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mardi 12 septembre 2023

Le Nouveau Passé-Présent - Les camps de prisonniers viet-minh en Indochine

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C'est un aspect peu connu, voire caché, douloureux, de la guerre d'Indochine que nous nous allons évoquer aujourd’hui. Il s’agit de l’internement des prisonniers de guerre français dans les camps du Vietminh, internement qui s’apparentait à un véritable enfer, avec un taux de mortalité effrayant, ainsi que le montrent les nombreux témoignages de rescapés et les études consacrées à ce sujet.

Études souvent passées sous silence dû à la mauvaise conscience de nos bonnes consciences occidentales pour qui un peuple luttant contre la puissance coloniale ne pouvait être que vertueux… Pour rompre ce silence, Guillaume Fiquet reçoit Paul Villatoux, historien spécialisé dans les conflits contemporains et dans la guerre psychologique.

La Revue d'Histoire européenne


https://tvl.fr/le-nouveau-passe-present-les-camps-de-prisonniers-viet-minh-en-indochine

vendredi 24 mars 2023

Pour l’honneur de Ðiện Biên Phủ : nos soldats seront enterrés dignement

 

  Arnaud Florac 23 mars 2023
C'est un nom mythique de notre Histoire récente. 
On peut dire ce que l'on veut des guerres coloniales, et on en dit souvent n'importe quoi, mais on ne peut pas, on ne doit pas oublier cette bataille de désespoir et d'héroïsme absolu. 
La cuvette de Ðiện Biên Phủ, sur le territoire de l'actuel Vietnam, a vu mourir près de quatre mille soldats français. C'est l'une des dernières pages de grandeur et d'un sacrifice, presque médiéval dans sa pureté, que notre pays ait connues. Les plus jeunes se renseigneront sur les minutes terribles où les Français attendaient « dans la cuvette/Le tout dernier assaut des Viets ». Ils ne pourront lire sans trembler les récits de la guerre d'Indochine : les paras vietnamiens qui, faute de chant régimentaire, chargeaient sous les balles en chantant « la Marseillaise » ; les officiers qui se savaient condamnés et refusaient les ordres de repli ; les avions qui larguaient, sur cette cuvette infernale, déjà perdue, des gens qui n'avaient jamais sauté en parachute de leur vie, qui savaient qu'ils ne reviendraient probablement pas et qui voulaient juste mourir avec les copains plutôt que de les abandonner.
Ðiện Biên Phủ, c'était tout cela. Ce sera ensuite, après les morts et les blessés, les prisonniers des tristement célèbres camps, dont près des deux tiers ne reviendront pas. Ce sera, pour ces hommes, le lavage de cerveau par des tortionnaires sadiques, comme l'immonde Georges Boudarel, qui mourra dans son lit, protégé par le monde universitaire. Ce sera aussi la découverte du sabotage des munitions par les ouvriers communistes, les campagnes de presse, et puis l'Algérie, pour certains immédiatement après leur libération des camps.
Environ 1.200 héros français dormiraient sous la terre vietnamienne. Or, l'aéroport de Ðiện Biên Phủ - la modernité étant passée par là, comme partout - doit être agrandi et les travaux menacent les sépultures. Sous l'impulsion du Souvenir français, la secrétaire d'État aux Anciens Combattants, Patricia Mirallès, a donc pris la seule décision valable, et il faut la saluer car la dignité ne va plus de soi : les corps des soldats tombés pour la France en Indochine seront exhumés, puis enterrés aux côtés de leurs frères d'armes, au mémorial français de Ðiện Biên Phủ. C'est bien le moins que la France doive à ceux qui se sont sacrifiés pour ce qu'il restait d'un rêve absurde et grandiose - le rêve colonial, dans un pays enchanteur qui, comme on le chante dans « Opium », était « plein de merveilleux mensonges ».
Plus d'un Français, frappé du « mal jaune », y aura « laissé prendre son cœur », revenant, comme Hélie de Saint Marc, frappé d'une incurable nostalgie de ce coin paradisiaque qui jadis fut nôtre. Nous n'avons pas avec le Vietnam, et c'est heureux, une relation aussi compliquée, passionnelle et excessive qu'avec l'Algérie. Nous avons accueilli des boat people vietnamiens à la fin des années 70, venus chez nous sans envie de revanche, et qui ont formé l'une de nos plus discrètes, industrieuses, patriotes - en un mot admirables - communautés immigrées.
Il ne reste, du passé douloureux, que les dépouilles de nos héros que la France va recueillir avec une délicatesse de mère. C'est une heureuse conclusion. Et il reste, pour au moins deux générations de petits Français, le souvenir lointain mais tenace, poignant, des exploits du corps expéditionnaire français. Ðiện Biên Phủ ne sera plus un cimetière de fortune, ce sera désormais mieux : un poignant souvenir.

vendredi 6 mai 2022

« Vanden », Le commando des tigres noirs, de Bernard Moinet

 Pour une dent toute la gueule

Me rendant à Saint Cyr-Coetquidan en « 1984, je constatai avec stupeur et, je l'avoue avec amertume, que le nom même de Vandenbergue était totalement inconnu, ignoré des jeunes cyrards ». Bernard Moinet, qui a été lieutenant en Indochine de 1949 à 1952, qui a servi pendant six ans en Algérie et qui, devenu colonel, a quitté l'armée d'active en 1963 bouleversé par l'extermination des harkis, perpétrée dans l'indifférence générale, a, une nouvelle fois, l'occasion de constater que bien des Français ont la mémoire courte.

Vandenbergue a été l'un des soldats les plus valeureux du Tonkin. Erwan Bergot a conté ses exploits dans un livre publié aux Presses de la Cité en 1973 et réédité en 1985 aux éditions Pygmalion ...

Bernard Moinet songeait depuis plusieurs années à cet homme de guerre hors du commun qui, les avec quinze citations de sa croix de guerre, se singularisait de ses camarades où les héros ne manquent pas. Il s'attache à suivre pas à pas cet enfant du Béarn. Né en 1927, Vandenbergue ne court pas après la guerre, c'est la guerre qui l'attrape; et lui ne fait rien pour s'y dérober, bien au contraire. Adolescent, il s'engage dans les corps francs du maquis « Pommiès », rejoint l'armée française, participe à la libération de l'Alsace avant de se porter volontaire pour l'Indochine.

Il y débarque en 1947 et ne tarde pas à découvrir une guerre à sa mesure. Au fond, Vandenbergue est un braconnier dans l'âme. Hier dans sa province d'adoption, où il a été placé par l'Assistance Publique, il a chassé, à sa manière, lapins, perdrix et le soldat allemand.

Dans le Tonkin, il traque le Viet. Il le traque en collant au terrain qu'il apprend à maîtriser aussi bien que lui. Il utilise les mêmes armes, les mêmes méthodes, les mêmes tactiques. Il vit comme un Viet, s'habille comme un Viet et combat comme un Viet. Il se fait vite remarquer par ses méthodes singulières. Ce loup de guerre monte un commando. À la tête de ses « Tigres noirs », il se lance des expéditions épiques où il pratique toutes les techniques de la rébellion. La guerre contre-révolutionnaire est en train d'être inventée au quotidien dans les rizières, la jungle et auprès des populations locales. Le général de Lattre de Tassigny, qui s'y connaît en guerriers, fait de ce baroudeur une vedette qu'il cite en exemple au corps expéditionnaire. Il le montre volontiers aux officiers américains envoyés à l'époque par leur Gouvernement afin d'observer cette guerre d'Indochine qui deviendra, plus tard, bien plus tard, le conflit vietnamien.

Le Viêt-minh, lui, sait qu'il est confronté à un redoutable adversaire. Il le redoute et va tout mettre en œuvre afin de l'éliminer. Il y met le prix. Victime de la trahison de quelques uns de ses compagnons d'armes, Vandenbergue tombe, rafalé à bout portant dans son lit.

Bernard Moinet a voulu, dans ce texte dense s'évader du cadre qu'il jugeait, non sans raison, trop étroit de la biographie. Il a désiré restituer les climats psychologiques et politiques qui caractérisent cette guerre. Afin de ce faire, il décrit les événements qui se passent par-delà le monde en ce temps-là, en les isolant du texte courant en des encadrés. Ce procédé, s'il casse un peu le rythme de la lecture, à l'avantage de remettre cette histoire événementielle en perspective d'une guerre idéologique et de conflits armés lesquels, depuis Yalta, n'ont jamais cessé.

Bernard Moinet vient rappeler aux sommolents que nous sommes qu'il n'y a pas de paix entre deux univers radicalement opposés. Vandenbergue et tous ses frères d'armes ont combattu et sont morts afin que les boatpeople fuyant les goulags de la République Démocratique du Viêt-Nam n'aient jamais à prendre la mer. Reste à connaître l'histoire de ces hommes qui se sont sacrifiés pour que la liberté soit. Bernard Moinet l'a écrite.

Edition France-Empire, 

Jean-Claude Lauret National Hebdo du 7 au 13 janvier 1988

dimanche 13 février 2022

Géopôles : Le Parti communiste et ses virus mutants

 Depuis sa création au congrès de Tours en décembre 1920, le Parti communiste n’a cessé de trahir la France. Il fut le collaborateur, non seulement de Staline mais aussi de Hitler aux temps du Pacte germano-soviétique. Il ne cessa par la suite d’être un agent de la politique soviétique en France. Il fut aussi le collabo des Vietminh en Indochine et du FLN en Algérie contre l’armée française… Pourtant, ce parti est toujours dans le paysage politique français et a même un candidat aux présidentielles. Mais qu’en est-il de son influence aujourd’hui ?

Richard Haddad reçoit Bernard Antony, auteur d’un nouveau livre sur ce sujet, afin de nous éclairer sur les « virus mutants » du communisme français.
Il explique notamment dans cette émission comment tout un pan de la “déconstruction” qui nous asphyxie et menace de nous faire disparaître comme peuple descend en ligne directe du marxisme-léninisme. La lutte des sexes, l’invasion migratoire pour disposer d’un prolétariat de substitution, ou les manœuvres de destruction de la cellule familiale, ont le plus souvent été promues par des marxistes fanatiquement attachés à cette idéologie de destruction.
Depuis des années, le PCF et les autres organisations marxistes-léninistes se sont largement ouverts à l’islamo-gauchisme d’une Houria Bouteldja dont Bernard Antony a le premier porté devant les tribunaux les expressions fanatiques du racisme antiblanc.


https://www.tvlibertes.com/geopoles-le-parti-communiste-et-ses-virus-mutants

lundi 1 février 2021

AVRIL ROUGE EN INDOCHINE

 C’était il y a quarante ans : le 17 avril 1975, Phnom Penh, la capitale du Cambodge, tombait aux mains des Khmers rouges. Le 30 avril suivant, Saïgon était conquise par les armées du Vietnam du Nord. Le communisme s’abattait sur des peuples déjà éprouvés par la guerre, annonçant un génocide et d’innombrables drames.

DA NANG (VIETNAM), 30 MARS 1975

La ville portuaire, située dans la pointe septentrionale du Vietnam du Sud, vient de tomber aux mains des communistes. Depuis le retrait des troupes américaines, en 1973, conséquence des accords de paix signés à Paris entre tous les acteurs du drame vietnamien, la guerre, en réalité, n’a pas cessé : le Nord communiste n’a jamais renoncé à annexer la moitié sud d’un pays qui avait été coupé en deux, en 1954, lorsque prit fin l’engagement militaire français en Indochine.

En 1975, les Vietnamiens du Sud sont donc seuls à poursuivre le combat contre l’armée du Nord-Vietnam et ses alliés communistes du Sud, les maquisards du Viêt-Cong. Face à l’offensive déclenchée par les dirigeants d’Hanoï, au début de l’année, le président sud-vietnamien a décrété la mobilisation générale. Mais le Nord dispose de 450 000 hommes et le Sud, de 30 000 : le rapport de force est trop inégal. Pour les troupes sud-vietnamiennes, qui entament une retraite désordonnée, gênées par l’exode de la population civile qui fuit à la fois la guerre et les communistes, la prise de Da Nang marque le début de la débâcle.

PHNOM PENH, 1er AVRIL
Le maréchal Lon Nol, président de la République khmère, vient de partir pour l’exil. En 1970, il a fomenté un coup d’Etat qui a renversé le roi Sihanouk et placé le Cambodge sous la protection des Américains. Depuis 1969, ceux-ci ont été contraints de bombarder la piste Hô Chi Minh par laquelle les Vietnamiens du Nord ravitaillent le Viêt-Cong. Or cet axe passe par le Cambodge. Réfugié à Pékin, Sihanouk a formé un gouvernement en exil avec les Khmers rouges, et appelé à la révolte contre Lon Nol. Les communistes cambodgiens ont à leur tête un homme surnommé Pol Pot, formé à Paris par le PCF, comme tous les leaders communistes indochinois. De 1971 à 1974, les Khmers rouges n’ont cessé d’étendre leur influence dans les zones rurales du pays, liquidant impitoyablement leurs adversaires. En 1973, se désengageant du Vietnam, les Américains ont cessé d’intervenir aussi au Cambodge, laissant le régime de Lon Nol affronter seul les communistes. En janvier 1975, les Khmers rouges ont lancé une grande offensive destinée à prendre Phnom Penh. Début avril, rien ne semble pouvoir arrêter leur marche vers la capitale.

PARIS, 11 AVRIL
Dans sa nouvelle émission d’« Apostrophes », sur France 2, Bernard Pivot reçoit un invité exceptionnel : Alexandre Soljenitsyne. Sur le plateau, il y a notamment Jean d’Ormesson, directeur du Figaro, et Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur. Ce dernier oriente le débat, qui se déroulait initialement sur le terrain littéraire, vers la politique. Et conduit l’écrivain russe à aborder notamment la situation en Indochine. « Supposez, gronde-t-il, que le Vietnam du Sud ait attaqué le Nord. Il y aurait eu le tonnerre, la tempête et les hurlements. Mais le Vietnam du Nord envahit le Sud, et tout le monde s’en félicite. » Devant les caméras, Soljenitsyne le proclame : l’Indochine va devenir un goulag. Aux yeux de l’écrivain, l’aveuglement de l’Occident est un scandale.

PARIS, 16 AVRIL
Article de Jacques Decornoy, dans Le Monde, écrit alors que les Khmers rouges sont aux portes de Phnom Penh : « Le Cambodge sera démocratique, toutes les libertés seront respectées. »

PHNOM PENH, 17 AVRIL
A 9 h 30, les Khmers rouges de la division 130 investissent la capitale cambodgienne : 40 000 maquisards, un foulard rouge sur la tête et chaussés de tongs ou de lanières de pneus. Les curieux qui s’avancent pour voir le spectacle sont surpris par ces petits guerriers hâves surgis de la jungle. Dès 11 heures, ils circulent avec des haut-parleurs qui commandent aux habitants de se mettre en route pour la campagne. Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades : tous les habitants de Phnom Penh doivent déguerpir sous la conduite des Khmers rouges. Au cours des derniers mois, sous l’afflux des réfugiés, la capitale cambodgienne était passée de 600 000 habitants à plus de 2 millions. En quarante-huit heures, la ville est vidée, à l’exception de 40 000 fidèles de l’Angkar, l’organisation communiste. Les malades intransportables, sortis des hôpitaux, sont achevés. Sur les routes qui conduisent les déportés vers des chantiers de grands travaux, les bourgeois, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers et les moines sont assassinés à coups de manche de pioche ou la tête enfermée dans un sac en plastique : l’Angkar économise les munitions.

PARIS, 18 AVRIL
Titre du Monde : « Phnom Penh est tombée ». En une, le quotidien publie une dépêche de son envoyé spécial, Patrice de Beer, resté dans la ville à l’approche des Khmers rouges. Le texte a été télégraphié le 17 en fin de matinée : « La ville est libérée. […] On entend encore des coups de feu dans le centre de la ville, mais l’enthousiasme populaire est évident. Des groupes se forment autour des maquisards, jeunes, heureux, surpris par leur succès facile. Des cortèges se forment dans les rues et les réfugiés commencent à rentrer chez eux. » Titre de l’encadré : « Enthousiasme populaire ». Le même jour, un grand titre barre la une de Libération : « Phnom Penh, sept jours de fête pour une libération ».

PHNOM PENH, 19 AVRIL
Les vainqueurs ont demandé aux étrangers de se rassembler dans l’ambassade de France. Trois mille personnes y ont trouvé refuge. L’ethnologue François Bizot connaît bien les Khmers rouges : il a été fait prisonnier par eux en 1971, mais a réussi à être libéré après deux mois et demi de détention. Comme il le racontera vingt-cinq ans plus tard dans Le Portail, il sert par conséquent d’interprète et d’intermédiaire entre les diplomates français et les nouvelles autorités khmères. Celles-ci n’autorisent l’entrée dans l’enceinte de l’ambassade que de détenteurs d’un passeport en règle. Par ordre de l’Elysée, la même consigne est observée de l’intérieur par les gendarmes qui gardent le portail d’entrée. Le prince Sisowath Monireth, oncle de Sihanouk, saint-cyrien et ancien officier de la Légion étrangère, venu avec sa Légion d’honneur sur la poitrine, est refoulé ; nul ne le reverra jamais. Entre le 30 avril et le 6 mai, tous les réfugiés de l’ambassade seront conduits en camion jusqu’en Thaïlande. Les étrangers chassés, les frontières du pays fermées, le Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique, vivra quatre ans en autarcie.

SAÏGON, 21 AVRIL
La région est encerclée par les troupes du Nord. Nguyen Van Thieu, le président du Vietnam du Sud, remet sa démission après que le gouvernement révolutionnaire provisoire sud-vietnamien (GRP), émanation des communistes, a demandé son départ comme condition sine qua non de toute négociation. Le 28 avril, il sera remplacé par le général Duong Van Minh.

PARIS, 28 AVRIL
Commentaire de Jean Lacouture, dans Le Nouvel Observateur, sur la révolution cambodgienne. L’évacuation de Phnom Penh ? Une « audacieuse transfusion de peuple ».

SAÏGON, 29 AVRIL 1975
Les troupes sud-vietnamiennes se battent sans relâche. Bombardé, l’aéroport de Tan Son Nhut est inutilisable. Une noria d’hélicoptères américains commence à évacuer les derniers personnels de l’ambassade des Etats-Unis et les membres du gouvernement du Vietnam du Sud vers les porte-avions de la VIIe flotte qui croisent au large.

SAÏGON, 30 AVRIL

A l’aube, la 324e division nord-vietnamienne s’avance dans les faubourgs. Tandis que les 4 millions d’habitants se terrent chez eux, et que les soldats du Sud se débandent en déposant leurs uniformes et leurs armes, l’ultime carré des défenseurs du Vietnam libre montent à l’assaut : un bataillon de parachutistes, les cadets de l’académie militaire de Dalat, des miliciens catholiques. Héroïque baroud d’honneur pour un pays perdu. A 7 h 53, le dernier hélicoptère décolle du toit de l’ambassade des Etats-Unis, abandonnant à leur sort des milliers de candidats à l’exil. A 10 h 24, Minh, le président du Sud-Vietnam, voulant éviter un bain de sang, annonce la capitulation de ses troupes. A 11 h 30, deux blindés du Nord enfoncent les grilles du palais présidentiel. Pendant qu’un colonel reçoit la reddition du président Minh, le drapeau du Viêt-Cong, bleu et rouge frappé d’une étoile dorée, est hissé sur le toit de l’édifice. A 15 h 30, un message radiophonique du dernier président de la République du Vietnam annonce la dissolution de son gouvernement. Les ondes diffusent en boucle une annonce du vainqueur : « Les forces du Front national de libération ont pris le contrôle de Saïgon. Ne craignez rien. Vous serez traités correctement. » En fin de journée, Saïgon est rebaptisée Hô Chi Minh-Ville.

Paris, 2 mai
Editorial de Jean d’Ormesson dans Le Figaro : « Quel soulèvement populaire ? Ce qui a vaincu Saïgon, ce sont les divisions nord-vietnamiennes à peine camouflées sous le drapeau du gouvernement révolutionnaire provisoire (GRP) et armées jusqu’aux dents par les alliés communistes. » Au cours de la nuit suivante, de mystérieux volontaires français s’activent dans l’ambassade de la République du Vietnam du Sud, avenue de Villiers, sous le regard de l’ambassadeur qui doit prochainement passer ses clés aux représentants du GRP à Paris. Les communistes pénétreront dans des locaux vides de tout document, aux meubles fracassés, où toutes les machines, précipitées du haut de la cage d’escalier, sont disloquées.

PARIS, 10 MAI

Article de Patrice de Beer dans Le Monde, le reporter revenant du Cambodge : « Pourquoi cette attitude ? [l’expulsion des observateurs étrangers par les Khmers rouges] Sûrement pas, comme tente de le faire croire l’administration américaine qui se raccroche à sa théorie du «bain de sang», pour cacher des horreurs que de sadiques hommes en noir seraient en train de perpétrer. Que cela plaise ou non, les Cambodgiens ont décidé qu’ils ne voulaient plus d’étrangers chez eux. […] Derrière le pyjama noir et la casquette, il existe une volonté farouche de retour aux sources rurales du pays, et un nationalisme fier.

SAÏGON, 15 MAI
Devant une brochette de généraux aux épaulettes d’or défilent les chars de fabrication soviétique, les canons venus de Chine et les fantassins de l’armée de la République démocratique du Vietnam qui s’est emparée de Saïgon. Dans quelques mois, le Nord et le Sud seront unifiés sous le vocable de République socialiste du Vietnam. Dans les rues de la ville, des haut-parleurs diffusent la radio en permanence : slogans communistes, marches militaires, chants soviétiques. Venus de Hanoï, des centaines de cadres du parti organisent l’épuration : ils ont dressé des listes et font appel à la délation afin de traquer les cadres du régime défunt – du moins ceux qui ne seront pas victimes d’exécutions sommaires. Militaires et fonctionnaires du Sud sont astreints à des stages de rééducation : un an pour les simples soldats, trois ans pour les officiers et les hauts fonctionnaires, délais susceptibles d’allongement. A la fin des années 1990, les camps vietnamiens détiendront encore des prisonniers politiques internés en 1975. Sur une population de 20 millions de personnes, entre 500 000 et un million de Vietnamiens du Sud passeront par ces camps, au moins 300 000 d’entre eux y laissant la vie.

PARIS, 29 AVRIL 1976
Editorial d’André Fontaine, rédacteur en chef du Monde, sur la situation au Cambodge : « Quelle qu’en soit l’ampleur, il paraît bien s’agir d’une tragédie. Le pays a été transformé en un vaste camp de concentration. »

New York, 25 août 1976
Dans le New York Times, le reporter Henry Kamm, évoquant les réfugiés qui fuient le Vietnam par la mer, emploie pour la première fois l’expression boat people. Le mot fera fortune, mais la réalité a commencé dès le 30 avril 1975, quand il s’est avéré impossible de quitter Saïgon par les airs. On estime que plus de 200 000 habitants du Sud se sont enfuis en bateau dans les premiers jours de mai 1975. Depuis, le flux ne s’est pas tari. Sur des jonques ou des radeaux de fortune, les Vietnamiens embarquent par centaines de milliers : en tout, 3 millions de fugitifs. Deux millions qui parviendront aux Etats-Unis ou en Europe, et des centaines de milliers qui échoueront, victimes de pirates, volés, violés, noyés : selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 250 000 boat people sont morts en mer. Le Vietnam est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait raison.

PARIS, 3 FÉVRIER 1977
Sortie du livre du père François Ponchaud : Cambodge, année zéro. Missionnaire au Cambodge depuis 1965, expulsé en 1975, ce prêtre a recueilli les témoignages de centaines de rescapés qui ont réussi à fuir le pays et à passer en Thaïlande. Ils lui ont tout raconté : le retour forcé à la campagne, les massacres de masse, les tortures, les camps de travail, la famine. Dans un dossier publié par Le Monde en février 1976, il a procédé à une estimation du nombre de victimes : selon lui, neuf mois après leur prise du pouvoir, les Khmers rouges avaient provoqué 800 000 morts. Dans son livre, le père Ponchaud réévalue son estimation : d’après ses calculs, au moins un million de Cambodgiens ont disparu, soit 150 000 victimes d’exécutions sommaires (officiers, cadres du régime, intellectuels) et 850 000 morts au travail ou de malnutrition. Le Cambodge est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait encore raison.

PARIS, 13 NOVEMBRE 1978
Dans Valeurs actuelles, interview de Jean Lacouture, auteur de cinq livres et de nombreux articles sur les événements d’Indochine : « Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. […] J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. […] Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. »

PHNOM PENH, 7 JANVIER 1979
Les troupes vietnamiennes, aidées d’anciens communistes adversaires de Pol Pot, entrent dans Phnom Penh et mettent fin au régime des Khmers rouges. Elles se retireront en 1989, le Cambodge étant placé sous l’autorité de l’ONU en 1991. Redevenu roi, Sihanouk affrontera une guérilla khmère rouge qui se prolongera jusqu’en 1998, année de la mort (dans son lit) de Pol Pot. En 2006, les responsables khmers rouges encore en vie seront jugés, et condamnés. Leur système politique, un des plus effroyables de l’Histoire, a coûté la vie à 1,7 million de personnes sur une population s’élevant, quatre ans auparavant, à 8 millions de Cambodgiens. Près d’un individu sur quatre : cela, même Soljenitsyne n’avait osé l’imaginer.

Jean Sévillia

https://www.jeansevillia.com/2015/10/14/avril-rouge-en-indochine/

jeudi 9 mai 2019

Puisqu'on évoque Dien Bien Phu

6a00d8341c715453ef0240a4a99f19200b-320wi.jpgBénéficiant, en plein mois de mai, de ce pluvieux jour de congé on se souviendra peut-être que nous sommes censés commémorer, le 8 mai, une victoire. Or, un certain nombre de gros médias ont cru nécessaire, la veille, autour du 7 mai, de se pencher sur un autre anniversaire, celui de la chute de Dien Bien Phu en 1954.
Certains, comme Le Figaro, ont su publier un dossier plutôt honorable sur ce triste sujet. Et la littérature historique ne manque pas pour l'étayer.
On peut trouver, quand même, un peu surprenant de s'investir sur une 65e édition. On pourrait donc chaque année regretter de pas rappeler aux Français, et d'abord à leurs dirigeants, les leçons, trop rarement évoquées, d'Azincourt, de la bataille de l'Écluse, de celles de Pavie, de Waterloo ou de Sedan etc. La liste se révèle trop longue.
À propos de Dien Bien Phu, l'actuel directeur de la publication de Libération s'est invité à la fête. Il ne dément jamais le caractère péremptoire de son personnage. Incarnation de la gauche la plus intelligente du monde, on le connaît sous son pseudonyme de Laurent Joffrin. Ainsi, dévoilait-il, probablement sans trop le vouloir, dans un article[1]daté du 5 mai la raison de ce retour sur image.
Cette défaite, nous explique-t-il en chambre : "il était facile de l’éviter." Car, "en 1945, après la reddition japonaise, Ho Chi Minh était prêt au compromis qui aurait assuré aux Français un retrait dans l’honneur." Quel ami ce cher oncle Ho. N'agissait-il pas en sous-traitant local de l'oncle Jo avec lequel les anglo-américains venaient de si bien s'entendre à Yalta. Comment De Gaulle et Thierry d'Argenlieu ont-ils pu contredire leur excellente politique ?, je vous le demande un peu.
Quelle bonne occasion pour cet antimilitariste de vilipender les soldats. "Il y a 65 ans, l’armée française sous-estime les forces du Viet-minh et subit une terrible défaite dans la cuvette du Tonkin. Les accords de paix qui s’ensuivent signent le début de la fin d’un empire colonial."
Le récit de "Joffrin" met en vedette, pour ne pas dire en accusation, car au fond, lui et ses semblables se réjouissent à peine secrètement de ce qui fut le sort des armes, le destin et le rôle du lieutenant-colonel Charles Piroth "sûr de son affaire. Aucun doute possible : le Viet-minh ne pourra jamais transporter des canons lourds sur des centaines de kilomètres, etc." (...) "Alors le 15 mars, après deux jours d’enfer, Piroth, en pleine dépression, attache une grenade sur sa poitrine et la fait exploser."
Non "camarade Joffrin" ! si l'on veut parler d'erreur stratégique – et une défaite peut toujours être analysée dans ce registre – elle ne doit pas être imputée au malheureux Piroth. Le transport de leur artillerie par les Viets relève de l'exploit imposé d'ailleurs par une discipline stalinienne de fer. On peut le respecter mais on pourrait se dispenser de l'éloge vibrant que se permet "Joffrin" : "soldats de l’an II, les Vietnamiens chargent en masse les positions françaises."
Et d'ajouter un certain nombre de saletés. Afin, bien sûr, de minimiser le souvenir héroïque de Geneviève de Galard "Joffrin" stigmatise "les prostituées vietnamiennes ou africaines qui se changent aussi en infirmières de campagne."
Notre ex-gauchiste, reconverti en porte-parole des vieux bobos post-soixante-huitards, se réjouit dès lors doublement :
"La reddition de Dien Bien Phu sonne le glas de l’empire colonial français. En Algérie, le FLN lance sa première offensive. Partout au Sud, la victoire de Giap galvanise les partis indépendantistes."
Et de parler de "libération" – alors qu'il sait très bien qu'après la division du Vietnam en deux, des centaines de milliers de réfugiés parvinrent à fuir, vers le sud, l'affreux régime institué par Ho Chi Minh et célébré par les communistes du monde entier.
Et puis, connaissant la fin du film, il rappelle avec gourmandise à ceux qui l'ignoreraient que "les États-Unis prendront le relais de la France : la deuxième guerre du Vietnam commence." Raccourci un peu rapide. La défaite de Dien Bien Phu date de mai. Les accords de Genève sont signés en juillet 1954. La sanglante Toussaint rouge en Algérie date de novembre. Quant à l’engagement militaire américain, 10 ans plus tard, il ne commence qu’avec la présidence Kennedy.
Il est vrai que l'engagement pour l'Algérie française, pour les militaires comme pour les jeunes militants fut largement conditionnée par la volonté "d'effacer Dien Bien Phu de l'Histoire", mot d'ordre nationaliste de l'époque. Je puis en témoigner pour ma génération, celle des petits louveteaux que nos cheftaines apprenaient à prier, dans le contexte du scoutisme encore catholique des années 1950, pour les soldats français assiégés. On nous faisait prêter serment de fidélité à Dieu et à la Patrie. Plus tard, lecteur des romans de Lartéguy. Puis militant. J'espère ne pas m'être trop écarté de cette ligne de conduite.
S'il ne s'agit pas tout à fait de la tasse de thé de Joffrin et de ses lecteurs, qu'on me permette de ne pas regretter, quant à moi, d'avoir toujours combattu ces gens-là.
JG Malliarakis  
Apostilles

mercredi 9 mars 2016

Giap tente de couper la Route Coloniale 4

Dernières semaines de septembre. Chez les Viets. 
     Il apparaît donc clairement que la prise de That Khé est la prochaine étape de Giap. Pendant cette douzaine de jours que la colonne Le Page passe à That Khé,Giap continue à aménager son dispositif à quelques heures de marche de la ville. Le gros du corps de bataille viet constituée de la Division 308, du Régiment 209, du Régiment d'artillerie 95, s'organise dans la région montagneuse située entre la frontière de Chine (13/14 km de la RC4 en ligne directe) et la chaîne du Na Kéo et du Na Moc N'ga qui borde à l'est la RC4, autour de Bo Bach et Poma.
     Ces unités que nous qualifierons chez nous, de "Réserve Générale" sont assistées de bataillons régionaux de "l'Interzone du Viet Bac nord et de Lang Son" (ainsi sont-ils qualifiés par les Viets) : les Bataillons 428, 888 et 426. Le bataillon 426 était chargé auparavant de la garde rapprochée de l'état-major de Giap, et a assisté le Régiment 174 du colonel Dang Van Viet lors de la deuxième attaque de Dong Khé, et va continuer de l'accompagner pour la suite des événements.
     Une nouvelle reconnaissance aérienne aperçoit le drapeau viet flottant sur l'ancienne citadelle de Dong Khé mais peu d'activité dans la place. Les unités qui en ont la garde, dont le Régiment 209, sont blotties dans la jungle non loin du village car, pour Giap, il est inopportun de garder un effectif important dans ce qui était auparavant la citadelle et qui a pris l'aspect du fort de Douaumont en 1917, après les pilonnages de l'artillerie viet et nos bombardements aériens.
     Le Régiment 174 après la chute de Dong Khé a reçu l'ordre de faire mouvement vers le sud de That Khé en contournant la ville par l'ouest, toujours accompagné du Bataillon 426 et appuyé de quatre pièces de 75. Il est chargé de couper la RC 4 entre That Khé et Na Cham et doit s'apprêter à attaquer les postes échelonnés sur ce parcours, pour interdire les renforts depuis Lang Son et les replis depuis That Khé.
     Enfin se surajoutent, aux unités régulières viets, les nombreuses milices populaires et de guérillas des villages de la région. Le Vietminh a décrété la mobilisation générale qui est en réalité une mobilisation régionale massive en vue de la "contre-offensive générale". Le rapport du 18 septembre 1950 de l'officier de renseignement de That Khé signale que les commissaires politiques font la chasse aux Vietnamiens ralliés aux troupes françaises. La population de deux villages, suspecte aux yeux du Vietminh, aurait été enlevée. Le rapport du 20 septembre de ce même service note que toute la population disponible de la région a été réquisitionnée pour aménager les pistes et les points de ravitaillement. Les pelles et les pioches des particuliers ont été collectées. Le bétail a été recensé. Une taxe par famille a été prélevée.
A la même période, le commandement français était en possession d'un volumineux dossier de renseignement portant le nom de code "Cantal" en provenance probablement d'agents chinois et parvenu peut-être par la voie de notre attaché militaire en Chine nationaliste (?). L'extrait ci-dessous montre l'intense activité développée entre Chinois communistes et Viets qui aurait dû appeler nos états-majors à moins de décontraction :
     - 13 septembre. 300 artilleurs du Yunnan arrivent de Chine par la route coloniale n° 2 via Ha Giang avec un nombre indéterminé de canons. 
     - 14 septembre. Des soldats VM (soldats du Vietminh) s'entraînent sur 6 canons anti-aériens en Chine à Trung Si. 
     - 20 septembre. 70 tonnes de riz sont en réserve sur la frontière dont 30 viennent juste d'arriver de Chine. D'ailleurs, devant l'importance des données chiffrées de ce rapport, notre service de renseignement se demande s'il n'est pas l'objet de tentative de désinformation par des agents du Vietminh. 
     - Ce même 20 septembre. 300 Chinois communistes sont partis vers le Tonkin avec 6 mortiers de 60. 
     - 22 septembre. 1 500 VM sont en déplacement à 17 km au nord de Long Tchéou (ville chinoise derrière la frontière).
     - Ce même jour, 1 500 VM arrivent à 5 km au nord de Dong Dang (village à 14 km au nord de Lang Son) par Lieu Cao, point de passage de la frontière de Chine. 
     - 29 septembre. Un centre de transmission chinois à Aï Hao (?) est en liaison permanente avec plusieurs centres viets : près de Cao Bang, à Bac Kan et à Ta Lung. 
     - Important trafic de camions depuis la Chine vers le Tonkin avec destination finale Trung kanh Phou : rames d'une vingtaine de camions les 4, 7, 10 et 11 septembre. 
     - Plus d'une centaine de blessés VM sont soignés en Chine à l'hôpital de Fa Tong et à Long Tchéou. 
     - Par ailleurs dans les jours précédents, un important mouvement de soldats viets en route depuis la Chine vers le Tonkin a été signalé par un autre informateur. Il parle de plus de 10 000 hommes. Ce chiffre est tellement important que l'officier de renseignement se demande si notre agent n'a pas été "retourné" ; à noter que l'effectif total des deux Régiments 102 et 88 qui revenaient de l'entraînement en Chine comme nous le savons maintenant, avoisinait les 10 000 hommes. 
     - 30 septembre, un général chinois accompagné d'une centaine de personnes est arrivé au Tonkin avec pour mission de diriger les attaques viets, précise la source chinoise.
     Ces comptes-rendus qui tombaient tous les jours sur le bureau des généraux et des chefs d'état-major étaient-ils lus avec attention ? 
     Ainsi le corps de bataille viet fort d'une trentaine de milliers d'hommes, appuyé de milliers de coolies et bénéficiant d'une aide déterminante de la Chine, rapide dans l'exécution mais plus lent dans la décision, s'organisait tout doucement aux abords de That Khé, à quelques heures de marche de la place, en vue de son attaque prochaine. Et voici que va se glisser bientôt au milieu d'eux, une colonne de Français de moins de 3 000 hommes qui monte de Lang Son.
     Bien sûr Giap non plus n'est pas dupe, les Français vont sûrement essayer de reprendre Dong Khé. Laissons-les tout de même monter pour voir comment ils vont se découvrir. Ainsi ce n'est pas le supposé génie de Giap qui a conçu cet encerclement des deux colonnes, mais les circonstances qui ont fait que nous allions nous enfermer dans la nasse qui n'étaient pas tendues au départ pour les deux colonnes, mais pour encercler et faire tomber That Khé. C'est ce que conclura, dans son rapport, le capitaine Jeanpierre, un des trois officiers rescapés du 1er BEP, ainsi que la 2e Bureau. A coup sûr alors a germé chez Giap l'idée de faire un coup double : prendre That Khé et exterminer un corps d'élite français. 
     Une célèbre, courageuse (et adorable, ajoute Bigeard) journaliste qui a sauté plusieurs fois avec les paras, Brigitte Friang fait remarquer plus tard que ce n'est pas le génie de Giap qui a gagné les batailles mais plutôt la suffisance de nos officiers généraux qui les a perdues. 
Le rendez-vous manqué, Serge Desbois

lundi 29 février 2016

La mission Mus en mai 1947

"Au soir du12 mai 1947, Hô Chi Minh rencontra Paul Mus dans l'unique maison encore debout dans une ville entièrement réduite à un amas de briques (Thai Nguyen).
     - Monsieur le président, je vous remercie de votre généreuse initiative qui me permet de vous faire parvenir un message que le haut-commissaire Bollaert m'a confié.
Quand Hô Chi Minh lui demanda de lui présenter le message, il répondit :
     - Monsieur le président, il m'est peu commode de vous en expliquer le motif. Le message du haut-commissaire, en réponse de votre offre de cessez-le-feu, n'est pas sous une forme écrite. Mais j'ai bien retenu son contenu, permettez-moi de vous le redire pour mot pour mot.
     - Je vous écoute.
Paul Mus récita tout d'une traite : 
     - Pour mettre en œuvre le cessez-le-feu, le haut-commissaire Bollaert se permet de poser quatre conditions. Premièrement, les troupes vietnamiennes rendront leurs armes aux Français. Deuxièmement, les troupes françaises auront le droit de circuler librement sur le territoire du Viêtnam. Troisièmement, le gouvernement vietnamien remettra les captifs aux Français. Quatrièmement, le gouvernement vietnamien remettra aux Français tous les étrangers passés dans les rangs des Vietnamiens.
Le président Hô répondit d'une voix toujours douce, mais le visage sérieux : 
     - Monsieur Mus, je sais que vous avez participé à la résistance du peuple français contre le fascisme hitlérien. Est-ce vrai ? 
     - Répondez-moi donc ! A ma place quelle serait votre attitude ? Accepteriez-vous ces conditions ? 
Et il ajouta devant Paul Mus silencieux, perplexe : 
     - J'ai entendu dire que Mr. Bollaert, lui aussi, a participé à la résistance contre Hitler et a accompli des exploits. Quel est donc le sens de ses conditions ? Cela veut tout simplement dire qu'il nous demande la capitulation. Monsieur Mus, vous-même, pensez-vous que nous allons nous rendre ? Et accepter de surcroît cette condition concernant les étrangers qui sont à nos côtés dans la lutte anticolonialiste ? Mais si nous l'acceptions nous serions des lâches !
Hô Chi Minh regarda Paul Mus. Ce dernier restait restait assis, toujours silencieux, puis, hochant la tête :
     - Je comprends dit-il, monsieur le président, je comprends.
On ne parla plus du message. Hô Chi Minh expliqua la position de son gouvernement, à savoir son amour de la paix, sa volonté d'établir de bonnes relations avec la France mais aussi sa détermination à défendre l'indépendance de la patrie et son unité.
Paul Mus reconnut qu'il s'agissait de nobles et dignes sentiments. Il promit de rendre exactement compte de ses déclarations à Bollaert.
Au moment de partir, il apparut véritablement ému. Il souhaita une bonne santé au président Hô puis lui demanda : 
     - Monsieur le président, ainsi la guerre continue ? 
     - Nous désirons la paix mais pas à n'importe quel prix, nous voulons la paix dans l'indépendance et la liberté ! 
     - Monsieur le président je vous souhaite bien de la vaillance ! 
     - Certainement ! La vaillance, nous l'avons toujours ! 
Il s'agissait de la dernière entrevue, pendant toute la résistance, entre Hô Chi Minh et un représentant de l'adversaire.
Vo Ngyuen Giap, Mémoires 1946-1954, tome I, La résistance encerclée.

jeudi 7 mai 2015

C’était un 7 mai… 1954 : la chute de Diên Biên Phu

« Nous sommes ces soldats qui grognaient par le monde
Mais qui marchaient toujours et n’ont jamais plié…
Nous sommes cette église et ce faisceau lié
Nous sommes cette race éternelle et profonde…
Nos fidélités sont des citadelles »
Charles Péguy
Attaque du piton 781 par le 1er BEP (installation du camp et premiers combats) :
Images sur la chanson de Jean-Pax Méfret :
Suite à cette bataille, 10 000 Français sont faits prisonniers. En 4 mois, 70% de ces prisonniers du Viet Minh mourront…
Livres sur « l’Indo » ici.
On rappellera notamment l’ouvrage illustré, publié par Roger Holeindrel’année dernière.

dimanche 18 janvier 2015

INDOCHINE 1947-48 : NAM DINH NE TOMBERA PAS !

Pendant 82 jours, de décembre 1946 à mars 1947, une poignée de marsouins du 6e régiment d’infanterie coloniale résiste dans Nam Dinh à des milliers d’assiégeants du Viêt-minh.
« Alerte ! ». Réveillé en sursaut, le commandant Daboval s’est dressé d’un bond sur sa couchette. S’il est surpris, il n’est pas étonné. Depuis plusieurs jours déjà, il pressentait l’attaque. Il y a maintenant plusieurs semaines qu’ostensiblement le Viêt-minh, réguliers et Tu Vé — les miliciens en civil, auxiliaires des basses besognes — multipliaient provocations et menaces. Contre eux, les marsouins ne pouvaient rien : le modus vivendi, signé à Hanoi le 16 mars 1946 entre le général Leclerc et Hô Chi Minh, stipulait que tout affrontement armé était interdit.
Ce modus vivendi devait, en principe, permettre à la France et au jeune Viêt-minh de trouver un terrain d’entente pour cohabiter dans le respect mu des intérêts réciproques. Hô Chi Minh est ensuite parti pour la France où l’absence de gouvernement l’a contraint à faire du tourisme. Il est rentré au début du mois de décembre, bien décidé à arracher par la force cette indépendance dont Paris ne veut pas entendre parler et à rompre, par surprise, les accords du 16 mars.
Dans toute l’Indochine, les émissaires du Viêt-mit ont distribué les consignes : le pays se soulèverait le 19 décembre. Tout s’est passé comme l’avait voulu le chef communiste. De Hanoi, où se sont déroulées des scènes d’horreur, à Vinh, au Nord Annam, où la maigre garnison est internée (et le restera huit ans durant), en passant par Langson et Haiphong, partout les Viets passent à l’attaque.
A Nam Dinh, la quatrième ville du Tonkin, la capitale de l’industrie cotonnière, la bataille commence à 1 heure, ce 20 décembre 1946.
Depuis deux mois, c’est le II/6e RIC qui cantonne dans la ville. Un bataillon réduit puisqu’il ne comporte que deux compagnies de fusiliers voltigeurs (les 5e et 6e) et la compagnie de commandement (la 7e se trouve à Hai Duong, entre Hanoi et Haiphong). En tout, 450 hommes aux ordres du commandant Daboval, un petit homme doué d’un grand caractère.
Il a implanté ses unités au camp Carreau, vaste périmètre jouxtant l’usine de coton, et, au centre de la ville, dans l’immeuble de la banque d’Indochine, bâtisse cubique, fortifiée comme un blockhaus.
Le commandant Daboval boucle son ceinturon et se dirige vers le PC des transmissions, situé dans la pièce voisine du « Château », une grande villa, en bordure de la « cotonnière », qui sert de PC au bataillon. Entouré de ses postes radio, l’adjudant Felip essaie de se faire une idée juste de la situation. Elle est grave. Les Viets ont attaqué partout à la même heure, 1 h 30 du matin. L’électricité a été coupée, tandis que tous les bâtiments administratifs étaient pris d’assaut. Seuls résistaient la banque d’Indochine et le camp Carreau. La poste, la gare tombaient aux mains du Viêt-minh.
Le premier tué a été le marsouin Latapie, qui montait la garde à l’extérieur. Tout de suite après, le sous-lieutenant Vellas est abattu alors qu’il se portait au secours des assiégés de la villa Gasser. Son adjoint, le sergent Malo, a tué le Viet avant d’être blessé lui-même.
Toute la nuit, la confusion règne. Passé l’effet de surprise, les Français ont réagi. Chaque groupe est pris à partie par des hordes vociférantes, brandissant fusils, haches, sabres japonais, bâtons. Pourtant les positions tiennent, attendant d’être dégagées par les unités d’intervention.
Un peu avant l’aube, le sous-lieutenant Lambert réussi à évacuer une famille de civils réfugiés sur les toits de leur maison. Au jour, le commandant Daboval a une idée juste de la situation. Elle est grave. Pratiquement encerclé au plus près, le bataillon est isolé, coupé de l’extérieur. Seul, le point d’appui de la banque d’Indochine constitue un îlot perdu au milieu des Viets. A l’intérieur, le sergent Herbelin, vingt ans, a tenu avec une poignée d’hommes. Sur la terrasse, il a tracé trois lettres destinées à l’aviation : SOS.
La journée se passe à colmater les brèches, à recompléter les munitions qu’un Junker a parachutées au milieu de la matinée. Le sous-lieutenant Fratali échoue dans une tentative de liaison avec Herbelin, pris de front par un canon de 75 japonais embusqué derrière une barricade.
A six heures du soir, l’attaque repart, aussi sauvage que celle de la nuit. Là encore les messages sont dramatiques :
— Ici la villa Gasser ! Il nous reste assez de munitions pour tenir dix minutes. Nous sommes foutus si… Deux minutes plus tard :
— Si vous n’arrivez pas vite, nous nous faisons sauter.
La villa Gasser est enfin dégagée. Devant la porte, les renforts découvrent soixante cadavres d’ennemis…
Au matin, les abords du camp Carreau sont jonchés de tués. Les marsouins en découvrent partout et jusque dans les caves…
Une semaine encore, Nam Dinh sera le théâtre de furieux assauts et puis, lassés sans doute, attendant d’autres renforts, les Viets se bornent à maintenir un siège en règle. Ils installent des tireurs d’élite à tous les endroits stratégiques, au point que Daboval fait tendre des fils de fer auxquels il accroche des nattes, à l’abri desquelles les hommes peuvent se déplacer. Le 1er janvier arrive. Les marsouins évoquent le dernier Jour de l’An, passé en Alsace, dans la neige…
Peu à peu, la ville change de visage. Ce qui était l’une des plus belles villes d’Indochine prend des allures de champ de ruines. Les Viets procèdent à une démolition en règle, au canon, à l’explosif, voire à la pioche. Rien ne doit subsister de ce qui pourrait rappeler l’œuvre française.
Il y a maintenant quinze jours que les 400 hommes valides du II/6e RIC tiennent dans la ville assiégée. A la banque d’Indochine, Herbelin n’a plus que dix cartouches par homme et la ration quotidienne est de 200 g de riz. Son immeuble est la cible du 75 qui, obstinément, tente de percer une brèche dans le mur de béton.
Le 4 janvier, une première tentative de dégagement par le fleuve, menée depuis Haiphong par une flottille blindée, a été annoncée. Elle sera suivie par le largage d’un bataillon de parachutistes.
Le 5 janvier, les paras sautent. Une seule compagnie, celle du capitaine Ducasse et du lieutenant Edme, est larguée à proximité de la « cotonnière », trop loin pour être facilement récupérée, en plein sur les Viets. Toute la nuit, les paras se battent au couteau pour survivre. Au matin enfin, ils rejoignent les marsouins.
— Nous n’avons pas pu récupérer nos armes lourdes, dit Ducasse à Daboval.
— Cela ne fait rien, le prochain parachutage vous en apportera.
— Il n’y aura pas d’autre largage, répond Ducasse. L’opération a été jugée trop dangereuse, elle a été abandonnée…
La flottille non plus n’arrivera pas à destination, à l’exception d’un LCM amenant la 3e compagnie du 3e étrangers qui donne l’assaut à un canon japonais dont les servants se font tuer sur place.
Le reste de la flottille a fait demi-tour. Le piège se referme sur les paras et les légionnaires. Mais Daboval n’est pas homme à renoncer. Puisqu’il est impossible de le dégager de l’extérieur, il va tenter d’aérer son dispositif de l’intérieur. Lentement, maison par maison, il réoccupe les pâtés de maisons voisins. Les paras et les légionnaires font sauter des pans de mur, pratiquent des brèches par lesquelles ils s’infiltrent. Cela finit par former un véritable labyrinthe qui, parfois, permet de prendre l’ennemi à revers. C’est ainsi qu’un audacieux coup de main permet de réoccuper la gare, abandonnée depuis le 20 décembre, dont les armes interdisaient tout passage.
Une nouvelle tentative pour ravitailler la banque d’Indochine échoue encore devant la barricade qui, en quinze jours, s’est considérablement fortifiée. C’est un véritable amoncellement de tous les gravats du voisinage, haut de plus de 3 m et large de 6 ou 7 m.
— Il faudrait un bulldozer, disent les marsouins. Mais ils n’ont que leurs pelles et leurs pioches, et seulement leur poitrine pour arrêter obus et rafales.
Ils se replient. En désespoir de cause, Daboval fait diriger sur le toit de la banque un tir de mortier dont les torpilles, évidées, sont chargées de tabac et de médicaments. Mais il n’a pas renoncé. Deux jours plus tard, ayant soigneusement étudié le terrain, il fait effectuer par les légionnaires et les paras une manœuvre de contournement, tandis que ses marsouins mènent l’assaut frontal. Très vite la bataille s’engage, âpre, meurtrière. Paras et légionnaires sont cloués au sol, mais la diversion qu’ils ont créée a permis au sous-lieutenant Maudet de foncer avec le ravitaillement et d’aller s’enfermer avec le sergent Herbelin.
A partir de cette date, les positions se stabilisent. Une période commence, celle du grignotage des positions rebelles. Les Viets ont compris qu’ils n’arriveraient pas à s’emparer de la ville, pas plus qu’ils ne parviendraient à la détruire. Alors, ils résistent sur des positions intermédiaires, lancent des coups de main localisés tandis que des propagandistes ratissent les campagnes environnantes pour rameuter des troupes fraîches ou, à défaut, de la « chair à canon » qu’ils lanceront, à mains presque nues contre les blockhaus ennemis.
A Hanoi, le commandement n’a pas renoncé l’opération de dégagement par le fleuve, solution finalement la moins coûteuse en hommes et en matériel, car les routes ont été coupées et les ponts, détruits entre Phu Ly et Nam Dinh.
Du 2 au 6 mars, une flottille comprenant la 2e compagnie du I/3e étrangers remonte le fleuve Rouge, détruit les barrages qui l’obstruent. Son chef, le capitaine Vieulès, héros de Diên Biên Phu dans les rangs du 1er BEP, trouvera la mort en Algérie, au cours d’une embuscade.
Le surlendemain, 8 mars, un groupement de marche de trois bataillons, aux ordres du colonel Grosjean, effectue enfin la liaison avec les héroïques défenseurs de Nam Dinh. Les derniers soldats du Viêt-minh évacuent la ville dans la nuit. Le 11 mars, enfin, le silence revient sur Nam Dinh délivré. Le siège est fini. Il a duré quatre-vingt-deux jours.

lundi 16 juin 2014

L'enfer des camps de la mort du Vietminh



Monde et Vie a évoqué, dans un récent numéro, l'héroïque combat des défenseurs de Dien Bien Phu. Dans son livre Convoi 42, Erwan Bergot, qui prit part à cette bataille et partit en captivité après le cessez-le-feu du 7 mai 1954, écrit : « Rien, pourtant, n'était terminé vraiment et si certains soldats avaient cru parfois toucher le fond de l'enfer, tous se trompaient. Le pire était à venir. »
Au terme d'une marche épuisante et meurtrière, les défenseurs de Dien Bien Phu allaient rejoindre dans les quelque 130 camps de « rééducation » du vietminh - euphémisme pour désigner des camps de la mort - leurs camarades capturés antérieurement, notamment lors de la bataille de la Route Coloniale 4 et de l'anéantissement des colonnes Le Page et Charton en octobre 1950.
Cette marche constitue une première mise en condition des « tu binh » (prisonniers de guerre), qu'il s'agit d'affaiblir à la fois physiquement et moralement pour atteindre le but que le vietminh s'est fixé : utiliser ces soldats contre le corps expéditionnaire français, au moins aux fins de propagande en les contraignant à signer des pétitions et des manifestes pacifistes, au mieux en renvoyant ceux que l'on parviendra à « convertir » à la cause de l'anticolonialisme porter la bonne parole dans les rangs du CEFEO (1).
Normalisation
Pour y parvenir, les techniques de lavage de cerveau mises en œuvre dans les camps sont d'autant plus efficaces que les sujets ciblés sont fragilisés, physiquement par le manque de nourriture et la maladie, et moralement par la perte des repères, la solitude et le désespoir. La suppression des grades, le manque total d'informations extérieures, le regroupement de la majorité des officiers au sein du camp numéro 1 (les hommes de troupes, plus jeunes et moins solidaires, sont plus malléables), l'absence de médecins (sauf au camp numéro 1, puisqu'ils sont officiers) et de médicaments, l'incitation à la délation, le faible espoir de bénéficier d'une « libération inconditionnelle », la crainte d'une diminution des rations de riz déjà faméliques, la présence permanente de la mort, contribuent, entre autres, à obtenir ces résultats et à briser les résistances.
Lavages de cerveau sur des hommes à bout de force
Les têtes les plus dures et ceux qui désertent le « camp de la paix » en tentant de s'évader s'exposent à de rudes châtiments, y compris à être exécutés, les captifs n'étant pas considérés comme des prisonniers de guerre, mais comme des criminels de guerre redevables de la vie à la « grande clémence » de Hô chi Minh. As peuvent aussi être mis « aux buffles » : lié à un poteau dans une étable à buffle, sous une maison sur pilotis, au milieu des excréments des bêtes, le puni est offert aux piqûres de milliers de maringouins, moustiques porteurs de maladies diverses. Dans Les soldats oubliés, Louis Stien, officier du 1er BEP capturé sur la RC4 et auteur de deux tentatives d'évasion, a laissé de ce supplice auquel il fut soumis une description impressionnante. Certains prisonniers en deviennent fous ou meurent.
C'est sur ces misérables à bout de forces, affamés, parfois blessés, souffrant de la dysenterie, du béribéri, du paludisme, de pathologies neuropsychiatriques, rongés par la vermine et par les parasites (dont les ascaris, répugnants vers rouges de 25 centimètres qui se développent dans l'appareil digestif), que les can bô, cadres chargés de la rééducation, appliquent le lavage de cerveau, par l'endoctrinement, la dépersonnalisation de l'individu, l'espoir le plus souvent illusoire de la libération, l'autocritique et la délation qui sèment la zizanie et la haine parmi les « Tu Binh ».
Le bilan est terrifiant : plus des deux tiers des quelque 40000 prisonniers de guerre détenus dans les camps du vietminh y sont morts. Concernant les prisonniers de Dien Bien Phu, la mortalité, en quatre mois de captivité, a atteint 72 %. Un chiffre insuffisant pour émouvoir, en France, les belles âmes des intellectuels de gauche.    
Hervé Bizien monde & vie  11 juin 2014 
1) CEFEO : Corps expéditionnaire français en Extrême Orient.

Georges Boudarel, traître et bourreau

De la trahison et du meurtre à l'Université et aux honneurs, le parcours sanglant d'un commissaire politique communiste.
Le 13 février 1991, lors d'un colloque au Sénat consacré à l'actualité vietnamienne, éclata une « affaire » qui a éclaboussé l'université française et illustre la puissante influence qu'y exercèrent les réseaux et les intellectuels communistes. Ce jour-là, en effet, l'ancien secrétaire d'Etat aux anciens combattants Jean-Jacques Beucler, vétéran de la guerre d'Indochine au cours de laquelle il fut fait prisonnier et interné, quatre années durant, au camp 113, se leva et apostropha durement l'un des universitaires qui devait prendre la parole : « Vous avez du sang sur les mains ! Votre présence à cette tribune est indécente ! »
Sous les traits grassouillets de Georges Boudarel, honorable maître de conférences à l'université Paris VII-Jussieu et « spécialiste » de l'Extrême-Orient, Beucler avait reconnu « Dai Dông », l’ ancien « conseiller technique pour l'action psychologique », autrement dit commissaire politique, au camp 113, traître à son pays et bourreau de ses compatriotes.
Bon militant communiste
L'itinéraire de Boudarel est celui d'un « bon » militant du parti communiste dit français, auquel il adhère à l'âge de 19 ans, en 1945. En 1948, il s'embarque pour l'Indochine, où, devenu professeur, il enseigne la philosophie au lycée de Dalat, puis au lycée Marie-Curie de Saigon, tout en animant la section indochinoise du PCF.
Cependant, l'heure vient où il est appelé sous les drapeaux. Refusant de servir son pays, le futur Dai Dông déserte : « Opposé à toutes formes d'impérialisme et de colonialisme, j'ai aussitôt rejoint, grâce à mes contacts communistes, la résistance vietminh », racontera-t-il en 1991 à des journalistes de Minute, d'ailleurs sidérés à l'issue de cet entretien de l'absence de remords qu'avait montré l'ancien bourreau. Car Boudarel, ayant gagné le nord du Tonkin, y prend en main, de février 1953 à février 1954, la rééducation politique des prisonniers français détenus au camp 113(1).
« Mon rôle, a-t-il expliqué aux journalistes de Minuteconsistait chaque jour à enseigner les principes de la révolution culturelle aux prisonniers. À leur inculquer les bases d'une éducation politique afin qu'une fois rentrés en France, ils interpellent l'opinion pour que cesse cette guerre injuste. » Autrement dit, à appliquer les techniques marxistes du lavage de cerveau sur des malheureux à bout de force. Comme dans tous les camps viets, même les plus faibles sont tenus d'assister à ses « cours », les techniques de critique et d'autocritique mises en œuvre créent un climat de délation et de méfiance entre les prisonniers. Pour ces derniers, le fait que le commissaire politique soit français est un facteur aggravant, puisqu'il est plus à même que les vietminh de comprendre leur psychologie.
Un pouvoir de vie et de mort
Dai Dông-Boudarel dispose d'un pouvoir de vie et de mort sur les détenus. En 1991, un survivant du camp 113 témoignait dans Minute : « Nous étions souvent interrogés pour voir si nous suivions assidûment les cours. Ceux qui répondaient mal ou ne voulaient pas suivre les cours eurent leurs rations qui diminuaient de telle sorte que, s'ils étaient déjà affaiblis, ils ne tardaient pas à mourir. »
Même les mesures d'hygiène lui donnent l'occasion d'humilier et de punir, comme lorsqu'il décide de lutter contre les innombrables mouches qui, selon ses propres termes, font un « pont aérien » entre les latrines et les cuisines : « Chacun d'entre nous devait en tuer un nombre déterminé par jour, les mettre dans un bambou coupé en deux qui servait de boîte et les montrer au responsable du camp... Certains d'entre nous ne parvenaient pas à en attraper suffisamment. Ils étaient obligés d'échanger leurs rations de riz contre des cadavres de mouches que d'autres prisonniers, plus habiles, parvenaient à attraper en grand nombre. Et ils ont fini par mourir... »
Inhumanité
Par ailleurs, le traitre confisque au profit du vietminh les médicaments parachutés par la Croix rouge pour les soldats prisonniers, qui auraient sans doute pu sauver des vies.
Décidant des « libérations inconditionnelles », qui représentent pour les détenus l'espoir d'échapper à cet enfer, Dai Dông enjoué pour briser les volontés et jusqu'aux plus élémentaires sentiments d'humanité. Accompagnant un groupe de « libérables » squelettiques, il les réunit, au bout de quelques jours de marche : « L'un d'entre nous avait volé un œuf dans un village, a raconté Claude Baylé, auteur de Prisonnier au camp 113. Boudarel nous a obligés à le dénoncer, à le juger, à le renvoyer au 113. Nous étions tellement obsédés par notre libération que nous ne tenions même plus compte de l'amitié. Impensable ce que nous étions devenus ! »
Le bilan du commissaire politique communiste est éloquent : en un an, 278 captifs meurent, sur un effectif de 320. Le taux de mortalité est plus élevé au camp 113 que dans les camps de concentration nazis. Boudarel n'en sera pourtant jamais châtié (voir page suivante). Condamné à mort par contumace pour trahison en 1953, il séjourne en URSS, puis en Tchécoslovaquie avant de rentrer en France en 1966, à la faveur d'une loi d'amnistie.
Une « expérience » validée par l'Université
Grâce aux réseaux rouges, il devient le collaborateur de l'historien communiste Jean Chesneaux, est recruté comme maître assistant par l'université de Jussieu et comme chercheur (spécialiste de l'histoire du Vietnam...) par le CNRS. Songeant déjà à sa retraite bien méritée, il parvient même à faire valider ses années d'« expérience » courant du 19 décembre 1950 au 30 septembre 1967, en indiquant pour la période 1951-1954 - comprenant donc son activité au camp 113 : « Voyage d'études en Extrême-Orient » !
Boudarel mourra le 26 décembre 2003, âgé de 77 ans, sans jamais avoir payé pour ses crimes.
Hervé Bizien monde & vie 11 juin 2014
I. L'une de ses victimes l'a accusé d'avoir également sévi au camp 122, ce qu'il a nié.