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samedi 9 janvier 2021

Le syndicalisme révolutionnaire : une spécificité française 2/2

 Lors de l’adoption de la Charte d’Amiens, au Congrès confédéral de 1906, on rappellera que :

« La CGT [re]groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. (…) Le congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte des classes qui oppose sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d’exploitation et d’oppression, tant matérielles que morales mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière. »

L’action directe

Dans le mouvement socialiste de janvier 1905, Victor Griffuelhes donnait de l’action directe la définition suivante :

« L’action directe veut dire action des ouvriers eux-mêmes. C’est-à-dire action directement exercée par les intéressés. C’est le travailleur qui accomplit lui-même son effort ; il l’exerce personnellement sur les puissances qui le dominent, pour obtenir d’elles les avantages réclamés. Par l’action directe, l’ouvrier crée lui-même sa lutte, c’est lui qui la conduit, décidé à ne pas s’en rapporter à d’autres que lui-même du soin de le libérer. »

Les syndicalistes révolutionnaires menaient la lutte pour l’amélioration des conditions de travail pour que la « lutte quotidienne prépare, organise et réalise la Révolution », comme l’écrivait Griffuelhes. Faite par des minorités agissantes et conscientes, l’action directe vise à frapper les esprits (comme lors de la grève générale de 1907, durant laquelle Paris se retrouve plongée dans le noir suite à une action de sabotage des syndicalistes révolutionnaires électriciens). Elle doit imposer la volonté des ouvriers au patron, l’utilisation possible de la juste violence prolétaire pouvant entrer dans cette stratégie.

« Il n’y aura, en effet, intégralité d’émancipation que si disparaissent les exploiteurs et les dirigeants et si table rase est faite de toutes les institutions capitalistes. Une telle besogne ne peut être menée à bien pacifiquement – et encore moins légalement ! L’histoire nous apprend que jamais, les privilégiés n’ont sacrifié leurs privilèges sans y être contraints et forcés par leurs victimes révoltées. Il est improbable que les bourgeois aient une exceptionnelle grandeur d’âme et abdiquent de bon gré… Il sera nécessaire de recourir à la force qui, comme le dit Karl Marx, est l’accoucheuse des sociétés. » Émile Pouget-CGT

Le mythe de la grève générale en action

Un bras de fer entre la CGT et l’État s’engage en 1904 pour la journée de huit heures ; la campagne devant aboutir à une démonstration de force le 1er mai 1906, organisée activement pendant un an. Toutes les forces de l’organisation sont lancées pour la bataille des huit heures. Le contexte est alors insurrectionnel, le monde du travail étant en effervescence à la suite du drame de la mine de Courrières, où 1 200 mineurs trouvèrent la mort. 40 000 mineurs du Pas-de-Calais se mettent en grève spontanément. La répression ne vient rien arranger et la colère se propage. Près de 200 000 grévistes se mobilisent dans le bâtiment (bastion des syndicalistes révolutionnaires), la métallurgie, le livre… le mouvement culminant avec 438 500 grévistes dans toute la France ! Le gouvernement entretient la peur d’une guerre sociale imminente et d’une collusion entre les deux forces anti-système de l’époque : le mouvement syndicaliste révolutionnaire et le mouvement nationaliste (convergences observées par le professeur Zeev Sternhell). Devant cette alliance, la République réagit rapidement. Clemenceau, nommé ministre de l’Intérieur, dirige la répression. Griffuelhes et les principaux dirigeants de la CGT sont arrêtés sans raison (dont le trésorier Lévy qui sera retourné par la police durant son emprisonnement). Le 1er Mai s’accompagne d’une mobilisation importante des chiens de garde de la République, qui multiplient les arrestations et tirèrent sur la foule des grévistes. D’un commun accord, les autorités et le patronat organisèrent le licenciement des fonctionnaires et des ouvriers les plus engagés dans l’action directe. Des listes noires de militants furent dressées pour rendre leur embauche impossible. Mais là où Clemenceau et son successeur Aristide Briand furent les plus efficaces, c’est dans le retournement de responsables syndicaux par la corruption et l’infiltration d’éléments provocateurs (les archives de la préfecture de police regorgent de leurs rapports sur les activités de la CGT), qui propagèrent le trouble dans les esprits et discréditèrent l’action des syndicalistes révolutionnaires. En plus, l’aggravation des dissensions internes et des guerres de tendances créèrent une situation explosive dans la direction.

La rupture : le prolétariat contre la République

Ce fut l’affaire de Draveil-Villeneuve-Saint-Georges, montée de toutes pièces par Aristide Briand, alors ministre de l’Intérieur, qui mit le feu aux poudres. Une manifestation des terrassiers et des cheminots de la région parisienne le 30 juillet 1908 tourne à l’émeute. On relève deux morts parmi les ouvriers. La CGT appelle à la mobilisation ouvrière pour une grève générale. À la suite d’une manifestation à Villeneuve-Saint-Georges, on déplore sept morts de plus. À l’aide d’un agent provocateur, le ministre de l’Intérieur trouva là le prétexte à l’arrestation de la plupart des dirigeants confédéraux, et parmi eux le secrétaire général Victor Griffuelhes, ce qui allait permettre aux traîtres de profiter de cet emprisonnement pour tenter un véritable putsch.

La libération des dirigeants emprisonnés ne tarda pas, mais dans l’ombre des hommes de main de Briand, et notamment le trésorier Lévy (vraisemblablement corrompu) et Latapie, lancèrent une véritable cabale contre Griffuelhes, l’accusant ouvertement de détournement de fonds dans l’affaire de l’achat d’un local confédéral. Les congrès suivants lavèrent Griffuelhes de tout soupçon, mais la crise était ouverte, car le secrétaire général, ulcéré, démissionnait. Lui succéda Niel, qui fut élu le 25 février 1909, secrétaire général de la CGT avec les voix des réformistes. Mais les syndicalistes révolutionnaires ne se laissèrent pas faire : six mois plus tard, Niel était contraint de démissionner à son tour.

Il fut remplacé par Léon Jouhaux. Il n’est pas étonnant que la tension monta à nouveau avec le pouvoir à partir de 1910. En octobre, la grève des cheminots, située dans le cadre d’une grande campagne contre la vie chère, fit envisager à Briand la dissolution de la CGT. Briand décida de faire un exemple : c’est l’affaire Jules Durand. Le secrétaire du Syndicat des charbonniers du Havre fut condamné à mort pour faits de grève, auxquels il était entièrement étranger. Un vaste mouvement de protestation ouvrière se déclencha.

À ce moment crucial de son histoire, le monde du travail est largement opposé à la République libérale. Il est écœuré par le comportement des anciens dreyfusards (Clemenceau et Briand), qui hier encore appelaient la classe ouvrière à se mobiliser pour la justice, et qui une fois arrivés au pouvoir se révèlent être les assassins du peuple… Ce rejet de la démocratie se manifesta jusqu’à la guerre. Le déclenchement de la Grande guerre fut un échec pour les syndicalistes révolutionnaires. Après avoir tout fait pour arrêter la marche vers la guerre, l’élan patriotique vers l’Union sacrée les emporta. Léon Jouhaux, sur la tombe de Jaurès, appela les ouvriers à se rallier au régime. Ce ralliement marqua la fin de la période héroïque du syndicalisme d’action directe au sein de la CGT, qui, après la guerre, fut pris en main par les communistes, qui en firent l’outil réformiste que nous connaissons aujourd’hui.

« Le syndicalisme français est né de la réaction du prolétariat contre la démocratie. » Hubert Lagardelle

Louis Alexandre, Rédacteur en chef de la revue Rébellion

Egalité et Réconciliation

https://voxnr.com/918/syndicalisme-revolutionnaire-specificite-francaise

mercredi 6 janvier 2021

Georges Sorel : socialisme et violence 3/4

 Dans son ouvrage sur la « droite révolutionnaire », suivi de Ni droite, ni gauche, l’historien Z. Sternhell intitule un de ses chapitres : « La révolution des moralistes ». Sorel est donné dans ce chapitre comme l’un des représentants les plus remarquables de ce courant « moraliste ». Face au révisionnisme libéral de Bernstein et de Jaurès, attachés aux valeurs libérales traditionnelles (à propos de ces valeurs, Lafargue parlait de « grues métaphysiques », cité par Sternhell p.81), les « moralistes » sont les hommes du refus de tout compromis déshonorant : compromis avec les valeurs de la société bourgeoise, compromis avec le matérialisme sous toutes ses formes, c-à-d. : marxiste, bourgeois (on retrouve ce même sentiment dans d’autres groupements européens de notre époque: Congrès de Hoppenheim (1928), Congrès du Parti Ouvrier Belge (manifeste du 3 juillet 1940), où De Man évoque une révolution spirituelle et éthique devant les congressistes). Ce « socialisme éthique », on le retrouve à l’origine de ce mythe de la violence.

Violence, prolétariat et grève générale

Il est tout d’abord utile de ne pas confondre la « violence » sorélienne avec les formes physiques d’agressivité que nos sociétés modernes nous exposent. La notion de violence chez Sorel se conjugue avec 2 autres notions toutes aussi essentielles : celle de « prolétariat » (le monopoleur de cette violence) et celle de « grève générale », qui est l’arme de la révolution. Il y a en effet une liaison intime entre la grève générale et l’exercice de la violence. La grève générale est l’expression privilégiée et unique dans l’histoire contemporaine de la violence du prolétariat. C’est, écrit Sorel, un « acte de guerre », semblable à celui d’une armée en campagne. La grève générale est un acte de guerre, ce qui implique qu’elle en possède les mêmes caractéristiques. Notamment qu’elle se produit sans haine et sans esprit de vengeance. Sorel écrit : « En guerre, on ne tue pas les vaincus ».

L’emploi effectif et actualisé de la violence physique n’est pas consubstantiel à la violence de la grève générale. Cette violence est une sorte de « démonstration militaire » de la force prolétarienne. La mort d’autrui n’est qu’un accident de la violence, ce n’est pas son essence. Sorel oppose la violence militaire bourgeoise et la violence guerrière prolétarienne limitée (les travaux des historiens démographes démontrent tout au contraire le caractère beaucoup plus sacrificateur et sanglant des guerres non-conventionnelles, dites « guerres atomiques », par rapport aux guerres traditionnelles). La violence de Sorel est donc une attitude, une attitude de détermination face à l’adversaire. La violence est une idée qui favorise la mobilisation et l’action qui en découle. Sorel écrit aussi : « Nous avons à agir ».

Cette optique explique aussi le mépris sorélien de la classe des intellectuels, incapables de toute action offensive, ignorant du terrain des luttes. A contrario, on peut remarquer que ces mêmes intellectuels, qui refusent le contact de la réalité avec le réel, sont des dirigeants sanguinaires. Leur « violence » d’intellectuels au pouvoir (Sorel pense peut-être à la révolution de 1791 et à la répression de 1870) est erratique, cruelle, terroriste. La violence qu’ils exercent est pathologique. Elle traduit leur impuissance à réunir les masses autour de leurs valeurs. La violence sorélienne est tout à l’opposé de cette violence – on pense à la violence des jacobins de 1791, à la violence léniniste de la NEP contre les paysans d’Ukraine, etc. – parce qu’elle a pleine conscience de sa dignité, de sa générosité. Sorel se réfère à une violence guerrière qui, comme chez Clausewitz, est la marque d’une volonté. La violence est une manifestation de détermination, de fermeté dans ses objectifs et son idéal.

Cette idée de « violence créatrice » débouche sur un mythe historique chez Sorel : la grève générale. La violence volontariste est une idée qui doit se poser comme acte historique. L’idée anime une volonté et le mythe médiatise le rapport entre le réel (la grève générale) et l’idée. Le mythe, écrit Sorel, est la réalisation d’espoirs en actions, non pas au service d’une doctrine, parce que les doctrines et les systèmes sont des spéculations intellectuelles hors du champ de faction et de l’intérêt des prolétaires. La violence est la doctrine en actes, elle est volonté pure et non représentation pensée. L’idée de la grève générale est « une organisation d’images », un instinct collectif et un sentiment général qui manifeste la guerre du socialisme moderne contre la société bourgeoise. Et Sorel revient à cette notion d’intuition, qui n’est pas réductible à un classement clair, précis, bref mécanique, d’idées alignées et normalisées. La violence est, chez Sorel, proche de l’idée bergsonienne. Polin écrit : « Dans la violence, le mythe devient ce qu’il est ». La notion de confusion entre le devenir et l’intuition joue le même rôle chez nos 2 auteurs.

Le syndicalisme révolutionnaire s’oppose au social-réformisme

La violence est enfin la matrice d’un socialisme prolétarien. Le socialisme de Sorel né de cette violence n’est pas un social-réformisme. Sorel fait confiance au syndicalisme révolutionnaire pour bâtir ce socialisme. Le syndicat est ce faisceau des forces vives du prolétariat. Le socialisme de Sorel refuse le socialisme du rêve ou de l’éloquence parlementaire, celui des partis et des intellectuels qui les mènent à des songeries creuses. Citons encore Sorel : « Le syndicat : tout l’avenir du socialisme réside dans le développement autonome des syndicats ouvriers » (Matériaux pour une théorie du prolétariat). Et Polin note avec justesse que le syndicat est dans l’idée sorélienne le « Cogito du prolétariat ».

Sorel considère le syndicat comme la cheville de la révolution. Les groupements naturels du prolétariat sont les syndicats. Ils sont le creuset de sa volonté manifestée de libération. Le syndicat, qui exclut les intellectuels et les parlementaires, est une communauté de combat authentique. Sorel dit d’ailleurs aux marxistes que le vrai marxiste est celui qui comprend que le marxisme est inutile aux masses ouvrières. Le syndicat agit par lui-même, pour ceux qui sont ses membres. Il ne suit pas les programmes des partis et des professionnels de la pensée. Ces derniers, que Sorel appelle « les docteurs de la petite science », eurent à l’égard de ce jugement une réaction corporatiste dont Sorel se moqua. Sorel renvoie dos à dos les intellectuels des partis bourgeois et les intellectuels qui se prétendent prolétaires. Il dénonce leur nature proprement parasitaire. L’utopie de leurs discours est réactionnaire. L’intellectuel bloque le mouvement révolutionnaire et aliène la pensée des travailleurs. La révolution est pensée en actes. La révolution des intellectuels est pure image.

Mais il ne faut pas pour autant confondre « action violente » et « action pour action ». Sorel, précise Polin, n’est pas un penseur nihiliste. L’agitation n’est pas la révolution. La violence ne se limite pas à une série de secousses. La violence engendre des actions que Sorel nomme « actions épiques ». L’épopée révolutionnaire n’est pas négativiste, elle est une néguentropie sociale. La violence est la forme la plus haute de l’action, parce qu’elle a pour finalité de CRÉER. En ce sens, elle est responsabilisation des acteurs, noblesse des combattants, dépassement de soi-même. Elle éveille « le sentiment du sublime », et « fait apparaître au premier rang l’orgueil de l’homme libre » (Réflexions…). On peut rapprocher cet aspect créateur, proprement faustien de la violence, des valeurs nouvelles du « philosophe au marteau » de Sils-Maria.

La violence est un moyen de créer, elle n’est pas une fin en soi. Cette créativité l’investit d’une valeur sans pareil. Et elle est au service du socialisme puisque celui-ci veut, selon le mot fameux de Marx, transformer le monde et non plus seulement le comprendre. Le socialisme est une idée neuve pense Sorel. Il a cette jeunesse qui refuse les programmes et les idées claires et distinctes. Enserré dans un discours, il perd toute vitalité. Il devient vieux, identique à ses adversaires. Le socialisme est une idée en actes, c’est un produit spontané. Il est évident que ce socialisme-là n’a que peu de rapport avec les partis sociaux-démocrates actuellement existants dans les « démocraties occidentales ». Le seul commun dénominateur est ce nom de « socialisme ». Quant au reste…

Un socialisme étranger au monde des sophistes, des économistes et des calculateurs

Nous avons rappelé l’hypothèse de Sternhell selon laquelle Sorel est un penseur de la « Révolution moraliste ». Polin le rappelle, Sorel est un « pessimiste par tempérament ». Ainsi pour lui, le progrès traduit avant tout une notion bourgeoise. Il est contre Hegel et pense que « la nature humaine cherche toujours à s’échapper vers la décadence ». L’homme est soumis à la loi éternelle du combat. Il doit éviter les obstacles que lui oppose la nature et sa nature elle-même (veulerie, lâcheté, médiocrité, etc.). Le grand danger de l’entropie guette l’homme. Sorel écrit : « Il est vraisemblable que les collectivités soient attirées vers un magma assez compliqué et dont la base serait le désordre ». La violence révèle alors cette énergie créatrice qui combat l’entropie.

Sorel est un philosophe de l’énergie. L’homme, pense Sorel, se satisfait d’un sentiment de lutte. Dans cette optique, l’effort est plus que positif, recherché comme une fin en soi. La violence donne à l’homme une énergie salvatrice qui le retient d’être médiocre (Polin compare l’énergie sorélienne exprimée par la violence au thumos stoïcien). L’homme, par la violence émergée de son individualité créatrice, rejoint ultimement la morale. La violence est la forme permanente de la morale. La morale est donc une lutte contre l’entropie appauvrissante. On peut encore se référer à Nietzsche. La nouvelle table de morale du philosophe allemand est proche des valeurs de lutte et de dépassement que Sorel réclame des ouvriers.

Morale égale chez Sorel à sacrifice de soi, abnégation, héroïsme, désintéressement, effort. L’ouvrier est le guerrier romain, le conquérant du XXe siècle ; il doit posséder les qualités morales qui l’ennoblissent et lui assurent sa supériorité face à la bourgeoisie. Sorel parle avec sympathie de cette race d’hommes « qui considère la vie comme une lutte et non comme un plaisir ». Ses maîtres-mots sont : énergie personnelle, énergie créatrice, énergie agissante. Ce type d’homme est élève du guerrier grec. Il refuse le monde des intellectuels qui l’affaiblit. Comme E. Burke, il est étranger au monde des sophistes, des économistes et des calculateurs. Et Sorel va plus loin quand il écrit : « Le sublime est mort dans la bourgeoisie » et ce sublime est l’apanage de la violence dans l’histoire. C’est la source de la morale révolutionnaire. Le syndicat renoue avec un monde de la morale, donc du sublime et de l’héroïsme. C’est un lieu, une école de moralisation collective. Le syndicat est autonome et sa morale est une conception du monde totale.

Mais Sorel est un apôtre de la violence parce qu’il croit dans la figure nouvelle du Travailleur. Sorel identifie pour nous le travail. Il récuse la dichotomie guerre/travail d’Auguste Comte. Le travail est une œuvre créatrice qui ne se plie pas au fond aux calculs sordides des capitalistes. Le travail est désintéressé. Comme la violence. La grève générale est aussi un acte libre de toute recherche de profits matériels. De même, Polin ressent la notion du travail comme une lutte à part entière. Le travail est, dans l’intuition de Sorel, un acte prométhéen. Le travail n’est pas seulement action de transformation sur les choses, il rétro-agit sur soi-même et la collectivité tout entière. La violence ennoblit la conscience du travail ; en d’autres termes, elle donne forme à l’œuvre de création et de transformation.

Le travail, qui n’est pas un simple « facteur de production » comme le prétendent les penseurs (?) et les économistes de l’école libérale, ni une source de profit pour le travailleur et de plus-values pour les entrepreneurs comme le croient les marxistes stricto sensu, est une forme sublimée de création. Il est bien évident que la violence sorélienne est une qualité qui est propre au monde des producteurs ; la réduction de la violence à une domination de l’homme par l’homme est le contraire de cette violence prolétarienne de Sorel. Sorel ajoute même qu’au cœur du travail lui-même, on trouve la violence comme moteur intime. Les notions sont ainsi reliées entre elles : Travail, Violence, Morale. Et le socialisme est ensuite le résultat de cette « vertu qui naît » (Réflexions…). Le travail est une lutte, où le producteur est soulevé par une violence absolue, et dont découle l’acte créateur historiquement.

À suivre

mercredi 10 décembre 2008

31 juillet 1914 : la mort de Jaurès

Le 1er août 1914, en première page du Petit Parisien quotidien populaire qui se vantait d'avoir "le ) plus fort tirage des journaux du « monde entier » - s'étalent côte à côte, sous un chapeau commun ("Heures tragiques"), deux nouvelles : « La situation internationale s'aggrave » et « On a assassiné Jaurès ». C'est en effet trois jours avant la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France que disparaît, le 31 juillet, Jean Jaurès. La mort du chef socialiste semble être le tragique lever de rideau d'une catastrophe qui devait saigner à blanc les principaux pays de l'Europe.
Jean Jaurès a pris au fil des décennies, sous la plume de ses thuriféraires et pour servir une mythologie politicienne, des allures de prophète humaniste, qui aurait pu empêcher la dérive du socialisme international vers le messianisme totalitaire qu'est le marxisme. La réalité est plus complexe. Car, malgré les images d'Epinal qu'essaye aujourd'hui de ressortir de la naphtaline un parti socialiste démonétisé, voulant ainsi redorer un blason totalement terni, Jaurès a en quelque sorte incarné les contradictions internes qui habitaient le socialisme au début du XXe siècle, écartelé qu'il était entre l'idéologie internationaliste et la réalité nationale.
Jaurès, qui s'est voulu le chantre du peuple laborieux, était issu d'une famille bourgeoise. Son cousin, le contre-amiral Benjamin Jaurès, a été député du Tarn en 1871 et a soutenu à la Chambre la politique de Thiers, le fusilleur des Communards qui a refusé la grâce du colonel Louis Rossel, ardent officier engagé par patriotisme dans les rangs de la Commune pour sauver Paris des troupes prussiennes. Sénateur en 1876, ambassadeur à Madrid puis à Saint-Petersbourg, Benjamin Jaurès achève sa carrière politique comme ministre de la Marine en 1889. C'est lui qui met le pied à l'étrier au jeune Jean Jaurès, élu, grâce à son appui, député du Tarn en 1885, à vingt-six ans.
C'est un brillant sujet. Reçu premier à l'Ecole normale supérieure, agrégé de philosophie en 1881, il est nommé professeur au lycée d'Albi, puis chargé de cours à la faculté des lettres de Toulouse dès 1883. Pris par la politique, il restera un homme de haute culture, lisant sur son banc de parlementaire, dix minutes avant de monter à la tribune de l'Assemblée, dans le texte grec, le Symposium du grand sophiste athénien Lucien. Il s'est mis à l'espagnol pour lire Cervantes, à l'anglais pour apprécier comme Il se doit la dramaturgie shakespearienne ...
Un homme de pondération
Homme du Midi, à l'éloquence claironnante, Jaurès a des yeux bleus voilés par instants de pitié pour cette humanité dont il se veut l'inlassable défenseur.
Quand il se lance en politique, c'est sous l'étiquette de républicain modéré. Malgré sa fougue oratoire, il restera toujours un homme de pondération. Le militantisme révolutionnaire le rebute. Or, dans les années 1880, le socialisme français est encore très marqué par la tradition blanquiste, hostile à toute idée de collaboration avec le libéralisme bourgeois. Mais vers 1892, sous l'influence de Lucien Herr, Jaurès se convainc de l'efficacité politique de la référence socialiste. Cet intellectuel a réalisé quel mythe puissant peut être véhiculé par le mot même de "socialisme", compris comme exigence de subordination des intérêts particuliers à l'intérêt collectif.
Député de Carmaux en 1893, Jaurès s'engage dans le camp dreyfusard, à la différence de nombre de ses amis politiques. Il soutient en 1899 le gouvernement Waldeck-Rousseau et là encore beaucoup de socialistes lui reprochent de collaborer avec le pouvoir bourgeois. Cependant sa forte personnalité s'impose dans les débats parlementaires. Lorsque, sous la pression de la IIe Internationale (congrès d'Amsterdam) les socialistes français sont Invités à cesser leurs dissensions et à s'unir dans un seul grand parti (création de la SFIO en 1908), Jaurès en devient le leader.
Il va jouer ce rôle avec subtilité. Sa fine intelligence trouve en effet trop abrupt, trop simpliste le catéchisme marxiste. Lorsqu'il fonde, en 1904, L'Humanité, son éditorial donne, dans le premier numéro, l'explication du titre : « L'humanité n'existe point encore ou elle existe à peine. A l'intérieur de chaque nation, elle est compromise et comme brisée par l'antagonisme des classes, par l'inévitable lutte de l'oligarchie capitaliste et du prolétariat. Seul le socialisme, en absorbant toutes les classes dans la propriété commune des moyens de travail, résoudra cet antagonisme et fera de chaque nation enfin réconciliée avec elle-même une parcelle d'humanité ».
Loin de vouloir abolir la référence nationale, comme l'affiche le marxisme, Jaurès proclame que la classe ouvrière doit être l'héritière de la tradition nationale, les socialistes se devant d'être des patriotes exemplaires. En faisant la liaison entre le national et le social l'Etat - loin de devoir disparaître, comme l'affirme le marxisme - doit se faire l'arbitre entre les intérêts divergents qui, inévitablement, s'affrontent au sein du corps social.
Quand, dans les premiers mois de 1914, des odeurs de guerre se font de plus en plus insistantes en Europe, Jaurès préconise inlassablement sang-froid et maîtrise des passions. Il voit avec anxiété s'accumuler à l'horizon de sanglantes nuées. On sait aujourd'hui quel rôle de boute-feu ont joué les milieux panslaves de Russie, malgré le tsar. Quel rôle néfaste, aussi, fut celui d'un Poincaré entrant dans un tel jeu. Et comment d'énormes sommes d'argent furent distribuées aux journaux français pour pousser l'opinion française à la guerre. Au seul Figaro, Calmette a touché gros : treize millions de francs (après sa mort, on découvrira que Jaurès, lui, avait pour toute fortune un peu plus de dix mille francs ... ) Jaurès, qui essaye d'inciter le gouvernement français à la prudence, n'est pas dupe. En sortant d'une entrevue avec le président du conseil, Viviani, Jaurès croise l'ambassadeur de Russie et lance de sa voix de stentor : « Cette canaille d'Iswolsky va avoir sa guerre ! »)
Une haineuse campagne de presse est déclenchée contre Jaurès, accusé d'avoir appelé les peuples à refuser la guerre qui vient. Devant témoins, Jaurès murmure : « Nous devons nous attendre à être assassinés au premier coin de rue ». C'est attablé au café du Croissant, dans la soirée du 31 juillet, que Jaurès est mortellement touché par les coups de feu tirés par un illuminé. Lors de ses obsèques, le 4 août, le secrétaire général de la CGT, Léon Jouhaux, appelle les Français à l'union sacrée. Il sera entendu. Mais, à l'annonce de la guerre, le futur maréchal Lyautey devait s'écrier, atterré : « Une guerre entre Européens est une guerre civile. c'est la folie la plus monumentale que le monde ait jamais commise ! »
✍ Pierre VIAL National Hebdo du 4 au 10 août 1994

jeudi 23 octobre 2008

LA SCHIZOPHRÉNIE SOCIALISTE

Depuis la création de la SFIO en 1905, les socialistes ont toujours été écartelés entre le refus du système capitaliste, rituellement dénoncé comme porteur de tous les maux, et la nécessité de s'adapter aux tristes réalités du pouvoir.
L'expérience du Front populaire avait permis de préserver la mythologie révolutionnaire, mais aujourd'hui, onze ans après l'élection de François Mitterrand, les socialistes ne savent vraiment plus où ils sont.
Les socialistes sont malheureux. On peut les comprendre, après leur cuisant échec électoral. Mais, si l'on en croit un livre tout récent (1), leur vague à l'âme a des causes beaucoup plus profondes, qui plongent dans l'histoire même du parti socialiste, et ceci depuis 1905.
Au départ de cette étude, un constat : « Le Parti socialiste ne va pas bien », en raison d'une « crise morale », d'une « interrogation angoissée des socialistes sur l'identité actuelle de leur parti et sur le sens de leur action» ; car « en proie à l'incertitude, le Parti socialiste paraît démobilisé, voire frileux, recroquevillé sur lui-même » et en son sein règne « un malaise diffus ». Ce diagnostic peut paraître paradoxal, onze ans après le triomphalisme qui régnait lors de l'entrée à l'Elysée de François Mitterrand. Et, pourtant, en se penchant sur la longue histoire de leur parti, on comprend mieux pourquoi les socialistes ne savent plus très bien, aujourd'hui, où ils habitent.
Leur rapport au pouvoir a toujours eu, en effet, quelque chose de maladif : fidèles à une mythologie révolutionnaire quasi obsessionnelle, les socialistes n'ont jamais fait la révolution. Qui pis est, alors même qu'il leur fallait, sous Mitterrand, s'adapter aux tristes réalités du pouvoir, ils ont réaffirmé - plus pour convaincre les autres - qu'ils restaient purs de toute compromission avec un système capitaliste rituellement dénoncé comme porteur de tous les maux. Bref, écartelés entre les impératifs du réel et une utopie congénitale, les socialistes sont schizophrènes. Cette schizophrénie étant d'autant plus tenace qu'elle est ancienne. Simplement elle se manifeste aujourd'hui de façon spectaculaire parce que la fidélité, proclamée, aux origines, est en discordance aiguë avec le vécu de onze ans de pouvoir. Un pouvoir qui porte en lui, par essence, le mal, le pêché - puisque, consciemment ou non, le socialisme perpétue, à sa manière, le vieux dualisme chrétien.
JAURÈS ET L'AMBIGUÏTÉ FONDATRICE
Au commencement était Jaurès. C'est lui, en effet, qui a appris aux socialistes français à affronter et à surmonter la contradiction fondamentale qui nourrissait les débats à l'intérieur du mouvement socialiste : comment participer aux institutions démocratiques, en jouant le jeu du suffrage universel, tout en sauvegardant le principe d'une action, d'une nécessité révolutionnaires ? Comment être, pour un député socialiste, à la fois le représentant d'un parti de classe, purement ouvrier, faisant de la lutte des classes le moteur de toute action politique, et le porte-parole d'un électorat forcément plus hétérogène, l'idéal socialiste touchant les électeurs bien au-delà des frontières du prolétariat ? Se faire élire au Parlement, est-ce simplement rechercher une tribune pour prêcher la lutte des classes, la guerre socialiste, ou est-ce se préparer à assumer, un jour, le pouvoir - dans une société restant pluraliste, «bourgeoise» (pour utiliser le vocabulaire de rigueur dans les milieux socialistes) ?
Cette question, qui se posait dès les dernières décennies du XIXe siècle aux socialistes de tous pays, prenait une intensité particulière, dans une France marquée par la ligne de clivage séparant partisans et adversaires de la République. Autrement dit, dès les années 1880, la référence républicaine était perçue différemment selon les tendances existant chez les socialistes français : pour les uns, «possibilitistes» (2) ou « socialistes indépendants », la défense du régime républicain était prioritaire et justifiait toutes les alliances nécessaires avec des républicains non socialistes (comme les députés radicaux), y compris pour assumer les responsabilités gouvernementales ; pour les autres, socialistes guesdistes (3) et allemanistes (4), la République n'était pas, en soi, une solution satisfaisante et seule comptait la transformation du régime de propriété, que le prolétariat devrait imposer à la bourgeoisie par la Révolution.
Jaurès réussit à surmonter cet antagonisme. La création de la SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière), en 1905, permit de créer un cadre organisationnel où pouvaient cohabiter les diverses tendances. Mais au prix de nombreuses ambiguïtés. Ainsi, Jaurès prétendait concilier république et socialisme, nation et internationalisme. En jouant d'un véritable équilibrisme intellectuel: par exemple, selon lui, le mot de Marx « les prolétaires n'ont pas de patrie » ne devait pas être pris au pied de la lettre, puisque ce n'était qu'une « boutade passionnée, une réplique toute paradoxale et d'ailleurs malencontreuse »...
En fait, Jaurès put mener à bien l'unification des socialistes en leur faisant admettre qu'étaient conciliables l'accord de tous sur les fins - la fondation d'une société socialiste - et des divergences portant sur la tactique nécessaire pour atteindre ces fins. Intransigeance doctrinale et empirisme dans l'action, donc avec un garde-fou : l'optique militante devra toujours l'emporter sur les préoccupations électoralistes et parlementaires. C'est sur la base de cette cohabitation entre un pôle militant et un pôle parlementaire avec prime, théoriquement, au premier - que devait fonctionner la SFIO. Une cohabitation risquant, à tout moment, de devenir antagonisme... Car Jaurès, en prétendant unir utopie (la doctrine) et réalisme (la pratique politique), ne pouvait faire ainsi le grand écart qu'en polarisant l'attention des socialistes sur la conquête du pouvoir, et non sur l'exercice de ce pouvoir. « L'unité de 1905, écrivent Bergounioux et Grunberg, n'avait été fondamentalement rendue possible que par le refus de l'exercice du pouvoir ». Et le maintien de cette si fragile unité exigeait que fût perpétué un tel refus. Or les bouleversements de l'Histoire allaient condamner les socialistes à devoir choisir entre une pureté doctrinale confortable, car coupée des réalités, et les risques d'une participation à un pouvoir «corrupteur».
DE BLUM A MlTTERAND
1914, en révélant la force du patriotisme chez les ouvriers comme chez tous les Français, a montré le caractère factice de l'internationalisme. Et 1917 a provoqué, chez les socialistes français, une crise d'identité dont devait sortir la rupture du congrès de Tours, la majorité des socialistes choisissant l'alignement sur la mythologie bolchevique et donc, la création d'un parti communiste en France, tandis que les minoritaires allaient s'efforcer, avec Blum, de faire survivre cette «vieille maison» qu'était la SFIO ébranlée sur ses bases. Non sans complexe, d'ailleurs, puisque Blum concédait à ses adversaires la nécessité d'une dictature exercée par un parti unique de la classe ouvrière ; ni sans illusion, puisque Blum terminait sa péroraison de Tours en adjurant ainsi les ralliés à Moscou : « Les uns et les autres, même séparés, restons des frères qu'aura séparés une querelle cruelle mais une querelle de famille et qu'un foyer commun pourra encore réunir ».
Nostalgie de l'unité perdue - et qu'il faudra bien, un jour, retrouver... Nécessité, pour la SFIO, de ne pas laisser au nouveau parti communiste le monopole de la référence révolutionnaire, d'une pureté ouvriériste permettant de prétendre incarner la gauche...
Ce double phénomène explique que les socialistes aient pratiqué, longtemps, l'évitement du pouvoir. D'autant que, comme le parti de Jaurès, la SFIO de Blum fut, en fait, une coalition de courants, dont l'existence fut rythmée par le conflit des tendances. Avec des phrases de rupture : départ de néosocialistes, conduits par Marcel Déat, en 1933, exclusion de la Gauche prolétarienne en 1938.
Mais il fallut bien, un jour, qu'ait lieu l'épreuve de vérité qu'était l'accession des socialistes au pouvoir. Bien que retardée le plus possible par Blum, cette épreuve fut rendue inévitable par la victoire, en mai 1936, du Front populaire. Les communistes soutenant Blum comme la corde soutient le pendu, la première expérience du pouvoir fut pour la SFIO une épreuve douloureuse, traumatisante. Dès janvier 1937, l'annonce de la «pause» dans la politique gouvernementale, d'ailleurs plus réformiste que révolutionnaire, était un aveu d'échec. Le malaise chez les militants était profond : au congrès de juillet 1937, Pierre Brossolette exprime un sentiment très majoritaire dans les rangs socialistes : « Le parti a donné l'impression d'être comme les autres, de tomber comme les autres et de pratiquer comme les autres le petit jeu parlementaire »,
Révolution sociale ou Révolution nationale ? C'est le choix auquel furent condamnés les socialistes devant les malheurs de la patrie, en 1940. Beaucoup purent être, plutôt que des partisans, des patriotes : si 36 parlementaires de la SFIO refusèrent, le 11 juillet 1940, de voter les pouvoirs constituants au maréchal Pétain, 90 acceptèrent (deux socialistes étaient dans le gouvernement formé par le maréchal le 17 juin). Et nombre de socialistes s'engagèrent résolument en 1940-1944, derrière Pétain, voire dans la collaboration. D'où la sévère auto-épuration que s'imposa la SFIO en 1945.
Une SFIO qui devint vite le pilier central de la IVe République, entre le MRP et le PC. Auriol, premier président de la IVe; Ramadier, premier président du Conseil ; puis Mollet, reprenant à son compte le vieil équilibrisme de Jaurès et de Blum en assurant que la SFIO était, tout à la fois, un « parti de réformes » et « un parti de révolution sociale »... Art de jouer sur les mots. Art poussé à sa perfection par François Mitterrand, qui sut à Epinay, en 1971, prendre le contrôle du nouveau Parti socialiste, après enterrement d'une SFIO discréditée, aux yeux des purs, par son jeu pour le moins fluctuant au sein de la Ve République. A Epinay, Mitterrand tint le langage de la rupture avec la société capitaliste, de l'union avec le PC, du refus de toute alliance à droite. Les rites fondateurs étaient respectés ... Alors même que le seul souci de Mitterrand était d'accéder au pouvoir, en utilisant les rouages institutionnels de la Ve République.
Il apparut en effet, au fil des ans, que cet homme, plus fin joueur, sans doute, que tous ceux qui l'avaient précédé à la tête des socialistes, avait en fait du parti une conception qui apparentait fortement celui-ci à un kleenex ... D'où cette « destruction de l'identité socialiste » que Bergounioux et Grunberg analysent longuement. En concluant que « l'identité socialiste traditionnelle s'est brisée d'elle-même contre les réalités du pouvoir ». Une conclusion en fin de compte rassurante : l'utopie ne peut survivre lorsqu'elle est confrontée au réel.
✍ Pierre Vial le Choc du Mois • Avril 1992
(1) Alain Bergounioux, Gérard Grunberg, Le long remords du pouvoir, Fayard (collection « L'espace du politique »), 554 p
(2) Fraction modérée, formée au congrès de Saint-Etienne (1882) sous la direction de Paul Brousse.
(3) Jules Guesde (1845-1992) se veut le représentant, en France, d'un marxisme pur et dur.
(4) Jean Allemane (1843-1935), ancien communard, entend attribuer aux ouvriers manuels une prépondérance exclusive dans l'organisation socialiste et préconise la grève générale.

vendredi 4 juillet 2008

LA DROITE ET LE FASCISME

Lors même que les deux grandes familles totalitaires du XXième siècle, le fascisme et le communisme, sont issues d'un même tronc socialiste, depuis 1945, grâce à ses relais dans la presse, l'édition et l'université, la gauche a réussi à accréditer l'existence d'un risque majeur : le retour de l'hydre fasciste-venu-de-la-droite. Cette mise en scène politique donne à la gauche une remarquable immunité idéologique. Il est temps de rétablir la vérité, d'un point de vue historique et scientifique, pour en finir avec les mensonges de nos adversaires.
Incontestablement, la gauche profite d'un paradoxe : alors même qu'elle a donné naissance au fascisme, elle a également enfanté le mythe antifasciste.
Les origines de gauche du fascisme sont absolument incontestables. Différents types d'analyses, historiques et philosophiques, émanant d'auteurs incontestables, de droite comme de gauche, convergent sur ce point.
Examinons tout d'abord la synthèse idéologique qui a donné naissance au fascisme.
Selon l'historien Zeev Sternhell (1), le fascisme est né de l'évolution d'une fraction du marxisme et du syndicalisme révolutionnaire entre 1880 et 1914. Certains intellectuels révolutionnaires, tels Hubert Lagardelle en France ou Arturo Labriola en Italie constatent en effet que le prolétariat européen, loin de s'appauvrir, s'enrichit, et menace de s'intégrer à la société bourgeoise, perdant toutes ses vertus révolutionnaires. De la même façon, ils observent le patriotisme profond des masses ouvrières lors de l'union sacrée en 1914. Toujours très hostiles au capitalisme, influencés par le théoricien de la violence révolutionnaire Georges Sorel (2), mais ayant pris acte de ce que la nation est un moteur plus puissant que la classe sociale, ces hommes vont substituer la nation au prolétariat comme force révolutionnaire. Ils font alors évoluer une partie de la réflexion socialiste vers un socialisme national animé par une éthique de la violence rédemptrice.
C'est ce complexe idéologique qui, après 1918, formera la vision du monde fasciste, en Italie comme en Allemagne.
Ainsi, le fondateur du fascisme italien, Mussolini, fut d'abord un chef du parti socialiste italien, directeur de l'Avanti, l'organe officiel du parti. En France, les seuls chefs authentiquement fascistes, Valois, Doriot et Déat, furent, le premier un théoricien d'extrême gauche, le second un des responsables du parti communiste, le troisième, un député socialiste successeur présumé de Léon Blum à la tête de la SFIO. Le moins connu d'entre eux, Valois, finira dans les eaux de la SFIO, après avoir fondé le Faisceau, petit parti fasciste français. Pour lui, le fascisme et le marxisme sont deux « variétés du socialisme »(3). En Allemagne, de nombreux communistes furent séduits par les propositions sociales du parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP). La vérité historique est évidente: le fascisme a pu séduire, çà et là, quelques hommes de droite. Il n'en reste pas moins fondamentalement issu de l'extrême gauche.
L'étude du projet philosophico-politique des fascistes éclaire encore la lanterne de l'honnête homme. Le fascisme partage avec le socialisme le culte de l'Etat, qui doit entièrement régenter la vie sociale et la croyance dans les vertus de l'économie dirigée. L'influence de l'économiste de gauche Keynes sur la politique de grands travaux du régime fasciste puis sur la politique économique du docteur Schacht en Allemagne, est ainsi très sensible. Le philosophe Friedrich Hayek, dans La route de la servitude (4), consacre d'ailleurs un chapitre entier aux « racines socialistes du nazisme ». En outre, comme le communisme, le fascisme valorise le peuple contre le « bourgeois », le groupe contre la personne. Selon Hannah Arendt (5), cette préférence pour le Tout social contre le particulier est un des éléments constitutifs du totalitarisme.
S'il est piquant de constater que le fascisme vient de la gauche, il faut également voir que le mythe antifasciste en est également issu !
Ce sont les instances dirigeantes de la IIIe Internationale (communiste) qui, dès le début des années 20, ont opéré un amalgame éhonté entre « la droite » et le fascisme, tendant à faire croire que le fascisme était de droite, et la droite plus ou moins « fascisante ».
Dès les années 30, l'antifascisme est devenu un ferment de l'unité de la gauche européenne, traumatisée par les divisions du mouvement ouvrier allemand face à la montée d'Hitler. En France, l'antifascisme fut en 1935-1936 le moteur du Front Populaire, alors qu'il n'y avait aucun mouvement fasciste français important. Ainsi, le fascisme devint un mythe, « un ensemble lié d'images motrices », c'est-à-dire une construction irréelle de l'esprit remplissant certaines fonctions (l'unité de la gauche). L'épouvantail fasciste fut encore agité par Mitterrand en 1988 et Chirac en 2001, lorsque pour les besoins de leur cause, ils ont fascisé Jean-Marie Le Pen, quasiment transformé, par le jeu du mythe, en fils illégitime des amours contre nature d'Hitler et de Pétain.
On est là, bien sûr, au cœur d'un processus irrationnel.

La droite nationale contre le fascisme
D'un point de vue historique comme idéologique, la droite nationale apparaît en effet comme le principal ennemi du fascisme.
Non seulement le fascisme n'a pas été engendré par la « droite », mais durant l'entre-deux-guerres, il n'a pu se développer que là où elle était trop faible pour lui faire obstacle. En France par exemple, où de l'avis même d'un ex-sénateur socialiste, Philippe Machefer (6), les ligues patriotiques ne peuvent être assimilées au fascisme, la ligue des Croix de Feu a empêché l'émergence et le triomphe d'un grand parti fasciste d'imitation allemande ou italienne. Tout sépare en effet le christianisme social et patriotique du mouvement du colonel (et futur résistant) de la Rocque du socialisme national et européen d'un Déat ou d'un Doriot.
Z. Sternhell insiste longuement sur « la longue lutte entre la droite et le fascisme » (7). Il oppose Franco, représentant de la droite autoritaire et conservatrice, à José Antonio, Mussolini au roi Victor-Emmanuel, Déat à Pétain. De même, en Roumanie ou en Hongrie, c'est la droite elle-même qui a procédé à la « liquidation », partois sanglante, des partis fascistes.
Que les fascistes, violemment anti-marxistes, aient parfois cherché l'alliance avec la droite nationale et conservatrice ne prouve rien du tout, puisque de la même façon, par antifascisme, les partis marxistes se sont alliés à des éléments très libéraux ( parti radical en France, centre gauche en Espagne ... ). Il est donc aussi absurde de contester le caractère socialiste du fascisme en raison de ses alliances à droite qu'il le serait de contester l'authenticité marxiste de la LCR sous prétexte qu'elle a appelé à voter Chirac en 2002.
A la vérité, tout sépare la droite nationale du fascisme. La conception de la nation, tout d'abord. Vers 1940, le fascisme constitue sans doute, avec le communisme, la seule idéologie à la fois révolutionnaire et internationaliste : avec l'essor de la SS, multinationale et européiste, le critère racial supplante le critère national au sein du fascisme. Le fossé qui sépare les fascistes, révolutionnaires et intemationalistes européens, des hommes de droite nationale, attachés aux traditions et nationalistes authentiques, est alors patent.
De la même façon, la conception de l'Etat est radicalement différente. Pour un fasciste, l'Etat est un but en soi. Il incarne et personnifie le peuple ou la race. Le fascisme confond donc délibérément l'Etat et le groupe humain auquel il se réfère, au lieu de voir dans l'Etat un simple outil au service de la nation, chargé d'en garantir la sécurité et d'en maintenir la cohésion, vision qui est celle de toutes les droites nationales du monde.
Enfin, les conceptions de l'homme se différencient nettement : à rebours de la construction d'un homme nouveau, projet propre à tous les totalitarismes dont le fascisme, la droite nationale ne rêve que de préserver l'homme éternel, enraciné dans les traditions et dans les disciplines morales et culturelles qui ont fait leurs preuves au cours des siècles.
Voilà quelques vérités qu'il fallait rappeler. Le débat est lancé. Que ceux qui, à gauche et à droite, veulent en débattre se manifestent.
(1) Zeev Sternhell, Ni droite, ni gauche - L'idéologie fasciste en France, ed. Seuil, coll. Point, 1983.
(2) Georges Sorel, Réflexions sur la violence, 1908.
(3) Voir Zeev Sternhell, p : 244 .
(4) Friedrich Hayek, La route de la servitude, Librairie de Medicis, 1945.
(5) Hannah Arendt, Origines du totalitarisme, 3e partie, le Système totalitaire, coll. Point. Ed. Seuil.
(6) P. Machefer Ligues et fascismes en France, PUF, 1974.
(7) Zeev Sternhell, ibid. P. 20.
National Hebdo du 6 au 12 juin 2002