propriété paysanne, déjà largement entamée sous l'Ancien Régime.
La Révolution invente une République de propriétaires. De la vente des biens nationaux au Code civil, tout concourt à l'appropriation des terres, avec pour conséquence le renforcement de la parcellisation. Ce qui fait que les fermes seront moins grandes au début du XXe siècle qu'elles ne l'étaient au XVIIe. Le Code civil d'abord, puis la conscription vont donner une nouvelle réalité au paysan français : il sera propriétaire, citoyen et soldat. Cléricaux et républicains se rejoignent sur ce point : les campagnes sont les gardiennes de toutes les vertus, quelles soient chrétiennes ou républicaines ne change rien à l'affaire.
L'ex-majorité paysanne se retrouve en minorité chez elle
On a défini le XIXe comme l'âge d'or de la paysannerie. En termes de revenus agricoles, c'est vrai surtout du Second Empire et des premières années de la IIIe République, qui s'appuie sur la paysannerie, tout à la fois pour contenir une éventuelle réaction de la noblesse et écarter tout risque d'une révolution rouge. L'essor urbain crée une demande. La construction d'un réseau ferré, de canaux et de routes contribue au développement d'un marché national et provoque un début de spécialisation dans les productions. Tout cela, néanmoins, se fait avec la lenteur du temps paysan.
La guerre va porter un premier coup à l'agriculture. De 1,5 à 2 millions de paysans sont mobilisés, les animaux réquisitionnés. Mais elle n'affecte guère le modèle agricole français, toujours dominé par la polyculture et l'exploitation familiale, que la crise des années trente ne va pas épargner (le revenu agricole baisse de 50 % entre 1929 et 1935). Mais ce n'est qu'au milieu du siècle que l'agriculture sera mise au défi de la modernisation. C'en est fini alors de la résistance spécifiquement française à l'industrialisation. Rappelons à cet égard que la première industrialisation anglaise a commencé à vider les campagnes dès le XVIe siècle ! En France, au recensement de 1906, 43,8 % de personnes vivaient encore directement de la terre. 31 % en 1954. Depuis, c'est l'hémorragie. En 1990, il ne restait que 924 000 exploitations agricoles. En 2005, elles ne sont plus que 567000. Aujourd'hui, plus que l'exode rural, c'est le non-remplacement de paysans atteints par la limite d'âge qui menace de désertifier les campagnes.
Il serait difficile aujourd'hui de parler de l'ordre éternel des champs, cher aux agrariens, tant le monde agricole a subi des mutations radicales. Ici, comme ailleurs, le capitalisme a triomphé, bouleversant les pratiques culturales ancestrales. En quelques années, on est passé d'une civilisation de la lenteur à un monde de la vitesse, de la traction animale à la traction mécanique. L'agriculture française a ainsi fait sa révolution industrielle avec un siècle de retard, transformant le paysage par les monocultures et le remembrement (de la haie, faisons table rase). Le lexique enregistre cette transformation, les agriculteurs se substituant aux paysans. Pareillement, le passage de la polyculture à la monoculture, du sol au hors-sol, de l'extensif à l'intensif, de l'agraire à l'agroalimentaire, a accompagné cette métamorphose. Partout, la même standardisation. Jusque dans l'élevage, qui a vu disparaître les races rustiques au profit d'une politique de la race unique.
Chemin faisant, c'est à la désagrégation spatiale du monde rural que l'on a abouti. Comme on a rompu la relation à l'intérieur du village, on va la chercher à l'extérieur. Nulle part ailleurs qu'ici, l'on ne se sert autant de la voiture. Le permis de conduire est devenu le grand rite de passage des campagnes. Sait-on que les femmes d'agriculteurs sont la catégorie de la population qui se déplace le plus en voiture (hors les professionnels de la route) dans un paysage de plus en plus dépeuplé ? Car les campagnes n'en finissent pas de se vider, du moins de leur population agricole. De 1984 à 1999, la proportion de paysans y est passée de 15 à 10 %. À l'inverse des retraités (de 20,9 à 27,1 %). L'ex-majorité paysanne se retrouve ainsi en minorité chez elle.
« L'exode des familles paysannes est (…) le péché mortel du monde chrétien »
Les paysans préfigurent ce que menace d'être la société française à l'horizon 2030 : une population vieillissante. Il n'y a d'ores et déjà plus assez de jeunes agriculteurs pour maintenir une population agricole au niveau dérisoire de 3 à 3,5 % des actifs. Cette population est par ailleurs très inégalement répartie. 58 % dans l'ouest au sens large et 1 % en Ile-de-France. Deux France rurales se dessinent : la « diagonale du vide », qui se dépeuple et court des Ardennes aux Pyrénées ; et une autre, où la périphérie des villes n'en finit pas de s'élargir et qui recouvre la façade Atlantique et le sud.
Pour conserver l'unité organique du monde agricole, il aurait fallu ne pas le sacrifier sur l'autel de la modernisation, immolant le plus grand nombre à la course aux rendements. C'est pourtant le choix qu'ont fait nos dirigeants, politiques autant qu'agricoles. Ils n'ont pas seulement travaillé à la ruine de l'agriculture traditionnelle, mais à la fin d'un monde. Une histoire vieille de 7000 ans, en passe de s'achever, dont l'écrasante majorité d'entre nous est le résultat, descendant d'une lignée paysanne ininterrompue jusqu'au XXe siècle. Un drame qu'a ainsi résumé Yves de Hauteclocque, ancien président des maires ruraux de France : « L'exode contre-nature des familles paysannes est la faute universelle du XXe siècle, le péché mortel du monde chrétien. »
On ne compte plus les grands livres qui retracent cette agonie (et en nourrissent la nostalgie). De l'extraordinaire Histoire de la campagne française de Gaston Roupnel ( 1932) à La Fin des paysans d'Henri Mendras (1967). Du Cheval d'orgueil de Pierre-Jakez Hélias (1975) à Montaillou, village occitan d'Emmanuel Le Roy Ladurie (1975). De L'Agriculture assassinée de Jean-Clair Davesnes (1992) aux quatre volumes de l'Histoire de la France rurale dirigés par Georges Duby et Armand Wallon (1977), dont le dernier tome s'intitule significativement « la fin de la France paysanne ». Et avant eux les romanciers : Jean Giono, Henri Bosco, René Bazin, Jean de La Varende, Charles Ferdinand Ramuz qui disait du paysan qu'il était « l'homme des pouvoirs premiers », ou Henri Pourrat qui écrivait : « La terre est la perpétuelle mère des peuples. »
Ce sont d'ailleurs ces auteurs du courant ruraliste qui ont réhabilité le mot « paysan » (ce n'était jusque-là qu'un rustre), au moment où les derniers d'entre eux choisissaient, ironiquement, de devenir des agriculteurs, des agromanagers ou des fournisseurs de matières premières. Un seul pays a voulu liquider définitivement sa paysannerie, l'URSS. Nous n'en sommes pas là. Mais la Russie nous met en garde contre les malheurs d'un monde sans paysans.
François Bousquet Le Choc du Mois décembre 2008