samedi 28 novembre 2020

L'histoire déracinée (texte de 2015)

  L'une des illustrations les plus saisissantes des dangers que recèlent les nouveaux programmes est fournie par l'histoire-géographie. Aperçus sur un naufrage accéléré.

« Du passé faisons table rase », chantaient les socialistes à l'époque où ils connaissaient encore les paroles de l'Internationale. La chanson a été réécrite aujourd'hui, c'est de l'identité nationale et des racines de la France qu'il faut faire table rase, au besoin en utilisant l'histoire nationale. À cet égard, les nouveaux programmes d'histoire et géographie pour 2016, préparés par le Conseil supérieur des programmes (CSP) mis en place par l'ex-ministre de l'Education, Vincent Peillon, s'inscrivent dans une funeste continuité.

Laurent Wetzel (ci-contre), ancien inspecteur d'académie-inspecteur pédagogique régional d'histoire-géographie et auteur de Ils ont tué l'histoire-géo(1) observe que les thèmes proposés sont souvent abordés en fonction de problématiques idéologiques actuelles. C'est le cas des sujets de « repentance » : esclavage, colonisation, génocide des juifs, mais aussi, par exemple, de « l'histoire du fait religieux » et de celle des « premières grandes migrations de l'humanité », qui doivent « permettre à l'élève de mieux situer et comprendre les débats actuels »; ou encore de « Charlemagne, roi et empereur », sorte de Jean Monnet à la barbe fleurie (au moins pour la légende), qui fournira aux élèves de CM1 « l'occasion d'observer les dynamiques territoriales d'un empire qui relèvent plus d'une logique européenne que française » Laurent Wetzel pointe aussi, dans les programmes d'histoire, l'absence de dates (à l'exception de 1892 « la République fête ses cent ans » !), les rédacteurs préférant d'ailleurs parler de « repères ». Quant aux programmes de géographie, l'ancien inspecteur d'académie les juge « corrompus par l’obsession du "développement durable" et celle de la "mondialisation" »

Nicolas Sarkozy s'en est ému, en dénonçant : la plus détestable de toutes les réformes depuis « trois ans », l'ancien président semblant beaucoup moins gêné par la légalisation du « mage » homosexuel et l'adoption, par la loi santé, ou par la loi liberticide sur le renseignement qu'il approuve d'ailleurs. Mais les programmes de 2008, concoctés pendant son quinquennat par le ministre Xavier Darcos, valaient-ils beaucoup mieux ? Laurent Wetzel rappelle que n'y figuraient ni la guerre de Cent ans (et donc Jeanne d'Arc), ni Louis XV ni les guerres d'Algérie et d'Indochine, et que l'on y trouvait l'Hégire (le départ de Mahomet et de ses fidèles de La Mecque en 622), mais pas la bataille de Poitiers, malencontreusement remportée sur les Sarrasins par un islamophobe nommé Charles Martel.

Donner un cours magistral est plus grave qu'être candidat du FN !

« En fait, les programmes de Darcos cherchaient à contenter tout le monde », explique Vincent Badré, professeur d'histoire-géographie et auteur de l’Histoire fabriquée. « Ils étaient détaillés au primaire (l’enseignant aillant la liberté de les traiter de manière chronologique), détaillés et chronologiques au collège, et très thématiques au lycée. Pour la gauche, c’était insupportable. On revient donc au pédagogisme, y compris en primaire et au collège. Mais il entre dans cette démarche une large part de communication et une grande hypocrisie : pour la galerie, on rompt avec « l’élitisme" mais dans la pratique, pour que le système n’explose pas, le camp adverse doit pouvoir continuer à exister. Officiellement, le pédagogisme triomphe, mais en pratique, la marge d'application laissée aux professeurs est assez large pour que chacun fasse ce qu'il veut dans son coin… du moins tant qu'il n’est pas inspecté, car l'Education nationale est le théâtre d'une violente "guerre des pédagogies " et il est aujourd'hui plus grave de donner un cours magistral que d'être candidat du Front national aux élections ! »

La pression exercée sur les enseignants pour qu'ils adoptent les méthodes pédagogistes est beaucoup plus forte que celle qui porte sur le contenu des programmes, analyse Vincent Badré. « Cette pression de tous les instants finit par produire des résultats et fabriquer des crétins, mais c'est un travail d'usure, plus "brejnevien" que "stalinien" dans la méthode… Les enseignements doivent rester très théoriques, très abstraits, se cantonner aux idées en évacuant tout ce qui relève de la "petite histoire" : autrefois, le manuel Lavisse expliquait que Louis XV était indigne parce qu'il avait des maîtresses, aujourd'hui la question ne sera même pas évoquée. Ce qui est vivant : la mort, l'amour, le pouvoir, le travail, les biographies, est à bannir. Il en résulte que l’on ennuie les élèves. » Les professeurs eux-mêmes en souffrent : « Comme me l’a dit un jour une collègue, professeur d'anglais "Nous sommes très mal, parce que nous savons que ce que nous faisons n'intéresse pas les élèves" », rapporte Vincent Badré.

Pour résumer l'esprit qui anime l’Éducation nationale, l'auteur de l'Histoire fabriquée évoque une formule tirée du livre et du film) Le Guépard : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Et pour illustrer la méthode par laquelle est gouverné ce ministère chargé de la formation des jeunes français, le professeur le compare à un super-tanker : « On donne une petite impulsion et le bateau dérive un peu plus d'un côté ou de l’autre, mais globalement, les programmes sont très stables dans le temps et les évolutions très progressives. »

Mais les programmes de Najat Vallaud-Belkacem accentuent la mauvaise impulsion donnée depuis longtemps, et le super-tanker de « l'Ed-nat » ressemble de plus en plus au Titanic.

Laurent Wetzel, Ils ont tué l’histoire-géo, éditions François Bourin, 20l2.

Vincent Badré, L'Histoire fabriquée, éditions du Rocher, 2015.

Eric Letty monde&vie 20 mai 2015  n°908

Héritage celtique

 Analyse : Ian BRADLEY, Der Keltische Weg, Knecht, Frankfurt am Main, 1996.

L’engouement pour les matières celtiques est significatif en Allemagne aujourd’hui, dans la mesure où il est relativement récent, une trentaine d’années tout au plus, si l’on fait abstraction des travaux de philologues pointus ou d’une figure comme von Thevenar (mort en 1943), l’ami d’Olier Mordrel et le spécialiste du nationalisme breton… qui inspira un personnage d'un roman de Le Guillou. Dans l’historiographie allemande d’il y a quelques décennies, l'accent avait été mis essentiellement sur l’héritage germanique, opposé à l’apport romain par protestantisme anti-catholique (Los von Rom) ou par nationalisme nordicisant. La part celtique de l’héritage allemand, pourtant bien présente dans les provinces du sud du pays, restait la parente pauvre pour les littérateurs à la mode et les idéologues. Elle ne fut pas mobilisée pour enchanter les esprits et pour faire rêver les cœurs ardents, elle ne suscita ni engouement juvénile ni dynamique féconde.

On a généralement jugé que la dynamique celtique s’était épuisée sur le territoire du Reich, depuis la conquête romaine. À l’époque nationale-socialiste, les références germaniques dominaient le discours, mais elles étaient flanquées d’un culte pour l’esthétique romaine et néo-classique, héritage des traités d’architecture de Vitruve. HFK Günther, raciologue très prisé en dépit de ses réticences à l’égard du régime, rejetait celtisme et druidisme sous prétexte qu’ils étaient les expressions du substrat ethnique pré-indo-européen et matriarcal, débouchant sur la licence sexuelle et sur l’intempérance féminine, ce qui détournait l’homme-citoyen, le civis, de ses deux vertus cardinales d’homo politicus, la magnanimitas et la temperentia.

Pourtant, plus tard, une analyse méticuleuse du folklore très vivant, des carnavals et des rites agrestes printaniers dans les régions du sud de l’Allemagne — Baden-Wurtemberg, Bavière et Suisse alémanique — indique des origines pré-romaines et pré-germaniques, donc issues des cultures de Hallstatt et de La Tène à dominante celtique. Le celtisme actuel n’est donc plus l’indice d’une francophilie déguisée, parfois soutenue par certains services spéciaux de la République, mais bien un recours aux racines locales, tout comme les germanisants de Westphalie, de Basse-Saxe ou du Schleswig-Holstein recourent à leurs propres racines locales ou comme les romanisants se rappellent le passé de Trèves, la Rome du Nord. Enfin, nous le verrons, le panthéisme et l’immanence non désacralisée, propres de la spiritualité celtique, se marient assez aisément avec un écologisme bien compris, à l’heure où les idéologies vertes ont un impact profond sur l’opinion publique allemande.

La parution en version allemande du livre de Ian Bradley, celtisant écossais, professeur à Aberdeen, intéresse le public germanophone à plus d’un titre. Notamment parce qu’il rappelle clairement l’enjeu du pélagianisme, c’est-à-dire des doctrines de Pélage, plus libertaires et plus naturelles que celles, officielles, de l’Église de Rome, tirées du pessimisme aigre et hostile au mode de Paul de Tarse et d’Augustin. Pelagius (Pélage), ennemi juré d'Augustin, décrété hérétique et adversaire “sournois” de la “Sainte Église”, est né en Grande-Bretagne ou en Irlande vers 350, a passé une grande partie de sa vie à Rome et est mort en Égypte en 418. La pensée de Pélage est centrée sur la “libre volonté” de l’homme. Ce dernier n’est pas a priori déterminé ou prédestiné par un Dieu sans cœur et sans oreilles à être ceci, rien que ceci, et jamais cela, mais doit se forger une éthique ascétique et rigoureuse, échapper au vice et au laxisme moral, et, en même temps, s’ouvrir, émerveillé, aux merveilles du monde et de la création par un exercice quotidien de sa volonté. La libre volonté de l’homme lui permet d’utiliser à sa guise le capital de grâce que Dieu lui a donné à la naissance. Pélage rejette aussi l’idée d’un péché originel qui marque l’homme, fait de lui une créature vile, incapable de se dégager du mal et du stupre. Pelage, face à la doctrine augustinienne du péché originel, de la tache indélébile qui souille l’âme humaine, développe une vision perfectionniste : l’homme reçoit d'un Dieu généreux et non point jaloux, les moyens de sortir de sa condition. À lui de les utiliser, de faire l'effort nécessaire pour atteindre des niveaux supérieurs de perfection. Dieu est toujours libérateur, jamais juge, distributeur de punitions et de sanctions humiliantes. La “voie celtique” de Bradley est donc une voie perfectionniste et libératrice (mais anagogique et non catagogique), très éloignée de la marotte du péché originel et de l'idée d'un tribunal céleste ou d'un “Jugement Dernier”, caractéristique des doctrines officielles de l’Église.

L’héritier philosophique de Pélage, resté ancré dans cette “voie celtique”, fut Scot Érigène (né au début du IXe siècle). Ce philosophe irlando-écossais a surtout réfuté le dualisme des doctrines officielles de l’Église. Pour lui, Dieu n’est pas fondamentalement séparé de ses créatures. Il nie la césure absolue instaurée par Paul de Tarse et Augustin entre le divin et le mondain (mundanus, c’est-à-dire “immanent”). Ses ouvrages, Periphyseon et De Divisione Naturae, renouent avec la vision qu’avaient les Grecs de la physis. Le monde immanent et matériel est fondamentalement bon, professait Scot Érigène, ce qui lui valu d’être accusé de “panthéisme”. Dieu, pour Scot Érigène, est actif dans la création. “Créer” et “Être” sont une seule et même chose, une dynamique constante, positive, féconde et merveilleuse. Il y a dans la nature un mouvement cyclique perpétuel, forçant l’esprit à revenir constamment à son point de départ, après avoir pérégriné vers, entre et dans diverses formes qui enrichissent et embellissent le monde (pérégrinations et cycles qui nous rappellent le Samsara bouddhique).

En cette fin de XXe siècle, écrit Bradley, la vague écologique, le retour à des pensées de type systémique, les démarches organiques devaient nécessairement conduire à une redécouverte des philosophes celtiques de la fin de l’Antiquité et du début du Moyen Âge, afin d’explorer des sources occidentales, écrites en grec ou en latin, et de ne pas en rester à un orientalisme parfois caricatural et mal compris. Le rejet de toute malédiction prononcée à l’endroit des choses naturelles, le rejet du péché originel, débouchent sur une pensée rétive aux séparations et aux césures, forcément favorable aux rapprochements, aux réconciliations et aux synergies. Bradley cite deux auteurs celto-britanniques récents qui ont étudié le passé philosophique irlando-écossais et “hérétique” : HJ Massingham et Noël O’Donoghue. Dans The Tree of Life, Massingham écrit :

« Si l’Église britannique [= irlando-écossaise] avait survécu, sans nul doute la rupture profonde entre christianisme et nature, qui s’est accrue sans cesse au fil des siècles, aurait disparu et n’aurait pas rompu les liens qui unissaient jadis l’homme occidental à l’univers ».

Quant à O’Donoghue, dans son étude Patrick of Ireland, il écrit :

« Le pessimisme et l’anti-humanisme du vieil Augustin ont glacé et assombri la chrétienté occidentale. Seule la chrétienté celtique a échappé à ces ombres sinistres. Dans le cadre de cette tradition, des hommes et des femmes se sont ouvert à Dieu et à la nature humaine, créant un climat de confiance absolue entre ces deux dimensions ».

Bradley voit dans cet héritage philosophique une évidente continuité avec l’immémoriale paganité celtique, antérieure à la romanisation et la christianisation des Iles Britanniques. La présence et l’immanence du divin, la sacralité de la Terre étaient déjà des traits caractéristiques de ce paganisme de la frange extrême-occidentale et atlantique de notre Continent. Ensuite, cette vision celtique du monde donne une place prépondérante à l’imagination, à la libre imagination des hommes, corollaire évident de leur libre volonté, de leur liberté de façonner et d’appréhender le monde selon un mode qui leur est à chacun particulier, unique, inaliénable. Le pessimisme aigre de Paul et d’Augustin a conduit la civilisation occidentale à un manichéisme mutilant, où tout est ou bien tout noir ou bien tout blanc. Le monde celtique, avec sa libre volonté et sa forte propension à l’imagination, est un monde de couleurs, chatoyant, en un mot : polythéiste. Bradley écrit que notre monde est divisé et éclaté en catégories, tandis que le leur était holistique ; tout était en relation avec tout, tout coopérait avec tout. Nous avons perdu la disposition d’esprit que symbolise le principal motif des Celtes, le nœud, ou, pour paraphraser Alexander Carmichael :

« C’est la religiosité, païenne ou chrétienne ou combinaison des deux, qui exalte la compénétration de tout dans tout, qui accepte l’entremêlement de toutes les œuvres de la création sans exclusion, qui s’émerveille devant les imbrications, comme devant les couleurs scintillantes de l’arc-en-ciel ».

La triade de cette religiosité celtique est, d’après Bradley : Présence (= immanence), Poésie (= imagination), Pérégrination (= odyssée dans le monde, regard itinérant et émerveillé face aux innombrables facettes de l'univers incréé, le terme "création" étant chrétien).

L’héritage de Pélage nous force à redécouvrir, réinventer et réutiliser des concepts fluides et ondoyants pour remplacer les concepts-corsets d’une tradition sèche, sans relief, sans couleurs. Heidegger nous avait demandé de “re-fluidifier” les concepts. Heidegger a été clair : cette re-fluidification des concepts implique un retour aux racines grecques, pré-socratiques même (Bradley dirait : au pélagianisme et à la celtitude, et nous restons ainsi dans le domaine indo-européen ; dans la Perse islamisée, pour échapper aux corsets d’un avicennisme desséché, Sohrawardi avait appelé à un retour à la sagesse avestique).

Derrida, en réclamant la déconstruction des concepts-corsets et le recours aux filons mystiques des pensées européenne, juive et arabe, a été ambigu. Chez lui et chez les terribles simplificateurs de son œuvre, déconstruction rime hélas trop souvent avec hyper-relativisme, dissolution et déliquescence, ce qui permet aux intellectuels catholiques de les accuser à bon droit de nihilisme. Pour nous Polythéistes, qui entendons dépasser le nihilisme de la modernité, les choses sont claires : toute re-fluidification et toute déconstruction impliquent un retour et un recours à des racines, grecques, celtiques ou autres, païennes et mythologiques à coup sûr. Je ne pense pas que Derrida et ses disciples parisiens aient envie de nous suivre sur ce chemin, dans ce retour au Muthos ! Tant pis s’ils s’enfoncent ainsi dans une impasse, ce n'est pas notre problème.

Quant à l'imagination, pour laquelle plaide Bradley, on sait ce qu’en ont fait les soixante-huitards, qui promettaient hier de l’incarner dans l'effervescence de la contestation et qui l'asphyxient sans pitié aujourd'hui qu'ils tiennent les rênes du pouvoir politique et médiatique… Dans les cortèges dirigés en 68 par Cohn-Bendit, personne ne songeait aux racines grecques ou celtiques. L’imagination n'était qu’un mot, qu’un slogan, non une poésie héritée et vécue. Une fois assis dans les fauteuils de leurs ministères, ces pétitionnaires ont continué l’œuvre impie de Paul et d’Augustin, instaurant la plus subtile des tyrannies qu'ait connue l’histoire. Sans racines, point de salut.

Detlev Baumann (pseud. RS), Antaïos n°14, 1999.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/32

Godefroy de Bouillon & les origines du servage en France [Sorties livres...

vendredi 27 novembre 2020

LE VRAI VISAGE DES BORGIA

 Canal+ diffuse une série à grand spectacle sur les Borgia. Malheureusement, on est loin de l’histoire réelle.

Sur Canal+, l’événement de la rentrée, ce sont « Les Borgia ». Cette série de douze épisodes de 52 minutes, coproduction européenne dotée d’un budget de 25 millions d’euros, est diffusée à partir du 10 octobre. Dans les journaux, la publicité représente un prélat grimpé sur l’autel d’une église, une cascade de calices, ciboires et autres objets en or s’étalant à ses pieds. Avec ce slogan : «Borgia: n’ayez pas foi en eux.»

A Rome, en 1492, alors que le pape Innocent III agonise, le cardinal Rodrigue Borgia intrigue pour lui succéder. Une lutte sans merci s’engage avec ceux qui nourrissent la même ambition. Borgia, ne reculant devant rien, met ses enfants au service de sa soif de puissance, car ce cardinal est père… Un décor fastueux, des personnages forts et une atmosphère qui laisse libre cours à la dague, au poison et aux plaisirs des sens. Sang, sexe et pouvoir : avec un tel cocktail, la série fera de l’audience. Mais quel rapport avec l’histoire, la vraie ?

«Il semble, écrit Marcel Brion, que l’on renonce volontiers à toutes les garanties de la critique historique lorsqu’il s’agit des Borgia, comme si leur seul nom, si bien chargé d’infamie, suffisait à justifier d’avance les attaques les plus violentes et souvent les moins valables»(1). Romancier, essayiste et historien de l’art, l’auteur, disparu en 1984, avait publié en 1978 un ouvrage sur les Borgia qui est aujourd’hui réédité en poche. Ivan Cloulas, un des meilleurs spécialistes de la Renaissance européenne, auteur d’une biographie de César Borgia (Tallandier, 2005), publie de son côté une synthèse sur les Borgia qui s’appuie sur l’état actuel de la recherche (2). Les deux ouvrages rappellent que, s’agissant des Borgia, le mythe s’est dès l’origine substitué à la réalité : leur lecture renvoie dans la catégorie des fictions le barnum mis en scène sur Canal+.

Retracer la vie des Borgia suppose en effet de recourir aux sources authentiques et de leur faire subir un examen critique, ainsi que procèdent Brion et Cloulas, mais surtout d’éviter l’anachronisme. Du point de vue des mentalités, de l’organisation sociopolitique et même de l’institution pontificale, tout est situé et daté dans cette histoire.

Neveu et fils adoptif de Calixte III (Alphonse Borgia), Rodrigue Borgia est créé cardinal par son oncle, en 1455, alors qu’il n’a que 24 ans. En 1457, il devient chancelier de l’Eglise romaine, charge qu’il exerce sous les pontificats de Pie II, Paul II et Sixte IV. Ses mœurs doivent être jugées dans le cadre de son milieu et de son temps : dans la Rome du quattrocento, une part du haut clergé s’affranchit des règles ecclésiastiques, conciliant curieusement une grande liberté de mœurs avec l’observance des devoirs religieux. Vivant comme un grand seigneur, le cardinal Rodrigue Borgia est l’amant de Vanozza de Cataneis, qui lui donne quatre enfants : César (le futur modèle du Prince de Machiavel), Jean, Lucrèce et Joffré. D’une autre maîtresse, il aura encore deux enfants. En 1492, cette paternité ne l’empêche pas d’accéder au pontificat, à la suite d’une élection obtenue à prix d’argent mais aussi de diplomatie, armes usuelles à l’époque.

Devenu pape, Alexandre VI pourvoit sa famille. Son fils César est nommé évêque à 17 ans et cardinal l’année suivante ; Jean est doté du duché de Bénévent aux dépens des Etats pontificaux, et Lucrèce est mariée à Jean Sforza puis à Alphonse d’Este, au gré des intérêts paternels. Cette pratique du népotisme, là encore, s’explique par le contexte d’une papauté qui n’est pas sortie des séquelles du Grand Schisme d’Occident. L’Italie d’alors est une mosaïque de cités-Etats en perpétuel conflit. C’est le temps des condottieres, où les papes, souverains temporels, jouent leur jeu afin de préserver l’indépendance de l’Eglise face aux princes de la Péninsule et face aux deux grandes puissances du continent : le royaume de France et l’Empire. Afin de conforter leur pouvoir au sein des Etats pontificaux, les papes de la Renaissance traitent leurs proches comme une garde rapprochée.

Lucrèce Borgia, la fille d’Alexandre VI, a longtemps été couverte d’opprobre. Les historiens s’accordent aujourd’hui à l’exonérer des multiples crimes et méfaits qui lui ont été imputés : Marcel Brion et Ivan Cloulas font ainsi justice des accusations d’inceste avec son père ou même son frère César, légendes dont ils démontrent l’origine. Dans une biographie rééditée et remaniée, l’historienne Geneviève Chastenet réhabilite aussi cette figure féminine : «Comment concevoir qu’une femme plongée dans la fange, l’infamie et le crime, ait pu tout à coup devenir pour l’élite intellectuelle du temps un modèle de sagesse et de vertu ?»(3).

Alexandre VI, stigmatisé à cause de sa vie privée scandaleuse, a régné onze ans (il est mort en 1503). Comme pape, il a néanmoins laissé un bilan positif : politique habile, administrateur prudent et mécène généreux, il a renforcé les missions, combattu l’hérésie, encouragé les théologiens et soutenu les écoles spirituelles alors naissantes.

En 1517, les dérives romaines conduiront Martin Luther à déclarer la guerre à la papauté. En 1545, avec l’ouverture du concile de Trente, c’est l’Eglise elle-même, en réponse à la Réforme, qui s’attachera à remettre de l’ordre dans ses rangs, faisant émerger un nouveau clergé. En 1565, le troisième supérieur général des Jésuites sera François Borgia. Celui-ci, arrière-petit-fils d’Alexandre VI, mourra en 1572 et sera canonisé un siècle plus tard. Comme par hasard, ce Borgia-là n’aura jamais droit à un film.

Jean Sévillia

(1) Les Borgia, de Marcel Brion, Tallandier.

(2) Les Borgia>, d’Ivan Cloulas, Pluriel.

(3) Lucrèce et les Borgia, de Geneviève Chastenet.

Publié le :samedi 8 octobre 2011

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/le-vrai-visage-des-borgia/

Le père de la Turquie moderne

 La biographie d'Atatürk écrite par Fabrice Monnier est une grande réussite. Elle nous plonge dans ce monde turc que nous connaissons si mal sans esquiver aucune difficulté, ni le génocide arménien ni la question kurde.

Personnage violent et passionné, Mustapha Kemal dit Atatürk, littéralement le « père des Turcs », aura eu la responsabilité historique de faire passer son peuple du joug de l'Empire Ottoman à l’adhésion à une république moderne dont les acquis sont aujourd'hui largement remis en cause par la poussée islamiste de l'AKP. Pas d'alphabet latin, pas de laïcité, pas d'Ankara pour capitale (Charles Maurras tenait à ce que l'on écrive « Angora » dans L’Action Française) sans la lutte opiniâtre de cet enfant de Salonique pour l'obtention du pouvoir suprême à la tête de la nation turque. Ou comment passer de l'empire à la nation en quelques années…

Avec Sébastien de Courtois, Fabrice Monnier est l'un des deux grands connaisseurs de la Turquie formé à la rude mais ô combien passionnante école historique du regretté Hervé Coutau-Bégarie (1956-2012). Nous avons tous les trois goûté des heures inoubliables passées dans les salles poussiéreuses de l'Ecole pratique des Hautes-Etudes, sous les toits de la vénérable Sorbonne. Depuis un quart de siècle et chaque fois que ses obligations professionnelles lui en laissent le loisir, Fabrice Monnier arpente les rives du Bosphore ou les routes pleines de poussières de l'Anatolie. Avec cette biographie d'Atatürk, il renouvelle en profondeur l'approche historiographique du fondateur de la Turquie moderne en le réinscrivant dans un contexte géopolitique complexe : guerres balkaniques, opposition séculaire entre Grèce et Turquie, structuration étatique du Levant et de la Mésopotamie. Sans oublier le génocide arménien et la question kurde.

Comme le conte fort bien Monnier, les origines obscures de Mustapha Kemal sont encore baignées de mystères. On s'accorde à dire qu'il est né en 1881 au sein d'une famille modeste dans la ville de Salonique (l'actuelle Thessalonique), alors située au cœur des possessions ottomanes en Europe. En 1893, il entre dans une école d'enfants de troupes. Il va passer neuf années au sein de l'enseignement militaire pour en sortir capitaine d'état-major et suspect de menées

révolutionnaires contre la Sublime Porte. Pur produit du militarisme ottoman, Mustapha Kemal s'accomplit au sein des sociétés secrètes qui œuvrent à une réforme radicale de l'empire. À partir de 1912, il va affronter successivement les Italiens en Libye, les Bulgares en Thrace, les Britanniques en Palestine, les Français aux Dardanelles et les Grecs en Ionie. Au printemps 1920, il s'empare du pouvoir suprême. L’empire ottoman entre en agonie. Face au volontarisme kémaliste, nourri de lectures de Georges Sorel, le dernier sultan ne pèsera pas lourd. En 1924, Mustapha Kemal met fin au califat islamique, qui n'a jamais été restauré depuis. La Turquie moderne, centrée sur l'Anatolie, est née. Elle va notamment forger son unité dans l'expulsion des minorités chrétiennes, d'ascendance hellénique ou arabe, présentes depuis des siècles voire des millénaires.

À la tête de la Turquie moderne, Atatürk apparaît comme un dictateur, au sens du chef charismatique que le peuple se donne pour guide suprême. Le pays va se voir instaurer des réformes très profondes l'espace d'une décennie.
Mustapha Kemal Atatürk, grand alcoolique devant l'éternel, meurt le 9 novembre 1938 d'une cirrhose du foie. Tel celui de Lénine sur la Place Rouge, le mausolée d'Atatürk à Ankara demeure encore aujourd'hui intouchable malgré l'évolution du régime. L'héritage d'Atatürk selon Monnier ? Il tient en six principes constitutionnels le républicanisme, le nationalisme, le populisme, l'étatisme, le laïcisme et le progressisme. Une voie moderne qui, si elle a rencontré l’assentiment de l'armée et des intellectuels stambouliotes n'a jamais effacé l'empreinte islamique au sein du peuple turc.

Fabrice Monnier, Atatürk, naissance de la Turquie moderne, CNRS éditions, 350 p., 22,50 euros.

Jacques Cognerais monde&vie 30 avril 2015  n°907

Croire encore au Réchauffement Climatique avec tous ces clowns médiatisés ?

 Tous les matins des cuistres pleins de superbe prennent possession des média et matraquent à tour de bras l'écoloclimarisme dont ils ont fait l'obligatoire conviction à laquelle tous les humains doivent désormais se soumettre. Ceux qui s'avisent de contester les nouveaux dogmes climatiques sont aussitôt jetés en pâture, accusés des pires infamies. accusés de « fake news » et de théories du complot. On peut commencer par le déferlement de bobards météorologiques dont jour après jour les prévisions de la veille sont déjà mensongères et celles de l'après-midi fallacieuses à mesure qu'elles sont annoncées.

On peut ensuite dérouler tout au long de la journée l'enfilade des "informations" qui ne sont que rumeurs et ragots démentis au cours des semaines qui suivront. Nous nous en tiendrons cependant ici à ce réchauffement climatique qui est la plus énorme mystification dont nous soyons victimes. Hier soir, par exemple sur le site de Météo-France - La Réunion on annonçait un autre cyclone, du nom de Kenneth, avec des rafales de vents estimées à 320km/h, dans le Canal du Mozambique. En cette fin de saison on ne manquait pas de suggérer que le réchauffement climatique avait quelque chose à y voir, Kenneth étant annoncé comme « cyclone intense de catégorie 4 ». Laquelle s'étend de 219 à 251 km/h. Lorsqu'il parvint à la côte du Mozambique, on releva des pointes à 220km/h, rétrogradées aussitôt à 155 km/h et 5 heures plus tard à 55 km/h. Chaque matin donc, les responsables des grandes radios - Demorand, Cohen, Erner, Bourdin, Calvi et les autres - font la revue générale du terrifiant futur que nous annoncent les degrés dans lesquels nous frirons et les millimètres dans lesquels nous serons noyés. Bourdin est en ce pays une sorte de porte-parole de Greta Thurnberg. Il en répète la logorrhée mot à mot. Écoutez-le donner sans désemparer ses consignes : « personne ne s'intéresse à l'avenir de la planète, tout le monde s'en moque, et pourtant nous en crèverons... L'espèce humaine en crèvera.. Il y a aussi ce que nous laisserons à nos petits-enfants ou nos arrière-petits-enfants qui eux risquent d'en crever. Tous le monde doit le savoir mais tout le monde s'en fout... ». Il y a quelques années il s'esclaffait lorsqu'on l'interrogeait sur le tri sélectif, il y a une semaine il demandait à Jadot s'il prenait une douche ou un bain, s'il rajoutait un couvercle quand il mettait un œuf à cuire, s'il maintenait ses apparais en veille. Ainsi fait-on des économies d'énergie et réduit-on l'effet de serre ! Lorsqu'il est arrivé à RMC, embauché par Alain Weil, en 2000, il n'avait que faire du gloubi-boulga écolo. Il n'est qu'un concentré de superficialité. Marche avec le vent. Court avec la mode. Qu'il appelle Audimat. Désormais rares sont les matins qu'il ne donne un micro aux larbins de Macron et, pour faire bonne mesure, un autre aux écolos. À un Jadot (les verts), à Canfin (WWF), à Duflot (OXFAM), à Hulot, à Audrey Pulvar, et à toutes les ribambelles de faux écolos, les Dion, les Veilferette (cet instituteur qui processionne dans les salles de rédaction, et y pérore sans jamais aucun contradicteur), les Audrey Tautou et autre arnaqueurs de la carabistouille cinématographique qui font la queue dans les Emmy Awards, les Oscars, les Césars, les Lions d'or de Venise, les Palmes de Cannes, les Ours d'Or de Berlin. À condition de faire de grands discours sur « Me Too » et sur l'effet de serre.

Ce matin-là, 15 avril, il recevait la nouvelle directrice du WWF ancienne navigatrice Isabelle Autissier. Celle-ci a succédé à M. Canfin. Née dans le 12e arrondissement de Paris, elle n'a d'autre argument à l'appui de sa nouvelle fonction qu'un diplôme d'ingénieur agronome.

Le WWF, un bazar abracadabrant

Au cours de ces 9 minutes d'interview, elle soutiendra un rapport de l'ONU nous menaçant « d’une accélération rapide imminente du taux d'extinction des espèces animale et végétale ». Mais tronquant la première affirmation : « même si les facteurs ne s'intensifient pas ». D'autant que les « 5 autres extinctions » ne devaient rien ni aux hommes ni au gazole ! Et elles ont eu lieu. Or, dans son appréciation, notre responsable du WWF se veut exagérément optimiste. Quand elle dit par exemple que « un demi-million à un million d'espèces devraient être menacées d'extinction », elle supprime : « dont beaucoup dans les prochaines décennies ». Combien de décennies au juste : deux, trois, cinq cents ? D'ailleurs ce rapport ne manque-t-il pas de rigueur scientifique ? À moins que l'on n'ait pas la moindre idée du nombre d'espèces animales et végétales existant sur terre : dans ce cas on se garde de prétendre tout et le contraire de tout.

« Les apports que les gens tirent de la nature, dira-t-elle encore, sont fondamentaux pour l'existence et la richesse de la vie humaine sur Terre... », mais le texte onusien ajoute une nuance d'importance : « ... la plupart d'entre eux ne sont pas totalement remplaçables ». Donc sont-ils totalement irremplaçables ? C'est important parce que tout ce elle dit est repris par Bourdin comme un perroquet. Dès qu'il s'est installé devant son micro il est frappé d'une sorte de prurit et voit partout la fin de l'humanité, la 6e extinction animale - « dont l'homme » - , le bout de je ne sais quelle diversité des espèces animales.

En revanche il est aveugle au déferlement sur nos archipels tempérés des foules montées des Tropiques, vers nos écoles submergées, nos quartiers envahis par une marée que l'on nous habitue à qualifier de "populaire", monopolisant les sports et les arts mineurs dont elles s'emparent. Qui sont en effet une réelle préfiguration de cette dernière extinction.

Mme Autissier, à laquelle Bourdin continue à faire écho, embraye sur cette marotte dont s'est emparé WWF : « Les conditions environnementales vont se dégrader à un tel point que nous allons commencer à nous faire la guerre et nous avons aujourd'hui des armes extrêmement puissantes. Quand il y a de l'instabilité la question du climat et celle de la biodiversité créent de l’insécurité ».

Evidemment celle perspective est détestable et ces gens ont trouvé depuis longtemps la parade. Quelle meilleure façon de ne pas faire la guerre que de jeter ses armes ? D'accueillir l'ennemi en lui entourant le cou de fleurs. De lui livrer sa maison. Son foyer. Ses biens. De se mettre à son service. De faire la chasse aux siens lorsqu'ils se rebellent contre les collabos qui ont pris le pouvoir. Et comment le lien direct existant entre un monde sans frontières et un monde sans carbone ne saute pas à l'esprit de toute personne de bon sens ?

C'est bien pourquoi tous ceux qui combattent les évolutions naturelles du climat au nom de falsifications commencent par instaurer une tyrannie planétaire à laquelle aucun État ne peut se soustraire sans voir se dresser contre lui tous les autres. Le WWF est un des rouages de cette mécanique.

Le mot "diversité" est au cœur de l'idéologie moderniste. Ayant désincarné les peuples, il s'est attaqué à la fiction apocalyptique qu'est la biodiversité, triomphe de l'hybride, par laquelle sera détruite notre planète.

Petrus AGRICOLA Rivarol 2 mai 2019

jeudi 26 novembre 2020

Mars 1815: le Vol de l'Aigle

   

Le 1er mars 1815, Napoléon, échappé de l'île d'Elbe, débarque à Golfe-Juan. Il entame une marche triomphale qui le conduira à Paris, mais aussi trois mois plus tard à Waterloo.

« La victoire marchera au pas de charge : l’Aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher, jusqu’aux tours de Notre-Dame… »

Ce vol de l'Aigle, c'est Napoléon lui-même qui l'annonça, dans sa déclaration « À l'Armée », datée de Golfe-Juan, le 1er mars 1815. Cette déclaration solennelle, que l'Empereur échappé de l'île d'Elbe avait préparée avant de débarquer sur les côtes de-France, reçut une réponse inattendue, de la part du maire d'un village proche : « Nous commencions à devenir heureux et tranquilles, vous allez tout troubler », prédit cet homme.

Au lendemain de la première abdication de « l'ogre » à Fontainebleau, le 4 avril 1814, dans une France envahie et saignée, de très nombreux Français avaient sans doute poussé un soupir de soulagement. Les maréchaux eux-mêmes, Ney le premier, avaient contraint l'Empereur à abdiquer. Et sur le trajet qui le conduisit à Fréjus, où il allait s'embarquer pour l'Ile d'Elbe, l'hostilité des populations du midi fut telle qu'il revêtit, pour se protéger, un uniforme autrichien !

Arrivé sur l'île d'Elbe le 4 mai 1814, il la quitte pourtant le 26 février suivant, pour forcer de nouveau le destin. Un faisceau de raisons l'y poussent d'abord, bien qu'il y montre une activité débordante, la petite île n'est évidemment pas à la mesure de l'ancien maître de l'Europe. Par ailleurs, il s'inquiète : ni l'impératrice Marie-Louise - qui file le parfait amour avec l'Autrichien Neipperg -, ni le petit roi de Rome, son fils, ne l'ont rejoint dans son exil. Les rumeurs, aussi, vont bon train : on rapportait que les Français étaient déjà las des Bourbons et n'aspiraient qu'à son retour. Le bruit lui revenait que les puissances réunies en Congrès à Vienne envisageaient de le déporter aux Açores, ou aux Antilles anglaises, voire plus loin encore, dans une autre île nommée Sainte-Hélène… Ou bien de l'assassiner. Enfin, Napoléon se trouvait confronté à des difficultés matérielles, la royauté restaurée se souciant peu de payer à l'usurpateur déchu la pension annuelle de deux millions prévue par le traité de Fontainebleau.

Après un temps d'hésitation, il se décide dès le mois de janvier 1915, écrit Jacques Bainville(1), qui remarque que l'évasion est préparée « avec autant de soin qu'une campagne de la Grande armée ». Le secret est jalousement gardé : Létizia, « Madame mère », ne sera elle-même informée que la veille du départ. Napoléon quitte l'île d'Elbe le 26 février sur le brick L’Inconstant, suivi par une flottille de six petits navires, portant 1200 soldats. Echappant à la surveillance des navires qui croisent au large de l'île d'Elbe, il débarque à Golfe-Juan, le 1er mars.

Un triomphe ambigu

Les sentiments des Français correspondent-ils à ce qui lui en a été rapporté ? Une large fraction du peuple est hostile à Louis XVIII, accusé d'être rentré en France « dans les fourgons de l'étranger ». En outre, les émigrés revenus avec lui ne se rendent pas toujours compte qu'un quart de siècle a passé depuis le commencement de la Révolution - et quel quart de siècle Les paysans redoutent que les droits féodaux ne soient restaurés et les acquéreurs des biens nationaux naguère confisqués aux « contre-révolutionnaires », craignent de s'en voir contester la propriété. Les ouvriers souffrent du chômage et de nombreux soldats ont été licenciés. Une partie importante du peuple est donc prête à accueillir l'ex-empereur ; mais c'est beaucoup moins le cas des notables et de la bourgeoisie. De même, dans l'armée, les généraux et les officiers sont plus réticents que la troupe. Enfin, les sentiments varient en fonction des régions Napoléon en est d'ailleurs assez conscient pour préférer gagner Lyon par les Alpes et Grenoble, plutôt que par la vallée du Rhône, où il risque d'être mal accueilli. Au début de sa chevauchée, Antibes et Grasse lui ferment leurs portes. Néanmoins, son retour prend vite un aspect triomphal. « Dans l'étonnante carrière de Napoléon, peut-être n'y a-t-il rien de plus prodigieux que cette marche qui le mena en vingt jours de Golfe-Juan à Paris », a écrit Jean Tulard(2). Il entre à Digne le 4 mars, est à Sisteron le lendemain, puis à Gap. Grenoble approche.

Toutefois, ce triomphe est ambigu. « Armé des trois couleurs qu'il porte au célèbre chapeau, il marche à la conquête de la France d'un cœur intrépide et d'un esprit soucieux, sûr de chaque moment, sans foi en l'avenir », analyse Bainville. À Lyon encore, et jusqu'à Paris, il sera contraint, en effet, plus qu'il ne le choisira, de « chausser les bottes de 1793 » et de sacrifier à la démagogie révolutionnaire. « Je ne veux pas être un roi de la Jacquerie », dira-t-il… tout en menaçant de « lanterner » les aristocrates !

La partie la plus délicate, restée célèbre, se joue près de La Mure, au défilé de Laffrey, où la troupe Napoléonienne rencontre pour la première fois les royaux, à savoir les soldats du 5e régiment de ligne du commandant Delessart, vétéran des campagnes d'Egypte. « La France obéit maintenant à un Roi. Je ferai feu sur ses ennemis qui s’avanceraient vers mon bataillon », prévient celui-ci. Mais voici que Napoléon, se plaçant entre les deux troupes, lance « Soldats, s'il en est un parmi vous qui veuille tuer son empereur, me voici. » Un jeune capitaine ordonne d'ouvrir le feu, mais rien ne se passe. Et tout à coup, les soldats du 5e de ligne s'écrient « Vive l’Empereur ! » Les soldats fraternisent, tandis que Delessart rend son épée à Napoléon. La route de Grenoble est ouverte.

À suivre

1). Jacques Bainville, Napoléon, coll.Texto (Poche) 12 euros.

2). Jean Tulard, Napoléon, coll. Pluriel (Poche) 10,80 euros.

Hervé Bizien monde&vie 18 mars 2015 n°905

L'héritage des Celtes

 De l'époque de La Tène jusqu'à l'emprise décisive de Rome et des Germains, les Celtes furent pendant le demi-millénaire qui précède notre ère l'ethnie prédominante en Europe dans une zone s'étendant, entre le monde nordique et le monde méditerranéen, de l'Atlantique jusqu'aux Carpates, avec un noyau central formé par les territoires s'étendant entre la Bourgogne, la Champagne et la Bohême actuelles.

Cet élément fondateur de la civilisation européenne n'a pourtant pas toujours été reconnu à sa juste importance dans l'esprit de beaucoup, la romanisation équivaut encore à la victoire de l'ordre sur le désordre et la barbarie, les Gaulois ne se voyant reconnaître pour mérite que leur capacité à assimiler les bienfaits de Rome. Venceslas Krutas, l'un des meilleurs spécialistes actuels de la question, réhabilite avec bonheur ces oubliés de l'histoire, en faisant apparaître la richesse de leur culture, et surtout son originalité. À défaut d'un type physique bien différencié, l'unité de la culture celtique réside avant tout dans sa langue, dont les premiers enregistrements écrits remontent à la fin du VIIe siècle av. notre ère, même si celle-ci fut aussi parlée par des groupes non celtiques (comme les Rètes alpins ou certains peuples indigènes balkaniques et danubiens). Au passage, l'auteur présente quelques découvertes archéologiques essentielles, comme celle de la désormais célèbre cruche cérémonielle de Brno, dont la décoration retranscrit les secteurs dominants du ciel étoile. Mais l'héritage celtique s'étend aussi à la religion et à la littérature épopée irlandaise, roman gallois, geste arthurienne, quêtes initiatiques et héroïques. Myriam Philibert, dans son essai sur les héros celtes, en donne une synthèse plus romantique, mais non moins convaincante.

Venceslas Kruta, Le monde des anciens Celtes, Yoran Embanner Fouesnant, 397p., 19 €

Myriam Philibert, Héros celtes, Pardès, Grez-sur-Loing, 128 p., 12€

A. B. éléments N°158 janvier-février 2016

La conquête arabe

 Chrétiens en terre d'islam ? il ne faut pas oublier que ces terres d'islam ont été des terres chrétiennes pendant des siècles. Comment sont-elles devenues des terres d'islam ?

Il semble que Mohammed lui-même, dont on dit qu'il a été marié à une riche veuve juive Khadidja par le prêtre Waraqa, ait effectué un passage par un christianisme judaïsant que l'on rattache à ceux que le Coran nomme « Nazaréens ». L'Arabie est largement christianisée à son époque, mais la plupart de ces chrétiens ne sont pas des chrétiens judaïsants comme Mohammed; ils croient en la Trinité. Le coup de génie politique que l'on déchiffre dans le Coran est d'assimiler les chrétiens trinitaires aux idolâtres, comme étant ceux « qui font de Dieu le troisième de trois », « ceux qui associent au Dieu unique ». Les chrétiens arabes qui ne se rallient pas seront tous exterminés, grâce à ce beau raisonnement.

Bat Ye'or, dans ce classique qu'est Les chrétiens d'Orient entre Jihad et dhimmitude, retrace les premières conquêtes, extérieures à l'Arabie, en Syrie, puis en Egypte. Les témoignages d'époque sont accablants. Il y a les villes, défendues par leurs murailles, dans lesquelles il n'est pas forcément facile d'entrer; avec ces villes, les chefs musulmans signent des traités, qui sont des traités de dhimmitude : moyennant un tribut payé régulièrement et l'acceptation d'un statut social inférieur, ces chrétiens citadins se voient laisser la vie sauve. Ils ont l'impression d'échapper au fisc byzantin pour contracter de nouvelles obligations, qu'ils acceptent, parce que les envahisseurs paraissent peu nombreux et inorganisés : le civilisé a toujours un petit complexe de supériorité sur le barbare. Ces vieilles terres de civilisation se sont données souvent, mais les habitants, dans les premiers temps au moins, imaginaient en finir rapidement avec les envahisseurs.

Pourtant ces envahisseurs sont cruels. Dans les campagnes, il n'y a nul traité. Là règne immédiatement la loi de la guerre, c'est-à-dire les razzias, les massacres et la réduction de populations entières en esclavage. La chronique de l'évêque Michel nous a conservé ses impressions au moment de la conquête de Damas : « Omar envoya Khaled avec une armée dans la région d'Alep et d'Antioche. Ils y firent périr beaucoup de monde. Personne ne leur échappait. Quoi qu'on puisse dire des maux que la Syrie eut à subir, on ne pourrait les raconter à cause de leur multiplicité. Les Taiyayê (Arabes) étaient la grande verge de la colère de Dieu ».

On ne compte pas les villes détruites, celles qui tentèrent de résister : Alep, Antioche, Ctésiphon, Pergame, Sardes, Nicée furent entièrement détruites et leurs habitants massacrés. En Afrique du nord, les villes de Tripoli et de Carthage furent elles aussi détruites et leurs habitants passés au fil de l'épée. Il fallut plus d'un siècle aux Arabes pour venir à bout de la résistance berbère. Mais qu'importe le temps aux nouveaux conquérants ! La guerre aux chrétiens est une obligation religieuse (le Djihad).

Très vite d'ailleurs le Djihad se fit aussi par mer. Chypres est attaqué dès 649, la Crète en 674. Les troupes musulmanes passent en Europe, ravagent les côtes de Provence. Au VIIIe et IXe siècle, la Sicile et l'Italie font les frais de cette frénésie de guerre. Rome est assiégé en 846. En Sicile Syracuse tomba en 878 après un siège de neuf mois. « Des milliers de ses habitants furent tués et on y fit un butin comme on n’en avait jamais fait dans aucune autre ville. Quelques rares hommes purent s'échapper » explique fièrement Ibn Al Hâtir dans ses Chroniques.

J'emprunterai à Bat Ye'or une première conclusion : « Le massacre, l'incendie, le pillage, la destruction, la réclamation du tribut, l'esclavage étaient des procédés pratiqués par toutes les armées dans la période considérée. Seule la démesure, la pérennité et la systématisation des destructions codifiées par la théologie distinguent le Djihad des autres guerres de conquête ».        

Lectures

Bat Ye'or, Les chrétiens d'Orient entre jihad et dhimmitude, éd. Jean-Cyrille Godefroy, 532 pp. 28 euros

Jean-Pierre Valognes, Vie et mort des chrétiens d'Orient des origines à nos jours, éd. Fayard, 978 pp. (épuisé)

Alain Hasso monde&vie 18 mars 2015 n°905

La Petite Histoire : Venger l’honneur de la Floride française !

 En 1562, des protestants français s’installent en Floride sous le commandement de Jean Ribault. Trois ans plus tard, ils sont massacrés jusqu’au dernier par les Espagnols, « non comme Français, mais comme Luthériens ». Un crime qui restera impuni et, devant l’inaction du roi, poussera en 1567 un certain Dominique de Gourgues à monter lui-même une expédition pour venger l’honneur de la France. Sur ses propres deniers, ce Gascon déterminé arme une flotte, rassemble des mercenaires, débarque en Floride et anéantit la totalité des Espagnols. Avant de rentrer en France, il rase leurs forts et laisse sur place un écriteau que ces derniers ne sont pas prêts d’oublier. Les détails, et la suite de cette histoire aussi incroyable que méconnue, dans cet épisode.


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-venger-lhonneur-de-la-floride-francaise

ATTILA, UN BARBARE CIVILISÉ

 Nul n’a engendré autant de clichés que le roi des Huns. Une historienne montre aujourd’hui que le chef nomade, tout en combattant l’Empire romain d’Orient ou celui d’Occident, devait beaucoup à Constantinople et à Rome.

     Attila ? Le sauvage venu des confins du monde, l’envahisseur sanguinaire dont le passage du cheval empêche l’herbe de repousser. Jusqu’aux années 1960, les manuels scolaires unanimes reprennent l’image d’Epinal, lointain héritage de la chevauchée guerrière qui, au milieu du Ve siècle, mena « le fléau de Dieu » jusqu’à la Loire. C’est d’ailleurs au haut Moyen Age que « la hantise de l’Autre, barbare et cruel, s’est cristallisée autour de la figure du roi des Huns », explique Edina Bozoky *. Maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers, cette chercheuse est d’origine hongroise. Or, dans le pays de ses aïeux, Attila est un héros national dont le nom, aujourd’hui encore, est un prénom populaire.

     Cet hiatus entre la vision du personnage en France et en Hongrie a incité l’historienne à écrire un livre passionnant. S’appuyant sur une lecture nouvelle des sources et sur l’examen des restes archéologiques, l’auteur donne de la figure d’Attila et de la culture des Huns une interprétation qui bouscule les clichés.

     Vers l’an 370 de notre ère, les Huns franchissent la Volga, à l’est de laquelle ils vivaient jusque-là, occupent le territoire des Alains, puis s’attaquent aux Goths, entre le Don et le Danube. Si les Ostrogoths se soumettent, les Wisigoths fuient, tout comme les Vandales, les Suèves, les Burgondes ou les Alamans. C’est donc sous la pression des Huns que les peuples barbares se mettent en branle, au début du Ve siècle, déferlant sur l’Empire romain. Un empire qui, au gré des circonstances, les repousse ou leur fait place. Or, ce que montre l’ouvrage d’Edina Bozoky, c’est que les Huns n’étaient pas pires que les autres.

     Avant Attila, l’empire hunnique recouvre un immense domaine aux frontières variables, où les peuples dominés sont plus ou moins autonomes. Entre Huns et Romains, entre 400 et 450, les rapports peuvent être cordiaux, les Romains utilisant parfois les Huns comme mercenaires contre les Germains. Eleveurs de bovins et de chevaux, artisans habiles, ces pasteurs-guerriers, nomades à l’origine, sont en voie de sédentarisation. Ils restent cependant des cavaliers exceptionnels et des combattants redoutables, forts de leur maîtrise de la combinaison entre l’arc, la selle et l’étrier.

Des compagnons d’origine grecque ou romaine

Né vers 395, Attila est un neveu du roi Ruga. En 434, à la mort de celui-ci, le pouvoir passe à Bleda, le frère d’Attila, qui est associé au gouvernement. Avec l’Empire romain d’Orient, les deux frères négocient d’importants traités. Une politique que poursuit Attila après qu’il a éliminé son frère, vers 444 ou 445.

Grâce au témoignage de Priscos, un ambassadeur de Constantinople, venu rendre visite au nouveau roi, en 449, nous possédons son portrait : petit, vigoureux, Attila est de type mongol. L’ambassadeur a aussi laissé une description de la cour des Huns, établie quelque part au-delà du Danube. Certaines de ses caractéristiques ont émerveillé l’envoyé de Constantinople, observe Edina Bozoky, car elles rapprochaient le monde hunnique de la civilisation romaine. Attila parlait le hunnique, apparenté aux langues turques, mais aussi la langue des Goths, le grec et le latin. Il possédait par ailleurs de nombreux compagnons d’origine grecque ou romaine.

     Attila règne alors sur un territoire qui s’étend de la Pannonie, l’ouest de l’actuelle Hongrie, à la mer Caspienne. Par deux fois (441-443 et 447-449), il envahit l’empire d’Orient auquel il impose des tributs considérables. En 450, après la mort de Théodose II, le nouvel empereur, Marcien, ne veut plus s’en acquitter. Le roi des Huns se tourne par conséquent vers l’Empire romain d’Occident. Honoria, la soeur de l’empereur Valentinien III, écartée du pouvoir, cherche d’ailleurs son appui, au point de lui envoyer un anneau de fiançailles. Mais l’entourage de la princesse s’oppose à ce projet. Attila en tire prétexte, en 451, pour lancer une expédition punitive contre l’empire d’Occident.

     C’est cette campagne qui a marqué l’imaginaire occidental, installant durablement la légende d’Attila, le féroce barbare. Cologne, Metz (ville incendiée le 7 avril), Reims, Paris (qui résiste sous l’impulsion de sainte Geneviève), Orléans : pendant quelques semaines, Attila et ses troupes sèment la désolation. C’est seulement fin juin, alors que les Huns sont sur le chemin du retour, que l’armée romaine, dirigée par Aetius et alliée aux Wisigoths, aux Burgondes et aux Francs, contre-attaque. Au cours de l’été ou de l’automne 451, la célèbre bataille des champs Catalauniques, qui s’est probablement déroulée à quelques kilomètres de Troyes, est un échec pour Attila. Mais si ce dernier poursuit son repli, il n’a pas perdu le gros de ses forces. L’année suivante, le roi des Huns mène donc une nouvelle campagne en Italie où, arrêté par une ambassade du pape, il épargne Rome.

Chaque époque possède son Attila

Encore l’année suivante (453), il prépare une nouvelle expédition, contre l’empire d’Orient, cette fois. Au cours de sa nuit de noces avec une des multiples épouses qu’il aura eues, Attila trouve cependant une mort sans gloire, étouffé par une hémorragie nasale.
     De ce guerrier qui n’était au fond pas plus barbare que d’autres, et peut-être moins, la légende fera le monstre que l’on sait. La littérature (du Chant des Nibelungen à la tragédie de Corneille), la peinture (de Raphaël à Delacroix), la musique (l’opéra de Verdi) ou le cinéma (Anthony Quinn, 1954) prolongeront le mythe. « Chaque époque, chaque pays se fabrique un Attila à son image », souligne Edina Bozoky. Et pour nous, aujourd’hui, qui est donc Attila ?

Jean Sévillia

* Attila et les Huns. Vérités et légendes, d’Edina Bozoky, Perrin.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/attila-un-barbare-civilise/

mercredi 25 novembre 2020

Le Proche-Orient antique: au carrefour des civilisations

Passé-Présent n°288 : Les bombardements alliés sur la France

 Philippe Conrad reçoit André Posokhow, spécialiste de la 2è guerre mondiale, qui se penche sur un autre épisode marquant de celle-ci, en évoquant les dégâts considérables auprès de la population civile que provoqua l’imprécision des bombardements américains, principalement en 1944. 500 000 tonnes de bombes furent déversées par les raids des aviations britannique et étatsunienne sur le seul sol français. Bien que nécessaire mais parfois inutile, cette stratégie mortifère montra ses limites quant à son efficacité, les troupes allemandes se contentant de contourner les obstacles. Les réussites comme les échecs sont décrits et analysés au cours de cette émission qui apporte un éclairage qui se veut objectif sur un épisode particulièrement dramatique pourtant passé sous silence, ou rapidement évacué, dans nos livres d’histoire.


https://www.tvlibertes.com/passe-present-n288-les-bombardements-allies-sur-la-france

L'Empereur du monde parlait français

 Charles Quint est un Français peu connu des Français parce que sa dynastie est avant tout européenne. D'origine italo-écossaise, Français d'adoption, Lindsay Armstrong nous offre une splendide échappée belle dans le temps. Pour mieux réfléchir à notre aujourd'hui.

De Charles Quint (1500-1558), on peut dire d'abord qu'il s'est juste donné la peine de naître. Ce qui compte avant tout dans sa personne, c'est son extraordinaire généalogie. Son grand père avait épousé Marie de Bourgogne, la fille de Charles le Téméraire. Son père Philippe, dit le Beau, avait épousé Jeanne la folle, fille de Fernand et d'Isabelle la Catholique. Le patrimoine de Charles s'étendit donc des Pays-Bas à Séville et du Tyrol à la Hongrie. Mais plus encore : Charles V était aussi Patrice des Romains selon le vieux titre de Charlemagne et grâce aux découvertes de Christophe Colomb, il était roi des Indes : son Empire s'étendait jusqu'aux Amériques. Sur ses terres le soleil ne se couchait jamais.

Dans sa très agréable biographie, Lindsay Armstrong commence à explorer cet imbroglio généalogique. Il lui faut 80 pages pour nous en découvrir les tenants et les aboutissants.

La vie de Charles Quint est un combat perpétuel pour garder ce à quoi sa naissance lui avait permis de prétendre. Son grand père Ferdinand l'investit comme son successeur dès l'âge de 14 ans. Très vite il rencontre celui qui se voudra son rival, François Ier, le vainqueur de Marignan, qui n'est que de quelques années son aîné. Au lieu de s'entendre et de renforcer face aux Turcs l'Europe chrétienne, les deux souverains jaloux de leurs prérogatives, se regardent en chiens de faïence. François veut devenir empereur, introduisant durablement en France cette tentation impériale qui est la démesure du destin français. Las. Charles gagne à Pavie le jour de son anniversaire et François est fait prisonnier. Le vieux duel entre Louis XI et le Téméraire semble psychologiquement inversé : le roi de France est un flambeur, qui a toutes les femmes à ses pieds et se prend non seulement pour Apollon mais pour Mars le dieu de la guerre. Le descendant du Téméraire, Charles, est un homme honnête, qui fatigue vite, qui ne paie pas de mine. C'est lui qui l’emporte. Il déclare à l'ambassadeur de France deux ans après Pavie, alors que François a payé sa liberté : « Votre roi m’a trompé et je ne me fierais jamais plus, à lui sans avoir des gages de sa parole. Il n’a agi ni en chevalier ni en gentilhomme. Plût à Dieu que ce différend eût à se débattre de sa personne à la mienne, sans exposer tant de chrétiens à la mort. » C'est dans ce contexte que le Connétable de Bourbon, son général, prit Rome avec les lansquenets luthériens de sa garde en 1527 le pape de l’époque Clément VII ayant eu la curieuse idée de s'allier au roi de France. C'est un carnage. Est-on revenu au temps de Genséric ? Pillage, viols, tortures se multiplient. Les lansquenets protestants restent maîtres de Rome pendant plusieurs mois et font régner la terreur aux cris de « Vivat Lutherus pontifex ». Cet épisode marque bien que Charles Quint, au comble de sa puissance, n’a pas toujours le contrôle des événements qui se déroulent pourtant à son profit. C'est en tout cas grâce au sac de Rome que Charles Quint pourra enfin être sacré empereur par le pape : « J'ai le plus grand désir, écrit-il, de me rendre en Italie pour y recevoir la couronne impériale. Ma puissance me le commande. Et ne me croyez pas orgueilleux sans l'aide de Dieu, je ne serais rien ».

Cette dernière remarque n'est pas une clause de style on sait que l'empereur termina sa vie dans un ermitage où il pouvait vaquer au salut de son âme.

La biographie de Armstrong est bien écrite on va droit aux faits et parfois un développement aiguise notre curiosité. Cet empereur profondément catholique, a vraiment marqué l'Europe de son empreinte et il a offert à l'Eglise catholique, face aux luthériens, le bénéfice d'une première mondialisation, vers l'Extrême Occident.

Lindsay Armstrong, Charles Quint l'indomptable, éd. Flammarion 2014.

Joël Prieur monde&vie 25 février 2015 n°904

Le repos dominical, conséquence d'une catastrophe minière

   


Au lendemain de la tragédie de Courrières, le gouvernement radical-socialiste de Ferdinand Sarrien fut contraint de légaliser le repos dominical pour calmer la colère populaire.

Le matin du samedi 10 mars 1906, se produisit près de Courrières, dans le Pas-de-Calais, une catastrophe minière qui tua officiellement 1099 personnes. Un coup de grisou (explosion de gaz) suivi d'un coup de poussier (inflammation de la poussière de charbon) provoquèrent une flamme qui parcourut en deux minutes 110 kilomètres de galerie dans trois des fosses exploitées par la Compagnie des mines de Courrières, où se trouvèrent pris au piège, à 340 mètres de fond, quelque 1700 mineurs et galibots (âgés de 14 ou 15 ans).

L’enchevêtrement des débris et la présence de gaz dans les puits et les galeries rendirent les opérations de sauvetage très difficiles. Par rapport au nombre des victimes, peu de blessés furent remontés, souvent grièvement brûlés ou mutilés. Par ailleurs, les opérations de sauvetage furent vite abandonnées : l'arrivée, le 11 mars, d'une équipe d'ingénieurs de l’État qui devaient les prendre en main, ne fit que compliquer la situation, l'ingénieur en chef se heurtant aux ingénieurs de la mine et aux mineurs désireux d'agir le plus vite possible pour secourir leurs camarades. Le 12 mars, troisième jours après l'accident, les travaux de sauvetage étaient déjà interrompus lorsqu’arrivèrent 25 mineurs allemands volontaires, équipés de masques à oxygène - dont les sauveteurs français étaient dépourvus… Ils ne trouvèrent dans les galeries que des cadavres. Le 15 mars, les recherches furent définitivement stoppées. Pourtant il demeurait des survivants.

Le 30 mars, vingt jours après la catastrophe, treize hommes parvinrent à rejoindre un puit après avoir marché dans le noir pendant des kilomètres et furent sauvés. Et le 4 avril, un quatorzième miraculé fut retrouvé vivant grâce aux secouristes allemands.

Sacrifiés aux intérêts de la mine

Il s'ensuivit un mouvement de colère parmi les mineurs, provoqué par le sentiment d'avoir été sacrifiés aux intérêts de la mine. Il apparut que la présence de la poche de grisou à l'origine de l'explosion avait été signalée, mais que la compagnie n'en avait pas tenue compte. La rapidité avec laquelle il avait été mis fin aux recherches fut aussi reprochée à ses responsables, accusés de s'être davantage souciés de protéger le gisement que de sauver les vies humaines. La manière dont avaient été traitées les familles, laissées sans informations, le peu de temps qui leur fut laissé pour identifier leurs morts (un seul jour pour plus d'un millier de corps parfois méconnaissables), ainsi que l'expulsion des veuves hors des corons, mirent un comble au ressentiment. Lors des obsèques, organisées hâtivement, les corps étant ensevelis dans une fosse commune, l'ingénieur en chef et le directeur de la compagnie s'en furent sous les huées.

La révolte s'étend, débouche sur un vaste mouvement de grève dans lequel 40 000 mineurs sont engagés à la fin du mois de mars. Georges Clemenceau, ministre de l'Intérieur y voit « l'occasion de montrer son tempérament », comme l'a écrit Jean-Denis Bredin. Il harangue les grévistes à Lens et, ses appels au calme restant sans effet, fait venir 20 000 soldats et gendarmes pour réprimer l'émeute qui gagne tout le Nord et le Pas-de-Calais. Cependant, à Paris, la CGT brandit la menace d'un 1er mai musclé et le gouvernement doit encore faire appel à l'armée pour y garantir l'ordre, sans pouvoir éviter la multiplication des grèves.

C'est dans ce contexte de lutte sociale qu'est votée la loi sur le repos dominical, qui contribue à calmer les esprits. Clemenceau, quant à lui, succédera à Ferdinand Sarrien à la présidence du Conseil en octobre 1906.

H.B. monde&vie 14 janvier 2015 n°902

Les grandes migrations ne détruisent que les citées mortes 3/3

   

[La Perse résiste à mille ans d'invasion]

L'assimilation est liée à la résilience des sociétés d'accueil. La résilience communautaire désigne en effet la capacité d'une communauté de continuer à vivre et s'épanouir après un traumatisme ou une catastrophe. Cette qualité repose sur le comportement des élites. Celles-ci peuvent être amenées à faire des concessions afin de canaliser la vitalité-agressivité extérieure. Elles peuvent également engager une politique interne de revitalisation afin d'éviter la submersion de la civilisation dont elles ont la responsabilité. Cette résilience permet à la Chine de digérer les envahisseurs mongols, mais le meilleur exemple est celui de la Perse, qui résiste ainsi à presque mille ans d'invasions. Ces neuf siècles de domination étrangère obligent l'aristocratie persane à mettre au point des modes très sophistiqués de négociation afin d'assurer sa propre survie politique. La Perse va d'ailleurs puiser sa résilience culturelle dans sa langue et sa poésie.

La conversion des conquérants demeure la façon la plus efficace d'assurer la perpétuation des civilisations d'accueil. Ici encore, le rôle des élites s'avère décisif. La conversion de Clovis et avec lui des Francs au catholicisme de Nicée tient à la fois à l'action résolue de l'épiscopat gallo-romain et à la méfiance de Clovis envers les Barbares installés avant lui en Gaule. De même, la conversion de Rollon au catholicisme aide les Normands à se fondre dans la population.

Les migrations peuvent enfin stimuler la croissance des États. En Egypte sous le Moyen Empire (-2033 à -1786), des colons asiatiques prennent peu à peu le contrôle de la région du delta et finissent par monter sur le trône d'Egypte, sous le nom d'Hyksôs. Les Hyksôs s'infiltrent au sein de différents groupes, notamment sémites, mais sont perçus comme de détestables envahisseurs. L'agression des Hyksôs génère néanmoins une réaction puisque ceux-ci sont finalement chassés d’Égypte et toutes les traces de leur occupation détruites. Les pharaons du Nouvel Empire instaurent alors une période de prospérité sans précédent en sécurisant leurs frontières et en renforçant les liens diplomatiques avec leurs voisins. En fin de compte, l'invasion hyksôs a généré une riposte politique : la restauration de l'État égyptien.

Une évolution similaire s'observe lors de l'agression de l'arrière-garde teutonne des Barbares du Nord européen, tenus en réserve en Scandinavie. En fin de compte, la pression Scandinave sur la côte océanique de la chrétienté occidentale a pour résultat la fusion du royaume d'Angleterre en un seul bloc, mais aussi l'organisation du royaume de France sous les Capétiens. Le choix des capitales française et anglaise en témoigne. L'Angleterre fonde sa capitale, non pas en choisissant Winchester, ancien centre du Wessex à l'intérieur des bornes de l'Ouest gallois et comparativement écarté du danger Scandinave, mais Londres qui a supporté le poids de la lutte. D'une manière similaire, la France fonde sa capitale, non pas à Laon, siège des derniers carolingiens, mais à Paris qui avait été au plus fort de la mêlée sous le père du premier roi capétien.

En somme, la perpétuation d'une civilisation soumise à une migration de masse repose donc sur trois critères essentiels. Le premier a trait à la vitalité-agressivité des populations migrantes, cette donnée comptant davantage que leur proportion dans la population d'accueil. Le second critère est lié au courage et à l'imagination des élites. Le troisième critère enfin dépend de la vitalité-morbidité de la civilisation d'accueil.

Celle-ci fut suffisamment forte en France au IXe siècle, pour que le choc agressif des Vikings ait été canalisé au profit d'un mélange constructif. Il est en outre à noter que la capacité à absorber les chocs migratoires a été facilitée par des mesures visant à augmenter la résilience des populations soumises aux migrations. Dans ce cadre, les armées, qui se présentent comme le conservatoire de la résilience, ont joué un rôle capital. Cette clé est essentielle. Sans elle, les royaumes d'Occident se seraient effondrés avant l'aube de la modernité.

À lire Olivier Hanne et Thomas Flichy de La Neuville, Géoculture, plaidoyer pour une civilisation durable, Lavauzelle Graphie, 116 p.

Thomas Flichy de La Neuville éléments N°158 janvier-février 2016

mardi 24 novembre 2020

Le repos du dimanche, conquête de la droite sociale

   


Le Comte Albert de Mun fut en son temps le meilleur orateur de la Chambre

La querelle autour du repos dominical, que les matérialistes voudraient supprimer, a connu depuis deux siècles de multiples rebondissements. C'est la droite « légitimiste » et catholique qui, dès le XIXe siècle, conduisit la bataille pour arracher à une gauche libérale et anticléricale cet « acquis social ».

Pendant des siècles l'Ancien Régime avait imposé le respect du « Jour du Seigneur » et celui des fêtes chômées. Au XVIIIe siècle, les « philosophes » lui livrèrent les premières attaques, comme Voltaire, qui jugeait économiquement plus utile que le peuple travaillât le dimanche, « au lieu d'aller boire au cabaret les jours de fête après la sainte messe ». La guerre au dimanche ainsi déclarée devait aboutir sous la Révolution française, qui, en vendémiaire an II (octobre 1793) remplaça la semaine de sept jours par la décade, comptant dix jours. Les travailleurs perdaient au change, puisque, de ce fait, l'année ne comptait plus que 36 jours de repos - les décadis -, contre 52 dimanches auparavant sans compter les fêtes chrétiennes. Encore l'obligation de ce congé du « décadi » fut-elle limitée en l'an VIII (1800), sous Bonaparte, aux seuls « fonctionnaires publics et agents salariés du gouvernement ». Deux ans plus tard, après la signature du Concordat signé entre le Premier Consul et Pie VII, on revint au calendrier grégorien, mais le repos du dimanche resta réservé aux fonctionnaires.

Ces lois révolutionnaires étaient d'inspiration à la fois laïque et libérale en théorie, les citoyens devaient rester libres d'exercer leur activité et de prendre du repos quand ils l'entendaient; dans les faits, le salarié ne disposait ni de liberté, ni de repos. Il fallut attendre le retour des Bourbons pour que le repos dominical soit rétabli, par la loi du 18 novembre 1814 « pour la sanctification du dimanche », ce qui soulignait le caractère principalement religieux de cette mesure; mais la révolution de 1830, qui chassa Charles X, remit tout en question. Sous Louis-Philippe, le roi bourgeois, puis sous le Second Empire, la loi de 1814 fut officiellement maintenue, mais loin d'être toujours appliquée. Patrick Barrau(1) observe qu'une loi de 1841, interdisant le travail des enfants de moins de seize ans les dimanches et jours de fête, « affaiblissait encore le caractère général du texte de 1814 ».

Liberté ou tyrannie ?

La véritable attaque contre le repos dominical va être portée, après la chute de l'empire et l'établissement de la République, par la chambre des députés issue des élections législatives de 1877 et dominée par la gauche (Union républicaine) anticléricale et libérale. Le 1er décembre 1879 un député radical dépose une proposition de loi visant à abroger la loi de 1814, jugée trop catholique et dirigiste. Le rapporteur du texte au Sénat, Casimir Fournier, considère ainsi qu'il convient de « laisser les salariés et les employeurs déterminer librement le principe et le mode de ce repos ». Au contraire, c'est la droite royaliste légitimiste, imprégnée par le catholicisme social à l'image du comte Albert de Mun, qui défend le dimanche chômé. À la chambre haute, face à Fournier et à ses amis, le royaliste Armand Fresneau, sénateur du Morbihan, proteste : « Le faible, le pauvre qui a besoin de protection, voilà la victime de la disparition des temps de repos », tandis que Pierre Chesnelong, sénateur monarchiste des Basses-Pyrénées, affirme que la « liberté » n’en est pas une pour l’ouvrier et demande si « la loi n est pas faite pour protéger

les faibles lorsque leurs droits peuvent être opprimés par la force ? » Rien n'y fait le texte est voté en 1880 et le repos du dimanche est supprimé, sauf pour les fonctionnaires.

Pour autant, le dossier n'est pas clos. Au cours des dernières années du XIXe siècle et aux premières du siècle suivant, ce sont les salariés du commerce qui mènent le bal, dans la rue. À Bordeaux, au Havre, à Saint-Etienne, Limoges, Nice, Tarbes, Nantes, Saumur, Toulouse, des troubles se produisent, des vitrines et des devantures sont brisées, des magasins ouverts le dimanche saccagés.

En 1902, un nouveau projet de loi est déposé, qui nourrit pendant quatre ans les débats parlementaires, opposant de nouveau une gauche individualiste et anticléricale et une droite catholique dont les champions sont souvent royalistes. Deux questions sont en particulier discutées d'une part, le caractère obligatoire du congé (le rapporteur de la loi au Sénat, Alcide Poirier, député de la Seine, l'estimait ainsi « contraire à la liberté individuelle, contraire à la liberté du travail à la fois du patron et de l'ouvrier ») et d'autre part, le choix du dimanche comme jour de repos, défendu par les élus catholiques. Le sénateur royaliste Dominique Delahaye affirme alors que « L'inobservation du dimanche est un fruit de la tyrannie patronale (…) que vous voulez sanctionner par la tyrannie de la loi… ».

En 1906, deux conflits importants conduisent finalement les parlementaires à entériner le principe du repos du dimanche : une part, la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 et les « inventaires », qui ulcèrent les catholiques français et d'autre part, la catastrophe minière de Courrière, en mars 1906. Dans les deux cas, l'octroi du repos dominical doit contribuer à apaiser les tensions. Toutefois, le texte de loi prévoit tant de possibilités de dérogation qu'il occasionne des discussions sans fin entre patrons et salariés. Finalement, le repos dominical ne s'imposera vraiment qu'après la Première Guerre mondiale.

1). Patrick Barrau, La naissance mouvementée du droit au repos hebdomadaire, cahiers n° 4 de l'Institut régional du travail de l'Université d'Aix-Marseille II. Ce texte est disponible sur Internet.

Hervé Bizien monde&vie 4 janvier 2015 n°902