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vendredi 17 novembre 2023

1543-1544 : Quand la flotte ottomane passait l'hiver à Toulon

 

1543-1544 : Quand la flotte ottomane passait l'hiver à Toulon

Cet épisode méconnu de l'Histoire de France n'est pas un énième coup de force des musulmans sur le Sud de la France, comme on pourrait le croire. L'occupation de Toulon se fit à l'invitation de François Ier qui demanda à la population de quitter la ville, avec promesse d'un dédommagement, afin de laisser la place à 30 000 marins qui comptaient vivre sur le pays durant l'hiver 1543-1544... et y rester. Ils finirent par quitter la ville de Toulon en mai 1544.

La cathédrale de Toulon fut saccagée et transformée en mosquée. Une grande majorité des enfants de moins de 7 ans des environs furent enlevés et réduits en esclavage. Les toulonnais ne furent jamais indemnisés par François Ier qui dut payer une indemnité de départ afin que les Turques quittent la ville !

Après les grands sacs de Toulon de 1162, puis 1198, par les musulmans, cette occupation de la ville resta durablement dans la mémoire des habitants.

L'alliance franco-turque pour se partager l'Europe de l'Ouest

Ayant perdu face à Charles Quint, le 28 juin 1519, l'élection à la couronne impériale qui lui aurait apporté un surcroît de prestige et un réel pouvoir diplomatique sur l'Europe, François Ier va se lancer dans une néfaste alliance avec l'Empire ottoman qui sera très critiquée en France et qui fera l'effroi du reste de l'Europe qui luttait contre l'invasion musulmane de sa partie orientale et contre l'insécurité du commerce maritime en Méditerranée.

Son orgueil ayant été atteint, François Ier noua des relations diplomatiques avec les turcs dès 1520, pour finalement s'engager à leur côté en 1538. Ce sera, pour une escadre française commandée par le baron de Saint Blancard, un long périple sur les côtes italiennes durant lequel pillages, razzias, destructions de fortification, captures d'esclaves furent le lot quotidien. On compte plus d'un milliers d'esclaves cédés aux turcs par la France durant ce périple.

Cette lamentable croisière qui n'amena rien à la France s'acheva à Constantinople. 

La campagne franco-turque de 1543 & le sac de Nice

En avril 1543, la flotte turque commandée par Barberousse accompagné de l'ambassadeur de France, Paulin, quitta les rivages de Tunis (Un temps menacés par les Espagnols) pour aller attaquer les terres de Charles Quint. Jusqu'à début juillet 1543, elle ravagea et razzia les Pouilles, Calabre et Sicile faisant main basse sur tout ce qui avait de la valeur et faisant la chasse aux esclaves.

La flotte ottomane fit ensuite route vers Marseille où elle arriva mi-juillet. L'accueil de cet allié de la France fut grandiose et festif comme l'avait souhaité François Ier qui avait tenu à envoyer un "Fils de France", François de Bourbon et duc d'Enghein.

Avant de faire escale pour l'hiver, un dernier périple rassembla : une escadre de 50 vaisseaux français commandée par le duc d'Enghein ; la flotte turque de 150 vaisseaux commandée par Barberousse ; des troupes commandées par Paulin.

Cette armée Franco-turque arriva le 5 août 1543 dans la rade de Villefrance/mer avec pour objectif de faire le siège de Nice (Alors possession du Duc de Savoie). Après deux semaines de bombardement intensif la ville fut prise, mais pas la place forte du Château qui fut assiégée jusqu'à l'arrivée des renforts du Duc de Savoie. Nice fut en grande partie saccagée et incendiée au moment du départ de la coalition franco-turque (8 et 9 septembre 1543).

Durant le siège de la place forte de Nice, une partie des ottomans eut le temps de razzier l'arrière pays niçois faisant entre 500 et 1500 captifs promis à l'esclavage. Heureusement, leurs bateaux furent interceptés au large de la Sardaigne par des navires espagnols.

La flotte franco-turque resta jusqu'au 25 septembre 1543 au large de Cannes, dans les îles de Lérins. Les Turcs y commirent un dernier méfait : ils capturèrent à Antibes 300 enfants et des religieuses. 

La France garde un peu de dignité

Depuis le siège de Nice, une forte mésentente se développa entre Turcs et Français au point où Barberousse décida de rentrer à Constantinople pour l'hiver. Il reprochait à la diplomatie française ses hésitations (François Ier avait une forte opposition au sein de son conseil).

Le principal reproche des Turcs fut d'ordre financier. Après la capitulation de la ville de Nice et de ses 2 000 habitants, l'ambassadeur de France, se rappelant qu'il était Chrétien, décida de mettre hors de portée des Ottomans les niçois promis à l'esclavage.

Pour Barberousse qui vivait de la vente d'esclave, cette décision fut rude ! A tel point qu'il décida de rompre l'alliance avec la France. François Ier fit tout pour le retenir afin de reconstituer la coalition pour la campagne de 1544. Il finit par proposer aux Ottomans de les héberger, tout frais payés, à Toulon pour l'hiver...

L'occupation de Toulon de l'hiver 1543-1544

Elle est restée longtemps dans la mémoire des Toulonais. Il y a de quoi ! Que diriez-vous si le gouvernement vous demandait de quitter votre ville, à vos frais, pour héberger des migrants sub-sahariens?

«… « Presque tous les habitants de Toulon durent quitter la ville, abandonner leurs maisons, leurs métiers… pour faire place à des alliés pires que des ennemis… Les matelots enlevaient les jeunes garçons et les emmenaient esclaves sur leurs vaisseaux. Toutes ces atrocités se commettaient impunément. Barberousse, en véritable maître, ne permettait pas qu’on sonnât les cloches dans les églises…»

Le 14 octobre 1443, près de 200 galères turques entrèrent dans la rade de Toulon et quelques 30 000 hommes envahirent la ville. Barberousse s'installa dans une savonnerie qu'il transforma en palais fastueux.

Six mois durant, jusqu'en mai 1544, Toulon fut transformée en caravansérail : La cathédrale Sainte-Marie-Majeur fut transformée en mosquée; les tombes des nobles et des notables profanées et pillées. Les capitaines de l'escadre française fraternisèrent avec les corsaires de barberousse; organisant d'interminables banquets avec remises de cadeaux (Au frais de la Couronne). 

Le gouverneur Adhémar de Grignan exigea que la monnaie turque surévaluée ait cours dans tout le pays, promettant une indemnisation aux personnes spoliées. Il interdit de donner des sépultures chrétiennes aux prisonniers chrétiens morts dans les prisons.

Les hommes et les femmes capturées par les Turcs furent vendus à l'ancan aux îles d'Hyères. Les janissaires enlevaient les enfants et les jeunes gens dans tous les villages alentour. Les jeunes gens étaient destinés à ramer sur leurs galères. Quant aux enfants, ils subirent le sort de tout enfant captif européen : embrigadé et transformé en soldat fanatique d'Allah.

L'économie locale fut ruinée par cette occupation. Des plaintes et des ambassades auprès de François Ier ne tardèrent pas. Il commença par les ignorer pour enfin reconnaître les méfaits de l'Armée d'Orient (Sans mentionner les Turcs) le 20 avril 1544. Les habitants furent exemptés de contributions et de Tailles.

Les corsaires et les janissaires demandèrent leurs soldes des capitaines français et non de Barberousse.

Un épilogue honteux pour la France

Suite à l'incertitude de l'alliance avec François Ier, Barberousse finit par partir en emmenant et la flotte française de 52 vaisseaux... et l'Ambassadeur de France Paulin qui fut contrait de suivre Barberousse partout où il irait.

Finalement, François Ier négocia le départ de la flotte ottomane en versant une très forte somme de 800 000 écus d'or.

Le 26 mai 1544, Barberousse quittait la Provence laissant aux habitants de Toulon un amère souvenir de cette invitation de François Ier.

Pour en savoir plus :

Nous vous recommandons vivement ce petit ouvrage à prix modique (10€)

Les barbaresques - Jacques Heers - Collection Tempus

Retrouvez le résumé de cet ouvrage dans le lien ci dessus

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2015/05/1543-1544-quand-la-flotte-ottomane-passait-l-hiver-a-toulon.html

mercredi 2 août 2023

Les exploits héroïques de Scanderbeg, roi d’Albanie

 

Le Père Jean-Nicolas Duponcet (1660-1723) s’est attelé en son temps à rédiger la biographie d’un personnage inconnu de la plupart des Français, à savoir Scanderbeg, roi chrétien d’Albanie au XVe siècle.

La plupart de nos contemporains auront de la peine à imaginer que l’Albanie fut autrefois catholique et qu’elle compta un roi dont les exploits guerriers contre les envahisseurs ottomans en firent l’une des grandes figures renommées de la Chrétienté. Les Albanais étaient à l’époque souvent appelés Epirotes.

L’histoire de Scanderbeg débute mal. Son nom de baptême est Georges Castriot. Il est l’un des quatre fils du roi Jean Castriot. En ce début du XVe siècle, Amurat II, empereur des Turcs, mène des invasions en Europe. Ayant déjà conquis une partie de la Grèce, il franchit les frontières de l’Albanie et brisa toute résistance, imposant rapidement ses conditions au roi Jean. Parmi ces conditions, il réclama que les quatre princes royaux furent livrés en otages aux Turcs. Au mépris des traités, ces enfants royaux furent élevés dans l’islamisme et renommés. C’est ainsi que le cadet des quatre fils du roi fut appelé Scanderbeg. Au fil du temps, grandissant, Scanderbeg développa d’évidents dons guerriers. C’est probablement ce qui fit qu’il fut le seul des quatre fils princiers à être épargné par l’empereur turc, les trois autres étant mis à mort. Scanderbeg fut obligé de gagner la confiance de l’empereur musulman, de feindre de s’être assimilé à eux et de devenir l’un de ses meilleurs officiers. Scanderbeg finit par s’évader et rejoindre son pays natal où il fut acclamé et monta sur le trône, son père étant entretemps décédé. Ce fut le début d’un règne qui dura vingt-quatre ans. Vingt-quatre années de guerres et de victoires impensables. Durant tout son règne, Scanderbeg fit face inlassablement à la succession de tentatives d’invasions ottomanes, mais, béni de Dieu, il obtint chaque fois la victoire malgré une constante infériorité numérique de son armée. Humiliant l’empereur turc en lui infligeant défaite sur défaite, il tenta d’obtenir que les trônes chrétiens s’unissent pour affranchir toute l’Europe de la tyrannie des Turcs. Mais les intérêts particuliers l’emportèrent systématiquement sur le bien commun de la religion chrétienne. Il y eut un dernier espoir lorsque le pape Pie II fut sur le point d’embarquer pour passer en Epire et déclarer Scanderbeg général des armées chrétiennes conjurées contre la Turquie. Hélas, sur le chemin, le pape mourut à Ancône et toutes les troupes de la Chrétienté qui devaient passer en Epire avec lui se retirèrent et reprirent le chemin de leur pays. Mais malgré cela, Scanderbeg continua sans fléchir de porter le glaive contre l’envahisseur mahométan et de systématiquement le repousser, quelles que soient les difficultés rencontrées et la multitude de troupes face à lui. Dans le bref que le pape Paul II envoya à Philippe, duc de Bourgogne, pour l’exhorter à prendre les armes contre les Turcs, Scanderbeg est décrit comme ce brave champion de Jésus-Christ, qui a combattu plus de vingt ans pour la défense de sa foi. Après s’être confessé et avoir reçu le Saint-Viatique et l’Extrême-Onction avec de grands sentiments de piété, Scanderbeg rendit son âme à Dieu le 17 janvier 1467, à 63 ans. Sa mort sonna le glas de l’Albanie chrétienne qui, sans son chef héroïque, plia rapidement sous les coups de l’envahisseur ottoman.

Ce livre est remarquablement bien écrit et il faut remercier les éditions Saint-Remi de l’avoir réédité, et de façon aussi soignée, avec une belle couverture cartonnée et un joli papier ivoire. Ce récit permettra en outre de se souvenir que des Italiens, des Allemands et des Français ont combattu sous les ordres de Scanderbeg.

Les exploits héroïques de Scanderbeg, roi d’Albanie, Père Jean-Nicolas Duponcet, éditions Saint-Remi, 324 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-exploits-heroiques-de-scanderbeg-roi-dalbanie/170235/

mardi 18 juillet 2023

29 mai 1453 : la chute de Constantinople et d’un empire millénaire

 

Qui aurait dit qu’un empire aussi puissant et majestueux que celui de Constantinople, apparu en 395 après Jésus- Christ et ayant dominé toutes les terres des montagnes des Balkans jusqu’aux pyramides d’Égypte, aurait été réduit, à la fin de ce XVe siècle, à sa seule ville maîtresse surnommée autrefois la Nouvelle Rome ? Comment ce royaume, maître de l’Orient pendant plus d’un millénaire, fut-il réduit à néant, ce 29 mai 1453 ?

Malgré la chute de l’Empire romain d’Occident en 476, l’ancienne Byzance sut, au fil des siècles, rivaliser avec les splendeurs antiques de la ville éternelle de Rome ainsi qu’imposer sa domination sur une partie du bassin méditerranéen. Malheureusement pour elle, le schisme de 1054 ainsi que l’hostilité et la jalousie des royaumes émergents d’Occident l’isolèrent politiquement et religieusement. Laissée seule face à un ennemi terrible, Constantinople ne put empêcher l’érosion de son territoire face à un adversaire de plus en plus puissant. Ainsi, l’émergence d’un islam conquérant porté par les Ottomans fit débuter le long déclin d’un empire marqué par la perte successive de l’Égypte, de la Terre sainte et, enfin, peu à peu, de l’Anatolie. Une situation de plus en plus alarmante qui permit aux armées ottomanes d’arriver jusqu’au porte même de Constantinople, en l’an 1453.

Malgré les appels à l’aide faits aux princes et aux rois d’Europe, seules quelques troupes venues d’Italie vinrent aider les derniers défenseurs épuisés de Constantinople qui, du haut des antiques remparts de la ville, firent face aux dizaines de milliers de soldats ottomans ainsi qu’à leurs redoutables canons. Le sultan Mehmed II, fin tacticien, fit établir une véritable ceinture de fer autour de la cité sous la forme d’un blocus afin qu’aucun ravitaillement ni aucune aide ne puissent parvenir aux Byzantins. Ce fut ainsi une flotte composée de plus d’une centaine de navires qui encercla la rade du port de Constantinople et qu’aucune arme, même le terrible feu grégeois, n’aurait pu anéantir.

Après de courageux combats et une lutte acharnée, l’empereur Constantin XI finit par succomber sous le coup des cimeterres ottomans et des balles des janissaires, au cours d’un assaut en ce 29e et funeste jour du mois de mai 1453. Avec la disparition de leur basileus mais aussi l’effondrement de leurs murailles cédant face aux feux des bombardes, les derniers soldats abandonnèrent leur poste ainsi que la cité et ses habitants. Ces derniers et leurs biens furent livrés aux pillages, au carnage ainsi qu’à l’horreur de l’esclavage pour ceux qui refusèrent d’abjurer leur foi chrétienne. Ce jour de malheur et de calamité marqua ainsi par le sang la fin de l’Empire romain d’Orient.

Mehmed II, vainqueur et conquérant, fit de celle qui deviendrait la Sublime Porte la nouvelle capitale de son immense domaine. Il n’hésita pas à marquer la cité dans ses édifices afin de montrer à tous ses adversaires la supériorité de sa civilisation et de sa religion. Ainsi le sultan fit transformer la majestueuse basilique Sainte-Sophie en mosquée. Cet acte fut d'ailleurs répété par le président turc, Recep Erdoğan, en 2020, et cela, malgré le changement, en 1934, du statut de l’ancien édifice religieux en musée. Erdoğan, le nouveau sultan qui, à l'heure où sera publié cet article, joue sa réélection !

Il faut évoquer comment Sainte-Sophie fut transformée en mosquée, ce 29 mai 1453, il y a tout juste 570 ans. Un terrible sacrilège au cours duquel les prêtres furent massacrés sur l'autel avant que l'imam, en présence du sultan, ne monte en chaire pour proclamer le nom d'Allah. Effondrement d’une civilisation, la chute de Constantinople marqua la fin d’un pouvoir millénaire remontant aux origines de l’antique Rome.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/29-mai-1453-la-chute-de-constantinople-et-dun-empire-millenaire/

dimanche 21 février 2021

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 10/10

Il faudra attendre la guerre de Crète (1645-1669) pour qu’un conflit d’envergure, s’inscrivant dans la longue guerre euro-turque, réanime le théâtre méditerranéen et pour que l’empire ottoman enregistre l’un de ses derniers triomphes. Le prétexte de cette guerre est la capture en 1644 de la belle épouse du sultan par les Chevaliers de Malte. En représailles, les Turcs débarquent en Crète et s’emparent de l’île, que personne ne pourra leur arracher. Venise ne parvient pas à briser les lignes de communications turques : elle doit demander la paix et abandonner la Crète. La dernière grande île du bassin oriental tombe aux mains des Turcs, 98 ans après Lépante. Avec la marche de Kara Mustafa sur Vienne en 1683, ce sera le chant du cygne de l’empire ottoman. La défaite devant Vienne annonce la perte de la Hongrie et du Nord de la péninsule balkanique. La Sublime Porte est sur le déclin, sous les coups de boutoirs des armées habsbourgeoises, dirigées par ce génie militaire que fut le Prince Eugène de Savoie-Carignan. L’empire ottoman ne menacera plus l’Europe. Et les Européens s’empresseront d’oublier le danger turc.

Aujourd’hui, avec le déclin démographique de l’Europe et l’amnésie généralisée qui s’est emparé de nos peuples dans l’euphorie d’une société de consommation, le danger turc est pourtant bien présent. Une adhésion à l’UE submergerait l’Europe et lui ferait perdre son identité géopolitique, forgée justement pendant plus d’un millénaire de lutte contre les irruptions centre-asiatiques dans sa périphérie ou carrément dans son espace médian. L’Europe doit être vigilante et ne tolérer aucun empiètement supplémentaire de son territoire : à Chypre, dans l’Égée, dans le Caucase, sur le littoral nord-africain où subsistent les “presidios” espagnols, dans les Canaries, il faut être intransigeant. Mais dans quel esprit doit s’inscrire cette intransigeance ? Dans l’esprit de l’Ordre de Saint-Jean, bien évidemment, qui a toujours refusé de lutter contre une puissance chrétienne ou de s’embarquer dans des alliances qui s’opposaient à d’autres pactes où des puissances chrétiennes étaient parties prenantes : on a en tête les alliances contre-nature que concoctaient les Byzantins sur leur déclin et qui ont amené les Turcs en Thrace. L’Ordre a toujours su désigner l’ennemi géopolitique et en a tiré les conséquences voulues.

L’idéal bourguignon du XVe siècle, très bien décrit dans le beau livre de Bertrand Schnerb, correspond parfaitement à ce qu’il faudrait penser aujourd’hui, au-delà des misères idéologiques dominantes et des bricolages insipides de nos intellectuels désincarnés ou de nos médiacrates festivistes. Notre idéal remonte en effet à Philippe le Bon, le fils de Jean sans Peur et d’une duchesse bavaroise, qui prête à Lille, le 17 février 1454, le fameux “Vœu du Faisan”, un an après la chute de Constantinople. Le “Vœu du Faisan” est effectivement resté un simple vœu, parce que Trébizonde est tombée à son tour. Les Ducs de Bourgogne voulaient intervenir en Mer Noire et harceler les Ottomans par le Nord. Deux hommes ont tenté de traduire ce projet dans les faits : Waleran de Wavrin et Geoffroy de Thoisy. L’idéal de la Toison d’Or et l’idéal alexandrin de l’époque s’inscrivent aussi dans ce “Vœu” et dans ces projets : il convient de méditer cet état de choses et de l’actualiser, à l’heure où ces mêmes régions balkaniques, pontiques et caucasiennes entrent en turbulences. Et où, avec Davutoglu, la Turquie s’est donné un ministre des affaires étrangères qui qualifie ses options géopolitiques de “néo-ottomanes”.

Lépante est l’aboutissement d’une guerre longue. Nous l’avons vu. Après Lépante, cette guerre longue a connu une accalmie. Plusieurs signes indiquent aujourd’hui que les quelques braises aux trois quarts éteintes qui sommeillaient encore vaille que vaille dans les reliefs du vieil incendie sont en train de se raviver, de rougeoyer dangereusement. Allumeront-elles un nouvel incendie ? Sans doute. La longue mémoire, dans les guerres longues, est une arme redoutable. Songeons-y. Et préparons-nous.

Robert Steuckers, achevé à Forest-Flotzenberg, 15 novembre 2009.

• nota bene : retrouvez ce texte ainsi que d'autres de R. Steuckers sur le blog dédié à ceux-ci

♦ Bibliographie :

  • Paul AUPHAN, Histoire de la Méditerranée, La Table Ronde, Paris, 1962
    • Jack BEECHING, Don Juan d’Austria – Sieger von Lepanto, Prestel-Verlag, München, 1983
    • Wim BLOCKMANS, Keizer Karel – 1500-1558 – de utopie van het keizerschap, Uitgeverij Van Halewyck, Leuven, 2000-2001
    • Alain BLONDY, Geschiedenis van Cyprus, Uitgeverij Voltaire, ’s Hertogenbosch, 2000
    • Henry BOGDAN, Histoire de la Hongrie, PUF (qsj?, n°678), 1966
    • Fernand BRAUDEL, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Armand Colin, 2 tomes, 1966-1985 (6ème éd.)
    • Fernand BRAUDEL, Autour de la Méditerranée, Fallois (Livre de Poche, coll. “Références”, n°460), 1996
    • Louis BRÉHIER, Vie et mort de Byzance, Albin Michel, 1946-1969
    • Gérard CHALIAND, Guerres et civilisations, Odile Jacob, 2005
    • Edmonde CHARLES-ROUX, Don Juan d’Autriche, bâtard de Charles-Quint, éd. Racines, Bruxelles, 2003
    • Aymeric CHAUPRADE, “Civilisations turque et européenne : 3.000 ans d’opposition”, in Revue française de géopolitique n°4,  “Géopolitique de la Turquie”, Ellipses, 2006
    • André CLOT, Soliman le Magnifique, Fayard, 1983
    • Philippe CONRAD, “Tableau historique de l’affrontement entre Européens et Turcs”, in Revue française de géopolitique n°4, “Géopolitique de la Turquie”, Ellipses, 2006
    • Roger CROWLEY, Empires of the Sea – The Final Battle for the Mediterranean – 1521-1580, Faber and Faber, London, 2008
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    • Ghislaine DE BOOM, Les voyages de Charles-Quint, Office de publicité, Bruxelles, 1957
    • Maurice DES OMBIAUX, Le dernier des paladins – Don Juan, fils de Charles-Quint, L’édition d’art, Paris, 1926
    • Hellmut DIWALD, Der Kampf um die Weltmeere, Droemer Knaur, München/Zürich, 1980
    • John H. ELLIOTT, Imperial Spain – 1469-1716, Penguin, Harmondsworth, 1970
    • Claire-Eliane ENGEL, L’Ordre de Malte en Méditerranée (1530-1798), Rocher, Monaco, 1957
    • Dominique FARALE, Les Turcs face à l’Occident – Des origines aux Seldjoukides, Economica, 2008
    • Dominique FARALE, La Turquie ottomane et l’Europe. Du XIVe siècle à nos jours, Economica, 2009
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    • Giuliana GEMELLI, Fernand Braudel e l’Europe universale, Marsilio Editore, Venezia, 1990
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    • Philipp HILTEBRANDT, Der Kampf um Mittelmeer, Union Deutsche Verlagsgesellschaft, Stuttgart, 1940
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    • Peter SCHOLL-LATOUR, Allahs Schatten über Atatürk – Die Türkei in der Zerreissprobe – Zwischen Kurdistan und Kosovo, Goldmann, Munich, 2001 (livre consacré à l’actualité turque mais illustré de nombreuses références et exemples historiques, nous permettant de lier l’actualité à l’histoire)
    • Jean-François SOLNON, Le turban et la stambouline – L’empire ottoman et l’Europe, XIV°-XX° siècle, affrontement et fascination réciproques, Perrin, 2009
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    • Carmen UTRERA & Dolores CRUZ, Cronologia de la Historia de España (I) – Desde la Prehistoria hasta el siglo XV, Acento Editorial, Madrid, 1999
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    • Hendrik VERBRUGGE, Keizer Karel – Testament van een Habsburger, Lannoo, Tielt, 2000
    • Michael W. WEITHMANN, Balkan-Chronik – 2000 Jahre zwischen Orient und Okzident, Pustet/Styria, Regensburg/Graz, 1995
    • Michael W. WEITHMANN, Die Donau – Ein europäischer Fluss und seine 3000-jährige Geschichte, Pustet/Styria, Regensburg/Graz, 2000
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    • Alvise ZORZI, Histoire de Venise – La République du Lion, Perrin, coll. Tempus, n°95, 2005 (3ème éd.)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/49

samedi 20 février 2021

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 9/10

  

Longtemps, c’est une mêlée effroyable, sur l’espace restreint de quelques planches flottantes. La fumée de la poudre aveugle tous les combattants. Don Juan est devant, en première ligne, à côté de ses valeureux soldats. Don Luis de Requesens l’exhorte à ne pas s’exposer. Il répond : “Ma vie ne vaut pas mieux en ce moment que celle du dernier des soldats. Je vaincrai ou je mourrai l’épée à la main : ne pensez qu’à votre devoir, comme je pense au mien. Chacun de nous est maintenant à la miséricorde de Dieu”. Don Luis obtempère et la fine fleur de l’aristocratie espagnole se range autour du jeune chef aimé et incontesté. Il y a là le Comte de Priego, Rodrigo de Benavidès, Luis de Cardora, Philippe de Heredia, Ruy Diaz de Mendoza, Juan de Guzman et une flopée de jeunes nobles qui veulent, ce jour-là, dans cette effroyable mêlée, gagner quelques morceaux de gloire. Ils attaquent. Ils sont repoussés. Ils attaquent encore. Le régiment de Sardaigne de Don Lopez de Figueroa plie sous l’assaut turc.

Don Bernardino de Cardenas est renversé par un coup d’espingole et Don Juan le remplace aussitôt à la tête de ses soldats. En face d’eux, Ali Pacha en personne, qui délaisse son arc pour combattre au corps à corps son adversaire, le fils de Charles Quint. À ce moment-là, nous rappelle l’écrivain wallon Maurice des Ombiaux, le capitaine général de la chrétienté, le brave amiral du pape, Marco Antonio Colonna, avec le navire du bey ottoman de l’Eubée (le Négropont) dont il vient de s’emparer, fonce à toute vitesse sur la Sultana. La proue de la galère turque capturée s’enfonce profondément dans le navire amiral d’Ali Pacha. Les arquebusiers du pape mitraillent les Turcs et Don Juan lance un nouvel assaut. Le fils de Charles Quint tient une hache et une épée à large lame. Sardes et Espagnols sont galvanisés : plus rien ne les arrête, leur fureur balaie le pont, plus aucun janissaire ne résiste. Ils prennent l’étendard du Prophète venu de La Mecque. Ali Pacha est blessé, une balle d’arquebuse l’a frappé au front. Il s’écroule. Un soldat lui tranche la tête et la fiche sur une pique. Don Juan est horrifié et fait immédiatement jeter la tête à la mer. Le centre de la Sainte Ligue a gagné la partie : la Sultana est aux mains de ses soldats. Parmi eux, Miguel de Cervantès, qui vient de perdre sa main gauche dans un corps à corps, pour la “plus grande gloire de la droite”, qui écrira le fameux roman Don Quichotte, où est évoquée la bataille de Lépante.

L’aile gauche venge cruellement la mort atroce de Bragadin

L’aile gauche de la Sainte Ligue, commandée par le Vénitien Barbarigo encaisse d’abord un assaut impétueux, lancé par Mohammed Scirocco, qui tente de pousser ses ennemis vers la côte. Barbarigo, inébranlable, électrise ses soldats et ses marins, qui retournent la situation en leur faveur : cette fois, ce sont les Turcs qui sont acculés au littoral. Pour se dégager, ils doivent donner l’assaut, mais sous le feu nourri des arquebusiers vénitiens. Un archer ottoman envoie une flèche dans l’œil de Barberigo qui lui transperce la moitié du crâne. Il mourra après la bataille. Son neveu, Giovanni Mario Contarini, prend le commandement. Les janissaires, plus nombreux que leurs adversaires, montent à l’abordage et sont refoulés ; les soldats croates, italiens et dalmates de la Sérénissime s’emparent rapidement de la galère de Scirocco.

La discipline des soldats de la Ligue, leur habilité à manier l’arquebuse et leurs casques et cuirasses compensent facilement leur infériorité numérique. Scirocco, vice-roi d’Alexandrie, est tué, décapité et jeté à la mer. Une première vengeance vénitienne pour la mort de Bragadin. Mais ce ne sera pas tout : les Vénitiens de Barbarigo et Contarini vont systématiquement massacrer tous les marins et soldats turcs qui tomberont entre leurs mains. Les 15.000 galériens chrétiens de la flotte de Mohammed Scirocco sont libérés. Les galères turques, prises de panique, se rabattent sur la côte et s’échouent. Il ne reste rien, absolument rien de la flotte du vice-roi d’Alexandrie. Au nord de l’aire de combat, la victoire est acquise à la Sainte Ligue mais au prix fort : les capitaines Contarini, Barbarigo et Querini sont morts au combat ou succomberont à leurs blessures.

Bonnes manœuvres et erreur d’Ouloudj Ali

Au sud, Gianandrea Doria s’était laissé enveloppé par le redoutable corsaire algérois Ouloudj Ali. Le centre, qui vient de vaincre et n’a plus devant lui que des carcasses de galères incendiées, se voit subitement menacé sur ses arrières par les galères d’Ouloudj Ali. La capitane de Malte fait face à 7 galères algéroises, 10 navires vénitiens sont encerclés. Les arrières-gardes de Don Juan de Cardona et du Marquis de Santa-Cruz foncent à la rescousse. Les 2 commandants sont touchés mais restent à leur poste. Doria se rend compte de son erreur et revient en toute hâte au combat. Don Juan rameute une douzaine de galères encore en bon état et fonce sur le dispositif d’Oulouch Ali.

La situation est redressée de justesse et la majeure partie des pertes européennes, en cette journée de Lépante, sont dues aux coups du pirate algérois. Qui a commis toutefois une erreur grave : au lieu de s’attaquer à davantage de galères chrétiennes, il fait une pause pour tenter de remorquer ses prises, dont 3 galères de l’Ordre de Saint-Jean. Il perd un précieux temps qui permet aux arrière-gardes espagnoles et à Don Juan de passer à l’attaque. Il n’emportera même pas ses prises, il doit les larguer pour fuir plus vite. Ouloudj Ali n’a plus qu’une solution : sauver sa flotte, quitter le lieu des combats et se réfugier à Alger, sa place forte.

Pourquoi la Sainte Ligue a-t-elle vaincu à Lépante ?

La victoire est totale pour la Ligue. Comment les écoles militaires expliquent-elles aujourd’hui cette victoire ? Le professeur américain Victor Davis Hanson attribue cette victoire aux galéasses, bien évidemment, et à leur puissance de feu, qui valait celle d’une douzaine de galères ottomanes. Don Juan avait fait scier les proues de ses navires pour installer des canons capables de tirer de face et non pas latéralement. Ce dispositif permettait de tirer des boulets sur la ligne de flottaison des galères ottomanes. Privées de ce dispositif, les galères turques tiraient généralement trop haut, ne provoquant aucun dommage chez leurs adversaires. L’infanterie espagnole et allemande (7.300 mercenaires levés en Allemagne pour un total de 27.800 soldats de Philippe II) a prouvé sa supériorité lors de la bataille de Lépante ; elle disposait d’arquebuses relativement légères (de 7,5 à 10 kg) dont la portée était de 350 à 450 m. ; elle était cuirassée et casquée ; elle misait sur la solidarité du groupe et sur la discipline, non sur l’héroïsme personnel. Ensuite, bien sûr, la qualité de l’artillerie vénitienne et l’excellence de la tactique du feu nourri qu’elle inaugurait, ont largement contribué à la victoire de la Ligue. Hanson rappelle aussi que la Ligue disposait de 1.815 canons et les Turcs de 750 seulement. Ce sont ces atouts-là, dit Hanson, voix très écoutée aujourd’hui en matière d’histoire militaire, qui ont donné la victoire à Don Juan. La bataille n’a duré que 4 bonnes heures, nous rappelle l’historien militaire américain. Au cours de ce laps de temps finalement fort bref, 150 hommes ont été tués par minute, ce qui nous amène à quelque 40.000 morts, un taux de mortalité effrayant comparable à celui de la bataille de la Somme pendant la première guerre mondiale.

L’historien militaire allemand Helmut Pemsel détaille dans son ouvrage destiné aux officiers de la Bundesmarine les pertes de la journée de Lépante : les Turcs auraient perdu 150 navires, dont 110 sont pris par la Sainte Ligue et 30 échoués sur les côtes du Cap Scrophia, à l’entrée du Golfe de Patras. On aurait dénombré 25.000 morts chez les Turcs et 5.000 prisonniers. Les marins de la Sainte Ligue auraient libéré 12.000 galériens chrétiens (et non 15.000 comme l’affirment d’autres sources). Les chrétiens auraient perdu 8000 hommes au combat et leurs rangs auraient compté 20.000 blessés, dont Cervantès. Ils n’auraient perdu en outre que de 12 à 15 bateaux, surtout sur le front tenu par Ouloudj Ali. Pemsel conclut : « Lépante a été l’une des plus grandes batailles navales de l’histoire, la dernière bataille de galères et, pour une longue période, la dernière bataille décisive dans l’espace méditerranéen. Mais la bataille n’a eu aucun effet stratégique sur le long terme, car la coalition chrétienne s’est rapidement disloquée ». Après l’hiver, en effet, les partenaires de la Sainte Ligue ne parviennent plus à accorder leurs violons. Philippe II est très réticent. Il se borne à maintenir sa flotte dans les eaux italiennes, au cas où une flotte turque reconstituée, ou la flotte d’Ouloudj Ali, qui a échappé au désastre, reviendrait ravager l’Adriatique ou la Tyrrhénienne.

Pour le reste, le roi d’Espagne se dit plus préoccupé des troubles aux Pays-Bas et de la situation en Angleterre, où les pirates, avec la complicité tacite de la nouvelle reine Élizabeth Ire d’Angleterre, risquent fort bien de s’en prendre aux ports galiciens ou asturiens et de couper les communications entre l’Espagne et les Flandres. Qui plus est, les corsaires anglais attaquent les navires espagnols dans les Caraïbes. Philippe II rappelle une bonne partie de sa flotte pour protéger les Pays-Bas que menacent un débarquement anglais ou une intervention huguenote française en faveur des insurgés calvinistes et protestants de Hollande. Il faut aussi préciser que l’Espagne est présente depuis février 1565 dans le Pacifique, dans les Philippines. 3 et 4 ans après Lépante, en 1574 et 1575, Juan de Salcedo, commandant de la garnison espagnole des Philippines, réussit à enrayer la conquête de l’archipel par les pirates chinois de Li-Ma-Hong.

Quelques réflexions sur l’après-Lépante

Lépante, comme le dit bien Pemsel, est une des dernières batailles décisives en Méditerranée, avant que les enjeux stratégiques majeurs, y compris pour l’Espagne, ne passent de l’antique “Mare Nostrum” des Romains à l’Atlantique. Philippe II, poussé par ces contingences nouvelles, concentre désormais ses efforts sur l’Atlantique et laisse, dans le bassin occidental de la Grande Bleue, une œuvre inachevée : la piraterie barbaresque y est toujours présente et ne cessera définitivement de menacer l’Europe, y compris sa façade atlantique, qu’au début du XIXe siècle. En 1823, la Ligue Hanséatique de Hambourg se plaint d’un raid de corsaires algériens ou marocains dans les eaux de la Mer du Nord ! La conquête française de l’Algérie mettra un terme à ces actions de piraterie.

L’après-Lépante est marqué par l’inaction. Venise ne récupère pas Chypre. Les Ottomans réarment une flotte. Le sultan peut dire avec ironie : “En prenant Chypre, nous vous avons coupé le bras. En détruisant notre flotte, vous nous avez rasé la barbe. Un bras ne repousse jamais ; la barbe repousse toujours”. De fait, la perte de Chypre est un désastre pour l’Europe et l’acharnement des gouvernements turcs successifs à vouloir conserver à tout prix la reconquête de l’île, réalisée pendant l’été 1974, s’inscrit bien dans la logique géopolitique et stratégique qui se profile derrière la boutade du sultan ottoman. Pour la Turquie, c’est une question de prestige de rester à Chypre, même si la non reconnaissance par Ankara de l’État cypriote grec empêche l’État turc de devenir membre à part entière de l’UE. Où le sultan s’est avéré moins pertinent, c’est quand il a évoqué sa nouvelle flotte. Elle était certes aussi nombreuse que celle perdue à Lépante, mais nettement moins bien dotée en canons que ses homologues vénitiennes ou espagnoles. Les forges de l’arsenal de Venise étaient bien plus efficaces que les pauvres ateliers ottomans. Pire, ajoute Hanson, les Ottomans dotent encore, après Lépante, leurs galères de canons pris à l’ennemi. La structure économique de l’empire ottoman, ajoute-t-il, ne permet pas de créer des manufactures capables de produire en masse un armement standardisé et moderne.

Les combats sur mer en Méditerranée après Lépante

Sur le terrain, 10 mois après Lépante, Colonna rencontre la nouvelle flotte turque au Cap Matapan. C’est Ouloudj Ali qui la commande et elle compte 225 galères. Celle de Colonna est composée de 127 galères, 6 galéasses et 24 voiliers. Ouloudj Ali préfère éviter le combat. Il se retire sans perdre un navire. Une vingtaine de jours plus tard, les Espagnols rejoignent Colonna, avec, à leur tête, Don Juan. Les 2 flottes font jonction à Corfou, mais aucun engagement n’a lieu. En 1573, Venise signe une paix séparée avec les Turcs : la sainte Ligue cesse automatiquement d’exister. L’âme de l’unité de la Sainte Ligue, Pie V, était décédé en mai 1572. Le principal événement à signaler dans l’après-Lépante, c’est la reprise de Tunis en octobre 1573 par les Espagnols de Don Juan. Victoire éphémère : Ouloudj Ali reprend définitivement la ville en juillet 1574, avec 70.000 hommes qu’amène son futur successeur, Sinan Pacha. La perte définitive de Tunis scelle la fin du rêve espagnol de contrôler l’Afrique du Nord. L’Espagne se tourne pour de bon vers l’Atlantique, car c’est au-delà de l’Atlantique que réside désormais sa richesse et son empire. L’annexion du Portugal en 1580 accentue encore davantage ce tropisme atlantique. La Turquie abandonne aussi l’idée d’intervenir dans le bassin occidental car elle entre dans une longue guerre contre les Perses qui durera de 1578 à 1590. En juillet 1586, 7 galères algéroises attaquent Lanzarote dans les Canaries et capturent 200 Canariens : c’est la première attaque des Barbaresques d’Algérie dans l’Océan Atlantique.

Il faudra attendre le début du XVIIe siècle pour revoir des combats sporadiques en Méditerranée. À signaler : une bataille au large de la Sardaigne, le 3 octobre 1624, où une flotte italienne détruit un parti algérois. En août 1640, la flotte des Chevaliers de Malte, sous la direction du Comte Ludwig von Hessen, capture 6 grands voiliers barbaresques devant Tunis. Le 28 septembre 1644, 6 galères maltaises capturent au large de Chypre un galéon turc avec, à son bord, l’une des épouses favorites du sultan. Le 4 avril 1655, l’Amiral anglais Blake, avant de se tourner contre l’Espagne, détruit Porto Farina près de Tunis et fait taire les canons du fort à l’aide de ses propres batteries : c’est la première fois qu’une artillerie montée sur vaisseaux parvient à neutraliser une citadelle.

À suivre

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 8/10

 

L’échec ottoman devant Malte (1565)

La guerre sur mer, elle, connaît pendant la période de paix, suite au traité de Cateau-Cambrésis, un événement majeur : l’échec ottoman devant Malte de mai à septembre 1565. Si, au début de son règne, Soliman Ier devait prendre Rhodes pour s’assurer le contrôle complet du bassin oriental et pour couvrir les conquêtes syriennes et égyptiennes de son prédécesseur, il doit, plus de 40 ans plus tard, en toute bonne logique, déloger les Chevaliers de leur nouvelle position, Malte. Au départ de l’île, en effet, les Chevaliers ne cessent de perpétrer des incursions en Égée. À 2 reprises, le Chevalier Romegas attaque le delta du Nil. Par ses espions, le Sultan apprend que Philippe II investit une bonne part du trésor espagnol dans les chantiers navals de Barcelone, de Gênes et de Messine.

Il faut agir avant que cette nouvelle flotte espagnole soit opérationnelle. Et il faut prendre Malte comme Piali Pacha a pris Djerba 5 ans plus tôt. L’empire ottoman sera alors maître de la Méditerranée centrale et pourra passer, avec les Barbaresques, à l’offensive dans le bassin occidental. La flotte ottomane quitte ses bases vers la mi-avril 1565 et arrive à Malte le 18 mai. Piali Pacha commande la flotte et Mustafa Pacha les troupes terrestres qui vont débarquer. Dans les forts de l’île, 700 Chevaliers, 4000 fantassins et cavaliers maltais et un bon nombre de gentilhommes volontaires et de mercenaires sont prêts à recevoir les envahisseurs. Les Français sont les plus déterminés car ils veulent rendre à leur pays son honneur, perdu, estiment-ils, à la suite de l’alliance franco-ottomane qui est une trahison envers l’esprit de croisade qu’ils ont toujours incarné.

Philippe II hésite à s’engager, justement, parce que les Chevaliers sont français pour la plupart, et il doute de leur fiabilité : le XVIe siècle fait émerger les premiers réflexes particularistes et nationalistes et disparaître l’esprit européen et croisé, multinational dans son essence. De plus, les Chevaliers ont fait allégeance au pape et, celui-ci, Pie IV, est farouchement hostile à l’Espagne, parce qu’il veut une Italie débarrassée de toute présence étrangère. On a beaucoup épilogué sur le comportement de Philippe II : a-t-il délibérément “trainé les pieds” ou a-t-il espéré garder Malte pour lui, de peur que des Chevaliers français la remettent un jour aux mains de son ennemi le roi de France ? Ou, plus simplement, n’avait-il plus assez d’argent pour envoyer des secours, ayant misé tout sur ses chantiers navals ?

Malte était défendue par 2 forts, le Fort Saint-Elme et le Fort Saint-Ange. Les Ottomans vont d’abord concentrer leurs attaques et leurs bombardements sur le Fort Saint-Elme, qui encaissera le choc le plus violent. La garnison tiendra longtemps. Elle recevra même le renfort de 42 Chevaliers allemands, accompagnés de 600 fantassins. Le 21 juin, les canons maltais tirent une salve qui emporte Dragut (Turgut) Pacha. Sa succession est prise par Ouloudj Ali, Italien converti à l’islam, qui s’illustrera 6 ans plus tard à Lépante. Avant de mourir, Dragut avait hermétisé l’encerclement du Fort Saint-Elme. Ni renforts ni vivres ni munitions ne peuvent plus venir en aide à la garnison.

Après un premier assaut ottoman, repoussé in extremis, “il n’y avait plus un seul homme qui ne soit pas couvert de son propre sang et de celui de l’ennemi et plus aucun n’avait encore de munitions”. Saint-Elme va tomber : tous les Chevaliers pris prisonniers, à l’exception de 9 d’entre eux, seront égorgés, leurs corps dénudés, démembrés, on leur coupera les mains, la tête et les parties génitales, ensuite on entaillera leurs torses d’un motif cruciforme et on clouera leurs troncs sur des croix de bois que les Ottomans lanceront à la mer pour que les oiseaux charognards s’en repaissent.

Outré, Jean de la Valette ordonne des représailles : tous les prisonniers musulmans sont amenés au sommet des donjons, décapités et jetés bas les murailles. Leurs têtes sont catapultées dans le camp ottoman. Dans la forteresse Saint-Ange règne une hygiène rigoureuse, inspirée de la tradition hospitalière. La garnison ne connaît pas d’épidémies. Dans le camp turc en revanche, les cadavres ne peuvent être enterrés profondément, la terre maltaise étant trop chiche. Les Chevaliers disposent de citernes d’eau douce abondante. L’approvisionnement en eau est problématique pour les Ottomans, pourtant habitués, eux aussi, à une grande hygiène. La maladie se répand au plus fort de l’été dans les campements des soldats turcs. Barnaby Rogerson écrit :

« Vers la moitié de l’été, les corps en putréfaction, à demi-enterrés dans les tranchées ou ensevelis sous les décombres des murailles ou dans les tranchées bombardées, ajoutent l’élément complémentaire qui répandra la maladie. Un déserteur ottoman apprend aux défenseurs que les blessures des soldats turcs ne guérissent pas, que la maladie régnait dans le camp et qu’ils ne recevaient qu’une ration de biscuit de 10 onces par jour ».

Les Turcs tentent un assaut général le 7 août : il est repoussé et la cavalerie maltaise opère une vigoureuse sortie qui sème le désordre dans le camp ottoman. Le siège va encore durer 30 jours. Mais la famine et la maladie minent le moral des Turcs, qui craignent de voir débouler la flotte espagnole, qui, effectivement, est en Sicile, avec autant de bâtiments que compte la flotte de Piali Pacha. Une tempête retarde les Espagnols. Le 5 septembre 1565, 5.000 hommes débarquent à Malte pour soulager les assiégés. Les Turcs se retirent en bon ordre. La dernière galère ottomane quitte Malte le 12 septembre. Un tiers des Chevaliers ont été tués, tous les autres avaient été blessés. Jean de la Valette avait 9.000 hommes sous ses ordres au début du siège : quand les Ottomans abandonnent la partie, il n’en a plus que 900.

Débarquement turc à Chypre et chute de Nicosie

Soliman Ier meurt en 1566 : il laisse à son héritier un empire ottoman qui s’est transformé au fil des décennies en une machine qui fonctionne à la perfection et qui s’étend sur 2.500.000 km2. Selim II, dit Selim le Sot vu sa propension pour la dive bouteille, prend sa succession. Mais Sélim II n’est pas aussi “sot” que veulent bien le croire ses adversaires. Pendant les 8 années où il exercera le pouvoir, il défendra bien les positions de l’empire ottoman, même si c’est sous son règne que les Turcs perdent la bataille de Lépante. Les Turcs n’ont pas pris Malte mais ils vont, dès 1567, arrondir leurs possessions en Égée : ils prennent Naxos. Le commandant général de la flotte espagnole de la Méditerranée, Garcia de Toledo, cède sa place à Don Juan d’Autriche, encore occupé à mater la révolte des Alpujarras en Andalousie. Les événements qui vont immédiatement précéder Lépante se mettent en place : nous savons que l’île de Djerba est tombée en 1560, que Malte a failli être enlevée aux Chevaliers en 1565 ; en 1570, Ouloudj Ali reprend Tunis mais est contraint de laisser la forteresse de La Goulette aux Espagnols.

En février 1570, un ambassadeur turc arrive à Venise et demande la rétrocession de Chypre. Sélim II croit qu’un incendie a ravagé de fond en comble l’arsenal de Venise et que la ville marchande n’a plus de flotte pour défendre ses possessions. En réalité, l’incendie n’a détruit que 4 galères. Délibérément les Ottomans provoquent les Vénitiens : l’ambassadeur de Venise s’entend dire par le vizir Sököllü que “Chypre appartient historiquement à l’empire ottoman”. Les marchands vénitiens sont arrêtés à Istanbul et les embarcations vénitiennes saisies. Le 1er juillet 1570, la flotte de Piali Pacha débarque les troupes ottomanes, fortes de 52.000 hommes, sur la côte méridionale de Chypre. Ils commencent la conquête de l’île.

Nicosie tombe le 9 septembre 1570. Ses murailles étaient trop anciennes, n’avaient pas pu résister à un bombardement d’artillerie. La garnison, commandée par Niccolo Dandolo, était mal équipée et mal entraînée ; les soldats n’avaient reçu aucune instruction pour manier les 1.040 arquebuses que Venise avait livrées. Dandolo était un chef timoré, qui a sans doute raté quelques bonnes occasions d’étriller l’armée turque, mais, malgré les lacunes qu’on a pu lui reprocher, il tient 45 jours devant les soldats de Lala Mustafa et repousse 14 assauts d’envergure. Au moment de la reddition, habillé de velours rouge pour recevoir dignement le vainqueur, Dandolo a la tête tranchée par un Turc, avant d’avoir pu prononcer un mot. “Massacres, écartèlements, empalements, profanations d’église et viols d’adolescents des deux sexes”, s’ensuit, écrit l’historien anglais Julius J. Norwich. La flotte de secours, qui cingle vers Chypre, apprend la chute de Nicosie et hésite à entrer en action.

La chute de Famagouste et le sort épouvantable de Marcantonio Bragadin

Lala Mustafa ne perd pas de temps : le 11 septembre, il envoie aux défenseurs de Famagouste un ultimatum leur ordonnant de se rendre sans tergiverser et, pour appuyer son ordre, joint la tête tranchée du malheureux Dandolo. Malgré leur supériorité en nombre et en matériel, les Turcs avaient buté pendant 45 jours contre une cité mal défendue. Famagouste, au contraire, est une ville correctement fortifiée et commandée par 2 officiers de belle prestance : Marcantonio Bragadin et Astorre Baglioni de Pérouse (Perugia). Le siège sera long : il va durer du 17 septembre 1570 au 5 août 1571.

Les assiégés, peu nombreux mais bien entraînés, feront de nombreuses sorties, menant bataille jusqu’au centre même du camp de Lala Mustafa. Ce dernier fait appel à des sapeurs arméniens pour creuser des sapes sous les murailles de Famagouste. Un impressionnant réseau de tranchées entoure la ville. 10 tours de siège canardent les défenseurs de haut. En juillet, tous les animaux de la ville ont été mangés : il ne reste aux assiégés que du pain et des fayots. Des 8.000 hommes de la garnison, il n’y en a plus que 500 de valides et ils tombent de sommeil et d’épuisement. Il faut se rendre. Les 2 commandants font hisser le drapeau blanc sur les remparts.

Lala Mustafa, écrit J. J. Norwich, fait une offre très chevaleresque : tous les Italiens pourront rembarquer, et tous les autres habitants, quelle que soit leur nationalité, pourront les accompagner. Le document porte la signature de Lala Mustafa et le sceau du sultan. En outre, Lala Mustafa complimente ses adversaires pour leur courage et leur ingéniosité à défendre leur ville. Bragadin et Baglioni se rendent alors, en grande pompe, dans le camp de Lala Mustafa pour lui remettre solennellement les clefs de la cité vaincue. Dans un premier temps, il reçoit la délégation avec courtoisie puis, soudain, change d’attitude, injurie de la manière la plus obscène ses interlocuteurs, sort un coutelas et tranche une oreille de Bragadin, tout en ordonnant à l’un de ses assistants de lui couper l’autre oreille et le nez. Les gardes, eux, reçoivent l’ordre d’exécuter immédiatement tous les membres de la délégation. Baglioni est décapité ainsi que le capitaine des artilleurs vénitiens, Luigi Martinengo. Près de 350 têtes seront ainsi empilées devant la tente du pacha, furieux, en fait, d’avoir perdu près de 50.000 hommes dans l’aventure.

Bragadin est emprisonné, ses plaies, non soignées, deviennent purulentes. Il est dans un état de faiblesse épouvantable. Les Turcs l’extraient de sa prison, le chargent de sacs de pierres ou de terre et le promènent, ainsi chargé, autour des murs de la ville. On le hisse ensuite, ligoté sur une chaise, au mât du navire amiral turc, pour l’exposer aux moqueries des marins, qui lui lancent : “Vois-tu, chien, ta flotte de chrétiens approcher ?”. Sur une place de Famagouste, on l’attache à une colonne et le bourreau commence à l’écorcher vif. Bragadin meurt quand l’exécuteur lui entame la taille. Son cadavre est décapité, puis écartelé. On emplit sa peau de paille et de coton, on hisse ce sinistre mannequin sur une vache et on le promène dans les rues.

Quand Lala Mustafa retourne à Istanbul, il emporte avec lui les têtes de ses principaux adversaires et le mannequin confectionné avec la peau de Bragadin : il exhibe ces trophées à son sultan. Le sort de Marcantonio Bragadin crie vengeance. Pie V avait appelé Espagnols et Vénitiens à la réconciliation : déjà, en juillet 1570, pendant le siège de Nicosie, le projet d’une nouvelle “Sainte Ligue” est soumis et aux doges et à Philippe II. Le 25 mai 1571, sa constitution est officiellement proclamée sous les voûtes de Saint-Pierre à Rome. Cette Ligue devait être perpétuelle, offensive aussi bien que défensive et dirigée contre l’empire ottoman et ses vassaux nord-africains.

La Sainte-Ligue et la bataille de Lépante

Après avoir quitté Chypre, les Turcs cinglent vers la Mer Ionienne et l’Adriatique ; ils débarquent à Corfou et sur les côtes dalmates. Ils pensent que rien ne les arrêtera et qu’ils seront bientôt à Venise même. La flotte de la Sainte-Ligue, dont ils avaient sous-estimé l’ampleur, s’est rassemblée à Messine en août. Son centre est commandé par Don Juan d’Autriche, demi-frère de Philippe II, par le Vénitien Venier et le Romain Colonna, amiral de la flotte papale. L’aile droite est sous les ordres de Doria. L’aile gauche sous les ordres du Vénitien Augustino Barbarigo. 2 petites escadres, servant d’avant-garde et d’arrière-garde, sont sous le commandement de Don Juan de Cardona et du Marquis de Santa Cruz. En apprenant que cette formidable armada s’approche de leurs positions, les Turcs se réfugient dans leurs bases grecques. Les Européens ont réellement envie d’en découdre. Ils viennent d’apprendre le sort de Bragadin et veulent à tout prix le venger.

Les 2 flottes se rencontrent à l’aube du 7 octobre, à l’entrée du Golfe de Patras. La Sainte-Ligue aligne 206 galères ; chacune d’elle transporte de 200 à 400 hommes, dont 100 soldats. Sur la proue de chaque galère, on a installé une plateforme avec 5, 6 ou 7 canons. Les Vénitiens alignent en plus 6 galéasses, de grosses galères de 6 mâts, portant une cinquantaine de canons. La flotte turque, elle, dispose de 220 galères, portant peu de canons. Les Ottomans n’ont pas de galéasses : ils ignorent l’existence de cette arme, inspiré par la grande caraque “Sant’Anna” de l’Ordre de Saint-Jean. Comme convenu à Messine en août, Don Juan dispose sa flotte en 3 parties : le centre, qu’il commande lui-même, une aile gauche et une aile droite. Devant chacune de ces formations, Don Juan fait placer 2 galéasses. Les Turcs optent pour une dispositif similaire.

Leur centre est constitué de 90 galères dirigées par Ali Pacha, grand amiral ottoman. L’aile gauche est commandée par Ouloudj Ali, le rénégat calabrais, et composée pour l’essentiel de galères algéroises, également 90 en tout. L’aile droite est sous les ordres de Mohammed Scirocco et aligne 60 galères. Les effectifs embarqués de la Sainte-Ligue s’élèvent à 80.000 hommes, dont 40.000 rameurs, condamnés ou volontaires, mais quasiment tous chrétiens. Les effectifs ottomans sont du même ordre, mais les galériens sont des chrétiens réduits à l’esclavage. Le temps est beau, la tempête des jours précédents s’est apaisée. “Assez de paroles, le temps des conseils est passé : ne vous préoccupez plus que de combattre”, réplique Don Juan à ceux qui veulent encore délibérer, avant la bataille, au sein d’une alliance somme toute fragile. Les soldats l’acclament, il inspire l’enthousiasme et l’obéissance. Sur le plan moral, il a déjà gagné.

Le feu irrésistible des galéasses des frères Bragadin

Dès qu’elles s’aperçoivent, les 2 flottes avancent l’une vers l’autre, chacune selon un dispositif en croissant, avec les ailes légèrement avancées par rapport au centre. Le front de la bataille est de 7 km maximum. Les ailes adverses, que les commandants ont placées au nord de leurs dispositifs, sont proches de la côte. L’artillerie des galéasses vénitiennes amorce la bataille. Ces énormes embarcations, une innovation des ingénieurs vénitiens, sont très mobiles, combinent rames et voiles, et peuvent faire feu dans toutes les directions. 4 d’entre elles vont détruire en une demie-heure le tiers de la flotte d’Ali Pacha. Parmi les commandants de ces galléasses, 2 frères de Marcantonio Bragadin, Antonio et Ambrogio. Ils vont venger le martyr de Famagouste. Ils hurlent leurs ordres à leurs canonniers pour qu’ils arrosent d’un feu nourri les galères turques. On est bien d’accord sur toutes les galères et galéasses de Venise que pour venger Dandolo, Baglioni, Martinengo et surtout Bragadin, on ne fera aucun prisonnier. Avant même que la bataille ne commence vraiment, les galéasses avait mis hors de combat ou tué 10.000 Turcs. La mer était déjà couverte de noyés, de mâts ou de rames rompus, de morceaux de coque et de débris de toutes natures : jamais on n’avait encore vu de telles destructions lors d’une bataille navale, en si peu de temps.

Pour galvaniser les Turcs, qui avaient paniqué devant le feu dense des galéasses, la galère amirale d’Ali Pacha, la “Sultana”, fonce vers “La Reale” de Don Juan, accompagnée de 96 autres galères. En voyant foncer ainsi le centre du dispositif turc sur eux, les prêtres espagnols et italiens, qui, tous, portent l’épée et ont bien l’intention de s’en servir, bénissent rameurs et soldats. Don Juan harangue ses troupes quelques minutes avant le choc : “Mes enfants, nous sommes ici pour conquérir ou pour mourir, comme le Ciel le voudra”. Les Européens, ce jour-là, sont chauffés à blanc : ils se batteront comme des possédés, mus essentiellement, sinon par la foi chrétienne, par l’ivresse de la vengeance pour les atrocités ottomanes commises à Chypre et à Corfou. Les soldats espagnols et italiens, issus des villes littorales, veulent venger les leurs tués ou enlevés lors des razzias ottomanes ou barbaresques, perpétrées depuis des décennies.

Don Juan à la pointe du combat sur la Sultana d’Ali Pacha

Et c’est le choc, brutal, les soldats espagnols et allemands de Don Juan, sautent sur le pont de la Sultana d’Ali Pacha, qui est une merveille esthétique mais ne dispose pas de balustrades et de parapets pour protéger ses superstructures, comme leur propre galère amirale, La Reale. C’est sur le pont de la Sultana que la bataille rangée aura lieu. Les soldats de la Sainte Ligue ont l’avantage d’être cuirassés et casqués, face aux Turcs coiffés de turbans. Par 2 fois, ils approchent la personne d’Ali Pacha, mais les petits bâtiments turcs déversent sans cesse des renforts sur la Sultana, en espérant que le nombre et le courage des janissaires viendra à bout de ces soldats bardés de fer, qui manient l’arquebuse à merveille, avec une discipline de groupe sans pareille. Les embarcations espagnoles ont un pont surélevé par rapport à leurs équivalentes turques : de là, les arquebusiers des tercios peuvent canarder les Turcs et surtout leurs archers, qui sont, dans le camp ottoman, les combattants les plus dangereux.

À suivre

vendredi 19 février 2021

7 octobre 1571 : Bataille de Lépante 7/10

  

Ressac corsaire en Méditerranée, banqueroute espagnole, chaos au Maghreb et guerre dans la Corne de l’Afrique

Mais la paix demeure précaire dans la zone maritime entre la Tunisie et la Sicile. Dragut, qui remplace Kheir ed-Din décédé, prend Tripoli et en chasse les Chevaliers en août 1551. L’élément le plus avancé de la ligne de défense des Espagnols et des Chevaliers est perdu. Cette perte est toutefois compensée par l’efficacité du nouveau système de défense des côtes : “l’âge d’or des corsaires barbaresques touche à sa fin, écrit Barnaby Rogerson, car les défenses côtières espagnoles fonctionnaient toujours plus efficacement”. Le butin raflé lors des raids s’amenuise. Seules victoires franco-ottomanes : l’invasion de la Corse en 1554 et 1555, après qu’elle ait été reprise par les troupes de Gênes. Dans la région de Bastia, 6.000 captifs sont amenés en esclavage. Les défenses côtières de la Corse sont partiellement détruites pour faciliter une prochaine invasion française. Cependant, force est de constater que les campagnes de Dragut n’apportent pas grand chose en matière de gains territoriaux à l’empire ottoman, sauf, sans nul doute, la prise de Bougie en 1555, l’année où Charles-Quint abdique à Bruxelles en faveur de son fils Philippe II.

En 1557, l’Espagne, épuisée par une guerre sur plusieurs fronts, doit se déclarer en état de banqueroute. Charles Quint, pour financer ses guerres et malgré l’apport du trésor des Incas, envoyé par Pizzaro pour permettre la prise de Tunis en 1535, a accumulé une dette colossale : 20 millions de ducats ! L’empereur ne peut même plus payer les intérêts de cette créance. Mais les banquiers lui font quand même confiance ! Ils savent que les lingots d’argent vont arriver du Pérou et en quantité suffisante. En Afrique du Nord, la bonne fortune de l’Espagne vient de la désunion entre musulmans : en Algérie, les tribus de l’intérieur supportent mal le pouvoir du commandant des janissaires, Hasan Qusru. Elles recevront l’appui d’une nouvelle dynastie marocaine qui conteste aux Ottomans le droit d’administrer l’Afrique du Nord. Elle apporte son soutien à l’ancienne dynastie zayyanide, exclue du pouvoir par les Turcs. Ses adversaires marocains, les représentants de l’ancienne dynastie évincée des Wattasides, eux, cherchent la protection ottomane. Ces dissensions permettent aux Espagnols de se maintenir à Oran, tout en soutenant les Saad chérifains du Maroc. Mais ils ne font que se maintenir : ils ne progressent pas vers l’intérieur du pays.

Dans l’Océan Indien, l’amiral et cartographe ottoman Piri Raïs attaque les Portugais à Ormuz, prend la ville mais non la forteresse. C’est l’échec et Soliman Ier, aigri, fait exécuter cet excellent stratège, géopolitologue et tacticien, mais donne tout de même l’ordre de réaliser les directives qu’il avait données, avant de périr ignominieusement par la main de son maître ingrat : créer une flotte pour le Golfe Persique et défendre les côtes de la Mer Rouge. Pour suivre les instructions de Piri Raïs, l’Oumma attaque ainsi l’Ethiopie copte au départ de la base de Suez. Les Portugais aident l’empereur d’Abyssinie à lutter contre les tribus des Afars et des Somalis, converties à l’islam. Un chef de guerre, Ahmad Gragn, s’était rendu maître de Harare et c’est au départ de cette base maritime somalienne qu’il harcèlera cruellement les Abyssins. Un chroniqueur, cité par Rogerson, a décrit le sort tragique de l’Abyssinie copte :

« En chaque lieu où ils triomphèrent, ils ne laissèrent que destructions et ravages, transformèrent le pays en désert. Ils emportèrent des églises les calices d’argent et d’or, les précieux tissus d’Inde, ornés de pierres précieuses... et puis mirent le feu aux édifices, avant de jeter bas leurs murs sur le sol. Ils massacrèrent tous les chrétiens adultes qu’ils trouvèrent sur leur chemin et emportèrent les jeunes gens et les jeunes filles pour les vendre comme esclaves... Neuf hommes sur dix renièrent le christianisme et se convertirent à l’islam. Une terrible famine s’abattit sur le pays ».

En 1541, un fils de Vasco de Gama arrive avec une garnison portugaise pour épauler les Abyssins. Le gouverneur ottoman du Yémen envoie 900 janissaires de sa garnison pour aider Ahmad Gragn. Le choc tourne au désastre pour les Portugais et les Abyssins. La tête de Vasco de Gama, plantée sur une javeline, est envoyée au Yémen en guise de trophée. Mais les Portugais et les Abyssins se vengeront : le 21 février 1543, un nouveau corps expéditionnaire portugais, arrivé quelques mois plus tôt en Abyssinie en provenance des comptoirs lusitaniens d’Afrique orientale, affronte les bandes d’Ahmad Gragn, qui tombe au combat, frappé en pleine poitrine par la balle d’un arquebusier portugais. Il faudra une campagne de 3 ans pour bouter les tribus afars et somalies hors de l’Abyssinie copte, dévastée de fond en comble. Celle-ci retrouve son indépendance et entame immédiatement sa reconstruction. Elle n’aura jamais la force, malgré une présence portugaise constante pendant un siècle, de reconquérir les côtes somaliennes.

La situation actuelle dans la Corne de l’Afrique, avec la piraterie somalienne et le conflit larvé de la Somalie avec l’Ethiopie, présente d’étonnantes similitudes avec celle du XVIe siècle. N’oublions pas que le destin de l’Europe s’est également joué dans cette lointaine Corne de l’Afrique, que les opérations menées dans cette région au XVIe siècle ont exigé des Ottomans qu’ils y envoient des forces qui ont manqué en Méditerranée et que la présence portugaise dans l’Océan Indien, solidement implantée, a continuellement fragilisé le flanc sud de la masse territoriale ottomane dans la péninsule arabique et permis à l’Europe de contrôler entièrement, sans rivaux, les voies de communications avec l’Inde et la Chine, tout en explorant le Pacifique, afin de le préparer, à son tour, à son “européanisation”.

Le désastre chrétien de Djerba (1560)

En 1559, un an après la mort de Charles-Quint, dans sa retraite de Yuste en Castille, la Paix de Cateau-Cambrésis met en terme à la guerre contre la France, que les troupes espagnoles, “tercios” irlandais, castillans, allemands et wallons confondus avaient durement étrillée en Picardie. Mais la France s’est rendue maîtresse de la Lorraine, de la place de Metz en particulier, et des Trois Évêchés depuis 1552 ; elle tient donc les Pays-Bas, le Luxembourg et le Palatinat à sa merci. La guerre, si elle se poursuit, risque d’être interminable, de ruiner tous ses protagonistes. Les 2 camps décident donc de signer la paix. La guerre contre les Turcs et les Barbaresques, elle, se poursuit. En 1560, les Espagnols veulent reconquérir Tripoli en Libye. Le Duc de Medinaceli s’y prépare activement dans les ports de Sicile. Les troupes appelées à débarquer sont sous le commandement du général Alvaro de Sande et la flotte sous celle du petit-neveu d’Andrea Doria, Gianandrea, âgé de 20 ans seulement. Son grand-oncle, toujours de la partie, l’épaule avec la flotte génoise. Napolitains, Chevaliers de Malte, Siciliens et marins du Pape se joignent à l’expédition, qui compte 50 galères et soixante navires à voiles. L’objectif premier, avant la reconquête de Tripoli, est de prendre Djerba, pour compléter le dispositif de défense et de quadrillage de la Petite Syrte. L’île est prise sans grande difficulté. L’Europe chrétienne dispose donc d’une base insulaire supplémentaire, mais cet atout ne sera conservé que très brièvement.

Alerté, Piali Pacha, nouveau commandant de la flotte ottomane, arrive le 11 mai 1560 devant Djerba avec 100 galères. C’est la panique chez les chrétiens, qui ne s’attendaient pas à une réaction aussi rapide et à un tel déploiement de force. Ils reculent en désordre et Piali Pacha leur prend 27 galères et 20 voiliers. Il fait débarquer ses troupes, met le siège devant la place forte espagnole, qui tombe au bout de 2 mois. 18.000 hommes sont tués ou prisonniers. C’est une victoire turque retentissante, qui empêche la reprise de Tripoli et le contrôle de la Tripolitaine, un territoire situé à mi-chemin entre le Maghreb et l’Égypte. L’Europe a perdu la maîtrise de la Petite Syrte. C’est un ressac stratégique important. Entre la victoire ottomane de Djerba et la victoire chrétienne de Lépante, la puissance ottomane aura atteint son zénith en Méditerranée, avec la prise de Djerba et la non reconquête de Tripoli.

Piali Pacha, enfant trouvé en Serbie et enrôlé dans le janissariat ottoman, va vite exploiter sa victoire. Il attaque en Mer Tyrrhénienne. Il capture force galères siciliennes. En mai 1563, le vice-roi Hassan Qusru d’Alger attaque la garnison espagnole d’Oran, tandis que Dragut bloque la ville par la mer avec une petite flotte barbaresque. Francisco de Mendoza vient sauver les assiégés avec 34 galères, avant l’arrivée des renforts turcs. Les Barbaresques sont vaincus au large de Mers-El-Kébir. En septembre 1564, Garcia de Toledo conquiert avec 100 navires et 16.000 fantassins le Penon de Velez de Gomera, qui est toujours, aujourd’hui, territoire sous souveraineté espagnole, malgré l’hostilité marocaine à toute présence européenne sur les rivages de la Méditerranée nord-africaine. On se souviendra de l’affaire de l’Ile du Persil (Perejil), en juillet 2002, où une section de gendarmes marocains avaient délibérément envahi l’îlot, qui fait également partie intégrante du territoire espagnol. L’Espagne l’avait repris quelques jours plus tard. Les guerres du XVIe siècle ne sont donc pas terminées... Elles sont suceptibles de réémerger à tout moment.

Le siège de Metz

Au cours des 2 décennies suivantes, disons de 1540 à 1564, l’Espagne, principale puissance méditerranéenne capable de faire face aux Barbaresques et aux Turcs, connait aussi une histoire mouvementée. En 1547, son roi, l’empereur germanique Charles-Quint, bat à Mühlberg les protestants de la Ligue de Smalkalde, qui fragilisaient ses arrières et favorisaient par leur sédition le maintien de la présence ottomane en Hongrie et les menées de François Ier et de Henri II, qui venait de prendre sa succession, en Lorraine et aux Pays-Bas. La Paix d’Augsbourg, qui s’ensuit, ne satisfait personne. Henri II en profite pour occuper les Trois Evêchés lorrains de Metz, Toul et Verdun, 3 positions clefs en direction du Rhin qui, en passant entre ses mains, disloquent totalement le Duché de Lorraine, démembrent ses frontières et compliquent ses communications internes. Les Impériaux ne parviennent pas à reprendre Metz, en dépit du ralliement des protestants à Charles Quint, qui, en tant qu’Allemands, ne peuvent accepter la présence française à Metz, une présence qui menace directement le Luxembourg, l’Alsace et la Rhénanie.

Le commandant des troupes impériales allemandes, qui se présentent devant Metz, le 19 octobre 1552, est un Espagnol, le fameux Duc d’Albe. Pour l’appuyer, il y a l’armée des Pays-Bas, accourue des places-fortes de Namur et de Luxembourg, à l’initiative de la Régente Marie de Hongrie. À ces 2 colonnes s’ajoute celle d’un gentilhomme à moitié brigand, qui tente d’abord de se vendre au plus offrant, le Marquis Albert de Brandebourg. Il finit par se soumettre à Charles Quint. La place de Metz est tenue par le Duc de Guise. Elle est quasi imprenable et l’empereur n’a plus assez d’argent pour payer ses soldats et a fortiori pour en recruter d’autres. L’hiver arrive et les épidémies se répandent dans le camp impérial, qui se mue en un cloaque immonde où pourrissent cadavres d’hommes et de chevaux. Il faut lever le siège. Metz est perdue pour le Saint-Empire.

Union anglo-espagnole et guerre en Picardie

En 1554, l’héritier de la couronne d’Espagne et du Cercle de Bourgogne (les Pays-Bas), Philippe II, épouse Mary Tudor, Reine d’Angleterre. Ce mariage fusionnera, on l’oublie trop souvent, l’Angleterre et l’Espagne en un bloc. Mary Tudor, fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon, s’emploiera à re-catholiciser l’Angleterre et, ainsi, à la resouder au continent. La réaction anti-protestante, qu’elle déclenche, est brutale : les partis anglican et protestant, qui parleront dorénavant d’elle en la surnommant avec horreur et mépris “Mary la Sanglante”, subissent une répression féroce, assortie de quelques 300 exécutions capitales. Pendant 4 ans donc, les Pays-Bas, l’Angleterre, l’Espagne, le Milanais et le Royaume de Naples et des Deux-Siciles connaîtront une direction unique, celle de Philippe II, allié aux Habsbourgs d’Autriche, qui détiennent la titulature impériale. Les troupes anglaises de Mary Tudor appuient les forces impériales et espagnoles en Picardie contre Henri II, qui a, face à lui, un capitaine exceptionnel, Emmanuel-Philibert de Savoie.

Celui-ci écrase l’armée française à La Fère, mais sans prendre immédiatement Saint Quentin. La route de Paris est toutefois ouverte. Mais Philippe II temporise, surtout parce que l’espace entre les régions de Flandre et de Hainaut, provinces densément peuplées, et Paris est bien plus vide, doté de bien moins de réserves confiscables, pour nourrir l’armée en campagne. Les routes sont longues et les approvisionnements ne se font pas à temps. Le siège de Saint Quentin, lui aussi, dure trop longtemps. Henri II peut en profiter pour reconstituer son armée, avec des mercenaires suisses, et aussi en rameutant le ban et l’arrière-ban de la noblesse et en ramenant toute une armée d’Italie. Paris, où la panique avait régné, respire. Le Duc Philibert prend encore Noyon, mais, face à lui, la nouvelle armée de Henri II s’approche, forte de 50.000 hommes. Paris est sauvé. Et Philippe II n’a plus d’argent, l’Espagne est en état de faillite. Henri II peut reprendre l’offensive et s’emparer de Calais, qu’il arrache à Mary Tudor, dès le 7 janvier 1558. L’Angleterre perd définitivement ce port sur la rive continentale de la Mer du Nord, auquel elle tenait beaucoup.

Le 21 septembre 1558, Charles Quint meurt à Yuste. Sa belle-fille Mary Tudor le suit de près, elle s’éteint le 17 novembre. Les conséquences de cette mort prématurée sont catastrophiques pour l’Espagne, les Pays-Bas, le Saint-Empire et, finalement, l’Europe entière. L’unification européenne, presque achevée, s’effrite et perd les Iles Britanniques. La France va survivre. L’empire ottoman va continuer encore longtemps à régner sur la péninsule balkanique et la Hongrie, à dominer la Méditerranée, et, évidence plus funeste encore, la piraterie barbaresque ne sera pas éradiquée avant le débarquement des troupes françaises en 1830, sous le commandement du Maréchal de Bourmont. La fin du binôme anglo-espagnol est l’une des pires catastrophes de l’histoire européenne ; en effet, imaginons la présence de marins anglais sous une direction commune européenne en Méditerranée occidentale, imaginons le débarquement de “tercios” irlandais, anglais et écossais en Oranie pour appuyer leurs homologues castillans, galiciens et aragonais. La bataille de Lépante n’aurait peut-être pas eu lieu, parce que le problème turc aurait été réglé plus tôt, et Chypre ne serait pas tombée aux mains des Ottomans.

Anarchie dans les Pays-Bas et révolte des Alpujarras

Le Traité de Cateau-Cambrésis, signé le 3 avril 1559, laisse les Trois Evêchés à la France, qui, en revanche, doit rendre aux Lorrains et aux Espagnols (aux Luxembourgeois) Thionville (Diedenhofen), Montmédy et Danvilliers. Philippe II épouse en troisièmes noces Isabelle de Valois, fille de Henri II. La sœur du Roi de France, elle, épouse Emmanuel-Philibert de Savoie. La paix est signée et une nouvelle période de paix s’ouvre, scellée par une alliance dynastique. Philippe II n’est toutefois pas au bout de ses peines. En 1566, les iconoclastes, des fondamentalistes protestants hostiles aux cultes des saints et de la Vierge, ravagent la Flandre et le Hainaut, brisant toutes les œuvres d’art religieuses qui leur tombent sous la main. Les Pays-Bas sont livrés au désordre, à une anarchie semée par des fanatiques religieux intraitables, ne respectant aucune convention, aucune tradition dans un pays plutôt iconodule.

Il faut envoyer une armée aux Pays-Bas, sous le commandement du Duc d’Albe, qui se heurtera à un sentiment local de liberté, surtout dans une noblesse habituée aux fastes de l’ancienne cour de Bourgogne, appréciés par Charles Quint, et assez rétive à l’austérité espagnole, chère à Philippe II. Liquider les “casseurs” de 1566, oui, mais attenter aux libertés traditionnelles en introduisant une inquisition aussi rigoureuse qu’en péninsule ibérique, non. Cette mécompréhension mutuelle et cette confusion n’arrangent pas les choses ; le pouvoir de Philippe II, incarné par l’ecclésiastique franc-comtois Granvelle, vacille dans les Pays-Bas. Philippe II perd la confiance d’une noblesse qui, pourtant, avait suivi fidèlement Charles Quint dans toutes ses aventures. Le roi d’Espagne craint aussi la contagion huguenote en Catalogne. Il s’affolle et demande à l’Inquisition de donner encore un tour de vis. Pire pour le royaume d’Espagne, la piraterie anglaise infeste le Golfe de Gascogne au risque de couper durablement les communications entre la Galice et les Flandres.

Le 1er janvier 1567, en Espagne même, Philippe II fait appliquer les mesures qu’il a décidées en novembre 1566, en l’occurrence : interdiction aux Morisques d’Espagne d’user de la langue arabe et de se vêtir à la façon mauresque. Philippe II veut l’unité religieuse de son royaume, l’unité des mœurs et des coutumes, et surtout craint la présence d’une “cinquième colonne” potentielle en cas de débarquement turc ou barbaresque. Un complot musulman avait été éventé en 1565 : en cas de victoire ottomane à Malte, les musulmans d’Andalousie devaient amorcer une révolte pour favoriser un débarquement et jeter les bases d’une reconquête de la péninsule ibérique. La nuit de Noël 1568, une bande de hors-la-loi musulmans, sous la direction d’un certain Farax Abenfarax, fait irruption dans la ville de Grenade et annonce que les Alpujarras, dans le pays de Grenade, dans les montagnes et les hautes vallées, sont entrés en rébellion. L’insurrection musulmane va durer 2 ans en Andalousie et répéter une révolte antérieure, qui avait eu lieu en 1499. Les Turcs ne l’exploiteront pas, surtout parce que les révoltés ne tiennent aucun port et luttent dans les montagnes, inaccessibles depuis la mer. Finalement ce sera Don Juan d’Autriche, demi-frère du roi, le futur vainqueur de Lépante, qui matera définitivement la révolte : les Morisques d’Andalousie seront dispersés dans toute la péninsule, pour éviter qu’une trop grande concentration de musulmans constitue un danger permanent dans une province exposée à l’invasion. Nous sommes à l’automne 1570, un peu moins d’un an avant Lépante.

À suivre