mercredi 27 janvier 2021

Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 4/5

  

Paix et Guerre. pacifisme, bellicisme et « Machtpolitik »

Bien que la politique ne s'identifie jamais totalement à son fondement, elle ne se subordonne de bon gré à celui-ci que dans les situations exceptionnelles ou de crise, quand elle adopte le mode radical des armes et se prolonge dans leur langage et par leur voix. Or, si la paix intérieure est favorisée par le primat de la politique qui monopolise légalement la violence, et si la paix extérieure est garantie par la logique de la puissance et l'utilisation légitime des moyens qui la servent, la paix en général est érigée sur le fondement de la politique.

La paix ne peut renier les moyens de la politique. Le pacifisme ne peut composer avec le refus moral de la violence. L'un et l'autre doivent admettre à contrecœur, la légitimité de l'usage de la force, car elle ne trouve jamais sa fin en elle-même. Le fondement de la force ne doit pas être identifié avec le primat de celle-ci sur la politique. L'équivoque et cette confusion n'ont rien de terminologique. En fait, on peut désigner par bellicisme le primat des armes sur la politique, et par militarisme la politique et l'idéologie qui servent le but attribué à ce primat.

En fait, si le primat des armes assure la défense, le primat de la politique doit assurer la sécurité. La défense est garantie par une logique de la force, la sécurité par la logique des équilibres et des alliances : la première juge et spécule sur la menace actuelle et directe, la seconde sur la menace potentielle ou virtuelle. La politique de puissance, « Machtpolitik » ou « Power politics » relève du réalisme et non du bellicisme. Celui-ci et celle-là sont sous-entendus par des conceptions différentes de la paix et de la guerre : pour la politique de puissance, la paix et la guerre sont des moyens et des modalités particulières du gouvernement politique, les formes et instruments d'une politique intégrale ; pour le bellicisme, la paix est une préparation au « jugement de Dieu ». Les deux doctrines s'accordent mutuellement pour reconnaître que le pouvoir est la chose qui demeure et résiste, qui perdure par nature, l'éternel Léviathan tout à tour sourcilleux ou démoniaque ; pour reconnaître que la dialectique de la guerre et de la paix fonde le devenir de l'histoire.

Déduite de la théorie des relations internationales, la politique de puissance évoque l'état de nature, l'absence de tribunaux et de lois, mais elle ne dévalorise nullement la paix au profit de la guerre. Elle apparaît comme la doctrine des souverainetés, toujours solitaires dans l'affirmation impitoyable et romantique de leurs droits et de leur indépendance, qui acceptent la provocation sans la subir et sont prêtes, à tout moment, à l'escrime et au duel.13

La paix n'exclut ni les querelles ni les litiges. Elle n'étouffe point les échos pathétiques des craintes devant le risque, l'épreuve de force et son verdict. Dans sa version nationaliste ou impérialiste, et dans les moments les plus sombres du calcul, la « Machtpolitik » convertit son pessimisme en une sorte de frémissement audacieux et viril devant le heurt des peuples et des nations. Tout en admettant le caractère universel de la lutte pour la puissance, la paix se conçoit comme la garantie du plein développement des virtualités d'un peuple. Le « Volksgeist » exalte l'identité communautaire, à laquelle sont également nécessaires la force et la culture qui s'épousent dans la grandeur de la puissance. Le bellicisme, en revanche, dévalorise la paix et exalte uniquement la guerre. Il est une sorte de régression irrationaliste par rapport aux conceptions pondérées et modérées de l'agir historique et du travail des sociétés. Selon cette doctrine, la paix a un signe essentiellement négatif. Elle est un affaiblissement et un appauvrissement des facultés originelles de l'homme, que la guerre requiert et dévoile dans son ardente et sanglante splendeur.14 Pour les conceptions cycliques et palingénésiques du cours de l'histoire, fondamentalement organicistes, la guerre est vigueur et recommencement. Elle est l'accouchement tragique du nouveau.

L'habitude de la paix n'apparaît que comme dissolution et chute, maladie et ruine. Chez Machiavel, se trouve une analyse précise de la vulnérabilité humaine et politique, de ses effets et influence idéologico-psychologiques sur l'existence et la continuité du pouvoir. « Non seulement les peuples sortent renforcés de la guerre, mais, de plus, les nations, qui sont en elles-mêmes hostiles les unes aux autres, trouvent, grâce à la guerre à l'extérieur, la paix au dedans »15.

Nous repérons ici, comme le souligne pertinemment A. Philonenko une critique sans nuances de l'individualisme moral et de ses revers philosophiques, de l'universalisme cosmopolite et de l'humanitarisme abstrait, doctrines sans substance éthique et, en leur fond, illusoires et utopiques, sources de renoncement et de rêveries. Le projet de paix perpétuelle de Kant en fournit un exemple éclairant, car la notion d'humanité suppose l'effacement et l'abolition radicale de l'hostilité et de la relation d'ami et d'ennemi dont l'actualisation ultime préside au déclenchement de la guerre et à la négation existentielle de l'autre (au sens politique du terme). Doctrines incapables enfin, de suggérer l'engagement et l'intégration dans une totalité ; totalité qui est la forme propre de l'individualité historique des peuples en lutte perpétuelle entre eux ; et cela en raison de l'opposition et du divorce entre raison et histoire ; en raison de la dichotomie spéculative entre, d'une part, le monde des idées, inscrites dans la perspective d'une histoire universelle où s'affrontent les grands concepts et les grands systèmes, protagonistes de la lutte philosophique, et, d'autre part, le monde des événements toujours sanglants et singuliers où les nations connaissent par les conflits, les contraintes inéluctables des volontés déchaînées ainsi que les entraves et limites d'une nature, réfractaire ou hostile à la maîtrise de l'homme.

Cette opposition, Hegel la résoudra par le mouvement de réalisation et d'intérioration, providentiel, de l'universel dans le réel ; mouvement procédant, quant à la philosophie de la guerre, de la triple conversion et réconciliation :

    - de la raison dans l'histoire,

    - de la raison dans la volonté (étatique),

    - de la volonté dans la décision (ou verdict de l'acte de guerre).

Ce qui, en résumé, fait de la guerre, essence ultime de l'État, non seulement le lieu héroïque de la décision, mais aussi le champ où se dénoue le sens de l'histoire et le foyer éclairant l'authentique moralité de l'individu. C'est à travers la guerre et la violence politique qu'elle déchaîne que l'État se dévoile comme entité historique et rationnelle et que l'individu, qui ne peut avoir d'existence vraie qu'au sein d'une communauté, devient un être authentiquement libre car il accepte de vouer sa vie au sacrifice suprême pour le bien de sa cité. Il accède, par cet acte tragique, à une forme supérieure de courage : le courage militaire différent, en sa nature, du simple courage individuel, et qui lui permet d'atteindre, par l'identification à son État, « l'intégration dans l'universel ».

La formule foudroyante et grandiose par laquelle Hegel résumera la synthèse de ses vues, déjà énoncée par Schiller dans son poème Résignation, est : « Die Weltgeschichte ist das Weltgericht », ou l'histoire du monde est le tribunal du monde, le lieu du jugement ultime des peuples et des nations. La vulnérabilité organique appartient aux cycles vitaux de la nature ou de l'espèce; la vulnérabilité morale, au manque des qualités essentielles, de fermeté et de vertu ; la vulnérabilité politique, à la preuve, pour le pouvoir, de son incapacité à répondre à la demande naturelle de sécurité.

La ruine du pouvoir a sa racine dans cette absence de qualité politique qui réside dans la perception de l'essentiel : dans la blessure morale du citoyen égaré et sans protection, face au danger couru par sa cité, et dont l'infidélité conduit à l'éclatement des fondations de l'État. Point de trace de bellicisme, donc, chez Machiavel. Réalisme et désenchantement dominent dans son œuvre, pleinement et amèrement. Mais y transparaît, dans sa nudité, toute sa préoccupation pour la raison d'État, sa loi sécularisée et son calcul rationalisant. Son regard perce jusqu'à l'intérêt essentiel : la sécurité, la conservation et la durée du pouvoir.

Notes annexes

Note 1 : Le Linkage

Cette liaison anticipatrice entre les différentes formes de la politique et les modes subtils et conjoints du jeu diplomatique n'atteignent certes pas la complexité moderne du linkage.

Par ce terme, on peut entendre, aujourd'hui, la partie stratégique globale menée par des acteurs paritétiques à partir d'atouts et d'objectifs définis, et orientée par le transfert croisé de gains et de pertes -- donc de défis et de risques politico-stratégico-économiques -- d'un secteur à l'autre du marchandage (bargaining process) ou d'un échiquier à l'autre de la négociation.

Cette partie, qui inclut la manipulation de tous les termes de la rivalité, donc des tensions et des crises, inclut nécessairement le chantage ou la violence, ouverts ou simulés, dans un jeu à issues incertaines et à forte indétermination de fond. Elle vise à lier et redéfinir les différentes hiérarchies politiques, fonctionnelles et sectorielles, du poker hégémonique.

Au-delà même des gains substantiels, difficiles à mesurer dans l'immédiat, il s'agit de gains d'autorité, de prestige, ou du leadership ; donc de gains hiérarchiques et de système ayant pour but de modifier les règles du jeu et d'imposer un « gap » diplomatique en matière de négociation.

Le linkage est la figure novatrice et toute récente de la capacité, propre aux grandes puissances, de contenir réciproquement la fonction perturbatrice de la violence à l'intérieur de certains seuils d'affrontement ; de manœuvrer par échiquiers économiques, politiques et stratégiques distinguant, superposant et liant globalement, selon les cas et les circonstances, mais aussi selon les acteurs et les théâtres, les trois logiques de :

    la coopération-compétition (USA, Europe,,Japon)

    la compétition-rivalité (USA, URSS, Chine)

    la rivalité-confrontation virtuelle (pays à vocation hégémonique USA-URSS et sphères relatives des pays hégémonisés ou dominés).

Cet accroissement du pouvoir global de négociation, par rapport à tous les autres acteurs du système, est une modalité d'affirmation nouvelle de la puissance, discrète mais non moins bouleversante. Elle comporte une redistribution des cartes du jeu et des zones d'influence, un reclassement des hiérarchies antérieures et redéfinition de la carte géopolitique.

Les souverainetés de certaines unités politiques en sont d'autant limitées ou affectées qu'elles en sont amoindries ou vidées de substance, tant sur le plan inter et supra-étatique (ex. négociation stratégique) que sur celui des rapports transétatiques (négociation économique).

Le cas extrême est celui d'une véritable « délégitimation » politique, à répercussions et effets infra-étatiques (ex. négociations et échanges de coopération et sécurité, bilatéraux ou collectifs, ayant pour but de renforcer ou affaiblir, stabiliser ou déstabiliser un régime). A partir de ce seuil, nous quittons insensiblement le terrain du linkage, comme partie stratégique globale entre acteurs paritétiques, pour entrer dans le domaine hybride de l'influence, pression et ingérence, exercées sur des acteurs mineurs ; un terrain plus restreint pour des situations très singulières.

Le cas de dé-légitimation politique, résultant de l'action d'une main étrangère, est le propre d'aires de pouvoir hégémonisées et secouées par des crises internes. Les souverainetés des acteurs concernés sont, de ce fait, limitées.

Tous les phénomènes politico-idéologiques gravitent alors dans une orbite intégratrice, politisée et à consensus élargi, qui est celle de l'alliance ou bloc cautionnant ou sanctionnant les options collégialement adoptées ou unilatéralement imposées de façon autoritaire, sinon militaire.

Note 2 : L'ami et l'ennemi 16

La distinction de fond, autonome, originelle et non dérivée, « à laquelle peut être rapporté tout l'agir politique au sens spécifique » et, de ce fait, « les actions et motivations politiques », est la distinction d'ami (Freund) et d'ennemi (Feind). Il s'agit là d'une « définition conceptuelle, d'un critère et non pas d'une définition exhaustive ou d'une explication du contenu ».

En tant que principe d'identification catégorielle de l'altérité, irréductible à d'autres antithèses, sa signification ne réside pas uniquement dans « l'indication du degré d'intensité extrême d'une union ou d'une séparation, - d'une association ou d'une dissociation », mais elle est un référent capital pour les conséquences pratiques qu'on peut en tirer, tant sur le plan stratégique que tactique. Ainsi, la connaissance et la compréhension correcte de cette distinction radicale conduisent à la conclusion, également radicale, selon laquelle, « dans le cas extrême, sont possibles avec lui (l'autre, l'étranger, der Fremde) des conflits qui ne peuvent être décidés ni par un système de normes préétablies, ni par l'intervention d'un tiers "non engagé" et donc "impartial" ».

Omniprésence virtuelle du conflit, donc de l'hostilité radicale du couple ami-ennemi que la guerre actualise. C. Schmitt en déduit que « seulement celui qui y est directement engagé peut en finir avec le cas conflictuel extrême ; en particulier, celui-ci seulement peut décider si l'altérité de l'étranger, dans le conflit existant concrètement, signifie la négation de son propre mode d'existence ; donc, s'il est nécessaire de se défendre et combattre pour préserver son mode de vie propre et spécifique ».

À suivre

L'Egypte pharaonique: aux origines...

Les cathares ressuscités

 Bernard Antony nous surprendra toujours. Estimant que l’histoire des guerres cathares dans le midi est souvent instrumentalisée au service de causes toutes plus ou moins antichrétiennes, il a entrepris de se pencher lui-même sur ces événements du début du XIIIe siècle, en assimilant l'ensemble de la bibliographe.

Le travail effectué par le fondateur du Centre Charlier est formidable. Il connait toutes les sources d’époque, qu’il cite de première main, pour son lecteur, souvent en les comparant l'une à l'autre et il parvient, grâce au travail des historiens contemporains, à restituer le fil chronologique de l’histoire, qui a vu se dresser finalement la France du nord contre la France du sud.

Les princes du sud, lointains vassaux du roi de France, préservaient jalousement leur indépendance, à l’image du célèbre Raymond VI, Comte de Toulouse, qui passa le plus clair de son existence à louvoyer pour conserver ou retrouver sa belle ville.

L’occasion de la guerre est religieuse. Dans la France du sud-ouest les hommes d’Église sont inquiets devant la prolifération de l’hérésie cathare. Le pape Innocent II, l’un des plus grands papes de l’histoire de l'Église, s’adresse au roi de France, Philippe Auguste, qui est occupé à combattre l’empereur Othon (qu’il vaincra à Bouvine en 1215). Le roi se contente de laisser prêcher la croisade dans son Royaume contre ceux que l'on appellera à tort les Albigeois. Malgré la piété de chevaliers prêts à tout pour la cause du Christ, cette croisade aurait pu très facilement tourner en eau de boudin, les chevaliers venant du nord guerroyer quarante jours et la plupart s’en retournant ce délai passé. Mais il se trouve que de la troupe hétéroclite des croisés émerge un personnage formidable, d’une grande piété, d'une ardeur guerrière à nulle autre pareille, qui se révélera à l’usage un redoutable stratège et même un conquérant conscient des enjeux juridiques de sa conquête. Il s’agit bien sûr de Simon de Montfort, que l'on caractérise d’un mot qu’il n’a jamais prononcé : « Tuez-les tous, Dieu reconnaitra les siens ». Bernard Antony n’hésite pas à réhabiliter le personnage, estimant que ses accès de cruauté étaient largement partagés par d’autres féodaux. Voici par exemple la déclaration de Raymond Roger, Comte de Fox, l'un de ces grands féodaux avec lequel Montfort ne cessa d‘avoir maille à partir. elle a lieu durant le quatrième concile de Latran, l'un des plus grands conciles de l’histoire de l’Église, Raymond Roger s’exprime face aux Peres conciliaires : « Quant à ces brigands, éclate le Comte de Foix, quant à ces traitres et ces parjures, qui, porteurs de la croix, sont venus me ruiner, aucun ne fut pris par moi ou par les miens qu’il ne perdit les yeux ou les pieds, les poings ou les doigts. Et je me réjouis de ceux que j’ai tués et massacrés, comme j’ai regret de ceux gui ont pu échapper et s’enfuir ». Voila, de manière absolument officielle le discours d'un des principaux tenants de la cause albigeoise. Bernard Antony nous donne la réponse du pape, très modérée : « Tu as fort bien exposé ton droit, mais le nôtre tu l’as amoindri quelque peu. Je m’informerai de ton droit et de tes mérites, et si ton droit est bon, quand Je l’aurai vérifié, tu recouvreras ton Château tel que tu las livré ». Contrairement à l’opinion courante, face à la puissance du roi de France et face aux succès de son homme lige Simon de Monfort, la papauté a toujours défendu l’ordre féodal, qui était le droit de l’époque, contre l’ordre national naissant. L’un des paradoxes de cette guerre qui fut peut-être la première guerre nationale, avant la guerre de Cent ans, c’est de constater que le Seigneur pape, au nom de l’équité et du statu quo défendit Raymond VII et lui rendit sa bonne ville de Toulouse, contre les revendications des Montfort et du roi de France.

Et l’inquisition ?

Bernard Antony, après nous avoir conté les différentes phases de cette guerre, pose le problème de l’inquisition, en refusant l’argument facile de l'anachronisme : « Il peut y avoir aussi, en contrepoint du danger de l’anachronisme, une erreur contraire la relativisation voire la justification d’injustices ou de crimes du passé au nom du vieil adage : « autres temps (autres pays), autres mœurs ». Cet adage ne peut être qu’un constat, pas un principe de justification. » L’inquisition pose le problème de l’enrégimentement religieux de toute une société, dans laquelle, depuis le quatrième concile de Latran, « tout homme de plus quatorze ans et toute femme de plus de douze ans devra désormais jurer d’être fidèle à l’orthodoxie catholique et de dénoncer les hérétiques. Et seraient suspects d’hérésie et sur lesquels devraient veiller leurs prêtres, tous ceux qui ne se confesseraient pas et ne communieraient pas trois fois l’an, a Noël, à Pâques et à la Pentecôte ». Peut-on utiliser la violence pour le bien de la foi ? Peut-on admettre que le tribunal de l’inquisition soit le garant de la foi des humbles ? Il faudrait pour que cela soit envisageable, que la fin justifie les moyens, ce qui, en christianisme, on le sait, n'est pas possible.

Bernard Antony, Pour en finir avec le « pays Cathare », Atelier fol’fer collection Xenophon, 272. 23 €.

Abbé G. de Tanoüarn Monde&vie 7 octobre 2020

mardi 26 janvier 2021

Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 3/5

  

Subordination à un seul pouvoir et à une seule autorité, tel est le critère affermi et le prix affiché. Il pensait, en somme, à des types d'unité en mesure de vivre politiquement; à des États solides, administrativement et militairement ; à des types d'unité assez vastes afin, essentiellement, de pouvoir se défendre. L'extension des dimensions est imposée, à ses yeux, par les enjeux de la conjoncture et par la faveur des circonstances, ou « Fortuna ». Mais l'enjeu de la conjoncture est souvent excentrique par rapport aux destinées d'un petit État, ou à sa volonté d'exister. Dans le cas d'espèce, il était défini par l'existence des royaumes territoriaux de France et d'Espagne, en lutte pour l'hégémonie continentale et pour lesquels l'Italie était la bête de proie et objet de convoitise. Or, si la défense doit être proportionnée à l'offense et la sécurité à la menace, l'échelle historique doit être toujours celle des enjeux pensés dans la dimension politique la plus vaste : celle de la grande politique; la dimension propre des grandes affaires et des grands États, dont on risque de devenir l'objet ou la cible.

Conclusion : s'il faut combattre des hégémonies, il faut aspirer à l'hégémonie. Il faut être fort en conséquence. Mais, pour aspirer à l'hégémonie, il faut disposer de la force d'une puissance déjà hégémonique ou qui tend, par des moyens réels, à imposer son hégémonie ou à l'étendre. L'hégémonie est donc le critère de mesure et le référent concret d'une ambition.

Machiavel pense à un État italien qui puisse devenir hégémonique ; et c'est de l'hégémonie et du concept-force d'hégémonie qu'il déduit l'unité, et non pas la première de la deuxième. L'unité, en tant que totalité abstraite, est un concept historiquement inopérant et fictif. L'unité ne découle nullement de faits de consentement ou de conscience, mais bel et bien d'événements commandés par la force et résolus dans le conflit. Il semble comprendre qu'il est vain de supposer l'existence de types d'unités différents des unités du type empire, et des types de paix différents de la paix armée.

La politique extérieure d'un État semble s'identifier à la capacité d'étendre sa base territoriale afin d'accroître sa force. Les bases théoriques de la politique de puissance sont ici embryonnairement énoncés, mais déjà limpides et très claires. Elles commandent à l'intérêt d'État, car elles en sont la fin essentielle qui se définit par l'aptitude à durer et à se conserver. Mais si, pour se conserver, l'État doit s'étendre, l'extension de la sphère de sa sécurité devient une menace pour la sécurité d'autrui. Au sein d'une société léonine et sans loi, les seules garanties de confiance dans l'univers aléatoire de la « Fortuna », le vrai fondement de toute entreprise, consistent à se pourvoir d'armes propres, car « on ne peut avoir (autrement) de soldats plus sûrs, plus vrais ou meilleurs ».11

À Machiavel, la fonction de la violence apparaît sous un visage fondateur, positif et instituant le pouvoir politique : il s'agit d'un moyen assurant la. concorde civile et la cohésion intérieure. Elle est, par contre, désagrégeante lorsqu'un ordre donné est malsain et corrompu ; lorsqu'un Prince ne maîtrise plus l'instinct de conservation de son peuple de telle manière que lois et milices apparaissent idéalement disjoints les uns des autres ; lorsque, à la suite de batailles perdues ou de revers subis, les citoyens sont poussés à la séparation de leurs sentiments de fidélité et de civisme si leur demande naturelle de protection est insatisfaite. Il ne peut exister de bonnes milices là où il ne peut y avoir de bonnes lois et une bonne organisation politique. La morale individuelle ne se reconnaît plus dans l'éthique de l'État. Elle ne prend plus le parti du Bien que celui-ci devrait incarner. Elle n'offre pas le support indispensable à la loyauté envers des institutions incapables d'assurer la sécurité, et offrant l'impardonnable spectacle de l'impuissance et l'épouvantable démonstration de leur vulnérabilité. C'est par ce biais que le succès d'une action, d'une initiative ou d'une politique apparaît comme le principe de la durée et de la conservation du Pouvoir et, par là même, de la confiance qu'il mérite de ses sujets. Pour Machiavel, l'action et la technique politiques ont comme seul critère de mesure la réalisation du résultat, l'atteinte de l'objectif, la saisie provisoire de la fin que la politique s'est donnée.

L'action politique se veut et se propose comme technique du succès et critère de la réussite. Elle vise au règlement des différends par la bataille et par la ruse. L'instrument de la décision reste l'épreuve des armes. La bataille est l'issue et la conclusion positive de la guerre; si bien que guerre et bataille semblent s'identifier et se confondre. La guerre n'est qu'une dilution ou une succession de batailles. La finalité de la politique peut être également servie par l'autre instrument du dessein politique, la ruse. Si elle peut avoir deux champs d'application, interne ou externe, elle n'est spécifique ni de l'un ni de l'autre. Elle est d'autant plus efficace que le pouvoir est fort et bien assis, désireux d'éviter le recours à la force et de parvenir à ses fins en faisant l'économie de la violence ; d'autant plus redoutable qu'il est faible ou mal soutenu. La faiblesse interne ne renforce en rien l'usage sans scrupule de la ruse : elle la fait haïr, sans qu'on l'admire, car elle apparaît plutôt l'instrument de la traîtrise que celui de la résolution. Dis-jointe de la force, la ruse suppose symétriquement l'insécurité et la vulnérabilité internes, l'impuissance et la duplicité d'une politique incohérente au regard de son but qui est d'acquérir le moyen radical de toute politique : une capacité crédible de coercition. Quelle est la valeur de la persuasion, vis-à-vis de l'ennemi, si elle ne repose pas sur la capacité de lui signifier qu'il aura avantage à suivre la voie du bon sens et de la raison, plutôt que celle qui lui fera connaître le prix de la contrainte ? La ruse ne saurait être justifiée si elle n'était qu'une diversion ou un excès de la logique du pouvoir ; si celui-ci, n'étant contraint ni à l'usage de la force, ni à la dissimulation, choisissait de s'écarter inutilement de la voie du bien et de celle de la franchise.

Pour revenir sur la fonction de la violence et sur l'art de la guerre, notons que cet art suppose une inspiration, et l'inspiration une matière autre, en son essence, que la simple technique. L'inspiration n'est que la fin de la guerre, qui est politique, désacralisée et entièrement laïcisée. La guerre n'est déterminée que par le résultat : ses éléments ou ses techniques n'exigent nullement la recherche d'une causalité profonde ou d'un « telos » transcendantal, mais une divergence et l'inimitié entre princes, un conflit d'intérêts; en aucun cas, un ordre providentiel comme cela était dans la conception métaphysique de la « Civitas Dei ». La matière de la guerre est la campagne, l'espace et le temps dans lesquels se déploie l'art opérationnel des combats qui la composent. Le cadre tactique se définit par la manœuvre et l'espace-temps de la bataille, « la giornata », moment capital de la décision et du verdict. L'organisation et l'esprit des milices, leur dispositif sur le terrain, l'ordre et l'articulation des mouvements successifs, l'impact, la rupture et la percée dans la profondeur du dispositif ennemi, selon la puissance du choc et la tenue de l'adversaire, la génialité et la capacité relatives des capitaines et des condottières, tout doit témoigner de la minutie du plan traduisant le système de la force et la rationalité d'une discipline projetée vers le succès.

La limitation de la guerre

Si le discours de la guerre ne va pas sans réflexion sur sa portée et sa signification, la voix de la guerre recèle-t-elle l'idée d'une limite bornant son développement ?

Le principe d'une limite imposée à la guerre, que la tradition classique avait admis selon les modalités ambivalentes de la morale et du droit, selon des critères et qualifications qui étaient fondamentalement étrangers à la violence, avait un but : justifier ou absoudre le phénomène belligène aux yeux d'une conscience qui se voulait purifiée et innocentée des leçons de l'expérience, et qui était tenue au respect d'une norme, naturelle ou civile. Ce principe s'accommodait des deux formes de rapports : le « bellum justum » et le « jus in bello ». Selon le premier, la guerre était légitimée ; selon le deuxième, légalisée. Dans le premier cas, la relation entre guerre et droit, ou guerre et morale, assimilait l'acte de violence à une procédure judiciaire visant au rétablissement d'un droit enfreint. Il s'agissait là d'une sanction qui qualifiait la nature du phénomène selon les trois figures de la guerre : défensive, réparatrice ou punitive. Dans le deuxième cas, la guerre devenait objet de droit, et non pas fondement de puissance, source de normes nouvelles ou critères de hiérarchisation émergente entre les belligérants. La guerre était donc un phénomène maîtrisable et non un phénomène total, « legibus solutus ». Elle demeurait dans un rapport de continuité, et non de discontinuité, avec un ordre établi, comme le voulait la maxime, « inter arma silere leges », légiférant sur la licéité des opérations et codifiant étroitement leurs limites.

Le caractère inexpiable des guerres idéologiques, conduites au nom d'une « Weltanschauung » ou d'une « Utopie », ainsi que le caractère total et irréductible de la guerre absolue, n'apparaîtront que plus tard avec les guerres de la Révolution française et avec celles du XXième siècle. Pour Machiavel, la guerre ne pose pas un problème de justification, de légitimation ou de légitimité : elle est un moyen de la politique, une fonction du pouvoir et un fondement de la puissance.

Repenser le principe de limitation de la guerre et en reformuler la frontière, discriminant entremise et enjeu, ampleur des pertes et destructions et dimensions des conflits, volume de la violence et importance des objectifs, tel est le problème de toute guerre. C'est là la grande question du gouvernement de la force et le drame irrésolu de notre temps. Jusqu'où peut aller le souci de modération ? A quels critères soumettre le calcul stratégique ? Par qui, par quoi et comment imposer un brin de raison là où, dans la dévastation des combats, risquent de voler en éclats les exigences irrépressibles des besoins vitaux ; là où sont mis en cause l'identité et l'existence d'un acteur national frappé par de mortelles blessures ?

A quelle riposte peut pousser le sentiment de vengeance d'un protagoniste agonisant? Existe-t-il un esprit des lois, ou un statut de justice valable et contraignant, dans le cadre d'opérations où l'hostilité sanctionne l'impossibilité d'un compromis et la volonté exaspérée du recours illimité à la logique de la force cache à peine l'obsession de vaincre?

La transformation psychologique induite par un conflit ne tend-elle pas, à elle seule, à un enlisement irréversible dans le conflit, à la montée aux extrêmes et à la guerre totale ? Existe-t-il des restrictions d'ordre moral ou matériel, rationnelles et maîtrisables, et lesquelles, qui soient capables de soumettre à des limites des phénomènes totaux comme la guerre?

I.8 de la limitation des guerres a la restriction des menaces

De quelle manière est-il possible de fixer des crans inhibiteurs, sinon à la guerre elle-même, au moins aux menaces qui la précèdent et aux événements qui la préparent ? Telle est une des grandes inquiétudes dû Prince, et l'une des interrogations dominantes de Machiavel. Comment circonscrire et enrayer la menace, intérieure et extérieure, et comment déjouer l'une comme l'autre ? D'abord, d'où et de quoi surgissent la menace. et l'ennemi ? Puis, comment les identifier afin de mieux les parer et les combattre ?

Ce sont là des questions qui ne peuvent concerner uniquement la philosophie et l'anthropologie politiques, la spéculation rétrospective sur les constantes et régularités du comportement humain perçu à travers la phénoménologie des formes historiques de l'adversaire politique. Mais c'est, à chaque moment de la politique, la perception brûlante et toute actuelle de la conjoncture et de la situation.

Fixer l'objectif de la violence sur la seule hostilité extérieure afin d'en réduire socialement l'extension et le volume, la concentrer sur l'ennemi, l'étranger ou « l'hostis », convertir l'inimitié' interne en hostilité et modifier ainsi, à d'autres fins, la structure profonde de l'agressivité, c'est, semble-t-il, obéir à une loi du comportement et à un précepte de la politique ; voire une définition possible de celle-ci. C'est sur la pertinence réversible des deux champs de l'action historique que Carl Schmitt fondera plus tard sa formule de l'ami et de l'ennemi en y repérant la constante nécessaire de la lutte humaine.12

Ajoutons que la distinction entre politique intérieure et politique étrangère n'est pas encore nettement définie chez Machiavel : en effet, la personnalisation du pouvoir du Prince efface toute frontière entre les deux espaces du dessein politique. En son temps, le processus de monopolisation de la violence et l'interrogation sur la légitimité de son usage n'en sont qu'à leurs débuts, et ce processus désigne le long cheminement qui est à l'origine de l'État moderne, de sa genèse et de sa consolidation. Ce qui apparaît chez Machiavel et ce qu'il perçoit très nettement, c'est la légitimité de l'État et des États à mobiliser la violence, à la diriger vers l'extérieur, grâce à une discrimination et à une évaluation pondérées, des enjeux du conflit.

La vulnérabilité politique et militaire de l'État est un facteur de faiblesse et, dirions-nous aujourd'hui, de déstabilisation interne. L'interdépendance de ses effets - perte de crédibilité à l'extérieur et perte de loyalisme à l'intérieur - souligne, si besoin était, par une sorte de « délégitimation » globale, la profondeur des phénomènes idéologiques dans l'affermissement ou la désagrégation des institutions politiques. Reprenant la convention selon laquelle est utile au pouvoir tout ce qui assure sa durée, il convient cependant d'ajouter que toute manipulation des idées est bonne si la stabilité du pouvoir est assurée, si le but de sa continuité est atteint.

La désignation de l'ennemi a pour objectif d'armer la concorde et de désarmer la discorde, d'opérer pour l'unité des esprits et une certaine idée de l'ordre, et de subordonner la conduite partisane et le comportement de faction à une fin impérieuse, supérieure et collective. Dans ce transfert des enjeux et dans cette « délégitimation » du conflit partisan au profit de celui, unitaire, du Prince, de la seigneurie ou de la cité, dans cette transcendance, même provisoire et artificielle, des divisions, peut exister un élément de confirmation du principe selon lequel ce sont les armes, tournées vers l'extérieur, qui assurent le fondement ultime de la politique.

À suivre

Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 2/5

  

Il a certes besoin de nommer les concepts et les illusions de son dictionnaire spéculatif, par des vocables cruels. Mais, pour ce faire, il est voué, et presque condamné, à n'aller perpétuellement qu'à l'essence des phénomènes ; là-même où, encore une fois, il est obligé de percer sans fin, de dire sans ombre et sans nuance. Imprudent et solitaire, ce Luther du politique affiche ses thèses contre le monde de la démagogie unanimiste et hypocrite des conventions. II va tout droit aux sources de l'agir humain : l'homme, la politique, l'histoire et l'État. L'homme, sécularisé dans ses passions, ses ambitions et ses actes. La politique, rendue autonome dans ses motivations, ses buts et ses résultats. L'histoire conçue comme théâtre éternel, cyclique et fatal, d'affirmation, de décadence et de ruine des principautés, républiques et empires ; scène des « rerum gestarum » des peuples forts, vigoureux et moraux. L'État, tel qu'il est et tel qu'il a toujours été, là où il a existé dans sa structure et son fondement; tel qu'il est voué à être dans sa logique nécessaire et intrinsèque qui est de durer, de se maintenir et de s'étendre.

Cette soif du mythe unitaire, de conscience de la nationalité et du sens de l'État, le rapproche singulièrement de Hegel qui lit Napoléon par une forte suggestion machiavélienne, et qui tient Bonaparte pour l'Esprit du monde, pour l'idéal purifié et incarné de l'essence de la politique ; essence dévoilée par le grand Florentin, mais radicalisée dans l'histoire par le trinôme : peuple, révolution et nation.

L'œuvre

Délaissant provisoirement la fascination trinitaire de l'Empereur pour la genèse et le travail de l'œuvre, et passant du survol de la représentation de Machiavel aux legs de sa réflexion, il faut maintenant mettre en évidence que la trilogie du Prince, des Discours et de l'Art de la guerre est une architecture conceptuelle perpétuellement confrontée au modèle romain des Discours. Ceux-ci assument le rôle d'archétype de lecture, de référent pour la dénonciation vigoureuse du présent et de ses carences. C'est à ce titre, et de ce point de vue, que le monde de Machiavel ressemble étrangement au nôtre. Temps de crise où s'ébranlent les certitudes acquises et les sécurités héritées, où se font jour des interrogations angoissantes : une crise est, avant tout, une remise en cause des postulats antérieurs de la connaissance.

Machiavel pense à l'intérieur de la crise militaire italienne. Il en reformule les paradigmes politiques, les axiomes et catégories de pensée finement élaborés, jusqu'alors, dans une longue période d'équilibres à vocation universaliste et détruits, d'un seul coup, par l'irruption et la surprise de la force.7 Une crise des postulats de la connaissance recèle une crise des valeurs qui la sous-tendent, donc une crise ontologique. Déclin irréversible d'une époque ! L'aube du monde moderne ne peut s'exprimer que par l'agonie d'une période et l'achèvement d'une dimension de l'histoire. L'effondrement militaire et le traumatisme des esprits ne sont que la forme italienne de cette mutation que signale une recherche désemparée : l'identité politique interroge l'identité culturelle, et celle-ci l'identité guerrière et la vaillance ancienne.

Crises de confiance et de destin s'entremêlent et se confondent. Elles s'étalent sur des espaces multiples qui touchent aux conceptions et aux théories de la guerre dans leurs liaisons avec l'art de gouverner et l'ordonnancement politique de la cité. Les modalités tactiques du combat et les techniques qu'elles intègrent, l'art des sièges et des fortifications, les savoirs naissants de la balistique et de « l'ingénierie » militaire, les sciences et théories physiques, déduites des moyens de tir, en sont affectés. Toutes ces novations influent sur l'esprit des milices et la réorganisation de la hiérarchie sociale autour de l'arme à feu, et singulièrement de l'artillerie, nouveaux instruments de pouvoir pour la bourgeoisie montante. En termes sociologiques, la naissance et le développement de l'artillerie correspondent au déclin de l'aristocratie, porteuse du privilège du service armé à cheval, à celui des ordres de chevalerie et des guerres privées et patrimoniales, et au caractère désormais public et européen des heurts dynastiques ; enfin, au renforcement parallèle de la monarchie qui favorise l'émergence d'une classe nouvelle. Ne pouvant s'affirmer comme ordre militaire, cette classe est présente dans les armes et spécialités techniques du tir, et dans la fusion des bronzes. En France, elle est au service de la couronne en tant que fournisseur d'agents et grands commis de l'État, de Richelieu à Le Tellier, puis à Louvois et Vauban.

Grâce à cette évolution, le processus de centralisation du pouvoir et le développement décisif du monopole légal de la violence sont puissamment impulsés. Le caractère novateur des mutations ne peut induire qu'un approfondissement de la dis-location de l'ordre social. En Italie, une réflexion d'envergure s'ensuit sur la coexistence du particularisme et du cosmopolitisme, sur l'étroitesse frappante de la dimension sociale et politique, caractéristique de l'émiettement péninsulaire, face à la taille des grandes monarchies nationales. Elle porte sur les habiletés et les talents élaborés à une plus vaste échelle - celle de l'univers médiéval - et devenus soudain inaptes et dysfonctionnels par rapport aux buts de la « petite politique ». Elle s'étend au rôle et à la fonction intellectuels qui perdent rapidement du souffle et se réfugient dans la médiocrité du « particulare ». Cette spéculation atteint les fins de la politique et le sens de la destinée humaine : elle rend transparents les objectifs de l'action désormais sécularisée et purgée de transcendance.

Il n'y a d'interrogation sur la milice et sur l'appareil de violence que là où sont discutées, et rediscutées, la signification de l'action des armes et la portée de leur emploi. Là où sont précisées les circonstances et les raisons des litiges, clarifiées la nature des conflits et les limites de leurs règlements, examinés les présupposés rationnels qui permettent de concevoir les conditions de la réussite, maximisant les résultats de l'ambition politique. Ces résultats ne peuvent découler que de la cohérence et de la compatibilité entre les conceptions et la volonté et, de ce fait, entre les fondements qui les inspirent et les desseins qui les commandent. La loi du calculable doit se plier enfin au monde du possible. L'exigence d'un esprit nouveau, qui fonde le monde des valeurs sur le principe redécouvert de la force, qui assoit les exigences collectives sur la conviction que le primat de l'intérêt commun doit s'imposer aux déchirements partisans, tout ceci est ressenti comme un impératif primordial. Il était donc naturel que l'univers politique et intellectuel de l'époque s'interroge sur les raisons lointaines d'une telle crise et d'une telle nécessité; qu'il fortifie les tâtonnements présents par les exemples et les modèles anciens.

Formulée avec la vigueur qui lui est propre, l'interrogation machiavélienne résume cette recherche dans le cadre d'une crise d'identité, elle-même greffée sur une crise existentielle plus profonde. Semble-t-elle suggérer, à la limite, que la torme la plus solide de la sécurité, le fondement de tout pouvoir politique et de tout régime durables résident dans les capacités militaires et dans la parfaite fusion des convictions civiles et du loyalisme guerrier ? Ouvrons la préface de Nicolas à l'Art de la guerre. « On a soutenu, Lorenzo, et l'on soutient encore tous les jours qu'il n'y a rien qui ait moins de rapport, rien qui diffère autant, l'un de l'autre, que la vie civile de la vie militaire... Mais si l'on considère le système politique des Anciens, l'on verra qu'il n'y avait point de conditions plus unies que ces deux là, plus conformes et plus rapprochées par un mutuel sentiment de bienveillance ».

D'où l'idée bien ancrée que tout projet de réforme doit être politique pour être militaire. Mais elle suppose le deuxième comme corollaire du premier. Le parfait binôme: bonnes armes - bonnes lois, bonne constitution - bonne milice, est inscrit en clair dans la texture de l'œuvre, comme un choix et un impératif inéluctables, dans le renvoi constant et nécessaire du Prince à l'Art de la guerre. Le respect du pacte civil ou de l'ordre militaire a un point d'ancrage commun : le citoyen-soldat. Armes propres, donc, pour un concept crédible de défense, pour une indépendance effective et non éphémère ; pour ne pas être à la merci d'autrui, de volontés politiques dictées du dehors.

Fondement de sa théorie politique et plaque tournante de toute réforme militaire, le citoyen-soldat est la réponse stratégique à l'utopie de l'État-nation naissant. Dans l'amour que Machiavel porte à sa cité, il n'y a point de distinction entre le serment sur la fidélité en temps de paix et le serment sur l'honneur en temps de guerre. Ce sentiment est unique et indivisible. De là, la nécessité d'une milice populaire et permanente. Sur celle-ci reposent la sécurité et les mœurs, la loi morale et la loi religieuse, la passion civile et la dévotion patriotique. Par un tel modèle, aussi vigoureux, revit l'idéal classique de la République antique, dans sa sévère grandeur. C'est vivre selon les Anciens ainsi que le font les Suisses « armatissimi et liberissimi ». De cet idéal, se nourrit la pensée des républicains dont Le Prince tient une place de « grand livre » (J. J. Rousseau).

L'unité de l'État-nation, érigée sur la défense de la liberté intérieure et surtout extérieure, douée d'une volonté commune et forte, inspirée par la loi rigoureuse de la raison d'État, purifiée et abstraite grâce aux calculs politiques, soutenue par une grande ambition, tout cela vit intangiblement et puissamment dans les siècles et les âmes, avec des accents que la philosophie de l'histoire, la culture politique et les préférences personnelles marqueront singulièrement et différemment chez Rousseau ou Hegel, ou encore chez Fichte.

De la nécessité d'armes adaptées a la dimension politique de l'État Moderne

Avec l'élargissement historique de l'espace et de la dimension politiques, qui ne peuvent plus être ceux de la seigneurie ou de la petite république, le concept et la nature de l'État changent, car se modifient et s'agrandissent à la fois son expression territoriale et sa composition démographique et sociale. Les préoccupations nouvelles, qui naissent d'équilibres plus larges, de projets et d'appétits polycentriques dont l'envergure est désormais continentale, profilent en hauteur l'État moderne.

L'espace apparaît clairement comme un facteur et une projection essentiels de la politique et, de ce fait, comme un enjeu capital de celle-ci. II constitue à la fois une limite et une virtualité de la grande politique et de la politique de puissance. Son importance doit apparaître, sinon évidente, au moins justifiable. A l'âge de l'absolutisme naissant et des grandes monarchies nationales, la notion de « ressources » acquiert une nouvelle valeur. Non plus celle d'un capital patrimonial et dynastique, mais une autre, virtuelle et potentiellement illimitée : levée en masse d'armées, accumulations de moyens en mesure de soutenir des efforts de longue durée; à quoi s'ajoutent les capacités opérationnelles, logistiques et tactico-stratégiques, l'ampleur et la profondeur des théâtres, et la distribution des forces. Facteurs annonçant le jeu foudroyant et napoléonien spéculant sur l'espace et le temps, l'avènement révolutionnaire des récentes théories du partisan, et les doctrines et pratiques des guerres prolongées.8

La loi du nombre influe, non seulement sur la constitution d'armées puissantes, mais aussi sur les fins politiques non plus limitées, et autrement efficaces, rapportées, désormais, à des grandeurs morales et matérielles jusqu'alors insoupçonnées et qui bouleverseront la portée et la nature des guerres. L'une des issues annonciatrices en sera la Bataille des nations de Leipzig, la Vôlkerschlacht de 1813, prélude sanglant aux guerres des peuples et aux dimensions des luttes idéologiques inexpiables du XXe siècle. Si, comme il a été dit, la loi de la population influe sur la loi économique et celle-ci sur la richesse des nations, la loi de la population en appelle au besoin de l'espace, à une sorte de Lebensraum inavoué, à l'expansion territoriale et à l'inéluctable transgression des frontières.

Pour Machiavel, l'extension de l'État est une nécessité organique du politique, comme celle de sa conservation. En termes abrupts, l'une se réfère à la politique intérieure, l'autre à la politique étrangère. Plus profondément, l'élargissement de l'État, rapporté au concept de défense, introduit une loi nouvelle - la disposition de soldats en nombre suffisant - et dévoile une conception stratégique du pouvoir, non encore énoncée : la politique de puissance. La projection politique-territoriale extérieure hors de la seigneurie, dans le « contado »9, proportionne le concept de défense aux conditions politiques du temps, et remplit une fonction contraignante pour les organismes qui se veulent politiquement vivants. Il s'agit de fonctions justifiées aux yeux de la raison historique, de nécessités moralement impératives au regard de la raison d'État. Si les villes libres allemandes, dit-il, ont « poco contado » (Prince, X, peu de contrées ou d'arrières) et si, à cela, se mesure la liberté de leurs ordonnancements, il faut ajouter que la situation changerait si l'Allemagne « était conditionnée autrement, et il leur conviendrait, de chercher à étendre et briser leur inquiétude ». (Discours, II, 19).

On peut ajouter, sans risque de forcer les termes et en restant dans l'esprit machiavélien, que, en matière d'extension, les hommes valent les ressources. Comment ne pas voir toutes les implications de ce précepte, jusqu'à celles d'une politique d'expansion ? Dans cette dernière expression, la loi de la force et la nécessité factice de la domination sont déduites des impératifs omniprésents de la menace. Le besoin politique de s'affermir tire sa raison d'être d'une nécessité primordiale du politique : celle d'exister pour sa sécurité.

Tout État doit avoir une base territoriale adaptée aux conditions politiques de son temps, proportionnée au système de relations diplomatiques et stratégiques dans lesquelles il s'inscrit et qui déterminent les conditions historiques de sa défense. Mais, si une vaste base territoriale est le fondement concret de sa force, les frontières de sa sécurité peuvent être déplacées toujours plus loin. La proposition, qui met à la charge de l'État l'obligation de s'étendre, comme une nécessité, a la valeur d'une loi ; et, en tant que telle, d'un impératif de la raison d'État déduit des leçons de l'expérience, justifié concrètement par l'analyse des conduites d'autrui en situations de vide de pou-voir, ou de faiblesse politico-militaire d'un acteur-proie. Chez Machiavel, les caractéristiques de l'unité étatique ne sont jamais idéalisées.

Il est erroné de penser, par exemple, qu'il idéalisa l'unité italienne ou qu'il la pensa idéologiquement comme le dérivé d'une aspiration culturelle ou d'une communauté de langue. Il la pensait uniquement de façon politique, comme l'affirmation d'une force sur les autres, dressée contre les forces plus grandes et venues du dehors : « Aucune province ne fut jamais unie ni heureuse si elle ne parvint entièrement à l'obéissance d'une seule république ou d'un seul prince, ainsi qu'il s'est avéré en France et en Espagne »10.

Un grand Européen : Jean Thiriart

 Le 23 novembre 1992, mourait un grand nationaliste européen, Jean Thiriart, dont nous voulons achever ici le portrait. En effet, nous lui avons déjà consacré deux articles dans les numéros 19 et 20 de Devenir, mais nous n’avions pas encore eu l’occasion d’aborder les vingt dernières années de sa vie, ni d’évoquer sa personnalité, ni de souligner les grands traits de son idéologie qui mériterait une relecture et étude plus approfondie.

Issu d’une famille libérale laïque, Jean Thiriart s’engagea à 16 ans dans la Jeune Garde socialiste unifiée, un mouvement qui se sait sur la gauche du Parti Ouvrier belge, il milita également pour l’Union socialiste antifasciste. Pendant la guerre, il fréquenta la Fichte Bund, un groupe descendant du courant national-bolchevique de Hambourg dans les années ‘20 et, comme beaucoup de militants socialistes, il s’inscrit à l’Association des Amis du Grand Reich allemand. Pourtant, il n’était pas hitlérien, d’ailleurs il critiquera souvent dans ses écrits ultérieurs le chancelier, parce qu’il avait manqué l’occasion historique d’unifier l’Europe en magnifiant le petit nationalisme allemand au détriment du grand patriotisme européen. Condamné à trois ans de prison au sortir de la guerre, il ne fit plus guère entendre parler de lui pendant quelques années.

Concernant les années ’60, rappelons simplement qu’il fut un des fondateurs du Mouvement d’Action civique (MAC) en 1960, puis un des principaux dirigeants de l’organisation transnationale Jeune Europe ; enfin, il devint le “patron” du Parti Communautaire Européen (PCE) de 1965 à 1969. D’abord dans le journal hebdomadaire Nation Belgique / Nation Europe qui prit le titre de Jeune Europe en 1963, puis dans les revues L’Europe communautaire et surtout La Nation européenne, il rédigea des dizaines d’articles, construisant progressivement une doctrine. En 1964, il publia un ouvrage fondamental qui fut traduit en plusieurs langues : Un empire de 400 millions d’hommes : l’Europe.

Épuisé par une décennie de lutte et de sacrifices, il se retira à nouveau de la politique durant les années ’70. Il avait dilapidé une bonne part de sa fortune pour financer son mouvement politique. Peut-être aussi était-il lasser de fréquenter ce milieu où l’on rencontrait trop de ces instables et de ces maniaques, dont il avait dressé les portraits psychologiques peu flatteurs dans plusieurs de ses articles. De plus, ses proches préféraient qu’il vaquât à ses activités professionnelles. Toutefois, s’il est vrai que Jean Thiriart dirigeait Jeune Europe comme son cinquième magasin d’optique, inversement, ses conceptions politiques influaient sur ses activités professionnelles. Visiblement d’abord, le logo de l’Union nationale des Opticiens et Optométriciens de Belgique figurait un char à roues solaires et la Société d’Optométrie d’Europe affichait comme slogan Europa fortis unitate. Et les dirigeants de cette dernière association étaient élus au suffrage universel direct, sans quotas de sièges par pays.

Pendant dix ans, il se tut, sauf à deux reprises. En 1976, il accorda un entretien aux Cahiers du Centre de Documentation Politique Universitaire dirigé par Michel Schneider et, deux ans plus tard, Yannick Sauveur lui consacra son mémoire de DEA intitulé Jean Thiriart et le national communautarisme européen.

Mais il reprendra la plume en 1981, à l’occasion d’un attentat sioniste contre ses locaux bruxellois. En septembre 1982, Luc Michel avait rencontré Jean Thiriart et il obtint l’accès à ses archives. Son hôte lui prêta un bureau dans le bâtiment d’Optérion et mit une photocopieuse à sa disposition. Luc Michel publia dans le numéro six de la revue Conscience européenne une version modifiée par ses soins d’un texte fondamental de Jean Thiriart : le Manifeste à la Nation-Europe. Quelques mois plus tard, en juin 1984, Luc Michel créait un Parti communautaire national-européen (PCN) dont le nom était évidemment inspiré du l’ex Parti Communautaire Européen. Jean Thiriart entama un travail d’approfondissement, d’actualisation et de systématisation de sa pensée en écrivant plusieurs essais et de nombreux articles, tandis que Luc Michel rééditait une partie de ses anciens écrits et collaborait à la rédaction de nouveaux. Néanmoins, Jean Thiriart ne désirait plus s’engager dans la politique active, il se consacrait pour l’essentiel à son travail théorique. Depuis son décès, Luc Michel prétend qu’il est l’unique héritier de Thiriart, bien que son PCN soit devenu entre-temps une coquille vide. En réalité, les idées du « Premier militant » furent aussi diffusées par une série de revues et d’auteurs : Lotta di PopoloLutte du peupleSaches des VolkesDimension européenneDimensione EuropeaLe Partisan européenVouloir ainsi que le CIPRE de Michel Schneider, Guillaume Faye etc Divers mouvements se sont réclamés de lui, tels que l’Organisation Lutte du Peuple, certains nationaux-révolutionnaires puis le Front européen de Libération dont Jean Thiriart soutint la création en 1991.

En août 1992, Jean Thiriart effectua un dernier voyage. Il partit en Russie avec une délégation du FEL et rencontra les principaux opposants au régime d’Eltsine rassemblés au sein du Front du Salut national. Peu après son retour, il fut emporté par une crise cardiaque peu après son retour. Dommage, nous eussions aimé connaître l’opinion de l’auteur sur l’évolution du monde, car, ne l’oublions pas, son œuvre a presque entièrement été rédigée avant les bouleversements à l’Est.

Portrait du “patron”

Tout dans ce personnage trapu donnait une impression de robustesse et d’énergie. Passionnant orateur, il parlait avec le torse et il savait s’adresser en même temps à l’esprit et aux tripes. Grand sportif, il appréciait particulièrement les disciplines risquées ou à fortes sensations comme le parachutisme qu’il pratiqua avec les militants de Jeune Europe ou encore la lutte et la navigation à voiles. D’ailleurs, il démontra à maintes reprises son courage physique en tête de ses troupes, n’hésitant pas à utiliser la laisse de son chien en guise de fléau.

Jean Thiriart s’exprimait avec une franchise brutale et, comme il se fiait souvent à sa première impression dans les relations humaines, il pouvait manquer de tact et se montrer assez bourru. D’ailleurs, le ton des notes internes de Jeune Europe et du PCE était des plus directs, quand il ne frisait pas l’insulte. Peu de militants actuels accepteraient des ordres formulés de telle manière. De surcroît, il aimait déconcerter ses interlocuteurs et menait les conversations comme une lutte. Ces traits de caractère ne lui attirèrent pas toujours de la sympathie, mais il n’en avait cure. En revanche, il montrait plus d’indulgence avec ses chats, auxquels il vouait une profonde amitié. L’homme appréciait aussi les plaisirs de la vie, la bonne chair, le vin, les voyages. En fait, il éclatait aussi souvent de rire que de colère.

Passionné de science, ils parsemaient ses textes de métaphores techniques, et de références historiques. Ses articles, comme ses discours avaient un but démonstratif, ils sont d’ailleurs souvent construits comme des syllogismes. Mais il n’avait aucune préoccupation de style, il écrivait de manière laconique, presque télégraphique.

Un de ces anciens élèves nous a conté une anecdote qui révèle à la fois le scientisme et le caractère du personnage. Un jour, Jean Thiriart a refusé d’engager un candidat… parce qu’il portait la barbe. Sans doute avait-il lu dans un ouvrage de psychologie que le fait d’arborer cet ornement pileux constituait une tentative de masquer son véritable caractère.

Notre legs

Comme Jean Thiriart avait pris un soin particulier à la formation de ses militants, Jeune Europe et le PCE constituaient une réserve de cadres qui essaimeront dans la mouvance nationaliste. Et, parfois sans le savoir, nombre de jeunes militants actuels sont les héritiers idéologiques de Jean Thiriart. Il est parfois de ces richesses dont on ignore l’origine. Par ailleurs, des auteurs comme Guillaume Faye reprennent une partie de son corpus. Nous ne pouvons présenter ici son idéologie, car il s’agit bien d’une idéologie, c’est-à-dire une Weltanschauung, une vision globale du monde et de l’homme. Retenons néanmoins pour l’heure trois idées forces de son œuvre.

Le premier concept est celui de l’Europe de Lisbonne à Vladivostok, slogan qui a fait flores. Au XXe siècle, nous sommes entrés dans l’ère des grands espaces, les petits États ne sont pas assez forts pour défendre leur indépendance, ils n’atteignent pas la masse critique, or la liberté c’est la puissance et le citoyen d’un État dominé n’est pas réellement libre, même sil en a l’illusion. Dans l’esprit de Thiriart, l’Europe ne peut pas être une fédération d’États souverains ou un conglomérat de régions, il s’agit bien d’un État unitaire possédant son gouvernement, son armée, ses lois et dont les habitants partagent la citoyenneté. Cet aspect jacobin de la pensée de Thiriart rebutent autant les tenants de l’État-nation que les régionalistes, mais quand on voit l’inefficacité politique de l’Union européenne, on est bien tenté de lui donner raison. Thiriart avait horreur des “petits nationalismes” (français, allemands, breton, basque etc) qui ont maintenu l’Europe divisée et ont provoqué deux guerres mondiales entraînant son déclin au profit des États-Unis.

Il ne croyait pas non plus que l’Europe pouvait être unifiée, ou plutôt conquise, par une nation dominante. En effet, cette dernière s’aliène forcément tous les autres États et peuples et elle finit par succomber sous le nombre. Il en fut ainsi pour Napoléon comme pour Hitler. Non l’Europe doit se faire au départ d’un “parti historique” qui fondera l’État européen. La Jeune Europe et le PCE sont les archétypes de cette organisation transnationale, possédant des sections sur tout le continent, dont l’objectif est la fusion des États. La tentative a échoué en 1969, probablement, entre autres, parce que le parti n’a pas trouvé une terre d’accueil, une base à partir de laquelle il aurait pu lancer le processus d’unification, comme le Piémont l’a fait pour l’Italie.

Au nouvel État européen, Thiriart donnait une doctrine socio-économique : le communautarisme. Constatant l’inefficacité économique du communisme et les dérives du capitalisme, il cherchait une troisième voie qui associât les avantages des deux systèmes. Il pose comme postulat que l’économie ne vise pas l’accumulation de bien, mais qu’elle un moyen d’acquérir la puissance ; l’esprit, l’être-plus doit dominer le consumérisme, l’avoir-plus. L’État contrôle les entreprises qui du fait de leurs activités (haute technologie, production d’armement etc) ou de leur taille ont la possibilité de lui disputer la souveraineté. Il se prononce également pour la généralisation des coopératives autogérées. Enfin s’il concède que le libre échange est un facteur de progrès, il souligne la nécessité d’un nationalisme économique au niveau européen, seul moyen d’échapper à l’hégémonie politique américaine.

Certes, certains aspects de l’idéologie de Jean Thiriart sont datés et d’autres mériteraient un approfondissement ou des corrections, mais elle constitue néanmoins une matière primordiale pour notre réflexion actuelle.

► Frédéric Kisters, lettre interne à Nation, 2002.

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/26

Martyrs du nazisme

 

Maximilien Kolbe

Plus de 2500 prêtres ont été détenus à Dachau entre 1938 et 1945.

En décembre 1938, le père Otto Neururer, curé de Götzens, au Tyrol, est arrêté pour avoir dissuadé une de ses paroissiennes d’épouser un notable nazi. Inculpé de « diffamation du mariage germanique », il est interné au camp de Dachau, en mars 1939, puis transféré à Buchenwald. C’est là que, surpris en train d’exercer son ministère interdit, en mai 1940, enfermé au cachot, dénudé et pendu par les pieds, il meurt après trente-quatre heures d’agonie. Le mois suivant, ses cendres sont enterrées dans son village. Ayant publié une nécrologie révélant le lieu de sa mort, le provicaire du diocèse d’Innsbruck, le père Carl Lampert, depuis longtemps cible des nazis, est arrêté à son tour, en juillet 1940, et envoyé à Dachau. Transféré à Sachsenhausen, ramené à Dachau, libéré puis de nouveau arrêté, il sera décapité à Halle, dans la Saxe, en novembre 1944, après avoir refusé de renier sa foi.

A Dachau ont été détenus, entre 1938 et 1945, 2579 prêtres, religieux et séminaristes catholiques, dont 447 Allemands et Autrichiens, 1780 Polonais et 156 Français. Plus d’un millier y laissèrent la vie. Installé près de Munich, dès 1933, afin d’interner des opposants au régime hitlérien, ce camp eut pour caractéristique, à la suite d’un compromis arraché aux autorités du IIIe Reich par la diplomatie vaticane, en 1940, de regrouper, dans deux ou trois baraques, plusieurs centaines de prêtres auxquels on mêla une centaine de pasteurs et de popes.

Journaliste et historien, Guillaume Zeller raconte le drame particulier de ces hommes de Dieu pris dans la tragédie de la déportation. Par rapport aux autres prisonniers, ils disposaient d’un lieu de consolation : une chapelle, mais dont l’accès était aléatoire. Pour le reste, faim, froid et maladie étaient leur lot quotidien, et ils n’échappaient pas à l’ordre SS : punitions, brimades, torture pour les récalcitrants, expériences médicales dont ils étaient les cobayes. Cinquante-six ecclésiastiques morts dans ce camp, dont 47 Polonais, ont été béatifiés par l’Eglise catholique, mais de nombreux cas sont encore à l’étude. Dachau fut le théâtre d’atroces dérélictions, mais aussi d’élévations spirituelles qu’évoque avec émotion cet ouvrage poignant.

Jean Sévillia

La Baraque des prêtres. Dachau, 1938-1945, de Guillaume Zeller, Tallandier, 314 p., 20,90 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/martyrs-du-nazisme/

La fin de la Nouvelle-France

  

En septembre 1759, Québec tombe aux mains des Britanniques. Un an plus tard, c’est au tour de Montréal. 1760 signe la fin du rêve de l’Amérique française.

Mai 1754. Dans la forêt, une troupe anglaise progresse à pas de loup. Son but ? Bouter les Français hors de la vallée de l’Ohio, une zone contestée entre les deux puissances. Or, les tuniques rouges viennent de débusquer un groupe de soldats français. Ni une, ni deux, ils les prennent en embuscade, font feu. L’officier français, Jumonville, est tué. À la fin de l’attaque, les Anglais réalisent la faute qu’ils ont commise : ces Français formaient une délégation diplomatique, chargée d’ informer pacifiquement les Anglais que ces terres appartenaient au roi de France. Au lieu de la victoire glorieuse, c’est un massacre. La compagnie anglaise est commandée par un jeune officier virginien : George Washington.

Vers l’affrontement

La guerre de sept ans (1756-1763) n’a pas encore été déclarée mais, déjà, le feu couve en Amérique du nord. Les affrontements éclatent sporadiquement sur « la Frontière » région incertaine entre les Treize colonies et l’Empire français. Cet empire ne couvre pas seulement « quelques arpents de neige ». S’étirant sur la moitié du continent nord-américain, il court des bouches du Saint Laurent jusqu’a La Nouvelle-Orléans. La Louisiane, alors, s’étend des Grands Lacs jusqu’au Golfe du Mexique.

Les Français sont les premiers Européens a avoir parcouru ces « chemins d’eau », canoté sur les fleuves, écumé les lacs grands comme des mers, descendu le Mississippi. Trois siècles après, le romancier Jean Raspail a arpenté les mêmes chemins, en hommage. « Combien ces rivières seraient moins suggestives, si les Français n’y étaient point passés les premiers, avec leur bravoure et leur esprit d’aventure », écrit l’historien américain John Finley. C’étaient des missionnaires, pionniers de cette colonie chrétienne (le père Marquette), des aventuriers (Cavelier de Lassalle, Iberville) et des coureurs des bois. Ces derniers, amis des Indiens, ont l’habitude de descendre dans le cœur du continent pour y faire le commerce des peaux, qui seront ensuite vendues au Canada : le vrai centre de la Nouvelle-France. Ce Canada, actuel Québec, est le berceau de la colonie. Un berceau sous-peuplé, cependant : moins de 60 000 habitants en 1750, tandis que les voisins anglo-américains, dans leurs Treize colonies, dépassent le million et demi.

La démographie est reine. Ces Américains anglais sont à l’étroit, aimeraient s’aventurer au-delà des Appalaches, à l’ouest, pour cultiver les immenses plaines fertiles. Mais ces dernières sont truffées d'Indiens et le drapeau fleurdelisé flotte sur un chapelet de forts aux noms mythiques : Chartres, Vincennes, Maurepas, Duquesne… Mettre la main sur ces terres occidentales suppose de déloger les Français du continent. À maintes reprises, les deux puissances se sont affrontées. En 1713, le traité d’Utrecht a entériné la perte de l’Acadie, au bord de l’Atlantique. Dans cette région stratégique, dernier rempart avant le Canada, la France ne conserve plus que Louisbourg, verrou de pierre censé contenir les velléités anglaises.

Au son des fifres et tambourins

Au milieu des années 1750, les tensions frontalières sont permanentes. L’incident de Jumonville illustre combien la situation est inflammable. En 1755 pour la première fois depuis près d’un siècle, la métropole française envoie des troupes à la colonie, jusque-la forcée de se défendre elle-même. La « French and Indian War » débute avant la guerre européenne. Le commencement du conflit est favorable a la France. Les Canadiens, Français acclimatés au pays, pratiquent « la petite guerre ». Ils sont ici chez eux et défendent leur foyer. La petite guerre sème le trouble chez les Anglais, piteusement défaits a la bataille de la Monongahela. Fait révélateur, Liénard de Beaujeu, officier canadien-français, a combattu à l’indienne, revêtu des peintures de guerre. Son embuscade a anéanti l’armée du général Braddock. Le revers est cinglant pour Londres. On suspecte les Acadiens, « sujets indésirables de Sa Majesté », de former une cinquième colonne pro-français. On les déporte, hors de Nouvelle-Ecosse.

L’affrontement est total. Les Indiens se rangent massivement du côté français. On vole de victoire en victoire. La « petite guerre » apporte des résultats et Vaudreuil, gouverneur de la colonie, natif du pays, jubile. Mais, en 1756, un nouveau lieutenant-général arrive en Nouvelle-France : le marquis de Montcalm, flanqué du capitaine Bougainville. Montcalm combat à l’européenne. Cela ne l’empêche pas, au début, de remporter des succès fulgurants. La victoire de Fort William Henry est entrée dans la légende grâce au Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper : tout y est, les étendards claquant au vent, la victoire de Montcalm, puis le massacre commis par nos alliés indiens. La « guerre de la Conquête » est une scène de roman, pleine de rebondissements.

Le retournement de situation est signée William Pitt, nouveau premier ministre anglais. Pour lui, la saignée de la France doit avoir lieu en Amérique. S’il échoue à Fort Carillon (écrasante victoire de Montcalm, à un contre cinq), il réussit cependant à prendre la forteresse de Louisbourg. La route vers Québec est ouverte. Surtout, l’Angleterre mobilise des troupes importantes, faisant débarquer prés de 15 000 soldats à Louisbourg en 1758. Côté français, le blocus anglais se fait durement ressentir en 1759 aucun renfort ne parvient à la colonie.

Peu nombreux, débordés, peu a peu lâchés par leurs alliés, les Français doivent abandonner d’immenses territoires dans l’Ohio.

L’étau se resserre autour du Canada, et c’est a Québec que le général anglais Wolfe entend frapper. Une incroyable armada anglaise, forte de quarante navires de guerre, fend les eaux du Saint-Laurent. Bombardant sévèrement la cité, Wolfe planifie une attaque audacieuse. Ses hommes, escaladent une éminence réputée imprenable les voici devant Québec. Le 13 septembre 1759 aux plaines d’Abraham l’affrontement dure une dizaine de minutes. Wolfe et Montcalm perdent la vie. Dix minutes de légende : grièvement blessé, Montcalm sait qu’il ne lui reste que quelques heures a vivre. « tant mieux, Je ne verrai pas les Anglais entrer dans Québec ».

Dix minutes, surtout, scellant le destin de la Nouvelle-France. Québec perdue, c’est toute la colonie qui est en sursis. Certes, le chevalier de Lévis continue la lutte. Les réguliers français et les miliciens Canadiens sont décidés a barrer la route de Montréal. La cité tombe un an plus tard. La capitulation de Montréal, signée en septembre 1760 par Vaudreuil, tire un trait sur les espoirs français. Un régime militaire britannique est instauré avant que le traité de Paris (1763) n’entérine la souveraineté anglaise sur le Canada.

Je me souviens

À compter de 1763, le Canada français est définitivement une province de l’Empire britannique. Londres doit alors composer avec une population francophone et catholique habitant au pays depuis un siècle et demi. On ne peut les déporter; il s’agit alors de les assimiler tout en apportant des garanties. L’Acte de Québec (1763) conserve aux Canadiens leur langue, leur liberté de culte et leur droit civil français. Pour autant, la victoire anglaise signe la rupture définitive avec la France, et l’arrivée de colons anglophones.

Et la Louisiane ? Au « Pays d’en-haut », près des Grands Lacs, les Indiens supportent mal la victoire anglaise. Le chef rebelle, un Outaouais nommé Pontiac, fait flotter le vieux drapeau blanc. Quant au sud de la Louisiane, le traité de Paris l’a fait entrer sous domination espagnole. Le substrat français demeure, renforcée par l’arrivée de réfugiés acadiens. Acadiens, Cadiens, Cajuns. Le retour a la France ne restera cependant qu’une chimère. Brièvement redevenue française en 1800, la Louisiane est vendue par Bonaparte en 1803. Une nouvelle ère s’ouvre sur le vaste continent.

La « guerre de la conquête » est un fait majeur de notre Histoire. L’humiliation de 1759 appelle la revanche de la guerre d’indépendance américaine; suscitant, par ricochet, l’aggravation de la crise financière du royaume. Surtout, elle marque la fin du rêve d’une autre Amérique, une Amérique française, dont il ne nous reste que Saint-Pierre-et-Miquelon et les riches îles à sucre. A-t-on sacrifié le Canada ? Pouvait-on raisonnablement le garder ? Jean de Viguerie, pour qui cette colonie avait « des origines mystiques », juge que sa perte « affecte l’être de la nation française ».

Les Canadiens se sont longtemps interrogés sur le sens de leur défaite. Est-ce la main de la Providence ? Non, selon le chanoine Groulx. Ce sont les hommes qui font l’Histoire, explique le prêtre nationaliste, et la nation française d’Amérique n’est pas morte. « Notre État français nous l’aurons ! ». Goutte d’eau dans l’immense Anglosphère, le fait français doit se défendre ou mourir. Pessimiste, l’historien québécois Guy Frégault écrit qu’ « en 1763 un monde anglais s’est refermé sur les Canadiens, sans pourtant qu’ils se fondent en lui, car il s’est créé contre eux et il se développe sans eux […] Leur condition ne résulte pas d’un choix qu’ils auraient fait ils n’ont guère eu le choix elle est la conséquence directe de la conquête qui a disloqué leur société, supprimé leurs cadres et affaibli leur dynamisme interne, si bien qu’elle s’achève en eux ».

De fait, l’anglais progresse à Montréal, métropole cosmopolite. Demeurent les remparts de Québec et la résilience canadienne-française. Sur la façade du Parlement québécois figurent les statues de Wolfe et de Montcalm, égaux jusque dans la mort. Mais au sommet de l’édifice flotte le drapeau d’azur, a la croix blanche, frappé de quatre fleurs de lys. 250 ans après la défaite, « notre belle aventure » (Lionel Groulx) continue. Avec un trésor : la langue française. Et une devise : « Je me souviens ».

Francois La Choüe monde&vie 29 février 2020 n°983

Machiavel et la modernité Politique, stratégie et guerre 1/5

  

Irnerio SEMINATORE

http://www.ieri.be/fr/publications/wp/2021/janvier/machiavel-et-la-modernit

"Le pacifisme est à la guerre ce que le communisme est à la propriété et l'anarchie à l'État. Pacifisme, communisme, anarchie obéissent à la même logique : jusqu'à présent les hommes ont tâché d'enchaîner les trois monstres de la guerre, de la propriété et de l'État. Puisque ceux-ci ont peu à peu brisé les chaînes qui les retenaient, il ne restait, en se plaçant au point de vue de ces théo­ries radicales, que de tâcher de s'en débarrasser définitivement". (Norberto BOBBIO 1)

L'univers de la représentation

L'imaginaire social, sinon l'imagerie collective, ont eu matière à éloquence avec le fantasme de Machiavel. Grandeur solitaire, qui a fait école, épreuve et histoire. Par un discours perdurant et inlassable, et par un rappel perpétuellement resurgissant, critiques ou ravages de l'homme ont contribué à sa fortune et affermi sa légende.

C'est le machiavélisme - ou « de la gloire pervertie ». Simulacre et notion perverses forgés dans l'univers d'une représentation occultatrice où le signifiant, contaminé, contamine à son tour les conduites qu'il désigne, les procédés du machiavélisme et les politiques qui s'en inspirent ont le triste privilège de colporter des vérités improférables. Toujours supérieures à leurs détracteurs, et nées pour être réfutées, elles vivent de l'interdit politique : la loi de la force. Elles en incarnent la vision et le principe ; elles s'en livrent à la maîtrise rationnelle. C'est là le défi du calcul et sa domestication, la subtile pondération des aléas, qui introduisent au dilemme du choix, à l'éveil des responsabilités devant l'histoire, au risque de la décision et de la réussite. Le poids du résultat pèse de manière dramatique sur toutes sortes de paris où chacun fournit la preuve manifeste de son courage. C'est dans le choix que le futur parle avec la voix de la provocation, et tisse le récit de l'expérience. C'est dans le succès que chacun forge son destin, refusant l'opium d'une mystique: « L'homme est créé pour agir, l'utilité est sa destiné ». C'est là le sentiment du temps (Giovan Battista Alberti) 2.

Si l'heure des grandes décisions est aussi celle des grandes inquiétudes, le verbe de Machiavel incite au risque et à l'entreprise, aux conjectures sur l'avenir et à la projection utopique du dessein. Personne ne peut choisir pour d'autres, et chacun doit affronter les circonstances et dominer les imprévus. « Cogito, ergo domino ». Cela tient à la « Virtù » ou à la partie humaine de la « Fortuna » : subir l'événement, c'est tomber victime d'autres politiques, être la proie d'autres choix, disparaître ou sombrer dans la servitude. Tel est un premier enseignement de Nicolas, procédant de l'expérience et figurant dans le tissu de son discours ; hors, sans rémission, des catéchèses d'une orthodoxie.

La rigueur d'un raisonnement, tissé du « doigt de Satan », le fait toucher trop souvent à l'extrême, à l'essence périlleuse de la chose, à la vérité nue en matière de politique, de stratégie ou de guerre ; ce qui lui vaut, pour son côté imprudent et son mépris des conventions, un très lourd tribut payé sur l'autel désacralisé de la raison naissante. Péage aggravé par la puissance de sa conviction et la frappe percutante de son langage. C'est pourquoi l'apport de Machiavel n'a pas été vu du même œil, ni considéré du même ordre, par les différents auteurs ou par les différentes philosophies. On ne pourra donc ranger Francis Bacon à côté de Guiraudet, ni faire partager à ce dernier l'avis du premier, sous peine d'un manque peu généreux de tolérance. Bacon loue ouvertement Machiavel pour avoir dit « sans hypocrisie ce que les hommes font, au lieu de ce qu'ils devraient faire »3. Guiraudet illustre à sa convenance, à la fin du XVIIIième siècle, ce qu'il y a de perverti dans le nom de Machiavel : « Nom qui paraît consacré, dans tous les idiomes, à rappeler ou même à exprimer les détours et les forfaits de la politique la plus astucieuse et la plus criminelle. La plupart de ceux qui l'ont prononcé, comme tous les autres mots d'une langue, avant de savoir ce qu'il signifie et d'où il dérive, ont dû croire que ce fut celui d'un tyran » 4. Œuvre politique et représentation sont ainsi mêlées et confondues par la même méfiance, frappées ou blâmées des mêmes soupçons et des mêmes interdits.

Machiavel ou machiavélisme : le théâtre élisabéthain a joué par excellence avec ce portrait sanguinaire et ténébreux, marqué par les traits empruntés à une psychologie des profondeurs et peint dans les sombres couleurs de l'ambiguïté et de la dissimilation5. L'histoire du concept n'est pas moins éclairante que celle de sa genèse ; elle occupe l'espace intellectuel parcouru par la pensée politique depuis l'aube de l'âge moderne jusqu'à nos jours.

La nature de l'interrogation machiavélienne

Revenons plus attentivement sur cette interrogation. Analysons son processus dans son enchaînement et en ses scansions. En tête de chaque chapitre, Machiavel interroge les situations, propose un défi, un choix. Son mode de questionnement induit à l'action et la réclame. Une structure du discours brisée, des phrases coupées, des oppositions tranchantes, de sèches disjonctions d'alternatives, tel est le creuset d'où jaillissent les propositions de Machiavel par un jeu de déductions accablantes. Prose, style et rythme témoignent d'un effort de recherche nerveux et impassible, où le refus du syllogisme aristotélicien et du « raisonnement en pyramide des scolastiques » (Luigi Russo) fait place au « raisonnement en chaîne », à la structure « en arbre ramifié » et à la méthode combinatoire du discours scientifique moderne. La logique de la comparaison nourrit les cas proposés par les leçons de l'histoire; leçons liées aux modèles du passé, mais ancrées fermement dans les contraintes du présent. La résolution de l'actant ne peut venir d'un éventail d'hypothèses, mais de deux grandes antithèses, serrées de manière énergique afin de mieux dominer les conditions du calcul et d'évaluer les chances du succès.

En logicien impitoyable, Machiavel dichotomise l'évaluation du possible afin que l'esprit, le procédé et la solution soient soumis au plus haut degré de clarté. II forge en somme, à l'usage du Prince, une sorte de grammaire discriminatrice, un discours de la méthode qui a, comme but, la décision politique. L'analyse probabiliste pose ici ses premiers jalons : elle unifie l'appréciation circonstancielle des aléas et le poids des impératifs du moment dans le pari angoissant de l'heure; elle traduit les inquiétudes du tempérament et la vibration intérieure de l'âme en règles, en préceptes, en directives, en espoirs d'action. En son fond, la question machiavélienne couvre deux propos et touche à deux objectifs.

Le premier consiste à désarticuler le principe du pouvoir de sa représentation philosophique; à scinder le but positif du premier - comment gouverner et se maintenir - de la raison spéculative de la seconde : sur quelles images, symboles ou vérités centrer les tensions d'une entreprise justifiant l'événement par un « Telos » ou une « Nécessité »? Disparaissent ainsi, pour la première fois, du domaine de la force - le « Krato »- les recherches aristotéliciennes sur le Bien philosophique - « l'Ethos » - comme principe premier et conducteur de la Cité. La recherche d'un principe d'ordonnancement, qui présiderait à la cohésion sociale en posant le précepte d'une morale partagée, disparaît désormais du ciel des grandes hypothèses sans réponses pour être subordonnée, finalement, au domaine de l'expérience humaine. II ne suffit plus de prononcer la règle d'une religion ou d'énoncer le principe d'une métaphysique pour harmoniser l'action collective, pour en orienter les composantes divergentes en direction d'une fin spirituelle, supérieure et transcendante. Il faut plus et autre chose. Il faut œuvrer de manière à ce que l'autonomie d'une intelligence laïcisée - celle du Sujet-Maître de la politique, le Sujet-Prince et le Prince-Mythe - soit instituée comme le seul garant et le seul créateur de l'action. L'anticipation de cette action doit émaner du penseur et réalisateur unique du dessein. C'est là la tâche essentielle de Machiavel.

Son deuxième objectif consiste à identifier le lieu et la figure où, par une politique et une stratégie audacieuses et autour d'un projet résolu, s'ordonne la constitution d'un État territorial moderne et nouveau, à la mesure des impératifs de son temps ; où, dans la personne d'un grand architecte politique, la convergence de réalisme et d'utopie permettent, à la singularité de la « Virtù », d'épouser l'entité hasardeuse de la « Fortuna ». L'utopie de Machiavel n'a rien à voir avec l'île heureuse d'un rêve social pacifié ou d'une espérance humaine idéalisée. Son dessein est fondé sur le « nigro lapillo » de la force frayant son chemin, entre méfiances et entraves, par les détours insidieux de la ruse. Dessein construit, déduit de la nécessité politique, cette nécessité s'appelle désormais : Nation. Marquant l'heure de l'histoire, couronnée de la monarchie absolue montante et consacrée par les noms singuliers de ses souverains, elle incarne les personnes nationales naissantes : la France et l'Espagne.

Pour Machiavel, l'algorithme capital de toute équation politique devient désormais, l'Europe.

Analogies et modernité

Machiavel recèle en son cœur toutes les blessures de l'homme en quête d'un mythe introuvable : le logos rationnel d'une patrie. Florentin, universaliste et classique, ce réaliste désenchanté, ce passionné de raison, est-il déjà l'Européen de notre temps, partisan d'une fondation nouvelle et héraut d'un message de renaissance ? Confrontés aux inquiétudes de nos jours, de quel droit pourrions-nous évacuer la nature profonde des ressemblances dans la singularité de situations différentes? L'Europe d'aujourd'hui n'est-elle pas l'Italie de l'époque ? La politique d'équilibre, poursuivie par les États italiens d'alors, rappelle insidieusement la conjoncture politique actuelle : équilibre continental ébranlé, de soumission ou de neutralisation, au lieu de l'équilibre péninsulaire ; ruptures d'âges, de conceptions et de politiques ; bouleversement et extension des espaces et des théâtres de conflits; caractère excentrique des grandes décisions et des grandes puissances : convoitise des mêmes enjeux par des hégémonies constituées, hier nationales, aujourd'hui mondiales; rayon d'action et puissance accrus des moyens d'intimidation et de force avec l'artillerie naissante et les panoplies balistico-nucléaires de plus en plus mobiles et précises, à la portée, hier, des économies nationales et, aujourd'hui, des économies continentales. Cette impressionnante démesure de l'histoire, dans deux conjonctures semblables, n'est rien de plus qu'une extraordinaire dilatation de la scène politique marquée par un déplacement des enjeux, une accumulation verticale de la puissance, une solidarité troublante entre logique et organisation des ambitions, et l'apparition de nouveaux étalons de la « ruse » et de la prudence.

Mais la démesure et les surprises de l'histoire ne sont, assez souvent, que les prétextes invoqués, ici et là, pour justifier des faiblesses de tempérament, de conception ou de volonté ; pour tenir la fatalité ou le destin pour seul responsable de l'indétermination ou de l'incapacité humaine; là-même où, pour Machiavel, la fatalité ou « Fortuna » n'influe que pour moitié sur le vouloir énergique de l'homme, donc sur le succès ou l'insuccès de son action et, plus généralement, sur son destin.

Voici, en quelques rapides similitudes, des situations alléchantes, et dignes, peut-être, de réflexion.

Le dessein et l'idée-mythe

En ce qui concerne le dessein de l'entreprise et le but à accomplir, cette fin ne peut être éclairante pour la raison d'État que si elle devient la tâche supérieure d'un décideur responsable. L'apport de Machiavel consiste à déceler que, si la vocation éternelle de toute politique est d'être politique de puissance et politique de force, celle-ci doit aller au-delà du réflexe primitif de l'utilisation brutale du « Kratos ».

Par une leçon arrachée aux entrailles de l'action, grâce à la « Virtù », le Prince, l'homme d'État ou le chef de guerre, doivent conceptualiser leurs matériaux afin de mieux servir l'action, en la dominant d'un regard soutenu qui se projette toujours vers l'avant, qui sache prévoir l'événement et le parer. Mais cette leçon ne peut jaillir que d'une idée-mythe. Toute grande réalité humaine est, en fait, nécessairement drame, utopie et matière à mythes.

Une philosophie de l'action sans idée volontariste ou projet-force, sans impératif moral et rêve ordinateur transcendant les contingences du malheur politique ou celles de situations désespérées, égarées ou confuses, sans perception de l'avenir, est une philosophie vouée à l'échec, privée d'essence et, en définitive, inopérante et exsangue. II ne peut exister de politique purement rationnelle. Sans mythes renouvelés, grâce personnelle ou charisme anthropomorphique, une politique de violence est dénuée de sens, plongée dans la forge obscure du fer et du sang, dépourvue de légitimité morale et de justification spirituelle. C'est une politique aveugle et sans perspectives.

Mais si la force doit se plier au projet politique, il ne peut y avoir de stratégie générale sans spéculation historique ou calcul probabiliste, sans intuition des circonstances et capacité administrative, sans efficacité organisationnelle et opérationnelle. Précurseur, Machiavel comprit qu'il n'y a de chance, pour les grandes décisions, que dans une volonté résolue ; que toute doctrine politique ne peut fonder son succès que sur l'art du jeu, du risque et de la négociation (« ruse »); qu'il lui faut un souci minutieux et charpenté des modalités pratiques.

L'événement doit être, non seulement voulu et prévu, mais aussi soigneusement administré et planifié dans ses moments et ses détails les plus intimes. Toute stratégie est donc également une grande opération de « management », une fonction supérieure de l'intendance, la mise en œuvre d'une idée et d'un impératif.

Au secrétariat de la Seigneurie de Florence, le drame et le paradoxe de Machiavel ont été ceux d'un homme qui, n'ayant pu accéder à une fonction de haute responsabilité, fut un théoricien militaire sans instrument militaire, un négociateur et tacticien avisé sans la maîtrise globale de sa politique, sans pouvoir pour en coordonner et composer les parties fragmentées dans le cadre d'un dessein, digne d'une conception d'envergure et d'une diplomatie à la mesure de la tâche. S'il disposait du concept de « linkage »6, il n'en possédait pas les indispensables instruments. Il ne tenait dans ses mains que le nom et le corps provisoire de l'espoir: l'unité d'une république partagée : l'unité d'un corps politique émietté. Que de chagrin pour l'homme qui découvre le nom de l'idée, qui possède et prononce le vocable-mythe de son espoir, et crie avec la raison le symbole inquiétant de la passion !

À suivre