mercredi 4 mars 2020

Julius Evola contre le monde moderne

Julius Evola contre le monde moderne.jpeg« Triste et insensé personnage » pour Umberto Eco, l'auteur du célébrissime Au nom de la rose, « érudit de génie » selon Marguerite Yourcenar, « gnostique » sulfureux aux yeux de certains catholiques qui ne l'ont jamais lu, Julius Evola (1898-1974) a fait l'objet, de son vivant comme après sa mort, des jugements les plus contrastés. A l'occasion de la réédition, dans une nouvelle traduction intégrale, de son livre le plus important, Révolte contre le monde moderne (1), son traducteur retrace une partie de l'itinéraire de cet aristocrate qui a laissé une œuvre énorme, et résume l'histoire de la « réception » d'Evola en France.
À en croire feu Jacques Bergier, prophète, en son temps, avec Louis Pauwels, d'un nouveau « matin des magiciens », « si les nazis et les fascistes avaient triomphé, Evola aurait certainement été le sommet de leur contre-culture ». Affirmation à mettre sous bénéfice d'inventaire, quand on se rappelle les côtés déconcertants, voire délirants, de celui qui fut l'un des nombreux gourous de l'actuel éditorialiste du Figaro-Magazine. Mais l'importance intrinsèque de l'œuvre d'Evola n'a pas échappé à des gens plus sérieux, et même bétonnés de sérieux c'est ainsi que Pierre-André Taguieff, expert en « antiracisme » et pourtant fasciné par la « culture de droite », a pu dire de la pensée d'Evola, en 1986 et à la Sorbonne s'il vous plaît, qu'elle est « dotée de cohérence interne, caractérisée par l'ampleur des perspectives, la hauteur des vues ainsi que par l'étendue encyclopédique des thèmes et problèmes abordés ».
UN DANDY FROID ET MÊME GLACÉ
Lorsque paraît, en 1934, l'édition originale de Révolte contre le monde moderne, Evola est déjà un personnage dérangeant, atypique, inclassable. Né dans une famille de la petite noblesse sicilienne et portant le titre de baron, il a fait ses premières armes littéraires dans des revues animées par l'écrivain catholique Giovanni Papini, puis a figuré, en tant que poète et peintre, parmi les principaux représentants italiens du dadaïsme, juste après la fin de la Première Guerre mondiale. Jeune dandy froid et même glacé, Evola célèbre alors l'abstraction et la netteté inhumaines de l'architecture des grandes métropoles, aux antipodes des débordements du dandysme fin de siècle mais avec une même hostilité radicale à la démocratie. Admirateur des Empires centraux et anti-interventionniste, il n'a que mépris pour l'idéologie des Alliés, ce qui lui vaut cette remarque du futuriste Marinetti : « Tes idées sont plus éloignées des miennes que celles d'un esquimau. » Malgré la très grande liberté d'esprit dont il fait preuve encore jeune, Evola subit inévitablement l'influence de son époque : il fréquente, dans les années 20, les cercles de théosophes et, les disciples de Rudolf Steiner, se tourne lui aussi vers l'Inde et la Chine, censées avoir conservé, à l'état relativement pur, l'héritage des « doctrines traditionnelles ». Il passe alors des journées entières en bibliothèque, lisant toute l'œuvre de Nietzsche, les classiques de l'Idéalisme allemand, les meilleurs ouvrages en matière d'histoire des religions, et même des érudits dont tout le monde a oublié le nom. Très attiré par le monde austro-allemand, ce qui n'a rien d'exceptionnel en Italie, le jeune Evola apprend la langue de Goethe. La maîtrise qu'il en aura plus tard lui permettra de traduire en italien plusieurs essais majeurs produits par la culture germanique contemporaine.
UNE NATURE DE DE GUERRIER
Le goût pour la spéculation n'est cependant qu'un des grands traits de sa personnalité. Sa nature profonde est celle d'un guerrier, et sa « vision du monde » une forme intérieure qui doit s’incarner dans une discipline de vie, non se satisfaire de syllogismes impeccables. Après avoir engrangé en un bref laps de temps un impressionnant bagage de références, Evola anime, de 1927 à 1929, un groupe de recherches sur le domaine de l'occulte, d'où la pratique n’est pas absente : on s'y livre en effet à la « magie opérative » entendue comme une « science expérimentale du Moi ». Ces années sont aussi celles où Evola effectue en solitaire de périlleuses courses en montagne, devenant bientôt un alpiniste confirmé. Le néophyte que pourraient rebuter certains ouvrages d'accès difficile ; aura d’ailleurs tout intérêt à lire, pour commencer, le recueil d'articles intitulé Méditations du haut des cimes, (traduit en 1986), qui contient quelques-uns des plus beaux textes de l'auteur italien. Evola a accueilli avec satisfaction, mais sans enthousiasme, l'arrivée au pouvoir du mouvement fasciste, auquel, par trop étranger aux logiques d'appareil et de pouvoir, il n'adhérera jamais. Il fait son entrée sur la scène politique en 1928, avec un petit livre polémique, Impérialisme païen, qui est révélateur de son manque de sens de l'opportunité. Paru à là veille des accords du Latran (11 février 1929) qui devaient - entériner la « conciliation » entre l'Eglise et le nouveau régime (dont de nombreux dirigeants avaient un passé maçonnique et anticlérical assez marqué), Impérialisme païen tombe comme un cheveu sur la soupe. On lit par exemple dans ce livre qu'Evola refusera de voir réédité de son vivant : « Si le fascisme est volonté d'empire, il sera vraiment lui-même en revenant à la tradition païenne, il pourra brûler de cette flamme qui lui fait encore défaut et qu'aucune croyance chrétienne ne pourra lui donner. » Dès avant la sortie du livre, plusieurs articles d'Evola parus dans Critika Fascista, la revue du « hiérarque » Giuseppe Bottai, avaient déjà suscité une vive réaction du très officiel Osservatore Romano.
MARGINAL DU FASCISME
Tout en nuançant peu à peu ses positions sur le catholicisme, notamment sous l'influence de René Guenon dont il découvre alors les travaux, Evola reste fondamentalement antichrétien, ce qui ne l'empêche pas de se tenir à l'écart de tout anticléricalisme. À l'égard du fascisme également, il persiste et signe quant à l'essentiel, lui reprochant surtout de se montrer trop respectueux, en matière culturelle, des réputations établies et de se contenter d'une « révolution » limitée à la rhétorique. En 1930, il fonde une revue, La Torre, dont le numéro 3 est interdit pour avoir critiqué sévèrement la campagne démographique lancée par Mussolini Dans le numéro 5, Evola écrit, au nom du groupe informel dont il est le chef de file : « Nous voudrions un fascisme plus radical, plus intrépide (…), inaccessible à tout compromis. » C'en est trop pour les vieilles « chemises noires », encore installées dans les hautes sphères du régime, qui obtiennent qu'interdiction soit faite à toutes les imprimeries de Rome de tirer la revue. Ecœuré, Evola n'insiste pas  le dixième et dernier numéro de La Torre paraît le 15 juin 1930.
Jusqu'au bout, Evola demeurera un marginal du fascisme. Celui-ci ne l'intéresse que dans la mesure où il reprend des idées « antérieures et supérieures » à celles dont s'étaient nourris les « faisceaux de combat » de l'immédiat après-guerre les idées de la « grande tradition politique européenne » qui avaient inspiré les régimes monarchiques et, plus tard, les théoriciens de la contre-révolution. Sceptique sur le fond, il n'en donnera pas moins des articles aux publications les plus « dures » du fascisme, celles résolument favorables à une alliance avec l’Allemagne.
UN OUVRAGE ESSENTIEL
En 1934, la parution de Révolte contre le monde moderne est saluée par un grand silence en Italie : les intellectuels fascistes restent interdits devant cette synthèse à ambition exhaustive, remplie de références totalement déroutantes pour eux, empruntées aux cultures les plus éloignées dans le temps et dans l'espace. En revanche, la qualité de l'ouvrage n'échappe pas à un jeune savant promis à un bel avenir, le Roumain Mireea Eliade, ni au poète allemand Gottfried Benn, venu des rangs de l'expressionnisme et très momentanément rallié au nazisme. L’un et l'autre, en effet, en parlent comme d'un livre qui renouvelle toute la problématique de la survie de la civilisation européenne.
L'ouvrage est divisé en deux grandes parties composées chacune de brefs chapitres très denses. Intitulée Le monde de la Tradition, la première partie définit une doctrine des catégories ou principes normatifs de l'esprit traditionnel (la royauté, l'Empire, le rite et le sacrifice, l'initiation et le sacré, les castes, les « jeux », etc.). La seconde, Genèse et visage du monde moderne, développe une « métaphysique de l’histoire », dans une perspective radicalement antiprogressiste et anti-évolutionniste. Evola y expose la doctrine des « quatre âges », enquête sur les origines « hyperboréennes » et sur le sens du matriarcat, passe en revue toute une série de cultures avant d'en arriver à la Russie et à l'Amérique contemporaines, excroissances devenues folles du monde moderne né en Europe et de ses trois péchés capitaux : le matérialisme, l'irréalisme et l'individualisme. Ici comme souvent chez Evola, l'introduction et la conclusion sont des modèles du genre, d'une clarté et d'une cohérence inflexibles.
EVOLA EN FRANCE
Parue en 1972 chez un obscur éditeur canadien et épuisée depuis longtemps, la première traduction française (anonyme, mais due en fait à Pierre Pascal) ne satisfaisait guère « aux exigences de clarté et de correction syntaxique qu'on est en droit d'attendre dans le cas d'un auteur aussi important qu'Evola », comme l'écrit Christophe Boutinau au début de sa récente et remarquable thèse (2). Mais il y a plus grave soit que, vivant à Rome, il lui fût difficile de consulter en bibliothèque des ouvrages français ou traduits dans notre langue, soit qu'il mesurât mal l'ampleur de la tâche, le fait est que Pierre Pascal se permit de traiter l'appareil de notes du livre de façon déplorable et fantaisiste, retraduisant par exemple de l'italien des auteurs français cités par Evola ou des passages d'ouvrages allemands dont il existe pourtant des traductions françaises. Pour ma part, je me suis donné la peine d'aller rechercher toutes les références originales : travail ingrat s’il en est, dont certains traducteurs se dispensent avec la complicité d'éditeurs peu scrupuleux, mais que m'a toujours paru mériter tout livre, brochure ou article d'Evola. Ses lecteurs confirmés apprécieront aussi que cette nouvelle traduction soit suivie d'une bibliographie française (établie par Alain de Benoist) où sont référencés tous les textes et articles de et sur Evola disponibles en français.
La réception d'Evola dans notre pays s'est faite en deux temps et à travers deux milieux qui s'ignorent dans une large mesure. Ont d'abord été traduits des ouvrages spécialisés, destinés au public orientaliste ou amateur de doctrines « ésotériques » (La Doctrine de l'Eveil, sur le bouddhisme, en 1956, ou Métaphysique du sexe, en 1959, dont une nouvelle traduction a paru en 1989). Puis Evola a progressivement
attiré l'attention d'une partie des droites antilibérales. Les premiers contacts entre « évoliens » français et italiens remontent à l'année 1970. Après plusieurs tentatives infructueuses, une étape est franchie en 1977, avec la fondation de la revue Totalité, qui fera paraître 27 numéros sur une période de dix ans, et avec la publication du livre collectif Julius Evola, le visionnaire foudroyé, qui marque l'entrée de l'auteur italien parmi les références majeures de la « nouvelle droite ».
La fondation, en 1982, des éditions Pardès, va accélérer la diffusion des titres « métapolitiques » d'Evola se succèdent en rafale : L'Arc et la Massue (1983) très représentatif de l'éclectisme évolien ; Les Hommes ait milieu des ruines (1984), traité politique ; Ecrits sur la Franc-Maçonnerie (1987), exemple d'antimaçonnisme intelligent : Essais politiques (1988), très précieux pour situer correctement Evola par rapport au fascisme et au nazisme Orientations (1988), introduction idéale à sa pensée ; Explorations (1989), recueil d'articles courts et de lecture aisée. Des années 80 date aussi la sortie d'une biographie discutable mais solide : Julius Evola, l'homme et l'œuvre (1985), par Adriano Romualdi.
Au moment où j'écris paraît en outre une nouvelle édition d'un autre livre d'Evola consacré à un thème toujours actuel : Masques et visages du spiritualisme contemporain (3).
Grâce à un travail tenace et souterrain, l'œuvre d'Evola s'est acquis un public fidèle en France. Désormais, on l'a vu, même l'Université s'intéresse à lui. Il y a la quelque chose de rassurant à long terme, c'est-à-dire sur vingt ans, la qualité finit toujours par payer.
Philippe Baillet Le Choc du Mois Juin 1991 N°41
(1) Editions L'Age d'Homme, 457 p.
(2) Politique et Tradition : l'œuvre de Julius Evola, thèse de doctorat en science politique soutenue à l'université de Dijon le 1er février 1991,582 p.
(3) Editions Pardès, 272 pages.

Toutes les œuvres disponibles de Julius Evola peuvent être commandées aux Editions Pardès, B.P. 47, 45390 Puiseaux.

Chouan du Tyrol Andréas Hofer et le double visage de notre Europe

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Rarement héros populaire fut aussi méconnu en dehors des frontières de sa nation, car le Tyrol est un peuple et une nation. Même les Allemands, surtout les Allemands, se méfient du culte de celui qui fut pourtant un des champions du germanisme, mais reste enraciné dans son terroir. Aujourd’hui le nationalisme et le cosmopolites se conjuguent étrangement pour refuser l’émergence des « patries charnelles », ces réalités de l’ethnie et de la tradition qui se moquent singulièrement des frontières étatiques.
jean Sévillia, en consacrant un livre à Andréas Hofer, pose sans doute plus de questions qu'il ne croit lui-même. De son regard purement historique sur celui qu'il nomme « le Chouan du Tyrol », on peut sans nul doute déduire une réflexion féconde sur les deux voies qui s'ouvrent aujourd'hui à l'Europe.
Le général Béthouart, qui fut naguère au printemps 1940, à Narvik, au-delà du cercle Polaire le « fraternel adversaire » du général Dietl, dont il partageait la passion pour la montagne, devait devenir après la guerre haut-commissaire de la République française en Autriche. Il s'y révéla diplomate hors pair, soucieux d'établir une amitié qui préfigurait l'Europe de demain. Il avait d'ailleurs lui-même consacré un livre au prince Eugène de Savoie, le Prinz Eugen, héros germanique s'il en fut.
Béthouart donc, ce vieux guerrier picard, déclare, le 24 septembre 1950, sur la colline de Bergisel, au dessus d'Innsbrück, alors qu'il faisait ses adieux aux Tyroliens : « Nous avons fait fusiller Andréas Hofer. Aujourd'hui, nous savons que nous avons eu tort. Et, au nom de la grande nation française, j'apporte ici un témoignage de respect et de haute considération pour cet homme. »
Hommage insolite du descendant des anciens occupants à celui qui fut le symbole même de la résistance à la France, ou plus exactement à la conception impériale (et impérialiste) de la France, incarnée par Napoléon et prise en relais par ses alliés allemands, en l'occurrence les Bavarois. On ne se chamaille qu'entre voisins et, en ce sens, la querelle entre Tyroliens et Bavarois atteint des sommets incompréhensibles à qui ne connaît les ressorts cachés et sans doute indéracinables de l'âme des peuples.
Les événements de 1809 peuvent paraître bien lointains. Il font pourtant partie de la préhistoire vivante de notre Europe en gestation.
FEUTRE VERT ET BRETELLES À FLEURS
Jean Sévillia a parfaitement raison de commencer seulement l'aventure de son héros vers la centième page de son livre. On ne comprend rien à Andréas Hofer si on ignore le cadre géographique, sentimental, religieux, historique, de sa révolte. Sans ces explications, il ne serait qu'un bandit d'honneur de western, un hors-la-loi. C'est d'ailleurs l'image fausse que l'on garde de lui, avec son large feutre vert, sa longue barbe sombre et sa culotte de cuir qui libère ses genoux et s'orne de bretelles fleuries. Quand on le sait aubergiste, on imagine quelque enseigne du Cheval Blanc. C'est réduire à un folklore d'opérette cette terrible histoire de sang et de bravoure.
Révisons nos préjugés. Aujourd'hui où le Tyrol du Sud de langue allemande - que Rome nomme simplement « Haut-Adige » - est annexé par l'Italie, posant les problèmes que l'on sait (ou plutôt, hélas, que l'on ignore), on imagine mal que le Tyrol historique comprenait, au contraire, une importante région de langue italienne tout autour de Trente : le quart des Tyroliens ne parlaient même pas allemand et pourtant ce fut la zone la plus favorable à l'insurrection nationale contre les Franco-Bavarois.
Il faut d'abord situer le cadre de cette « chouannerie », alors que de nos jours les Tyroliens, comme les Basques, sont partagés entre deux États.
Leur patrie s'insère entre la Bavière au nord, Salzbourg et la Carinthie à l'est, la Lombardie et la Vénétie au sud, les Grisons helvétiques et le Voralberg autrichien à l'ouest. À l'usage des langues allemande et italiennes, s'ajoute l'emploi du dialecte ladin pour compliquer encore une situation très caractéristique de la richesse ethnique de l'empire des Habsbourg.
Les habitants de Haute et Basse-Autriche sont des étrangers. Vienne est loin, très loin vers l'est. Reste l'empereur. Un principe plutôt qu'un homme. On le verra bien quand Joseph H, souverain « éclairé », prétendra apporter des lumières qui ne sauraient guère convenir à l'un des peuples les plus traditionnels de son empire, chez qui la religion occupe une telle place que même le catholicisme bavarois ici semble tiède. C'est le triomphe du baroque, de la Vierge, des saints protecteurs, des reliques des processions, des pèlerinages. Catholicisme tellement paysan qu'on pourrait y déceler plus de traces de paganisme qu'ailleurs en Europe, tant la religion s'y trouve liée aux vieilles forces telluriques. L'Empire convient à ce peuple, dans l'infinie diversité des constitutions, des lois et des dialectes, qui forment la plus singulière des mosaïques.
Déjà ébranlé par les innovations « modernistes » de Joseph II, le Tyrol va entrer en révolte ouverte quand les Autrichiens cèdent en 1809 le pays aux Bavarois, alliés des Français.
D'où cette cette sorte de chouannerie, dont Andréas Hofer sera le héros.
LE SYMBOLE DU GERMANISME
Dans des montagnes où des dizaines de sommets culminent à plus de 3 000 mètres d'altitude et où le particularisme de chaque vallée s'exacerbe, la résistance va d'autant plus triompher initialement qu'il y existe depuis le début du XVIe siècle des compagnies de tirailleurs qui constituent une véritable armée de milice, selon un principe dont on retrouve aujourd'hui des traces en Suisse et qui s'est perpétué en Autriche, sous la forme folklorique des sociétés de tir.
Ce Tyrol qui est une nation plus qu'une province, va se trouver brusquement confronté au drame de l'occupation française, puis de l'annexion bavaroise.
On a trop occulté ce que furent les réactions de rejet des populations au temps où la France occupait l'Europe. Napoléon poursuivait la volonté expansionniste de Louis XIV. L'ex-royaume se prétendait empire et Bonaparte se voulait héritier de Charlemagne, mais il prenait à son compte la politique d'annexion et d'assimilation de la monarchie puis de la révolution.
Jean Sévillia décrit assez bien les étapes de la victoire puis déjà défaite d'Andréas Hofer pour qu'il ne soit pas nécessaire de s'y attarder. Cette tragédie est brève elle dure moins d'un an, de mars 1809 à février 1810.
Passons sur les horreurs de la guerre. Elle sont inhérente à tout conflit où interviennent des partisans. La Vendée a connu sans doute encore pire. Que les troupes d'invasion soient bavaroises et saxonnes sous un chef alsacien de langue alémanique, le maréchal Lefebvre, ne change rien à l'horreur. Au contraire.
Régent du Tyrol un seul été, Andréas Hofer est capturé dès l'automne et fusillé le 20 février 1810.
Mort en martyr après avoir vécu en héros, le Sandwirt, c'est-à-dire le tenancier du Sandhof, son auberge au nom de sable, est devenu au cours des âges posthumes un véritable mythe, illustrant la vieille devise Fur Gott, Kaiser und Vaterland.
Symbole du germanisme contre la latinité qui devait par la suite annexer le versant méridional de sa patrie y compris son village natal, symbole de l'Autriche contre l'Allemagne, symbole du catholicisme sudiste contre le protestantisme nordique, symbole de la foi et du patriotisme contre la raison d’État, oui, certes, il a été tout cela. Et Jean Sévillia l'évoque très bien, qui insère son personnage dans une grande querelle, celle qui oppose « la philosophie égalitaire, individualiste et laïque née au siècle des Lumières » et « une vision du monde hiérarchique, communautaire et catholique ». D'où le sous-titre de ce livre, qui a l'immense mérite d'être le premier en France sur le sujet : Le Chouan du Tyrol.
L'EUROPE AUX TROIS CENT SOIXANTE-CINQ DRAPEAUX
Mais il faut aussi voir plus loin et projeter le combat d'Andréas Hofer à notre époque, tout en nous référant à la sienne.
Il y avait, et il y a toujours deux conceptions de l'Europe : celle du jacobinisme centralisateur, dont Napoléon a été l'héritier et qui consistait à fabriquer des départements à la chaîne et à confédérer des alliés-clients pour aboutir à un monstre qui sert de modèle secret à l'Europe des technocrates d'aujourd'hui. Cette Europe sans âme n'est plus, alors qu'une étape dans la constitution de la république universelle et cosmopolite. Une telle vision abstraite n'empêchait d'ailleurs pas, voici deux siècles, un fantastique chauvinisme français, qui continuait le rêve louis-quatorzien de porter le fer et le feu au-delà du Rhin. On commence par brûler le Palatinat et on finit par occuper le Tyrol. Napoléon, tout empereur qu'il s'était autoproclamé, restait dans la vieille tradition du Royaume en lutte contre l'Empire. Singulier personnage que ce fils du peuple corse qui fut le continuateur à la fois de la révolution et de la monarchie, tout en travestissant les deux dans un rêve « romain » qui annonçait déjà les pires outrances du fascisme et de la déification de l’État.
En face, il y a le Tyrol, c'est-à-dire un peuple à nul autre pareil, une nation héritière d'une longue histoire, une « patrie charnelle » en un mot, comme aurait dit Saint-Loup. L'Empire, le vrai, confortait de telles identités. Il n'y a guère moins de princes souverains sur leurs propres terres que de jours de l'année. Ce n'est même plus l'Europe aux cent drapeaux, dont parlent certains, mais l'Europe aux trois cent soixante cinq drapeaux, dont la confédération helvétique, avec ses trois langues (et même quatre, si on compte le romanche) perpétue la réalité la plus démonstrative !
Les vieilles terres d'Empire comme l'Alsace ou la Bohême peuvent comprendre mieux que d'autres le geste d'Andréas Hofer. Mais son exemple d'homme libre sur une terre libre peut aussi bien s'entendre en Ecosse ou en Galice, en Ukraine ou en Flandre. Au Moyen-Orient, les pechmergas kurdes sont dans la droite ligne du combat des chasseurs tyroliens d'Andréas Hofer. C'est désormais sur le sol d'Europe, de l'Oural à l'Atlantique, que doit se renouveler le choix essentiel du Sandwirt. Non pas le Tyrol ou l'Empire mais le Tyrol et l'Empire, c'est-à-dire l'Europe.
À toute fédération il faut un fédérateur. Je ne suis pas de ceux qui sourient de la monarchie : je crois que le seul qui puisse aujourd'hui y prétendre sur notre continent se nomme Otto de Habsbourg-Lorraine.
En complément de ce livre sur Andréas Hofer, je viens de lire d'un trait son essai : L'idée impériale, histoire et avenir d'un ordre supranational, édité en 1989 aux Presses Universitaires de Nancy, avec une préface de Pierre Chaunu. Que d'idées à y reprendre !
Andréas Hofer s'est battu pour la liberté du Tyrol. Il s'est battu aussi pour l'unité (dans la diversité) de l'Empire. C'est pourquoi son geste, au-delà de la chouannerie et du sectarisme religieux, s'insère dans le grand combat des identités.
Napoléon, dans un certain sens, voulait faire l'Europe. Andréas Hofer voulait, lui, défendre l'Empire. Aujourd'hui, ces deux idées ne sont pas inconciliables. Elles sont complémentaires.
Jean Mabire Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Jean Sévillia : Le Chouan du Tyrol, Andréas Hofer contre Napoléon, 276 p.Perrin.

Les Français et le Roi sous l'Ancien Régime

La Petite Histoire : Pourquoi les États-Unis doivent leur indépendance à la France

On nous le répète assez souvent, jusqu’à la nausée : les Américains nous ont « libéré » en 1944. Voire même, pour les plus optimistes, en 1917 ! Au-delà du fait que ces affirmations restent fortement à nuancer, surtout pour la seconde, nos amis d’outre-Atlantique oublient trop souvent qu’ils doivent leur propre indépendance à la France. En effet, à Yorktown en 1781, sans l’aide du corps expéditionnaire de Rochambeau et l’intervention décisive de la marine royale, rien n’aurait été possible, et les États-Unis auraient sans nul doute eu une histoire bien différente…

mardi 3 mars 2020

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est...

Au Moyen-Âge, les Allemands marchent vers l'Est....jpeg
Les racines de l'influence germanique en Europe de l'Est remontent au Moyen-Âge, période de la conquête des territoires slaves et de christianisation de leurs populations. De l'utilité de l'histoire pour comprendre l'actualité la plus brillante.
Fait majeur de notre temps - et signe des temps -, la réunification de l'Allemagne réveille de vieilles frilosités. Certains, en effet, s'inquiètent l'aigle germanique ne risque-t-il pas de reprendre son vol ? Et d'attirer, entre ses serres, ces peuples d'Europe centrale et orientale qui, tout à la fois grisés par des rêves d'indépendance en passe de devenir réalité, et confrontés aux dures exigences d'économies à reconstruire, peuvent être tentés de trouver accueillant le giron allemand ? Et, du coup, ne risque-t-on pas d'aller à grands pas vers une Europe sous hégémonie allemande - les vaincus de 1945 réussissant à imposer la loi du mark, grâce à leur écrasante supériorité économique, là où avaient échoué les panzers ? L'histoire ne serait-elle pas un éternel recommencement, puisque, depuis quinze siècles, germanisme est synonyme d'impérialisme ?
Ce catastrophisme fantasmatique se nourrit de vieux clichés, entretenant une vision manichéenne de l'Histoire : depuis 1870, les « bons esprits » n'ont pas manqué pour opposer les finesses de la civilisation latine et la grossière barbarie germanique. Aussi est-il réconfortant de découvrir, chez un historien digne de ce nom, la volonté de s'affranchir des vieux épouvantails. Avec d'autant plus de mérite que cet historien, Charles Higounet, aurait eu de bonnes raisons de nourrir quelque acrimonie anti-allemande : prisonnier de guerre, en 1940, il a découvert la Haute-Silésie contre son gré, dans le cadre d'un Oflag. Mais il a réagi aux coups du sort, en homme de savoir et de réflexion médiéviste, il s'est attelé, grâce aux possibilités de lecture accordées aux officiers prisonniers, à une étude de l'implantation allemande en Silésie au cours du Moyen-Âge. Puis ce passionné de géographie historique a élargi le champ de son étude. Une étude prolongée, bien après son rapatriement sanitaire, en 1943... puisque pendant quarante ans Charles Higounet a accumulé une riche documentation intégrant les travaux des chercheur tant slaves qu'allemands. Il en est né un ouvrage de première valeur, paru en 1986 sous le titre Die deutsche Ostsiedlung im Mittelalter. Ce n'est qu’en 1989 que parut l'édition française, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge. Après la disparition de son auteur. Celui-ci aura eu l'immense mérite de nous apporter une étude aussi sereine que bien informé sur un phénomène-clef de l'histoire de l'Europe : la pénétration et l'installation de populations germaniques dans des régions qui en ont gardé une profonde et durable empreinte, au plan de la culture et de la civilisation.
GERMAINS ET SLAVES FACE À FACE
Au début du Moyen-Âge, l’Elbe délimite les zones de peuplement germanique, à l'ouest, et celles de peuplement slave, à l'est. Hormis quelques épisodiques confrontations, un statu quo est, globalement, observé entre le VIe et le VIIIe siècles. La politique conquérante de Charlemagne, qui l'amène à soumettre la Saxe au prix d'une interminable guerre à forte allure de génocide, met le monde carolingien en contact avec les Slaves. Pour leur imposer le respect des limites de son empire, Charlemagne conduit plusieurs expéditions au-delà de l'Elbe, de la Saale et des forêts bohémiennes, en créant des points d'appui militaires pour constituer une défense avancée.
Cette politique, poursuivie sous Louis Le Pieux, se couvre - c'est traditionnel chez les Carolingiens - d'une justification religieuse : il faut gagner à la vraie foi de malheureux peuples encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Ainsi ont lieu de premiers essais de colonisation et d'évangélisation - ce jumelage devant rester, par la suite, une caractéristique fondamentale de la politique d'expansion du germanisme. Ansgar, nommé par le pape Grégoire IV archevêque de Hambourg en 831, reçoit du même coup les pouvoirs de légat apostolique dans « le pays des Slaves »... à charge pour lui de se tailler son ressort, en terre païenne. Au sud-est, les Bavarois, sur le pas des armées franques, font pénétrer le christianisme chez les Slovènes.
Louis le Germanique, petit-fils de Charlemagne, a une active politique orientale. Il charge Liudolf (dont le nom signifie « celui qui appartient au peuple des loups ») de veiller sur les confins orientaux de la Saxe - et de ce « loup » sortira la maison royale, puis impériale de Saxe. Au sud-est, de premiers efforts de colonisation sont entrepris au-delà de l'Enns. Mais la décadence du système carolingien s'accompagne de dures contre-attaques slaves et des dévastations de grande ampleur accomplies par les Magyars, venus des confins de l'Asie. Ceux-ci ne seront contenus, puis repoussés, que par le petit-fils de Liudolf, Henri 1er l'Oiseleur (916-936), qui prépare la voie à la décisive victoire du Lechfeld (955) remportée par son fils Ottin 1er - une victoire qui permet à ce dernier de restaurer l'Empire au profit de la maison de Saxe, en 962.
La ligne Elbe-Saale-Enns, qui avait risqué de céder sous les pressions slaves et magyares, n'est plus, désormais, un point d'arrêt mais bien plutôt une base de départ pour le Drang nach Osten (la « marche vers l'Est »). En créant une efficace cavalerie lourde, Henri l'Oiseleur a forgé l'arme décisive de la pénétration germanique. Après 965, Otton organise en marches (glacis frontaliers) les pays conquis au-delà de l'Elbe. Mais ses fils et petit-fils, Otton II et Otton III, sont trop fascinés par
leur politique italienne pour consacrer au front slave tous les efforts nécessaires. Vers l'an 1000, l'Elbe est redevenue la fragile frontière du germanisme.
ALBERT L'OURS ET HENRI LE LION
Au XIe siècle, la lutte contre la papauté mobilise toute l'énergie de l'empereur Henri IV (1056-1106). Le scénario est toujours le même : dès que les empereurs, polarisés par les affaires italiennes, sont, du coup, contestés par certains féodaux allemands, les Slaves en profitent pour reprendre l'offensive. C'est seulement à partir de 1125 que le duc de Saxe Lothaire de Suipplimbourg, devenu empereur, relance la marche vers l'Est : il ne cède pas, lui, au mirage italien (lié au thème d'un « empire universel ») et comprend que l'avenir allemand est à l'Est, non au Sud. Il est suivi par un hardi féodal, Albert l'Ours, qui doit à ses conquêtes le titre de margrave de Brandebourg (germe d'un État dont devait sortir l'Allemagne des temps modernes). À la génération suivante, Henri le Lion, le puissant rival de Frédéric Barberousse, pousse ses pions en Mecklembourg. Frédéric, lui, agit en Silésie.
Au XIIIe siècle, le germanisme a atteint la Baltique, l'Oder et la Leitha, englobant les territoires qui s'étendent du Holstein à l'Autriche : Schwerin, Meckelembourg, Brandebourg, Misnie, Lusace. Les entreprises conquérantes des souverains et des féodaux ont ouvert la voie aux paysans et aux artisans. Mais aussi aux moines.
COLONISATION ET CHRISTIANISATION
L'évangélisation des Slaves s'est faite sans douceur. En 1108, l'archevêque de Brème et les évêques de la province de Magdebourg n'hésitent pas à lancer un appel à la croisade contre les païens de l'Est, en promettant le salut aux croisés... mais aussi en les appâtant avec des promesses plus tangibles : « Ces païens sont très cruels, mais leur terre est très bonne elle est riche en viande, en miel, en grains, en volaille, et si on la travaille bien, aucune autre ne peut lui être comparée... O Saxons, Francs, Lorrains et Flamands, ici vous pourrez sauver vos âmes et, s'il vous plaît, acquérir la meilleure des terres pour y habiter ».
En 1147, nouvel appel à la croisade. Lancé cette fois-ci par la plus haute autorité spirituelle de l'époque. Saint Bernard, en effet, voyant le peu d'enthousiasme que manifestaient l'empereur Conrad II et la noblesse allemande pour entendre ses appels enflammés en faveur de la croisade d'Orient (la seconde), se rabat sur une nouvelle proposition : la croisade du Nord, contre les Wendes, aura le même prix spirituel que le pèlerinage armé en Terre Sainte... Il n'y a, affirme le saint homme, que deux solutions « l'extermination ou la conversion ». Il est entendu Albert l'Ours amène 60 000 hommes, Henri le Lion 40 000. De nombreux baptêmes seront obtenus. Mais, à vrai dire, ni très sincères ni très durables.
Plus efficace, en fait, s'avère l'entreprise de colonisation des moines défricheurs. Si, dès la fin du Xe siècle, les bénédictins s'implantent en Bohème et en Pologne, ce sont les cisterciens et les prémontrés qui vont fournir les gros bataillons. Au début du XIVe siècle, soixante-dix abbayes cisterciennes jalonnent les territoires s'étendant de l'Elbe aux confins orientaux de la Pologne. La plupart sont filles ou petites filles de Miromond, quelques-unes sont issues de la maison-mère de Clairvaux. Les prémontrés alignent un nombre comparable de fondations. Créé en 1120 par Norbert, fils du comte de Xanten, ce nouvel ordre a un caractère spécifiquement allemand. Saint Norbert appelé à occuper le siège épiscopal de Magdebourg (1126-1131), ses disciples multiplient les fondations en Brandebourg, puis dans les pays tchèque et morave. Au XIIIe siècle, franciscains et dominicains interviennent à leur tour, pour catéchiser les derniers îlots de résistance.
L'action missionnaire devant s'appuyer sur une logistique, les abbés, ayant souvent reçu en donation des terres incultes, ont besoin de bras pour mettre en valeur forêts et marécages. Les évêques des diocèses orientaux calculent, eux, que l'augmentation du nombre des nouvelles tenures entraînera la croissance du revenu des dîmes. On constate donc, sans étonnement, que les appels à la colonisation ont souvent été lancés par des autorités ecclésiastiques.
Les margraves ont cependant, eux aussi, cherché à attirer les colons, pour étayer leur emprise sur les -pays conquis grâce à de solides noyaux de populations allemandes, au milieu de zones ethniques slaves.
Il faut noter ici que les migrations qui ont porté vers l'Est, aux XIIe et XIIIe siècles, paysans et artisans allemands (mais aussi flamands et hollandais) doivent être replacées dans le cadre du vaste essor démographique que connut l'Europe à cette époque. Essor provoquant les grands défrichements, à l'intérieur des pays d'Europe occidentale, mais aussi les aventures conquérantes des Normands en Méditerranée ou les migrations de Français du Midi, partis peupler et coloniser en Espagne les espaces reconquis sur les musulmans. La faim de terre a même un rôle dans le succès de la première croisade puisque, si l'on en croit le chroniqueur Robert le Moine, nombre de Français ont répondu à l'appel d'Urbain II « parce que la terre qu'ils habitaient était trop étroite pour leur nombre et pas assez productive pour ceux qui la cultivent. »
En Europe centrale et orientale, le mouvement de colonisation germanique s'est porté sur les grandes zones, aux sols souvent difficiles, laissés inoccupés par les Slaves. De vastes forêts, de grandes étendues de friches séparent en effet les territoires mis en valeur par les Slaves. L'installation des Allemands n'a donc pas été forcément ressentie comme une usurpation. Bien plus, certains princes des grandes maisons slaves n'ont pas hésité à faire appel à la colonisation, bien conscients qu'ils étaient des avantages matériels qu'ils retireraient de l'installation des paysans occidentaux. Ainsi, en Bohême, les Premyslides favorisent la venue de marchands allemands à Prague, puis permettent aux Cisterciens et Prémontrés de recruter des paysans de l'Ouest pour défricher les régions montagneuses ; même chose en Pologne et en Hongrie, où les mineurs allemands sont très appréciés.
Les transformations de la société et de l'économie rurale, aux XIIe et XIIIe siècles, ont favorisé le mouvement d'émigration vers l'Est. La pression démographique provoquant le morcellement des tenures et l'affaiblissement des revenus des seigneurs fonciers poussèrent ceux-ci à imposer aux paysans de nouveaux contrats de métayage et de fermage. Incapables de faire face à ces obligations, les paysans les plus modestes hésitèrent peu à partir vers l'Est, où le front pionnier était plein de promesses pour les audacieux.
SOUS L'EMBLÈME DE LA CROIX NOIRE
L'aire de la colonisation germanique a été considérable : Holstein et Lauenbourg, terres d'entre Saale et Elbe, le Brandebourg et ses marches, les pays de la Baltique (Mecklembourg et Poméranie), l'Autriche et les pays alpins, Bohême, Moravie et Sudètes, la Silésie, les pourtours de la Hongrie (Moldavie), la Pologne, la Prusse, la Livonie. Avec, pour ce dernier pays, le rôle déterminant joué par les ordres militaires germaniques : le cistercien Théodoric fonde en 1202 l'ordre des chevaliers Porte-Glaives, recruté en Westphalie, en Allemagne moyenne et au Holstein. Le Pape lui donne la règle de l'ordre du Temple. En 1237, les Porte-Glaives sont intégrés à l'ordre des teutoniques, dont le grand-maître Hermann von Salza entend protéger les marchands allemands de Riga (fondée en 1210), vite devenue grande place du commerce hanséatique vers le nord-est, tandis que se développait aussi Reval (Tallin).
L'ordre à la croix noire quadrille le plat-pays d'une soixantaine de forts châteaux, tandis qu'une ligne de points fortifiés ouvre la frontière orientale. Les heurts avec les Lituaniens sont fréquents et sanglants : en Livonie, sur 20 maîtres de l'ordre teutonique, au XIIIe siècle, 6 sont tombés en combattant les Lituaniens.
En Estonie et en Lettonie, une aristocratie terrienne d'origine allemande crée de grands domaines, en prenant souvent comme noms de famille des noms locaux (les Wrangel, les Uxkull). Ce qui illustre bien le syncrétisme qui, au plan de la civilisation et de la culture, caractérise l'insertion des Allemands dans les pays slaves et baltes.
La présence allemande se manifeste d'abord dans les paysages. Il en reste aujourd'hui de nombreuses traces dans la morphologie des villages et des finages. Les colons allemands ont reçu, lors de leur installation, des lots de terre offerts à la mise en valeur : le manse (appelé Hufe en terre germanique), est l'unité de tenure seigneuriale et correspond, en principe, à la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Il a une étendue moyenne de 16 à 28 hectares.
À part quelques régions, où l'installation a donné lieu à un habitat dispersé ou à des hameaux de quelques fermes en ordre irrégulier, la colonisation allemande orientale s'est essentiellement faite sous la forme d'habitats groupés villageois. Avec deux formes principales d'implantation : les villages-rue (Strassendôrfer) et les villages à place centrale (Angerdôrfer). Le village-rue aligne ses maisons des deux côtés d'un chemin souvent, l'ensemble des habitations et des jardins adjacents est protégé vers l'extérieur par un fossé, des haies, voire un mur. Dans l’Angerdorf, la rue axiale s'écarte en deux bras enserrant une place qui appartient à la communauté, avec un étang, une fontaine, quelques arbres, une pâture pour le petit bétail et, parfois, l'église et le cimetière.
Les Allemands apportent avec eux de nouveaux systèmes de culture, l'assolement triennal, un meilleur outillage (charrue), qui permettent de meilleurs rendements. Une nouvelle civilisation rurale en est née.
L'urbanisation de l'Est porte aussi l'empreinte germanique. Parallèlement aux progrès du front paysan, des villes nouvelles surgissent, dues à l'opiniâtre volonté d'un fondateur. La nouvelle communauté bénéficie de la concession de franchises et d'un droit urbain. Un urbanisme organique établit les villes selon des schémas réguliers et géométriques, l'axe de l'activité urbaine étant la place du marché, le Markt. En bien des cas, les Allemands ne sont pas fondateurs, mais leur arrivée donne au développement urbain une impulsion décisive. C'est le cas à Gdansk-Danzig, où l'installation des chevaliers teutoniques en 1308 provoque un afflux d'immigrants allemands ; les Teutoniques élèvent un puissant château er 1340, développent une nouvelle ville l côté de l'ancien noyau, planifiée autour de son hôtel de ville, édifient une solide enceinte pour protéger greniers et entrepôts alignés au cordeau sur les rives de la Motlava. Du coup, la cité 2 sa place, à partir de 1361, au conseil des villes hanséatiques.
Au plan intellectuel et artistique aussi, la colonisation allemande a porté ses fruits. Le développement d'écoles et d'universités (la plus ancienne. Prague, est fondée en 1348) a lancé un trait d'union entre l'ouest et l'est de l'Europe, en faisant circuler un fonds culturel commun. L'imposante Marienkirche de Danzig, les hautes flèches de Riga et de Reval, les puissants hôtels de ville avec leur beffroi, les halles, les greniers, les murailles et les tours témoignent d'un art de la Baltique où l'utilisation de la brique apporte une signature très originale, d'une sévère majesté.
Les « casernes monastiques » qu'étaient les châteaux des teutoniques ont, eux aussi, marqué durablement le paysage - celui de Marienbourg, résidence des grands maîtres à partir de 1309, étant en soi tout un symbole.
En dressant, au-delà des passions circonstancielles, un bilan serein de la marche vers l'Est des Allemands, Charles Higounet a voulu montrer qu'il y a là un épisode décisif de l'histoire de l'Europe. Un épisode qui a permis - c'est la conclusion de ce grand médiéviste « d'enrichir la communauté européenne ».
Pierre Vial Le Choc du Mois Mai 1991 N°40

Charles Higounet, Les Allemands en Europe centrale et orientale au Moyen-Âge, Aubier, 1989,454 p.

Une espèce humaine «fantôme» hante l’ADN des Africains de l’Ouest

L’analyse du génome de populations d’Afrique de l’Ouest par des généticiens américains révèle cependant l’apport d’une branche disparue de la lignée humaine dont il n’existe pour l’heure aucune trace fossile. Une découverte qui fait ce mois-ci l’objet d’un article fort détaillé dans la revue Science advances et charrie son lot de nouveaux questionnements. Selon ces travaux, menés par les professeurs Arun Durvasula et Sriram Sankararaman, des variations génétiques au sein de l’ADN des Yorubas et des Esan du Nigeria, des Mendé de Sierra-Leone et des Gabonais ne peuvent s’expliquer que par l’héritage de gènes issus d’une espèce humaine archaïque «fantôme» puisqu’on ne les retrouve ni dans le génome d’Homo sapiens, ni dans celui de l’homme de Néandertal, ni dans celui de l’homme de Denisova. Ce qui les amène à cette hypothèse : il y a 50 000 ans, cette espèce d’hominine inconnue a croisé sur son chemin les ancêtres de ces populations ouest-africaines, léguant 2% à 19% de leur patrimoine génétique. Elle serait quant à elle apparue il y a 650 000 ans, mais ce n’est que pure spéculation en l’absence de restes fossiles attribuables à cette autre espèce du genre Homo en Afrique. A moins d’une nouvelle découverte de terrain ?

Quand les Américains bombardaient les villes françaises

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L'Amérique a pour habitude de dénoncer les crimes de ses ennemis pour justifier, en toute bonne conscience, ceux qu'elle commet sur une plus grande échelle.
Après le bombardement d'un abri antiaérien d'un quartier résidentiel de Bagdad, qui a provoqué la mort d'environ quatre cents civils irakiens dans la nuit du 12 au 13 février, les autorités américaines ont prétendu qu'il s'agissait d'« un objectif militaire, un centre de commandement et de contrôle militaire qui adressait directement des instructions à la machine de guerre irakienne ». Et Martin Fitzwater, porte-parole de la Maison-Blanche, a précisé « Nous ne savons pas pourquoi des civils se trouvaient à cet endroit. Mais nous savons que Saddam Hussein ne partage pas notre respect de la vie humaine. En fait, il a montré, en différentes occasions, qu'il était prêt à sacrifier des vies et des biens pour mener à bien ses objectifs de guerre. »
L'Amérique se drape dans les grands principes qu'elle n'a cessé de violer. Faut-il lui rappeler qu'elle a déversé 372 000 tonnes de napalm sur le Vietnam ? Faut-il lui rappeler qu'elle a exterminé plus de cent mille civils à Hiroshima, le 6 août 1945, et quatre vingt mille autres, trois jours plus tard, à Nagasaki ? Faut-il lui rappeler que ses aviateurs ont participé, le 14 février 1945, aux bombardements de Dresde, qui ont causé la mort de deux cent cinquante mille innocents, pour la plupart des réfugiés qui, fuyant les atrocités de l'Armée rouge, avaient cru trouver refuge dans cette ville dépourvue d'objectifs militaires (1) ?
Dans toute l'Allemagne, l'aviation anglo-américaine s'est livrée à des raids de terreur qui consistaient, selon les termes d'un officier britannique détaché au SHAEF (Suprême Headquarters Allied Expeditionnary Force), « à bombarder les grands centres de population, puis à empêcher les secours de les atteindre et les sinistrés de les quitter - tout cela entrant dans le cadre d'un programme général destiné à entraîner l'effondrement de l'économie allemande » et à « saper le moral allemand » (2).
Le français Marc Augier a décrit quelques-uns de ces bombardements dont il fut le témoin « La pluie de phosphore tombait du ciel sous forme de boules rouges et bleues qui se déformaient, s'étiraient comme de la pâte, s'écrasaient sur les toits, ruisselaient dans les rues. Ce fut un autodafé fantastique ... Les femmes couraient dans les rues en flambant mieux que des torches. On brûla les femmes et les enfants allemands comme de la mauvaise herbe ... Les décombres présentaient des témoignages bouleversants sur la magie du feu, en particulier des machines à écrire dont on distinguait fort bien toutes les pièces, mais réduites à la moitié de leur volume initial, sans déformations essentielles, comme les têtes "réduites" par les Indiens du Chaco » (3).
Mêmes massacres, mêmes mensonges
Mais les Américains et leurs alliés britanniques ne se sont pas contentés de pilonner les villes ennemies. Ils ont également bombardé un grand nombre de villes françaises l'agglomération parisienne, Mantes, Rouen, Le Havre, Rouen, Caen, Saint-Lô, Rennes, Brest, Lorient, Nantes, Saint-Nazaire, Royan, Bordeaux, Nîmes, Marseille, la banlieue d'Avignon, Toulon, Nice, Forcalquier, la région de Grenoble, Chambéry, Annecy, Saint-Etienne, Lyon et son agglomération, Montluçon, Le Creusot, Strasbourg, Lille, Lens, Amiens, etc. Si l'on en croit Roger Céré et Charles Rousseau, auteur d'une Chronologie du conflit mondial (4), ces raids aériens ont fait, parmi la population française, 67 078 tués (5), alors que les bombardements allemands sur l'Angleterre, y compris ceux effectués par les V1 et les V2, dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles, ont fait moins de victimes (60 227 morts). Malheureusement, aucune étude d'ensemble n'a jamais été consacrée à cet épisode de l'histoire de France, comme si l'on avait voulu occulter les responsabilités anglo-américaines.
Nantes fut l'une des villes françaises les plus touchées. Elle a subi, en effet, 442 alertes aériennes et vingt-huit bombardements, dont les plus meurtriers ont été ceux de septembre 1943, réalisés à tour de rôle par les Américains et les Britanniques, dont le bilan est de 1 463 morts, dont 629 femmes. Il y eut au total, dans cette ville martyre, deux mille morts, trois mille blessés, huit mille maisons détruites ou gravement endommagées (notamment l'Hôtel-Dieu où se trouvaient huit cents malades, et les plus belles bâtisses du XVIIIe siècle). Sept cents hectares, soit le tiers de l'agglomération, ont été dévastés par les bombes.
La cité dût être abandonnée dès la fm de 1943.
Paul Caillaud, qui a consacré deux ouvrages aux bombardements de Nantes (6), cite une lettre adressée aux autorités de la ville par un aviateur américain de la première guerre mondiale, dont le contenu rappelle étrangement les mises au point de la Maison-Blanche sur les « bavures » de la guerre du Golfe « Les Américains du Nord ne sont pas des sauvages, comme les Nantais pourraient le croire. Ils sont au contraire très humains... Ils ont le culte de la femme (dans le bon sens du mot) et raffolent des enfants. » L'auteur de la lettre cite également les propos radiodiffusés du président Roosevelt, affirmant « que les Américains aviateurs n'atteignent que des objectifs soigneusement repérés auparavant » !...
Si tel avait été le cas, il n'y aurait pas eu 67 000 victimes françaises sous les bombes anglo-américaines. Le bombardement de Lyon est, à cet égard, tout à fait révélateur le 26 mai 1944, quatre cents appareils américains en provenance d'Italie, dont la mission était de détruire les gares de Perrache et de Vaise, ont lâché mille cinq cents bombes incendiaires et explosives en vingt-deux minutes. Si la gare de Vaise fut bel et bien détruite, celle de Perrache ne fut pas atteinte, car, opérant à plus de 4 000 mètres d'altitude, les aviateurs américains se sont trompés de cible et ont écrasé sous leurs bombes des quartiers populaires, des églises, des écoles et l'Institut Pasteur. Il y eut au total 717 morts presque tous des civils français parmi lesquels des sauveteurs victimes de bombes à retardement ! Le même jour, on avait relevé 870 morts à Saint-Etienne.
Le 29 mai, après avoir béni les 432 premiers cercueils qui avaient été disposés sur la place Saint-Jean, devant la Primatiale, le cardinal Gerlier, archevêque de Lyon, s'élevait avec force contre « la barbarie des bombardements qui atteignent surtout les populations civiles ». Et il ajoutait « Il y a moins d'un mois qu'au lendemain des bombardements qui avaient désolé et ravagé l'autre zone, les cardinaux et archevêques de France, se plaçant exclusivement sur le terrain qui est le leur, adressaient à leurs vénérés collègues des nations "alliées" un message les suppliant d'obtenir que soient épargnées, avec un soin plus attentif, les populations étrangères à la guerre et tout ce que le respect de la faiblesse, de la spiritualité, de la beauté doit rendre sacré à tous. Il m'est douloureux de constater que cet appel n'a pas été entendu de ceux qui pouvaient lui donner une efficacité bienfaisante. La guerre a ses nécessités, mais elles ne sauraient aller jusque-là. Au-dessus des exigences de la guerre, il y a, dans une civilisation chrétienne, celles de la morale et du droit » (7).
Roosevelt, déjà, bafouait les principes au nom desquels il faisait la guerre à l'Allemagne.
Jean-Claude Valla Le Choc du Mois Mars 1991 N°38
1) Cf. David Irving, La destruction de Dresde, Art et Histoire d'Europe, 1987. Rappelons également, puisque George Bush a accusé l'Irak de maltraiter les prisonniers de guerre alliés, que les Etats-Unis ont laissé mourir plusieurs centaines de milliers de prisonniers de guerre allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cf. James Bacque, Morts pour raisons diverses, Sand, 1990.
2) Cité par David Irving, op. cit.
3) Sous le pseudonyme de Saint-Loup, Götterdämmerung - Rencontre avec la Bête, Art et Histoire d'Europe, 1987.
4) Séfi, 1945.
5) Céré et Rousseau comptabilisent dans ce chiffre les six mille morts des bombardements alliés du Havre et de Strasbourg en septembre 1944, mais pas celui de Royan, le 5 janvier 1945 (deux mille morts).
6) Cf. Paul Caillaud, Nantes sous les bombardements (Ed. du Fleuve, Nantes, 1946) et Les Nantais sous les bombardements (Aux portes du large, Nantes, 1947. Cet ouvrage contient de très nombreuses photos).

7) Cité par Bernard Aulas, Vie et mort des Lyonnais en guerre 1939-1945, Horvath, Roanne, 1974.

Mythologie et Croyances de l'Egypte antique ( extrait 30 min ) - Accademia

lundi 2 mars 2020

14-18 Quand l'Europe avait choisi de se suicider

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En des termes presque identiques, Marcel Déat et Ernst Jünger ont évoqué les horreurs de la Grande Guerre. La France et l'Allemagne y ont laissé le meilleur de leurs forces vives. Ce fut un immense gâchis dont l'Europe ne s'est jamais relevée.
« Tout autour, sur les collines montent des geysers de fumée, des obus énormes tombent sur les forts, notre artillerie, tapie au flanc des moindres ravins, envoie par rafales de vraies nappes d'obus derrière les hauteurs, vers le nord, sans doute sur des rassemblements signalés par l'aviation. Nous poussons en avant jusqu'à la lisière du bois, mais une série de 150 nous obligent à rétrogader et à nous diluer. Le soir on nous alerte, et nous voilà partis vers le village de Chattancourt, dont les maisons brûlent. L'air est saturé de gaz lacrymogènes, d'extraordinaires lueurs éclairent parfois comme en plein jour ce fond de cuve où nous pataugeons. On nous rassemble aux abords du village, le chef de bataillon, le commandant Thomas, nous explique très brièvement qu'on va contre-attaquer quelque part en avant en direction du bois des Corbeaux. Personne ne sait où sont les lignes ni s'il y en a encore. Nous grimpons, un orage de 150 et de 210 s'abat sur la crête, les compagnies flottent dans le noir sous la pluie des explosifs. Un éclatement énorme m'éblouit, à deux mètres devant moi, je me sens soulevé par le souffle, je fais une pirouette et je retombe la tête la première dans un trou d'obus, le casque amortit la chute, personne n'est touché nous attendons à l'abri d'une espèce de talus qui a été la paroi d'un abri éventré et nous nous apercevons que nous sommes assis sur des cadavres. »
L'auteur de ces lignes, Marcel Déat, est un combattant de 14-18. Il a vécu, pendant quatre ans - une éternité - cette descente aux enfers qui a bouleversé l'Europe il est peu de fracture, dans l'histoire des hommes, qui ait eu une telle portée. Après elle, le monde n'était plus, ne pouvait plus être le même. Les hommes qui ont traversé cela, qui ont survécu à cela, en ont porté, au plus profond d'eux-mêmes, une marque indélébile. « Cette expérience, constate Déat, nous a pour une grande part formés, pétris, façonnés, marqués pour toujours. Car, de vingt à vingt-quatre ans, nous avons été soldats, combattants, et rien que cela. »
Le normalien Déat, confronté à cet examen permanent qu'est la guerre, a vite compris qu'elle est, aussi, l'occasion sans doute unique de remettre les choses à leur vraie place « Nous avions récupéré notre saine animalité, ayant enfoncé et mis en morceaux les écrans protecteurs et les interdits d'une civilisation sans profondeur. Nous n'étions pas du tout devenus des brutes. Nous avions au contraire étonnamment gagné en humanité véritable, mais les tabous factices ne projetaient plus aucune honte sur nos fonctions élémentaires. Nous avions refait connaissance avec notre corps, nous savions ses possibilités [...] Nous connaissions maintenant la vraie fatigue, la vraie faim, la vraie joie de manger et de dormir. Nos sens émoussés étaient redevenus aigus et rapides [...] Le soleil, la pluie, la chaleur, le froid, avaient pour nous une signification neuve. » (1).
JÛNGER, ACTEUR LUCIDE
En face, on a les mêmes réactions. L'Allemand Ernst Jünger, engagé dans la tourmente à dix-neuf ans, quatorze fois blessés, est de ces hommes qui, acteurs lucides de l'événement, en laissent un témoignage dépouillé de tout artifice. Tableau sans concession « Nous avançons en silence, car l'ennemi pourrait être tout proche. Prudemment, avec de longs intervalles afin de pouvoir tirer dans toutes les directions, nous longeons en nous courbant un élément de boyau peu profond où le combat corps à corps semble avoir pris fin par la conquête du boqueteau. C'est un des rares points où la décision finale ait été réellement encore imposée par une mêlée homme contre homme, où chaque combattant a dû regarder son adversaire dans le blanc des yeux, alors qu'il s'agissait de le détruire le plus vite et le plus sauvagement possible pour n'être pas détruit lui-même. Le terrain a été abandonné par les survivants dans un désordre épouvantable et nous fait l'effet, dans le crépuscule, d'une danse macabre subitement pétrifiée. Ce qui s'est passé dans ce coin, à cet instant, le combattant expérimenté est à même de le lire comme dans un livre ouvert. Tous les trous d'obus sont jonchés de grenades à hampes grises et de boules de fer noires sur les parapets, des caisses pleines de grenades dont le contenu s'est éparpillé au moment de les ouvrir fébrilement. Partout dans les entonnoirs se voient de petites dépressions calcinées de la dimension d'une assiette là, les grenades à main ont fait explosion en pleine mêlée l'effet de ces boules de feu qui, en éclatant à cette distance, soulèvent les corps et les font retomber comme des sacs, est bien visible sur les cadavres jetés les uns sur les autres et restés là dans les attitudes où la mort les a figés. Corps et visages sont troués d'éclats, les uniformes brûlés et noircis par les flammes des explosions. Les traits de ceux qui sont couchés sur le dos sont convulsés et les yeux grands ouverts comme devant un cataclysme sans issue. L'épouvante s'est figée en masques hallucinants qu'aucune imagination ne saurait inventer » (2).
PAYSANS POUR-UN MASSACRE
Entre 1914 et 1918, la France mobilisa environ quatre millions de combattants. De tous âges, de tous métiers, de toutes origines, ces hommes furent jetés dans la même fournaise même si celle-ci, selon les dates et les lieux, fut d'une intensité variable. De l'épreuve partagée naît un solide mépris pour les planqués, les embusqués et, plus généralement, pour cet arrière dont l'insouciance, la frivolité, donnent aux permissionnaires l'impression de débarquer sur une autre planète, futile et vaine.
Au front vit une autre humanité, la nation en armes. Elle a pour clé de voûte la paysannerie, qui fournit les trois quarts des combattants. De braves Gaulois, durs à la tâche, qui font corps avec la terre lorsqu'il faut s'enfoncer en elle, pour une interminable guerre de tranchées, après l'inutile « course à la mer » de 1914. Gabions, sacs à terre, caillebotis permettent d'aménager la tranchée, coupée de pare-éclats et de chicanes, avec sa banquette de tir et un parapet où s'ouvrent des créneaux, tant pour le tir que pour l'observation. Vers l'avant s'enfoncent des sapes — postes d'écoute où le séjour est particulièrement malsain. Mieux dotés d'un outillage adapté, les fantassins allemands surclassent leurs adversaires dans l'aménagement des retranchements. Admiratifs, les Français découvrant, après une offensive, les tranchées allemandes, doivent reconnaître que le goût de l'organisation, dont se moquent facilement les Gaulois, a tout de même du bon...
DE LA BOUE JUSQUE DANS LA BOUCHE
Mais les tranchées les mieux conçues résistent mal aux coups prolongés des intempéries. Sans parler des bouleversements que provoquent les pluies d'obus. Aussi les hommes sont-ils condamnés à vivre souvent dans une infâme gadoue « Les boyaux ne sont plus que des cloaques où l'eau et l'urine se mélangent. La tranchée n'est plus qu'un ruban d'eau. Elle s'éboule derrière vous, quand vous avez passé, avec un glissement mou. Et nous sommes nous-mêmes métamorphosés en statues de glaise, avec de la boue jusque dans la bouche » (3).
Même dans un tel cadre, la faim et la soif gardent leurs droits. On attend avec anxiété le pinard, la gnôle, les boules de pain, la soupe (appellation générique pour désigner le plat unique, magma de « barbaque », de patates, de fayots, de riz ou de pâtes - selon les jours trop souvent figé dans sa graisse). Bien heureux quand la corvée de soupe, ayant dû franchir des coins harcelés par le tir ennemi, a pu éviter de renverser les bouthéons chargés à ras bord, de perdre dans des trous d'eau les bidons de pinard et les musettes bourrées de pains.
Il faut vivre, ou plutôt essayer de survivre, en côtoyant l’ignoble. En s'accoutumant à l'inimaginable. « Sur tout le front de la butte de Souain, depuis septembre 1915, les fantassins fauchés par les mitrailleuses gisent étendus face contre terre, alignés comme à la manœuvre. La pluie sur eux tombe, inexorablement, et les balles cassent leurs os blanchis. Un soir, Jacques, en patrouille, a vu, sous leurs capotes déteintes, des rats s'enfuir, des rats énormes, gras de viande humaine. Le cœur battant, il rampait vers un mort. Le casque avait roulé. L'homme montrait sa tête grimaçante, vide de chair le crâne à nu, les yeux mangés. Un dentier avait glissé sur la chemise pourrie, et de la bouche béante une bête immonde avait sauté » (4).
L'indicible. Et cette guerre qui dure, dure... A laquelle on fait face avec fatalisme. Mais aussi avec d'extraordinaires sursauts d'énergie, qui transforment brusquement en héros cet homme que sa famille, ses amis, ses collègues de travail avaient toujours vu comme un père tranquille. Mais c'était il y a longtemps... Dans la vie d'avant...
Bien sûr, il y a les moments et les lieux exceptionnels. Plus que tout autre, Verdun. Où tombèrent, morts, « disparus » ou blessés, 700000 hommes - uniformes bleu horizon et feldgrau confondus. Dans leur sécheresse, des chiffres éloquents. Le 28 février 1916, après deux jours d'attaque au bois des Caures, il reste 98 des chasseurs de Driant, sur 1 200 le 4 mai, la 6e compagnie du 60e régiment d'infanterie contre-attaque sur le Morthomme 143 hommes s'étaient lancés à l'assaut, il en reste 11. Vague après vague, de chaque côté les hommes meurent par grappes, fauchés, écrasés, éparpillés. Qu'elle en a bu du sang, cette terre...
Immense gâchis. France et Allemagne saignées à blanc, le meilleur de leurs forces vives-resté sur les champs de bataille. Et, à travers les deux principaux protagonistes, le cœur même de l'Europe le vieux cœur carolingien atteint au plus profond. Au bénéfice, en fin de compte, de la sanglante utopie marxiste et de l'immonde capitalisme yankee, deux formes d'impérialisme aussi pernicieuses l'une que l'autre, puisque se retrouvant, sur la base de dogmes matérialistes, pour nier l'essence même de l'héritage européen. C'est l'amer bilan que dressa Déat « Nous comprendrions en 1918 que la France, saignée à blanc, n'était plus, malgré l'éclat douloureux de sa victoire, qu'un élément secondaire dans une coalition qui débordait l'Europe, qu'elle avait simplement prêté son sol comme champ de bataille après avoir sacrifié l'élite de ses jeunes hommes, et l'on finirait par se rendre à cette amère vérité que la guerre de 1914-1918 n'avait été autre chose qu'une guerre civile européenne, sottement engagée, et dangereusement arbitrée par l'étranger ».
Mon grand-père, Pierre-Louis Vial, fut un des 1 300 000 soldats français qui ne revinrent pas des combats. Sur une photographie un peu jaunie accrochée au mur de mon bureau, ce grand-père que je n'ai pas connu, engoncé dans son uniforme, a un sourire un peu triste. Il me parle d'un temps où les Européens avaient décidé de se suicider.
Pierre Vial Le Choc du Mois Avril 1991 N°39
1) Marcel Déat, Mémoires politiques, Denoël, 1989.
2) Ernst Jünger, Le boqueteau 125, Editions du Porte-Glaive, 1987.
3) P. Champion, cité dans Jacques Meyer, La vie quotidienne des soldats pendant la Grande Guerre, Hachette, 1966, rééd. 1991,

4) R. Naegelen,  cité dans Jacques

La Petite Histoire : Le génie de Vauban face à l’invasion anglaise


Au printemps 1694, alors que la France est engagée dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, des espions informent Louis XIV qu’une flotte anglo-hollandaise prépare une attaque non loin du port du Brest. Le roi charge alors Vauban de prévenir toute tentative de débarquement dans ce secteur stratégique. Avec extrêmement peu de moyens, grâce à son génie tactique et son sens du commandement, le maréchal va alors faire des miracles en repoussant l’ennemi, qui repart piteusement, allant même jusqu’à dissuader toute nouvelle attaque pour les siècles à venir…

dimanche 1 mars 2020

Maurice Bardèche Nuremberg ou la terre promise

Maurice Bardèche Nuremberg ou la terre promise.jpegKontre Kulture réédite en un volume deux ouvrages de Maurice Bardèche devenus introuvables Nuremberg ou la terre promise (1948) et Nuremberg II ou les faux monnayeurs (1950) Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l'auteur y délivre l'analyse critique la plus fine qui soit du système de domination mondiale qui venait de se mettre en place.
Le présent ne surgit pas de nulle part. Il est de loin en loin dans l'histoire des moments de rupture où se jouent des choses décisives pour l'avenir. Ce sont des époques, au sens où l'entendait Bossuet : on s'y arrête pour considérer, comme d'un sommet, tout ce qui est arrivé devant et après. Y remonter est le seul moyen qui s'offre à l'historien de jeter un tant soit peu de clarté sur les chaotiques événements qui les ont précédés, car, dans l'obscurité de la lutte, une catastrophe se préparait. Et surtout, la compréhension de pareilles époques permet de décrypter les événements qui les ont suivis, jusques et y compris, lorsqu'il s'agit d'une période de laquelle nous n'avons cessé de subir l'influence, les événements présents.
L’époque du tournant
Le moment de la Deuxième Guerre mondiale est pour nous une semblable époque. Les conflits du XIXe siècle, et surtout la Première Guerre mondiale, sont les balbutiements et en quelque sorte les prémisses de l'enfantement du système actuellement dominant. Lors du procès de Nuremberg, c'est un nouvel ordre mondial qui apparaît pour la première fois en plein jour. Maurice Bardèche avait le regard qu'il fallait, et il était, au bon moment, au bon endroit pour voir ce qui devait ensuite rester caché. Bardèche met en question le procès de Nuremberg dans son principe même. Il prophétise ainsi le rôle que jouent le droit et le procès dans la guerre moderne. Il voit ce que cachent les « droits humains » et le pacifisme qui bannit la souveraineté et met la guerre hors-la-loi. Il voit que la profonde raison d'être de Nuremberg n'est pas tant la condamnation des Allemands que la justification des horreurs commises contre eux par les Alliés.
Terrorisme et crime contre l’humanité
La condamnation morale de l'ennemi est indispensable aux embargos et aux blocus qui meurtrissent des populations entières, aux bombardements de villes et de villages, aux démantèlements des infrastructures, aux déportations de masse, aux assassinats et aux viols systématiques. La pratique du terrorisme sous le nom de résistance, l'appel au soulèvement des populations civiles, les ordres, déjà, donnés aux fonctionnaires et aux membres de tout l'appareil policier et militaire de désobéir, tout cela exige l'ouverture d'un procès, tout cela entraîne nécessairement dans le cercle infernal de la lutte contre le terrorisme et du crime contre l'humanité le chef d'État indocile dont le renversement violent est programmé. Il faut réduire l'ennemi à une bête féroce, et si possible le conduire à en devenir une, sous peine de voir condamnée la manière dont on l'a traité. Voilà ce que ce livre venu du passé nous donne à voir de notre temps.
Kontre Kulture, 440 pages, 21 euros www.kontrekulture.com

Damien Viguier Réfléchir&Agir n° 55 hiver 2017

Saint-Loup Le prophète des patries charnelles

Saint-Loup Le prophète des patries charnelles.jpeg
Marc Augier, alpiniste, motard, baroudeur, entré en littérature sur le tard sous le nom de Saint-Loup, vient de mourir dans sa quatre-vingt troisième année. Il a écrit une bonne trentaine de livres consacrés à la guerre, à la montagne ou à l'automobile. Tous sont placés sous le signe de la vie dangereuse et du combat volontaire.
Qu'il affronte les éléments déchaînés, les meutes de chars d'assaut ennemis ou la solitude hostile des grands espaces, le héros de Saint-Loup est un homme qui tire du plus lointain de son sang la volonté d'aller jusqu'au bout. Cette œuvre, marquée par un retour au paganisme ancestral, possède une force peu commune et une unité profonde. De tous les thèmes que traita cet écrivain-aventurier, le plus significatif et aussi le plus nécessaire reste sans doute celui qu'il nomme « le cycle des patries charnelles ».
S'il y eut un écrivain « engagé », selon la formule lancée au lendemain de la guerre par des idéologues en pantoufles, ce fut bien Saint-Loup qui se lança, à corps et âme perdus, dans toutes les aventures de son siècle, le sport, la politique, la guerre, et tira ses livres du plus extrême d'une expérience vécue, faisant de chacun d'eux une sorte de manifeste illustrant, par la vie même de ses personnages, sa propre conception du monde, lentement échafaudée au hasard des rencontres et des combats. Il n'eut jamais l'esprit « gens de lettres », cet écrivain pour qui semble écrite la vieille chanson flamande
« De cuir est ma peau première
D'acier ma seconde peau... »
Nietzschéen
Il vagabonda au Sahara et en Laponie, il parcourut la Biélorussie quand c'était dangereux et la Patagonie quand ce n'était pas à la mode, il passa des paisibles collines de Haute-Provence à l'enfer de fer et de feu de Berlin écrasé par les « Forteresses volantes » alliées, il fut homme de plein vent et de grand risque.
Emergeant du Gotterdämmerung, le crépuscule des dieux, il dédia, plus que jamais, toute son œuvre à l'exaltation du « surhomme », faisant sienne la volonté de puissance et l’anti-christianisme résolu du vieux Nietzsche, après avoir été le compagnon de Jean Giono au temps des rencontres du Contadour.
Lyrique, mystique même, mais organisé et têtu, Saint-Loup ordonna son œuvre avec la rigueur géométrique d'un bâtisseur médiéval.
Cette œuvre comprend une demi-douzaine de romans et de reportages sur la montagne et le ski, une trilogie sur les géants de l'automobile, une dizaine de récits épiques sur la seconde guerre mondiale, où il a réussi à conjuguer magnifiquement la poésie et l'histoire, et enfin cette évocation des «patries charnelles » qui sont peut-être ce qu'il apporte de plus original à la famille politique où les événements du dernier conflit l'ont un peu injustement enfermé.
Dans un milieu qui, par irréflexion et par habitude, a toujours confondu les notions différentes de patrie, de nation et d’État, il a le mérite de poser un problème capital, essentiel, incontournable, sans se soucier des réactions que peuvent provoquer quelques siècles de centralisation monarchique, napoléonienne ou jacobine. Écologiste intégral, il estime que la Nature a créé un environnement imprescriptible, minéral, végétal et animal (c'est-à-dire aussi, bien entendu, humain) dont les forêts et les peuples portent témoignage.
Les nouveaux cathares
Ce visionnaire se veut aussi scientifique que littéraire ; s'il se laisse souvent emporter par le torrent de son lyrisme, il défend la cause des ethnies menacées avec la rigueur exigeante d'un matérialisme éclairé. Il est sans doute aussi darwinien que nietzschéen.
À l'appui de cette véritable hantise, rendue encore plus aiguë par l'apparition inéluctable de ce que Gobineau appelait « le monde gris », il va se lancer dès 1969, au lendemain de la pseudo-révolution de mai 68, prélude du libéralisme pleurnichard actuel, dans une série de livres consacrés aux nations « minoritaires » et « interdites » en lutte pour leur survie.
Le coup d'envoi fut donné superbement par les Nouveaux Cathares pour Montségur, saga occitane, qui connut un succès indéniable.
L'année suivante, il quitta l'hexagone pour le Proche-Orient et publia Le Sang d'Israël.
Ce livre fut suivi en 1971 par Pas de pardons pour les Bretons. Il songea alors à des ouvrages sur les Basques, les Corses, les Flamands, les Alsaciens, les Bourguignons, les Normands, mais le temps lui manquait pour ses enquêtes dans les milieux autonomistes. Il craignait aussi un peu de se répéter. Aussi La république du Mont-Blanc, son dernier livre, paru en 1982, termine-t-il la série et nous apparaît aujourd'hui comme une sorte de testament.
S'inspirant très largement des pérégrinations de l'Allemand Otto Rahn, qui avait écrit avant la guerre Croisade contre le Graal et surtout La cour de Lucifer Saint-Loup donne une interprétation toute personnelle de l'aventure cathare, dans laquelle il décèle l'influence des Wisigoths et la survie de la religion germanique primitive. Dans un Languedoc complètement transposé par le mythe fondateur qu'instaure le romancier, s'affrontent entre 1937 et 1968 des héros qui sont autant de porte-parole de l'auteur. Ses hérétiques se veulent aussi et surtout des patriotes occitans, conscients de posséder une langue, une culture, un esprit fort différents du mode de vie que veulent leur imposer depuis le XIIIe siècle les gens du Nord. Ce livre est celui de la grande revanche contre Simon de Montfort.
Il s'inscrit dans le cadre des événements tragiques de la Seconde Guerre mondiale et nous y découvrons de singuliers miliciens, qui ne sont certes pas « catholiques et français toujours », comme le proclamait naguère un pieux cantique fort tricolore. Leur seul drapeau est le sang et or, brandi autrefois par les seigneurs « toulousains » devenus « faydits » lors de la défaite de leur pays.
Leurs héritiers interprètent à leur manière la « révolution » de 68 et ce n'est pas la moindre originalité de Saint-Loup de nous donner une lecture régionaliste, ésotérique et écologiste, d'une prise de conscience qui pour lui ne saurait être parisienne et encore moins cosmopolite.
Le succès de ces Nouveaux cathares pour Montségur et aussi la mode du temps poussèrent alors Saint-Loup à écrire Le Sang d'Israël qui semble avoir aujourd'hui quelque peu vieilli. Autant le personnage de Yehuda
Preuss, le conquérant juif qui veut bâtir envers et contre tout le Grand Israël, possède beaucoup de force et reste actuel, autant le faible et équivoque Ghaleb préfigure mal la dureté et la longue patience de la résistance palestinienne. Chantre des « patries charnelles », Saint-Loup n'a pas alors saisi dans sa totalité le drame de deux peuples irréductiblement opposés sur la même terre, puisque le douloureux problème des territoires occupés n'existait pas quand fut écrit ce livre, où les Israéliens ressemblent fort aux pionniers décrits par Koestler.
La république du Mont-Blanc
Pas de pardons pour les Bretons est un gros bouquin qui mélange hardiment l'histoire du mouvement Breiz Atào, les exploits clandestins de la société secrète Gwen ha Du, l'action du Bezen Perrot et tout un univers de fiction et de légende, d'où émergent les chevaliers de la Table Ronde, l'enchanteur Merlin et les terroristes irlandais du Sinn Fein et de l’IRA venus donner un coup de main à leurs frères armoricains.
La découverte de l'univers mental des Bretons par un écrivain sympathisant de la cause autonomiste, mais qui reste un étranger, mi-Auvergnat et mi-Vendéen, apparaît assez révélateur des invisibles frontières qui séparent les peuples de l'hexagone.
La république du Mont-Blanc est sans doute le meilleur livre de la série des patries charnelles car, sur ses vieux jours, marqué par de dures épreuves, contraint au silence par un éditeur qui désapprouvait ses hardiesses imprudentes, Saint-Loup nous a livré le plus exaltant et aussi le plus outrancier de son message.
Nous quittons le « reportage » dans les milieux autonomistes, pour tomber dans la science-fiction selon un procédé cher au Jean Raspail du Camp des Saints, au Philippe Gautier de La Toussaint blanche ou au Philippe Randa de Poitiers demain...
Cette libre république, c'est celle dont rêvent quelques montagnards originaux et fraternels, qu'ils soient de la Savoie « française », du Val d'Aoste « italien » ou du Valais « suisse ». Rejetant Paris, Berne et Rome, ils finissent par placer la capitale de leur arche de salut au sommet même du Mont-Blanc.
La description du monde moderne qu'ils refusent est d'une rare violence de ton. La Table Ronde a eu un grand courage de publier ce livre quand les Presses de la Cité se récusèrent. Grâces en soit rendues à Roland Laudenbach.
Restaurant leur langue commune, le « saxel », ces hommes et ces femmes retrouvent dans un très lointain passé les liens qui unissent leurs communautés montagnardes. Ils sont décidés « à effacer les nations et à en faire ressurgir les patries qu'elles contenaient et emprisonnaient ». Ils veulent aussi affirmer l'origine burgonde, donc germanique, du sang qui coule en leurs veines.
La rupture avec la société de consommation ne va pas sans violence, d'autant qu'il est établi une « frontière altimétrique » destinée à isoler tous les hors-la-loi qui refusent le monde de l'argent et du métissage.
Ces nostalgiques du duché de Savoie et du royaume de Bourgogne vivent et se battent dans un environnement alpestre que Saint-Loup dont le meilleur roman s'intitule Face Nord - connaît mieux que personne. Jamais la grandeur tellurique des sommets et des glaciers n'a été décrite avec tant de force.
L’ultime message
Les hommes libres doivent défendre leur république les armes à la main. Leur seul avenir est en altitude. Tout le livre est le récit d'une montée, d'une ascension à la fois guerrière, familiale, spirituelle. Pour défendre leur identité biologique, ils vont devoir vivre au-dessus de 3 000 mètres.
On est alors arrivé au milieu du livre. Et tout bascule dans un récit des temps futurs, revus par Saint-Loup le prophète.
Les années défilent sur un rythme haletant. Les « républicains » du Saxel, soumis aux implacables lois de la sélection naturelle, incarnent une nouvelle race chez qui a disparu tout complexe de culpabilité. Ils ont abandonné les refuges pour des igloos. Les jeunes générations ont retrouvé l'homme primordial, d'origine polaire. La communauté, pourtant, s'amenuise, même si ces véritables mutants développent « une morphologie surhumaine ».
Leur destin, ils le trouveront finalement au sommet même du Mont Blanc, à 4 807 mètres, tandis que le reste du monde disparaît sous la neige et la glace d'un brutal changement climatique. Ils ne sont plus qu'une vingtaine de survivants sur le sommet désormais inviolé, devenu temple de la sagesse et de la mort.
L'enfant qui vient au soleil, sur le point géodésique le plus élevé d'Europe, inaugure l'ère du Verseau qui verra, sans nul doute, le triomphe de la vie.
Tel est, par-delà sa récente disparition, l'ultime message de Saint-Loup. Ainsi se termine l'œuvre d'un grand visionnaire.

Henri Landemer Le Choc du Mois Février 1991 N°37

Le banquet Grec aristocratique