dimanche 27 septembre 2020

Vaincre à Lépante

  


L'histoire offre parfois des surprises et confirme l'idée qu'elle repasse souvent les plats.

Jugez-en nous sommes à Venise, en 1569, à l'époque de la Sérénissime République. Dans la nuit du 13 au 14 septembre (!), des espions du sultan ottoman Sélim - fils aîné de Soliman le magnifique - font exploser un magasin à poudre au cœur de la ville. Les destructions sont considérables et les pertes en vies humaines provoquent l'indignation de l'Europe. Quelques mois plus tard, Chypre - possession vénitienne - tombe aux mains de l'empire turc. Le vainqueur de la prise de Nicosie, Lala Mustapha, livre la ville à la folie destructrice de ses 120 000 soldats et transforme l'église Saint-Nicolas en mosquée. La frayeur engendrée par l'événement sera à l'origine de la Sainte Ligue, victorieuse un an plus tard au large de Lépante. Guerre de civilisations comme l'écrira plus tard Samuel Huntington ? Rien n'est moins sûr. Ni l'empereur allemand, Maximilien II, ni l'Angleterre, ni le roi du Portugal ne s'engagent dans la partie. De son côté, Charles IX, roi de France, dans la continuité de François I" reste lié par l'alliance avec la Turquie, qui a permis à Marseille de posséder l'exclusivité du commerce méditerranéen.

Le salut viendra donc de l'Espagne, première force d'une coalition dont l'âme, à n'en pas douter, reste le pape Pie V. Pourtant, le roi d'Espagne Philippe II mettra un certain temps avant de se décider et de dépêcher son demi-frère, don Juan d'Autriche, futur vainqueur de la plus grande bataille du XVIe siècle. Ce dernier est loin d'être un personnage obscur. Fils naturel de Charles Quint, né à Ratisbonne, Don Juan d'Autriche va très vite se distinguer au sein de « la noblesse de son temps, légère et guerrière, catholique et combattante ». Héros du Grand Siècle espagnol, Geronimo - tel était son nom d'origine -, a d'abord été fidèle à son demi-frère alors que ses qualités auraient pu écraser le roi austère et mystérieux. Destiné aux ordres religieux, il se révéla finalement guerrier fougueux et intelligent, mais aussi et surtout, ardent défenseur du catholicisme. On ne peut comprendre l'histoire de l'Espagne sans garder en tête cette idée qu'elle fut championne de la chrétienté, alors qu'au sein de l'Europe progressait le protestantisme et qu'à ses frontières l'empire turc menaçait. Ainsi, quand don Juan s'adresse à ses troupes la veille de la bataille de Lépante, il évoque la mission divine de la monarchie catholique quand, en face, Ali Pacha parle de domination et de butin de guerre. Cette mission divine est sans nul doute un « élément constitutif de l'identité espagnole ». Il faut savoir gré à l'historien Jean-Pierre Bois de nous offrir un portrait tout en nuance de ce héros du Grand Siècle espagnol. Par sa connaissance de l'histoire diplomatique, Bois nous permet de plonger dans les arcanes des relations complexes entre les princes, où se mêlent les intérêts à la fois politiques, religieux et économiques. Il nous décrit enfin dans les moindres détails cette bataille de Lépante, si souvent citée dans nos milieux, et pourtant bien méconnue.

Christophe Mahieu Don Juan d'Autriche, Jean-Pierre Bois, Taillandier, 40 pages, 29 €

Entretien avec Éric Leclercq, auteur du Roman de Marie-Antoinette en deux volumes aux éditions Dualpha

 

3218666850.jpgPropos recueillis par Arnaud Dutilleul

Pourquoi ces deux nouveaux livres sur Marie-Antoinette ?

Si cette Reine est célèbre, elle est surtout très mal connue, tout particulièrement par les ragots et les légendes qui ont toujours la vie dure. Le Roman de Marie-Antoinette n’est pas une fiction, mais un récit historique, très documenté et que j’ai mis plusieurs années à écrire afin que les lecteurs connaissent la « véritable » Marie-Antoinette.

Qu’apportez-vous de nouveau dans ce livre ?

Eh bien ! tout au long de ce récit, j’explique que dès l’avènement de Louis XVI et Marie-Antoinette, en 1774, des loges maçonniques attaquèrent la Reine à travers différents pamphlets. Pour pouvoir assassiner la Reine, il fallait déjà la tuer dans les esprits, faire passer Louis XVI pour un impuissant pour mieux dépeindre Marie-Antoinette comme une femme de mauvaise vie, multipliant les adultères avec des hommes, mais aussi des femmes. Les ennemis de la Monarchie travaillèrent à salir cette femme de façon incessante. L’Affaire du Collier qui éclata en 1785 fut montée de toutes pièces par les Illuminati et le fameux Cagliostro, membre des Illuminati… Ce dernier s’installa à Strasbourg en 1779, comme par hasard en même temps que le Cardinal de Rohan qui prenait ses fonctions d’Évêque de Strasbourg. Pour ma part, dès ce moment-là, l’intention de nuire à la Monarchie était évidente, et le Cardinal de Rohan, naïf à souhait, était la proie toute trouvée, voire rêvée par ces forces occultes.

Contrairement à beaucoup d’auteurs qui n’osent pas aller au fond des choses et qui mettent la Révolution française sur le compte du soi-disant ras-le-bol des Français, j’ai relaté les faits : oui, des loges maçonniques du XVIIIe siècle, les Illuminati en tête, provoquèrent le drame de la France.

Vous voulez parler de la Révolution française ?

Ce fut un véritable travail de sape. Comme ces ennemis de la Monarchie avaient tué la Reine grâce à l’Affaire du Collier, les Français étaient maintenant mûrs pour la mise à mort de la Reine et de la Royauté en général. Car n’oublions pas qu’à travers toute la France, lors de l’été 1789, les Francs-maçons envoyèrent une multitude de satellites ameuter les villes, les villages, le moindre des hameaux, avec une proclamation comme quoi Louis XVI ordonnait à son bon Peuple de brûler les châteaux des aristocrates afin de juste conserver le sien. Partout, les loges maçonniques colportèrent qu’il y avait des brigands et soulevèrent le Peuple, si bien que tout fut mis à feu et à sang.

Le duc d’Orléans, futur Philippe Égalité, était Grand Maître du Grand Orient de France depuis 1772, et il joua un rôle très actif dans cette Révolution, très certainement parce qu’il imaginait prendre la place de Louis XVI. De plus, contrairement à ce qui est dit dans les manuels scolaires, les atrocités ont bien commencé dès 1789, et sur ce point-là, j’ai tenu à aller dans les faits

Pour vous, le sort de la Reine était joué d’avance ?

Pour moi, le sort de la Reine était décidé dès 1785 avec l’Affaire du Collier. En 1786, le Cardinal de Rohan était acquitté par le Parlement de Paris, et la Reine, définitivement salie. Et cette même année 1786, lors du Grand Congrès maçonnique de Francfort, les Illuminati programmèrent la Révolution, dite Française, qui devait éclater trois ans plus tard. Eh oui ! une Révolution n’est jamais spontanée, mais toujours orchestrée par des gens, et pour la France, ce sera le drame du XVIIIe siècle, et qui perdure encore de nos jours. Il faut bien avouer que la propagande maçonnique, mais aussi la désinformation, ont bien joué leur rôle. Et l’objectif des ennemis de la Monarchie était atteint : tuer le trône et l’autel, surtout en France, parce que la France était la Fille Aînée de l’Église.

Pensez-vous qu’à l’issue de la lecture de votre livre, les lecteurs auront une image plus positive de la Reine ?

En tout cas, c’était mon objectif. Marie-Antoinette fut une femme vertueuse, fidèle à Louis XVI, et si elle avait eu Fersen pour amant, le Tribunal Révolutionnaire, qui n’était pas à une indécence près envers la Reine, aurait été trop heureux de l’étaler sur la place publique. Or, Fouquier-Tinville ne dit jamais un mot sur ce point.

En vérité, Marie-Antoinette fut mal entourée, mal conseillée, dès son arrivée en France. Et malheureusement, elle n’avait pas un époux à la hauteur des événements dramatiques qui s’abattirent sur la France.

Je finirai en disant que celle qu’on surnommait « l’Autrichienne » était la fille de François de Lorraine et qu’elle avait bien plus de sang français que Louis XVI, car Marie-Antoinette, c’est aussi cela.

3599791890.jpgLe Roman de Marie-Antoinette, Eric Leclercq, Dualpha, 2 volumes cliquez ici et cliquez là

vendredi 25 septembre 2020

Des solutréens en Amérique ?

 Des Solutréens en Amérique ? 1.jpeg

Symbole de l'habileté des solutréens : les longues et fines lames de silex en feuilles de laurier.

Des Solutréens en Amérique ?.jpegLa découverte de squelettes préhistoriques d'origine européenne et de récentes études ADN ont bouleversé les théories sur les premiers habitants du continent américain. Et si les chasseurs européens du solutréen avaient déjà été présents sur la terre d'Amérique, il y a 25 000 ans ?

Plusieurs douzaines d'outils de pierre vieux de 19 000 à 26 000 ans ont été découvertes ces derniers mois en six endroits différents, tous situés à proximité de la côte atlantique des États-Unis. Trois de ces sites se trouvent sur la péninsule de Delmarva, dans le Maryland, où ils ont été explorés par Darrin Lowery, de l'Université du Delaware. Les trois autres se trouvent respectivement en Pennsylvanie, en Virginie et sur un fond marin des côtes de Virginie qui, à l'époque préhistorique, était encore une terre émergée. Il s'agit là d'une série de découvertes absolument décisives, qui bouleversent les connaissances acquises sur le peuplement originel du continent américain et permettent de relancer une théorie encore controversée celle d'une arrivée précoce en Amérique d'Européens appartenant à la culture solutréenne.

La doctrine officielle, jusqu'il y a encore quelques décennies, était que la première culture humaine apparue aux États-Unis ait été la culture de Clovis, découverte en 1932 dans un village du Nouveau-Mexique, qui s'est développée outre-Atlantique il y a entre 11500 et 13100 ans. Ses porteurs, venus d'Asie nord-orientale par le détroit de Behring, qui était alors une bande de terre ferme, en profitant du « corridor arctique » apparu dans la banquise au lendemain de la dernière glaciation - plus précisément lors du dernier Maximum glaciaire (il y a entre 16 500 et 13 000 ans) -, se seraient ensuite progressivement répandus dans tout le continent américain. Leur territoire d'origine se situait probablement dans le sud de la Sibérie orientale, qu'ils semblent avoir quitté il y a 14000 ans. Des études d'ADN menées récemment par une équipe de l'Université de Pennsylvanie sur les populations actuelles de la région montagneuse de l'Altaï ont en effet permis de retrouver chez elles des marqueurs génétiques (mutation Q, haplotypes C et D) caractéristiques des Indiens d'Amérique, ce qui ferait de ces derniers de lointains cousins des Mongols et des Ouighours.

Des Solutréens en Amérique ? 2.jpeg

Pierre taillée d'origine française en Virginie !

Très vite, cependant, les découvertes se sont accumulées qui ont mis en doute le caractère de premiers arrivants des membres de la culture de Clovis. Dès 1957 des artefacts datés de près de 38 000 ans ont été retrouvés sur le site de Lewisville, au Texas. À partir de 1978, d'autres artefacts vieux de 25 000, 35 000, voire 55 000 ans ont été mis au jour sur les sites de Monte Verde, au Chili, de Pikimachay, dans les Andes péruviennes, de Meadowcroft, près de Pittsburgh, de Cactus Hill, en Virginie, de Topper, en Caroline du Sud, de Pendejo, au Nouveau-Mexique, de Old Crow, dans le Yukon, etc. D'autres sites, notamment dans leWisconsin, la Pennsylvanie et l'Oregon, ont plus récemment encore livré d'autres artefacts antérieurs à la culture de Clovis. Il y a quelques mois, plusieurs milliers d'outils de pierre et d'artifacts vieux de quelque 15 500 ans (15 528 objets exactement) ont été mis au jour près de Buttermilk Creek, à 55 km au nord-ouest d'Austin (Texas), sur le site de Debra L. Friedkin fouillé depuis plusieurs années par une équipe d'archéologues dirigée par Michael Waters, de l'Université A&M du Texas. Une ou plusieurs autres migrations ont donc précédé celle des fondateurs de la culture Clovis. Mais il y a 19 000 ou 26 000 ans, le détroit de Behring n'était pas encore accessible comme il l'est devenu quelques millénaires plus tard, ce qui pose le problème de l'origine de ces nouveaux venus. Or, les outils retrouvés dans le Maryland, en Pennsylvanie et en Virginie, ne sont pas seulement très antérieurs à la culture de Clovis. Ils attestent surtout d'une technologie différente de celle qui prévalait dans cette dernière (pièces bifaciales en silex très caractéristiques, pointes à enlèvement flûte, que l'on a retrouvées par milliers dans toute l'Amérique du Nord et jusqu'à Panama et au Costa-Rica), mais qui présente en revanche une grande similitude avec la technologie de la culture solutréenne, qui s'est développée au paléothique supérieur dans le Sud-Ouest de la France et le Nord de l'Espagne. Cette similarité entre (Industrie lithique solutréenne, notamment celle des pointes foliacées bifaciales très fines dites « feuilles de laurier » et certains artefacts retrouvés dans l'Est des États-Unis avait déjà été constatée dans le passé. Mais on faisait observer que les artefacts mis au jour en Amérique dataient d'une époque, 15 000 ans environ, où la culture solutréenne avait déjà disparu depuis longtemps en Europe (elle prit fin en effet il y a environ 17 000 ans, pour être remplacée par la culture magdalénienne). C'est cette objection qui est maintenant levée, les plus récentes découvertes portant sur des objets vieux de 19 000 à 26 000 ans, et donc tout à fait contemporains de la culture solutréenne d'Europe. Qui plus est, une analyse chimique réalisée en 2011 sur un couteau de pierre découvert en Virginie a montré que celui-ci avait été taillé dans une pierre d'origine française !

Squelettes préhistoriques de type « caucasien »

Faut-il donc envisager que des chasseurs solutréens venus d'Europe occidentale soient dès cette époque parvenus en Amérique ? C'est ce qu'affirment depuis plusieurs années un certain nombre de chercheurs, parmi lesquels Dennis Stanford, ancien directeur du département d'anthropologie de la Smithsonian Institution de Washington, et Bruce Bradiey, de l'Université d'Exeter, qui viennent de publier un livre intitulé Across Atlantic Ice qui expose leurs conclusions. Stanford et Bradley considèrent comme très probable que des chasseurs solutréens, à qui l'on reconnaît une grande habileté (ce sont eux qui inventèrent l'aiguille à chas et le traitement thermique pour la fabrication des outils en silex), soient parvenus en Amérique, soit en utilisant des bateaux en peaux de bêtes et en cabotant le long des côtes de l'ancien glacier qui recouvrait alors l'Amérique du Nord, soit en voyageant à la surface des glaces à la façon des Inuits. Ils auraient ensuite fait souche dans la partie orientale de l'Amérique, puis auraient pénétré jusqu'en Amérique du Sud.

Stanford et Bradley font également observer qu'aucune présence humaine n'est attestée en Alaska ou en Sibérie du Nord-Est avant il y a 15 000 ans. Ils signalent enfin que certains marqueurs génétiques européens, totalement absents chez les populations du Nord-Est de l'Asie, ont été retrouvés dans l'ADN de plusieurs squelettes vieux de 8 000 ans mis au jour en Floride (haplogroupe U). Ils citent aussi le cas de l'haplogroupe X, qui n'a pas été identifié en Asie, mais qui est présent dans certains groupes d'Amérindiens du Nord, tels les Ojibwé, les Algonquins, les Sioux et les Navajos, l'évaluation de son arrivée en Amérique du Nord indiquant entre 12 000 et 36 000 ans. À cela s'ajoute le fait que des squelettes préhistoriques de type nettement « caucasien », c'est-à-dire européen, ont déjà été retrouvés par le passé sur le continent américain. C'est le cas notamment du célèbre homme de Kennewick, vieux de 9 500 ans, découvert en juillet 1996 sur les bords de la rivière Columbia, dans l'État de Washington, et surtout de la femme de Peñon, vieille de 13 000 ans, découverte près de Mexico. L'hypothèse soutenue par Dennis Stanford et Bruce Bradiey ne fait toutefois pas encore l'unanimité (certains chercheurs, comme Lawrence Guy Strauss, restent farouchement « anti-solutréens », d'autres allant jusqu'à évoquer l'hypothèse d'une origine Homo sapiens autochtone). Mais de toute évidence, l'affaire est à suivre.

B. O' D. Sources. Science, 24 mars 2012 The Independent, 28 février 2012, American Journal of Human Genetics, janvier 2012 Science, 20 octobre 2011 ).

éléments N°143 Avril-Juin 2012

Mai 68 : un raté qui n'avait rien de social !

 Deux mois de commémoration, d'agitation, {d'amalgame, le culte de « mai 1968 » est lassant. Déclenchée par le président absolu qu'elle prétendait renverser, cette « révolution » -bidon n'a-t-elle pas abouti au triomphe de ce même président, dans la rue. Le 30 mai, dans les urnes le 30 juin ? Les vieux se glorifient pourtant d'en avoir été. La gauche tente de persuader les jeunes de les imiter Personne n'avoue avoir été manipulé. Quarante ans après une contre-performance aussi grotesque, il est temps de situer un raté qui n'avait d'ailleurs rien de social.

Mai 1968 commence en mars, le 20 mars 1968, par une action violente contre les locaux parisiens d'American Express. Est visé l'engagement militaire des États-Unis au Vietnam. Le président De Gaulle mène  campagne,  depuis  des années, contre cet engagement. Et c'est à Paris que s'ouvriront, le 10 mai, les négociations de paix qu'il souhaite. Plus généralement, il s'efforce d'ouvrir « une troisième voie » entre l'économie libérale, soumise à la loi d'un marché où l'on compte en dollars, et « l'économie centralisée », soumise à ce plan qui permet au pouvoir de piloter l'économie nationale, mais que discrédite un « totalitarisme lugubre », source d'un arbitraire sanglant et de pénuries anachroniques.

Charles De Gaulle rêve d'ouvrir au tiers monde une « troisième voie », avec le plan, mais sans arbitraire, sinon sans pénuries. C'est à ce rêve que le général a sacrifié les Français d'Algérie et les Algériens qui défendirent avec eux un développement, unique au sud de la Méditerranée. C'est à ce rêve qu'il a sacrifié les moyens mêmes de son autonomie en se privant de cet atout majeur qu'était le Sahara. D'une part, nos forages sahariens tiraient la France du statut de pays sans pétrole. Ils lui auraient épargné les déficits dans lesquels va s'engluer sa Ve République. D'autre part, le centre d'essais saharien de Reggane lui a donné une arme atomique qu'il a utilisée, sitôt son vecteur aérien en place, pour affirmer l'autonomie de sa dissuasion en chassant du territoire français l'Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), son siège et ses 24 bases. Le président De Gaulle va tout aussi loin à Paris même pour réaliser ce rêve. Il y joue littéralement avec le feu en donnant pignon sur rue à « la révolution permanente universelle » au seuil même du Quartier latin. Il offre un immeuble Bd Saint-Germain à 200 cadres trotskistes réunis par le député "gaulliste" David Rousset pour entretenir l'hostilité à l’engagement américain au Vietnam. Ils étendent cette agitation à tout le pays, en profondeur, en créant des « Comités Vietnam » et « Vietnam de base » dans tous les lycées et collèges ainsi qu'à l'université. Cette agitation le sert à l'extérieur en alignant la France sur les « non alignés ». D'où l'action du 20 mars 1968 contre American Express. À l'intérieur, elle ajoute au trouble d'un électorat mal remis de la double amputation, algérienne et atlantique. Mais le président n'en a cure seule une réaction à des troubles violents et prolongés peut lui rendre une majorité parlementaire. Il va donc utiliser, à cet effet, les Comités noyautés par ses trotskistes. Un autre ambitieux venu de la droite monarchiste et tenté par la gauche, ce François Mitterrand que le général méprise, s'inspirera plus tard de la leçon en faisant appel à l'entrisme trotskiste pour s'emparer de ce parti socialiste qui fut la Section française de l'internationale ouvrière. De mars à mai 1968, tel Mao, le président De Gaulle fait donner une jeunesse embrigadée pour secouer ceux de ses partisans qui se détachent de lui. L'action du 20 mars contre American Express, à Paris même, amorce l'opération.

Cette action laisse indifférents des étudiants avant tout préoccupés de leurs examens de fin d'armée. Leurs semblables ont manifesté en Amérique et un peu partout, notamment à Berlin, contre la guerre du Vietnam. Pas les nôtres ! Notamment parce que beaucoup d'entre eux se rappellent que la France a porté longtemps seule le fardeau de ce conflit, alimenté par les deux empires du communisme pour user les capacités de résistance de l'Occident. Et qu'ils ne tiennent pas à voir les États-Unis retourner à l'isolationnisme que le général De Gaulle reprocha si vivement au président Roosevelt en 1940 et 41.

Un mois et demi de passivité ouvrière

Pourquoi l’action du 20 mars enflamme-t-elle l'extension banlieusarde de la Sorbonne ? Parce qu'elle a entraîné l'arrestation d'un étudiant de Nanterre, Xavier Langlade, dont quelques dizaines d'étudiants en sociologie demandent la libération en fondant un Mouvement du 22 mars. Et parce que Nanterre comporte une cité universitaire, agitée par une revendication sans aucun rapport avec le conflit vietnamien : l'accès libre aux chambres des jeunes filles. Une revendication à cent lieues de l'action syndicale ouvrière, à laquelle la gauche rattache effrontément Mai 1968, pour tenter de provoquer un mai 2008. La cause des sociologues de Nanterre n'est en rien celle des masses laborieuses. Le relâchement des mœurs remplace chez eux une "lutte des classes" que l'expansion de l'emploi tertiaire prive de signification. Absorbée par "la bourgeoisie" une gauche hédoniste ne conserve des droits de l'homme que celui de « jouir sans entrave ». La jouissance étant individuelle, elle foule aux pieds le droit d'autrui pour instaurer la loi de la jungle en proclamant : « il est interdit d'interdire ». C'est la porte ouverte à l'expansion de la pédophilie, à l'ère des violeurs et tueurs en série, ouverte par l'abolition de la peine de mort.

Avec une mauvaise foi dissimulée par le sourire éclatant de la présentatrice, l'audiovisuel public fait aujourd'hui de Mai 1968 un mouvement social à l'actif de son interlocuteur syndical habituel : la CGT. Pour France3 les syndicats de salariés ont suivi les étudiants « au bout de quelques jours ». Or CGT et CFDT n'ont appelé à la grève qu'un mois et demi plus tard, le 11 mai. Du 20 mars au 11 mai, le monde ouvrier se tait ! Les syndicats ont pris pour le moins le temps de la réflexion. Inspiré notamment de jeunes gauchistes allemands des SDS, présents à Paris, le discours des "leaders" improvisés des étudiants est étranger aux préoccupations du monde du travail. Les orateurs qu'ils envoient aux portes des usines Renault sont hués. Cependant, la convocation du plus turbulent, Daniel Cohn-Bendit, devant le conseil de discipline transfère le problème à La Sorbonne même. La majorité des étudiants ne demande qu'à préparer ses examens, mais le ministre, Alain Peyrefitte, les jette dans la rue en fermant la Sorbonne. Les étudiants dépavent les rues du quartier latin. Des barricades surgissent. Suivant le président De Gaulle en visite officielle en Roumanie, je suis témoin de la façon dont il verse de l'huile sur le feu en faisant, au micro de Jean-Pierre el Kabbach, l'éloge de « la sélection », bête noire de la gauche, mais à l'honneur dans l'université roumaine. C'est provoquer les syndicats d'enseignants de gauche et, à travers eux, la CGT. Le PC donnera-t-il dans le panneau ? Certes, ses amis profitent de la situation pour réclamer, à tout hasard, des hausses de salaires, en déclenchant une grève générale. Amorcée dans le dos du président par une visite nocturne de Jacques Chirac, armé d'un revolver, à Henri Krasucki, une négociation s'engage rue de Grenelle. Elle aboutit le 27 mai à un accord octroyant aux salariés une hausse de salaires de 14 %, mais en francs dévalués par la crise. La CGT s'attribue le mérite de cette hausse en manifestant le 29 mai en direction de l'Elysée.

Elle n'y trouvera pas le président De Gaulle. Il a rejoint à Baden le général Massu. Si son départ tend un piège au PC, son refuge le menace d'une réaction de l'armée. Je rejoins le défilé cégétiste boulevard Montmartre. Rien n'y brûle, mais ce défilé à plus de sens que les incendies du Quartier latin. J'entends assister à la prise (ou à la défense) de l’Élysée. Effrayé du chaos résultant de sa manœuvre, le président abandonne-t-il la France au communisme, comme hier les fleurons de notre empire Algérie, Guinée, Indochine ? Je dois le savoir sans tarder. Si oui, nous serons quelques-uns à entrer en résistance. Je serai vite rassuré. Le PC a-t-il craint Massu ? Moscou lui préfère-t-il, pour le moment, De Gaulle ? Le service d'ordre cégétiste détourne les manifestants vers la gare Saint-Lazare.

Un président poursuivant un songe creux

Le lendemain 30 mai, acheminé par des milliers de cars (ce qui ne s'improvise pas), un million de manifestants couvrira les Champs-Elysées, salué, sur le petit écran, par un président De Gaulle revenu dans son bureau pour annoncer la dissolution de l'Assemblée nationale. Du 6 juin au 18 juin, chacun reprend le travail. Le 30 juin, le rassemblement gaulliste enlève 358 sièges de députés sur 485 unraz de marée, plus que la majorité massive espérée par le général. François Mitterrand et Pierre Mendès-France, qui ont tenté d'exploiter son faux départ, se retrouvent gros Jean comme devant. Expulsé, Daniel Cohn-Bendit retourne en Allemagne éduquer (!) de jeunes enfants. Ce n’est qu'après la mort du général De Gaulle et de son successeur, le président Pompidou, que des naufrageurs voteront un bouquet de lois hostiles à la famille, donneront au budget de l'Education le pas sur celui de la Défense et prêcheront les loisirs aux dépens du travail. Pour, finalement, ouvrir toutes grandes les vannes du déficit en finançant une vague d'immigration d'assistance de nature à dissoudre l'identité nationale. Le danger était moins sur les barricades que dans les allées du pouvoir parmi les ambitieux pendus aux basques d'un président poursuivant un songe creux, au point d'avoir lâché la proie pour l'ombre.

Bernard Cabanes

monde&vie 17 mai 2008 n°795

Les Denisoviens, une nouvelle espèce humaine

 On se souvient qu'en 2008, des archéologues de l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionnaire de Leipzig, travaillant sous la direction de Svante Paà'bo, avaient découvert dans la grotte de Denisova, située dans les montagnes de l'Altaï, au sud de la Sibérie, les restes vieux de 30 000 ans d'un spécimen appartenant à une espèce humaine jusqu'alors inconnue. L'étude de l'ADN mitochondrial de ces restes, qui étaient ceux d'une adolescente, avait en effet permis d'établir qu'ils différaient, tant du point de vue génétique que morphologique, à la fois des hommes « modernes » et des Néandertaliens. Cette découverte, qui avait fait sensation, avait donné à penser que les « Denisoviens » - nom qui leur a été attribué - peuplaient probablement une partie de l'Asie centrale à la fin du Pléistocène. Les mêmes chercheurs, associés à Richard Green, de l'Université de Californie à Santa Cruz, sont maintenant parvenus à déchiffrer intégralement le génome nucléaire de l'un des doigts du squelette, qu’ils ont ensuite comparé aux génomes de 53 populations humaines actuelles. Les résultats confirment que les Denisoviens étaient plus proches de l'homme de Néandertal que de l’Homo sapiens - tout en ayant des molaires plus primitives que celles des Néandertaliens. Selon Richard Green, un groupe ancestral venu d'Afrique il y a 350 000 ans aurait rapidement divergé, une branche s’implantant en Europe et donnant naissance aux Néandertaliens, une autre s’installant en Asie et donnant naissance aux Denisoviens. Mais les résultats obtenus montrent aussi, ce qui est plus inattendu, qu'une partie des séquences génétiques propres à ces derniers sont aujourd'hui présentes à hauteur de 4 à 6 % dans le génome de chez certaines populations de Mélanésie et de Nouvelle-Guinée, ce qui donne à penser que les Homo sapiens ancêtres des Mélanésiens actuels se sont croisés dans un lointain passé avec des Denisoviens. Avant de disparaître complètement, ceux-ci auraient donc peuplé une partie du continent asiatique.

(Source: Nature, 23 décembre 2010).

éléments N°143 Avril-Juin 2012

jeudi 24 septembre 2020

Le solstice des veilleurs

 

qfmKaIOr2uvuln68E_o6opFSfuk.jpgPour celles et ceux appartenant à la nation spirituelle qu'érige dans l'invisible la fidélité aux vérités ancestrales, chaque solstice apparaît comme un moment privilégié : la célébration de notre identité selon sa composante la plus essentielle.

Les motifs culturels de se retrouver à cette fête, au seuil de l'hiver et de l'été, ne manquent pas et la référence aux Indo-européens est, certes, la première de toutes. Mais cela répond aussi à un appel intérieur, à une aimantation de l'âme en quelque sorte et dont nous pourrions dire, par delà ces outillages que sont raison critique et sens de la cohérence, qu’elle serait motrice du combat que nous menons, c’est-à-dire en un sens originel in-vocation. Car se sentir lié à une communauté de destin transcende la seule appartenance ethnique ou territoriale, cela prend racine dans un passé immémorial d’où nous pouvons puiser, au plus profond de nous, des forces formatrices. Forces dont certains mythes déploient les représentations symboliques.

Une scansion vitale

Les fêtes solsticiales, par-delà leur aspect de ritualisation des temps de la vie, se rattachent à une religiosité solaire et “ouranienne” (1). Leur origine remonte aux âges les plus anciens ; même la grotte de Lascaux, selon les dernières conclusions des préhistoriens, ne serait rien moins qu'un temple solaire réservé au solstice d'été (2). Comme il y a des dizaines de milliers d'années, hommes, femmes et enfants d'Europe se retrouvent de nuit, disposés en cercle autour du feu pour, d'une part, être symboliquement en adéquation avec l'ordre circulaire du zodiaque (l'arthurienne Table Ronde transparaît en cet instant) et, d'autre part, pour que se constitue un emblème venu de temps immémoriaux : le cercle centré qui, en astronomie comme en astrologie, figure le soleil. La circularité des symboles célestes, image mobile de l’éternité, renvoie par analogie, en cet instant crucial, au cercle des camarades fondé sur l'affirmation d'une reconnaissance communautaire : à travers l’honneur rendu au soleil au cours de cette fête commémorative, le cercle affirme la permanence et la vitalité de ses propres valeurs ; la mémoire du sang émerge en ces 2 moments de l'année où l'astre diurne reconduit à la source du sacré.

Contemplons, au centre du cercle, l'assemblage de bûches évoquant une tour carrée dont chacun des côtés correspond à l'un des points cardinaux. Là encore intervient la notion d'organisation de l'espace. Car c'est d'abord cela un solstice, la nécessaire mise en ordre du monde sans laquelle, au regard de nos ancêtres, aucune civilisation ne se révélait véritablement viable. Notion d'autant plus indispensable que le milieu ambiant des mégapoles interlopes a pouvoir de corroder la capacité — évidente pour les peuples de jadis — de déployer dans tout espace de vie un ordre agençant certaines formes précises et signifiantes (ce qu'exprime la science des symboles). Aux yeux de l’Indo-européen, l'ordre est synonyme de clarté. Par le brasier central annonçant la renaissance aurorale du soleil, l'éclairement nocturne du solstice devient métaphorique de la révélation de cette notion d'ordre. Les camarades rassemblés dans une clairière ou en plein champ pour cette fête, s'arrachant à la médiocrité d’un univers de béton éclairé au néon et qui plus est surpollué de tags (petits frères du rap à la mode), d’eux on peut dire qu’ils accomplissent déjà un acte révolutionnaire car, au sens étymologique de ce terme, c'est précisément d'un vivifiant retour à l'origine qu'il s'agit. Mais que peut bien signifier cette mémoire la plus longue ? Marcel de Corte nous en esquisse une réponse : « le vrai paganisme, au sens originel du terme, n’est pas une position polémique contre la croyance, il est la relation intime de l’être humain au sol et à son mystère » (Des choses à dire).

Former la roue solaire

Rappelons à présent plusieurs notions indispensables quant à la compréhension du solstice. Par le bûcher, “l'éclairement” — autrement dit la Connaissance — vient du centre et, précisément, constitue le centre. Or, selon nos ancêtres, le centre représentait l'immuable et le commencement, autrement dit le fondement du monde et de l’être. Se retrouver en cercle autour du feu c'est, chaque fois, tenter d'approcher ce fondement. Complétant la notion de centralité, le mat sortant du bûcher et portant à son sommet la couronne (ronde comme le ciel et l'assemblée des camarades) est l'image de l'axe du monde joignant l'humain (si précaire) au divin (l'impérissable) dont un reflet, disaient les Anciens, est en chacun de nous (un précepte dorien énonce poétiquement « l'homme est un dieu mortel et le dieu un homme immortel », ce qui n’est pas sans nous évoquer ce vers de Lamartine : « Borné dans sa nature, infini dans ses vœux, l'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux » ou encore cet autre de Sophocle : « Il est bien des merveilles en ce monde, il n'en est pas de plus grande que l'homme »).

Puis, venant de chaque direction cardinale de l'espace, les 4 porteurs de torche s'avancent à tour de rôle. Leur marche vers le centre pour embraser le bûcher trace, complémentairement au cercle des personnes présentes, la roue solaire. De la sorte, l'un de nos plus anciens symboles prend forme en ces moments où, par le silence et le recueillement, semble grandir en nous le sentiment d'une véritable communion avec la religiosité première de nos peuples. À tour de rôle, les porteurs de torche, comme on le sait, prononcent des paroles évoquant l'un des horizons européens qu'ils incarnent et que marque une figure historique ou légendaire : le Sud, qu'il soit grec, italique ou ibère, résonne, entre autres, des noms d'Alexandre ou de Romulus, d'Héraklès ou d'Énée. Puis Arminius ou Leif Erikson, Siegfried ou Wolund sortent des brumes du Nord, tandis que Noir Voïvode (3) ou Ilia de Mourom (4) seront cités à l'Est et qu'Alfonso Henriques (5) ou Eamon de Valera, Finn (6) ou Arthur le seront à l'ouest. Ainsi, le passé, qu'il appartienne aux annales ou aux mythes, est en quelque sorte polarisé par la signification même du solstice. Car, en pareils moments de flammèches et d'étoiles, tout ce qui fut vécu ou rêvé se définit comme autant de reflets, à travers les millénaires, d'une puissance primordiale. Symbolisée par le cercle au centre embrasé, elle prit corps à l'origine en cette entité ethnique dénommée « race boréale » par Fabre d'Olivet.

Le “guerrier sans sommeil”

Une fois les 4 torches portées au bûcher, la veillée commence. Une veillée pour la plus courte nuit, avant l'aube d'été ou la plus longue préparant au premier jour d'hiver. Arrêtons-nous un instant sur ce terme de “veillée” afin d’en saisir toute l'importance. En effet, puisque les “marchands de sable” du désert  télévisuel ont pouvoir d'endormir nos concitoyens, de les bercer d'illusions et de les plonger dans des songes retouchés sur photoshop du meilleur des mondes humanistico-mondialiste, il est urgent de veiller. D'abord veiller à être nous-mêmes, fils et filles d'Europe, fermement déterminés à ne pas se laisser digérer par le système (et pour cela nous construire sur un plan militant). La veillée solsticiale sera pour certains l'occasion d'un sursaut ou “réveil” de la conscience identitaire avec la promesse au cœur de demeurer sans cesse en alerte, “en éveil”, chaque jour que falsifient les endormeurs professionnels. Un penseur du XIXe siècle parlait déjà des Français comme de “la grande armée des endormis”.

Loin du grégarisme autosatisfait, c'est le moment ici de saluer celui dont on célébrait la naissance au solstice d'hiver et qu'on désignait en Perse et dans les légions romaines comme le “guerrier sans sommeil” : Mithra, surnommé aussi Sol invictus (7). Il faudra bien, un jour, évoquer la figure de ce dieu d'origine aryo-mazdéenne personnifiant la fidélité et, comme tel, comparable à l'Ase Tyr dans le panthéon viking. Rappelons pour l'instant que tout solstice est précisément, ainsi que nous l'énoncions plus haut, l'expression d'une fidélité à une appartenance outrepassant toutes les fatalités de l'Histoire et autres forces de mort de notre culture.

Avec la veillée, musiques et chants, poèmes et pages d'auteurs divers vont se succéder. À la clarté du foyer — du centre illuminant — compositeurs et poètes, écrivains et philosophes sortent du rangement trop réducteur d'un dictionnaire, car on les perçoit comme des moments de l'âme européenne et, prenant place dans la roue solaire tracée par le rituel du feu, ils se font révélateurs de ce que devrait être la culture : l'expression toujours plus intense, entrelacant grandeur et beauté, d'un élan vital vers la supra-humanité à l'aurore du monde, ce que Evola nomme la « dimension vers le haut ». À cet instant l'image d'Apollon éclaire notre mémoire.

La porte de l’Hyperborée

Il faut en effet savoir que, pour  la Grèce dorienne, l'Olympien personnifiant la lumineuse perfection s'envolait à chaque solstice d'hiver en direction du Nord. Ainsi rejoignait-il une contrée que l'on supposait demeurée en âge d'or. Nous avons déjà rappelé dans cette revue que le mythique peuple des Hyperboréens constituait une évocation, également présente dans le légendaire d’autres peuples indo-européens (Aryas de l’Inde, Perses et Sassanides, Irlandais, Germains ou encore Daces), du caractère supra-humain des origines. Des cygnes emportaient Apollon vers le Septentrion. L'oiseau synonyme de blancheur blasonne donc ces heures solsticiales. Levons les yeux et repérons la constellation du cygne. Lors des nuits véritables, autrement dit en pleine campagne, loin de la lueur spectrale des villes, lorsqu’on la voit se détacher sur la multitude astrale, on songe à l’Irminsul ; et son étoile majeure, d’un éclat d’aigue-marine se fait allusive aux rivages de l’ultima Thulé.

Jadis, lors des festivités de Noël, ce n’était pas la dinde yankee mais l’oie qui rassemblait famille et amis. Dans le folklore et les “contes à la veillée” — encore la veille comme mode de l'attention à des choses merveilleuses — l'oie est souvent présente. Ne désigne-t-on pas d’ailleurs ces contes comme ceux de ma Mère l'oie ? Et l'innocent jeu de l'oie ne serait-il pas, pour petits et grands, le rappel voilé que l’existence est un parcours initiatique ? Moins aristocratique et altière que le cygne, l'oie, de par son allure bonasse, appartient au monde paysan. En fait comprenons que l’apollinien oiseau s'est occulté sous une apparence rassurante mais le symbole demeure le même : les oies sauvages vers le Nord, chant indissociable des solstices tiré du poème de Walter Flex, en restitue l’âme, le voyage n’ayant jamais été que métaphore de ce “grand voyage” qu’est la vie même, éclair entre la vie et la mort où le lointain intérieur fait signe. Partager l'oie n'est-ce pas communier avec notre patrie première ? Terre en apparence perdue, à laquelle fait échos le nom de Groenland, mais revivant en nos cœurs dès l'instant où est perçue cette porte hivernale comme s'ouvrant aussi sur de thuléennes certitudes alliant cristal et acier, regard d'aigle et sang solaire. Les rupins, valets ou courtisans des pourrisseurs planétaires, se contenteront du foie gras et, repus, rêverons béatement de déluges de dollars et d'un Wall Street au comble de l'euphorie. Mais laissons-là les esclaves du ventre de ce que Platon nomme le « gros animal » social.

Second symbole à ne pas oublier en raison de sa place d'honneur lors du Jul, le sanglier. Il était transmis originairement que les constellations des Grande et Petite Ourses auraient été une laie accompagnée de son marcassin. Ce qui ferait du sanglier un autre emblème du Nord. Là encore, consommer sa chair — vieux rite culinaire unissant Celtes et Germains — pourrait signifier que l'on intègre à soi l'image d'un territoire synonyme de prodigieuse origine. Dans Symboles fondamentaux de la Science sacrée, Guénon montre bien par ex. que le thème celte de la lutte de l’ours contre le sanglier figure le rapport entre autorité spirituelle «primordiale» et pouvoir temporel. En sanscrit, le nom du continent primordial correspondait à Shwêta-varâha (Sanglier Blanc). Si le cygne et l’oie conduisaient au domaine boréal, le sanglier, lui, se confond avec ce continent perdu. Le plumage de givre s’est mué en soies liliales et, des brahmanes aux druides, cette couleur désigne le pouvoir sacerdotal. Une blancheur évocatrice de citadelle glaciaire ou de sanctuaire marmoréen mais surtout privilège d’un épiderme quasi lumineux, tel celui d’Europe, si ravissante que Zeus sous la forme d’un puissant taureau l’enleva au loin, rapt de l’âme minoenne fondatrice de la civilisation palatiale.

Accompagnant ces viandes vouées à l'évocation d'une ère inconnue de l'Histoire officielle, l'hydromel est la boisson digne, par son vermeil chargé de feu, de célébrer la croissance du soleil. Celtes et Vikings le burent en connaissance de cause : ce breuvage doré apportait dans leurs veines la lumière des dieux. La corne à boire s'imposait comme le calice de la liturgie païenne et, versé au cœur de la nuit, l'or de l'hydromel, en synergie avec le brasier central, se fit — et doit se faire — métaphore d'éclairement intérieur.

Les braises du solstice

Mais, à propos de boisson et compte tenu de la solennité du moment, rappelons fermement que si le solstice est une fête — la plus sacrée de toutes nos fêtes — ce n'est en aucun cas l'occasion de se “cuiter”, comme on dit vulgairement (même chez nous). On ne se rend pas à ce lieu de renaissance lumineuse dans la même disposition d’esprit que ceux prétendant “s'éclater en boîte”. Faire la ronde n’est pas finir rond. Du reste, il est salubre de notifier à certains branquignols se réclamant de notre idéal qu'ils se trompent d’endroit si se joindre à tous rime avec “griller des clopes” ou “draguer la minette”. Ne peuvent être tolérés ceux profanant cet espace-temps comme certains abrutis (par la bière) qui balancent leur dernière canette dans le feu avec un tel air d'infatuation qu'ils incarnent la plus insupportable caricature de ce que nous nous devons d’être. Se vouloir un militant européen implique une discipline personnelle sauvegardant en son for intérieur le sens du sacré. Il est de la dignité de chacun de veiller sur lui-même — toujours la veille — afin de présenter non une apparence de correction mais le comportement le plus proche de ce qu'une (future) civilisation attend de ses cadres et responsables. Car le rituel de solstice, qui tant nous enseigne, propose la (re)création d'une forme et, de la sorte, nous fait endosser une tenue spirituelle. Tenue qui est aussi celle des volontaires d'une légion placée sous l'invocation de Mithra, de Tyr ou du dieu celte Dagda surnommé Ruad Rofessa (Rouge par science parfaite ; “rouge” connote ici l'aurore). Ils sont nos capitaines et maîtres d'armes dans le combat intérieur car, rappelons-le inlassablement, notre pire ennemi nous fait face dans le miroir. Si, au sortir de ce combat sans merci, survient la victoire, alors Apollon, trop éblouissant pour l'humain confiné dans ses limites, se présente comme le plus haut degré d'existence à laquelle nous puissions prétendre.

Portes de l'année, les 2 solstices doivent être perçus comme des haltes dans la marche des jours. Ils sont notre double Grand Soir de révolution silencieuse et secrète. Le temps semble s'immobiliser et libérer quelques heures pour qu'un ordre, issu des âges les plus lointains, prenne forme de roue solaire en rassemblant des veilleurs autour d'une flamme. C'est aussi le moment le plus approprié, nous le disions, pour “faire le point” — nécessairement igné puisque pareil au brasier — et se remémorer, en tant que militant lucide, tout ce qu'implique notre engagement européen. Le moment donc, dans l’intime de cette communion, de pratiquer une reprise des exigences envers soi-même (avant de juger les autres [8]), plus déterminés et plus engagés dans un style existentiel que focalise la signification du solstice.

À la pointe de l'aube, alors que se retirent les astres et que perdurent dans la cendre quelques reflets de Mars et de Sirius, d'Antares, œil du Scorpion, et de Bételgeuse, clavicule d'Orion, il faut se séparer. Retrouvailles joyeusement obligatoires devant la prochaine porte d'hiver ou d'été. De retour dans les labyrinthes intestinaux des villes cosmopolites, nous côtoyons tous ces morts qui marchent, regard vide, un portable rivé â l'oreille. On se supposait citoyens d'une république et l'on se découvre survivants d'un sinistre. Ce privilège ne nous confère d'autre droit que celui de servir une cause redoutablement exigeante et, comme telle, nécessitant une fortitude pareille à une armure d'airain. Dans nos esprits, ne laissons pas s'éteindre les braises du solstice, elles sont le gage de notre fraternité solaire.

► Victor Vallière, Réfléchir et Agir n°16, 2003. [article légèrement retouché]

♦ Notes :

  1. Ouranienne : de Ouranos, personnification du ciel dans la mythologie grecque. Il sera Uranus chez les Romains et à la fin du XVIIIe siècle, donnera son nom à la 7ème planète du système solaire.
  2. Cf. l'étude sur la paléoastronomie de C. Jègues-Wolkiewiez dans Science & Vie : Le livre 2001, éd. Tana, p. 168 et suivantes.
  3. Noir Vovoïde : personnage mystérieux du légendaire valaque. Il incarne le maître secret détenteur de la Tradition primordiale. Cf. Geticus, La Dacie hyperboréenne, Pardès, 1987, p. 79. Publié originellement dans les Études traditionnelles, cette étude se fonde tout d'abord sur des textes grecs et latins qui désignent explicitement la Dacie (actuelle Roumanie), comme étant l'Hyperborée. Selon l'auteur, la Dacie fut une étape de la "descente cyclique" des Hyperboréens. Il puise les éléments de sa démonstration principalement dans le folklore roumain qui s'avère être d'une très grande richesse symbolique.
  4. Ilia de Mourom : héros de la tradition populaire russe. Il est un Bogatyr, sorte de chevalier lancé dans des aventures initiatiques.
  5. Prince portugais (cf. dans le précédent numéro de R&A la rubrique Patrimoine) qui, vers le milieu du XIIe siècle, a écrasé l'occupant maure et donné à son pays des frontières précises et un étendard comportant une signification ésotérique très élaborée.
  6. Finn : héros d'une saga irlandaise qui mange le saumon de la connaissance. Son nom veut dire “le Blanc”, “le Lumineux” et il incarne celui en qui sont unies la sagesse et le courage.
  7. À l'intention de nos camarades chrétiens, rappelons que culte formule fut appliquée au Christ dont on célébra la naissance au solstice d'hiver à partir du IVe siècle.
  8. Ces quelques mots à usage des sentencieux donneurs de leçon qui, bons bourgeois dans le civil, entendent exiger d'autrui ce qu'ils n'entreprendront jamais par eux-mêmes. Sans parler de ces esthètes posant — Narcisse version intello en peignoir shantoung — sous un portrait de Mishima ou commentant Der Arbeiter alors qu'ils fuient pelle et pioche depuis leur naissance.

http://www.archiveseroe.eu/tradition-c18393793/68

Le poids des civilisations dans l’Histoire

 La notion de « choc des civilisations », popularisée par Huntington, continue à servir de repère, qu’ils y adhèrent ou la réfutent, aux spécialistes des relations internationales.

Le 24 décembre dernier s’éteignait Samuel Huntington, qui avait accédé à la notoriété mondiale, fait rare, grâce à un livre. En 1993, professeur à Harvard depuis un demi-siècle, il avait publié un article dans Foreign Affairs, la revue diplomatique américaine : « The Clash of Civilizations ? » Trois ans plus tard, l’article était devenu un ouvrage et le point d’interrogation avait disparu. Le Choc des civilisations, traduit en 39 langues (en français aux éditions Odile Jacob en 1997), lance alors une formule qui fera florès – fût-ce pour être vilipendée.

Huntington découpait le monde en huit civilisations : occidentale, orthodoxe, latino-américaine, africaine, islamique, hindoue, chinoise et japonaise. Chacune, affirmait-il, possède une nature irréductible à celle des autres, si bien que, après le siècle des nations (le XIXe) et le siècle des idéologies (le XXe), le XXIe siècle se caractérisera par la confrontation des civilisations.

Huntington, qui condamnera la guerre en Irak, n’était pas un faucon. Se rattachant à la tradition isolationniste américaine, il pensait que la mission des Etats-Unis était de se défendre, eux et leur modèle. Sa théorie, négligeant le facteur national ou les conflits à l’intérieur d’une même culture, comportait des contradictions : comment expliquer le génocide rwandais ou la rivalité Iran-Irak en termes de choc des civilisations ?

Il reste que, depuis le 11 Septembre, l’expression est restée. Le journaliste Christian Chesnot – il fut otage en Irak, en 2004, avec notre confrère Georges Malbrunot – et Antoine Sfeir, directeur des Cahiers de l’Orient, publient ainsi un volume au titre révélateur : Orient-Occident, le choc ? (1). Analysant les conflits du Moyen-Orient, les auteurs soulignent la responsabilité des Américains dans une situation qui ressemble à une impasse. Puisque «choc» il y a, il s’agit toutefois de le conjurer. Chesnot et Sfeir proposent à cet égard de faire pénétrer dans l’aire arabo-musulmane le concept de citoyenneté laïque, afin de déjouer «l’amalgame entre l’aspect spirituel et l’aspect temporel de l’islam». «Vaste programme», conclut l’ouvrage…

Spécialiste de l’islam, professeur à Sciences-Po, Gilles Kepel dénonce de son côté le face-à-face de la «guerre contre le Mal» (discours américain) et de l’«exaltation du martyre» (discours djihadiste). La pax americana étant une chimère, il appartient à l’Europe, selon le sous-titre du livre, de «relever le défi de civilisation» (2). L’auteur, tout à sa conception d’un Vieux Continent ouvert à l’intégration des immigrés, au multiculturalisme et à la laïcité, voit dans le rapprochement économique du Moyen-Orient avec l’Europe le moyen de faire émerger une classe d’entrepreneurs qui enracineront la démocratie chez eux. Faire régner la prospérité, à l’en croire, permettrait d’éradiquer le terrorisme islamiste.

Aymeric Chauprade ne partage pas cette conviction. Directeur du cours de géopolitique du Collège interarmées de défense (l’ex-Ecole de guerre), professeur invité à l’université de Neuchâtel, en Suisse, et au Collège royal de l’enseignement militaire supérieur du royaume du Maroc, ce spécialiste déplore que l’université française se polarise sur les clivages économiques et sociaux, en jugeant irrecevables les déterminations géopolitiques, nationales et religieuses.

Disciple de François Thual, avec qui il a signé un Dictionnaire de géopolitique (Ellipses, 1999), auteur de Géopolitique (Ellipses, 2001), une somme dont il prépare la quatrième édition, Chauprade – comme Huntington – a lu Braudel et sa Grammaire des civilisations. Pour lui, même si les grands hommes et les courants d’idées jouent leur rôle, la marche du monde ne peut être comprise sans tenir compte des permanences géographiques, économiques, sociales, mentales et religieuses. «La civilisation, explique-t-il, c’est la très longue durée de l’histoire. C’est tout ce qui a résisté quand tout semble avoir changé: le rapport de l’individu au groupe, la place de la femme dans la société, l’articulation de la raison et du spirituel.»

Il fait paraître aujourd’hui une Chronique du choc des civilisations(3). Un titre décomplexé, même si l’auteur se différencie de Huntington. Islam versus Occident, islam versus islam, Amérique versus Russie, Amérique versus Chine, Japon versus Chine : l’album, illustré de cartes et de graphiques, analyse les principales fractures de la planète. Un regard alarmiste ? «Ce n’est pas parce qu’il y a choc des civilisations qu’on est voué à la guerre, observe Aymeric Chauprade. Je ne fais pas de la provocation, et d’ailleurs je tiens le même propos quand j’enseigne au Maroc. Nous sommes dans un monde multipolaire : il faut travailler à l’équilibre des forces. Mais l’angélisme rend aveugle.»

C’est une perspective analogue que développe Hervé Coutau-Bégarie, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études et directeur du cours de stratégie au Collège interarmées de défense, dans un essai tiré d’une étude réalisée en vue de la refonte du livre blanc sur la défense (4). Crise économique et financière, envolée des flux migratoires, problèmes de l’environnement (eau, pétrole), facteurs idéologiques et religieux : «Nous sommes à la veille de bouleversements gigantesques», avertit l’auteur.

Entre optimisme et pessimisme, changements voulus ou redoutés, c’est toujours un souffle de 1788 qui passe. A quand 1789 ?

Jean Sévillia

1) Orient-Occident, le choc ? Les Impasses meurtrières, de Christian Chesnot et Antoine Sfeir, Calmann-Lévy.

2) Terreur et martyre, relever le défi de civilisation, de Gilles Kepel, Flammarion.

3) Chronique du choc des civilisations, d’Aymeric Chauprade, Chronique.

4)2030, la fin de la mondialisation ? d’Hervé Coutau- Bégarie, Tempora.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/le-poids-des-civilisations-dans-lhistoire/

mercredi 23 septembre 2020

« Léon Bloy l’Intempestif » de Luc-Olivier d’Algange

 

Léon Bloy photo 2

« Il est indispensable que la Vérité soit dans la Gloire » (Léon Bloy)

L%C3%A9on-Bloy-Le-d%C3%A9sesp%C3%A9r%C3%A9.jpg« Tout ce qui est moderne est du démon », écrit Léon Bloy, le 7 Août 1910. C’était, il nous semble, bien avant les guerres mondiales, les bombes atomiques et les catastrophes nucléaires, les camps de concentration, les manipulations génétiques et le totalitarisme cybernétique. En 1910, Léon Bloy pouvait passer pour un extravagant ; désormais ses aperçus, comme ceux du génial Villiers de L’Isle-Adam des Contes Cruels, sont d’une pertinence troublante. L’écart se creuse, et il se creuse bien, entre ceux qui somnolent à côté de leur temps et ne comprennent rien à ses épreuves et à ses horreurs, et ceux-là qui, à l’exemple de Léon Bloy vivent au cœur de leur temps si exactement qu’ils touchent ce point de non-retour où le temps est compris, jugé et dépassé. Léon Bloy écrit dans l’attente de l’Apocalypse. Tous ces événements, singuliers ou caractéristiques qui adviennent dans une temporalité en apparence profane, Léon Bloy les analyse dans une perspective sacrée. L’histoire visible, que Léon Bloy est loin de méconnaître, n’est pour lui que l’écho d’une histoire invisible.

« Tout n’est qu’apparence, tout n’est que symbole, écrit Léon Bloy. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil. Nous ne pouvons jamais savoir si telle chose qui nous afflige n’est pas le principe de notre joie ultérieure ».

            Cette perspective symbolique est la plus étrangère qui soit à laL%C3%A9on-Bloy-Journal-in%C3%A9dit-volume-4.jpg mentalité moderne. Pour le Moderne, le temps et l’histoire se réduisent à ce qu’ils paraissent être. Pour Bloy, le temps n’est, comme pour Platon et la Théologie médiévale, que « l’image mobile de l’éternité » et l’histoire délivre un message qu’il appartient à l’écrivain-prophète de déchiffrer et de divulguer à ses semblables. Pour Léon Bloy, le Journal, loin de se borner à la description psychologique de son auteur, a pour dessein de consigner les « signes » et les  « intersignes » de l’histoire visible et invisible afin de favoriser le retour du temps dans la structure souveraine de l’éternité.

            Pour Léon Bloy, qui se définit lui-même comme « un esprit intuitif et d’aperception lointaine, par conséquent toujours aspiré en deçà ou au-delà du temps », la fonction de l’auteur écrivant son journal n’est pas de se soumettre à la temporalité fugitive, mais, tout au contraire, « d’envelopper d’un regard unique la multitude infinie des gestes concomitants de la Providence ». Le Journal, – tout en marquant le pas, en laissant retentir en soi, et dans l’âme du lecteur ami, la souffrance ou la joie, plus rare, de chaque jour, les « nouveautés » menues ou grandioses du monde -, ne s’inscrit pas moins dans une rébellion contre le fragmentaire, le relatif ou l’éphémère. Ce Journal, et c’est en quoi il décontenance un lecteur moderne, n’a d’autre dessein que de déchiffrer la grammaire de Dieu.

L%C3%A9on-Bloy-le-sang-du-pauvre.png            Là où le Moderne ne distingue que des vocables sans suite, de purs signes arbitraires, Léon Bloy devine une cohérence éblouissante, et, par certains égards, vertigineuse et terrifiante. Léon Bloy n’est pas de ces dévots qui trouvent dans la foi et dans l’Église de quoi se rassurer. Ces dévots modernes, bourgeois au sens flaubertien, Léon Bloy les fustige ainsi que la « société sans grandeur ni force » dont ils sont les défenseurs. Il est fort improbable, quoiqu’en disent les journaleux peu informés qui voient en Bloy un « intégriste », que l’auteur du Désespéré et de La Femme Pauvre se fût retrouvé du côté de nos actuels, trop actuels « défenseurs des valeurs », moralisateurs sans envergure ni générosité, – et par voie de conséquence, sans le moindre sens  de la rébellion. Or s’il est un mot qui qualifie avec précision la tournure d’esprit de cet homme de Tradition, c’est rebelle !

            Pour Léon Bloy, quel que soit par moment son harassement, leL%C3%A9on-Bloy-lAge-dhomme.jpg combat n’est pas fini, il y retourne, chaque jour est le moment décisif d’une guerre sainte. Léon Bloy est un moine-soldat qui va son chemin d’écrivain, non sans donner ici et là quelques coups de massue, pour reprendre la formule évolienne. Ainsi le sport, objet, depuis peu, d’un nouveau culte national est-il, pour Léon Bloy « le moyen le plus sûr de produire une génération d’infirmes et de crétins malfaisants ». Quant à la Démocratie, bien vantée, elle lui suggère cette réflexion : « Un des inconvénients les moins observés du suffrage universel, c’est de contraindre des citoyens en putréfaction à sortir de leurs sépulcres pour élire ou pour être élus ». Cette outrance verbale dissimule souvent une intuition. Tout, dans ce monde planifié, ne conjure-t-il pas à faire de nous une race de morts-vivants, réduits à la survie, dans une radicale dépossession spirituelle. Que sont les Modernes devant leurs écrans ? Quel songe de mort les hante ? Les rêveries du Moderne ne sont-elles pas avant tout macabres ? Non, la religion de Léon Bloy n’est pas faite pour les « tièdes ». C’est une religion pour ceux qui ressentent les grandes froidures et qui attendent l’embrasement des âmes et des esprits. Le modèle littéraire de Léon Bloy ce sont les langues de feu de la Pentecôte.

            Léon Bloy s’est nommé lui-même « Le Pèlerin de l’Absolu ». Chaque jour qui advient, et que l’auteur traverse comme une nouvelle épreuve où se forge son courage et son style, le rapproche du moment crucial où apparaîtront dans une lumière parfaite la concordance de l’histoire visible et de l’histoire invisible. Cette quête que Léon Bloy partage avec Joseph de Maistre et Balzac le conduit à une vision du monde littéralement liturgique. L’histoire de l’univers, comme celle de l’auteur esseulé dans son malheur et dans son combat, est « un immense Texte liturgique ». Les Symboles, ces « hiéroglyphes divins », corroborent la réalité où ils s’inscrivent, de même que les actes humains sont « la syntaxe infinie d’un livre insoupçonné et plein de mystères ».

            Cette vision symbolique et théologique du monde en tant que Mystère limpide, c’est à dire offert à l’illumination (« l’illumination, lieu d’embarquement de tout enseignement théologique et mystique ») est à la fois la cause majeure de l’éloignement de l’œuvre de Léon Bloy et le principe de sa proximité extrême. Pour le moderne, la « folie » de Léon Bloy n’est pas dans sa véhémence, ni dans son lyrisme polémique, mais bien dans cette vision métaphysique et surnaturelle des destinées humaines et universelles. Pour Léon Bloy, qui n’est point hégélien, et qui va jusqu’à taquiner Villiers pour son hégélianisme « magique », les contraires s’embrassent et s’étreignent avec fougue. La nature porte la marque de la Surnature, mais par un vide qui serait l’empreinte du Sceau. De même, l’extrême pauvreté engendre le style le plus fastueux. C’est précisément car l’écrivain est pauvre que son style doit témoigner de la plus exubérante richesse. La pauvreté matérielle est ce vide qui laisse sa place à la dispendieuse nature poétique. Car la pauvreté, pour Bloy, n’est pas le fait du hasard, elle est la preuve d’une élection, elle est le signe visible d’un privilège invisible qu’il appartient à l’Auteur de célébrer somptueusement.

           La richesse verbale de Léon Bloy est toute entière un hommage à la pauvreté, à sa profondeur lumineuse, à la grâce qu’elle fait à la générosité de se manifester. Celui qui donne se sauve. Le mendiant peut donc à bon droit être « ingrat ». Son ingratitude rédime celui qui pourrait s’en offenser. Mais qu’est-ce qu’un pauvre, dans la perspective métaphysique ? C’est avant tout celui qui récuse par avance toute vénalité. Or qu’est-ce que le monde moderne si ce n’est un monde qui fait de la vénalité même un principe moral, une cause efficiente du Bien et « des biens » ? Pour le Moderne, celui qui parvient à se vendre prouve son utilité dans la société et donc sa valeur morale. Celui qui ne parvient pas, ou, pire, qui ne veut pas se vendre est immoral.

            Contre ce sinistre état de fait, qui pervertit l’esprit humain, l’œuvre de Léon Bloy dresse un grandiose et intarissable réquisitoire. Or, c’est bien ce réquisitoire que les Modernes ne veulent pas entendre et qu’ils cherchent à minimiser en le réduisant à la « singularité » de l’auteur. Certes Léon Bloy est singulier, mais c’est d’abord parce qu’il se veut religieusement « un Unique pour un Unique ». La situation dans laquelle il se trouve enchaîné n’en est pas moins réelle et la description qu’il en donne particulièrement pertinente en ces temps où, face à la marchandise mondiale, le Pauvre est devenu encore beaucoup plus radicalement pauvre qu’il ne l’était au XIXe siècle. La morale désormais se confond avec le Marché, et l’on pourrait presque dire que, pour le Moderne libéral, la notion d’immoralité et celle de non-rentabilité ne font plus qu’une. Refuser ce règne de l’économie, c’est à coup sûr être ou devenir pauvre et accueillir en soi les gloires du Saint-Esprit, dont la nature dispensatrice, effusive et lumineuse ne connaît point de limite.

            Contre le monde moderne, Léon Bloy ne convoque point des utopies sociales, ni même un retour au « religieux » ou à quelque manifestation « révolutionnaire » ou « contre-révolutionnaire » de la puissance temporelle. Contre ce monde, « qui est du démon », Léon Bloy évoque le Saint-Esprit, au point que certains critiques ont cru voir en lui un de ces mystiques du « troisième Règne », qui prophétisent après le règne du Père, et le règne du Fils, la venue d’un règne du Saint-Esprit coïncidant avec un retour de l’Age d’Or. Lorsqu’un véritable écrivain s’empare d’une vision dont la justesse foudroie, peu importent les terminologies. Sa vision le précède, elle n’en précède que mieux les interprétations historiographiques. « Aussi longtemps que le Surnaturel n’apparaîtra pas manifestement, incontestablement, délicieusement, il n’y aura rien de fait ».

Luc-Olivier d’Algange

Texte extrait de Lux umbra dei, éditions Arma Artis.

https://cerclearistote.com/2013/09/leon-bloy-lintempestif-de-luc-olivier-dalgange/

Peut-on ne pas avoir d'ennemi ?

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La réflexion sur le pacifisme ouverte par Flora Montcorbier et Robin Turgis nous amène à cette question peut-on vraiment supprimer la guerre et la mettre « hors la loi », comme le stipulait le pacte Briand-Kellogg, signé en 1928, par une soixantaine de nations, dont la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Japon, l'Allemagne et l'Union soviétique ? Éléments de réponse.

Flora Montcorbier et Robin Turgis ont écrit un bel article sur les dérives et les impostures du pacifisme « à géométrie variable ». Ils ne se prononcent pas sur le fond du débat, mais on sent bien, en les lisant, qu'ils en tiennent pour le « choix de la paix », c'est-à-dire pour un pacifisme intégral « s'opposer à la guerre non pas seulement à l'ennemi, mais aux bellicistes des deux camps »). N'importe quelle paix, autrement dit, vaudra toujours mieux que n'importe quelle guerre. Est-ce une position tenable ?

Parler de pacifisme, ainsi qu'on l'a fait d'abondance entre les deux guerres mondiales, puis à la fin des années 1970 et au début des années 1980 (à l'époque du débat sur la guerre nucléaire, des missiles Pershing-II et du slogan « plutôt rouge que mort », lorsque les pacifistes proclamaient le caractère apocalyptique de toute guerre future), soulève en fait plusieurs questions  peut-on ne pas avoir d'ennemi ? Peut-on faire disparaître la guerre ? Et d'ailleurs, pourquoi y a-t-il des guerres ?

Faire la guerre à la guerre !

La guerre résulte de la montée aux extrêmes d'une situation de conflit. Imaginer un monde d'où le conflit aurait disparu, serait nourrir de grandes illusions sur la nature humaine. L'espèce humaine est essentiellement polymorphe. Cette diversité se traduit par une divergence, non seulement d'intérêts, mais aussi d'aspirations, de désirs et de besoins. Nombre de ces divergences ne sont pas négociables. Elles débouchent alors sur des conflits. Lorsque les conflits prennent la forme armée, on les appelle des guerres. C'est en ce sens que, dans l'espèce humaine, la guerre est l'une des modalités possibles de l'être social. Mais c'est aussi parce qu'un conflit est toujours possible qu'est né ce qui pouvait mettre fin au conflit - le but de la guerre, on l'oublie trop souvent, devant toujours être la paix. En d'autres termes, seule la reconnaissance du conflit fournit les moyens de le surmonter.

On sait aujourd'hui que les guerres de l'époque préhistorique étaient des guerres totales, infiniment plus destructrices encore que les guerres modernes(1). On n'y faisait aucun prisonnier. L'agressivité intraspécifique, propre aux primates supérieurs, se systématise et s'extrémise chez l'homme, qui a été très tôt porté à regarder l'Autre comme n'appartenant pas à la même espèce que lui (c'est le phénomène de « pseudo-spéciation culturelle » bien décrit par Irenàus Eibl-Eibesfeldt, qui a encore été aggravé par les techniques de propagande modernes). Dès le paléolithique, les hommes se sont fait la guerre, et pas seulement en vue d'un accès à des ressources présumées rares(2). Mieux encore, le premier outil utilisé par l'homme pourrait bien avoir été une arme.

Montcorbier et Turgis montrent très bien que les pacifistes, lorsqu'ils déclarent la « guerre à la guerre », ne sortent pas du modèle de la guerre. Ils font seulement la « guerre au nom de la paix ». Il est d'ailleurs frappant que telle ait été la devise « Guerre à la guerre ! » du journal anarcho-pacifiste La Patrie humaine, « grand hebdomadaire du pacifisme intégral », créé en novembre 1931 à l'initiative de Victor Méric, où écrivit notamment Jean Giono (mais aussi Félicien Challaye, Sébastien Faure, Maurice Rostand, Henri Jean, Victor Margueritte, etc.). On rejoint ici les paroles de L'Internationale : « Paix entre nous, guerre aux tyrans »... Le pacifisme, dans ces conditions, se présente nécessairement comme une menace : si les « fauteurs de guerre » ne renoncent pas à leurs coupables projets, ils seront anéantis par les forces de la paix !

À supposer qu'on se refuse à faire la « guerre à la guerre », il ne reste comme position possible que l'appel à l'objection de conscience, à la non-violence et à la non-résistance, même en cas d'agression caractérisée. On a certainement le droit d'adopter pareille attitude à titre individuel. Mais à titre collectif ? Un pays ou un peuple qui proclamerait, par principe, qu'il ne s'opposera à aucune agression, s'exposerait bien entendu à en être rapidement la victime, se livrant ainsi par avance aux fers de l'ennemi : rien ne stimule davantage l'élan agressif que la faiblesse supposée de la proie. C'est ce que Wu Ch'i, maître dans l'art politique et militaire, avait déjà fait observer à son prince, au Ve siècle av. notre ère : « Jadis le seigneur de la tribu Ch'eng Shang mettait toute son application à cultiver ses vertus et il renonçait aux choses militaires; il en résulta que son État fut exterminé ». Les situations de guerre et de paix ne relèvent pas uniquement de choix individuels, mais sont la conséquence d'un rapport de forces objectif entre des collectivités.

« Nier l'ennemi, c'est nier la paix »

Julien Freund l'a rappelé cent fois il ne dépend nullement de nous de ne pas avoir d'ennemi. Il suffit en effet que quelqu'un me désigne comme son ennemi pour que je devienne le sien. Freund ajoutait que, lorsqu'il n'y a plus d'ennemi, il n'y a plus personne avec qui faire la paix. En ce sens, « nier l'ennemi, c'est nier la paix »(3). Au surplus, le conflit n'est pas nécessairement destructeur, il peut être aussi créateur de socialité. Il peut avoir pour fonction d'instaurer la justice, ou remplir d'autres « fonctions d'espèce ». Inversement, le refus du conflit peut avoir pour résultat dé perpétuer une injustice ou un statu quo pérennisant l'avantage du moment. Stigmatiser le conflit au prétexte qu'il peut conduire à la guerre, c'est n'en voir qu'un aspect. Il est tout aussi irréaliste de stigmatiser la force au nom du droit, puisque le droit ne peut avoir d'autre garantie que la force nécessaire pour l'imposer.

Impuissance du pacifisme

On a publié des dizaines de livres sur les causes de la guerre. L'explication la plus convaincante est aussi la plus simple les peuples se font la guerre parce qu'ils veulent la faire, non parce que des esprits diaboliques, des castes guerrières ou des marchands de canon les poussent à la faire. Supprimer la guerre, la mettre « hors la loi » dans les relations internationales, c'était l'objectif du pacte Briand-Kellogg d'août 1928, qui fut signé par soixante-trois nations (y compris l'Allemagne et l'Union soviétique) avec les brillants résultats que l'on sait.

Le pacifisme, religion de l'homme, ne manque pas de noblesse quand il est sincère. Force est néanmoins de constater qu'au cours de l'histoire, il n'a jamais été en mesure de formuler aucune proposition concrète permettant d'assurer la paix. J. M. Muller, animateur du Mouvement pour une alternative non violente, l'avait naguère reconnu : « Dans la mesure même où le pacifisme s'exprime à travers des exorcismes, il avoue son impuissance à changer l'histoire [...] Le pacifisme procède, en réalité, d'une vision idéaliste et moraliste de l'histoire. Le discours pacifiste est tenu en un lieu a-historique où sont absentes les contraintes de l'action »(4). Son problème, comme l'avait également bien remarqué Julien Freund, est de croire que l'on peut résoudre le problème de la guerre et de la paix par des voies autres que celles de la politique (celles de la science, du commerce, de l'expertise technicienne, de la morale, de la religion, de l'amour, de la raison, etc.). On connaît la célèbre formule de Clausewitz : « La guerre n'est rien d'autre que la poursuite de la politique par d'autres moyens ». Certains ont tenté de la renverser, en affirmant que la politique n'est qu'une autre forme de la guerre, ce qui est moins convaincant. Il reste que « la paix et la guerre relèvent, au premier chef de la politique » (Julien Freund), car la politique constitue la seule activité humaine qui permette d'éviter le recours à la guerre. Bien entendu, on peut aussi rêver d'abolir la politique. Mais la « société internationale » - rêve de tout « cosmopolitisme humanitaire » - qui en résulterait ne serait pas pour autant à l'abri des conflits armés les guerres étrangères y seraient simplement remplacées par des guerres civiles. Flora Montcorbier et Robin Turgis ont raison de dire leur horreur de la guerre. Pour éviter le plus possible la guerre, malheureusement, le choix qui s'impose n'est pas le choix entre la paix ou la guerre, mais plutôt entre le pacifisme et la paix.

1).  Cf. Alfred Adler, « in Miguel Abensour (éd.), L'esprit des lois sauvages. Pierre Clastres ou une nouvelle anthropologie politique, Seuil, Paris 1987 pp. 95-114 Lawrence H. Keeley, Les guerres préhistoriques, Rocher Paris 2002. Pierre Clastres soutenait lui-même la thèse selon laquelle « la société primitive est société contre l'Etat en tant qu'elle est société-pour-la-guerre ».

2). Les guerres, dès cette époque, ne visent d'ailleurs pas nécessairement une accumulation de richesses ou un accroissement de puissance, mais aussi bien leur limitation de part et d'autre. Claude Lévi-Strauss, dans une perspective ethnologique, soutenait de son côté qu'« il y a un lien, une continuité entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l'issue de transactions malheureuses » (Structures élémentaires de la parenté, PUF Paris 1949, p. 86).

3). Julien Freund, L'essence du politique, Sirey, Paris 1965, p. 493.

4). Le Monde, 17 mars 1982.

Alain de Benoist éléments N°143 Avril-Juin 2012

Australopithecus sediba, le chaînon manquant

 

Australopithecus sediba, le chaînon manquant.jpegEn août 2008 et mars 2009, Lee R. Berger et ses collègues de l'Université du Witwatersrand, en Afrique du Sud, avaient découvert sur le site de Malapa deux squelettes incomplets (MH1 et MH 2) d'un jeune mâle et d'une femelle adulte appartenant à une espèce d'australopithèque jusque-là inconnue, à laquelle a été attribué le nom d’Australopithecus sediba. Leurs caractéristiques, et celles de deux autres spécimens retrouvés depuis, ont été présentées pour la première fois en avril 2011, à la rencontre annuelle de l'American Association of Physical Anthropologists. Certaines d'entre elles ont ceci de remarquable qu'elles tendent à placer cet australopithèque parmi les lointains ancêtres de l'espèce humaine. Australopithecus sediba, qui vivait au début du pléistocène, il y a entre 1,95 et 1,78 million d'années, avait une capacité crânienne estimée à seulement 420 cm3 (environ le tiers de celle des humains actuels), mais le lobe frontal de son petit cerveau était déjà structuré d'une façon assez proche de celle du cerveau humain, ce qui donne à penser que la taille et l'organisation du cerveau n'ont pas évolué simultanément. Il avait également des dents et des doigts de petite taille, ainsi qu'un pouce allongé, et son pelvis présentait lui aussi certains traits annonçant le genre Homo. Australopithecus sediba pourrait donc avoir constitué un chaînon intermédiaire entre l’Australopithecus africains et l’Homo abilis, ancêtre direct de l'Homo erectus.

(Sources : Science, 19 avril 2011; Physorg.com, 20 avril 2011)

La Petite Histoire : 1918, le second miracle de la Marne

 La Marne. C’est là où tout a commencé. C’est aussi là où tout finit. En juillet 1918, les Allemands lancent leur grande offensive sur le front avec pour objectif de franchir la Marne et de s’ouvrir la route de Paris. Leurs maréchaux sont confiants, comme hypnotisés par la capitale. Très vite, la rivière est franchie, mais de l’autre côté, les véritables lignes de défenses françaises et alliées se dévoilent. C’est ici que débute la grande contre-offensive qui, comme en 1914, mettra les Allemands en déroute. Une déroute inarrêtable, marquant l’approche de la fin de ce conflit meurtrier. Retour sur cette seconde bataille de la Marne, éclipsée par la première, mais tout aussi décisive.


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