jeudi 12 août 2010

Ch. Dolbeau : « En finir avec 70 ans de mensonges sur la guerre d’Espagne »

RIVAROL : Christophe Dolbeau, vous êtes professeur d'anglais mais aussi passionné par l'histoire de l'ex-Yougoslavie à laquelle vous avez consacré des livres (Croatie, sentinelle de l'Occident, éd, Arctic 2006 ) et de nombreuses études, tout récemment encore dans notre revue Ecrits de Paris où vous avez publié un long article sur le «démocide» commis par les titistes à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale (n° de mai d'EdP, dossier sur « les maudits »). Même si dans votre livre Les Parias (éd, Irminsul 2001), vous aviez évoqué de grandes figures de la Phalange comme Onésimo Redondo et Ernesto Giménez Caballero, comment en êtes-vous venu à écrire sur la Guerre d'Espagne et surtout sur ce qu'on n'a jamais dit à ce sujet (1)?
Christophe Dolbeau : Il y a une quarantaine d'années, j'ai commencé à m'intéresser aux problèmes yougoslaves et plus précisément à la question croate car il me semblait que la Croatie était victime d'une énorme tromperie. Aujourd'hui, ma démarche est un peu la même et si j'ai entrepris de consacrer un ouvrage à la Guerre d'Espagne, c'est qu'il m'est apparu indispensable de répondre aux mensonges auxquels le public français est systématiquement soumis depuis plus de 70 ans. Ces mensonges, on ne se lassera jamais de le répéter, furent conçus par le Komintern, popularisés par le Front Populaire et repris après-guerre par tout ce que l'Intelliguentsia comptait de philocommunistes, de soi-disant progressistes, de chrétiens insanes et d'idiots utiles. Ces derniers souvent recrutés dans les rangs de la fausse droite, il faut bien le dire. Trente-cinq ans après la disparition de Francisco Franco, la désinformation continue de plus belle, on nous sert encore et toujours les mêmes fables et ceci est proprement intolérable. Il faut absolument dénoncer la fraude et en démonter les rouages.
R.: Comment expliquez-vous justement que tant d'intellectuels, d'écrivains comme Kessel, Malraux, Hemingway, sans parler de l'une des sœurs Mitford, aient adhéré à l'idéologie révolutionnaire espagnole et que, plus de septante ans après la fin du conflit, soient encore si nombreux, pour reprendre votre expression, « les dupes et les niais qui tiennent encore la Ile République espagnole pour un paisible État de Droit » ?
C. D. : La mode des années 1930 était au communisme et de nombreux intellectuels succombèrent à ses chimères au point d'en cautionner parfois les crimes les plus abjects. Raymond Aron n'a pas eu tort de parler du marxisme comme de l' « opium des intellectuels ». Victimes d'hallucinations, ils n'ont pas su ou pas voulu voir ce qu'était réellement le Frente Popular et rares furent ceux qui eurent le courage, comme la philosophe Simone Weil, d'en reconnaître les crapuleries. À noter aussi que des gens comme Kœstler, Hemingway, Orwell ou Malraux se sont tout de même bien gardés de rejoindre physiquement les Brigades Internationales… Leurs divagations n'ont jamais été remises en cause, elles sévissent encore et contribuent, hélas, à perpétuer le mythe.
R. : Pouvez-vous nous rappeler brièvement les origines de ce conflit ?
C. D. : La IIe République, ce sont cinq ans de gabegie. Des réformes avortées, un putsch militaire, une insurrection marxiste, le tout ponctué d'incendies d'églises, d'attentats, de meurtres, de grèves et de saisies abusives. Comme l'a dit le général Franco, l'Espagne était entrée dans les transes de l'agonie. En juillet 1936, il fallait réagir car c'était désormais une question de vie ou de mort. Quant au casus belli, la goutte qui fit déborder le vase, ce fut l'assassinat de sang froid (13 juillet 1936), par des policiers socialistes, de José Calvo Sotelo, le jeune leader de la droite parlementaire.
R. : Vous consacrez des pages terribles aux «tchékas» rouges, à Madrid et à Barcelone mais surtout en province et soulignez la férocité dont elles firent preuve, parfois sous la direction d'agents russes comme un certain Sonine, Comment fonctionnaient-elles ?
C. D. : Les «tchékas» étaient en quelque sorte des commissariats privés ; elles faisaient office à la fois de cantonnements, de centres d'interrogatoire, de geôles et de cours martiales. Elles étaient gérées par des polices parallèles dont les membres provenaient des partis et syndicats de gauche. Il y avait donc des «tchékas» socialistes, anarchistes, communistes, trotskystes, radicales, etc., indépendantes les unes des autres et souvent rivales dans le crime. Tolérées voire encouragées par l'État et dirigées par des truands, des psychopathes ou des fanatiques, ces bandes ont rapidement instauré un climat de terreur dans la plupart des grandes villes d'Espagne. Enlèvements, vols, tortures, viols et meurtres, telles étaient leurs méthodes. Le tout, bien sûr, au nom de l'«antifascisme». À partir de mai 1937, les communistes ont repris en main ces officines et y ont introduit les techniques du NKVD ; sont alors apparus dans leur sillage divers agents soviétiques comme Sonine, Grigoulevitch, Koltsov, Eitington, Gerö, Hertz ou Vidali.
R. : Vous nous apprenez que, tombées sous la coupe soviétique après l'élimination sanglante des anarchistes, ces «tchékas» recoururent à des moyens d'intimidation et de tortures extraordinairement modernes, utilisant par exemple les couleurs et les bruits violents pour tétaniser les prisonniers. Pouvez-vous nous en dire plus ? Et cela ne préfigure-t-il pas les moyens utilisés à Guantanamo ou à Abou-Ghraïb par exemple par les Américains pour faire avouer n'importe quoi aux détenus islamistes-?
C. D. : Le grand architecte des «tchékas», à Barcelone en particulier, fut Alfonso Laurencie, un étrange personnage, né en France mais d'ascendance austro-slovène. À la fois peintre et chef d'orchestre, ce Laurencie était probablement familier du suprématisme, du constructivisme, de la synesthésie, de l'art cinétique et de la Gestalt-psychologie. Il recourait, en effet, aux couleurs et aux sons afin de perturber l'équilibre mental des prisonniers et d'affaiblir leurs défenses psychologiques. À la peur, aux coups, à la sous-alimentation s'ajoutèrent dès lors les illusions cognitives, les images résiduelles et la désorientation spatio-temporelle.
Très modernes pour l'époque, ces méthodes se sont ensuite répandues dans le monde entier : Chinois et Nord-Coréens les ont utilisées, le Viêt-Minh les a pratiquées, puis la CIA a mis au point, à partir des années 1950, des techniques de privation sensorielle et de « fabrication du consentement » (manufacturing consent). L'Allemagne Fédérale et Israël passent également pour y avoir eu recours. En un sens, je crois que les techniques de Laurencie étaient plus sophistiquées que les moyens, somme toute assez classiques et rudimentaires, que mettent en œuvre les geôliers de Guantanamo et d'Abou Ghraïb.
R. : On a l'impression en vous lisant que les Rouges ne voulaient pas simplement s'emparer du pouvoir mais aussi édifier une humanité et un monde nouveaux sur les décombres de l'Espagne séculaire. Cette impression est-elle exacte ?
C. D.: Oui, indéniablement. Il ne s'agissait pas simplement de défendre la République et encore moins « la Liberté » mais bel et bien d'instaurer un régime bolcheviste, d'éliminer tous les vestiges de l'ancienne société et de transformer l'Espagne de fond en comble. Largo Caballero avait d'ailleurs annoncé que pour mettre fin à la lutte des classes, il fallait que l'une d'elles disparût… Et quant à l'Église Catholique, l'objectif avoué des chefs du Front Populaire était de l'éradiquer définitivement.
R. : On connaît bien la Légion Condor mais beaucoup moins la Bandera irlandaise ou la Bandera Juana de Arco. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C. D. : La Bandera irlandaise était une petite unité de 600 volontaires qui s'est battue aux côtés des nationaux sur le front de Madrid. Constituée en novembre 1936 par le général O'Duffy, ancien chef d'état-major de l'IRA et bras droit de Michael Collins, cette unité regroupait essentiellement des catholiques qui venaient défendre Dieu et la Foi. Du côté français, une Bandera Jeanne d'Arc vit également le jour, en mai 1937, à l'initiative du capitaine (et ancien Camelot du Roi) Henri Bonneville de Marsangy. Plus politique et moins confessionnelle que son homologue irlandaise, cette formation attira surtout des militants d'Action Française ainsi que d'anciens Croix-de-Feu. Proportionnellement à leurs effectifs, ces deux banderas payèrent un lourd tribut à la lutte contre les Rouges.
R. : Dans un article publié le 19 mars, RIVAROL montrait que le monde littéraire et universitaire espagnol n'avait pas été unanime derrière les Rouges, une bonne partie choisissant au contraire le camp nationaliste, ce que certains payèrent très cher. Pouvez-vous en donner des exemples et rétablir la vérité sur la mort de Garcia Lorca ?
C. D. : En fait, les principaux fondateurs de la République - Ortega-y Gasset, Marañon et Perez de Ayala - prirent parti contre le Front Populaire et rallièrent le camp national, rapidement suivis par divers penseurs libéraux comme Azorin, Pio Baroja ou Garcia Morente. À droite, l'essayiste Ramiro de Maeztu, le dramaturge Muñoz Seca et le poète Hino-josa furent assassinés par les Rouges dès le début du conflit. Outre une kyrielle de jeunes auteurs phalangistes (dont Ridruejo, Agustin de Foxa, Sanchez Mazas, Manuel Machado), un grand nombre d'écrivains confirmés, d'universitaires et d'artistes apportèrent leur soutien à la rébellion. Parmi ceux-ci, Miguel de Unamuno, Eugenio d'Ors, Ricardo León, Josep Pla, Eduardo Marquina, Emilio Carrere ou Concha Espina, mais aussi les peintres Dali, Zuloaga et Ponce de León, ou encore les musiciens Manuel de Falla et Andrés Segovia. La fameuse « légende noire » du franquisme est donc une escroquerie de plus !
En matière d'intox, la mort de Garcia Lorca est encore plus emblématique. Victime de jalousies locales, de rancunes familiales et d'«homophobie» beaucoup plus que d'une quelconque vindicte politique, le poète fut bien assassiné par de prétendus «nationaux» mais certainement pas par des phalangistes et aucunement sur l'ordre ou avec l'assentiment du général Franco. Les phalangistes, dont certains étaient ses amis, ont au contraire tout tenté pour le sauver et quant à Franco, il n'avait alors aucune autorité sur la ville de Grenade !
R. : Avec le recul, peut-on dire que là où la révolution a échoué en 1939 grâce aux forces réunies par le generalisimo Franco, le libéralisme a réussi, comme on peut le déduire de la «movida» et des lois prises après la mort du Caudillo, ainsi que de l'hommage, que vous déplorez, rendu par le roi Juan Carlos aux « bourreaux de son pays » ?
C. D. : Le libéralisme et la «movida» ont entraîné la réapparition en Espagne de maux - partitocratie et séparatisme notamment - qui ont toujours eu pour le pays des conséquences funestes. Joint à une décadence accélérée des mœurs, à une immigration massive, au reniement des valeurs traditionnelles de l'Hispanité et au revanchisme hargneux de la gauche, ce changement est certainement dommageable. Reste, au-delà de ces problèmes et de ces inquiétudes, que l'Espagne d'aujourd'hui demeure tout de même un pays viable, ce que n'était pas l'Espagne de 1936. Aussi fâcheux soient-ils, les errements du régime actuel sont en effet sans commune mesure avec les aberrations et les crimes de la révolution de 1936. Fort heureusement pour les Espagnols, le juge Garzôn n'est pas Garcia Oliver et M. Zapatero n'est pas Largo Caballero !
Propos recueillis par Jacques LANGLOIS. RIVAROL 18 juin 2010
(1) Ch. Dolbeau : Ce qu'on ne vous a jamais dit sur LA GUERRE D'ESPAGNE. 214 pages, 20 € ou 23 € franco. Atelier Fol'fer Éditions, BP 20047, F-28260 Anet. Tél. : 06-74-68-24-40.

La Grande Guerre / Les premiers “pirates de l’air”

L’élection d’Arafat à la tête de l’État palestinien à naître conduit les commentateurs à se poser gravement la question : sont-ce les résistants palestiniens qui ont inventé les “pirates de l’air” ? Les uns soutiennent cette hypothèse, d’autres prétendent au contraire que c’est De Gaulle qui créa ce nouveau délit en faisant enlever Ben Bella en plein ciel ; d’autres encore assurent que c’est Robert Hemmerdinger, fondateur du Front national des Français juifs qui fut le premier pirate de l’air en tentant de s’emparer de la Caravelle qui le conduisait à Paris après son arrestation avec plusieurs autres membres de l’OAS.
Eh bien, tout cela est faux. C’est en 1916, le 29 janvier exactement, que l’expression “pirates de l’air” vint pour la première fois sous la plume d’un journaliste au lendemain du bombardement de Ménilmontant par les zeppelins.
Intitulé “Zeppelins sur Paris, les crimes des pirates de l’air“, le récit, par Jean Bernard dans La Vie de Paris, de ce qui fut sans doute le premier bombardement civil de l’histoire vaut d’être rapporté dans les termes employés à l’époque.
Il était à peine dix heures (du soir), le ciel était clair et le temps était si doux que les parisiens déambulaient par les rues en devisant, le nez au vent, les mains aux poches. (…) les premiers appels de trompe des pompiers déchirèrent l’air.
- Tiens ! Des zeppelins !
Une simple constatation mais pas de panique et les familles continuèrent de dévaler lentement pour regagner leur logis. On peut bien l’avouer, personne n’avait peur et, sur le pas des portes, les commères devisaient, donnant leur avis.
- Dame, ce n’est pas étonnant, c’est ce soir qu’on devait allumer quelques centaines de nouveaux becs de gaz. Ils auront été avertis et ils nous envoient leur salut.
Les gamins intéressés suivaient les conversations mais pas un ne songea à rentrer. On eût dit une soirée de fête. Toutes les têtes se dressaient vers la voûte sombre, suivant dans les airs les petites étoiles filantes formées par les avions de combat qui balayaient le ciel.
Des détonations sourdes, à plusieurs reprises, vinrent secouer les causeurs.
- Ce sont des bombes, disait-on. Mais personne ne voulait croire à la randonnée des monstres ennemis.
- Nous sommes trop bien gardés ! Ils ne pourraient pas venir. Et puis, zut ! Nous n’avons pas peur.
Cette phrase de défi justifiait toutes les audaces. Les curieux emplissaient les larges voies, interrogeant les sergents de ville.
- Où sont-ils, Monsieur l’agent ? On voudrait tout de même bien les voir. Les policiers avaient des gestes vagues et imprécis.
- Rentrez chez vous, cela vaut mieux que d’attendre les bombes.
Et, comme il se faisait tard et qu’une obscurité quasi complète enveloppait la capitale, chacun regagna son domicile en ne songeant même plus aux dirigeables allemands.
Hélas ! En ouvrant les yeux, le matin, les Parisiens furent douloureusement surpris. Un zeppelin, pour de bon, avait survolé Paris et jeté quatorze bombes sur la capitale. Les journaux, par prudence, taisaient le nom du quartier, le populeux Ménilmontant, où le crime s’était accompli, mais le secret fut bientôt celui de Polichinelle et il n’était pas dix heures que Paris montait déjà vers les lieux sinistrés. Autos de maître, taxis de louage, motocyclettes et bicyclettes escaladaient les pentes pittoresques du XXe arrondissement.
Les soldats du Kaiser avaient frappé des innocents. Ce n’était ni des monuments historiques, ni des bâtiments intéressant la pyrotechnie de la guerre, ni des casernes qui avaient été atteints. Non. C’étaient les demeures ouvrières d’un pauvre coin paisible. Des femmes, des petits enfants, des vieillards, voilà les victimes.
Si les Allemands, à bout de forces, ont voulu terroriser la population parisienne, ils se sont bien trompés ! Personne n’en a peur. Pas plus les grands que les petits. Et le mot de la situation m’a semblé être donné par une brave ouvrière qui revenait du marché, son filet à la main, et qui disait à sa voisine :
- Au fond, ce n’est pas un mal. On souffre si peu, nous autres, pendant que nos hommes se battent, qu’on oublierait presque que c’est la guerre.
Ce premier bombardement fit vingt victimes dont les obsèques furent célébrées le 7 février 1916 en l’église Notre-Dame de la Croix de Ménilmontant. Le cortège, en marche vers le Père Lachaise, s’arrêta devant la mairie du XXe où une estrade avait été dressée. L’oraison funèbre des vingt malheureux fut prononcée par le ministre de l’Intérieur Malvy, qui devait, un an plus tard, sur dénonciation de Clemenceau, être condamné au bannissement pour forfaiture. Il avait protégé les meneurs défaitistes et soutenu une feuille de liaison vendue aux Allemands : “Le Bonnet rouge”.
Son petit-fils, Martin Malvy, ancien ministre du gouvernement Cresson, est aujourd’hui porte-parole du Parti socialiste…

mardi 10 août 2010

Idée reçue, la médecine médiévale occidentale était inférieure à la médecine musulmane.

Ce dimanche nous allons poser l’épée un instant et passer de l’histoire militaire à l’histoire des sciences. En effet, je vous propose aujourd’hui de mettre un terme à une idée reçue très vivace de nos jours au sein du Système et des médias "mainstream" malgré toute l’avancée de la recherche historique.

Qui n’a jamais entendu d’un côté vanter la fantastique médecine musulmane médiévale et son âge d’or fabuleux ? Certains manuels scolaires osent même clairement dire que le monde musulman était une civilisation “en avance”. A contrario qui n’a jamais entendu parler de la médecine archaïque du Moyen-Âge occidental à base d’immondes saignées et autres barbaries ?

C’est pour avoir entre autres casser cette idée reçue que le professeur lyonnais du CNRS Sylvain Gouguenheim a été véritablement ostracisé et victime d’une chasse aux sorcières au sein du milieu universitaire français. C’est dire la puissance de la main-mise idéologique sur le milieu de la recherche historique de notre pays…

Cette mise sur un piédestal de la médecine musulmane et ce rabaissement de la médecine occidentale médiévale est une construction mythologique qui ne tient pas à l’épreuve des faits.

I. Le monde musulman.

Nous sommes au VIIe siècle, l’Islam est imposé par le sabre à l’intérieur de la péninsule arabique. Les chefs postérieurs à Mahomet connus sous le nom des 4 Califes (littéralement “successeurs” du Prophète) ont étendu et diffusé l’Islam dans une aire géographique qui correspond à peu de choses près à la Oumma Islamia actuelle (monde extrême asiatique mis à part). Cette extension du monde musulman a subi trois coups d’arrêts :
en 719 à Constantinople face aux byzantins, en 732 près de Poitiers face aux Francs de Charles Martel et en 751 à la bataille de Talas face à la dynastie impériale chinoise des Tang.

Une fois la conquête militaire effectuée, les chefs musulmans ont récupéré le Savoir antique des civilisations conquises, en particulier celui des Grecs (philosophie aristo-platonicienne, astronomie, mathématiques et justement médecine). Les grands ouvrages grecs ont été traduits en arabe et le plus souvent les traducteurs et les intermédiaires étaient des savants chrétiens (nestoriens, coptes ou monophysites) qui ont traduit ce savoir grec pour les conquérants musulmans.

Les grands piliers de la médecine arabe médiévale sont donc d’origine gréco-romaine en se basant sur les techniques et théories de Gallien et d’Hippocrate. Sur ces bases, des savants comme le perse Avicenne ont ajouté d’autres découvertes grâce au soutien et à la protection de mécènes puissants. Cette médecine musulmane est donc avant tout la reprise et la continuité de la médecine grecque antique. Ainsi, le mode opératoire de la cataracte est le même dans le monde musulman qu’à l’époque d’Hippocrate. Cela n’empêche pas de reconnaitre qu’il y eu de grands médecins dans le monde musulman médiéval.

Cet engouement pour les sciences grecques a duré jusqu’au XIIe siècle où les Docteurs islamiques prirent en main la destinée scientifique de la Oumma en assujettissant la Raison à la Foi islamique et en définissant la véritable science comme la connaissance du Coran. Le tournant du XIIe siècle marque donc pour le monde islamique une extinction progressive de la recherche scientifique jusqu’à une situation de stagnation absolue et la fin des grands esprits libres à l’image d’Avicenne.


Schéma du système veineux, Manuel anglais du XIIIe siècle (Cliquez pour agrandir).

II. L’Occident médiéval.

Le seul moment où l’on peut parler d’une perte du savoir antique en Occident fut au Ve siècle au lendemain des Temps Barbares après la chute de Rome en 476. Cependant, dès la montée en puissance des Francs et la création de l’Empire carolingien de Charlemagne, nous assistons à un renouveau de l’étude des savoirs antiques. L’idée reçue veut nous faire croire que le Moyen-Âge ignorait tout des textes grecs, sauf ce qui leur fut transmis par les musulmans occupant l’Espagne, et qu’il faut attendre la Renaissance pour pouvoir à nouveau en prendre connaissance.
Rien n’est plus faux.

Opérations chirurgicales de fistule anale, d’abaissement de cataracte et d’extraction de polypes nasaux (XIII-XIVe siècle, école de Salernes).

En effet, le savoir gréco-romain est connu et diffusé dans les premières universités médiévales. Les moines connaissent et traduisent les auteurs antiques dans les scriptorium des monastères et les échanges continus avec l’Empire Byzantin (grand Héritier de la culture gréco-romaine antique) permet des échanges de savoir sur la médecine antique. Il faut s’imaginer qu’il y a des flux d’échanges intellectuels dans cette Europe médiévale et le lien avec Constantinople permet la connaissance du savoir antique. La médecine utilisée en Occident est donc elle aussi issue de l’héritage grec.

A ce savoir antique s’ajoutent d’autres méthodes de guérisons parallèles liées à la persistance de l’héritage païen comme des secrets et traditions populaires “de grand-mère”, une connaissance de l’herboristerie incarnée par les apothicaires et guérisseur du village et des savoirs plus occultes à travers les rebouteux, l’astrologie, voire  des sortilèges, filtres ou élixirs. Tout ce panel épaissit la connaissance en médecine.

Il est interessant de remarquer que, jusqu’à la fin du Moyen-Âge, il y avait autant de médecins femmes que de médecins hommes. Ainsi, l’abbesse germanique Hildegarde de Bingen a écrit un manuel abrégé de médecine en 1160, le Liber simplicis medicinae.

Ainsi, au XIIe siècle, les cultures médicales en Occident et dans le monde musulman sont issues des mêmes bases puisque le socle Gallien-Hippocrate vient du même cœur qui est l’Antiquité grecque.


Femme médecin au Moyen-Age (Manuscrit anglais de 1500).

Il est donc absolument incohérent d’encenser d’une part la médecine musulmane et de rabaisser d’autre part la médecine occidentale,  puisqu’il s’agit dans les faits de la MÊME médecine héritée des traditions antiques. Ce jugement à géométrie variable est donc bel et bien une imposture historique.

III. Prospective et naissance de la médecine moderne en Occident.

Ce poids des auteurs Antiques a finit cependant par incarner un frein dans l’avancée scientifique. Cette avancée n’existe plus dans le monde musulman après le XIIe siècle où les seuls “Savants” sont les spécialistes du Coran.

Cependant, en Europe le processus se poursuit, les auteurs antiques jouissent d’une telle aura que l’on ne cherche plus à prouver où vérifier les dires mais à simplement compiler leurs théories. Pendant longtemps d’ailleurs, le médecin ne touche pas même les corps, cela est le travail du barbier. Ce savoir antique est vu comme indépassable et il y a une véritable barrière mentale refusant de les contester. Ainsi Leonardo Da Vinci fera coïncider ses croquis anatomiques avec les dires des médecins antiques, même si ses propres dissections entrent en contradiction avec leurs écrits.

C’est vraiment à partir du XVIe siècle avec l’avènement de la méthode expérimentale et du discours cartésien que l’Occident va remettre en cause l’héritage antique, le dépasser et ainsi créer la médecine moderne.

Auteur: Montecristo http://www.fdesouche.com

* Pour aller plus loin :
HEERS Jacques, Le Moyen-Âge, une imposture.
- GOUGHENHEIM Sylvain, Aristote au Mont Saint-Michel : Les racines grecques de l’Europe chrétienne.

lundi 9 août 2010

La complicité du communisme français

Les dirigeants communistes français sont passés maîtres dans l'art de faire oublier leurs complicités et leurs responsabilités. Certes, n'ayant pas directement exercé le pouvoir, ils n'ont pas comme leurs homologues de l'Est été directement impliqués dans l'engrenage de la répression et du crime de masse. Pourtant leur passé est entaché doublement : par leurs actions d'abord et ensuite par leur soutien inconditionnel et jamais renié au marxisme-léninisme, à l'Union soviétique hier, à Cuba et au Vietnam aujourd'hui…
Dirigé et financé par Moscou
L'histoire du Parti Communiste Français justifierait à elle seule l'interdiction du nom de ce parti sur la scène politique contemporaine. Créé en 1920 d'une scission du socialisme français voulue par Moscou, le PCF n'a jamais eu, jusqu'à une date récente, d'existence libre ou indépendante vis-à-vis du grand frère soviétique. Inféodé au Komintern, l'organisation communiste internationale, le PCF sera dirigé secrètement par Eugen Fried (1), envoyé spécial de Staline, tout au long des années 30 et dans les premières années de guerre. Thorez, Duclos, Frachon et Marty prennent la direction du parti après avoir fait allégeance personnelle auprès du « Guide suprême » Staline. Tous les dirigeants communistes français sont fichés à Moscou et invités à venir s'y former.
Le parti reçoit de l'argent de Moscou, notamment après 1934, et cette manne ne se tarira qu'avec Gorbatchev !
Complice d'Hitler
Jusqu'en 1934, le PCF accuse les socialistes français d'être des « sociaux-traîtres » et de faire le jeu du fascisme. Sur ordre de Staline, il s'engage ensuite dans une stratégie de Front Populaire, mais Moscou interdit la participation au gouvernement Blum. Ferme soutien des républicains espagnols, le PCF pousse à l'entrée en guerre de la France contre Franco. 1939 marque un virage à 180° et l'engagement du PCF pour « la paix », jusqu'au pacte germano-soviétique d'août approuvé par Thorez et ses amis.
En octobre, le patron des communistes français déserte alors que la guerre est déclarée à l'Allemagne de Hitler. Il gagne l'URSS où il va passer toute la guerre. Dans ses messages diffusés en France durant la drôle de guerre, il fustige les Finlandais, Polonais, Baltes et Ukrainiens qui résistent à l'invasion soviétique permise par Hitler en traitant ces patriotes de «provocateurs», « vendus aux banquiers de Londres » (2). Le 15 juin 1940, alors que la France est occupée par les Allemands, Fried, Jacques Duclos et Maurice Tréand discutent à la Kommandantur de Paris pour obtenir la reparution de «L'Humanité» (3) quand dans le même temps le ministre russe Molotov félicite Hitler pour sa victoire totale en France ! Le fameux parti de la résistance ne fera rien contre les nazis avant le mois de juillet 1941… et encore le fera t-il alors dans le seul but de venir au secours de l'Union soviétique envahie.
Les ombres de la résistance communiste
Des communistes ont rejoint avec conviction le combat contre l'occupant. Mais leurs chefs poursuivaient des buts plus cyniques. La stratégie de l'assassinat de soldats allemands dans la rue déclenchant la répression aveugle de l'occupant sur les populations civiles était voulue par le PC pour entraîner un processus de terreur. La multiplication des maquis communistes non contrôlés, parfois remplis de véritables gangsters, visait à prendre de vitesse les autres maquis gaullistes ou nationalistes, car le but était la prise insurrectionnelle du pouvoir à la Libération. Certaines dénonciations de résistants concurrents n'ont jamais été élucidées, de même que la coexistence conflictuelle de maquis comme dans les Glières (4). À la Libération, répondant au mot d'ordre « Pas de quartier ! » lancé depuis Moscou par Thorez, le PCF prend une place de premier plan dans l'épuration qui, au-delà des collaborateurs, vise pour lui dans de nombreuses régions à éliminer les élites d'avant-guerre et les notables nationaux, mais aussi quelques responsables de la résistance non communiste. Des exactions innombrables seront alors commises notamment par le maquis FTP du criminel Guingoin en Limousin (5), mais aussi en Ardèche, dans le Gard avec les FTP de Boulestin, en Corrèze, dans la Creuse ou la Savoie, enfin dans la région toulousaine et en Dordogne où les maquis communistes s'appuient sur les troupes de choc exilées après la guerre d'Espagne.
Le PCF au pouvoir
Thorez revient d'exil en triomphateur, obtient pour les communistes des ministères dans le gouvernement De Gaulle et accède même durant l'année 46 à la vice-présidence du Conseil ! Le PCF investit tous les rouages du pouvoir. Il rassemble aux élections de novembre 28% des suffrages. Mais le début de la guerre d'Indochine et la guerre froide le font une nouvelle fois changer de stratégie et choisir l'épreuve de force avec ses anciens partenaires. Les sabotages dans les usines d'armement, ainsi que les actions de soutien au Viet-minh se multiplient. Des communistes s'engagent avec Ho Chi Minh pour faire la guerre à leurs compatriotes du corps expéditionnaire français. Dans le même temps des grèves insurrectionnelles, exigées par le Kominform, éclatent en France. Le but est de faire tomber la IVe république. Le 2 décembre 1947, à la suite du sabotage par des communistes d'une voie ferrée, l'express Paris-Lille déraille faisant 16 morts et 30 blessés (6).
Au service ininterrompu de l'URSS
Stalinien jusqu'à la mort de Staline(7) et même au-delà, le PCF n'a, à la différence des autres PC ouest-européens jamais remis en cause sa soumission à Moscou. Ainsi sera t-il amené à justifier la répression à Budapest en 1956, celle de Prague en 1968 ou encore l'invasion de l'Afghanistan en 1979 et la «normalisation» polonaise de 1981…
À cette époque, Georges Marchais se fait photographier avec son ami Ceaucescu, et déclare que le bilan de l'URSS est « globalement positif ».
Jusqu'à une date récente, la « Fête de l'Humanité » abritait des stands consacrés à tous les régimes communistes de la planète (8) et on y trouve encore ceux vantant les régimes cubain ou vietnamien et l'an dernier un stand à la gloire d'Erich Honecker, le bourreau de la RDA.
Robert Hue tente aujourd'hui de faire oublier tout cela, mais il se réclame du léninisme, refuse d'envisager l'abandon du terme de Parti Communiste et se trouve soutenu par l'irréductible veuve de Thorez.
Nouveaux oripeaux pour vieilles méthodes
Le PCF et ses courroies de transmission n'ont pas renoncé à utiliser l'intimidation, les dénonciations (9), l'hégémonie quand il font interdire les syndicats patriotes, sans parler de la fraude électorale, le terrorisme intellectuel quand ils accusent de fascisme et de racisme tous ceux qui leur résistent, voire la violence (10) avec les groupuscules qu'ils manipulent tels le SCALP (Section Carrément Anti Le Pen) ou Ras l' Front.
Notes :
(1) comme l'a révélé l'examen des archives soviétiques. Cf Historia décembre 1996
(2) Cf A. Rossi, Les Communistes français pendant la drôle de guerre, Editions Iles d'Or; 1951
(3) Cf Historia, Révélations des archives soviétiques, décembre 96
(4) Cf P. Vial, Le Sang des Glières, Presses de la cité,
(5) Cf Robert Aron, Histoire de l'Epuration, 1968
Dominique Venner, Histoire critique de la Résistance, Editions Pygmalion,
(6) Cf Stéphane Courtois dans Le Figaro, 13 novembre 97
(7) L'épisode du Procès Kravchenko, transfuge soviétique insulté par le PCF et les intellectuels communistes pour avoir révélé le goulag en 1947, est significatif Cf Le Monde, 24 novembre 97
(8) La Corée du Nord y était représentée jusqu'en 1991, trois ans après la chute du mur de Berlin…
(9) En décembre dernier, le maire communiste de Montreuil fait pression sur la direction nationale du Crédit mutuel pour faire licencier le directeur local de la banque dont il a appris les sympathies pour le FN. Cf Français d'Abord, n°269. Une bibliothécaire communiste du Val d'Oise entend purger la bibliothèque des livres de droite et le Salon du Livre antifasciste de Gardanne veut faire sortir des bibliothèques les livres de la collection scoute « Signe de piste » signés de Serge Dalens et les contes pour enfants de Pierre Gripari, auteurs jugés trop patriotes…
(10) 14 septembre 1996, le service d'ordre du PC tabasse et torture une nuit durant des communistes «dissidents» présents à la « Fête de l'Huma », Cf Le Parisien et Combat syndicaliste, octobre 96, La même semaine des colleurs d'affiches du FN sont grièvement blessés à Gardanne,
D.B. Français d'abord! 12e quinzaine janvier 1998

samedi 7 août 2010

3 juillet 1940 : Mers el-Kébir !

À l'aube de cette journée une importante flotte anglaise, la force H aux ordres de l'amiral Somerville, arrive au large de la rade de Mers el-Kébir proche d'Oran où se trouve une partie de la flotte française de l'Atlantique (dont les croiseurs Bretagne, Dunkerque et Strasbourg) qui s'y est repliée. C'est la force “Raid”.
FEU À VOLONTÉ
La mission de la Force H est d'appliquer l'opération “Catapult”. Que son chef, l'amiral Sommerville, malgré les réticences, a reçue de Churchill, Premier ministre et des lords de l'Amirauté. Somerville doit présenter au vice-amiral Gensoul qui commande la force “Raid” diverses propositions. Ralliement, désarmement, transfert forcé aux Antilles, etc… , sabordage. En fait, c'est un ultimatum. Accepter, c'est rompre l'armistice, refuser, c'est l'ouverture du feu. Les délais sont très courts. Il y eut des pourparlers toute la matinée et en début d'après-midi. Gensoul veut gagner du temps car il a appris que des navires de Toulon sont envoyés en renfort. Mais les Anglais le savent aussi : Gensoul a alerté l'état-major de la marine installé à Nérac (ville natale de l'amiral Darlan). Il lui est confirmé qu'il doit appliquer les ordres que l'amiral Darlan a transmis par son code secret (Xavier 377) le 24 juin aux amiraux français. En principe, mais Vichy et Darlan ne sont pas d'accord ; la flotte française devrait appliquer l'article 8 de l'armistice : les navires doivent se mettre sous le « contrôle de l'Allemagne et de l'Italie ». Cet article 8 contesté par la France est en discussion devant la commission franco-allemande de Wiesbaden.
Les ordres de Darlan ont été clairs : la flotte sera démobilisée dans des ports français mais en aucun cas ne tomber aux mains « de l'ennemi ou de l'étranger ». S'il y a une menace sérieuse - il faut préparer et appliquer ''l'autosabotage''. Ce sont ces ordres qui seront obéis à Toulon lors du sabotage de la flotte en novembre 1942. Gensoul a échangé des messages avec Somerville ; il sait que, s'il obéit aux Anglais, c'est la fin de l'armistice avec toutes ses conséquences. Il l'a dit à Sommerville. À la force il répondra par la force. Il a donné l'ordre de mettre tous les navires en position de , combat et de rappeler les équipages à terre. Ce qui n'est pas facile en si peu de temps. À Londres Churchill s'impatiente. Finalement à 16h 56 les Anglais ouvrent le feu, le navire amiral Hood en tête avec ses canons de 380. Le combat inégal va durer un quart d'heure. Le commandant Vulliez qui se trouve sur place a raconté les épisodes dans son livre Mers el-Kébir publié aux éditions France Empire en 1975 : « Ce fut un jeu de massacre ». Le croiseur Bretagne atteint de plein fouet chavire en quelques minutes entraînant avec lui son équipage de mille hommes, le Dunkerque est endommagé sérieusement, comme d'autres navires escorteurs, contre torpilleurs. Surtout sur le Dunkerque, ce fut dantesque. Hommes et officiers sont blessés ou tués sur le pont mais de nombreux marins sont coincés dans les soutes et la salle des machines. De lourdes plaques d'acier qui bloquent les issues. Quand on arrive à les ouvrir, les hommes qui sortent sont brûlés, ébouillantés, certains sont fous. Dans les heures qui suivent on découvrira des cadavres étouffés ou carbonisés.
Les eaux de la rade sont recouvertes d'une gluante nappe de pétrole. Des rescapés y nagent, si des chaloupes les recueillent, d'autres, épuisés, coulent. Le bilan total des pertes humaines sera de 1 300 tués. Méconnaissables et pour la plupart jamais identifiés. Il n'y a qu'un bateau, le croiseur Strasbourg qui a pu gagner le large échappant, de vitesse aux avions et navires anglais. L'opération “Catapult” n'est pas totalement terminée. Le 7 juillet l'aviation anglaise et un sous-marin attaquent le fleuron de la marine française, le Richelieu, embossé en rade de Dakar. Le bâtiment sera torpillé et immobilisé. Grâce à des prodiges de travail, il sera retapé et prêt au combat. Fin septembre 1940 devant Dakar, les navires anglais subiront les 380 du Richelieu.
CAUSES ET CONSÉQUENCES
Des centaines de livres ont été écrits sur Mers el-Kébir. On ne peut les lire tous. Nous nous sommes bornés surtout à l'excellente étude, comme toujours fondée sur des témoignages et surtout sur les archives de Claude Paillat (1) Pas moins de trois chapitres. Le premier « Churchill prépare un coup ». Le dernier « Assassinat à Mers el-Kébir ». Churchill n'a pas attendu juillet 1940 pour décider et préparer l'attaque. Pourtant en tête-à-tête mi-juin Darlan lui avait dit que jamais la flotte française ne serait livrée aux Allemands. Et les services anglais connaissaient les messages de Xavier 377. Peine perdue. Churchill sur le plan intérieur est en position difficile. Il sait qu'il existe au Parlement le parti de l'apeasement qui pourrait signer un armistice avec Hitler. L'Angleterre est vulnérable à un débarquement qu'Hitler tarde à préparer (l'opération “Sealow”). Il ne pourrait le faire qu'avec une forte marine, ce qui n'est pas le cas. Avant 1940, les sous-marins ont été préférés aux navires de surface. Churchill, faut-il le dire, est un excellent patriote mais anglais. En juin il nous avait conseillé contre les Allemands d'utiliser la “guérilla”. Dans un pays à terre, dix millions de civils sur les routes ! Des millions de prisonniers, une armée cassée, encore des morts et des représailles !
LE VRAI VISAGE DE CHURCHILL
Évidemment de nos jours il nous est officiellement sympathique. François Delpla l'évoque (avec quelques réserves) dans son livre Mers el-Kébir, 3 Juillet 40 (éditions François Xavier de Guibert. 356 pages. 32 euros) Sous titre : « L'Angleterre rentre dans la guerre. » Mais elle n'en était jamais sortie. Nous avons essayé de lire son livre qui n'est pas le premier qu'il a écrit sur 1940. C'est long, répétitif, touffu, rempli de citations, avec une abondante bibliographie (où Paillat n'est pas cité). Pour Delpla c'est « Hitler qui provoque l'ouverture du feu en rade d'Oran par ses conditions d'armistice qui se veulent subtiles, propres à convaincre l'Angleterre de signer à son tour. » Ah bon ! Hitler présenté comme l'Antéchrist, un vocabulaire démonologique ! Le contenu du livre est moins sommaire mais il se termine par un chapitre intitulé : « En vouloir à l'Angleterre » ? Non. Mais en vouloir à Churchill, oui. Delpla signale d'ailleurs qu'outre-Manche et après 1945 de nombreux historiens anglais n'ont pas été tendres avec l'idole de 1940-1945 et chez les marins beaucoup condamnent et regrettent Mers el-Kébir. En 1950 Lord Mounbatten sur place rendit un hommage discret aux centaines de malheureux marins de juillet 1940 inhumés dans un cimetière militaire. Hitler espérait-il que le gouvernement français, indigné comme l'opinion française (se souvenir de Mauriac dénonçant dans Le Figaro « le visage de Gorgone » de l'Angleterre), déclarerait la guerre à l'Angleterre ? Le Maréchal Pétain, le général Weygand, d'autres (comme Baudoin, ministre des Affaires étrangères) ont heureusement refusé cette issue d'ailleurs inapplicable vu le contexte. Il y eut rupture des relations diplomatiques (mais plus tard une mission secrète de Louis Rougier à Londres) et une tentative d'attaquer Gibraltar par des bombardiers aux ordres du futur général Chassin. Sur le plan de l'opinion anglaise, plus de réticence. Churchill a gagné. L'Angleterre ira jusqu' au bout. Hitler aurait été impressionné par le succès anglais. Il renonce à Sealow et, dès l'automne, donne des ordres pour Barbarossa. Roosevelt confirme la solidarité anglo-saxonne mais en revanche se garde d'engager son pays dans la guerre et se dit neutre à la veille de sa campagne présidentielle. À la radio anglaise le 8 juillet, De Gaulle approuve Churchill, l'excusant et reprenant la fausse accusation que les navires pouvaient être livrés. « Je dis sans ambage qu'il vaut mieux qu('ils) aient été détruits. » Mais dans ses Mémoires de Guerre (1954, tome un), il a été plus sévère pour le gouvernement et l'amirauté britannique. Il dénonce même « les sombres impulsions et l'instinct refoulé (c'est-à-dire anti-français) » de ce peuple. Il a aussi reconnu que les retombées de Mers el-Kébir furent dures pour lui. Comme l'humiliant échec de son expédition sur Dakar en septembre 1940. Où il n'y avait pas de soldats allemands et italiens (encore un mensonge) mais des forces françaises fidèles à Vichy qui se souvenaient de Mers-el-Kébir.
DARLAN AMIRAL DE LA FLOTTE
Il y a une longue suite à Mers el-Kébir. D'abord à nouveau des combats lorsque les Américains débarquent à Alger et à Oran en novembre 1942. À Oran, ils sont accompagnés de troupes anglaises dont l'identité est camouflée mais ils sont durement accrochés par des forces françaises qui n'ont pas encore reçu de l'amiral Darlan l'ordre de cessez-le-feu. Darlan, l'amiral de la flotte (en 1939 la deuxième du monde) est assassiné à Alger le 24 décembre. Une sombre histoire encore sensible où pataugent monarchistes (directement responsables) mais aussi dans la coulisse des gaullistes et l'Intelligence Service. Après 1942, Darlan est oublié, discrédité. Son cercueil reposait dans une casemate de l'Amirauté d'Alger. À l'indépendance en 1962 a-t-il subi des outrages ? Le corps s'y trouvait encore? (2) En 1964 De Gaulle régnante, l'escorteur d'escadre Maillé-Brézé transporte le cercueil à Mers el-Kébir. Il sera inhumé avec les honneurs militaires au milieu des morts de 1940. Sur sa tombe (en lettres d'or) : « François Darlan. Amiral de la Flotte. Nérac 7 août 1881-Alger décembre 1942. » Mort pour la France : une certaine repentance de De Gaulle ? Possible ! En 1962, les accords d'Evian ont reconnu à la France sa souveraineté sur le cimetière. Qui reçoit parfois des pèlerinages. En l'an 2000, le cimetière est intact mais en 2006 il est saccagé, les tombes endommagées et surtout les croix abattues. C'est la faute des islamistes pour les autorités algériennes. De nouvelles tombes ont été construites, neutres surtout pas de croix ! Depuis des années en France une association existe pour la mémoire des morts de Mers el-Kébir. Elle demande que les cercueils soient rapatriés en France, de préférence en Bretagne. Les Bretons étaient majoritaires parmi les victimes. Quant à Darlan il devrait revenir à Nérac. Darlan à Nérac ? On imagine l'indignation sur commande des revanchards acharnés ! Que soixante-dix ans après le terrible massacre ces morts restent dans nos mémoires, c'est déjà beaucoup !
Jean-Paul ANGELELLI. RIVAROL 2 JUILLET 2010
(1) Claude Paillat est rarement cité. Il paie sans doute son non-conformisme historique. Sur 1940, il a publié pas moins de trois volumes de ses Dossiers Secrets de la France Contemporaine (éditions Robert Laffont). En tout mille six cent pages. Qui dit mieux ?
(2) C'est Pierre Ordioni qui l'affirme dans son livre Le Secret de Darlan. 1940-42. Le complot et le meurtre. Éditions Albatros (1974) Défenseur acharné de Darlan, Pierre Ordioni a laissé une œuvre considérable sur les années 1940-1945. En Algérie et en France. (association du 3-juillet-40, rue des Lauriers, 56650 Luzizac Lochrist).

mercredi 4 août 2010

(Angers) Mithra le dieu oriental mais aryen des légions romaines en Gaule

5 000 personnes se sont pressées lors du premier week-end de juin pour visiter à Angers le temple de Mithra découvert récemment et exceptionnellement ouvert au public pour deux jours. Un succès de curiosité qui ne s'est pas démenti depuis dans la presse régionale ou archéologique. Il faut dire que les vestiges du culte mithraïque sont rares, notamment dans l'ancienne Gaule romaine.
Les plus belles découvertes ne sont pas forcément les plus spectaculaires. Ainsi de ces modestes 70 m² qui viennent d'être dégagés sur un chantier de fouilles préventives ouvert au cœur d'Angers, sur le site de l'ancienne clinique Saint-Louis, bientôt transformée en immeuble locatif. La découverte, qualifiée d”'exceptionnelle” par l'archéologue et historien Christian Goudineau, du Collège de France, est celle d'un petit temple du début du IIIe siècle après J .-C. Seule une dizaine de tels lieux dédiés à ce culte ont jusqu'à présent été identifiés sur le territoire français actuel. Il est remarquable de trouver un mithraeum dans le Maine-et-Loire, car cela suggère que de riches membres de l'élite pratiquant le mithraïsme, marchands ou fonctionnaires, avaient introduit ce culte dans l'ouest des Gaules. Ce mithraeum était installé au cœur d'un quartier urbain huppé, comme en témoignent les deux domus et le système de voirie partiellement dégagés par les archéologues de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) sur les quelque 4 600 m² du chantier. En outre, les fouilles montrent que cette partie d'Angers était déjà occupée, ce dont on doutait, sous l'empereur Auguste, au tout début de l'ère chrétienne. Mithra a été sans doute le dieu rival du christianisme le plus résistant. Il est certes un dieu oriental qui a participé à un métissage du panthéon romain fort éloigné des dieux primordiaux de l'Urbs. Mais contrairement à tant d'autres divinités sémitiques ou égyptiennes, Mithra était un dieu aryen. Son culte s'exerçait initialement dans des grottes naturelles (pour rappeler celle où Mithra tua le taureau, symbole du mal d'où jaillit cependant la vie, force vitale destructrice et créatrice), ce qui explique que l'on construisait des temples exigus et sans fenêtres, à l'image d'une caverne.
Le mithraeum d'Angers ne fait pas exception : il consistait en une petite salle rectangulaire enfoncée dans le sol, où l'on pénétrait après avoir revêtu les habits rituels dans une antichambre. Au fond, au-dessus d'un podium, un bas-relief représentait sans doute l'histoire du dieu. Des restes de colonnes ou d'autels attestent de la présence probable d'autres éléments, telles des statues.
« Le mithraïsme est un culte initiatique marqué par le secret qui n'a pas laissé de documentation écrite. Nous n'en savons que peu de choses, soit par l'iconographie, soit par les écrits que nous ont laissés des auteurs qui lui étaient en général assez hostiles. » Le nom de Mithra est cité dans l'Avesta, l'ensemble des textes sacrés de l'antique religion iranienne. Les plus anciens d'entre eux datent vraisemblablement de l'an mil avant notre ère. Mais le succès de ce dieu oriental dans l'Empire romain ne remonterait selon Plutarque qu'au 1er siècle avant J.-C : après la campagne menée par Pompée contre les pirates de Cilicie (sud-est de l'Asie mineure), son culte fut importé à Rome par les légionnaires, parfois fervents adeptes du culte de ce dieu solaire et martial, qui conquit aussi une partie de l'administration impériale. De fait, les vestiges des temples dédiés à Mithra sont souvent découverts non loin des casernes - dans les vallées du Rhin et du Danube notamment. Le mithraïsme connaît son apogée dans l'Empire romain aux IIe et IIIe siècles, sous une forme romanisée, sans doute éloignée de sa version iranienne. explique encore Christian Goudineau.
Né près d'une source et d'une pierre sacrée, déjà coiffé du bonnet phrygien, Mithra aurait donc rencontré et tué le taureau primordial, acte fondateur de la vitalité-virilité du monde, mais il était aussi le dieu de l'accord cosmique. Étant lumière, il devient par syncrétisme avec d'autres cultes solaires le « soleil invaincu » - sol invictus. Son culte faillit sous Aurélien devenir le culte officiel de l'empire mais il sera fort heureusement supplanté par le christianisme sous Théodose, même si Julien l'apostat (lire Benoist-Méchin) ou « l'usurpateur Eugène » tentèrent de le restaurer.
Ce qui explique son échec c'est son élitisme, son “machisme”, dirait-on aujourd'hui, et son culte du secret. Religion réservée à une élite masculine, il ne pouvait prétendre atteindre l'universalité chrétienne. Le sacrifice de Jésus était évidemment d'une autre force et d'une autre authenticité que celui d'un taureau.
Mithra sera ensuite coupé de ses racines géographiques par les événements historiques. Culte de mystère et d'initiation aux origines orientales et même pré-franc-maçonnerie pour nombre de ses détracteurs actuels, le mithraïsme allait décliner, encore qu'il fût longtemps pratiqué secrètement.
Mithra en Perse a survécu dans le zoroastrisme mais comme un dieu parmi les autres, et non plus le dieu premier d'un monothéisme solaire. Le temple d'Angers prouve cependant la vitalité dans la Gaule romaine, comme dans tout l'empire, du dieu aryen et tauroctone dont la fête, principale était fixée… un 25 décembre.
Pierre BOISGUILBERT. Rivarol du 16 juin 2010

mardi 3 août 2010

Verdun 22 février 1916 : la mort du colonel Driant

Le combat fut héroïquement conduit par les chefs comme par les troupes.

Les bombardements de l’artillerie lourde allemande, du 21 février et de la nuit du 21 au 22, précédèrent la ruée des divisions d’assaut ; nulle part encore, sur aucun front et dans aucune bataille, on n’en avait connus de pareils. Ils visaient à créer une "zone de mort", dans laquelle aucune troupe ne pourrait se maintenir. Une trombe d’acier, de fonte, de shrapnels et de gaz toxiques s’abattit sur nos bois, nos ravins, nos tranchées, nos abris, écrasant tout, transformant le secteur en un champ de carnage, empuantissant l’atmosphère, portant l’incendie jusqu’au coeur de la ville, s’attaquant même aux ponts et aux localités de la Meuse jusqu’à Genicourt et Troyon. De formidables explosions secouaient nos forts, les empanachaient de fumée.

On ne saurait décrire une telle action, qui n’a sans doute jamais été égalée en violence et qui concentra, sur le triangle étroit compris entre Brabant-sur-Meuse, Ornes et Verdun, le feu dévastateur de plus de deux millions d’obus !

Lorsque les troupes allemandes se portèrent en avant, par petits éléments, le 21 après-midi, puis le 22 au matin - après une nuit où l’artillerie avait repris sans interruption son "pilonnage" infernal - par colonnes se poussant les unes les autres, elles espéraient progresser l’arme à la bretelle.

Quelles ne furent pas leur stupéfaction et leur désillusion de voir que partout, sur leur chemin, des Français surgissaient des décombres et, loqueteux, épuisés mais redoutables quand même, défendaient les ruines de tous leurs points d’appui !

La résistance des chasseurs de Driant, le député-soldat, l’écrivain de "La Guerre de demain" et de "La Guerre de forteresse", veut qu’on la rappelle.

Dans le bois des Gaures veillaient les 56e et 59e bataillons de chasseurs, avec quelques éléments du 165e d’infanterie, en tout quelque douze cents hommes : six batteries de 75 et huit batteries lourdes les appuyaient. Ils furent assaillis par les quatre régiments (80e, 91e, 87e, 88e) de la 21e division, soit huit à dix mille hommes, que soutenaient sept batteries de 77 mm et environ quarante batteries lourdes.

Le bombardement préparatoire les avait littéralement écrasés ; la plupart des abris s’étaient effondrés sous les explosions ; les pertes, avant la prise de contact avec l’assaillant, atteignaient un chiffre très élevé. Nos chasseurs tinrent cependant à l’intérieur du bois, cernés et traqués de tous côtés, pendant près de vingt-quatre heures. Voici dans quels termes émouvants le lieutenant-colonel Grasset, qui a étudié en historien avisé le détail de ces journées, décrit la fin de ce magnifique fait d’armes :

« Le colonel Driant, avec le fourrier Leclère et le chasseur Papin, qui ne l’ont pas quitté, est dans un trou d’obus... Papin est atteint d’une balle. Le colonel lui fait un pansement provisoire, lui serre la main, puis sort seul et vient vers une tranchée où le chasseur Lefèvre l’attend. Mais il y va tout droit, sous le feu des mitrailleuses, au lieu de prendre à gauche, à l’abri d’une petite crête, comme le faisait à ce moment le lieutenant Simon. Il en était à dix mètres : une balle l’atteint au front et il tombe sans prononcer une parole.

Quelques minutes plus tard, le sergent Lauthez, qui franchissait la route à une centaine de mètres plus au sud, aperçut le colonel immobile à l’endroit où la mort l’avait pris. Pas plus que le chasseur Lefèvre, sous la pluie des balles, il ne put aller jusqu’à lui. Tout près de là passait à ce moment le commandant Renouard qui se dirigeait droit au sud ; il disparut derrière une crête, et personne ne le revit plus.

Le magnifique groupe de Driant était mort !

Descendirent seuls, ce soir-là, du bois des Caures, en petites fractions qui se rassemblèrent peu à peu à Vacherauville :

- du 56e bataillon : le capitaine Vincent, atteint de deux blessures et réservé pour une mort glorieuse sur un autre champ de bataille ; le capitaine Hamel, le capitaine Berveiller, le lieutenant Raux et le sous-lieutenant Grasset, avec une soixantaine de chasseurs ;

- du 59e bataillon : le lieutenant Simon, les sous-lieutenants Leroy et Malavault, avec 50 chasseurs.

C’est tout ce qui restait de 1 200 combattants ! »

Philippe Pétain,
Maréchal de France

Extrait de "La Bataille de Verdun", par le maréchal Pétain (Payot Ed., 1929)
http://www.france-courtoise.info

La double vie du Dr Fuchs qui livra à l’U.R.S.S., les secrets de la bombe atomique (1ère partie)

Dans la guerre secrète de renseignements que se livrent les États-Unis et l'U.R.S.S. et dont la capture de l'avion U-2 au-dessus de la Russie a été l'épisode le plus spectaculaire, le cas du Dr Fuchs reste sans doute le plus tragique. En livrant les secrets de la bombe atomique qu'il pouvait connaître du fait de sa situation dans les laboratoires américains et anglais, ce savant allemand naturalisé anglais a fait perdre plus qu'une grande bataille aux Alliés. Tandis qu'il travaillait au Centre de recherches d'Harwell, les soupçons finirent par se porter sur lui.

La fin de 1948 approchait. Fuchs commençait à douter de l'U.R.S.S. en même temps qu'il prenait conscience de son attachement pour le centre atomique d'Harwell. Il lui répugnait de tromper les amis qu'il y comptait. Et c'est dans cet esprit qu'il résolut, non pas de rompre brutalement avec les Russes, mais de leur communiquer de moins en moins de renseignements.

Une pierre ou une balle

Fuchs s'est expliqué lui-même sur ce sujet :

« J'employai ma philosophie marxiste à diviser mon esprit en deux compartiments : l'un me laissant libre de me faire des amis, l'autre me rendant entièrement indépendant des influences environnantes de la société. Quand j'y repense maintenant, je crois que l'on ne peut mieux exprimer cela que sous le terme de schizophrénie contrôlée…

« Au lendemain de la guerre, je commençai à avoir des doutes sur la sagesse de la politique soviétique. Je gardais la conviction que ceux-ci, le gouvernement de Moscou et le parti, construisaient un monde nouveau, qu'un jour j'y aurais ma part et qu'alors je leur signalerais leurs erreurs. J'ai manqué un rendez-vous parce que j'étais malade ; puis, délibérément, je décidai de ne pas me rendre au suivant. »

Ainsi, en 1948, quelque dix ans trop tard, Fuchs éprouvait ses premiers scrupules envers ses amis. N'avait-il pas contracté une dette envers eux, même si cette dette devait se trouver en conflit avec sa conception d'un monde parfait ?

Il pensait aussi à tout le travail qui lui restait à accomplir. Enfin, on peut dans une certaine mesure, expliquer ses désirs de loyauté à l'égard de l'Angleterre, ne serait-ce que parce qu'il avait accepté son hospitalité.

Un incident, qui eut lieu au mois d'août 1948, alors qu'il tapait à la machine des informations destinées aux Russes, révèle l'état de tension nerveuse dans lequel il se trouvait. Un certain Mr S. Duke, de Harwell, avait assisté à une réunion de la Compagnie générale d'électricité, à Wembley, dans la banlieue londonienne, avec Fuchs et un ou deux collègues.

Lorsque la séance fut levée. Duke proposa de reconduire quelqu'un dans sa voiture. Fuchs accepta et s'installa devant, à côté de Duke. Comme ils arrivaient sur un pont, entre Gerard's Cross et Beaconsfield, sur la route d'Oxford, un objet vint heurter violemment le pare-brise, étoilant la vitre et la rendant opaque.

La visibilité étant nulle, Duke acheva de briser le pare-brise et freina. Blême de peur, Fuchs glissa de son siège sur le plancher de l'automobile.

Lorsque la voiture s'arrêta, Fuchs demeura accroupi et refusa de descendre avant l'arrivée d'autres automobilistes. Duke pensait qu'une balle d'un chasseur était venue ricocher sur le véhicule, à moins qu'il ne s'agit d'une pierre lancée par la fronde d'un gamin.

Ces explications ne rassurèrent pas Fuchs pour autant, et le voyage se poursuivit dans l'angoisse tandis que tombait une pluie torrentielle. Il paraissait inconcevable que quelqu'un ait voulu attenter à sa vie ce jour-là ! Il n'avait pas pris place dans sa propre voiture et c'est tout à fait par hasard qu'il avait accepté l'offre de son collègue ; en outre, il existait d'autre routes entre Harwell et Wembley. Mais, à dater de ce jour, il fut obsédé par l'idée d'un attentat et perdit ce qui jusqu'ici avait été l'une de ses principales qualités : la maîtrise de soi.

Il retomba malade, et ne put se présenter à l'un des rendez-vous londoniens avec l'émissaire soviétique. Mrs Skinner le soigna chez elle, à Harwell. Il traversa alors une période de dépression, restant des journées sans manger ni boire, les yeux rivés aux murs de sa chambre. Lorsqu'il se rétablit enfin, il était fermement décidé à rompre tout contact avec les Russes. Il n'avouerait pas, certes, mais il se consacrerait désormais entièrement à Harwell, à son travail, à ses amis ; les Soviets n'auraient qu'à se débrouiller sans lui.

Une enquête discrète

Fuchs eût peut-être pu passer son existence sans que sa trahison fût jamais découverte. Mais il était trop tard. Une enquête suivait son cours depuis l'été 1949. Et, le 23 septembre, le président Truman laissa entendre, dans une proclamation qu'il fit à Washington, que les traîtres ne sauraient dormir tranquilles pendant les mois qui allaient suivre : la première bombe atomique russe venait d'exploser.

Lorsque le gouvernement britannique créa un centre de recherches atomiques à Harwell, en 1946, un officier fut chargé spécialement du service de sécurité : le lieutenant-colonel Henry Arnold, qui arriva à Harwell quelques semaines après le retour de Fuchs des États-Unis. Dans l'un de ses premiers rapports au M.I.S. (1), Arnold attira l'attention sur la présence de Fuchs parmi le personnel et sur le fait qu'il était Allemand, naturalisé en temps de guerre.

Pendant cinq mois, une enquête discrète fut ouverte à l'insu de Fuchs sans récolter autre chose que le rapport de la Gestapo remis par le consul allemand de Bristol douze ans auparavant. C'était l'époque où Fuchs, revenu d'Amérique, n'avait pas encore pris contact avec le réseau d'espionnage russe. Si l'enquête avait commencé un mois ou deux plus tard, il aurait pu se faire prendre au moment où il rencontrait l'émissaire soviétique.

En 1949, au cours de l'été, des indices encore peu précis donnèrent à penser aux Américains que l'U.R.S.S. avait obtenu des renseignements sur la bombe A. Selon certaines informations le traître était un savant anglais.

Ces indications furent transmises à Londres par le F.B.I. (2) et, quoique Fuchs n'eut pas été le seul Britannique à faire partie du voyage aux États-Unis, l'enquête le concernant fut reprise aussitôt.

On devait procéder avec la plus grande discrétion, les preuves n'étant pas assez solides pour motiver son arrestation ; D'autre part, il ne fallait pas éveiller ses soupçons lorsqu'il ferait l'objet d'une étroite surveillance : il pourrait sentir le danger, alerter ses «contacts» et quitter le pays. Mais il se révélait urgent de l'interroger discrètement. Lui-même en donna l'occasion.

Fuchs demanda un jour conseil au lieutenant-colonel Arnold sur une affaire personnelle.

Il avait appris que le Dr Emil Fuchs, son père, qui vivait en zone américaine d'Allemagne, avait accepté un poste de professeur de théologie à l'université de Leipzig, en zone russe. Il craignait que la situation de savant à Harwell ne lui créât des ennuis. Devait-il donner sa démission ?

À cette question, Arnold répondit par une autre. Que ferait Fuchs si les Russes exerçaient une pression sur lui par l'entremise de son père ? Klaus Fuchs dit qu'il n'en savait rien…

Il était clair, pensait le lieutenant-colonel, que tant que durerait l'enquête, le savant devrait quitter Harwell sous un prétexte quelconque. On ne pouvait le laisser à ses travaux secrets tant qu'il serait soupçonné de trahison ; opération délicate, Fuchs se considérant comme l'un des pivots du centre atomique.

Sur ces entrefaites, des renseignements émanant du F.B.I. précisèrent les soupçons contre Fuchs qui, vers la fin décembre, fut soumis à un interrogatoire serré, officiellement motivé par le fait qu'il avait lui-même demandé conseil à Arnold à propos de la nomination de son père à Leipzig.

L'un des enquêteurs les plus habiles du Royaume-Uni, William James Skardon, fut chargé de mener cet interrogatoire délicat.

Scotland Yard interroge

Skardon avait déjà eu à s'occuper de traîtres. Il se rendit à Harwell le 21 décembre et eut une entrevue avec Fuchs dans le bureau d'Arnold. Celui-ci se retira et l'enquêteur engagea la conversation sur le père du savant.

Pendant plus d'une heure un quart, Fuchs parla de sa famille avec la plus grande franchise. Puis il révéla qu'en 1932, à Kiel, il avait donné son appui à un candidat communiste en l'absence d'un socialiste. C'est pour cette raison, expliqua-t-il, qu'il fut exclu du parti socialiste et entraîné dans le groupe communiste. Il rappela ensuite qu'il avait fait partie d'un comité pour la défense de la démocratie espagnole au temps de la guerre civile. Il évoqua ses années d'études avec le professeur Max Born, à Edimbourg, ses six mois d'internement au Canada, son voyage dans le Massachusetts, etc.

Skardon lui posa alors la question suivante :

- Êtes-vous entré en rapport avec un fonctionnaire russe ou un représentant du gouvernement soviétique pendant votre séjour à New-York ? Ne lui avez-vous pas donné de renseignements sur votre travail ?

Fuchs ouvrit la bouche de surprise, puis sourit imperceptiblement.

- Je ne crois pas, dit-il.

Skardon poursuivit :

- Je suis en possession d'informations précises selon lesquelles vous vous êtes rendu coupable d'espionnage au profit de l'Union Soviétique. Ainsi, lorsque vous vous trouviez à New-York, vous avez livré des renseignements concernant votre travail.

Fuchs secoua la tête, déclarant encore « qu'il ne croyait pas ». Skardon exprima alors l'opinion que, considérant la gravité du cas, la réponse lui paraissait plutôt ambiguë.

- Je ne comprends pas ; peut-être pourriez-vous me dire d'où provient ce témoignage ? Je n'ai rien fait de semblable, répliqua Fuchs.

À 13 h. 30 l'entrevue prit fin. Fuchs alla déjeuner seul.

Lorsque l'interrogatoire reprit, peu après 14 heures, Skardon confronta de nouveau Fuchs avec l'accusation d'espionnage que celui-ci persista à nier, déclarant qu'il n'existait aucune preuve. Mais, se voyant soupçonné, il sentait qu'il devait offrir sa démission de son poste à Harwell. Les deux hommes étaient demeurés en tout quatre heures ensemble, et Fuchs n'avait montré aucun signe de faiblesse. Skardon retourna à Londres.

Il n'avait gagné que peu de chose ; ce n'était pas suffisant pour arrêter Fuchs. La possibilité d'une erreur de personne subsistait. Si l'homme était coupable, il pourrait tenter de se donner la mort ou de s'enfuir d'Angleterre. Certains préconisaient l'arrestation immédiate. Skardon préférait attendre et prendre des risques.

En fait, il n'était pas encore sûr d'avoir affaire à un espion. D'autre part, si Fuchs était coupable, Skardon avait la conviction que celui-ci était en train de se débattre avec sa conscience et que, si on lui en laissait le temps, si on le manœuvrait avec habileté et prudence, il finirait par s'effondrer.

C'est pourquoi Skardon décida de laisser passer les vacances de Noël pour donner au Dr Fuchs le temps de la réflexion.

Fuchs cède : il dicte sa confession

Skardon se rendit de nouveau à Harwell le 30 décembre 1949. Fuchs persista dans ses dénégations. Une discussion sur ses déplacements aux États-Unis, en 1944, n'apporta rien de nouveau.

Le 10 janvier 1950, sir John Cockcroft, directeur du Centre de Harwell, fit remarquer à Fuchs qu'en considération du départ de son père pour la zone russe, il serait préférable pour tout le monde qu'il remît sa démission.

Trois jours plus tard, Skardon revenait à Harwell pour un nouvel entretien. Fuchs se rappelait-il l'adresse de son appartement de New- York en 1944 ? Il n'en était plus très sûr, mais il put situer approximativement l'endroit sur un plan : 77e rue Ouest, entre les avenues Colombus et Amsterdam.

Quand Skardon l'informa que le service de sécurité désirait hâter l'enquête sur l'intermède new-yorkais, Fuchs sembla se désintéresser de la question. Trois longs interrogatoires avaient ainsi conduit à une impasse.

Skardon avait insisté sur le fait que, une fois cette affaire réglée, on pourrait s'arranger pour qu'il poursuivît son travail. Mais la, tension devenait intolérable pour tous. Fuchs lui-même n'ignorait pas que, jusqu'à présent, le service de sécurité n'avait aucune idée de sa trahison.

La double vie du Dr Fuchs qui livra à l’U.R.S.S., les secrets de la bombe atomique (fin)

Skardon se sentait cette fois sur un terrain un peu plus ferme. Les deux hommes, chasseur et gibier, pénétraient dans cet étrange monde de l'enquête criminelle. C'est la longue attente de l'araignée en quête de la mouche. La mouche sera prise, l'araignée atteindra sa proie, et ni l'une ni l'autre ne peut rien contre cette loi.

Cependant, Fuchs n'était pas encore tout à fait prêt à avouer. Il vaquait à ses occupations et ne se confiait à personne. Le dimanche 22 janvier, il déclara à Arnold qu'il aimerait revoir Skardon, ayant quelque chose à lui dire. Le 24, Skardon se présenta au domicile du savant et lui dit :

- Vous avez demandé à me voir ?

- Oui. c'est mon tour maintenant… répondit Fuchs.

Après ce demi-aveu, il n'ajouta plus rien, comme envahi soudain par l'angoisse. Il se lança dans une longue dissertation sur sa vie, revenant sans cesse sur des détails déjà évoqués. Au bout de deux heures, il était hagard, et Skardon lui dit :

- Vous m'avez raconté une longue histoire pour établir les motifs de vos actes, mais rien au sujet de ces actes mêmes.

- Vous n'arriverez jamais à me faire parler, souffla le savant.

- Très bien, répondit Skardon. Allons déjeuner !

Pour se rendre à Abingdon, ils prirent place dans la voiture de Fuchs, celui-ci conduisant comme un fou, prenant les virages à droite (3), frôlant les automobiles qu'ils dépassaient, traversant en trombe les rues populeuses d'Abington pour stopper enfin devant la porte de l'hôtel où ils devaient prendre leur repas.

Au cours du chemin de retour, en revanche, ils suivirent un camion roulant à peine à 20 km à l'heure, Fuchs n'osait pas le dépasser, Ils rentrèrent silencieusement à son domicile, et, dès qu'ils furent chez lui, Fuchs déclara qu'il était prêt à tout avouer.

- Quand cela a-t-il commencé ? demanda Skardon.

- Vers le milieu de 1942, répondit Fuchs, et jusqu'à l'année dernière.

Ce fut pour Skardon le premier choc qu'il éprouva cet après-midi-là ; il ne s'agissait plus de simples fuites de quelques rapports confidentiels, mais d'un acte de trahison comme il en existe peu.

Soulagé par sa confession, Fuchs parlait maintenant vite et d'abondance, relatant des faits incroyables.

Les paroles se succédaient à une telle cadence qu'il ne pouvait être question pour Skardon de prendre des notes. Enfin celui-ci interrompit Fuchs et lui demanda ce qu'il avait livré aux Russes. C'est alors qu'il reçut son second choc de la journée. Fuchs répondit que ce qu'il pensait avoir fait de pire avait été de faire connaître aux Russes les méthodes de fabrication de la bombe atomique.

Skardon avait hâte d'en finir, d'aller consulter ses supérieurs et d'obtenir les aveux par écrit. Mais l'autre continuait.

Il avait toujours foi dans le communisme, poursuivait-il, mais non en celui que la Russie mettait maintenant en pratique et qu'il fallait combattre. Il reconnaissait que l'Angleterre était le seul endroit où il pouvait vivre.

Qu'allaient penser de lui Henry Arnold et ses autres amis ?

Après avoir donné un ou deux renseignements supplémentaires et convenu avec Skardon qu'ils se rencontreraient de nouveau le 26 janvier, l'enquêteur repartit pour Londres, porteur du terrible rapport, tandis que l'espion, ayant soulagé son cœur, croyait encore que tout irait pour le mieux et qu'on le garderait à Harwell.

Ces illusions offraient certains avantages : il ne songerait probablement ni à s'enfuir ni à se donner la mort. Il était moins que jamais nécessaire maintenant de l'alarmer, de l'entourer de policiers ou de le tirer du monde imaginaire dans lequel il avait toujours vécu.

Pour ses amis, Klaus Fuchs travaillait toujours au Centre de recherches. En réalité il préparait à l'intention de Skardon, un compte rendu détaillé de son activité de traître, le lieutenant-colonel Arnold étant le seul, à Harwell, à connaître la vérité.

Lorsque Skardon revint, le 26 janvier, Fuchs lui déclara d'emblée qu'il avait hâte que la situation fût éclaircie le plus rapidement possible. Skardon proposa qu'il formulât ses aveux par écrit ou qu'il les dictât à une secrétaire ou encore à lui-même, Skardon.

Fuchs choisit cette dernière solution et ils convinrent de se revoir le lendemain, au ministère de la Guerre, à Londres.

Le savant se rendit dans la capitale sans aucune surveillance policière. Lorsque Skardon lui demanda s'il était prêt à faire une déclaration écrite, il répondit :

- Oui, je comprends parfaitement. J'aimerais en finir avec toute cette affaire.

Skardon écrivit à la main, sous sa dictée :

« Je suis chef adjoint du service scientifique du Centre de recherches sur l'énergie atomique de Harwell. Je suis né à Russelsheim (Allemagne) le 29 décembre 1911. Mon père était pasteur et mon enfance fut très heureuse. Je crois nécessaire de souligner que mon père agit toujours au mieux de ses convictions et qu'il nous conseilla de suivre la voie qui nous était tracée, même s'il la désapprouvait … »

« Il me reste à réparer »

À la fin de sa «confession», Fuchs tint à faire cet acte de contrition :

« Je sais qu'il me reste maintenant à tenter de réparer le préjudice que j'ai causé ; tout d'abord de m'assurer que Harwell souffrira le moins possible de ma faute, et de sauver, pour mes amis, la meilleure part de mes relations avec eux. Ce souci domine maintenant ma pensée et il m'est difficile de concentrer mon esprit sur d'autres sujets.

« Je me rends compte, cependant, qu'il me faudra révéler l'étendue des informations que j'ai livrées (aux Russes) et contribuer, dans les limites dictées par ma conscience, à empêcher d'autres personnes de continuer à agir comme je l'ai fait.

« Depuis mon arrivée à Harwell, j'ai connu des Anglais de toute sorte et j'en suis arrivé à dénoter chez nombre d'entre eux une fermeté de caractère profondément ancrée qui leur permet de suivre une honnête ligne de conduite. Je ne sais pas d'où cela provient, ni s'ils le savent eux-mêmes ; mais le fait est là. Je viens de relire cette déclaration et la tiens pour vraie au mieux de ma connaissance. »

Et il signa : « Klaus Fuchs ».

Fuchs avait fait cependant une réserve qui montre bien dans quel monde imaginaire il vivait encore moralement ; il se refusait à confier à Skardon les détails techniques de la fabrication de la bombe atomique qu'il avait passés aux Russes parce que celui-ci n'était pas qualifié pour recueillir des informations de ce genre. Il accepta de les donner à une personne autorisée, Mr. Michael Perrin, un fonctionnaire de la « Section ministérielle d'énergie atomique ».

Rendez-vous avec Perrin fut pris pour le 30 janvier à Londres. Fuchs déclara qu'il aimerait se reposer et réfléchir durant le week-end. II répéta qu'il ne voulait pas perdre de temps à s'occuper de son avenir, puis repartit seul, par le train, pour Harwell.

Un étrange incident se produisit cette nuit-là. Informé que le bureau de Fuchs était éclairé, Arnold se servit de son passe-partout pour entrer dans une pièce située vis-à-vis du bureau, de l'autre côté d'un couloir. Le mur de façade de ces bureaux comporte une vitre près du plafond. En grimpant sur un buffet, il put voir, au-delà du couloir, ce qui, se passait dans la pièce du savant. Celui-ci s'y trouvait, assis à son bureau, examinant des papiers. Arnold l'observa un long moment. Au point où les choses en étaient, tout était possible. Fuchs pouvait essayer de se donner la mort ou de fuir le pays, ou encore être revenu dans son bureau pour détruire des documents. Arnold attendit.

L'homme qu'il surveillait lisait toujours tranquillement. Enfin, vers minuit et demi, Fuchs éteignit la lumière, donna un tour de clé à la porte de son bureau et rentra chez lui.

Après son départ, Arnold pénétra dans la pièce et s'aperçut que les papiers ne concernaient que des affaires courantes. La pièce ne devait plus recevoir de visite jusqu'au jour de la perquisition officielle, après l'arrestation de l'espion atomique.

Celui-ci prit un train de matin pour Londres, le lundi 30 janvier ; Skardon le conduisit au ministère de la Guerre où l'attendait Michael Perrin. En chemin, Fuchs déclara qu'il tenait pour certain que d'autres savants avaient également trahi pour le compte de l'Union soviétique.

Arrêté !

Au ministère de la Guerre où Skardon et le Dr Fuchs se rendirent le 30 janvier 1950, pour y rencontrer M. Michael Perrin, l'enquêteur suivit l'entretien en déclarant que Fuchs était prêt à tout révéler. Perrin répondit qu'il ne manquait pas de papier pour prendre des notes.

Après une courte interruption pour le déjeuner, les trois hommes se remirent au travail. Fuchs répéta ce qu'il avait déjà avancé concernant la collaboration avec les Russes d'autres savants occidentaux et, à titre d'exemple, il raconta comment, au début de ses activités de traître, avant son voyage aux États-Unis, les Russes lui avaient demandé des renseignements détaillés sur un procédé américain de séparation des isotopes 238 et 235 électromagnétiques (4). Or, à cette époque, aucun savant britannique n'en avait encore eu connaissance.

À 16 heures, Fuchs retourna seul à Harwell. Les autorités disposaient enfin d'éléments suffisants pour l'arrêter. Il fallait toutefois en informer auparavant le premier ministre, M. Attlee, puis on se mit en rapport avec le procureur général, Sir Bartley Shawcross, qui se trouvait quelque part au nord de l'Angleterre.

Celui-ci rentra à Londres, étudiant le dossier dans le train.

Enfin, le 2 février 1950, tout était prêt pour l'action. Plutôt que d'arrêter le coupable à Harwell, le service de sécurité préféra faire venir Fuchs à Londres. L'arrestation pourrait avoir lieu au bureau de Perrin à Shell-Mex House. Celui-ci téléphona le 2 février au matin :

- Pourriez-vous revenir ici cet après-midi ?

Fuchs accepta, ajoutant qu'il prendrait probablement le train qui arrive à Paddington vers 14 h. 30.

Il fut décidé que Léonard Burt, de Scotland Yard, se tiendrait dans la pièce de Perrin dès 14 h. 30 avec un mandat d'amener en poche. Perrin s'installa dans son bureau à l'heure dite et attendit.

A 15 heures, le secrétaire de Perrin téléphona que Fuchs venait d'arriver. Perrin donna des instructions afin que le savant n'eût accès à son bureau qu'après la venue de Burt et, un peu nerveux, appela de nouveau la Sécurité.

Finalement, à 15 h. 30, Burt apparut avec un inspecteur.

Ils firent appeler Fuchs, qui avait attendu tout ce temps dans la pièce voisine Perrin le présenta rapidement à Burt, puis s'esquiva. Burt lut l'inculpation et annonça à Fuchs qu'il se trouvait en état d'arrestation. Fuchs demanda alors à voir Perrin.

Quand Burt revint avec celui-ci, le prisonnier était livide. Regardant Perrin bien en face, il eut ce touchant « cri du cœur » :

- Vous pensez à l'effet que cela va produire à Harwell !

Les inspecteurs conduisirent Fuchs au poste de police de Bow Street où il comparut d'abord devant le principal magistrat, sir Laurence Dunne, le 3 février. L'affaire fut renvoyée à huitaine pour permettre à Fuchs de désigner ses avocats. Entre temps, il demeura à la prison de Brixton.

Au cours de la seconde audience, le 10 février à Bow Street, le lieutenant-colonel Arnold, Skardon et Perrin vinrent témoigner, et quelques extraits de la « confession écrite » furent lus.

Le maximum de la peine !

Le 1er mars, Fuchs se présenta devant le Lord Chief Justice, lord Goddard.

Le cas fut jugé en une heure et demie en présence du seul Skardon. Le principal avocat de Fuchs, Mr Derek Curtis-Bennett, lui ayant rendu visite dans sa cellule avant l'audience, lui déclara qu'il ne devait pas compter sur son acquittement ; il devait s'attendre au maximum de la peine.

- Oui, je sais : la mort.

- Non, quatorze ans, répondit l'avocat.

La peine capitale existe en Angleterre pour les cas de haute trahison, mais cette accusation ne peut être portée que contre un traître qui agit au profit de l'ennemi. Or Fuchs avait livré ses renseignements à un allié.

A l'issue des débats du tribunal, lord Goddard annonça à Fuchs qu'il le déclarait coupable et lui demanda s'il avait quelque chose à dire. Fuchs parla :

- My Lord, j'ai commis certains crimes pour lesquels je suis accusé et m'attends à être condamné. J'ai aussi commis d'autres délits qui ne sont pas considérés comme tels aux yeux de la loi - crimes contre mes amis, - et quand je luis demandai à mon défenseur de vous exposer certains faits, ce n'était pas dans l'espoir d'alléger ma condamnation mais afin de racheter ces autres crimes.

« J'ai été jugé équitablement et je tiens à vous en remercier ainsi que mon avocat et mes avoués. Je désire également remercier le gouvernement et le personnel de la prison de Brixton, pour les égards dont j'ai été l'objet. »

Lord Goddard prit à son tour la parole :

- Par sa conduite, Fuchs a compromis le droit d'asile accordé jusqu'ici par ce pays… En volant des secrets atomiques aux États-Unis, il aurait pu nuire aux bonnes relations entre ce pays et la grande république américaine avec laquelle Sa Majesté est alliée…

Puis, s'adressant à Fuchs :

- Votre crime, selon moi, est à peine différent de la haute trahison. Mais dans ce pays, nous observons la règle de la loi et, comme sur le plan technique il ne constitue pas une haute trahison, vous n'êtes jugé que pour ce délit.

Il condamna donc le Dr Klaus Fuchs à quatorze années d'emprisonnement, maximum légal.

- Mon devoir me commande de protéger les intérêts de ce pays, déclara lord Goddard, et comment puis-je être assuré qu'un homme dont la mentalité est exprimée dans les déclarations que vous avez écrites ne sera pas amené, par une curieuse tournure d'esprit, à trahir de nouveau des secrets de la plus haute importance pour ce pays ?

Fuchs quitta le banc des accusés sans mot et sans émotion apparente. Cette fois, personne ne s'avança pour protester contre le verdict.

Tout le problème de la sécurité britannique se trouvait en cause. Jusqu'à quel point était-elle compromise ? Combien d'autres Fuchs allaient et venaient dans les laboratoires britanniques et américains ?

Les événements se succédèrent rapidement. Le 3 mars 1950 le premier ministre Attlee vit sir Percy Sillitoe, chef du M.I.S. (5) à Downing Street et le dossier du cas fut envoyé au président Truman et au F.B.I.

Le 10 mars, le Comité de l'Énergie atomique se réunit à Washington. Il avait en sa possession des documents de première importance : les aveux de Fuchs formulés à Skardon et sa « confession technique » reçue par Perrin. Le Comité se montra, selon les propres termes de son président (le sénateur Mc Mahon), péniblement affecté. La chasse aux espions ayant eu des rapports avec Fuchs commença activement des deux côtés de l'Atlantique.

On questionna le prisonnier, on lui présenta des centaines de photographies. Il ne connaissait aucun de ses «contacts» par leurs vrais noms et ne se souvenait pas de leurs visages. C'est ainsi qu'il laissa passer, sans s'y arrêter, une photo de l'espion américain Harry Gold, se bornant À affirmer qu'il n'avait jamais vu cette tête auparavant. Et pourtant, il l'avait maintes fois rencontré à New-York et À Santa-Fé.

Les agents du F.B.I. s'intéressèrent plus particulièrement à Gold qui travaillait comme biochimiste à Philadelphie. Ils «filèrent» des centaines de suspects aux États-Unis ; ils interrogèrent Kristel, la sœur de Fuchs. Finalement, ils réussirent à obtenir les aveux de Gold.

De Gold, la filière mena à David Greenglass, puis au couple Julius et Ethel Rosenberg et à d'autres appartenant au réseau d'espionnage américain.

On sut bientôt, en Angleterre, que la plupart des «contacts» de Fuchs avaient déjà fui en zone soviétique d'Allemagne. Fuchs fut transféré de la prison de Brixton à celle de Stafford où il est demeuré jusqu'à sa récente libération.

par ALAN MOOREHEAD HISTORIA octobre 1960

(1) Service des renseignements de l'armée.

(2) Federal Bureau of Investigation (police politique américaine).

(3) On sait qu'en Grande-Bretagne, les véhicules roulent a gauche.

(4) C'est ce qu'on appelle le « spectrographe de masse ».

(5) Service des renseignements de l'armée (2e bureau britannique).